L'Espagne religieuse et littéraire - pages détachées
Pendant que j'imprimais ce volume, j'ai éprouvé le plus grand malheur de ma vie: j'ai perdu mon père. Il était le flambeau vénéré à la clarté duquel je vivais, je pensais, j'écrivais. Avec lui j'ai cru sentir que quelque chose s'éteignait en moi, et que la nuit commençait à la fois dans mon intelligence et dans mon cœur. '
La vie de mon père, ennoblie soixante ans par l'accomplissement de tous les devoirs publics et privés, a été, à toutes les époques, consolée ou charmée par le culte sincère des lettres. En ses dernières années et dans la retraite prématurée
que les événements lui avaient faite, celle aimable et discrète passion des livres s'était révélée au dehors par quelques publications accueillies des gens de goût avec une faveur marquée.
C'était, dans la bibliothèque Charpentier: • Une édition des Poésies de Malherbe^ avec un commentaire entièrement inédit d'André Chénier.
C'était, dans la collection elzévirienne de M. Jannet:
Une nouvelle édition du Voyage de Chapelle et de Bachaiimont;
Une édition complète des Œuvres de Racan.
Tout récemment enfin, les Mémoires d'un bibliophile ^ recueil de lettres sur la bibliographie, où, sons une forme spirituellement animée, le catalogue d'une simple bibliothèque était devenu le testament d'un esprit supérieur et la confession piquante d'un amateur délicat. Il semble que d'avoir pu écrire, à plus de quatre-vingts ans, un livre où l'on ne sait ce qu'il faut admirer, davantage de la fermeté des jugements ou de la vivacité, de la jeunesse, de la fraiclieur des impressions, une telle
puissance de l'esprit dans un âge si avancé, ait été déjà la récompense d'une longue vie toute dévouée au bien et au beau.
C'est assez, du moins, pour que j'ose me croire autorisé à évoquer ici celte chère mémoire; j'eusse hésité à le faire, si je n'avais eu qu'à montrer les solides et prévoyantes vertus du père de famille, la foi éclairée du chrétien, la parfaite loyauté du gentilhomme, la haute capacité de l'administrateur, lés manières exquises et la verve bienveillante de l'hommedu monde, l'inépuisable obligeance du parent et de l'ami. Toute une ville a cru s'honorer elle-même en consacrant par des funérailles populaires le souvenir de cette belle vie couronnée par une belle mort. L'homme de lettres, si modeste dans sa rare distinction, a été le seul auquel, en ces moments de justice suprême et d'universelle sympathie, personne assurément n'a songé.
Qu'il me soit permis de m'en souvenir, au moment de publier le seul de mes ouvrages auquel auront manqué les conseils de sa critique sévère avec autant de bonté que de douceur, et de son ad-
mirable expérience. En venant déposer ce livre sur la tombe de mon père, je cherche encore à me persuader que c'est moins un hommage que je rends à sa mémoire qu'une dernière leçon que je réclame de sa raison si sûre, de sa tendresse inquiète et toujours si attentive aux moindres lignes échappées de ma plume. Si ce n'est, hélas I en réalité, qu'une dernière illusion que se fait ma douleur, quel fils ou quel père pourrait me la reprocher?
Et maintenant, comment songerais-je à me remettre en marche sans ce guide si cher et si éprouvé? Où reprendre la suite interrompue de mes études? Ce que j'en donne cette fois n'est, sous un titre un peu ambitieux, qu'une gerbe ramassée en passant dans un champ trop vaste pour qu'une seule main le moissonne jamais tout entier. Je me proposais ensuite (mais en aurai-je le courage?) de revenir à l'histoire de ces grandes cités espagnoles dont j'ai déjà publié quatre chapitres. Quand j'aurai retrouvé quehjue tranquillité de cœur et d'esprit, j'essayerai peut-être de faire connaître Salamauque et Alrala de lléiiarôs, ces deux illustres
L'coles en qui se personnifient el se résument les anciennes universités de l'Espagne. Heureux si, pour raconter leurs brillantes mais difficiles annales, je parviens à ranimer en moi un reste de cette inspiration domestique qui me fait défaut aujourd'hui. On a dit que pour bien écrire il fallait se placer sous le regard de quelque beau génie des siècles passés ; le cœur me dit que je serai mieux inspiré par l'image toujours présente d'un père.
Au Chalard, uuûl ISG'i.
FRÈRE TORIBIO
A FERNAN CAIJALI.EHO
r» saint Vincent de Paul ignoré. — Les enfants de l'iiospice de Séville.
— Ce que c'était <|ue frère Toribio. — Naïveté ori<;inale de sa physionomie. — Son libre apostolat dans les rues. — Sa première école. — 11 loue une maison et y réunit quelques enfants. — Sa manière de les attirer et de les retenir. — Premières ressources. — Organisation intérieure de l'asile. — Petite république sous un maitre absolu. — Les enfants jugés et gouvernés par eux-mêmes. — Promenades et quêtes dans la ville. — Visites aux divers monastères. — Accroissements de l'asile. — Nouvelle installation. — Surveillance sévère.— Frère Toribio appelle à son aide des maîtres simples, pieux et dévots comme lui. — Diversité des études. — Écoles et ateliers. — Une révolte. — tCpisodes. —Apostolat au dciiors; recrutement aux environs de Séville. à Cadix, à Ecija, àCarmona.— L'asile s'ouvre aux adolescents et ensuite aux hommes faits. — Comment frère Toribio s'y |)renait pour arrêter ces derniers.
— Connivence secrète de l'autorité civile. — Le lorero pris, jugé, dompté et converti. — encouragements et dons du roi Philippe V. - Nouveaux plans. — Dernière maladie de frère Toribio. — Sa mori admirable. — Son portrait. — Regrets de l'archevêque et de toute la ville.— Les successeurs de frère Toribio. — L'asile a une maison de lui, mais qui ne s'achève pas. — Décadence et lin.
FRÈRE TORIBIO
J'aime en tout les commencements ; il y a dans le premier essai d'une belle pensée une ardeur confiante, une grâce d'espérance qui nie séduisent et m'entraînent. Je trouve à ces premières luttes contre la force des choses, contre l'apathie et l'indifférence générales, contre les passions jalouses des âmes basses, un attrait puissant que ne m'olfiént pas, au même degré, la grandeur accomplie et le plein développement de l'œuvre achevée. J'honore et j'admire avec tout le monde les bienfaits de l'associalioii, mais l'histoire d'une institution me plaît surtout, quand elle est et tant qu'elle reste l'histoire d'un homme. J'y lis mieux alors et en traits plus sympathiques la splendeur éclipsée de notre céleste origine.
Chaque fois qu'à Séville je voyais passer à la suite d'un convoi les enfants de l'hospice, rangés avec ordre sur deux files, un cierge à la main et récitant le chapelet avec une dévotion touchante, je me demandais quelle
i L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, généreuse initiative avait réuni sous le même toit ces pauvres petits êtres abandonnés, et leur dispensait avec le pain du corps l'aumône de l'âme. Le hasard a fait dernièrement tomber entre mes mains un petit livre en lambeaux qui répond à celle question, et auquel j'emprunte le récit qu'on va lire. L'auteur a connu mon héros et a vu de ses yeux ces merveilles de la charité.
« Vers l'année de Notre-Seigneur i 72 i, vivait à Séville Toribio de Velazco, né sur la paroisse de San Pedro de Pineres du Concejo de Haller, dans l'évêché d'Oviedo, homme illettré, pauvre, dénué de ressources, et sans rien qui recommandât extérieurement sa personne. Il n'avait d'autre occupation qiie de vendre de petits Paroissiens et autres ouvrages de piété de peu de valeur, par les rues et les places, subvenant humblement aux nécessités de cette vie avec le mince profit que lui rapportait son misérable commerce. Mais comme la science des saints, les véritables richesses de l'âme et le crédit auprès de Dieu se concilient admirablement avec l'ignorance du monde, avec la pauvreté et l'abandon parmi les hommes, notre montagnard, sut, aidé du secours de la grâce divine, se faire très-savant et trèsriche en ce qui est des choses du ciel. »
Voilà comment débute fray fiabriel Vaca, qui était un
moine de la Merci, régent des études au collège de San
Laureano de Séville, savant théologien et écrivain de
quelque mérite.
Le bon Toribio avait surtout la cli.irité. A le voir si
tondremcMl préoccupé du salut des petits enfants, on se
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demande si cet amour lui était uniquement venu du divin maître, s'il ne s'y mêlait pas quelque doux souvenir d'affection paternelle, et s'il ne devait pas à l'expérience cette rare connaissance de l'homme-enfant qu'il montra plus tard. Quel hasard de la vie l'avait de si loin amené à Séville? cette humble vie ne cachait-elle pas un de ces mystères de l'âme qui, à un moment donné, créent l'homme nouveau dans le vieil honnne? Le biographe de Toribio ne nous dit rien de tout cela. Il se borne à nous le montrer vendant des Paroissiens et des images dans les rues de Séville, et trouvant dans ses rêveries solitaires une de ces inspirations qui font les saints et les grandes œuvres, et qui, un siècle auparavant, avaient donné au christianisme le saint idéal de l'âge moderne, Vincent^de Paul.
Mais l'œuvre de Toribio est moins vaste que celle de notre glorieux compatriote. Plus modeste, elle a cependant aussi sa grâce touchante, ou, si l'on osait le dire en pareille matière, son originalité locale et propre. Le bonhomme, en parcourant lés rues et les carrefours de Séville, ne pouvait voir sans un serrement de cœur ces troupes d'enfants qui, dans une si grande ville, vivaient comme les oiseaux de proie, loin de toute surveillance, quelquefois sans famille pour les recueillir, et livrés dès le bas âge à tous les hasards de cette vie de bohème à laquelle l'Espagne avait, avant nous, trouvé un nom. Toribio suivait d'un œil attristé dans tous les écarts de leur existence aventureuse ces déplorables victimes de l'insouciance maternelle et de l'indolence municipale.
Il les voyait traîner leurs haillons sous les arbres et le long des maisons, poursuivre les passants de leurs espiègleries, dépouiller les boutiques mal gardées, et, la nuit venue, dormir pêle-mêle sous le porche des églises et Dieu sait où. S'ils entraient le jour dans les églises, c'était moins pour y attendrir les âmes pieuses du spectacle de leur abandon et de leur misère que pour y profiter d'une inattention qui laissait les poches sans défense. Toribio voyait tout cela, et se demandait avec amertume quels hommes feraient de tels enfants. Son cœur se soulageait dans la prière, à laquelle il demandait aussi le remède aux maux qu'il prévoyait pour l'avenir. De remède il n'en voyait qu'un : rélabhssement d'un grand hospice où l'on prit soin de recevoir ces malheureux enfants. Mais qui le fonderait? « Hélas! ce ne sera pas moi, se disait-il, avec un soupir. ))
« Et pourquoi pas moi? » se dit-il un jour. Mais il se hûta d'étouffer cette pensée comme une inspiration de l'orgueil; il eut beau faire cependant, la pensée revenait toujours. Il alla trouver son confesseur et lui dénonça la tentation dont il était assailli. Ce confesseur était un saint prêtre. Il sourit, ayant reconnu dans l'humble chrétien agenouillé devant lui le signe par lequel se révèle la folie de la croix. Il le rassure, il l'encourage, sans triompher encore toutefois des pieuses défiances de son pénitent, f.elui-ci confie h d'antres son désir et ses doutes. Tons lui parlent le même langage. Le voilà décidé ; .seulement par où commencer?
Il habitait dans la rue du l'éral, sur la paroisse ont-
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nium Sanctorum, un tout petit logis. Il n'y avait dans la maison que des gens aussi indigents que lui. C'était précisément ce qu'il lui fallait ; car il y avait dans ces pauvres familles des enfants dont on ne savait que faire et qui déjà peut-être vivaient comme tant d'autres. Toribio dit aux parents que s'ils n'avaient de quoi mettre leurs enfants à l'école, ils pouvaient les lui envoyer le soir, qu'il leur enseignerait le catéchisme. Cette proposition fut accueillie avec une joie reconnaissante, et chaque jour, au tomber de la nuit, quand il rentrait chez lui, il y trouvait réunis un certain nombre d'élèves qu'il catéchisait, mêlant les caresses aux leçons.
Mais tout le jour, que faisait-il? Enhardi par cette première et heureuse expérience, il se rapprochait des pauvres créatures qui avaient si fort excité sa compassion, il leur parlait avec douceur, il avait l'air de s'intéresser à leurs jeux, il les familiarisait peu à peu avec un autre langage que celui qu'ils avaient l'habitude d'entendre. Insensiblement un groupe se forma, le cercle s'élargit. 11 se mit au milieu, et lorsqu'il les vitattentifs, il leur demanda ce qu'ils savaient du catéchisme. Celle première leçon fut courte et se termina par une distribution d'images. Rendez-vous est pris pour le lendemain. Ce jour-là les images portèrent leurs fruits. Le nombre des auditeurs s'était accru, quelques bonbons placés à propos vinrent en aide à la curiosité. Un certain nombre de ces écoliers improvisés suivirent le maître dans son logis.
Ce logis bientôt ne suffit plus à les contenir. Il fallut en chercher un autre, et dans un quartier pauvre comme le
premier. Toribio en trouva un dans l'ancienne Âlameda. C'était ce qu'on appelle en Espagne une casa de vecindad. On désigne ainsi une maison qui, contrairement à l'usage, est habitée par plusieurs familles. L'appartement ne devait être libre qu'au mois de juillet. En attendant, notre peripatéticien sans le savoir continua dans les rues son doux apostolat.
Les enfants avaient pris l'habitude d'accourir à lui, dès qu'ils le voyaient. Pour avertir ceux que sa voix ne pouvait atteindre, il imagina d'employer une clochette dont l'appel se faisait entendre de loin. Bien des fois sans doute cette voix sonore surprit et fit rentrer en lui-même un petit maraudeur, au moment où il portait la main sur quelque fruit mal surveillé par le marchand. Que de Cois, pour en arrêter un autre sur une mauvaise pente, un passant lui aura crié : — « Tu n'entends donc pas la sonnette du père Toribio? » cette sonnette devenait peu à peu comme la conscience des enfants.
Que disait-on cependant à Séville de l'œuvre naissante, dans ce pays où toutenouveauté délie aisément et aiguise les langues? on parla diversement, comme toujours; les uns blâmaient, les autres approuvaient ; quelques uns, au lieu de parler, cherchaient sans bruit à venir en aide aux bonnes intentions de frère Toribio. C'est une chose bien digne de remarque que partout où commence une de ces œuvres qui méritent de réussir, à côté de l'honunc de Dieu qui la suscite, il se rencontre un honune du siècle pour offrir l'argent sans lequel elle ne Murait se réaliser. Touché des efforts du bon Toribio, un
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bienfaiteur qu'on ne nomme pas lui donna cinquante ducats pour acheter les premiers livres, le papier, tout ce qu'il fallait, en un n)ot, pour fonder une école régulière. Cette première aumône en attira d'autres. Le bien heureusement a sa contagion comme le mal.
Frère Toribio, car on commençait à l'appeler ainsi, se garda bien d'empocher son petit trésor; il n'eût pas de repos qu'il ne l'eût porté au curé de sa paroisse. Par là il prévenait les commentaires malveillants et désarmait d'avance l'opposition qui pouvait naître d'un zèle sincère mais susceptible. Il était dans l'ordre d'ailleurs qu'il recherchât l'approbation de son pasteur. Celle-ci obtenue, on pourrait dire enlevée, il se serait cru en faute s'il n'avait pas sollicité celle de son évêque. Don Luis de Salcedo y Azcona, alors archevêque de Sèville, était un saint prélat. Il avait écouté avec intérêt ce qu'on lui avait raconté de Toribio; seulement il n'était pas sans inquiétude sur ce libre apostolat et sur la forme un peu étrange qu'il affectait. 11 fit venir Toribio ; le premier aspect du bonhomme n'avait rien qui prévînt en sa faveur. Mais sous ces dehors un peu vulgaires le prélat sentit une foi si vive, une charité si éclairée, qu'il se laissa convaincre, et il fut un de ceux qui aidèrent puissamment Toribio.
Dés le lendemain de cette entrevue, les livres furent achetés et tout fut prêt pour ouvrir l'école. On était alors au mois d'août 1726. Dès le matin, frère Toribio parcourut la ville, sa sonnette à la main. De rue en rue et de carrefour en carrefour, ses habitués accoururent se
ranger autour de lui. Quand il eut reconnu qu'il avait son troupeau complet, il le conduisit en procession à son nouveau logis, où aussitôt la leçon commença. Dès le premier jour, les éléments de la grammaire furent ajoutés au catéchisme, et l'habile maître prit possession des esprits en même temps que des âmes.. Mais il savait qu'il ne faut pas abuser des meilleures dispositions. Vers midi il ouvrit la porte et congédia ses élèves, en leur donnant rendez-vous pour le soir. Ce jour-là les petits présents ne furent pas épargnés. 11 était important que, dés le premier jour, les enfants prissent l'habitude de revenir. Le soir venu, la sonnette retrouva le petit troupeau fidèle, et insensiblement l'habitude fut prise. L'école comptait déjà dix-huit habitués. L'ingénieuse charité du mailre crut le moment venu de les marquer d'un signe particuher. C'était encore une manière d'en prendre possession ot de les séparer de ceux dont le mauvais exemple pouvait de nouveau les séduire. Toribio avait déjà réuni cinq cents ducats. Il demanda à l'archevêque la permission do les employer à habiller ces enfants demi nus.
Ce nouveau bienfait n'était que le prélude d'une grande mesure qu'il méditait depuis longtemps. C'était compter beaucoup sur la docilité de l'enfance, et même sur la constance ou la fermeté des parents, que de croire qu'à la longue ces enfants ù demi conquis ne retourneraient pas à leurs premiers penchants et résisteraient à la tentation d'aller montrer leurs beaux vêtements à leurs anciens camarades. Pour prévenir cette
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dispersion inévitable il n'y avait qu'un moyen : c'était, une fois pris, de ne plus les laisser sortir. Mais c'était là un coup d'autorité qu'un simple particulier ne pouvait se permettre. Toribio le comprit et alla trouver le gouverneur de Séville. Un homme de bien, le comte de Ripalda, remplissait alors celte charge sous le titre à'Asistente, que ses successeurs portaient encore il y a trente ans. Plus d'une fois il s'était ému lui-même du sort de ces malheureuses petites créatures abandonnées à elles-mêmes, et les alarmes du chrétien étaient un avertissement pour l'homme d'État. Il ne pouvait donc qu'applaudir à un essai qui venait si à propos le tirer d'un grand embarras, et qui devait, un jour, rendre plus facile un établissement général. Il approuva l'idée de frère Toribio et lui promit secours et appui. Fort de cette double permission, Toribio n'hésita plus, et un beau matin, lorsque midi sonna, les enfants apprirent qu'ils ne sortiraient plus. Ce serait méconnaître la nature humaine que de croire qu'ils en prirent d'abord leur parti. Plus d'un s'imagina qu'il n'y avait qu'à tourner le boulon de la porte pour ({u'olle s'ouvrit comme à l'ordinaire. Mais frère Toribio avait prévu le cas. 11 s'était d'avance assuré du concours des meilleurs parmi les plus grands, et ceux-ci se firent les geôliers des autres. Dés le premier jour, l'œuvre périssait faute de ressources suffisantes, si frère Toribio n'eût trouvé le moyen d'y associer ses élèves eux-mêmes, et n'eût fait de sa maison une petite république où chacun avait sa fonction marquée. Voyons d'abord comment on y en-
trait. Depuis que la porte s'était fermée sur les pensionnaires, les gâteaux et les petits dons de ce genre ne suffisaient plus au recrutement. Les petits vagabonds étaient sur leurs gardes. .Mais frère Toribio, fort de ses bonnes intentions, ne prenait plus tant de ménagements. Dès qu'un enfant lui était signalé comme le mauvais génie d'un quartier, il s'en emparait, et de gré ou de force l'amenait à son logis. Toute la communauté se réunissait alors dans une grande salle pour recevoir le nouvel arrivant. Les enfants s'asseyaient par terre, rangés sur deux fdes. Toribio lui-même, assis de la même manière, présidait l'assemblée. En face de lui, à l'autre bout, se tenait à genoux le dernier venu. Le maître commençait par l'interroger sur le catéchisme. Puis il demandait si, dans l'assemblée, quelqu'un le connaissait. A cet appel, quelques-uns se levaient et, sur l'invitation du maître, ils racontaient ce qu'ils savaient de leur nouveau camarade, ce qu'il avait fait devant eux, parfois même avec eux. L'enquête terminée, on allait aux voix sur le châtiment qu'il convenait d'infliger. Les juges étaient sévères, inexorables, « cet âge est sans pitié. » Mais le prudent maître tempérait, en souriant, ce zèle emporté, il se faisait lui-même l'avocat du pauvre accusé, plaidant, comme on dit, les circonstances atténuantes, l'abandon où il avait vécu, son ignorance, racontait une histoire touchante qui était plus ou moins celle de tous ceux {|iii l'ccoutaicnt, les amenait, sans avoir l'air d'y prendre garde, à faire un retour sur eux-mêmes, et, après celte leçon indirecte de modération et de charité,
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il adressait au coupable ému une petite allocution merveilleusement appropriée à sa situation, et réservait le châtiment pour les fautes qu'il pourrait commettre à l'avenir. Seulement on lui infligeait pour la forme quelques coups de discipline, et il allait prendre la dernière place. Son nom était ensuite inscrit sur un registre avec celui de ses parents, de son pays : on disait dans cette note s'il avait ou non été confirmé. De plus, pour lu i faire perdre l'habitude de l'oisiveté, on le chargeait, dans l'intervalle des leçons, des plus humbles offices de la maison.
Voici comment les choses se passaient à cette première époque. On verra, par ce récit, quelles étaient alors les ressources ordinaires de l'établissement. On se levait de grand malin, on déjeunait de ce qu'on avait, puis on se préparait à sortir. Un des plus grands prenait la tête avec une croix qui était la bannière de la communauté. Tous les enfants suivaient sur deux files, et par rang de taille, les plus petits devant. Fiére Toribio fermait la marche, ayant dans une main sa sonnette, qui ne lui servait plus qu'à régler les mouvements, et dans l'autre une corbeille où il recevait les aumônes faites en argent. Les dons en nature étaient recueillis dans un panier plus grand porté par des enfants qui marchaient hors des rangs. Ces aumônes étaient abondantes. On n'avait pas eu encore le temps d'oublier de quels petits fléaux frère Toribio avait délivré chaque quartier de Séville.
Au moment de partir, le maître désignait l'église où on irait entendre la messe et y préparait ses élèves par
14 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, une courte et vive exhortation; puis ils se mettaient en marche, le chapelet à la main, les bras croisés sur la poitrine, et chantaient le catéchisme avec tant de recueillement qu'on les eût pris, dit le biographe, pour des novices de Saint-François. Ils assistaient à la messe à genoux et immobiles, et sortant de l'église comme ils y étaient entrés, ils se rendaient au palais de l'arche' vêque. Le frère les conduisait dans ce patio intérieur, entouré de colonnes, sur lequel donnent encore les appartements du prélat. Là il les interrogeait sur le catéchisme, et souvent il arrivait que le prélat lui-même venait assister à la leçon, louait les uns, reprenait les autres, les encourageait tous, et ajoutait sa bénédiction aux généreuses aumônes dont il les renvoyait chargés. On se rendait ensuite à la maison de l'Asistente qui ne se montrait ni moins empressé ni moins charitable que l'archevêque. On reprenaitpard'autres rues le chemin du logis, où, jusqu'à l'heure du dîner, chacun allait à sa tâche : les petits écrivaient, les grands faisaient la cuisine, lavaient le linge, raccommodjiiont les vêlements, le tout en silence et avec une certaine gravité.
A midi, tous se mettaient à table, les plus jeunes d'un côté, les moyens d'un autre, et les plus grands autre part encore. Frère Toribio allait de lim à lautie, partageait lui-même les morceaux, animait doucement les appétits retardataires, et, par des paroles toutes paternelles, triomphait de ces petits dégoûts de l'enfance (jui, chez le pauvre, ajoutent à la pauvreté même. Dans l'aprés-dîner, la sortie était plus rare et n'avait d'autre
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but que l'édification et la promenade. Une fois par mois elle aboutissait à quelque couvent où l'on se confessait. Ce n'était pas le seul rapport que la communauté naissante eût avec les monastères de la ville et des environs; de San Pablo, de San Geronimo, de la Cartuja ariivaient, chaque jour, d'abondantes provisions. Souvent même l'une ou l'autre de ces grandes maisons invitait les enfants à dîner. Quelle fête pour eux ! Il est permis d'ajouter quelle source d'édification pour ces maisons elles-mêmes, que la bonne tenue de ces enfants! Combien de fois, en les voyant, les bons frères durent se rappeler cette parole du Sauveur : « Je vous dis que si vous ne devenez pas semblables à ces enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux.-» Les enfants, à leur tour, qui ne se doutaient guère que ces vénérables moines, objet pour eux de tant de respect, se les proposaient pour modèles, emportaient de ces visites de doux et religieux souvenirs. En se voyant les hôtes bienvenus de ces saintes maisons, ils s'accoutumaient à se regarder comme les clients de leurs saints patrons. Les rebgieuses ne voulaient pas être en reste avec les moines, et la règle ne leur permettant pas d'ouvrir leur porte aux enfants de Toribio, elles leur envoyaient du moins des dhiers complets. C'étaient surtout les bonnes sœurs du couvent de la Paz ou de celui de las Dueftas qui leur faisaient de ces aimables surprises, et il n'était pas rare que, par un doux calcul de la Providence, les provisions arrivassent précisément quand le pauvre frère n'avait plus un morceau de pain à donner à ses enfants.
L'habit qu'ils portaient ressemblait par la coupe et la couleur à celui des pensionnaires deSanTelmo. Mais où Toribio prenait-il l'argent pour payer tant de choses? Nous l'avons déjà dit : dans la bourse de la charité. Souvent aussi les marchands donnaient l'étoffe ou la laissaient à moitié prix. De nobles mains s'offraient ensuite à tailler ces humbles vêtements et à les coudre.
Frère Toribio avait, au mois d'août 4726, reçu dixhuit enfants dans son indigente maison de l'Alameda. L'année suivante elle en abritait plus do cent, mais ils n'y respiraient plus. Le saint homme s'en fut, comme toujours en pareil cas, conter sa peine à don Luis de Salcedo et au comte de Ripalda ; il s'agissait de trouver une maison plus vaste et de la payer. L'édifice abandonné où avait siégé l'Inquisition était hbre, mais il appartenait à un particulier qui demandait un loyer fort cher et qui, en outre, exigeait une caution; l'Asistenle offrit la sienne, et le traité fut conclu.
Chaque logis nouveau où se transportait le frère Toribio marquait un progrès dans son œuvre et voyait commencer une ère nouvelle. De la Vieille Inquisition datèrent de nouveaux et heureux développements.
On sépara d'abord une grande pièce pour la convertir en oraloiie; là auraient lieu les exercices religieux. Dans une autre salle serait l'école avec ses tables et ses bancs. Une troisième fui réservée à ceux qui, éprouvant du goût pour la carrière ecclésiastique, voudi-aient faire dans l'étude des lettres un premier essai de leur vocation, l^es autres parties de la maison furent disposées pour les be-
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soins ordinaires du service. Les dortoirs furent, de la part du frère Toribio, l'objet d'un soin tout particulier; il les forma d'une vaste pièce triangulaire, qui lui permit de séparer les âges sans que cette séparation dérobât rien à sa surveillance. De son lit, plus misérable qu'aucun autre, mais plus élevé et placé à l'un des angles, il dominait la communauté entière. On a vu que devinant d'instinct ce qu'on a appelé l'enseignement mutuel, il avait, dans une certaine proportion, associé les enfants mêmes à son autorité, et s'était fait une alliée utile de la raison des plus avancés. Dans chaque section du dortoir un d'entre eux veillait en récitant le chapelet, relevé d'heure en heure par un quatrième qui, sous le tilre de Vêla Afcî/or, surveillait les autres et allait réveiller sans bruit ceux dont le tour était venu.
Mais celte active surveillance du jour et de la nuit, mais ce programme nouveau qui d'un hospice allait faire un collège, presque un séminaire, frère Toribio pourrait-il désormais y suffire seul? Les forces humaines ont des bornes, si la charité n'en a pas. On sait, d'ailleurs, que les connaissances du fondateur ne s'étendaient pas au delà du catéchisme et des premiers éléments ; il le savait mieux que tout le monde ; aussi se mit-il en campagne pour chercher des maîtres.
11 y en avait un à Séville qui jouissait d'une grande renommée. Fatigué du siècle, don Isidro de Cabrera attendait une bonne occasion pour en sortir. Il s'offrit de lui-même à Toribio et s'enferma avec joie dans cette maison, où il devait trouver la paix de l'âme sansrenon-
cer à ses goûts. Cette retraite fit grand bruit à Séville et ajouta à la popularité de l'œuvre. L'exemple de don Isidro de Cabrera entraîna bientôt don Juan de Ojeda, non moins liabile dans l'art d'apprendre à écrire, enseignement qui comprenait en Espagne et y comprend encore bien des choses.
Lorsqu'il fut question de donner des élèves à ces deux maîtres, il fallut choisir; on désigna d'abord les plus âgés, ceux qui déjà étaient formés à la discipline de la maison ; mais ceux-là même n'avaient pas tous les mêmes dispositions. Ceux qui n'en avaient aucune, furent laissés à la cuisine ou désignés pour les soins matériels de l'établissement ; aux plus adroits on apprendrait un métier; seulement ces derniers n'entraient en apprentissage qu'après qu'on s'était assuré qu'ils savaient lire, écrire et compter.
L'étude du latin était la récompense de ceux qui avaient le mieux réussi dans le premier enseignement. Mais où trouver des maîtres de latin? Deux saints prêtres se présentèrent, don Pedro de Velasco et don Manuel Ventura. Tout venait à point, comme on voit. 11 y avait cependant ici une difficulté, c'est que les deux nouveaux maîtres ne pouvaient donner que le temps nécessaire aux leçons; ils avaient dans Séville des devoirs qu'ils ne voulaient pas négliger; il fallut trouver un surveillant qui les remplaçât aux autres heures de la journée. Toribio connaissait un certain MaiMU'l IU)(lri|:;nez, venu comme lui du nord de l'Kspagne, honnne du reste assez instruit et qui counnençail aussi à éprouver le besoin d'un repos oc-
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cupé. Il avait quelques écoliers, il les quitta sans trop de peine pour se mettre avec le même désintéressement que les autres à la disposition de son compatriote.
Serait-il aussi facile d'organiser les ateliers? on ne devait guère s'y attendre. Le désintéressement est rarement une vertu aisée à de pauvres pères de famille qui vivent du travail de leurs mains; on ne pouvait, d'ailleurs, chercher que parmi ceux dont la conduite était irréprochable. Quelques sacrifices bien placés aidèrent à trouver ce que l'on cherchait. On eut d'abord un bon cordonnier, le Tio Alejandro, qui forma de si habiles ouvriers qu'on se les disputa bientôt dans la ville ; puis peu à peu, l'ouvroir recruta un maître tailleur, un maître cardeur, un maître tisserand. Les ouvriers qu'ils formaient devaient à la maison deux années de leur travail ; quelques-uns ne voulurent jamais en sortir, les autres en sortirent avec un petit trousseau et ce qu'il fallait pour exercer leur métier au dehors.
Quant au régime intérieur, frère Toribio fit quatre divisions de l'établissement. A la tète de chacune d'elles il plaça un élève dont il avait éprouvé le droit sens et la fermeté. Toutefois, par une réserve dont on appréciera la déhcatesse, l'autorité de l'enfant n'allait pas jusqu'à pouvoir punir. Il avertissait seulement; il avertissait surtout le fondateur, et pour ses camarades il était moins un maître qu'un intermédiaire affectueux, attentif à leurs moindres nécessités.
La santé de ces enfants n'avait pas été la moindre préoccupation de Toribio. Il avait cherché, il avait
trouvé un excellent médecin. C'était à qui aurait l'honneur de s'associer à une œuvre qui était un bienfait public. Don Bartolome Moreno ne voulut accepter aucune rémunération de ses soins. Les médicaments ne coulèrent pas davantage; et parmi les aumônes en nature recueillies dans la ville ou envoyées à la maison, on commençait toujours par prélever la part des malades. Y avait-il un morceau délicat, il était pour eux. Frère Toribio se réservait à lui-même le soin d'administrer les remèdes, et la négligence envers les malades était la seule faute qu'il ne pardonnât pas.
Les bains étaient une partie essentielle de l'hygiène des enfants. Aussi, pendant l'été, tous les matins, avant le lever du soleil, ils se rendaient, par section, au Guadalquivir. Us prenaient leur bain, rangés en cercle et se donnant la main. De cette manière nul n'échappait à une vigilance aussi nécessaire là qu'ailleurs.
Les repas se prenaient en silence et sous la surveillance des chefs de chaque division. Une lecture faite à haute voix ôtait à ce silence ce qu'il aurait eu de trop sévère.
Les récréations avaient lieu dans les patios et se proportionnaient à l'ûge des enfants. Mais la suprême récompense pour ceux-ci, c'étaient les parties do campagne qu'ils faisaient dans les couvents des environs, lorsque les moines les invitaient.
Il était permis aux apprentis de chanter en travaillant à l(uu- tâche quotidienne, mais à la condition de ne pas offenser les mœurs. Toribio lui-môme surveillait le ré-
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pertoire de l'atelier, en quoi il se montrait fort sévère, ne permettant pas même d'ajuster des paroles nouvelles sur des airs qui pouvaient en rappeler d'anciennes. J'ai plus d'une fois regretté que, dans nos églises, on n'ait pas toujours pris cette délicate précaution.
Les exercices religieux n'avaient d'ailleurs rien d'immodéré, et parfois même ils se confondaient tellement avec les actes ordinaires de la vie qu'ils étaient deveims une de ces bonnes et saines habitudes qui ajoutaient un peu de gravité aux choses familières. Tel était, par exemple, l'usage incessant du chapelet.
Knselevant, on descendait à l'oratoire, où l'on offrait à Dieu le jour qui commençait, et doù l'on emportait l'impression de quelque lecture empruntée au martyrologe romain. J'ai parlé des sorties. Elles furent, par la suite, limitées à deux ou trois jours de la semaine et au samedi matin. Les antres jours, elles avaient généralement lieu le soir et par section. Outre le scapulaire, les enfants portaient le cordon de Saint-François.
Les jours de fête, frère Toribio réunissait la communauté entière, baisait les pieds de chacun, et la cérémonie se terminait par une courte allocution. Puis il menait les enfants, dans l'après-midi, entendre au dehors quelque sermon à leur portée. Ils revenaient ensuite faire dans leur patio le chemin de la croix. Une assez grande latitude était laissée à la dévotion particulière. Aussi, ce jour-là, pas un coin de la maison où l'on n'aperçût un enfant agenouillé. 11 y avait une chambre préparée pour ceux qui voulaient se donner la discipline,
et souvent, assure-t-on, on s'en disputait l'entrée. Ceci ne paraît guère du pays où Murillo a rêvé ses douces Vierges, mais c'est blende celui où Zurbaran a peint ses moines austères et Ribeira ses tragiques martyrs.
Ce grand zèle religieux doit donnera penser que l'ordre se maintenait aisément dans une maison dont il était l'âme. C'était cependant la grande difficulté d'une institution où la parole du maître no s'appuyait ni sur la loi civile, ni sur une délégation régulière de l'autorité ecclésiastiqne, mais sur l'ascendant d'un caractère ferme, sur la pratique d'une vertu admirable, sur le savoir-faire d'une charité aussi éclairée que vigilante et attentive à son œuvre. Dès il'21, en Espagne, c'était déjà quelque chose de difficile à construire cl à faire durer qu'un édifice qui n'avait d'autres bases que celles-là. Frère Toi'ibio, dans sa simplicité, le comprenait à merveille. Il n'usait qu'avec une extrême réserve de l'autorité qu'il s'était arrogée, et s'arrangeait pour faire au dehors le moins de bruit possible. Peu prodigue de châtiments et très-réservé dans l'usage de ceux qu'il croyait nécessaires, il mpdérait le jeûne et ne permettait que la discipline et le martinet. On voyait cependant dos chaîiu's dans la maison, mais on ne s'en servait jamais. On se contentait de l'offot qu'en produisait la vue. Les plus gi-avos fautes auxquelles on eût affaire, étaient la désertion, la rébellion, les jurements, les querelles. Une fois seulement la faute, ou pour mieux dire le crime, prit des proportions embarrassantes. Quatre mauvais sujets, déjà d'un corlain âge et amenés par force dans la maison, firent le com^
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plot d'attenter à la vie de celui qui leur avait pris leur liberté. Toribio en fut averti. Le doute n'était pas possible. Que faire? Il rassembla la famille entière, et, sans nommer personne, raconta ce qui se passait; puis, prenant à part les coupables, il leur infligea un châtiment qui demeuia tellement secret que nul ne sut jamais ni quel il était ni qui l'avait mérité. Rien de semblable ne se renouvela à l'avenir. Longtemps auparavant, à l'époque où il disposait le dortoir, quelqu'un lui avait fait remarquer qu'un enfant plus précoce que les autres pourrait bien aisément attenter à sa vie. Il se contenta de répondre : « Dieu ne le permettra jamais. » Dieu le permit, comme on vient de le voir, mais sans doute pour donner raison à la sublime confiance de Toribio. Celle de Henri de Guise avait été plus fatale au grand ligueur; c'est qu'elle avait sa source dans l'orgueil; celle de Toribio avait la sienne dans la foi et la charité.
J'ai parlé de désertion. Ce devait être là, en effet, le péché mignon de ceux qui ne s'arrangeaient pas de cette vie honnête et laborieuse. Ils saisissaient toutes les occasions de se soustraire à ce qu'ils regardaient comme une dure et injuste captivité. Un jour tous les grands s'échappèrent à la fois. Le premier qui donna l'exemple fut celui qui marchait en tête et qui portait la croix. Les autres se sauvèrent dans toutes les directions, jetant leurs vêtements pour ne pas être reconnus. Il ne resta que les petits que le pauvre frère ramena au logis le cœur bien gros. Mais, le soir venu, presque tous les autres reparurent. Les plus honteux revinrent, un à un,
24 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, pendant la nuit. Mais aucun n'osa se présenter sans ses vêtements, et, chose singulière, rien ne fut perdu. Le lendemain, il ne manquait que deux des fugitifs. L'un était allé voir sa famille à Arcos; l'autre, on le sut plus tard, était à Cadix. Un si grand scandale ne pouvait rester impuni, et, d'autre part, comment découvrir les instigateurs? car on ne pouvait punir tout le monde. Toribio savait seulement qu'ils étaient neuf.'. Il se décida à décimer la bande, mais il le fil d'une manière originale et toute chrétienne, qui produisit un grand effet, lljela dans une urne autant de billets qu'il y avait eu de fugitifs. Sur chaque billet était le nom de Pierre ou celui de Marie. Tous ceux qui amenèrent ce dernier nom furent épargnés, les autres punis. Les uns et les autres durent se persuader que la Vierge avait choisi elle-même ceux qui méritaient d'être pardonnes. Cependant tous ces pelits événements ne pouvaient demeurer secrets. A Séville où l'on sait tout, où l'on parle volontiers de tout, et même d'un peu plus que de tout, les imaginations se donnaient carrière. Peu s'en fallut qu'à côté de la véritable inquisition on n'en rêvât une autre. Quelque chose du génie mystérieux de la première semblait être resté dans ces vieux murs, où l'école de Toribio lui avait succédé. Le pauvre frère était insulté dans les rues; rien cependant no le détouinait de son chemin. Ce vrai disciple du christ courait avec joie au-devant de l'outrage et du mépris. Hiver conime été, il allait sans chapeau, et d'ordinaire la tète rasée. Aussi les railleries ne lui manquaient pas, et au besoin les attaques violen-
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tes. Une seule le trouva désarmé. En le voyant sortir des maisons où il était con;blé de douces choses pour ses malades, on ne manqua pas de dire qu'il n'y entrait que pour satisfaire sa sensualité. Afin de couper couit à ces indignes commentaires, il prit le parti de ne plus faire un pas sans témoins. Il choisit doux de ses jeunes gens qui ne le quittaient pas, l'accompagnant jusque dans ses visites et assistant même à ses conférences avec les plus grands personnages.
Cependant ce cœur de père gardait une blessure cachée; à l'exemple du bon pasteur, inconsolable de sa brebis perdue, il ne cessait de songer à l'enfant qui n'était pas rentré au bercail, et dès qu'il le sut à Cadix, . il n'eut plus qu'une pensée, celle d'aller l'y reprendre. Mais à qui laisser la garde de l'hospice? Cette fois encore il n'écouta que cette généreuse confiance qui déjà lui avait si bien réussi, et il chargea un de ses pensionnaires du soin de le remplacer. Cela fait, il partit avec trois ou quatre enfants dont il allait faire non pas ses témoins, comme il les appelait, mais ses aides de camp. Le fugitif fut bientôt retrouvé et enlevé. Mais frère Toribio ne voulut pas être venu pour un seul. Là aussi il y avait de ces petits vagabonds qui après avoir été le désespoirdeleur famille, devenaient le fléau de leur quartier et bientôt de la ville. Frère Toribio mit en œuvre ses procédés particuliers, et quand il eut fait sa moisson, il reprit avec elle le chemin de Séville.
Cette première campagne le mit en goût de tenter encore l'aventure, et de loin en loin on le vit reparaître
26 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, à Cadix, puis à Puerto Santa Maria, à San Lucar, et, dans une autre direction, à Carmona et à Ecija, et chaque fois ce fut pour ramener des âmes qu'il se promettait bien de ne plus laisser ressaisir par le démon du mal. Voici, ^n général, comment il s'y prenait. Muni de lettres pour les magistrats de la ville où il se rendait, il les portait lui-même, et racontait ce qu'il se proposait d'essayer encore. Les juges fermaient les yeux et le laissaient faire. Dieu sait alors avec quelle ardeur il se mettait enchâsse. Rien ne le rebutait; mais, par un senthnent délicat et avec ce respect des âmes qui lui faisait craindre de les perdre à jamais en voulant les sauver, à mesure qu'il s'emparait d'un enfant, et jusqu'au moment du départ, il se gardait bien de le déposer dans une prison ; il le retenait sous bonne garde dans la maison qui l'hébergeait lui-même, et n'emmenait ainsi avec lui que des captifs déjà à demi réconciliés avec la perte d'une liberté dont ils avaient tant abusé.
Frère Toribio n'avait d'abord, à Séville, pensé qu'aux enfants. I*eu à pou il s'enhardit jusqu'à mettre la main sur les adultes. IMus tard les honnnes même ne l'effrayèrent pas. Quand il avait marqué sa proie, il sortait avec ses limiers, et en un moment le malfaiteur, carie plus souvent, à cet Age, il méritait ce nom, se voyait assailli, garotté, emporté. C'était d'ordinaire (juelque misérable qui couvrant ses méfaits d'une ap|iarenCe de folie, excitait le scandale dans les rues, ou qui trou* vait dans l'ivresse un piélexle pour accoulumer les oreilles à ses refrains obscènes. Toiibio prenait au mot
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ces mallieureux qui, du reste, en feignant la démence, étaient parvenus quelquefois à se la donner, et il commença par traiter la raison avant l'âme. Le succès fut complet, et tel qui était entré dans cette maison contre son gré, libre d'en sortir, ne le voulut plus.
Ici se place un épisode qui fera mieux voir encore comme en agissait Toribio avec ses redoutables adversaires, et ce que peut une âme forte contre les passions déchaînées.
Philippe V était arrivé à Sévillele 10 avril 1729. Il y avait apporté avec cet incurable ennui, qui deux fois déjà était allé jusqu'au désir d'abdiquer, le souci de ce traité de paix auquel travaillait inutilement le congrès de Soissons, et qui devait pourtant être signé dans la capitale de l'Andalousie, au mois de novembre de cette même année. Dans l'intervalle avait eu lieu, le 14 mai, la translation du corps de saint Ferdinand. On saisit avec empressement l'occasion de fêter avec le roi qui faisait à Séville l'honneur de la visiter, celui qui l'avait jadis arrachée aux infidèles. La fête n'eût pas été complète sans courses de taureaux, et ce fut sans doute à l'occasion de celles qui furent données alors que se passa le fait dont je vais emprunter le récit textuel au biographe de frère Toribio.
« (Juand cette ville très-fidèle résolut, pour fêter Leurs Majestés qui l'honoraient alors de leur présence auguste, de donner une course royale, le seigneur duc del Arco, leur grand écuyer, fit venir de Madrid un célèbre torero pour y figurer. On logea celui-ci dans la
28 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, maison d'une pauvre veuve qui lui raconta, en pleurant, que frère Toribio lui avait enlevé son fils unique, un garçon qui était toute sa société, qui lui faisait ses petites commissions, et que, n'ayant personne pour le lui faire rendre, elle se voyait exposée à de grandes privations. Elle ajouta que le frère Toribio n'avait aucun droit d'en agir ainsi, et finalement qu'il ne ramassait d'ordinaire que les enfants sans asile ou abandonnés de leurs parents, ce qui n'était pas le cas de son fils. Touché de ce récit, le torero s'engagea à lui ramener sur-le-champ le jeune homme. Il se rendit donc à l'hospice, frappa à la porte, et le portier lui ayant ouvert, il dit qu'il avait à parler au frère sur certain sujet. Le portier le fit entrer, referma la porte suivant l'usage et avertit Toribio, qui reçut le visiteur dans le patio, accompagné des deux jeunes garçons qui, ce jour-là, lui servaient de témoins. Le torero commença par exposer en termes polis et mesurés le motif qui l'amenait, ajoutant qu'il ne pouvait s'en retourner sans le jeune homme. A quoi Toribio répondit que c'était le grand nombre de ses incartades qui l'avait amené dans cette maison, qu'il y était principalement pour apprendre le catéchisme, dont il ne savait pas un mot, et que sa mère y était plus intéressée que personne.
« Le torero, peu satisfait de celle réponse, soutint qu'il était de toute nécessité qu'il emmcnût le jeune homme, et le compatissant Toribio soutint, de son côté, que pour le moment cela ne pouvait être. L'autre alors, s'imaginanl ({u'avec des menaces et de l'arrogance il intimide-
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rait aisément un si chétif et misérable adversaire, s'emporta si fort en paroles et dans ses gestes, que les enfants commencèrent, au bruit, à sortir de leurs classes. Notre humble frère lui dit alors : < Parlez plus bas et modé- « rez-vous ; ces enfants ne sont pas endurants, et ils « pourraient vous manquer de respect. » Cette douce réponse ne fit qu'irriter plus encore la colère déjà grande du torero, et il eut l'air de vouloir porter les mains sur frère Toribio. Mais les enfants n'eurent pas plutôt vu leur bien-aimé et vénéré père menacé, qu'ils se jetèrent en masse sur l'agresseur, et le renversant, le garotlèrenl à plaisir. Ils entraînèrent ainsi le pauvre diable à la salle où s'instruisait le procès et où se jugeait la cause de ceux qu'on amenait à l'hospice. Ils l'établirent de gré ou de force sur les genoux, à la dernière place, et le frère s'étant, suivant l'usage, assis à terre avec les enfants, leur demanda pourquoi ils avaient traîné là cet homme. Tous répondirent par le récit de cèdent ils venaient d'être témoins et commencèrent à proposer les châtiments les plus graves. Mais notre miséricordieux Toribio se mit en devoir, comme toujours, en pareil cas, d'excuser le coupable sur son ignorance, vu qu'il était étranger à la ville et qu'une femme l'avait trompé. Ayant égard à toutes ces raisons, il finit par modérer la peine et la réduire à une simple application de la discipline, ce jour-là et le lendemain, ajoutant que la peine serait augmentée ou diminuée selon qu'il se repentirait ou se montrerait incorrigible, et il termina la séance, selon le cérémonial habituel, par un sermon dans lequel
30 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE. il remontrait ses excès au torero et l'exhortait à se repentir, et en donnant l'ordre qu'il fût retenu en prison pour y apprendre le catéchisme.
« Deux jours entiers cet homme resta en pleine révolte, jurant et blasphémant, sans que notre charitable frère se lassât de le prêcher. Le troisième jour, il appela Toribio et, avec une humble confusion, il lui dit qu'il voyait bien que Dieu l'avait mis dans cet état afin que, connaissant les égarements de sa vie licencieuse, il pût s'en corriger. C'est pourquoi il était décidé à faire une bonne confession générale, et à ne sortir de cette maison que le jour où le frère lui-même serait bien convaincu de la sincérité de son repentir; mais qu'ayant été appelé par le seigneur duc del Arco pour prendre part aux fêtes qui devaient avoir lieu très-prochainement, il le suppliait éc permettre qu'il expliquât par écrit à Son Excellence les motifs qu'il avait pour ne pas tenir sa parole. Le cœur tout consolé par la résolution chrétienne de son nouvel hôte, notre bon frère l'en remercia, l'encouragea avec ferveur à réaliser son bon propos, et ne trouvant rien de plus raisonnable et de plus juste que la permission qu'il demandait d'écrire au seigneur duc, il la lui donna très-volonliers, en lui commandant de confier sa lettre b un enfant de l'hospice qui avait toute sa confiance, pour la remettre et en rapportei' la l'êponse. H en fut ainsi, et le duc ayant reçu la lettre, s'en étonna d'abord, puis se fâcha, dépendant ayant pris des informations auprès de queUpics habitants de Séville qui faisaient partie de son entourage, tous s'accordèrent à
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dire que frère Toribio était d'une grande utilité à la ville, que parlant on n'avait garde de contrarier ses allures, quoiqu'il fût certain que son autorité ne relevait que de lui-même.
« Le duc trouva que cette utilité générale, en dehors de l'autorité compétente, ne suffisait pas pour justifier ce qui s'était passé, et il fît sur-le-champ appeler Toribio en sa présence. L'humble frère reçut l'ordre, et s'y rendant sans hésiter, il se présenta à Son Excellence, sous ce pauvre et méprisable costume qu'il portait en tout temps; et quand on devait s'attendre à voir son habit et sa pauvre mine redoubler encore la mauvaise humeur du duc, le duc, au contraire, lui demanda avec beaucoup de douceur et d'affabilité quoi motif il avait eu pour enfermer cet homme avec tous ces enfants. Notre pauvre montagnard, avec cette sérénité, cotte humilité, celte mansuétude qui ne le quittaient janiais, raconta tout ce qui était arrivé, ajoutant, par forme de conclusion, qu'il ne s'agissait pour le moment que d'apprendre le catéchisme au prisonnier et d'en faire un ami de Dieu, à quoi il espérait bien parvenir, suivant toutes les apparences; que cependant il était prêt à le remettre sur le pavé si Son Excellence l'ordonnait. Le duc prit occasion de cette réponse chrétienne et respectueuse pour faire d'autres questions, et moins pour suivre l'affaire du Torero que pour pénétrer plus avant dans l'esprit, dans le projet, et dans le progrès de cet homme que déjà il regardait avec admiration. Pleinenionl édillé par ses réponses sur tout ce qu'il voulait savoir en cette ma-
52 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, lière, il dit en finissant : « Allons, frère, soignez bien a cette brebis que Dieu a fait entrer dans votre trou- « peau. Gardez-la dans voire bergerie jusqu'à vous être « bien assuré du fruit de votre zèle, ce qui lui importe « davantage que de figurer dans les fêtes. » Notre Toribio prit congé du seigneur duc, plein de reconnaissance et de confusion, et de retour à l'hospice, il fit part à son pénitent de ce qui avait été décidé. Celui-ci se résigna avec joie à une décision si chrétienne, et fortifié dans ses bonnes résolutions, il continua à préparer sa confession générale, dont il s'acquitta enfin à la satisfaction de son confesseur et de tous ceux qui l'assistèrent.
« Notre charitable père, heureux au delà de toute expression d'avoir, avec l'aide de Dieu, triomphé dans cette occurrence comme dans toutes des ruses du démon, en tirant une âme de son infâme servitude, et reconnaissant dans la résolution du torero toutes les marques de la sincérité cl de la constance, voulut que le pauvre hommo, du moment que son âme avait trouvé sa guéiison, ne perdît pas l'assistance que son corps pouvait recevoir des avantages de son métier, et, la veille des fêtes, il lui ouvrit la porte de l'hospice et le conduisit lui-môme au seigneur duc, devant qui le nouveau converti renouvela ses chrétiennes résolutions, doimant hautement paiole desuivi'c désormais une tout autre vie que celle qu il avait menée jusque-là.
« Cette jiffaire (pii avait paru si scabieuse au début se IcMinina donc le plus heureusement du monde, et à la satisfaction de Dieu d'abord, puis à celle de Son Excel-
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lence, à celle aussi de notre frère, et, ce qui valait mieux, àcelle du torero lui-même, qui, plus intéressé à la chose que personne, voulut sur-le-champ montrer sa reconnaissance en disant à ses compagnons, lorsque, le lendemain, il se rendit à la place, que le premier taureau qu'il tuerait, s'il obtenait qu'on le lui donnât pour prix de son adresse, il l'enverrait à ses frères les Tonbios, ce qu'il fit de point en point, en envoyant de la place même à l'hospice le premier taureau qui lui fut donné en présence de la multitude presque innombrable qui assistait à la course.
« De grands personnages doutèrent que ce changement de vie fût sincère, mais, à peu de jours de la, ils eurent une excellente raison pour sortir heureusement de leur doute. Il arriva, en etîet, que notre frère s'en allait à Carmona avec deux de ses jeunes gens, à la recherche d'un enfant qui s'était échappé de l'hospice. Les jeunes gens aperçurent un homme à cheval qui venait par le même chemin, dans la direction de Séville. Ils eurent bientôt reconnu le torero qui avait été leur compagnon et qui arrivait armé de la longue épée de sa profession. A cette vue, les jeunes gens, saisis de crainte, proposèrent sur-le-champ à leur cher père de prendre la fuite pour éviter le malheur qu'ils voyaient déjà sur leur tête, dépourvus d'ailleurs qu'ils étaient de tout espèce de défense. Notre frère les tranquillisa, en leur assurant qu'il n'arriverait rien de ce qu'ils craignaient. Cependant le torero s'était rapproché, et, les ayant reconnus, s'écria avec confusion : « Quoi ! mon père, vous
« à pied et moi à cheval ! » et se hâtant de mettre pied à terre, il baisa humblement la main de son insigne bienfaiteur, embrassa très-affectueusement les deux jeunes gens et fit toutes les instances possibles pour que le frère prît son cheval. L'humble Toribio s'en excusa sur ce qu'il n'avait jamais cheminé autrement que sur ses jambes, et l'engagea à continuer son voyage à Séville avec la bénédiction de Dieu, pendant qu'il irait, lui, à la recherche de la pauvre brebis qui s'était écartée de sa bergerie. Les mêmes instances furent renouvelées de part et d'autre, mais sans plus de succès, et, au grand étonnement des deux jeunes gens qui ne pouvaient parvenir à se persuader de la réalité de ce qu'ils voyaient de leurs yeux et touchaient de leurs mains. Le torero s'apercevant qu'il ne triompherait pas de la résistance du saint homme, et voulant de son côté donner la preuve la plus incontestable de sa reconnaissance et de sa soumission, prit le parti de mener son cheval par la bride et de suivre le bon frère à pied pour lui faire fêle, et il l'accompagna ainsi jusqu'à (iarmona, où il prit congé de lui de la manière la plus respectueuse, pour s'en venir à Séville. »
Cette aventure ne pouvait manquer d'être rapportée au roi. Quand il n'y auinil eu pour le faire r\\u\ \o. duc del Arco, c'était une bonne fortune pour un courtisan que d'avoir à conter une aussi piquante anecdote h un prince mélancolique et ennuyé. Philippe V, d'ailleurs, dans ses divers séjours à Séville, devait avoir rencontré dans les rues la famille de plus en plus nombreuse de
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frère Toribio. J'ai bien de la peine à croire que celui-ci ne l'oûl pas conduite dans quelque patio de l'Alcazar, comme il le faisait, on l'a vu, dans les cours de l'archevêque ou de l'Asistente, et qu'à demi caché par le rideau d'une fenêtre entr'ouverte, le roi n'eût pas assisté à quelque belle leçon de catéchisme en plein vent. Qui saitsiceroi, aussi difficile à amuser que son grand aïeul, ne dut pas alors un quart d'heure de distiac^tion à l'enseignement si original de frère Toribio? Toujours est-il que le roi voulut savoir ce que c'était que cet homme qui semblait plus roi que lui-même à Séville, et qui, lui, avait trop à faire pour avoir jamais eule souci d'abdiquer cette couroime de la charité. Il s'intéressa môme à son hospice, et apprenant que le fondateur n'avait qu'une maison d'emprunt, il alloua deux mille ducats pour commencer à lui en bâtir une qui lui appartint. L'ayuntamiento joignit un second bienfait au premier, en accordant à Toribio un terrain en dehors de la porte de Triana. Le premier soin de Toribio, aussi prudent dans la prospérité qu'il l'avnit été aux heures difficiles de son entreprise, fut de déposer entre les mains de l'archevêque le don qu'il tenait de la munificence royale.
Cependant il était écrit qu'il ne verrait pas s'élever cette maison, doux rêve de sa pieuse ambition.
Le 15 ooùt 1730, il tomba malade, en proie à une fiè^ vre ardente. Toute la ville s'en émut, connue si elle eût pressenti que l'âme allait manquera cette œuvre dont depuis prés de cinq ans elle recueillait tous les fruits. Dans un pays où les imaginations se frappent aisément
le retour du mois d'août avait de quoi les inquiéter; c'était le mois d'août qui avait marqué toutes les crises du nouvel hospice; c'était au mois d'août que le frère s'était transporté dans cette maison de l'Alameda, bientôt trop étroite pour les enfants qui s'y pressaient ; c'était au mois d'août 1727 qu'il avait quitté l'Alameda pour la Vieille Inquisition ; et quand un regai'd de la royauté, tombé sur l'humble communauté, semblait devoir lui assurer la durée et une existence nouvelle, au mois d'août encore, la comnmnauté se voyait menacée de mort dans celui en qui elle se personnifiait tout entière. Du 15 au 22, le mal fit de tels progrès que Toribio jugea Iheure venue de faire son testament. A bon droit il pouvait regarder l'œuvre comme sienne, et en disposer comme un roi de sa conquête; parlons mieux, assurer après lui, par de sages mesures, l'heureuse perpétuité de sa fondation.
Il pouvait mourir content : la maison était libre de toutes dettes, et ne contenait pas moins de cent cinquante enfants. Cependant, devant ce spectacle, bien fait pour réjouir son âme, il se retrouva aussi humble qu'à l'époque où, sa sonnette à la main, il allait par les rues et les carrefours, enseignant le catéchisme à quelques enfants déguenillés. Son testament porte à chaque ligne la trace de cette incurable humilité. On y apprend qu'il s'était associé librement à l'ordre de Saint- François. Il nomme pour ses héritiers les cnfanis do son hospice, et pour mieux leur assurer cet héritage, il choisit pour exécuteurs testamentaires les deux personnages dont la
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protection ne lui a jamais manqué : l'archevêque don Luis de Salcedo et le comte de Ripalda ; l'un et l'aulre lui survécurent.
11 s'occupa ensuite de vive voix des disposit ions à prendre pour le bon gouvernement de la maison, et délégua pour lui succéder ce frère Antonio Manuel Rodriguez, dont il avait, je l'ai dit, fait son second; illui recommandait tout particulièrement la construction de l'édifice qui devait être l'asile définitif de Ihospice. Son honneur à lui serait d'y conduire leurs chers enfants. Mais, comme l'archevêque était absent, il ne voulut rien faire d'irrévocable, et, en attendant le retour du prélat, il confia le soin de l'administration à un de ces jeunes gens qui étaient entrés par force dans la maison. Voulait-il par ce choix hardi rendre plus manifeste aux yeux de tous l'empire que prenait insensiblement sur les âmes les plus rebelles le régime qu'il avait si énergiquement maintenu? En appelant à son chevet ce directeur provisoire pour lui faire part de sa décision, Toribio lui recommanda d'être docile aux avis du futur directeur et de faire de lui et des autres maîtres, durant le temps que se prolongerait son pouvoir, le conseil de sa jeunesse et de son inexpérience.
Cependant le mal augmentait. Tout ce qu'il y avait de vénérable dans le clergé de Séville entourait le lit du moribond. On se disputait l'honneur de le veiller de jour et de nuit; les dominicains de San l'ablo ne voulaient céder cette dernière joie à personne, et les religieux de Regina obtenaient à grand'peine de la partager avec eux.
Le 22, on lui administra les sacrements. Quand on
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chercha à le soulever, on s'aperçut qu'il portait autour du corps une chaîne de fer ; c'était la seule qui eût encore servi dans la maison. Il ne voulut jamais permettre qu'elle lui fût enlevée. « Il passa le reste de ce jour, dit son biographe, dans les plus doux entreliens avec son Jésus bien-aimé et la pure vierge Marie. Le lendemain ceux qui l'entouraient, voyant qu'il allait expirer, voulurent lui épargner les douleurs qu'ajoutaient aux souffrances de la maladie de petites chaînes de fer dont il avait ceint son corps pénitent, mais son austère constance ne le permit pas, et il voulut mourir dans la pénitence comme il y avait vécu. Arriva enfin l'instant marqué pour sa plus grande félicité, qui fut à une heure de l'après midi, le 25 août, et tenant dans les mains un cierge et une pieuse image de Jésus crucifié, les yeux fixés sur elle et sur une autre de l'Immaculée Conception. Les doux noms de Jésus et de Marie dans le cœur et sur les lèvres, il remit son âme entre les mains de son divin Créateur, nous laissant des signes manifestes de son heureuse prédestination, autant que peut le conjecturer la piété chrétienne : les yeux modestement ouverts, tout le corps resté souple dans ses mouvements, le visage souriant, et rien de celte horreur naturelle qui s'attache à la dépouille de l'homme. »
Ce fui dans l'hospice une désolation universelle, et au dehors l'aflluence fut telle, qu'il fallut poser des sentinelles devant le corps. Sans celte précaution, il ne fût pas resté lambeau de ses vôlemenls : il portail l'habit de Saint-Dominique.
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Tous les enfants suivirent le convoi, les plus grands portant le corps, pendant que trois des plus petits représentaient le deuil de tous. Ses préférences avaient été pour ceux-là. Le corps fut ainsi mené au couvent de San Pablo et enseveli au pied du tombeau du vénérable père Ulloa, le pieux propagateur en Andalousie de la dévotion du Rosaire. J'ai inutilement chercbé la trace de cette précieuse sépulture. Le cimetière de la communauté est devenu la trésorerie delà province, dont les bureaux occupent ce qui reste de l'ancien couvent. Tout ce dont se souviennent les derniers survivants du monastère, c'est que le vénérable Ulloa avait été enseveli tout près du mur, à la droite des cloîtres. Là sans doute et sous une pierre sans nom et sans date repose aussi la dépouille du plus humble des hommes 11 n'avait jamais désiré une tombe plus fastueuse.
J'ai aussi cherché, mais avec plus de succès, le portrait de Torribio. Guidé par ce que je lui avais appris de ce saint homme, un autre saint, plus digne que moi de raconter une telle histoire, le père Joaquin de Médina, le découvrit enfin dans l'hospice de San Luis, dans la maison même où se continue, sous le patronage régulier de l'autorité provinciale, l'œuvre de Toribio. Ce portrait naïvement peint, et évidemment contemporain du modèle, donne bien l'idée de cette admirable créature. Toribio y est réprésenté sous son manteau d'étoffe grossière et tenant à la main cette corbeille où il recueillait les dons de la charité. Toute sa personne fespire l'humilité, mais sous la shnplicité de l'attitude
40 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, et dans la rudesse des traits on sent la fermeté de l'âme. Rentrés à neuf heures du soir dans cette maison désormais vide, les enfants y éprouvèrent un sentiment de détresse profonde. La plupart jusque-là ne s'étaient pas aperçus qu'il leur manquât une famille, lis passèrent toute cette nuit dans les larmes et dans la prière. Tantôt leurs voix s'élevaient unies vers le ciel, tantôt des souvenirs plus tendres chez quelques uns, une douleur plus poignante, l'instinct plus vif de l'abandon qui les attendait, leur faisaient chercher la solitude.
Le lendemain toute la ville accourut. Une curiosité involontaire se mêlait peut-être à la sympathie que l'on éprouvait pour ces pauvres enfants deux fois orphelins. On crut qu'ils allaient profiter de l'occasion et ressaisir leur liberté. Pas un n'en fut tenté. L'ordre le plus parfait régnait dans cette maison, orpheline elle-même, et ces enfants reçurent les compliments d'usage avec une dignité qui étonna tout le monde; l'âme de Toribio avait passé en eux.
Cependant l'archevêque, en apprenant la triste nouvelle, avait abrégé sa tournée et s'était hâté de revenir. Le saint prélat crut devoir à la mémoire de celui qui n'était plus de soutenir son œuvre en ces moments difficiles. A peine revenu, il confirma le choix que Toribio avait fait de frère Antonio Maïuiel Uodiignez. Il le connaissait bien, il l'avait éprouvé d'avance. Le nouveau directeur avait une fille. Pour lui ôter ce dernier souci, l'archevêque la dota et la mit au couvent. Celui qui avait été jugé digne de remplacer Toribio ne de-
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vait avoir d'autre famille dans ce monde que les enfants qui lui étaient confiés.
Dès le début de son gouvernement, le frère Manuel Rodriguez eut une belle et bonne pensée, ce fut de donner à l'hospice une existence indépendante et assurée parle développement des métiers que Toribio avait établis dans son sein. L'idée réussit et l'hospice devint une vaste et multiple fabrique. Mais il est permis de se demander si, en devant moins à la charité, il conserva toute sa puissance morale. Il est vrai qu'en môme temps qu'il rendait à la société, en échange des enfants corrompus qu'il en avait reçus, d'honnêtes et excellents ouvriers, l'hospice donnait aussi à l'Eglise des prêtres instruits, des missionnaires pleins d'ardeur, et à l'Ktat même d'intrépides marins ; il lui en fournit d'un coup, une fois trente, une autre trente-trois. De ses ateliers sortaient des produits fort estimés.
On craint de le dire, mais ce fut peut-être le résultat matériel plus encore que le succès moral qui engagea peu à peu les familles à confier d'elles-mêmes leurs enfants à l'hospice, quand elles avaient le malheur d'en avoir quoiqu'un dont les mauvais penchants résistaient aux moyens ordinaires. La justice elle-même y envoyait sus jeunes condamnés. Mais dès lors la discipline dut redoubler de sévérité.
J'ai parlé des produits des fabriques. On sollicita de l'État le privilège de les vendre libres de tous droits. Ce ne pouvait être qu'au préjudice du commerce, qui lutta et se défendit de son mieux. L'hospice l'emporta, mais,
et ceci peint assez bien l'Espagne, les deux parties étaient encore aux prises, quand on apprit que, depuis un an déjà, un décret avait été rendu qui adjugeait la victoire aux Toribios, Seulement on ne s'était donné la peine d'avertir ni le vainqueur ni le vaincu, et le combat continuait. Cette faveur singulière amena naturellement de nouveaux progrès et des ressources nouvelles.
Le moment parut bien choisi pour élever la maison projetée. C'était là surtout, on l'a vu, la pensée que le bon Toribio avait léguée à son successeur. Celui-ci ne l'avait point oublié. On renonça cependant au terrain offert par l'ayuntamiento, et on acheta dans le quartier appelé de la Calzada, sur la place de Pumarejo, une bâtisse immense à laquelle on donna une distribution nouvelle en harmonie avec les divers et nouveaux besoins de l'hospice. Mais le nouvel édifice n'était pas encore achevé, il ne l'a jamais été, que l'intrigue en trouva la porte mal gardée et y entra un beau jour. Frère Manuel Rodriguez, qui avait mérité que Toribio le choisit pour continuer son œuvre, accusé par la malveillance de prendre le bien des pauvres, an lieu de mépriser de vaines paroles que son ami eût dédaignées du haut de sa courageuse charité, perdit patience et alla rendre ses pouvoirs à l'archevêque. Il vécut encore dix-neuf ans dans une masure, à Kcija, puis s'en revint mourir à Séville dans un des lits de l'hospice de don Miguel d(^ Manara. Il put assister de lu ù la prospérité iiialéiielle de ItEnvie dont il s'était |)eul-
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être dégoûté trop vite. Mais je doute qu'il se soit jamais repenti d'être sorti d'une maison dont l'esprit du siècle avait forcé l'entrée. Jl eût fallu Toribio lui-même pour barrer le passage à ce redoutable ennemi, ou le dompter comme ce torero qu'il rendit aussi humble que le plus petit de ses enfants.
Cette prospérité, du leste, fut de courte durée, et le gouvernement de l'hospice changea de forme plus d'une fois encore. Mais je n'éprouve aucun goût à le suivre dans ses transformations diverses. 11 n'en existe plus aujourd'hui que les magnifiques bâtiments interrompus, et ce nom de Toribios, que l'on donne encore quelquefois et par habitude aux enfants recueillis par la charité. Il me suffit d'avoir montré ce que la charité et la religion peuvent faire, même de nos jours, par des mains rudes et ignorantes. Avant frère Toribio, douze pêcheurs de Galilée avaient fait, je le sais, un bien autre miracle. Mais n'est-ce rien que d'avoir vu briller si prés de nous, et prestjue de notre temps, un éclair de cette grande clarté qui, il y a deux mille ans, se leva dans les ténèbres du paganisme?
L'INFANT DON CftRLOS. — LE POÈTE ENCISO ET SES DRAMES
A M. ( l'VU.LlEK- KI.KLRY
Le sujel de Don Carlos. — le poète Diego de Jimenez Enciso.— Sa vie.— Ses œuvres. — Ce qu'en pensaient l.ope de Vega et Cervantes. — Son drame iulituli- : Les Méilicis de Florence: analyse et citations. — Son drame intitulé: Le plus yr and exploit de Charles-Qitint : analyse et citations. — Heureuse intervention dans c<; drame de don Juan d'Autriche enfant, puis jeune homme. — L'infant don Carlos. — Sa destinée mystérieuse. — La tradition populaire et la vérité historique. — Témoignages contemporains. — Ojiinion des historiens. — Le drame (le Enciso. — En quoi il se rapproche de la tradition et de l'histoiVe. — Son autorité historique : analyse et citations.— Conclusion.