AOUT
Ju ne viens pas ajouter un anathème de plus à tous ceux qui ont accompagné l'Inquisition dans sa chute. Je suis trop convaincu que pour se maintenir ainsi pendant des siècles, il faut qu'une institution de cette nature ail eu en elle sa grande raison d'être. Il faut qu'il y ait eu entre elle et le génie de la nation qui l'a acceptée et gardée ou subie si longtemps une certaine conformité qui, en môme temps qu'elle explique sa longue durée, fiiit qu'on la juge sans trop de passion, quand l'heure est venue où l'histoire est mise en demeure de la juger. Ce qui aussi m'a toujours frappé, c'est que le pays sur lequel l'Inquisition a pesé davantage est celui qui aujourd'hui parle d'elle avec le plus d'impartialité, et le seul peut-être où, avec des croyances catholiques
272 LESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, et des convictions libérales, si on a la généreuse fantaisie d'en 'dire quelque bien, on peut se la passer sans s'exposer à être lapidé.
Ce que je me propose seulement ici, c'est de raconter, avec tous les détails que j'ai pu réunir sur ce tragique événement, le dernier auto-da-fé que l'Inquisition a célébré à Séville, le 24 août 1781 . On y verra comment fonctionnait encore cette formidable machine, vingt ans avant l'époque où, déjà intérieurement minée par l'esprit moderne, elle devait tomber en poussière sous le bras armé de la France, ou, pour mieux dire par la volonté d'un roi d'origine française.
Établie à Séville en 1481, l'Inquisition y fut tout d'abord installée dans ce château du faubourg de Triana, où nous la retrouvons encore au bout de trois siècles, mais pour très-peu d'années.
J'ai pour garant de >na narration un récit publié en 1820, mais rédigé d'après des manuscrits contemporains et sur des documents authentiques, et une lettre très-détaillléo qu'un religieux de Séville adressait, le 25 août 1781, c'est-à-dire le lendemain de l'autodafé, au grand écrivain, à l'intègre ministre qui avait été longtemps magistrat à Séville, à don Gaspar Melchor de Jovellanos. Je me tiendrai aussi près que possible de ces deux témoignages, presque partout d'accord l'un avec l'autre, sans négliger cependant quelques traits vifs et singuliers que pouira me fournir la tradition locale.
Donc, le 24 août! 781 , il y avait grande foule etgrand
LE DEUNIER AUTO-DA-FÉ DE SÉVII.LE. 273 bruit à Triiina, aux abords du pont de bateaux qui, il y a dix ans tout au plus, et avant que le Guadaiquivir coulât sous le beau pont de fer sorti de la fonderie de don Narciso Bonaplata, joignait encore à Se ville ce faubourg des bohémiens. Dès le point du jour, la petite place où venait aboutir le pont et d'où partaient les principales rues de Triana, avait commencée se remplir de monde, et à huit heures, la foule était si considérable sur la place et sur le pont lui-même, que plusieurs de ses bateaux commençaient à enfoncer, et que celui qui reliait le pont à la rive gauche avait déjà un mètre et demi d'eau.
D'où provenait celte affluence extraordinaire? C'est que la veille le bruit avait couru qu'un aulo-da-fé serait célébré le lendemain, et que la condanmée, car c'était une fenmie, devait, dès le matin, sortir du château de rinquisition, pour être conduite processionnellement au couvent des Dominicains, et de là au bûcher. La béata Dolorès était d'ailleurs un de ces êtres disgraciés auxquels l'imagination du peuple prête quelcjue chose de fantastique, et on s'étonnait déjà que l'Inquisition eût tant lardé à se souvenir d'elle. Cette patience du terrible tribunal ne peut guère s'expliquer que parle progrés des mœurs publiques.
Profitons de l'altenle de la nmllilude pour essayer de faire connaître l'infortunée dont le sort affreux excitait au sein de celte foule plus de curiosité que de pitié.
Maria de los Dolorès Lopez était née à Séville, de parents excellents chrétiens (jui n'avaient rien épargné
pour donner à leurs enfants une éducation pieuse. Un frère de Dolorès était prêtre et chapelain du collège ecclésiastique de Maese Rodrigo, et elle avait une sœur carmélite. Mais ces bons exemples furent perdus pour elle, car dès l'âge de six ans, elle avait été, par son caractère hautain et par sa précoce perversité, le scandale de la maison paternelle, et à douze ans, elle la quittait pour aller vivre dans celle de son confesseur, où elle demeura quatre années entières. Comment elle y vécut, je ne saurais le dire qu'en renvoyant le lecteur au chapitre premier du troisième hvre des Rois, et en rappelant le rôle de la jeune Abisag auprès de David vieillissant; c'était l'exemple qu'elle citait elle-même. Il suffira de rapporter que ce malheureux prêtre suppliait ceux qui entouraient son lit de mort d'en écarter la petite aveugle, car, disait-il, elle troublait sa conscience.
Elle avait été frappée, comme on voit, de très-bonne heure de cette infirmité qui faisait, pour ainsi dire, partie de son prestige populaire, et c'est ce qui fait comprendre comment peu à peu elle en était venue à pouvoir se passer du secours de ses yeux, comment elle avait acquis, par l'habitude, une seconde vue qui lui pciineltail de broder et do déployer en mille choses moins innocentes une si singulièi(> dextérité, que l'on n'hésitait pas à l'en croire redevable au démon.
Ce premier confesseur étant mort, elle retourna dans la maison paternelle. Mais peu de temps après, elle en sortait de nouveau pour entrer dans un couvent de caimèliles, placé sous l'invocation de Noire-Dame deRelh-
léeiïi, et dont il ne reste aujourd'hui qu'une chapelle. Son ambition était d'y devenir organiste. Aurait-çlle donc eu ce sentiment musical que Dieu accorde souvent aux aveugles comme un dédommagement du sens qu'il leur a refusé ou retiré? Je ne trouve à cet égard aucune indication précise; mais toujours est-il que cette pensée témoigne, chez cette malheureuse, d'une culture particulière; elle en donnera bien d'autres témoignages. Elle resta peu dans ce couvent, assez pourtant pour faire à l'une des religieuses d'étranges confidences, qui plus tard sans doute mirent l'Inquisition sur la voie de ses désordres. En quittant Notre-Dame de Bethléem, Dolorés se rendit à Marchena, ville assez considérable à dix lieues de Séville, et y prit cet habit de béata d'où lui vint le surnom qu'elle garda toute sa vie. Ce titre de Béata, qui est souvent aujourd'hui, et dans le langage ordinaire, une simple qualification par laquelle on désigne les personnes d'une piété plus vive et un peu particulière, emportait alors et aujourd'hui encore la vie commune, un habit spécial et certains vœux qui n'étaient, je crois, ni perpétuels ni irrévocables.
Sous cet habit nouveau, l'ambition s'accroît. La Béata choisit un autre confesseur auquel elle se donne pour une créature favorisée des dons secrets de Dieu. Elle commence par attirer l'attention sur ses jeûnes et ses prières Elle a des entretiens avec son ange gardien, (ju'olle appelle son petit frère; s'adressant à l'enfant Jésus» elle le nomme amoureusement son petit teigneux {tiiiosito), étrange terme d'amitié mêlé à d'autres fami-
276 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTERAIRE, liarilés non moins choquantes. Peu à peu elle parvient à convaincre son confesseur du haut degré de sainteté auquel eUe se dit parvenue, et, d'illusion en illusion, cet homme en arrive à la voir sans trop d'élonnenient se précipiter à terre, prendre les postures les plus indécentes, que dis-jo? à tenir lui-même son pied sur sa gorge nue pendant qu'elle récite matines, et une autre bèata, jusque-là innocente et pieuse, ayant eu le malheur de se trouver sur son chemin, se laissa par elle induire à mal sous cet odieux prétexte de la pureté de l'intention.
De si monstrueux excès ne pouvaient demeurer secrets; le confesseur partit pour Lucena, autre ville de l'Andalousie, dans la province de Cordoue. La Béata l'y suivit, mais après avoir inutilement essayé d'y entraîner sa victime. Là, par de nouveaux et plus grands artifices, elle reconquit la confiance du confesseur fugitif, le contraignit à des complaisances pires que les premières, et, mêlant les actes grossièrement impies aux saintes apparences, ajouta un chapitre de plus à cette singulière histoire dos llagellants. Une fois lancée dans cette voie, cette imagination pervertie se laissa entraîner à des inventions qui ne sauraient se raconter.
L'Inquisition, déjà avertie, avait l'œil ouvert sur tous ces désordres. Ce ne fut cejjendant qu'au bout do quatre ans de cette vie scandaleuse qu'on voit le confcsseuiéloigné de Lucona, connue il l'avait élé do Marchona; mais cette fois ses supérieurs, moins indulgents, le reléguèrent en un couvent situé dans un lieu désert.
LE DERNIER Al'TO-DA-FÉ DE SÉVILLE. 277
La Béata eut-elle doue une fois encore l'ail de donner le change et d'intervertir les rôles? On serait porté à le croire, quand on voit la tentatrice, pendant que son complice pleure dans la solitude ses criminelles complaisances, revenir tranquillement à Séville et y faire de* nouvelles dupes. Ce ne fut qu'au bout de douze ans, qu'un de ses confesseurs se lassa enfin de couvrir ces turpitudes de î-arobe sacrée, et la dénonça en se trahissant lui-même, car il la confessait sans permission. 11 allait chez elle tous les jours, et comme elle habitait une maison où il y avait d'autres locataires, les voisins, attirés par le bruit de ces étranges exercices, se groupaient devant la porte. Son ange gardien empêchait cependant, disait-elle, que l'on entendit les claquements du fouet. Mais il ne parait pas qu'il empêchât do voir par les fentes de la porte ce qui se passait dans la chambre; tout aveugle qu'elle était, elle y collait très-adroitement dos bandes de papier; et comme les curieux les écaitaiout encore, elle y clouait dos planches.
Cotte petite anecdote prouve assez bien que si, pendant longtemps, la Béata abusa de la crédulité publique, SOS mensonges et ses infamies finirent cependant par trouver des témoins clairvoyants qui, venant confirmer les dires du confesseur détrompé ou repentant, décidèrent enfin l'Inquisition à mettre un terme à ce long scandale.
Ce fut au mois dé juillet 1779 que la Béata fut arrêtée, et le procès ne dura pas moins de deux ans.
Dans ses premières déclarations, elle assure que l'âge
278 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, de raison a comuieiico pour elle à quatre ans; qu'elle a appris à lire et à écrire sans que personne le lui ait ensoigné; qu'elle n'a perdu la vue, dès l'âge de douze ans, que parce qu'il a plu à Dieu d'illuminer son âme d'une •plus vive lumière; qu'elle est en commerce familier avec le Christ et avec sa sainte Mère; que, ravie au ciel, elle a épousé Jésus, ayant eu pour témoins saint Joseph et saint Augustin; enfin, que des millions d'âmes, délivrées par elle du purgatoire, viennent chaque jour lui rendre grâces.
Ces faveurs inouïes étaient le prix des souffrances qu'elle infligeait à son corps. Elle entrait, à cet égard, dans les détails les plus particuliers, et sa tète s'échauffant par la contradiction, elle allait jusqu'à dire qu'elle avait enduré plus de tourments que Jésus-Christ luimême; qu'elle n'avait pas à lui savoii- tant de gré de ses faveurs, les ayant achetées assez cher, et que hien des saints étaient honorés sur les autels, dont les âmes, elle le savait pertinemment par son petit frère^ brûlaient au fond de l'enfer.
Si la Béala était sincère en parlant ainsi, l'Inquisition, qui poui-suivait d'mi zèle si ardent la secte des Illuminés, pouvait-elle rester insensil)le à de toiles extravagances? Kt si tout était imposture dans ces assertions, devait-elle fermer les yeux sur cet abus des choses saintes?
Le (iscul [OU apj)olair ainsi celui (pii jionrsuivait otac' (îusait au nom do l'IiKHiisilioii) ayant rocueilli Ions les témoignages qui s'élevaient contre la Béata, demanda
qu'elle fût déclarée coupable de mensonge, d'hérésie, d'adhésion à la doctrine de Molina et à celle des Flagellants, et en conséquence condamnée par le tribunal aux peines ecclésiastiques, pour être ensuite livrée à l'autorité civile, chargée d'ordonner et d'infliger le châtiment corporel.
Telle fut la première phase du procès, ce que nous appellerions l'instruction. Maintenant le débat va commencer.
A trois reprises différentes l'accusée est amenée devant ses juges, et, suivant l'usage, on lui demande pourquoi elle est là. A quoi elle répond que sa conscience ne lui reproche aucun manquement envers la religion. Alors un des juges prend la parole et lui énumère tous les griefs de l'acte d'accusation. Soit surprise ou effronterie, elle convient d'abord qu'en effet elle a menti dans le but de se faire passer pour sainte, qu'elle a imaginé toutes les révélations dont elle se vante; et de l'un à l'autre, ses aveux vont si loin, qu'on espère les voir suivis d'un repentir sincère. Mais bientôt elle se ravise, et, demandant à être entendue de nouveau, elle revient sur tout ce dont elle est convenue, et déclare que Jésus- Christ lui est apparu, et lui a reproché en termes sévères ses lâches acqniescences. Elle maintient la réalité et la sainteté de toutes ses visions, l'innocence de toutes ses actions dirigées par le Saint-Esprit; et, arrogante et subtile tout ensemble, elle cherche à donner aux choses les plus déshonnètes les motifs et les dehors de la piété la plus pure. Mais le fiscal n'était pas indigne d'un tel
280 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, adversaire ; et prenant la Béata sur le fait des plus flagrantes contradictions, il persista dans toutes ses conclusions. Elle, cependant, quoique convaincue au fond, ne se rendait pas, et attribuait ses prétendues contradictions à ce qu'elle ne savait pas s'expliquer, ajoutant que Dieu sans doute le voulait ainsi pour rendre sa gloire plus grande, et que les tortures, la mort et l'honneur même de sa famille ne lui feraient rien désavouer de ce qu'elle avait dit, ne lui arracheraient rien contre sa conscience.
On lui donna un avocat qui, la trouvant inflexible, abandonna bientôt la cause. On l'entoura de savants théologiens et de pieux personnages qui essayèrent en vain de la ramener. Le grand missionnaire de l'époque, fray Diego de Cadix, la prêcha" deux mois durant, mais elle ne se laissa toucher ni par la force de ses raisonnements, ni par l'abondance de ses larmes.
Arrêtons-nous un moment devant cette sainte ligure de Diego de Cadix. Sur la promenade plantée d'arbres qui couvre la rive gauche du Guadalquivir, et en remontant le cours du fleuve, un peu avant le pont, on voit un de ces petits monuments peu rares en Espagne, où on les appelle des triunfos : c'est une colonne, un autel, une croix, un trophée, une pyramide, quelque chose enfin (|ui a pour but de consacrer le souvenir d'un fait ou la gloire d'un nom. Le triunio dont je parle ici, et qui est couronné d'un groupe de la sainte Trinité, fut élevé à Séville pour perpétuel" la ménioii'c des prédications populaires de fray Diego de Cadix. Ceux qui
ont connu ce moine éloquent me le dépeignent comme un grand et beau vieillard à barbe blancbe, qui aimait beaucoup les enfants, et chez qui la charité débordait de toutes parts. A quatorze ans, c'était déjà un saint, et dès cet âge il avait pris l'Iiabit de capucin. Son éloquence, qui n'avait lien d'apprêté, n'en était que plus puissante sur les âmes.
J'ai appelé fray Diego un missionnaire; c'est qu'il était surtout cela. Allait-il prêcher dans quelque ville, le clergé sortait au-devant de lui et le recevait sous un dais. Dans l'église qu'il avait â traverser pour se rendre à la chaire, il fallait l'entourer de soldats, qui avaient grand'peine à défendre ses vêtements contre le peuple qui les déchirait par lambeaux pour en faire des reliques. Ce n'était pas assez des enseignements de sa parole, on voulait rapporter chez soi quelque chose qui l'eût touché! Ce pieux empressement, ces populaires hommages le désignaient naturellement à l'altention détiante de l'Inquisition. Tout le monde pouvait être appelé à paraître sans honte devant un tribunal où, en d'autres temps, avaient comparu fray Luis de Léon, à Salamanque, et sainte Thérèse, à Séville même.
Obligé de quitter Séville, fray Diego de Cadix se retira à Ronda, où, en 1805, un peu avant que la mort l'y surprît, si jamais la mort surprend de telles âmes, il était devenu aveugle. Fray Diego de Cadix est un de ceux dont l'Espagne poursuit la canonisation en cour de Rome, et on m'assure que son tour arrivera bientôt.
Quoi qu'il on soit, il était à l'apogée de sa gloire et de