Quelle vie reposée
Celle de l'homme qui fuit le bruit du monde,
Et suit le caché
Sentier, par où ont passé
Le peu de sages qui dans ce monde ont vécu ! »
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à l'endroit où le berger l'avait trouvée. C'est à une lieue du village, sur un mamelon que domine un ermitage, parmi les ruines à moitié •ensevelies d'une ville romaine. Le principal attrait de ces fêtes devait être la danse qui, sous une forme ou une autre, ne discontinuera guère pendant trois jours.
Les danses religieuses se font rares en Espafgne; à Séville, la danse des enfants devant le Saint-Sacrement a bien gardé sa splendeur d'au- ■îrefois, mais je doute que beaucoup de villages offrent les scènes que je vais raconter.
Devant un chœur de huit figurants, marchent les deux huissiers de la danse. Ils ont disposé leur chapeau de feutre gris en tricorne, garni de fleurs et de clinquant; ils portent en main un roseau long de deux mètres, terminé par un bouquet de fleurs et par des clochettes. A première vue, le groupe qui les suit donne l'idée dune complète mascarade. De solides gaillards, dune trentaine d'années, les plus souples des laboureurs dupueblo, sont vêtus en personnages de corps de ballet : bas et souliers blancs, jupes blanches chargées de broderies, de rubans et de dentelles, corsage blanc finement brodé. Chacun porte une large cravate bien voyante ; à la ceinture et en écharpe,de larges rubans bleus, joses ou verts ; aux poignets ou sur la poitrine des bijoux plus ou moins précieux ; sur la tète ^enfin, une invraisemblable coifPure, sorte de castque à lai^ge visière^ couvert d'étofl'e rouge, et atta-
ché SOUS le menton par un ruban. Une pyramide de fleurs artificielles sert de panache à cet étrange casque : de petits miroirs y sont piqués. Puis, tranchant sur ces étoffes blanches, sur ces rubans et sur ces fleurs se détachent des figures basanées, que le contraste rend encore plus noires. Un enfant d'une douzaine d'années, attifé de la même façon, est mêlé aux huit hommes.
Un alcalde de la danse dirige les mouvements.
Ils précèdent la procession en dansant, graves et souples. Un petit orchestre composé de castagnettes, de fifres et de tambourins, les accompagne et leur marque la mesure.
L'ascension de la colline ne semble pas les fatiguer. Arrivés à l'ermitage, ils se partagent en deux camps. La foule se masse autour d'eux, compacte, mais grave, elle aussi, et attentive.
Un des chœurs du ballet représente les Maures. Tout en dansant au son des fifres qui devient plus aigre, ces prétendus Maures chantent des airs, interrompus par de petits discours. Ce sont des insultes à la Vierge, insultes anodines évidemment, mais qui suffisent pour leur donner le rôle de mécréants. — Les fifres s'adoucissent ; les chrétiens entrent alors en scène, et dansent en répondant aux Maures. Les tambourins précipitent leur jeu, les castagnettes claquent avec furie, les altercations se succèdent, représentées par un dialogue plus serré, une danse croisée plus rapide. Enfin les choses se gâtent : on en
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vient aux mains. La bataille est figurée par la danse des bâtons. On se croise, on se fuit, on se retrouve et l'on s'entremêle; chaque danseur est armé d'un petit bâton dont il frappe, à la volée, le bâton de son antagoniste. Des figures se dessinent : croissants ou croix. Ils ont dû se préparer longtemps, ces gens pris à la charrue, pour exécuter si prestement de si compliqués menuets.
L'enfant qui s'était dérobé au combat, veut faire office de pacificateur ; après d'inutiles essais, il se retire, et la lutte reprend de plus belle, jusqu'à ce qu'enfin les Maures vaincus tombent à genoux, font amende honorable à la Vierge et demandent le baptême.
Du coin de l'œil, de vieux Castillans surveillaient l'impression que me causait leur fête. Un d'eux se hasarde : « Eh bien! Est-ce qu'on voit cela chez vous? » — « Assurément non. » — « Ah! ces danses datent de loin; elles remontent au temps des Maures, on ne sait pas quand. Puis soyez sur que l'on ne voit cela qu'ici. » — Et ils sourient tous d'un air de triomphe.
Le soir, vers quatre heures, la statue devait rentrer au village. La Sainte Vierge arrivant, il était juste que Sainte Anne allât à sa rencontre. On conduit donc en procession, sur la route, une statue de Sainte Anne. Une fanfare de trente musiciens l'accompagne, jouant avec exubérance des morceaux d'un répertoire assez usé, parmi lesquels mon oreille française retrouvait avec
ravissement : Les Pompiers de Nanterre! Quelle scène vraiment ! Des danseurs ; Sainte Anne ; le célébrant sous un dais ; devant, derrière, sur les €Ôtés, une foule confuse avançant comme un troupeau de moutons; chacun voulant être à égale distance de la statue ; tout ce monde grave, la bouche bée, le front découvert; de loin en loin, de chaleureux vivats à Sainte Anne lancés par les hommes ; des fusées éclatant ; des cloches sonnant affolées ; puis, Les Pompiers de Nanterre, ou la Valse des roses brochant sur le tout !
Deux petites filles marchent près de la statue ; de temps en temps elles lancent sur Sainte Anne des poignées de dragées ; on en jette également des balcons. Alors filles et garçons, danseurs et porteurs, se bousculent pour les ramasser, sans que ces cohues, répétées à tous les cent pas, troublent la gravité de la fête, ou ajoutent sensiblement au désordre de la marche.
Enfin les porteurs de la Vierge et de Sainte Anne se rencontrent! Les détonations éclatent, les vivats aussi ; et les dragées pleuvent, pleuvent •sur les statues. Ceux qui en jettent, tiennent à ne pas manquer leur but. Ils se mettent bien près de la statue; puis, vlan! lui envoient une grosse poignée en plein visage. — Aux processions du Saint-Sacrement, j'ai remarqué le même soin à jeter en plein sur Tostensoir des feuilles de roses ou de jasmin.
La foule pourtant s'écarte ; les infatigables
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danseurs donnent à leur jeu un caractère nouveau. L'enfant esquisse le premier la figure que tous devront répéter ; par des courbes gracieuses, il amène devant la Vierge un danseur qui s'agenouille ; il les fait tous, l'un après l'autre, s'agenouiller en dessinant une croix. Puis reprenant la figure en sens contraire, il relève un à un les danseurs prosternés. La procession continue alors sa marche, et arrive à la place du village, où l'on va représenter \di bénédiction des paroles,
L'alcalde de la danse s'avance vers la Vierge,, et, tout en dansant, lui débite un charmant discours. L'enfant le remplace et chante une paraphrase en vers du Salve Regina. En modulant sa douce et plaintive prière, il se balance devant la Vierge. Les danseurs viennent, l'un aprèsl'autre, interrompre son chant, et débiter leurs, discours. A peine chacun a-t-il achevé, qu'un cri énergique s'élève : « Vive Notre-Dame des Remèdes ! » Par malheur un des orateurs s'embrouilla à sa seconde phrase ; il fut impitoyablement hué.
On entre enfin dans l'église, en chantant et en dansant encore. Ces malheureux avaient voltigé pendant plus de deux heures, et à travers, d'affreux chemins.
Le lendemain devait être le point culminant de la fête, le jour de la grand'messe et de l'interminable sermon, le jour des danses dans l'église.
Les bonds énergiques de nos hommes prouvent que le repos de la nuit a été salutaire. Ils conduisent, en dansant, le curé à l'autel, et le prédicateur en chaire ; ils répètent leurs figures gracieuses et compliquées. Le soir surtout, devant le Saint-Sacrement exposé, la danse redouble plus furieuse que jamais. Les jupes, en tourbillonnant, atteignent plusieurs tètes, qui se baissent devant Touragan ; mais aucun des fidèles ne songe à rire, les danseurs moins que les autres. Ce ne sont plus seulement les" fifres qui indiquent la mesure ; l'orgue et la fanfare se sont mis de la partie. Le chef d'orchestre improvise un solo de baryton, pour lequel l'organiste improvise un accompagnement. Personne ne bat la mesure ; on ne s'occupe pas du voisin. C'est un sauve-qui-peut musical, auquel, du reste, on ne trouve rien à redire ; et Torgue poursuit ses fugues, et la danse ses évolutions, pendant que les bonnes femmes, assises sur leurs talons, s'éventent avec ferveur, et se frappent la poitrine en gémissant de pieuses invocations.
Il n'y a point de fête en Espagne sans course de taureaux. Cette année-là, à défaut d'une course en règle, les jeunes gens de l'endroit en voulaient une en miniature. L'alcalde s'y était bien opposé, mais on avait obtenu la permission du gouverneur de province ; et, forts de cette autorisation, on avait disposé sur la place un cercle de chariots, gradins improvisés, d'où l'assistance devait jouir de son spectacle favori. On
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introduit sur la place de jeunes taureaux : au lieu des passes savantes en usage aux vraies courses du cirque, les jeunes gens se contentent d'agacer le bouvillon, puis de se dérober à ses coups de tète en sautant sur les chariots. Les vivats ou les huées se succèdent, récompensant les adroits ou les braves, flétrissant les maladroits ou les peureux ; mais les petits taureaux étaient bons ce jour-là, et une dizaine d'audacieux furent prestement enlevés d'un coup de tète et jetés sur l'assistance . Ils eussent été en bien piteux état, si les cornes des bouvillons avaient été plus longues.
J^ai parlé de taureaux. Il est dans certains villages, même dans certaines grandes villes, un amusement très rare, mais trop pittoresque pour que je n'en dise rien.
Deux hommes vigoureux attachent, au bout d'une longue et solide corde, un taureau : non plus un bouvillon comme ceux de tout à l'heure, mais un vrai taureau de combat, un taureau de deux ans. On parcourt les rues et les places, et le suprême plaisir est de lancer l'animal contre les passants attardés. La corde tendue arrête bien la bête et l'empêche de frapper, mais il n'en est pas moins singulièrement désagréable de se sentir serré de près par ses terribles cornes.
Aucun personnage, m'a-t-on dit, sauf TEvèque, n'est à l'abri de cette brimade. Si on a la fortune de rencontrer le gouverneur, on n'en lance l'ani-
mal qu'avec plus d'entrain sur son illustrissime personne ; et, des fenêtres, partent des rires joyeux et frais, des quolibets mordants qui ajoutent à la fureur et à Tépouvante du fugitif. Heureux s'il trouve une porte ouverte où il puisse se blottir !
J'arrête ici mon expédition en Haute-Manche. Je n'en ai pas montré tous les recoins ; je n'en ai pas décrit toutes les beautés. Je n'ai voulu que fixer d'un trait léger quelques silhouettes qui flottaient dans ma mémoire. Si mes croquis portaient quelque peintre plus habile à se lancer dans les chemins que j'ai suivis, j'en serais heureux pour l'Espagne et pour lui. Après l'avoir beaucoup étudié autrefois, et beaucoup aimé, nous négligeons aujourd'hui et nous dénigrons^ trop ce noble pays.
En vain Victor Hugo l'a-t-il chanté souvent ; en vain Ozanam a-t-il écrit son Pèlerinage au pays du Cid, Mérimée ses contes, Théophile Gautier son expédition iras los Montes ^ ; les commisvoyageurs et les brasseurs d^affaires, les gens^ les moins faits pour comprendre l'Espagne, nous ont répété qu'il n'y avait rien à tirer de ce peuple : et nous les avons crus.
Dans son étude sur Gautier, M. Maxime du Camp raconte qu'il parlait un jour à un riche industriel du Midi, des beautés d'Avignon, de son ciel, de ses ruines, du palais des Papes. —