‹ L'Espagne religieuse et littéraire - pages détachéesChapitre 3 sur 37 · LE GAUDE · texte numérisé non relu

LE GAUDE

'( Place!

L'EMI'EnEUR, à part.

« L'intéressant enfant ! Je nie suis tenu à quatre pour no pas l'embrasser. »

Il se retire, et Don Juan l'accompagne jusqu'à la porte, et le suit encore de loin d'un regard d'admiration.

Arrêtons-nous ici un moment. La mère de don Juan, on le sait, s'appelait Barbe, et non Léonor. Léonor est le nom d'une sœur de Cliarles-Quint, que les ennemis de ce grand homme auraient bien voulu faire passer pour la mère de don Juan. Il est impossible que le poète se soit fait ici l'écho de cette calomnie, et qu'il ait eu cette pensée en mettant ce nom dans la bouche de don Juan parlant à Charles-Quint lui-même. Je crois plulôtqu'ill'a ignorée, et qu'il a pris au hasard ce nom de Léonor pour ne pas mettre un nom flamand dans ses vers. Les poètes du Midi ont de ces fausses délicatesses.

Achevons la scène.

LUCAS

0 Laisse-moi t'embrasser mille fois. Jésus! il faut que je l'embrasse pour le courage que tu as eu. Bon Dieu ! quel air déterminé!

DON JUAN

« Non, laisse-moi regarder le César; laisse-moi m'étonner de voir le plus grand cœur du monde emprisonné dans ce cadavre qui tombe. Voilà donc Carlos! C'est donc là ce Carlos dont le nom, doux à l'oreille, fait trembler la terre asservie, fait frissonner les mers!

Je croyais, moi, là-bas, dans mon pays, que Carlos était un géant dont les yeux jetaient des flammes, dont la bouche vomissait le sang, et sa mansuétude, son beau visage, son port majestueux, me ravissent d'étonnement. Je n'éprouverais pas plus d'amour pour un père. Ah! Dieu! qu'on serait heureux d'être noble pour être son page! Que ne suis-je gentilhomme ! »

Ne trouvez-vous pas cela charmant, vrai, naïf et d'un enfant qui sera un héros? La suite a aussi beaucoup de grâce, mais elle nous gâterait cet admirable élan d'une grande âme qui s'ouvre. « Gentilhomme! s'écrie Lucas, Mais rien n'est plus facile. 11 ne faut pour cela que s'appeler don Juan, ne parler que de femmes et de chevaux, prodiguer l'argent, » etc. Vous entendez d'ici tout ce que peut dire le gracioso sur ce thème. C'est spirituel et amusant, mais, encore un coup, restons sous l'im pression première.

Charles-Quint est encore tout entier au souvenir de cet enfant qu'il n'a fait qu'entrevoir, et au milieu des plus graves affaires son image lui revient et l'assiège :

« Dites au général qu'il attende ma décision en Espagne... Cet enfant me tient en souci. Eraso, souvenezvous que si un jeune Flamand vient me chercher au palais, vous devez l'introduire ici. » Et, pour l'arrachera cette préoccupation troublante, il ne faut pas moins que l'arrivée de Philippe II,

Philippe, pour se rendre â Bruxelles, a passé par Yuste, •dont il fait à son père une description qui ne manque pas, aujourd'hui encore, d'une certaine exactitude.

L'empereur l'écoute avec un intérêt auquel se mélo cependant un peu de distraction.

Quand le roi a pris congé de l'empereur, Eraso s'approche : « Ce jeune homme est venu, accompagné d'un singulier clerc.

l'empeueur.

« L'occasion est admirable ; retenez le jeune homme et faites entrer l'autre. »

Lucas entre et se prosterne aux pieds de l'empereur. l'empereur.

« Levez-vous, vous devez être fatigué.

LUCAS

« Kn effet, je serai mieux assis. »

lit il s'assied à terre. Sur la scène espagnole, le gracioso ne hait pas cette façon de s'asseoir. Tous les théâtres ont, dans le jeu des personnages, de ces anciennes traditions.

l'empereur.

« D'où étes-vous?

LUCAS

« Je suis Espagnol.

l'empereur.

(i Votre nom?

LUCAS

<( Je m'appelle Lucas.

l'empereur.

8 Et vous servez?...

LUCAS

« Don Juan est mon maître.

62 LESl'AGISE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE. L'EMPEnEUI».

« Il est pauvre?

LUCAS

« Comme un colimaçon.

l'empereur.

« A quoi vous eniploie-t-il?

LUCAS

« Je l'ai élevé. Je ne lui ai pas appris grand'chose! La noWesse à ses yeux consiste à ne savoir ni lire ni écrire.

l' EMPEREUR.

« Que sait-il faire?

LUCAS

« Frapper, la nuit et le jour, d'estoc et de taille. Si je n'y prends garde, comme il dort près de moi, il pleut des coups d'épée par-ci, des coups de poing par-là. Quand il fait grand jour, il m'appelle, et, moitié ligue, moitié raisin, il se fait des bannières avec les draps de mon lit.

. l'empereur.

« C'est toute mon humeur. . . Et don Juan est trèssage?

LUCAS

« Il mange bien.

L'EMPEriEUR.

« Tu ne m'cMitends pas. 11 est prudent?

LUCAS

« Jusqu'à la défiance.

l'empereur.

u II se fait aimer?

L'INFANT DON CAULOS. 65

LUCAS

« Il no dit de mal de personne.

l'empereur.

« Il est généreux?

LUCAS

« Comme un héritier de la veille. Mais il est inquiet dans son humeur. Parlez-lui un peu sévèrement. »

Enfin, pour s'ac(|uiUer de son message, Lucas déroule aux yeux de l'empereur et lui remet, de la part de la mère de don Juan, une toile où est représenté le Jugement dernier.

LUCAS

« C'est grand'pitié devoir tous ceux que le diable emporte. On \ voit des empereurs.

l'empereur.

« Et aussi des sujets rebelles, » réplique l'empereur, qui n'est pas encore bien rompu à l'humililé monastique.

Entre enfin don Juan.

DON JUAN

« Je baise les pieds de Votre Majesté. l'empereur.

« Soyez le bienvenu! J'ai lu la lettre que vous m'avez apportée, (a pan.) Qu'ila bon air! (v don Juan.) Votre mère me prie de vous bien recevoir,

DON JUAN

« Seigneur. . . (a part.) Je me sens troublé. Ma peur ajoute à sa gloire ; c'est la première fois que j'ai peur. l'empereur.

« Que dites-vous?

DON JDAN.

« Je suis tout hors de moi de me voir ici face à face avec un monarque qui a été l'admiration et l'effroi du monde. l'empereur.

« Ce n'est pas de la peur, c'est du respect, et j'en sais gré à votre mère, (a part.) L'enfant n'est pas sot, et je sens les larmes me gagner.

DON JU.\N

« Elle a pour moi la tendresse d'une mère.

l/ EMPEREUR.

« Et savez-vous qui est votre père?

DON JUAN

« Je l'ignore encore. Mais, à en croire ma vanité, si ce n'est pas Votre Majesté, je ne sais qui ce peut être. l'empereur.

« Le choix n'est pas maladroit, et à quoi vous porte votre inclination?

DON JUAN

« Moi, seigneur? à être soldat. l'empereur.

« A la bonne heure! J'aime cela... I^e jeune homme me plait fort. Don Juan !

DON JUAN

« Seigneur?

l'empereur.

« Luis Quixada, mon majordome-major, vous prendra pour page. Restez ici à son service.

DON JUAN

« Moi page, seigneur?

l'empereur, « Sans doute; sa vertu et sa noblesse le rendent digne d'être votre maître.

DON JHAN.

« Juste ciel! être venu ici pour servir! » La première journée se termine par un long discours dans lequel Charles-Quint annonce son abdication à sa famille et au inonde. La fin fait revivi-e dans toute sa grandeur l'antique royauté espagnole.

« Philippe, le jour est venu. Je vous laisse avec pleine confiance tous mes domaines. Us n'ont rien perdu par ma faute de leur bonne renommée. Voulez-vous les conserver, apprenez, mon fils, à être roi. C'est un métier difficile, car il comprend tous les autres. Quelquesuns disent que le roi est la tète, parce qu'elle gouverne les membres; malheur aux membres, quand la tête est mauvaise. Vous êtes l'esclave de tous. Envisagez d'abord ce que Dieu vous commande, et n'oubliez pas un moment son Église. Servez le pape avec dévouement, et ne négligez pas vos soldats. Ils sont les remparts d4 l'État. Aimez et estimez les lettres. Faites que chez vous on respecte la verge du plus humble alguazil. Souffrer peu le luxe ; il n'est bon qu'à efféminer les hommes. Ordonnez que justice égale soit toujours rendue au grand et au petit. Ne montrez jamais à ceux que vous rece-! vez un visage fâcheux ; c'est un grand défaut chez un roi. Sachez punir et récompenser, et ne tenez fermée à personne ni votre porte, ni votre oreille. Si par son brqs et son épée un de vos sujets a mérité récompense, na

66 L'ESPAGNE RELIGIEUSE ET LITTÉRAIRE, regardez pas si la noblesse est dans son logis, c'est à vous de l'y faire entrer. La noblesse gagnée fait l'hidalgo meilleur. Regardez bien à qui vous accordez les dignités de l'Église. Ce sont pasteurs qui gardent voire troupeau du loup. Donnez aux plus dignes les charges importantes, et ne vous inquiétez jamais d'autre chose. Ne vous gouvernez pas par vous seul ; il n'y a (|ue les tyrans qui ne veulent prendre conseil de personne. Ayez pour tous vos vassaux des entrailles de père ; il n'y a de royaume bien gardé que celui où le roi règne sur les âmes. Craignez Dieu enfin, si vous voulez réussir en toute chose. Ne me répondez pas une seule parole. Prenez ce siège, mon fils!

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