L'INFANT DON CARLOS. — LE POÈTE ENCISO ET SES DRAMES
Je m'étonnais aussi qu'en Espagne, où le théâtre a puisé si hai'diment dans la Bible, dans la mythologie et dans l'histoire, aucun poëte drainaticiue ne se fût laissé tenter par ce sujet de Don Carlos^ qui a si magnifiquement inspiré Schiller, que toutes les scènes de l'Europe l'ont revendiqué après lui, dont le loman s'était emparé avant le théâtre, et dont la poésie avait fait si grand bruit, que l'histoire a fini par y donner une attention tardive, mais sérieuse. Non, l'Espagne n'avait eu garde de négliger une telle source d'émotions tragiques. Avant la nouvelle de Saint-Réal, avant le drame de Schiller, l'Espagne avait eu son Don Carlos, œuvre d'un poëte très-remarquable, et qui se trouve, de tous les drames écrits sur le même personnage, le plus voisin de l'événement par la date et surtout par la vérité historique.
Je me propose d'étudier de près celte curieuse com-
48 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, position; mais je commencerai par dire ce que l'on sait de l'auteur. C'est l'un des rares écrivains dramatiques de l'Espagne dont les ouvrages brillent par la qualité plutôt que par la quantité.
Don Diego de Jimenez Enciso était né à Séville au mois d'août de l'année 1585, trois ans après la mort du grand duc d'Albe, et dix-sept ans après celle de son héros; il avait douze ans lorsque mourut Philippe 11. Il avait donc pu entendre raconter lui-même par des témoins oculaires les circonstances de l'étrange événement qu'il devait un jour mettre, sur la scène.
Fils d'un avocat de Séville, Enciso fut lui-même un des magistrats municipaux qui, sous le titre de Vingtqiiatre^ qu'ils devaient sans doute à leur nombre, régissaient la capitale de l'Andalousie. Le comte-duc d'Olivares, qui l'appréciait beaucoup, le nomma son lieutenant dans le gouvernement qu'il possédait, à titre héréditaire, de l'Alcazar de Séville, emploi bien digne d'un poète. Cinquante ans plus tard, un aulre grand d'Espagne, le prince de Paternô, gouverneur, au même titre, du château aujourd'hui démantelé de Saint-Ferdinand, à Alcala de Guadaira, prenait aussi pour lieutenant un autre poète dramati(|ue, don Cristobal de Monroy y Silva.
Pour en revenir à Enciso, il résida longtemps à Madrid, où il eut, au théâtre, d'éclatants succès, et obtint l'habit de Sainl-Jac(ines. L'année de sa mort est restée inconnue. Son nom revient plusieurs fois avec éloge sous la plume de Lope de Vega. Dans le Laurier d'AnoUotij l'admiration s'exprime en vers si recherchés,
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qu'il n'y aurait aucun profit à les traduire ; mais, dans un autre de ses poënies, Lope fait de la statue imaginaire d'Enciso l'un des ornements de son jardin allégorique, et au XIX* chant de sa Jérusalem, il consacre au poëte lui-même quatre vers qui sont un hommage:
« Le Bétis peut à bon droit se vanter de don Diego de Jimenez Enciso, et sur ses pures eaux porter aux mers occidentales ses vers, au bruit desquels se fussent élevées jadis les murailles de sa ville. »
Quelques années plus lard, Cervantes, dans son Voyage au Parnasse, ce vaste et confus dénombrement des beaux esprits de son temps, plaçait Enciso dans la barque qui amenait au secours d'Apollon menacé par le mauvais goût don Juan de Argote et don Diego Abarca. II le montre s'élançanl d'un saut hardi sur la plage, et le loue dans les mêmes termes que ses deux illustres compagnons.
Avant de parler de Enciso comme poëte dramatique, disons un mot de ses essais comme poëte lyrique.
Au commencement de notre siècle, deux canciones de lui, retrouvées manuscrites et adressées l'une à l'Hiver, l'autre au Printemps, firent en Andalousie tout le bruit qu'il est permis d'attendre, en Espagne, de ces exhumations, beaucoup moins rares là que cbez nous. Ces deux morceaux avaient été composés pour une joute poétique organisée à San Juan d'Alfarache et à laquelle Enciso parait avoir présidé. Ainsi, môme à l'époque où le héros picaresque de Mateo Aleman prenait si plaisamment possession des mêmes lieux, la muse marquait
aussi d'un signe ce beau et poétique village que l'on voit de Séville se mirant, à l'autre bord, dans les belles eaux du Quadalquivir.
On chercherait inutilement dans ces deux pièces, d'ailleurs élégantes et ingénieuses, le sentiment de la nature andalouse. Les traits dont Enciso y peint l'hiver et le printemps sont un peu de tous les pays. La seconde pièce est comme une contre-partie ingénieuse de la première. Cela scv termine par ce trait délicat, qui est d'un poète: « Chanson, l'hiver est passé, le printemps est venu ; malheureux celui qui n'attend plus de remède à ses maux ! «
L'œuvre la plus connue, ou, pour mieux dire, la seule assez appréciée d'Enciso, estune comédieqiù a pour litre : Les Médias de Florence. Rien rie témoigne mieux du succès qui l'accueillit dès le premier jour que ce mot de Montalvan, le disciple de Lope de Vega, que cette pièce méritait de servir de modèle à toutes celles d'un ordre élevé. C'est aussi à cette pièce que songeait don Fornando de Vera, dans son Panégyrique de la poésie, quand il appelait Enciso le Térence de Séville, ajoutant (mais l'Espagne est le pays de l'hyperbole) que ses vers auraient suffi à immortaliser la mémoire des ducs de Florence.
Quoiqu'on s'accorde à regarder Enciso comme l'inventeur des comédies de cape et d'épée, on sent cependant à travers ses créations les plus romanesques un goût marqué pour l'histoire. On le sent dans ses MàiiciSy celle de ses pièces où il doit le plus ù lui-même; on le
verra bien davantage dans son Charles Qiiint et dans son Don Carlos.
Le sujet des Médicis est le même qu'Alfred de Musset a traité, de nos jours, avec tant declat ; l'assassinat d'Alexandre de Médicis par son cousin, par son favori Lorenzo, qui, n'étant que l'œuvre isolée d'un homme, ne fit qu'amener l'avènement de Cosme. Alfred de Musset, en creusant cette âme étrange de Lorenzaccio, en a fait une création pleine de vigueur, de nouveauté, mais qui par son caractère subtil et mélancolique pouvait seulement appartenir à un temps qui, après avoir compris Shakespeare, avait vu naître Byron et Goethe. Rien de pareil dans l'œuvre d'Enciso. Toutes les passions y sont vives, naïves, naturelles, et, pourainsi dire, à Heur d'âme. Malgré la richesse de ses inventions, il ne serait pas fâché que l'on crût qu'il a écrit sous la dictée de la tradition. Cosme lui-même, dans la pièce, dit au public en finissant : « Plusieurs auteurs ont écrit cette histoire comme nous venons de la représenter. » Mais il faut se garder de le prendre à la lettre ; car, à part l'événement principal, tout est sorti de l'imagination du poète.
Isabelle, la fille du dernier des Pazzi, est aimée d'Alexandre, de Lorenzino et de Cosme, qu'elle ne hait pas. Pour échapper aux obsessions des deux autres, elle se décide à épouser le troisième. Mais la lettre qui appelle celui-ci auprès d'elle ne porte pas d'adresse, et une suivante infidèle abuse de cette circonstance pour remettre la lettre à Lorenzino, dont elle recherche l'amour, et
qu'elle reçoit elle-même dans le jardin et sous les habits de sa maîtresse. De là tout l'imbroglio et l'intérêt du drame, conduit d'ailleurs avec une rare habileté. On ne saurait croire tout l'art que met l'auteur à retenir jusqu'au dénoûment l'explosion du secret qui tient tous ses personnages en haleine, et comment avec si peu de personnages il sait varier et soutenir une intrigue aussi simple. Il .y parvient par le jeu et la vérité des passions, qui, à travers des trails d'inévitable mauvais goût, parlent cependant une langue plus simple qu'on n'est habitué à l'entendre sur la scène espagnole. On ne voit pas trop la part qu'un pareil canevas pouvait faire à l'histoire. Il y a là cependant un de ces grands vieillards comme Corneille et Victor Hugo savent les peindre, et qui, dans les rares occasions où il se montre, jette dans la pièce une couleur énergique dont il reste encore quelque chose, même après qu'il a disparu : c'est le dernier des Pazzi, Cefio, le père d'Isabelle. Il vit pauvre et ignoré dans son obscure maison. Mais la haine qu'il garde au vainqueur le maintient à la hauteur des héros de sa race. C'est à croire vraiment, quand on lit les premiers vers de la pièce, qu'on va assister à une tragédie de Corneille ou à un drame de Shakespeare. Le début est plein de vigueur et forme à l'œuvre d'Enciso une exposition originale.
Florence est en liesse et célèbre les fiançailles de son duc. Le vieuxCefio, quecebruit réveille, s'élance à demi nuetrépée à la main. Sa fille veut en vain l'arriMoi-:
« Laisse, Isabelle, laisse-moi exciter ce peuple iimo-
cent, las de son oisive servitude, à secouer un joug odieux ; ne me ferme pas cette porte qui s'est ouverte, pour mon malheur, à tant de calamités; laisse, fille chérie, si tu veux que je sauve d'une mort infâme cette vie épuisée; laisse-moi mourir avec honneur et en me moquant de la destinée. Ainsi j'aurai triomphé d'avance des maux qu'on me prépare. Quoique mon bras et mon sang n'aient plus l'ardeur de la jeunesse, le temps s'efforce en vain d'arracher de mon âme un reste de courage. Ouvre-moi, ou je crie, ou j'enfonce celte porte à coups de pieds.
ISABELLE
« Mon père et mon seigneur, qu'est ceci? quel courroux vous fait sortir de votre lit, armé et le visage en feu? Qu'est-ce que ce peuple, ce courage, ce souci de l'envie ou de la renommée, cette destinée inexorable qui vous précipitent vers votre porte ? La nuit où Florence célèbre les noces de son maître et lutte d'éclat avec le soleil, vous quittez votre couche et vous allez réveiller votre vaillante épée depuis si longtemps endormie, et en proie à la rouille et à l'oubli !
CEFIO.
« Ah ! innocente Isabelle ! ce sont ces cris, c'est cette fête insolente qui tiennent mon âme en peine.
ISABELLE
« Et pourquoi, seigneur, cette fête vous irrite-t-elle?
CEFIO.
«Pourquoi? parce que ma patrie a perdu sa liberté! La honte m'accable. Ouvre cette porte et que j'aille mourir.
ISABFLLr:.
« Que Dieu écarte de. nous un tel malheur! renoncez à ce dessein, ne sortez pas, ou, si vous ouvrez cette porte, moi, j'ouvrirai mon cœur. .. Si ce pauvre corps nu tombe sous les coups de la mort brutale, qui me servira de bouclier dans la longue guerre que me livre le sort? Que cette épée retourne à son clou, ou cette poitrine, seigneur, lui servira de fourreau.
CEFIO.
« Oh ! amour, que ne peux-tu pas? Cesse de pleurer, ma fille, essuie tes larmes, je me sens tout ému. Voilà donc ce que peut l'amour!
ISABELLE
« Donne-moi tes mains, mon père.
CEFIO.
(I 0 Médicis! ô patrie! ô citoyens!
ISABELLE
« Repose ici, près de moi. Quel nouveau malheur t'agite en ce moment?
CEFIO,
«Odieux Alexandre! Que n'es-tu un homme, Isabelle, ma fille !
ISABELLE
« J'ai le cœur d'un homme, mon père.
CEFIO.
« Apprends mon mal.
ISABELLE
« Je le soupçonne, mon père. »
Et le vieillard raconte à sa fille, à qui dt'-jà il l'a dite
sans doute bien des fois, l'histoire de celte longue lutte des Pazzi et des Médicis. Mais la fortune enfin a prononcé. Charles-Quint a mis Alexandre sur le trône de Florence, et, pour l'y maintenir, il le marie aujourd'hui à sa fille naturelle.
« Ah ! c'en est fait des Pazzi, continue Cefio, le temps des Médicis commence. Alexandre habite un palais; moi, cette humble maison. Je dors dans un lit vulgaire; il dort, lui, dans la soie; les mets chargent sa table, tout manque sur la mienne; il porle de riches biocards, je m'habille d'une serge grossière; il commande ù tout un duché, je n'ai pas un ducat de rentes; il épouse la fille d'un roi, je te verrai unie à quelque rustre; il a mille valets à ses ordres, j'en suis réduit à me servir moi-même; on m'évite, et on le recherche; il est le maître, et je suis le vassal ! Ai-je tort, mon Isabelle? n ai-je pas mille fois raison de gémir et de m'irriter, si, quand j'enrage, la ville lui fait fêle? Que ferai-je de la vie quand déjà ma noblesse est morte ? A quoi bon ces cheveux blancs, si le peuple ne les respecte pas? Pourquoi allais-je détacher ces armes, quand je ne puis venger mon injure? Reprends cette inutile épée et donne-moi une quenouille, Isabelle, je me soumets à la fortune, puisqu'ainsi le veut mon étoile. Qui serait brave, pauvre comme moi et chargé d'années? Ah! mon Isabelle chérie, si tu étais un vaillant jeune homme, tu délivrerais ta patrie, tu illustrerais ton nom ; mais, puisque le ciel ne voulut faire de toi qu'une faible femme, poursuis-les avec les armes que t'a données la nature : maudis ce duc Alexandre ;
souhaite avec moi, mon Isabelle, qu'il ne jouisse pas de son duché, et le perde, l'ayant mal acquis ; que son plus grand ennemi devienne duc de Florence, et que l'ami (ju'ilaura lo plus aimé le tue à coups de poignard! »
Et le vieillard se retire en pleurant : ce sont les larmes de donDiégue. Est-ce que ce vaillant homme, qui ne sait plus que maudire et verser des larmes, ne vous rappelle pas aussi ces beaux palais de Venise qui se réfléchissent, à moitié détruits, dans les eaux du Grand-Canal ?
II y avait toute une tragédie dans celte première scène, mais le poète a fait défaut au côté héroïque de son sujet; il a mieux aimé en tirer une libre et émouvante comédie de mœurs. La haute figure, à peine montrée, rentre dans l'ombre, et, si elle en sort de loin en loin, c'est pour jouer un rôle incertain et parfois presque ridicule. Enciso n'a fait ici qu'effleurer l'histoire. Avec Charles- Quint il y entre de plain-pied. Mais avec ce nom et en Espagne, il pouvait difficilement donner carrière à sa fantaisie. Encore faut-il lui savoir gré d'avoir compris que l'histoire ici dépassait toute poésie, ou plutôt qu'elle était la poésie même. L'abdication de Charles-Quint, sa retraite etsamoit au couvent de Yuste, tel est lesujetde la pièce, car c'est là ce que le poète appelle le plus grand exploit de Chaiies-Quint. L'Espagne aime les titres fastueux.
La comédie, suivant l'usage, est divisée en trois journées : dans la première, le poète a suivi l'histoire pas à pas. L'empereur a donné rendez-vous à Bruxelles à tous les demi-souverains entre lesquels il se propose de par-
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tagcr, vivant, sa dépouille. Son arrivée au milieu d'eux a quelque chose d'héroïque, et on sent qu'il ne perdra rien à laisser tomber sur la tête de chacun d'eux une part de l'autorité qu'il vient abdiquer. .Mais il est un dernier élément historique qu'un poète de talent ne pouvait négliger, un intérêt nouveau qu'Enciso sait avec bonheur substituer à tous ceux, qui déjà n'ont plus de prise sur le cœur de Gharles-Quinl. Dans celle foule dtî rois et de ducs on entrevoit l'héroïque enfant qui sera, un jour, don Juan d'Autriche. Ce ne fut, en réalité, qu'un peu plus lard et à Yuste même que Charles-Quint se fit amener le fds de Barbe Blomberg. Mais qu'importe? chercherons-nous querelle au .poète pour avoir avancé cette entrevue de quelques mois? Au moment où le vieil empereur, chargé de gloire, se retirait du monde, l'art voulait que, dans cette évocation de tous ceux qui héritaient de sa puissance, il aperçût dans l'ombre, où son regard seul pouvait le reconnaître, celui qui, dans le glorieux héritage, allait se faire la part du héros.
J'aime la vive façon dont le poêle introduit sur la scène ce frère ignoré de Philippe II. Il arrive, non sous l'escorte de ce joueur de viole, Massi, à qui sa mère l'avait confié, mais entraînant à sa suite, plutôt qu'il n'en est accompagné, un fière lai, personnage grotesque, le gracioso de la pièce, qui passe sa vie à s'étonner des espiègleries de l'enfant, premières hardiesses d'un grand cœur dont il n'a pas le secret, et qui est chargé de remettre à l'empereur une lettre de la mère de don Juan.
LUCAS
« Au diable soit la lettre! vous verrez que je ne la trouverai pas. Juanico, je ne sais plus où j'en suis.
DON JUAN
« Ne sois donc pas si poltron. Laisse, que je passe. » Il s'empare de la lettre, et, au moment où l'empereur
sort avec toute sa suite, il met un genou en terre et
présente hardiment son message.
DON JUAN
« Que Votre Majesté daigne me faire répondre.
LUi:AS, à part.
« A-t-on jamais vu une audace pareille?
L'EMPEr.EUR.
« Donnez cette lettre à mon secrétaire.
DON JUAN
« Ma mère, seigneur, m'a recommandé de la remettre entre vos mains.