IG
son prestige, quand sachante, armée de toute son éloquence, se sentit et se confessa impuissante contre le démon molinisle caché dans lame et dans le corps de la Béata Dolorès. Il se retira en disant que son cœur ne tenait pas devant une telle dureté dans une femme chrétienne, et qu'il était si loin de l'avoir convertie, qu'il craignait plutôt qu'elle ne l'eût perverti lui-même.
Là où fray Diego avait échoué, que pouvaient les autres? Ce fut donc en pure perte que, pendant neuf mois, les plus doctes et les plus saints personnages de Séville se dévouèrent à cette tâche ingrate. 11 leur fallut convenir l'un après l'autre que jamais ils n'avaient rencontré une femme qui joignît à un cœur plus endurci les ressources d'une imagination plus féconde et d'un esprit plus délié.
Ramenée devant le trihunal, elle eut j\ essuyer les plus fortes réprimandes. On lui dit enfin qu'on se verrait forcé de la condamner à être brûlée vive. Elle se con-^ tenta de répondre : « Patience, et adviei\ne que pourra ! » On lui mit devant les veux les terribles châtiments préparés dans l'enfer à ses erreurs et à son obstination. Elle répliqua que depuis longtemps les chœurs des anges l'attendaient; que .lésus-Chrisf , au surplus, lui avait révélé qu'elle serait arrêtée par l'Inquisition, et <iu'elle aurait à lutter contre les hommes les plus savants; mais que la véritable sagesse était promist> aux petits enfants; qu'elle mourrait martyre, mais (|u'au bout de trois jours hieti manili'sterait son inn()«;ence à toute In ville par un terrible chiMiuKMil.
LE DERNIER AUTO-DA-FÉ DE SÉVILLE. 283 Les menaces de ce genre n'étfiienl pas rares, et les inquisiteurs ne s'en laissèrent point effrayer. Un moment, toutefois, ils parurent croire que tant de perversité ne pouvait être naturelle, et se demandèrent si cette pauvre créature ne serait pas possédée du démon. La Béata elle-même, ayant remarqué un peu d'hésitation dans l'esprit de ses juges, entra habilement dans la voie qui hii était ouverte, préférant sans doute l'exorcisme au bûcher, et se livra à mille extravagances calculées. Mais elle avait affaire à forte partie. L'Inquisition avait eu trop souvent à juger des énergumènes de bonne foi, pour ne pas savoir démêler la vérité du mensonge. Une circonstance surtout l'avait frappée, c'est que depuis deux ans qu'elle retenait cette femme dans ses pi'isons, jamais ceux qui la surveillaient de plus près ne l'avaient vue se livrer à aucune pratique de dévotion.
Dans cet état de choses, l'arrêt ne pouvait se faire attendre plus longtemps. 11 fut prononcé le 22 août. Ij'accusée était condamnée à l'excommunication et à la confiscation de ses biens au profit du roi et de l'État.
Ce même soir, 22 août, les quatre inquisiteurs, don José de Quévédo y Quintano, le licencié don Julian de Amerloy, le licencié don Fran(;isco Marco de Lario et le docteur don Antonio de Lara y Zuniga, accompagnés des secrétaires du Secret, se rendirent de la salle du tribunal à l'appartement du gouverneur ou alcaïde du château, où se trouvait la Béata, et le doyen des inquisiteurs lui annonça que sa cause était entendue et qu'il pourrait arriver qu'elle eût à mourir dans trois jours.
Elle écouta sa sentence sans laisser paniitre sur son visage aucune altération ; elle remercia même le tribunal, et adressa tout haut une prière à Notre-Dame du Carmel, la conjurant de ne pas permettre qu'elle révélât jamais ce que sa conscience lui ordonnait de taire.
Suivant l'usage immémorial, elle fut mise en chapelle; pendant les troîs jours qu'elle y resta, elle mangea et dormit avec une parfaite sérénité, sérénité étrange et un peu faite pour inquiéter la conscience de ses juges, si Dieu eût permis qu'elle se soutînt jusqu'au bout. A tout ce que les religieux ou d'autres lui disaient pour exciter en elle des sentiments de repentir, elle répondait qu'ils prenaient une peine inutile. L'évèque, gouverneur du diocèse (le siège alors était vacant), vint en personne la visiter, mais il ne put obtenir d'elle qu'elle se confessât. Pendant ces trois jours d'une suprême épreuve, sa fermeté ne l'abandonna pas un moment.
Voilà ce que savaient les mieux informés dans cette foule qui attendait le cortège, à la porto du château de l'Inquisition. Mais le peuple, qui commençait à se familiariser avec ces crimes d'hérésie, avec ce libertinage mêlé de dévotion, et qui trouvait plus simple de croire aux sortilèges qu'aux mauvaises doctrines, aimait mieux voir dans la Déata une sorcière qu'une moliniste. H y avait donc là certains groupes où l'histoire de la Béata était racontée d'une tout antre manière. « On l'a déférée à l'Inquisition, disaient les uns, pour ne pas la traduire devant un tribunal ordinaire connue voleuse.» Et ceux-là racontaient que, tout aveugle qu'elle était, elle avait le
LE DERNIER ATJTO-DA-FÉ DE SÉVILLE. 285 don de nietlre la main sur les objets rares et de les faire disparaîlie; que la justice avertie avait visité sa maison, et l'avait trouvée remplie de choses précieuses où bien des gens avaient reconnu et réclamé leur bien. Mais c'était la sœur d'un prêtre et d'une religieuse, et il y avait moins de honte pour la famille à ce qu'elle fût accusée d'hérésie que de vol.
D'autres racontaient ce que les voisins avaient entrevu par les fentes de la porte, et c'était à faire frémii' les plus hardis. Que ne peut-on pas voir par les fentes d'une porte? Les imaginations pouvaient se donner carrière, et de là maint conte elIVayant où le diable jouait son rôle.
Tout n'était pas également terrible dans ces récits. Il y avait surtout certain épisode qui égayait beaucoup les imaginations assombries. Dolorés avait un autre surnom parmi le peuple, on l'appelait aussi la Bmla aux œufs. Pourquoi cela? C'est ce que demandaient quelques étrangers attirés sans doute à Séville par la curiosité d'assister au spectacle heureusement chaque jour plus rare d'un auto-da-fé. On leur répondait alors que la Béata faisait le commerce des œufs, (ju'elle en avait toujours, et que cependant on ne lui connaissait point de poules. Il fallait qu'elle tînt cachée dans un coin inaccessible de sa maison cette fameuse poule noire qui occupe une si grande place dans les contes de la sorcellerie. Mais personne ne l'avait vue, et au heu d'y aller voir, on imagina que c'était la Béata elle-même qui pondait ses œufs. Or comment ce secret avait été
28C L'ESPAGNE RELKilEUSE ET LITTÈU AIRE.
surpris, je vais le dire, et si je m'arrête à ce conte de bonne femme, c'est que j'y remarque je ne sais quelle lointaine analogie avec une ballade de Gœthe qui a, je crois, pour titre V Elève du sorcier. Un domestique étant venu chercher des œufs chez la Béata, la vit ouvrir une armoire, avaler avec un plaisir marqué quelques gouttes d'un liquide contenu dans une bouteille, et passer dans une autre pièce. L'armoire étant restée entr 'ouverte, le drôle fut tenté, s'empara de la bouteille et en but rapidement deux ou trois gorgées. La Béata rentra et lui remit ses œufs tout frais pondus. Mais voilà qu'en retournant chez son maître, le domestique éprouva tout à coup une certaine coli(iue, et pensant à la mauvaise réputation de la béata, il se crut empoisonné. Mais dès qu'il put se soulager, il fut, à bien meilleur droit que l'homme de la Fontaine, étonné et ravi de voir qu'il avait pondu un œuf. Sa joie pourtant ne fut pas sans inquiéiudc et son étonnement redoubla lorsque, après le premier œuf, il eu vint un second, puis un troisième, et bien d'autres. Comment arrêter cette étrange fécondité, proportionnée sans doute à ce que le pondeur avait bu? Je n'ai jamais pu bien savoir comment l'histoire avait fini, par une pénitence et un exorcisme sans doute-. Mais toujours est-il qu'elle courait la ville. Parmi ceux qui avaient mangé des œufs de la Béata, (|uelqueS'Uns durent craindre que sous cette forme le diable ne se fût emparé de leurs Ames ou du moins de leurs corps.
Mais un grand silence se fait (oui à coup dans la
foùlo : les portes du cliâteaii s'ouvreiil et le cortège se met en inaiclie.
Huit heures avaient sonné à l'horloge voisine de Santa Ana. En tête de la procession marchait le clergé de cette paroisse, la plus considérable encore de Triana, avec sa croix en deuil; puis venait la hennandad de saii l'edro martyr, composée de tous les familiers du saintoffice, avec leur bannière dont la croix était voilée. Elle était suivie d'un groupe au milieu duquel était la condamnée et qui se composait de l'alguazil-mayor du tribunal, doit Ruy Diaz de Uojas, de Talcaïde du château, (le quelques religieux appartenant à différents ordres, et de deux chevaliers de Santiago qui portaient un coffret : dans ce coffret était la sentence.
Mais ce que tous les regards cherchaient avec avidité, c'était une chétive créature qui, au heu du sambenito ordinaire, portait une sorte de scapulaire blanc, et qui était coiffée d'un bonnet de papier, où l'on voyait des flammes peintes au milieu desquelles s'agitaient de petites figures de démons. Des yeux entièrement flétris, un visage marqué de petite vérole, une bouche grande et arquée, un menton de galoche, un teint cuivré, des cheveux gris en désordre, formaient un ensemble qui ne démentait rien de l'étl'ange histoire que nous avons essayé de raconter.
Dès que la condamnée fut en vue, un des moines qui l'assistaient, le père Téodomiro Ignacio Diaz Véga dont le nom est resté en grande vénération à l'Oratoire de Sèville, où il a fondé la maison des Exercices spirituels,
288 I.'ESP.VGISK RELIGIEUSE ET LITTÉRMUE. s'adressaut à la multitude, lui demanda si elle croyait que Dieu eiil eu raison de condamner tout ce que défend le sixième commandement. Le peuple répondit d'une seule voix qu'il en était ainsi. Alors le Père se retourna vers la pécheresse et lui demanda si elle croyait que tout ce peuple pût se tromper, et qu'elle seule eût raison contre tous. A quoi elle répondit qu'elle prenait tous les assistants à témoin de ce que le tribunal s'était montré injuste et cruel envers elle, n'ayant voulu ni l'entendre, ni lui donner le temps de se confesser.
Cela était dit avec une si grande effronterie qu'un minime qui se trouvait là, le père Francisco Javier Gonzalez, craignant que par ses clameurs elle ne scandalisât ceux qui ne connaissaient pas bien encore tous les détails du procès, ordonna qu'on lui mit un bâillon, ce qui fut fait aussitôt. Les exhortations continuèrent, mais avec moins de succès encore qu'auparavant, car à tout ce qu'on lui disait de la mort dont elle était menacée et des supplices éternels qui devaient la suivre, la Béata ne répondait qu'en secouant la tête avec violence.
Lorsque celte partie du cortège eut franchi le pont, les inquisiteurs qui suivaient dans leurs carrosses furent obligés d'en descendre poin* passer le neuve à leur tour, parce qu'une des poutres s'était rompue sous le poids des curieux, cl, étant remontés en voiture à l'autre bord, ils prirent un chemin différent pour se rendre à San Pahlo, où ils devaient précéder la condamnée.
(Jiiiint à celle-ci, ayant renioiilé un instant ces allées de l'Arénal où Lope de Véga a placé la scène et d'où il
LE DEUNIEl'i AUTU-DA-FÉ A SÈVILLE. 289
a lire le titre d'une piquante comédie, elle gagna la porte de Triana, une des portos de Séville, et, suivant la longue rue de San Pablo, elle arriva à l'une des entrées de l'église appelée la porte des Juifs, sans doute parce que c'était le chemin que prenaient les accusés de l'Inquisition, dont le crime le plus ordinaire, à Séville, était un penchant ou le retour au judaïsme.
Dès cinq heures du matin, une des portes du couvent avait été ouverte aux personnes de distinction, et à six heures, il ne restait plus une place vide dans le transept de l'église dont le peuple avait occupé tout le reste, n'y ayant pas une tribune, pas une grille, pas un autel que n'eussent envahi les curieux.
Le choix que l'Inquisition avait fait de San Pablo pour y rendre publiquement compte de ses sentences s'explique de lui-même : ce couvent appartenait à l'ordre de Saint-Dominique. A moitié détruit, il est occupé aujourd'hui par les bureaux du gouverneur de la province, et l'église, qui est vaste et encore fort belle malgré les profanations des mauvais jours, est devenue l'une des paroisses les plus brillantes de Séville.
Dés que le cortège fut en vue, les religieux se présentèrent à la porte des Juifs, et s'écrieront tout d'une voix : Ave Maria! vive la foi de Jêsus-Christl les assistants répondirent par le même cri, mille fois répété dans l'église et dans les rues voisines. Sur le passage de la procession on n'cnlondait que ces mots : Vive la sainte foi et mort à qui la renie!
Quand la Béata parut sur l'estrade préparée pour
elle, le l\ Gonzalez réclama le silence et dit à haute voix, et en fondant en larmes : « Le mal est sans remède, elle s'obstine dans son péché et demeure insensible à tout; priez Dieu pour sa conversion et demandez à la sainte Vierge de toucher son cœur. »
A ces mots, il s'éleva de toutes les parties de l'église, il s'échappa de toutes les poitrines un long gémissement, auquel les femmes jnèlèrent un torrent de larmes. Une seule ne pleurait pas, c'était celle qui faisait couler toutes ces larmes. Sa dureté de cœur était comme un j'empart qui la défendait de l'émotion générale. Mais sa cécité devait aussi être pour beaucoup dans cette indomptable constance. Si, dans ce moment, en effet, il eût plu à Dieu de rouvrir ces yeux depuis tant d'années fermés à la lumière, il est permis de douter qu'une àme que ne soutenait pas le sentiment de sa pureté et de son innocence eût pu voir sans trouble la redoutable mise en scène que nous allons essayer de décrire.
Les autels étaient dépouillés, les saintes images voilées, les croix avaient été emportées, les lampes étaient éteintes, les hosties consacrées avaient disparu des tabernacles. *
Dans le chœur et du côté de l'évangile, était placée la bannière de l'huiuisilion, •\ laquelle la croix de la paroisse avait cédé la place d'Iionneur; du même côté, sous un dais, on voyait assis les cpiatre inquisiteurs (jue nous avons déjA nommés. Devant eux était une table couverte d'une étoile rouge, l'ius prés de la chaiie avait Hon siège le premier lieutenant de Vassistente, titre que
1-E DEIiNIER AUTO-DA-FE DE SEVILLE. 291 portait à celte époque le gouverneur de Séville. En dehors du chœur, et sur des bancs attenant à l'autre côté de la chaire, était rangé tout le clergé.
Du côté de ré{)itre, se tenaient, dans le chœur et assis devant une table, les secrétaires du tribunal, et sur la même ligne les autres ministres et famihers du Saint- Office, ayant à leur tête don Ambrosio Pérez de'féjada, père supérieur de la Hermandad. Sur la table des secrétaires on ne pouvait voir sans émotion le coffre où était renfermée la sentence.
De ce même côté, mais en dehors du chœur et en face des bancs du clergé, s'élevait l'estrade dont nous avons parlé. « Sur cette estrade, d'environ six pieds de hauteur sur un carré de dix-huit, dit le correspondant de Jovellanos, il y avait une espèce de cage où les accusés doivent se tenir debout, et qui ne leur vient qu'à la ceinture, de sorte qu'ils sont à moitié découverts et exposés à la vue de tout le monde. » A droite de cette cage était assis l'alguazil mayor, et à gauche l'alcaïde du château; autour de l'estrade, peut-être sur l'estrade même, il y avait deux bancs pour les théologiens du Saint-Office, quatre de ses famihers et les rehgieux qui s'étaient dévoués à l'œuvre difficile d'assister la condamnée. « C'était, dit le moine que nous venons de citer, le P. Gonzalez Barca, le connnandeur de la Merci, c'est-à-dire le fameux prédicateur Berri, et un capucin, grave et docte personnage, le P. Véga. »
Le reste du transept était, je l'ai dit, rempli de ton! ce qu'il y avait de plus distingué dans Séville.
J'ai dit aussi quelle foule haletante se pressait autour de cet espace privilégié, et quel cadre vivant et passionné elle formait à cette scène imposante. C'était bien de quoi épouvanter une pauvre vieille femme, surtout si, détachant ses regards de l'assemblée et de ses juges, elle avait pu les reporter sur les murailles de l'église elle-même. Là, un pinceau énergique a peint sur les piliers les portraits, plus grands que nature, de ces illustres dominicains qui furent, la plupart, de redoutables inquisiteurs, et qui semblent d'anciens juges revenus de l'autre monde pour ranimer le zèle défaillant de leurs successeurs.
Sur les deux faces du transept, Lucas Valdôs, le propre fdsde cet autre Valdés, Valdés Léal, dont on admire encore, à l'hospice de la Charité, les terribles chefsd'œuvre, avait jeté deux fresques magnifiques. Sous leurs vestiges à demi effacés on ressaisit encore quehjue chose de leurpremier éclat. C'était, à droite, une procession de la Vierge sous l'invocation de Notre-Dame des Rois; c'était, à gauche, un auto-da-fé, où l'on voyait le condannié s'avancer sur un Ane vers le bûcher; saint Ferdinand de sa main y portait une torche. Le peuple, en un jour de révolution, a depuis effacé du nnir la victime et l'échafaud. Kn 1781, celte page n'avait rien pei'du encore de ses éloquentes menaces.
Mais le trouble qui, en la regardant, s'emparait des plus iiTèpiochahlcs, n'arrivait ni aux yeux ni au cceur de la béala Dolorès. Kllc cuira dans la cage avec un calme superbe, et demanda de l'eau et une piise de
LE DERNIER AUTO-DA-FÈ DE SÉVILLE. 293 labac. Un dos deux chevaliers de Santiago, le marquis de San nartoloirié del Monte allait lui procurer ce qu'elle désirait, quand le P. Gonzalez l'arrêta en lui disant que c'était se prêter à la froide effronterie de cette femme. Se sentant lasse, elle fit réclamer par les religieux qui l'assistaient la permission de s'asseoir, et, l'ayant obtenue, elle promena lentement sa main sur le contour de la cage et s'assit.
Alors la messe commença; le prêtre chargé de la dire s'interrompit au moment du Confiteoi\ et alla prendre place du côté de l'épître, à la gauche du grand aulcl sur lequel brûlaient six cierges jaunes. On n'en avait allumé aucun prés de la bannière de l'Inquisition. A ce moment, un des secrétaires monta en chaire, et se couvrant la tète, réclama le silence de l'auditoire et dit : « Levez tous les mains; jurez-vous de prêter aide à ce saint tribunal et de dénoncer ceux qui penseraient mal de notre sainte foi? « Il n'avait pas achevé qu'une foule de mains se levèrent, et il continua: « Si vous faites ainsi. Dieu vous viendra en aide à vous-mêmes. Sinon, qu'il vous l'impule! » Toute l'assistance répondit : « Amenl »
Alors commença la lecture de ce long réquisitoire dont j'ai tiré en grande partie le récit qu'on a lu. Il ne contenait pas moins de soixante chefs d'accusation et remplissait cent cinquante-sept feuilles. Cette lecture dura plusieurs heures; il fallut qu'un père de Saint-Dominique remplaçât le secrétaire fatigué et passât lui-même le manuscrit aux mains d'un autre secrétaire.
Celte laborieuse lecture enfin terminée, fray Téodo miro Diaz de la Véga adressa au peuple une courte exhortation, dans laquelle il fît remarquer la douceur du tribunal et pria tous les assistants de recommander à la clémence divine cette malheureuse obstinée dans son impénitence.
Elle aussi voulut réclamer pour elle-même les prières de l'auditoire; mais comme elle refusa de commencer par implorer le pardon de ses fautes et du scandale que donnaient ses révoltes publiques, la parole lui fut interdite, et le bâillon lui ayant été remis, elle fut acheminée vers la place de San Francisco, accompagnée de l'alguazil mayor et des rehgieux dont le zèle ne se lassait pas. Dès qu'elle fut sortie et que l'église eut été comme purifiée de sa présence, la messe fut reprise et achevée, en présence des inquisiteurs qui attendirent à SanPablo le retour de l'al^inazil chargé de leur rapporter la décharge de l'autorité civile, puis ils retournèrent à Triana dans le même ordre et par le même chemin qu'ils étaient venus; depuis longtemps la foule était sur lé passage de la condamnée.
Ce drame final d'un procès devant l'Inquisition se composait de plusieurs actes. 11 y avait d'abord cette dernière instruction qui se pratiquait entre les sombres et mystérieuses nmrailles du palais où siégeait le ti-ibunal. La sentence rendue était ensuite solennellement promulguée à San Pablo ou sur la place de San Fran- (rjsco. Quand elle emportait la peine capilale, rexécntion avait lieu par la corde ou par le feu, dans les prés de
Saint-Sébastien. Lorsqu'il s'agissait de peines moindres, le lieu et la forme de l'exécution variaient suivant les circonstances.
De toutes manières le procès venait aboutir à la place San Francisco. I/lnquisition, en général, affectait de ne prononcer que sur le fait. Klle déclarait l'accusé qui lui était dénoncé, ou qu'elle appelait devant elle, coupable, s'il y avait lieu, de tel crime ou de telle erreur. Elle prononçait contre lui les peines ecclésiastiques, puis elle le livrait au bras séculier, c'est-à-dire à l'autorité civile qui, en vue de la délibération du tribunal, appliquait la peine et exécutait la sentence. A partir de ce moment, le prêtre ne remplissait plus qu'une mission de miséricorde. L'Inquisition elle-même, en retirant sa main de l'accusé, n'oubliait jamais de le recommander à la clémence du nouveau juge.
Ce juge, àSéville, c'était l'assistente qui se faisait, en beaucoup de cas, représenter par l'un de ses lieutenants.
J'ai sous les yeux, en écrivant, un tableau que l'on a faussement attribué à Vélasquez, mais qui. contemporain de l'événement qu'il retrace, est un clair et vivant commentaire des auto-da-fé qui se célébraient à San Francisco. Toutes les maisons qui entourent la place sont chargées de monde, tous les balcons sont pavoises, un immense échafaudage couvre la place presque entière, et laissant la circulation libre, sur trois de ses côtés, vient se rattacher par le quatrième, dans toute sa largeur, aux casas capitulnres, et monte on amphi-
théâtre jusqu'à la galerie ouverte du premier étage. Sur cet amphithéâtre on voit toutes les corporations civiles, religieuses, militaires. En face se dresse une haute pyramide dont tous les degrés sont occupés par les condamnés; il y en eut quatre-vingt-quinze ce jour-là. Ceux qui doivent être brûlés, ils étaient au nombre de sept, couronnent la cime, puis viennent ceux qui ont encouru des peines inférieures. Sur les côtés se remarquent les effigies, ordinairement fort ressemblantes, des contumaces. Il y en eut trente-quatre en cette occasion.
Entre la pyramide et l'amphithéâtre, et à la gauche de ce dernier, s'élèvent l'aulcl et la chaire du haut de laquelle le secrétaire du tribunal lit les actes de la procédure. A droite de la chaire se dresse une grande croix voilée; c'est ce qu'on appelait la croix verte de San Pablo. Cette croix, verte en effet, ne sortait du couvent des dominicains que dans les grandes occasions. Elle était alors menée en grande pompe au château de Triana, d'où elle ramenait tout le Saint-Office à San Francisco. Toutes les cérémonies terminées, elle reconduisait rin(|uisition chez elle et rentrait elle-même processionnoIltMiicnt à San Pablo. Plusieurs .se souviennent encore d'avoir vu cette croix dans leur enfance ou dans leur première jeunesse, et il leur en est resté comme une impression de terreur. Ce monument d'un autre âge a disparu, sans qu'on ait pu savoir ce qu'il est deveiui .
Je ne vois mdlo jiarl (|u'il ail figuré dans la cause de la béala Uolorès. Ou vicnl de dire que la partie judiciaire
de son procès fut célébrée à San Pablo, et clans le cortège il n'est parlé que de la croix de Santa Ana.
L'infortunée n'en allait pas moins à sa destinée, mais sans rien perdre de son arrogance. En écartant la foule qui se pressait, innombrable, devant elle, elle se livraitencore à tous les empoitemenf s que le bâillon n'empêchait pas. Ce fut alors, dit la tradition, que le saint homme fray Téodomiro Diaz Véga, saisi d'un de ces mouvement de sublime colèi'e que la Bible nous fait voir quelquefois chez les prophètes, leva sur elle son crucifix et menaça de l'en frapper au visage, si elle ne se taisait sur-le-champ. La Béala ne vit pas le geste, mais elle le comprit, et en fut connue terrassée. Puis, comme si du crucifix levé sur son front fût descendu sur elle un regard de miséricorde, elle fondit en larmes, et laissa voir tous les signes d'un véritable repentir. A partir de ce moment, son attitude calme et presque recueillie étonna ceux même qu'elle avait d'abord scandalisés; voilà, sans doute, pourtpioi le P. Véga voulut conserver le bâillon, que l'on montre encore à Saint-Philippe de Néri comme une reUque de la grâce, connue un instrument des miséricordes divines. Son humilité seule ne lui permit pas d'y joindre le crucifix, qu'on aimerait cependant à retrouver à côté du bâillon.
Il pouvait être deux heures un (piart lorsque le cortège déboucha sur la place San Francisco. Là, suivant l'usage, une estrade avait été dressée sur la façade de l'Ayuntamiento, mais n'ayant rien des proportions colossales de celle dont il est question plus haut. Sur l'é-
298 LESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, difice même se détachait un dais au fond duquel on remarquait le portrait du roi, c'était alors Charles 111, et au-dessous du portrait attendait, assis, le premier lieutenant de l'assistente. C'était entre ses mains que l'alguazil-mayor et le secrétaire du tribunal devaient laisser la prisonnière. Le magistrat la reçut, en donna décharge, et les gens du Saint-Office se retirèrent.
Le lieutenant ne parut pas s'inquiéter beaucoup de la formule d'usage par laquelle l'Inquisition reconnnandait à sa clémence la malheureuse aveugle; car il commença par la condamner à être brûlée vive, jusqu'à être complètement réduite en cendres, disait la clémente sentence. Mais avant de l'envoyer au supplice, le lieutenant lui adressa une courte exhortation, dans laquelle il lui rappelait les sentiments chrétiens de ses parents et de cette ville où elle était née et avait reçu le sacrement du baptême. Il lui fit honte de son aveugle obstination et de sa dureté de cœur, qui ne s'expliquerait que si elle avait vu le jour en Hollande et de parents hérétiques. Il terminait en disant que ses fautes étaient sans excuse, ayant résisté, comme elle l'avait fait, à tout ce qu'avaient inutilement tenté, pour l'éclairer et la persuader, les plus savants et les plus pieux personnages, et qu'ayant méconnu l'appel de Dieu tant de fois exprimé par la bouche de ses ministres, (ille allait bientôt voir se consumer sa vie dans un feu, prélude et image d'un autre qui la dévorerait sans s'éteindre.
Il n'en fallait pas lanl pour achever d'attendrir et de soumettre rinfortunée <iui, tout ù fait vaincue, demanda
à se confesser. Le juge alors, se radoucissant, s'empressa de lui dire qu'il n'était pas en son pouvoir d'enfreindre la loi, mais qu'il pouvait du moins en atténuer la rigueur dans l'exécution; que si sa conversion était sincère elle ne serait brûlée que morte, et qu'elle avait trois heures pour se préparer à la mort.
Elle fut donc conduite dans les prisons de l'État, et ce fut sans doute pendant le trajet que, se tournant vers le P. Vega, elle lui dit : « Mon père, croyez-vous que Dieu me pardonne? — Si j'étais que de Dieu, répondit le bon religieux à qui les saillies ne faisaient jamais faute, certainement non. Mais Dieu est si bon qu'il est bien capable de vous faire grAce. »
Alors commença une confession entière, sans réserve, dans bupiolle elle convint de tous les crimes dont l'Inquisition l'avait accusée, et d'autres qu'elle avait ignorés, racontés avec cette précision de clairvoyance intérieure qui est le privilège de certains aveugles. A partir de ce moment, elle eut constamment prés d'elle quelques membres de cette admirable confrérie de la Charité qui existe encore à Séville, et qu'on retrouve aussi dévouée qu'aux jours de Manara, au pied de tous les échafauds.
La Héala s'accusa d'avoir trompé tout le monde, et, comme pour racheter autant qu'il était en son pouvoir la chute de tant de pauvres âmes qu'elle avait séduites, elle supplia que l'on voulût bien rendre publiques ses dernières déclarations pour la justification du sacré tribunal et le châtiment de sa vie criminelle.
300 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LLrTÉRAIRE.
Cette confession suprême permettait d'écarter le crime d'hérésie. Le juge, réformant donc son arrêt en ce point, piononça la mort simple ; le bûcher ne devait recevoir qu'un cadavre.
L'exécution était indiquée pour cinq heures. Le Quemadero (le nom dit la chose), où la condamnée devait être étranglée d'abord, puis brûlée, existait encore, en 1809, tel qu'il avait été construit à l'époque où l'Inquisition s'établit à Séville. Lorsqu'il fut détruit, on en jeta les matériaux dans les fortifications élevées contre les Français; étrange coïncidence qui fit qu'on s'arma contre ceux qui, l'année suivante, allaient abolir l'Inquisition, des débris mêmes de ses échafauds.
Celui dont je parle, appelé le Quémadéro parce que, morts ou vivants, on y brûlait les condamnés, s'élevait dans les prés de Saint-Sébastien, à deux pas même du lieu d'où j'écris ce dernier chapitre d'une histoire heureusement close, et dans l'endroit où se tient, chaque année, au mois d'avril, la joyeuse foire de Séville. La place qu'occupait l'affreuse machine n'est reconnaissable aujourd'hui, et pour ceux-là seulement qui l'ont vue debout, qu'à une légère ondulation du terrain, près d'une fontaine où vieiment s'abreuver les troupeaux, et où la pure source d'Alcala n'amènoi-a jamais assez d'eau pour laver ce sol néfaste.
Le Quémadéro était formé de quatre forts piliers engagés dans une construc^lion de briques et ressortant aux angles. Chacun doux était couroinié d'une slatu(î de terre cuite fixée par un épi do fer. Sur le pilier tourné
vers le faubourg de San Bernardo, une des limites du pré fatal, se lisait une inscription arabe. On serait curieux de savoir ce qu'avait pu dire de l'Inquisition, mais parlait-il d'elle? un fils de Mahomet.
Tel était le but suprême vers lequel s'avançait, à cinq heures du soir, et montée sur un âne, la Béata repentante. Des religieux de tous les ordres marchaient devant elle en récitant le rosaire à haute voix. Ceux qui avaient préparé sa conversion ne l'abandoinièrent pas dans cette dernière épreuve. « Ils travaillaient comme de vrais apôtres, dit le correspondant de Jovellanos, dans le fond connne dans la forme. »
De mémoire d'homme on n'avait vu, en pareille occasion, une telle multitude de curieux. Il eti était venu à pied, à cheval, en voiture, de toutes les manières. Ils inondaient les rues, les places, tous les environs de la prairie et la prairie même où venait aboutir ce triste pèlerinage. Mais ceux qui peut-être s'étaient promis le dramatique spoctacîle d'une chélive créature, tenant tète jusqu'au bout à l'Inquisition et au bûcher, durent être bien étonnés de voir cet être impur et maudit relevé par le repentir, et comme transfiguré sous les larmes. Elle comprit sans doute, au silence respectueux qui l'accueillait, qu'une sympathie imprévue prenait dans tous les cœurs la place de l'anathème contenu ; car, animée elle-même de ce sentiment nouveau de la charité qu'elle avait ignoré jusque-là, arrivée au ternie de sa coui-se, elle se réconcilia une dernière fois, et demanda pardon à tout ce peuple des mauvais exemples qu'elle avait don-
302 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE nés durant tant d'années, ajoutant qu'elle souffrait la mort avec joie pour expier, en partie du moins, les erreurs et les crimes de toute sa vie. Dans ce corps misérable il se trouva une âme rachetée par le sang de Jésus- Christ.
Attachée au poteau fatal, elle récita le Credo et se livra au bourreau. Aucun récit ne parle de la manière dont elle reçut la mort, mais je jurerais que ce fut avec courage et noblesse. D'ailleurs, dans cette Espagne où la résignation a toujours gardé quelque nuance de la fatalité musulmane, tout le monde d'instinct sait bien mourir : on ne cite guère en Espagne de vilaines morts.
Dés que le sacrifice eut été accompli, le corps, détaché du poteau, fut déposé sur le bûcher, qui brûla jusqu'à neuf heures du soir, puis les cendres furent jetées aux vents. L'exécuteur se nommait Manuel Cabézas. Le matin de ce môme jour, il s'était présenté au lieutenant de l'assistente pour réclamer ce qui était nécessaire à sa funèbre besogne. On en peut lire les odieux détails dans une pièce authentique du temps. Dans le bûcher seulement il entra quarante (|uintaux de sapin.
Le correspondant de Jovellanos termine sa lettre par ces étranges paroles: « Je n'ai rien à ajouter pour le moment; je suis de frérie cette après-midi et vais diner à Alcaraz. »
Toutes les protestations possibles en faveui' do l'humanité n'(Ment rien à ces paroles de leur signilicative indifférence. On voit à quel point l'habilude énionssail encore la pitié, même dans les Ames ouvertes aux gêné-
LE DERNIER ADTO-DA-FÉ DE SÉVILLE. 303 reuses inspirations de la religion mieux comprise. Pauvre madame de Sévigné, à qui on avait tant reproché, un siècle auparavant, de prendre trop aisément son parti des pendaisons de la Bretagne !
Le tragique événement que nous venons de raconter eut du moins deux circonstances consolantes. La première, c'est que la pauvre condamnée rendit à Dieu une âme purifiée par le repentir; la seconde, c'est que ce fut la dernière fois que le spectacle d'un auto-da-fé sanglant fut offert à Séville.