JUI.IA
« Que je le désabuse?
CÉI.IA.
« Sans doute.
JUMA
« Cruel arrêt! J'en appelle à l'amour.
CÉLIA.
« Oh! tout ce qu'il y a de ruse dans une femme! elle se sert même d'un rival pour l'aider à favoriser celui qu'elle aime. Tu as chargé ton cousin d'aller entretenir ton père?
JDLIA.
« Et j'entretiens celui qu'il me faut déserter et trom-
244 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, per. Cet Otavio allait in'empêcher de parler à mon Rosélo; il est bien où il est.
CÉLIA.
« J'entends du bruit.
JDLIA.
« Mon cœur aussi m'avertissait.
CÉLIA.
« On a franchi le mur avec une échelle.
JULIA
« Où l'aura-t-il appuyée? Ah! Dieu veuille qu'il no tombe pas en montant!
CKLIA.
« Il n'a eu garde.
JULIA
1 Si l'échelle atteint la crête du mur, c'est une longue échelle.
ROSÉLO, parlant vers la rue.
« .Attendez ici.
JULIA
« Ah! s'il eût dépendu de moi, il n'eût pas eu besoin d'échelle!
nOSÉLO, l'ii tavalifr l'U-paiil.
« Puis-je, chère sefiora, arriver jusqu'à vous?
JULIA
u Tu le peux avec celte modestie qui sied à qui tu es, autant pour le moins qu'elle convient à qui je suis. Et avant, Rosélo, (pie (u m'adresses de ces tendres paroles qui charment et séduisent si aisément nos oreilles, i'i nous autres femmes (car les plus discrètes et les plus ,
fortes sont femmes après tout, et pour peu qu'elles écoutent c'est en femmes qu'elles répondent), sache que je n'ij^nore point qui tu es, et je souffre tant de t e savoir qui lu es ou d'être qui je suis, que j'en perds le jugement et maudis ma destinée, étant Castelvin, lorsque toi, tu es Montes. Quand je jetai les yeux sur toi, te voir et t'aimer fut une môme chose; car les dames de Vérone disent que tu mérites d'être aimé. Je te permis alors de me voir et de me parler, avec l'intention de faire de toi mon épou.v, si je trouvais en toi mon égal. Mais en appienant ton nom, ramour.se rejette en arriére, de peur, comme il est naturel, de causer ta mort et ma perte. Tu es gentilhomme, accorde-moi une faveur. Je ne te demande pas de me rendre l'anneau que je te donnai, de me dire que j'ai eu tort de t'aimer, mais de ne pas ajouter un mol et de repasser de l'autre côté de ce mur; car je suis toute tremblante, et te prie de me quitter, quand je n'ai encore rien perdu.
ROSÉLO.
« Je le ferais, le ciel m'en est témoin, si je pouvais t'obéir, ô ma chère ennemie, lumière de l'âme que tu hais. Mais comment le pourrais-je? Te rendre l'anneai; et les paroles échangés et repasser par-dessus ce mur. je le puis aisément; mais non cesser de te parler et te dire que je m'inquiète du danger, et ne pas te dire que l'amour puise dans le péril des forces nouvelles. Hemarque, ma Julia, que rien qu'à te voir et à t'enlendre, je t'aimais sans savoir qui tu étais, et lu sais si tu le mérites! Plus tard, quand j'appris ton nom et vis le danger
246 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, qui menaçait ma tête, si mon amour était découvert, je voulus cesser de l'aimer; mais l'amour, qui toujours trouve des ressources contre l'impossible et des remèdes à tous les maux, l'amour me dit, ô ma Julia, de ne pas cesser de t'aimer; et secrètement tous deux, si l'amour nous favorise, nous pourrons, ô ma Julia, oui, nous pourrons, ma Julia...
JULIA
« Arrête, je t'en conjure, arrête, et ne dis pas si souvent ma Julia; je crains que tu ne produises sur moi l'impression que tu désires. Prononcé par des lèvres étrangères, notre nom réjouit, attendrit, émeut; mais dis, puisque tu as tant fait que de parler, comment espérais-tu me voir et me parler? Quel est ton intention, ton but? que cherches-tu? que prétends-tu?
ROSÉLO.
« M unira toi, ô ma lumière, nous unir secrètement, un jour, à l'église de la paroisse. J'ai pour ami intime quelqu'un qui pourra nous y aider, et s'il craint quelque; danger, eh bien! nous le tromperons.
JUMA
« Je tremble de t'entendre.
ROSÉLO.
a Que crains-tu?
JULIA
« Tous les malheurs ensemble.
ROSÉLO.
« Kt quel malheur peux-tu craindre encore, quand, au contraire, il peut arriver que ce mariage mette fin A
toutes nos divisions? iNe dirait-on pas que le ciel nous provoque en secret lui-même à cet amour honnête et saint d'où peut naître la concorde universelle?
JULU.
« Ah! sirène, que j'avais raison de te défendre de parler!... Mais va-l'en, mon cousin peut venir, qui est à causer avec mon père. Je ne sais comment cehii-ci m'a mise au monde pour t'aimei-.
ROSKI,0.
(I Que décides-tu?
JCLIA.
« Que j'irai à cette église, si tu trouves quelqu'un pour nous marier; puisque je t'ai écouté, et n'ai pas eu la prudence du serpent pour me houcher les oreilles, il faut hien, à présent, que je ferme les yeux. Mais vat'en... j'entends marcher.
ROSÉLO.
« .le pars, mais pars aussi, et ne l'arrête pas à t'entretenir avec ce cousin. »
Mais nous, arrêtons-nous ici un moment, pour déplorer qu'avec cette facilité d'improvisation qui est souvent le charme, mais trop souvent aussi le défaut du théâtre espagnol, un génie tel que Lope de Véga ait pu passer, sans s'en apercevoir, à côté d'une idée qui, fécondée par l'imagination créatrice de Shakespeare, fait la haute moralité d'un sujet qui semblait ne devoir fournir qu'une touchante élégie d'amour. Cette idée était déjà dans la légende, et les mœurs de l'Espagne, comme celles de l'Italie, rendaient parfaitement vraisemblable ce que
Shakespeare en a tiré. Comment Lope de Véga a-t-il si peu compris que le nœud du drame était dans ce personnage de Lonardo, qui conçoit le hardi dessein de se substituer à la Providence et de réconcilier par un mariage, fait en dépit d'une haine séculaire, ces deux familles qui troublent Vérone de leurs querelles? Avec le sens profond et mystique d'un Caldéron, il se fût aperçu que ce n'était pas le hasard qui avait égaré le messager de Lonardo, mais cette môme Providence qui ne permet pas qu'on usurpe légèrement son rôle, qui ne permet pas qu'on fasse le mal pour arriver au bien, et que l'on poursuive même une œuvre aussi sainte que la paix des familles, au mépris de l'autorité sacrée d'un père. Frappé d'impuissance dans son œuvre, le frère Laurent s'humihe,dans Shakespeare, sous la main deDieu, et tire encore d'un dernier malheur une leçon dernière. Aurélio, dans Lope de Véga, est un prêtre vulgaire qui s'est prêté à une intrigue d'amour et rien de plus.
J'ai traduit en grande partie le premier acte de Lope de Véga, parce qu'il est de beaucoup le meilleur, et pour ne laisser échapper aucune des perles qu'il a recueillies dans cette charmante légende, tant qu'il en a respecté les heureuses données. Il s'en éloignera en avançant, et la tradition pou à peu ira se perdre dans le roman.
Le second acte nous montre les deux partis aux prises, .sur le seuil même de cette église où les deux amanls ont été unis. Un valet des Montes s'est permis de déranger le coussin de la sœur d'Otavio; et ce même Téo-
baldo, leur père à tous deux, que nous avons vu si sage et si prudent au bal, est le premier à pousser les jeunes gens et son fils lui-même à venger l'honneur du parti. Un moment j'ai cru entendre le vieux don Diègue parlant au jeune Rodrigue.
« Si j'avais ton âge, si j'avais la vigueur de ton bras, aujourd'hui, mon fils, le pays verrait d'étranges choses; et quand ma tendresse pour toi ne suffit pas à te retenir, lu peux juger par là que c'est Ihonneur qui a reçu le coup.
OTAVIO.
a Que dis-tu?
TÉOBALDO.
« Avant de t'emporter, écoute-moi bien.
OTAVIO.
« Voilà qui est bon, que lu ailles aussi m'accuser de lâcheté! Qui l'a offensé? parle vite.
TÉOBALDO.
« Le coussin placé, ce malin, pour la sœur, ils l'ont arraché.
OTAVIO.
« Qui?
TÉOBAJ.nO.
« Entre, et tu le sauras.
OTAVIO.
« Attends-moi ici, mon père.
TÉOBALDO.
« Et tu crois que je t'anime de la sorle pour ensuite me tenir ici tranquille? Je serai mieux à ton côté.
OTAVIO.
« Tu ne dois pas entrer.
TÉORALDO.
« Je le dois. »
Cependant Rosélo arrive. Tout récemment uni à Julia, il ne songe guère à chercher querelle aux Caslelvins. Ignorant d'ailleurs ce qui se passe, et tout occupé de son bonheur de la veille, il le raconte à Anselmo. Il achève à peine, que le tumulte qui a éclaté dans l'église déborde dans la rue. Tout ce commencement a de l'effet, et fait énergiquement revivre cette vie remuante et pubUque des villes itahennes au moyen âge. Comme dans Shakespeare, et ici encore on pourrait croire que Lope de Véga a lu Shakespeare, si la situation ne sortait des entrailles mêmes du sujet, Rosélo répond par des paroles d'une affectueuse et conciliante modération aux premières provocations que lui adressent ses ennemis; mais accusé de lâcheté, son sang s'échauffe à la fui, ol comme les autres il tire l'épée.
OTAVIO.
« Lâche! trêve de paroles. Je te tuerai comme une femme.
ROSÉLO.
« Écoute, et remarque...
OTAVIO.
« Je n'ai que faire de remarquer, en gardel
nosÉi.o.
« Seigneurs, vous êtes témoins qu'il m'a provoqué, que j'ai voulu nous réconcilier et qu'il me force à dégainer.
ROMÉO ET JULIETTE. 25t
OTAVIO.
« En garde, infâme!
ROSKLO, ;i part.
« OniaJulia! pardonne. Arrière, manant! cen'éUiilpas la lâcheté qui me retenait le bras, mais la seule main qui eût qualité pour le faire, (lis su i>atteut, ei oiavio iomi.c.)
OTAVIO.
« Je suis moi't.
« L'a-t-il tué?
« Uni.
TEOliALUU.
ANS^LMO.
• OTAVIO.
« Fuis, mon père, de ce côté. »
Au bruit de la querelle, le duc de Vérone, averti, parait au milieu des combattants, suivi d'un capitaine qui, ayant vu le combat, rend léinoignage à Rosélo. Tous les assistants ne sont pas moins favorables à ce dernier; la scène a de la vérité.
LEDDC DE VÉltOKE.
« Vas un des coupables n'aura la vie sauve.
LE CAPITAINE
« Téobaldo Castelvin a été cause de révénemenl.
LE SEIGNECK.
« Qui sont les blessés?
LE CAPITAINE
« Un grand nombre des deux côtés.
l.K SEIGNEUn.
« Qui a été tué?
252 L'ESPAGNE RELIlilEUSE ET LITTERAIRE.
LE CAPITAINE
« Otavio, fils deTéobaldo.
LESEIGNEUlt.
« Où est le corps?
LE CAPITAINE
« Dans l'église même, où le mourant s'est confessé et a reçu l'absolution entre les bras de son père et de ses sœurs.
LE SEIGNEUR
« Et qui l'a tué?
LE CAPITAINE
M Rosélo Montes, fils de Fabrizio Montes; mais on s'accorde à dire que ce jeune homme a été provoqué par Otavio, pas une fois, mais cent, à telles enseignes qu'en tuant l'autre, il attaquait moins qu'il ne se défendait.
LE SEIGNEUR
« Vous sentez quelque peu le Montes.
LE CAPITAINE
« Il n'y a pas en moi un atome de Castelvin ou de Montes, et je ne prends fait et cause pour aucun des deux partis...
KESKNIO.
« Noble seigneur, demande à tous les assistants.
LËSEIGNEUII.
« Où est Rosélo?
t K CAPITAINE.
« Dans sa tour, où il s'est jeté, suivi d'un valet qui a défendu son maître à coups de pierres.
LE SEIGNEUR
« Hola! Fiosélo, deux mots.
ROSÉLO, à une fciièlie.
« Qui m'appelle?
LE CAPITAINE
« Ne reconnais-tu plus ton seigneur?
ROSÉLO.
« Que désire Votre Excellence?
LE SEIGNEUR
« Que tu descendes de cette tour; lu le peux sans nulle crainte, sous la garantie de ma parole.»
Uosélo descend et se présente; mais un nouveau défenseur lui arrive, c'est Julia,'qui sort de l'église et témoigne hautement en sa faveur; son intervention ici produirait sans doute un grand effet, si Julia elle-même ne prenait soin, par ses dernières paroles, d'ôter toute noblesse à son propre témoignage.
LE SEIGNEUR, à 1îom:-1o.
« Prends garde, il y a ici une cousine du défunt et (jui l'aimait tendrement.
ROSÉLO.
« Eh bien ! quelle dise elle-même si je l'ai tué en légilime défense.
JULIA
« Quoique dans Otavio je perde, seigneur, un cousin et un mari, je dis mille fois oui; car ma naissance m'oi)lige à dire ainsi la vérité contre moi-même.
LE SEIGNEUR
« Tu l'as vu?
.lULIA.
« De la porte de l'église, et tout Vérone est d'accord sur ce point. Cet homme ne voulait que la paix, et Otavio l'a contraint à se couper la^gorge avec lui. Orgueilleux dès le berceau... (a pan.) Ah! Céha, que Dieu me pardonne, si j'ai rien \u de tout cela! »
Kt pourquoi Julia n'aurait-elle pas vu ce qui devait l'intéresser plus qu'aucun des assistants? Ce cri déguisé de l'amour conjugal, cet élan irréfléchi du cœur perdent tout leur pathétique, en s'aidant d'un mensonge! Mais ce mensonge, après tout, aurait encore ici quelque chose d'héroïque et trouverait son excuse dans l'amour; ce qui n'en a pas, c'est la complicité de la suivante, qui vient effrontément appuyer le récit de sa maîtresse et qui dira grossièrement ensuite : « Que Dieu m'étouffe-, madame, si je sais seulement ce qu'on me demande! » Ah ! que Lope de Véga aura été honteux de ce qu'il faisait là ! Mais il fallait faire rire la partie vulgaire du public, au risque de sécher dans tous les yeux une larme généreuse et de gâter une scène dramatique et hardie.
Cependant, moins pour punir Uosélo, dont l'innocence est reconnue et proclamée, que pour éviter de nouveaux malheurS) le seigneur de Vérone l'exile à Home, à Venise ou à Milan, à son choix. Il lui offre même une escorte pour le coiuluire jusqu'à la frontière voisine : « Je n'en ai pas besoin, répond fièrement le jeune honniie : je saurai h'wii me défendre moi-même. » Mais il ne quittera pas Vérone sans faiie dans le jardin de ses jeune)) amours une dernière visite à Julia.
UOMÉO ET JULIETTE. Tob
Ici se place, dans le drame anglais, celte adorable scène sur le balcon qui est dans toutes les mémoires. On croirait vraiment que Lope de Véga l'a lue comme nous, et que désespérant de l'égaler, en suivant la même route, il ait épuisé les ressources de son génie à faire autrement, et à mettre l'esprit à la place de la passion. Au lieu de ce chant amoureux, où le cœui- emprunte à peine les paroles du langage humain, Jious avons une conversation en partie double entre l'amant et la maîtresse, entre la suivante et le valet. Les choses s'y entrelacent avec tant d'art que Julia attend, pour répondre à Hosélo, que Marin ail fini de cûutrelaire sou maître en s'adressent à Célia. Molière a de ces jeux de scène, mais autrement placés et présentés avec plus de mesure. Ici on pourrait relever quelques traits heureux, mais qui amait le cotjrage de les aller chercher au milieu de ce double cliquetis de voix, de paroles et de pensées alambiq liées?
Cela vous impatiente à tel point que s'il arrive au vieil Antonio d'entendre un bruit suspect et de s'élancer dans le jardin, on est d'avance consolé de voir surprendre (les amoureux qui savent si mal user de l'occasion. Julia parvient à éloigner son père avec cette spirituelle rouerie, il faut bien enfin lui donner son nom, qui, dés les premières scènes, nous a un peu désenchantés d'elle. On aime peu avec tant d'esprit.
Antonio Castelvin, resté seul et abusé par la feinte douleur de Julia, n'y voit d'autre remède que de la marier. Il se ressouvient alors du comte Paris, qui l'a re-
256 L'ES1»AGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIIIE.
cherchée jadis et qui ne demandera pas mieux, sans doute, que de revenir à sa première pensée. 11 est absent, et Antonio lui envoie un messager.
Sur ces entrefaites, Ftosélo est parti pour Ferrare. Mais le seigneur de Vérone n'avait pas si grand tort de lui offrir une escorte, car une troupe de Castelvins l'attend sur la roule, et il serait tombé sous leurs coups, si le comte Paris ne se fût trouvé là pour le tirer de leurs mains. L'entretien qui suit le service rendu n'est pas sans grâce, et ce que nous savons des desseins d'Antonio rend la rencontre dramatique. Los deux jeunes gens sont amis avant de savoir qu'ils étaient déjà rivaux. Au moment où ils vont se quitter, le messager d'Antonio arrive et remet au comte la lettre de son maître. Uosélo, qui sans doute a reconmi le messager, s'inquiète un peu de cette lettre. Le comte, sans le savoir, ajoute à ses inquiétudes on la lui donnant à lire. La lettre est conçue assez habilement pour faire craindre à Mosélo que Julia ne soit de moitié dans ce nouveau projet. La situation pouvait prêter à l'expression de sentiments naturels et simples; mais la mauvaise veine continue, et le discours de Rosèlo est rempli d'emphase et de pointes. Le second acte nous laisse, en finissant, sur celte impression peu favorable.
Le caractère de Julia ne s'affranchit pas, au troisième acte, des taches que nous y avons relevées dans les deux premiers. La dissimni.iliou, chez elle, emprunte parfois un étrange langage. Savez-vous la raison qu'elle donne à son père pour ne pas épouser le comte? C'est que,
nyant rencontré Hosélo, il Ta secouru au lieu de le tuer. Même pour une Castclvin, c'est être plus Caslelvin qu'il n'est permis à une femme. Elle a trop vite oublié d'ailleurs qu'elle s'est portée la première au secours de Piosélo. l'ille finit cependant par céder, en apparence, aux instances de son père, espérant bien que sa douleur ne livrera au comte qu'un cadavre. Et pendant qu'Antonio va porter à son futur gendre celte heureuse nouvelle, elle s'adresse à toutes les héroïnes de la mythologie et de l'histoire pour invoquer leur exemple et s'exciter à l'imiter Puis elle écrit à .\urélio, ce moine qui l'a unie à llosélo, qu'elle est décidée à mourir, et qu'au moment où il recevra sa lettre elle aura sans doute cessé de vivre.
Aurélio, pour empêcher un suicide, s'avise du même .stratagème que ^onardo avait imaginé pour faire sortir du salut des deux amants la réconciliation des deux familles. Mais il ne met pas Julia dans sa confidence el lui envoie le narcotique comme un cordial qui lui^fera du bien. En vérité, Julia a bien raison de s'écrier : « Il connaît mon amour, il sait qu'avant qu'il ait achevé de lire ma lettre, ma vie aura pris fin, et il m'envoie des remèdes! n II est évident qu'elle ne devait attendre de lui que de bonnes raisons pour vivre ou du poison.
Mais une pensée lui vient :
JULU.
(( Lui soûl a eu notre secret dès le commencement. Je sais que c'est un grave philosophe, expert en toute sorte de breuvages ot d'herbes; et je crains qu'il ne me
donne quelque eau assez puissante pour me faire oublier Rosélo et aimer le comte, à cause du bien qu'il me veut.
CÉLIA.
« Voilà une idée extravagante ! Sachant votre mariage, il est plus naturel qu'il veuille empêcher le second... et si, pour lever la difficulté, ce remède lui a paru bon, ferme les yeux et ne pense qu'au péril qui te menace.
JULIA
« Tu as raison, la mort elle-même ne saurait aggraver le mal, et puisque rien ne peut y ajouter, prenons cette eau. Adieu, Cèlia.
CÉLIA.
« Comment, adieu? et nous ne nous reverrions plus? Laisse donc! Cette eau n'est faite que pour te redonner du cœur au milieu de tes tristesses.
JULIA
« Ah! Célia! je sens mon âme arrachée de mes entrailles. Jésu^! que m'as-tu donné là?
^ CÉLIA.
« Senora, ce que m'a remis Aurélio. »
EtJulia se débat dans une affreuse agonie, se croyant bien empoisonnée, ce (jui est odieux de tout point, même pour le spectateur, que le poète n'a pas pris la peine d'avertir; Lonardo, du moins, avait prévenu Juliette, et, meilleur chimiste qu'Aui'élio, il lui avait épargné d'inutiles douleurs.
A Ferrare, nous retrouvons Rosélo en train, non de se consoler, mais de se distraire sous un balcon qui n'est pas celui d»î Julia. C/est là (jue le rejoint le messager
d'Aurélio plus adroit, nous savons au prix de quelles beautés sublimes, que celui de Lonardo. Rosélo apprend comment Julia est morte pour tous, excepté pour lui, de quelle manière il pourra l'enlever, et comment d'heureux jours l'attendent encore auprès d'elle en France ou en Espagne. Cet Aurélio est vraiment un bon homme, et qui s'intéresse sincèrement aux amours de Hosélo et de Julia.
Rosélo charmé reprend la route de Vérone, sans prendre le temps de jeter un dernier regard sur le balcon de Rosalinde.
C'est ici surtout, on le voit, que Lope de Véga s'est franchement séparé de la tradition et de l'histoire. Il lui en aurait trop coûté de perdre une si charmante fdle, un si aimable cavalier, et puisqu'il n'y avait pour les sauver qu'à montrer le bon chemin au messager d'Aurélio, il n'a pas eu le couragje de lui permettre de s'égarer. Cette fatalité d'ailleurs qui, dans Shakespeare, joue un si grand rôle, n'est pas dans les habitudes du génie espagnol. En Espagne, comme en Italie, les cœurs se prennent vile; mais si les amours sont vives, elles sont patientes aussi, et ne se laissent guère détourner de leur but. Quant à Lope de Véga, il perd ici l'occasion d'un admirable dénoûment. Mais il n'en est pas à un dénoûment près. Dans l'océan infini de ses œuvres, celui-ci sans doute se retrouvera quelque jour.
De savoir maintenant comment les deux époux se rejoignent , c'est pure affaire de curiosité. Achevons cependant.
Pendant que Rosélo se hâte de revenir à Vérone, le vieux Téobaldo, le père d'Olavio, au milieu de son désespoir, est surtout sensible au regret de voir s'éteindre sa race. Cette préoccupation de la race, des titres, du majorât, est un sentiment plus espagnol qu'italien. Téobaldo se sent trop vieux pour se marier ; mais il s'avise d'une idée qui a bien son côté grotesque. 11 ne laisse au- cun repos à son frère Antonio qu'il ne l'ait amené à épouser sa fille, cette même Dorotéa auprès de laquelle Anselmo s'est montré quelque peu empressé dans la scène du bal. Antonio vient faire part de cette résolution au seigneur de Vérone, occupé, en ce moment, à consoler le comte Paris de la mort de Julia. Oublions, si nous le pouvons, que c'est un père désolé qui parle; le passage est fort joli.
« Je ne viens pas déplorer mon sort, ni vous attendrir de ma juste plainte, ni prendre à partie cet entêtement de la mort à épargner quelqu'un qui a tant vécu. On raconte que l'Amour et la Mort cheminaient de compagnie, au temps rude de l'hiver. Je m'étonne peu que l'Amour prit pour compagne de route celle qui pouvait si bien tenq)éi'er son ardeur; car la Mort glace tout. On dit que dans une auberge où ils s'arrêtèrent, ils dormirent C(H(! il côte, et qu'au moment do se séparer, ils troquèrent leurs arcs et lt!urs llèchcs. Le jour à peine commençait à naître. La Mort et l'Amour se mirent aussitôt à lancer leurs traits; et jeunes de mourir, et vieux de tomber amoureux; rêchango était désormais irrévocable. C'est ce qui se voit dans ma maison; Jtdia, ma fille.
est morte, éprise d'Utavio, et moi, n'ayant près de moi personne à qui léguer mon majorât, ou pour complaire à mon frère, sans héritier comme moi, il me faut, à mon âge, épouser sa fille et ma nièce. »
Le seigneur de Vérone trouve la résolution sage et l'approuve.
Mais voilà deux jours déjà que Julia est ensevelie dans le caveau de ses aïeux. Le moment où elle doit s'éveiller arrive avant le retour de Rosélo, et comme elle n'a rien su de la pensée d'Aurélio, elle est saisie d'épouvante en s'éveillant :
« Quelle est cette maison, et qui donc y demeure? Si ténébreuse et si bien scellée? Ce ne peut être que l'habitation de la mort. Il me semble qu'à droite et à gauche ce sont des corps que je touche. Cieux ! qu'est-ce ceci? J'invoque votre pitié. Si je ne suis pas morte, qui donc m'a déposée où les morts habitent et me reçoivent dans leurs caveaux glacés? et si, comme le souvenir m'en revient, Aurélio m'a donné la mort avec ce flacon, comment, ô ciel! n'ai-je pas perdu ce corps périssable que j'ai encore? et comment se faitil que je parle, que je sens, que je m'étœme, chaque fois que je nomme la mort?... Mais j'aperçois une lumière. »
Celte lumière est celle de la lanterne qui guide les pas de Hosélo. La scène qui suit est une scène de comédie dont les détails vulgaires ne laissent pas même subsister l'intérêt que devait naturellement exciter la reconnaissance des deux amants. Cette rencontre du moins aurait dû couper court aux niaiseries. Il n'en est
rien pourtant. Julia, toujours avisée, ne veut reconnaître lîosélo qu'à bon escient, et lui adresse, pour s'assurer qu'on ne la trompe pas, les questions les plus puériles. Ah! je comprends à merveille que la prudente Pénélope se défie encore des dieux ennemis, même en retrouvant Ulysse, et le soumette à l'épreuve qui amène cette merveilleuse exclamation du héros : « Qui dono a déplacé ma couche? » Il y a vingt ans que les deux époux ont été séparés, et ils savent les dieux et les hommes conjurés contre leur réunion. Mais Juha hésitant à reconnaitie son époux de la veille, à peine échappé de ses bras, voilà qui semble inexplicable. On se met enfin d'accord, et en attendant qu'on prenne un parti, les deux époux déguisés resteront cachés dans une métairie d'Antonio.
C'est là justement que ce dernier, un peu honteux de son tardif mariage, et déjà en garde contre la jeunesse de Vérone, a résolu de déposer celle qui doit être sa femme, en attendant les dispenses de Rome.
Tout se préparc à la ferme pour y recevoir le maître et ses hôtes. La scène est vive, naïve, naturelle. Les paysans y parlent, sans se gêner, des affaires de leur seigneur. « Tout le monde se marie, dit Tamar, la fille du fermier, elle monde est à l'envers; les jeunes gens à la terre et les vieillards au lit nuptial. Le soil de la belle Dorotéa n'excite pas mon envie. Je suis plus riche de l'espérance que je garde que de la triste possession dont elle va jouir. »
Sur ce arrivent nos héros déguisés en moissonneurs;
ils offrent leurs services, qui sont agréés, et ne tardent pas d'ètie mis au courant de ce qui se passe. Le mariage projeté ne plait ni à Julia qui va se trouver déshéritée (la remarque n'est pas d'elle, je me hâte de le dire), ni à Anselmo qui n'a pas oublié Dorotéa.
JULIA, à piii't, à Anselmcr.
« Puisse Dieu arranger tout cela! (a îamar.) Allons, ma belle, puisque nous venons si à propos, je veux vous aider, pendant que ces garçons iront à la moisson montrer ce qu'ils savent faire.