‹ L'Espagne religieuse et littéraire - pages détachéesChapitre 4 sur 37 · PHILIPPE · texte numérisé non relu

PHILIPPE

« Je tremble, seigneur, d'y prendre la place du plus grand des rois.

l'emperedr.

« Que Votre Majesté s'asseye. »

Il est à regretter que les deux autres journées ne répondent pas assez à cette large et belle exposition. Elles ne manquent pas de beautés sans doute. Mais ou voudrait retrouver davantage à Yuste le Charles-Quint que l'Kspagne y sentit jusqu'à la fin. On s'amuse, on s'intéresse aux petits détails, parfois ingénieusement amenés et toujours soigneusement l'assemblés, des dernières années du grand honune; mais on se dtîmande si le poète n'aurait pas pu tirer des effets plus dramatiques de ce que M. Miguel a si bien mis en lumière, je veux dire de ia part que Charles-Quint garda jusqu'au bout dans les

grandes affaires de son temps. Puisqu'il n'a pas craint de faire surgir dans cette solitude, toute pleine d'une pensée encore si émue des choses du monde, Philippe H et la reine de Hongrie , ces deux visites devaient -elles ne laisser aucune trace dans Yuste? Quand il pourrait nous montrer face à face le grand monarque fatigué et le héros désabusé, Charles-Quint et celui qui était devenu Francisco de Borja, il ne sait que nous occuper des espiègleries de don Juan et des aventures lascives de frère Lucas. Il y avait enfin cet épisode si populaire de Charles-Quint assistant vivant à ses propres funérailles. Je sais que la critique historique a d'excellentes raisons pour révoquer en doute l'authenticité de cette anecdote romanesque. Mais la poésie n'y regarde pas de si près, et il suffisait que la tradition s'en fût étabhe, pour que le poète eût ici le droit de préférer la tradition à l'histoire. On a cru un moment qu'Enciso allait faire irruption pour la seconde (ois dans le domaine de Shakespeare; mais il s'arrête trop vile en beau chemin. La pensée était belle pourtant, et faite pour rappeler une des fortes scènes du Jules César. Charles-Quint écrit l'histoire de sa vie, et, au moment oîi, après avoir évoqué ses grandes actions dans les termes les plus emphatiques, il se demande ce qui peut manquera sa gloire, il voit apparaître un guerrier armé de toutes pièces, en qui il se reconnaîtra bientôt lui-même, mais mort, et qui répond à l'orgueilleux défi par celte sévère parole : « Il y manque le plus grand exploit.

l'emi'eredr.

« Dieu me soit en aide ! Qu'ai-je vu? J'oppose en vain

tout mon courage à la terreur qui m'assiège. Ombre ou vision, que veux-tu? Je vois sur ta tête la couronne impériale; dis, qui es-tu? Que signifient ce sceptre, cette toison, cette armure complète, et ce visage défiguré par la mort?

l/OMBRE.

« Je t'offre ici l'image de ce que tu dois êlre. l'empereur.

< Qui es-tu ?

l'ombre.

« Charles-Quint, la vanité t'abuse. Le plus grand exploit est de savoir mourir. »

L'ombre se retire, mais l'empereur reste sous le coup de la vision. Il se relève cependant par un généreux effort, et, se rappelant le dernier mot de l'ombre, il prend la résolution de se coucher vivant dans son cercueil et d'aller ainsi d'avance au-devant du dernier adversaire qu'il lui reste à vaincre. L'idée sans doute est heureusement motivée, mais l'exécution ne répond pas à la vigueur de l'idée. Il semble qu'à mesure que le poète avance l'inspiration le quitte. En face de la mort véritable de son héros, qui fut si grande, il se trouble, et, impuissant à la mettre en action, il la relègue dans un pâle récit.

Revenons A don Juan. Son aimable et folle adolescence répand seule un peu de vie et fait circuler un air frais et pur sous ces grands cloîtres qui ne répètent plus que les graves paroles du vieillard attristé et l'cclio de ses pas pesants. Urave, généreux, turbulent, c'est bien

le charmant étourdi que Lucas peignait tout à l'heure à Charles-Quint, tout ému de se reconnaître dans cet enfant de sa vieillesse. Un jour qu'on le lui rapporte blessé par des paysans peu endurants, quel cri paternel il laisse échapper '. Et lorsque, se sentant mourir, il l'éloigné de lui, quel déchirement!

« Je ne puis y résister. Que Dieu vous garde mille années! Embrassez-moi. Ah ! quel glaive tranchant! lia fait de mon cœur mille morceaux.

DON JUAN

(( Mon âme, en cette conjoncture, me dit je ne sais quoi; mais c'est folie.

l'empereur.

« Allez, don Juan, et que Dieu vous conduise. Servez le roi et soyez vertueux. Revenez, don Juan. Il pleure? 11 faudra bientôt se résigner à ne plus vous voir. J'écris à mon fils qu'il vous emploie. Allez, que Dieu vous conduise... 11 s'en va, le rappellerai-je ? Je sens mon âme s'en aller aussi par lambeaux. A mon aide, ô mon Dieu! Ah! les liens de l'amour sont de terribles liens! »

Et il s'élance vers la porte par laquelle don Juan est sorti. Mais le tableau du Jugement dernier se détache du mur et tombe à ses pieds.

« Don Juan, don Juan, qu'est ceci? Le tableau du Jugement est tombé et s'est mis en travers de la porte. C'est un effet de votre grâce. Seigneur. C'est un avis pour moi. On n'est pas mort tant que l'on aime'. J'appelais don Juan, quand c'est moi que Dieu appelle. »

Suivant les statuts de l'ordre, Charles-Quint a chargé don Juan de rapporter à Philippe II les insignes de la Toison d'or. Don Juan se présente à ce redoutable frère qu'il ne connaît pas. « César m'a chargé d'une mission auprès de Votre Majesté. Il se regarde comme mort, et en conséquence il envoie à son roi et maître cette Toison, dernier honneur d'une grande royauté qu'il va échanger contre un trésor plus sûr et plus grand. L'éclat de sa vie a cessé, et aujourd'hui commence celui de la mienne Et, sans savoir qui je suis, j'apporte au roi que j'adore l'insigne du plus grand des guerriers. »

Le roi passe la Toison au col de don Juan et lui dit : ft Le lion protège l'agneau : recevez les insignes du plus envié des ordres, l'héritage d'un grand empereur. Fils de don Carlos, frère de Philippe, pour dire plus encore, Altesse, relevez-vous.

DON JDAN.

« Est-ce une illusion, une ombre, ou un songe vain?

LE ROI

« Relevez-vous, Prince de la mer.

DON JUAN

« Comment aller plus haut sans monter au ciel? Je suis le fils de don Carlos ! ai-je bien ma raison? 0 mon père! l'amour que j'avais dans le cœur me révélait d'avance cet heureu.x événement. »>

Comment se fait-il maintenant que ce môme Diego de Jinienez Euciso, qui a dessiné d'un trait si vif l'adole^ceuce de; don Juan d'Autriche, ait laissé échapper

l'occasion de nous le montrer jeune homme, et presque à la veille de Lépante? Don Juan avait sa place naturelle dans un drame sur V Infant don Carlos. 11 y entrait sans faire aucune viohince à l'Iiisloire : entre la face sinistre de Philippe II et l'étrange physionomie de son fils, le regard auiait eu un point lumineux et doux où se reposer. Sachons gré du moins au poète d'avoir mis dans son drame ce que ne mettra dans le sien aucun de ceux qui traiteront un jour le même sujet.

Tout est singulier dans ce fils de Philippe II, et sa vie autant que sa mort. L'imagination des romanciers a pressenti là un mystère et s'en est emparée. Il semble que rien ne pouvait se passer simplement dans l'ombre de Philippe II. (Ictte double circonstance qu'Elisabeth de Valois, avant d'épouser le roi d'Espagne, avait été demandée pour son fils, et que, celui-ci mort, la reine n'avait tardé que quelques mois à le suivre au tombeau, avait paru suffisante à l'abbé de Saint-Héal pour qu'il se crCit autorisé à expliquer ces deux morts par les douloureux combats d'une passion commune. C'était à l'époque où, chez nous, l'amour expliquait toutes choses; il semblait devoir trancher, dans l'histoire comme au théâtre, tous les nœuds gordiens. Avec l'idée d'ailleurs qu'on se faisait de Philippe II, la catastrophe n'avait rien que de vraisemblable. D'autre part, tout semblait se réunir pour faire dans la fable première une part à la politique. Les relations de don Carlos avec les mécontents de Flandre, ses tentatives avérées d'éva* sion, tout, jusqu'à celle circonstance singulière que le

72 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, président du conseil de Castille qui fut chargé d'instruire le procès était précisément le grand inquisiteur, en vérité c'est plus de tentations qu'il n'en fallait pour justifier, jusqu'à un certain point, les romanciers et les poêles d'avoir voulu voir dans don Carlos autre chose qu'un être maladif et pervers. L'intérêt qui s'est longtemps attaché à son nom et à sa destinée, il le doit surtout à l'horreur qui, à tort ou à raison, poursuit encore la mémoire de Philippe II.

L'Espagne elle-même s'y est longtemps mé(»nse, et ses poètes ont suivi ceux des autres nations. Quinlann, et ce nom résume tout l'esprit d'une époque, dans son ode sur le Panthéon de l'Escurial, n'a pas hésité à perpétuer cette fable d'un Infant don Carlos amoureux de la reine, et initiateur en Espagne, sous Philippe H, des idées de la réforme. Cinquante ans plus tard, un autre poëte, M. le duc de Frias, un libéral aussi, et, connne Quintana, un libéral de 1812, mais revenu des préjugés de l'ancien libéralisme, dans un beau poëme sur la mort de Philippe II, prenait hautement parti pour le père calomnié contre le fds égaré, égaré de cœur et d'esprit.

D'un poëte à l'autre, ou, peur mieux dire, enlie une ode et l'autre, la lumière s'était faite : les contemporains avaient été interrogés, écoutés; les témoignages étaient venus s'ajouter aux témoignages; Simancas avait laissé lire dans le secret de ses archives; l'histoire enfin avait parlé, et ce qu'elle avait dit, ce qu'elle dit chaque jour encore avec une autorité croissante, je le résumerai en peu de mots.

Le prince don Carlos, premier-né de Philippe II, était venu au monde à Valladolid, le 8 juillet 1545, la même année où naissait don Juan d'Autriche. Sa mère ne lui survécut que quelques jours, emportant avec elle le seul frein assez fort peut-être pour réprimer et contenir un Jiaturel qui, de boime heure, annonçait une grande violence; le père lui-même était absent. Ses maîtres, quoique choisis avec soin, ef parmi les plus dignes, remplaçaient mal le père et la mère, et de bonne heure ils pressentirent et laissèrent entendre ce qu'on devait craindre de l'enfant (|ui leur était confié. Impétueux, sombre, cruel, quoique parfois généreux, il aimait à voir souffrir. Quand le père et le fils se retrouvèrent en présence, il était peut-être trop lard déjà pour remédier au mal, et Philippe put voir dans la créature ombrageuse qui lui fut présentée moins un enl'ant malade que pouvait ramener une tendresse attentive qu'un sujet indocile qu'il lui faudrait peut-être châtier un jour. La lutte, on le voit, commença de homie heure.

Lorsque, en d5C>0, Philippe épousa Elisabeth, ce fut Carlos, alors âgé de moins de quatorze ans, qui, suivant la coutume espagnole, servit de parrain aux époux, et quelques jours plus tard, suivant une autre coutume, il était lui-même salué Prince des Asturies. Atteint déjà de cette fièvre lente qui ne le quitta guère le reste de sa vie, il fit assez mauvaise figure à cette cérémonie, où r.ul ne fut tenté de lui trouver la physionomie d'un héros de roman. Ce jour-là, il faillit en coûter cher au duc d'AIbo pour être venu un peu trop tard lui baiser la main. Cette année et la suivante, le mal fit de tels pro-

74 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LIlTÉUAinE.

grès, que le roi eut l'idée, et on ne sait pourquoi il y renonça, d'envoyer don Carlos respirer un air i)lus vif aux bords de la mer, à Malaga, à Gibraltar ou à Murcie. Ce n'eût guère été le moment de donner suite au mariage consenti déjà entre le prince et Anne, fille de son oncle le roi de Bohème. Le roi s'arrêta au parti de l'envoyer à Alcala de Henarez, avec l'espérance de voir s'y lorlifier sa santé, et pour essayer si, dans cette université célèbre, il prendiait un peu de goût au latin, qu'il avait grandement négligé. 11 lui donnait, pour lui tenir compagnie, son oncle don Juan et son cousin Alexandre Farnèse. C'était au commencement de 15G!2; mais, le 17 avril de la même année, le prince tomba du haut d'un escalier et alla donner de la tète contre une porte fermée. Les suites de cette chute, d'abord peu grave en apparence , rendirent nécessaires des opérations telles, qu'il est vraisemblable qu'un certain dérangement du cerveau s'ajouta par moments aux instincts dépravés de l'âme et aux inspirations désordonnées de Ja fièvre. Sauvé de la mort celle fois pur l'inten^ession de San Diego, dont les restes, conservés à Alcala, furent apportés devant son lit et touchés par lui, dix ans plus tard il se voyait encore au bord du tombeau. Il lit alors son testament, dans lequel on rencontre une pensée bienfaisante et royale, un souvenir pour un vieil officier qui, l'année préci'ilente, avait vaillamment défendu Mers-el-Kébir contre le dey d'Alger, llappelè encore une l'ois à la vie, don Tarlos ne tarda pas à dunner de nouvelles marques dt^son lunnein-eniportée.

L'INFAM DOîi CAULÛS. 75

U frappa de sa main son gouverneur, don Garcia de Toledo, et ne témoigna pas plus d'égards au prince d'Eboli, lUiy Gomez de Silva, qui avait succédé à Toiedo; il courut même, armé d'un poignard, sur le grand inquisiteur, le cardinal Espinosa, président du conseil de Castille, parce qu'il s'était permis d'exiler un comédien (jui avait ses bonnes grâces, et on eut grand' peine à l'arracher à sa fureur.

Quand cette violente humeur se trouve chez un prince héritier d'une couronne, elle le pousse vite au mécontentement, qui n'est habituellement, dans ce rangélevé, qu'une forme de l'ambition impatiente. Au dedans comme au dehors, les mécontents songèrent de bonne heure à faire de ce téméraire l'instrument de leurs desseins particuliers. Les Flamands surtout comprirent vite tout ce que leur donnerait de force un fils de i'hihppell, s'ils parvenaient à l'avon- non pour leur avocat à Madrid, mais pour leur chef à Bruxelles. Qu il fût ou non capable de les conduite, ils ne s'en inquiétaient guère. Une fois entre leurs mains, d'autres feraient en son nom ce (juil serait inhabile à faire lui-même. Les passions de don Carlos le livraient d avance à toutes les hitrigues. On lui offrit de l'argent pour mettre à exécution les desseins qu'on lui suggérait, et il crut lui-même les choses aï^sez avancées pour s'en ouviir à ceux qui l'entouraient. Ceux-ci coururent avertir le roi, qui n'ignorait sans doute aucune de ces menées.

Pour y nieltre fin, il chargea le duc d'Albe du soin de pacitier les Pays-Bas. C'éta.t tn 1o07. Le duc, avant de

70 I/ESPAGNE H ELIlilEUSIi ET LITIEUAIUE partir, étant allé prendre congé du prince, celni-ci lui dit qu'il saurait bien rempêcher de s'emparer d'un rôle qui lui appartenait, et tira sa dague pour en frapper le duc. Ce dernier n'évita le coup qu'en se jetant sur le prince et en le retenant étioiteinent serré dans ses bras. On accourut au bruit et on les sépara.

Le piince conçut un autre projet : ce fut d'aller luimême cbcrcher en Allemagne cette épouse qu'on se bàtaitsipeu de lui amener. Mais il fallait trouver de l'argent. \]n gentilhomme à lui fui chargé de parcourir la Caslille et l'Andalousie, et en rapporta environ cent cin- (juante mille ducats. Le prince lui-même s'adressa directement à don Juan d'Autriche. Le héros, qui élait aussi un homme de sens, chercha inutilement à le dissuader de son dessein, et, ne pouvant y parvenir, alla dire la chose au roi .

Le roi n'avait rien à apprendre. Uetiréau Prado, il y attendait l'heure d'agir, dans une perplexité d'esprit et de cœur qu'il est permis de croire sincère. Averti enfin (|ue le prin(;e avait sommé le dii-ecteur des postes de lui fournir des chevaux et que son évasion n'avait manqué que par le soin qu'on avait pris de disperser au loin les relais, il accourut à Madrid; son pai'ti était pris. C'était le 18 janvier.

Il entendit la messe avec son (ils, qui ensuite se relira chez lui, où don Juan vint le visiter. Celui-ci élaitàpcinc eutré que le prince alla fermer la porte, et, revenanlsur lui, lui demanda ce qu'il avait dit au roi. Don Juan éluda d'abord la (|upsti(tn, mais le priiK^ele sena déplus près cl linit p:ii mt'Ure t'é|ié(! à la main, lion Juan tira la

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sienne, en criant au prince qu'il y regardât à deux fois. On accourut de l'antichambre, et l'affaire en demeura là. Le prince, se sentant un peu malade, se coucha plus tôt qu'à l'ordinaire.

Un peu avant minuit, le roi entra dans sa chambre, accompagné du duc de Feria, de Huy Gomez de Silva, du prieur de San Juan et de Luis Quixada. Le duc de Lerme et don Rodrigo de Mendoza avaient, par son ordre, tenu les portes ouvertes. Quelques valets de chambre venaient à la suite avec des marteaux et des clous. Le prince, s'éveillant au bruit, ne comprit qu'il était arrêté qu'en ne retrouvant plus son épée et en cherchant inutilement sous son chevet un pistolet qu'il y tenait caché. Sur un signe du roi, portes et fenêtres furent aussitôt clouées, et l'appartement du prince fut transformé en une prison où ses serviteurs, devenus ses geôliers, n'obéirent désormais qu'avec la permission du roi à celui à qui ils avaientprêté serment comme Prince desAsturies.

Le lendemain, le roi rendait compte à ses conseillers de l'événement de la nuit, et le jour suivant il chargeait une commission ayant à sa tête le cardinal Espinosa, président du conseil de Castille, d'instruire le procès du prince.

Alors commencèrent les grandes difficultés. Cet homme, qu'on pourrait croire si dédaigneux de l'opinion, crut cependant devoir rendre compte à l'Rurope de la résolution si hardie qu'il venait de prendre. Ilécrivitau pape, à l'Empereur, àla reine de Portugal, et leur parla de la nécessité douloureuse où il s'était trouvé. Il était

7S L'ESPACNE 11 EI.I (i l EllSE ET I.ITTÉR A 1 T. E. naturol qu'on cherchât dans ceslotiroslo secret de Phihppc II. [l ne le dit nulle part. 11 laisse entendre que l'arrêt est irrévocable et doit entraîner les dernières conséquences, et en même temps il s'attache à éloigner du prince tout soupçon d'hérésie ou de rébeUion. Qu'estce donc? Et quel autre crime a-t-il pu commettre? Kii vérilé, il y avait bien là de quoi faire soupçonner quelque mystère que l'honneur du roi lui défendait de révéler, et on serait tenté de donner raison aux romanciers,si, parmi les personnages qui tout d'abord intercédèrent en faveur de l'infant, au premier rang ne se trouvait la reine. Comment accueillird'ailleurs cette interprétation, lorsque plus tard on voit encore la reine demander à visiter le prince dans sa prison? Il faut chercher ailleurs le crime de don Carlos. Mais était-ce bien un crime que poursuivait Philippe II? Je me suis demandé souvent si l'austère monarque, craignant, sans en avoir la certitude, que la foi de son héritier n'eût été, non pas altérée, mais simplement tentée, ne s'était pas dit que la foi d'un prince qui pouvait être appelé à régner, un joui", sur la catholique Espagne, ne devait pas seulement être soupçonnée, et ce fut peut-être pour on éloigner jusqu'au soupçon qu'il ne déféra point le procès à l'inquisition. Je croirais aussi que Philippe, sans le vouloir dire, se fit un scrupule de conscience de laisser tomber son royaume en des mains que ne guidait pas une intelligence entièrement saine. Dans ce second cas, pouvait-il être question de chAlimenl? Aussi Philippe semble-t-il parfois vouloir en écarter l'idée. Ce qu'il paraît vouloir, ce n'est pas punir,

i;iM ANT DON CARLOS. lO

c'est exclure, Philippe, ce représentant si convaincu de la royauté de droit divin, crut sans doute que Dieu lui commandait de sacrifier à la bonne renommée de celte royauté un fils qui pouvait, un jour, en compromettre riioimeur, et voilà peut-être comment il faut comprendre ces allusions qui reviennent deux fois dans sa bouche ou sous sa plume au sacrifice d'Abraham. Quelle mission que celle des juges appelés à porter une sentence dans une telle cause, devant un pareil accusateur et contre un tel accusé!

Tout le temps que dura l'instruction, Philippe ne sortit pas de Madrid. Quel combat terrible le cœur du père dut livrer à la conscience du roi ! La mort vint à son aide et lui épargna l'horreur de signer l'inévitable arrêt. A la manière dont il en parle, il est permis de croire qu'il l'eût signé.

Cependant le prince, retenu pi'isonnier dans son appartement ((t gardé à vue nuit et jour, ne se soumettait pas à sa mauvaise fortune. Ses passions s'exaspérèrent ; sa raison, déjà si faible, ne put reprendre sur elle-même aucun empire ; son intelligence se troubla de plus en plus, et comme le scorpion qui, entouré de feu, tourne, dit-on, son dard contre lui-même, il fit de tels extravagances, que de graves historiens ont pu saisir la pensée arrêtée d'un suicide dans ce qui en avait au moins les apparences. 11 restait des jours entiers sans manger, puis, quand on le pressait de prendre quelque chose, il se gorgeait de nourriture; il passait des nuits à se promener nu t)aiissa chanibre, et ensuite, pour combat-

80 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, tre la fièvre qui \ù dévorait, il se. noyait d'eau glacée et en arrosait jusqu'à ses matelas. La folie et la fièvre ne suffisent que trop à expliquer de tels emportements. On frémit seulement d'avoir à se demander si la médecine fit assez pour les combattre, ou si, allant au-devant d'une pensée qui ne s'exprimait pas, elle n'abandonna pas un peu à la Providence la responsabilité d'un événement qui prévenait tant de difficultés.

Quoi qu'il en soit, le prince expira le 2-4 juillet, à quatre heures du matin : il venait d'avoir vingt-huit ans. Trois jours auparavant, il s'était prêté avec quelque mauvaise grâce à recevoir les sacrements et à demander pardon au roi. Le 27, celui-ci écrivit au marquis de Villafrancii : « Il est mort en bon chrétien et en bon catholique. » 11 craignait aussi que le pape, à qui il l'avait représenté comme en état de démence, s'étonnât qu'on lui eût administré les sacrements; il recommanda à son ambas.sadeur à Rome de bien faire comprendre à Sa Sainteté que celte folie était de celles qui admettent des moments lucides et des degrés différents. Par là aussi le roi se justifiait indirectement d'avoir donné des juges à son fils; mais ce sont ces subtilités d'une conscience inquiète qui me faisaient dire tout à l'heure que ce que le roi avait voulu faire, c'était une sorte de coup d'Ktat de la puissance paternelle, dont le secret devait à jamais rester entre elle et Dieu. Tel était encore le trouble de sa pensée, je ne veux pas dire de sa conscience, à l'heure même où la mort complaisante achevait sa besogne, qu'il n'osait prendre sur lui de bénir celui qui allait mourir. Il de-

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manda conseil, et, quand il se fut décidé à bénir son fils, il le fi(, la dernière nuit, en dissimulant sa présence et on avançant une main tremblante entre l'épaule du prince d'Éboli et celle du prieur de San Juan ; puis, il se retira en pleurant. Ces larmes de Philippe 11 s'adressaient-elles à un coupable encore cher ou à une victime?

En racontant la vie de don Carlos, j'ai presque l'aconté la pièce de Diego de Jimenez Enciso. On y retrouve l'histoire à chaque scène, et c'est à ce titre qu'elle va nous intéresser plutôt que sous le rapport purement dramatique, quoique en certaines parties l'invention ne manque pas; ce qui manque, c'est une action réguUère et fortement nouée.

J'ai déjà remarqué entre les personnages l'absence de don Juan d'Autriche ; peut-être s'étonnera-t-on aussi de ne pas y trouver la reine. Son nom n'est pas une fois prononcé dans le drame ; le soin que prend le poète de l'écarter serait-il un indice de quelque mauvais bruit qui aurait couru, et faut-il croire que l'abbé de Saint-Hèal fonda, en effet, sur quelque rumeur de ce genre, son récit romanesque? Rien n'en témoigne dans l'histoire. Quant au don Carlos de Enciso, il est si loin de songer ù la reine, que le poète nous le montre poursuivant de ses amours insolentes une nièce du duc d'Albe.

Il est temps de parler du drame. Au commencement de la première journée, Philippe reçoit, à l'occasion de sa fête, les vœux de toute sa cour. Au milieu de cet empressement le roi est distrait : il a remarqué avec cha- £:rin l'absence de son fils.

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