TAMAR
« C'est dit; vous, montez là-haut, et que ceux-ci aillent à la moisson. »
Il était temps; car Antonio arrive, précédant le comte Cl Téobaldo. Le pauvre Antonio n'a pas encore pris son parti de ce mariage, et en y pensant, son cœur s'attriste et s'ouvre de lui-même à de rêveuses impressions. Julia, qui le sent près d'elle, croit le moment venu d'essayer une première tentative; mais il faut appeler les choses par leurs noms. La coquette des premiers actes est devenue une espiègle, et nous allons avoir une véritable scène de revenant.
JUI.IA, dans le loinlaiii.
« Mon père?...
ANTONIO
(( Je connais cette voix... Je suis mort !
JUMA
« Mon père?
« C'est Julia, ou c'est la peur qui me la fait voir où elle n'est pas.
JULIA
« Écoule, ô père ingrat! »
Et elle raconte son mariage secret avec Rosélo et sa mort. Il peut se marier, elle n'y met aucun obstacle; ce qu'elle lui demande, c'est qu'il cesse de persécuter celui qui a été son époux. Heureux d'en être quitte à si bon compte, Antonio promet tout :
« Je te donne ma parole de le respecter, et puisqu'il a été ton mari, il sera mon fils pendant le reste de sa vie.»
Le serment est venu fort à propos; car les gens de Téobaldo ont, en passant, reconnu Rosélo parmi les moissonneurs, et ils le ramènent enchaîné avec Marin et Anselmo. Aux yeux de Téobaldo, aucun supplice n'est assez doux pour le meurtrier d'Otavio. Mais Antonio, qui est encore sous l'empire de la peur, intervient aussitôt :
ANTONIO
« Paris, Téobaldo, et vous tous qui êtes ici présents, écoulez-moi.
TÉOBALDO.
« Quelle mort?...
ANTONIO
« Aucune. Il faut que Rosélo vive; ma fille, mes amis, ma (ille m'est apparue lu où vous êtes, et m'a appris que Rosélo a été son époux.
TKOUALim.
« Arrête!
AKTONIO.
« Je ne m'arrêterai pas, Téobaldo. Pour ne pas se voir forcée d'épouser le comte, elle s'est donné la mort en s'empoisonnant, et elle me menace, si je continue à traiter Rosélo en ennemi, de me tourmenter avec le feu qui la brûle. •
TÉOBALDO.
« Tu regrettes la parole donnée et tu inventes ces chimères, voilà ce que je crois.
ANTONIO
« Frère, si tu refuses de me croire, cette nuit, tout à l'heure même, il se peut qu'elle te visite toi-même.
TÉOBALDO.
«Non, non, Antonio, qu'elle reste où elle est; je le crois.
ANTONIO
« Écoute-moi donc; Rosélo a été mon fils, et il faut qu'il devienne le tien. Tu vas aujourd'hui même le donner à la fille. Je n'en veux plus; j'ai assez de malheurs comme cela.
« Ma fille?
TEOBALDO.
ANTONIO
« Elle sera aujourd'hui entre nous le gage de la paix.
LE COMTE
« Puisque le ciel permet que la paix s'établisse ainsi entre les deux partis, il n'y a rien à répliquer. Téobaldo, il faut donner la fille à Hosélo.
TÉOBALDO.
« Si le ciel met à ce prix notre réconciliation, je lui donne ma fille.
JULIA, paraissant tout à coup.
« Pour cela, non. Ah ! traître ! deux femmes à la fois !
* DOROTÉA.
« Mais c'est Julia !
TÉOBALDO.
« Elle-même!
JULIA
« Que personne ne se sauve!
LE COMTE
« N'avance pas, Julia.
JULIA
« Père, je suis vivante; deviens, cher oncle; revient^, mon père.
ÏÉOBALDO.
« Que veux-tu de nous, Julia? parle.
LE COMTE
« Parle, chère épouse, que veux-tu de nous?
JULIA
« Je ne suis pas la femme, comte Paris, j'appartiens à Rosélo.
LE COMTE
a Ne crois pas que je veuille seulement te voir.
JULIA
« Je suis vivante.
ANTONIO
« Si ton Ame seule est vivante, que prétends-tu? Veux-tu que l'on t'enterre une seconde fois?
JULIÂ.
« Je suis vivante. Cette mort apparente était l'effet d'un violent narcotique... C'est Rosélo qui m'a amenée ici; parle, cher époux, tu le peux désormais.
ROSÉLO.
0 Je l'ai retirée du tombeau, ce qui fait qu'elle est deux fois ma femme.
ANTONIO
« Donne-lui la main et ouvre-moi les bras.
JULIA
« Un moment, mon père, il faut d'abord marier ma (cousine avec quelqu'un qui la mérite bien.
TÉOilALDO.
« Quel est-il?
Jl'LIA.
« Anselmo.
ANSELMO
« C'est moi; deux mots vous diront qui je suis.
ANTOMO.
« Ce n'est pas le moment; donnez-vous la main.
MAIIIN.
a Et moi, personne pour me consoler? personne j.our me payer de la peine que j'ai eue à tirer cette morte du tombeau?
JIILIA.
« li a raison; je lui donne Célia avec mille ducats
HOSÉLO.
« Messieurs, le reste se comprend de soi-même, et ici tinissent Castelvins et Montes:. »
Voilà, j'espère, un vrai dénoûment de comédie. Il est amené avec esprit, il se délie avec grâce. Le dialogue est vif et rapide, et tout le monde s'en va content... excepté ceux peut-être qui, ayant un coin do l'imagination hanté par ces douces et charmantes ombres de Roméo et de Juliette, ne s'accoutumeront jamais à les voir descendre des pures régions de la poésie pour se mêler à un imbroglio de cette nature.
vu