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IV. — QUELQUES FETES

Il a besoin d'étaler ces joies, ce peuple de Castille, de les chanter par les belles nuits, quand le ciel d'un velours foncé ruisselle de diamants, de les exprimer par beaucoup de tapage, de les traduire par de vives couleurs. Le soir, à Murcie, dès que la nuit a fondu brusquement sur la plaine, sans ce long crépuscule des pays septentrionaux, sous les figuiers de la vaste huer ta on voit s'allumer des feux ; des accords de guitare se font entendre ; et les gais crépitements des castagnettes annoncent que dans chaque famille les enfants dansent joyeux. L'austère Castille ne connaît pas cette délicieuse poésie des soirs d'Andalousie. Les hommes y sont moins souples ; leurs voix gutturales écorcheraient les fraîches malagiieiîas qu'on chante auprès des lauriers-roses et des figuiers de Malaga. Les enfants ne prennent pas d'aussi jolies pauses en accordant leurs guitares : ceux de Séville ou de Cadix les traiteraient simplement de sauvages. Leurs fêtes pourtant méritent d'être contées.

L'hiver a peu de fêtes. A la veillée des Rois, un groupe de musiciens parcourt les principales rues du village, et donne une sérénade aux

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notables. Un d'eux a composé les vers qu'ils chantent. L'air est toujours une de ces mélopées à la saveur orientale, que les guitares et les flûtes accompagnent si heureusement. Ces rudes laboureurs sont certainement musiciens. Malheureusement, l'éducation artistique leur manquant, ils altèrent vite leur goût, perdent tout sentiment des nuances, et au lieu de chanter, ils crient et nasillent. Dès qu'on les exerce, ils se transforment, et Ton est émerveillé de rencontrer en eux un tel sentiment de la mélodie, une oreille si juste, une facilité d'assimilation si générale, et, chez plusieurs, si remarquable, des voix d'un timbre pur et riche, pleines de lumière et de chaleur. Dans son jeu, cependant, l'Espagnol est toujours plus fruste, plus rugueux, ou, si l'on aime mieux, moins délicat que l'Italien ; mais sa gravité austère et mélancolique pénètre l'àme, et le timbre de sa voix, comme l'exubérance de son exécution, a quelque chose de copieux, d'opulent et de splendide.

La fête patronale est la grande fête de l'année, surtout si elle se confond avec une fête de la Vierge, de la Vierge de leur village. Car chaque village a la sienne, aimée de tous et avec une passion sincère. On raconte qu'Ignace de Loyola voulait pourfendre un musulman qui parlait mal de la Purisima ; aujourd'hui encore, il ne faudrait pas manquer de respect à Maria santisima devant un paysan espagnol. Il ne supporterait pas la plaisanterie, et pourrait bien

répondre en ouvrant sa navaja ; auquel cas, je lui reprocherais sans doute sa vivacité, mais je la blâmerais moins, je l'avoue, que la parfaite indifférence des gens très bien élevés de chez nous.

Le prélude obligé d'une fête patronale est le chant solennel du Salve, exécuté en guise de premières vêpres. Du reste, tout le jour se passe <en cérémonies. On débute par une grand'messe .avec sermon. Une grand'messe ne va jamais sans sermon, et toute faculté est laissée à l'orateur de s'étendre indéfiniment ; cela nous semblera de la dernière imprudence, mais il faut savoir qu'un Espagnol ne s'ennuie jamais : c'est même un des points de sa psychologie le plus à retenir S

Une procession est annoncée pour l'aprèsmidi. Les hommes et les plus beaux gars luttent .à qui portera la statue de la Vierge. Les cloches carillonnent à tout rompre; bien qu'on soit en plein jour, on fait, sur tout le parcours, partir <ies fusées, dont les bruyantes détonations assourdissent ; de temps en temps, les hommes lancent des vivats à la Vierge ; et, derrière le curé et l'ayuntamiento, le flot des femmes se presse, dans la plus complète inconscience des notions de rang et d'ordre.

Désirant voir la Vierge, et du plus près pos-

1. A la fin du sermon, quelqu'un crie viva^ ou vilor ; tous les ihommes qui ont écouté debout, massés sous la chaire, répètent vigoureusement ce utua, dont l'intensité indique le degré de leur enthousiasme.

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sible, elles trouvent ce tassement on ne peut plus naturel, et elles ne comprendraient pas du tout le despote qui aurait la bizarre idée de les aligner sur deux rangs. Du reste toute cette foule prie, chante, s^exclame, avec gravité. Aucun homme n'a la tète couverte. Ils sont heureux comme au paradis. Les bergers ont revêtu leur veste de bure brune, leur gilet jaune, leur culotte ornée sur les coutures de pièces de cuivre, leurs guêtres de laine, serrées seulement au genou et à la cheville, et laissant percer un caleçon blanc comme neige. Tous, sauf peut-être quelques misérables, ont des habits très propres, et du linge très blanc, sur lequel se détache fortement leur ligure brunie par le soleil.

Elles sont éloquentes ces processions chères aux Espagnols ! processions des jours de fêle, processions des jours d'angoisse; quand la sécheresse menace de détruire la moisson, quand une maladie contagieuse approche du village. «Toute notre vieille Espagne est là ! » disait devant moi un sénateur du royaume, qui regardait une de ces processions de village sortir d'un monastère ruiné. « Toute notre vieille Espagne est là; de même qu'elle était ici, ajoutait-il tristement, dans ces couvents aujourd'hui déserts » ; et, me montrant des cloîtres bâtis par Herrera, il récitait avec émotion la strophe célèbre de Luis de Léon :

« I Que descansada vida

La del que huye el mundanal ruido,

Y signe la escondida

Senda, por donde han ido

Lospocos sabios que en el mundo hansido* ! »

Un feu d'artifice, une poU'ora, termine la journée. Ce bruit et cette lumière, ces gerbes d'or se répandant dans la nuit, ravissent nos Castillans qui les saluent de vivats frénétiques. Ils ont toujours eu le goût et le secret, appris peut-être des Arabes, de faire de superbes polvoras à peu de frais ; et un pauvre artificier de village en organise que nos grandes villes ne dédaigneraient pas.

Un village qui ne célèbre son saint qu'un jour durant, n'est pas réputé fervent. Aussi plusieurs consacrent-ils à leur patron trois jours de fête.

Un gros bourg de quatorze cents âmes devait célébrer sa patronne, Notre-Dame des Remèdes. Un berger, il y a quatre ou cinq siècles, avait trouvé sur une montagne voisine une statue de la Vierge. Cette image, depuis très honorée, était devenue le palladium de la contrée, et trois jours de réjouissance rappelaient, chaque année, son heureuse découverte.

Le premier jour, dès sept heures du matin, la la moitié de la population rapporte la Vierge

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