LETTRE XXXII
SOMMAXAE.
Buste du roi Pierre-le-Cruel niché dans une muraille au coin d'une rue de Séville. — Anecdote qui a fait élever ce monument. — Plaisanterie du roi au magistrat. — La réplique en action. — Reliques de saint Ferdinand. — Les prêtres espagnols , comme autrefois ceux de l'Egypte , sont les archivistes de la nation. — Le peuple éclairé par la foi. — Son histoire est toute catholique. — 11 la connaît mieux que les nations lettrées ne connaissent la leur. — Rapport qu'il y a entre les Espagnols et les Juifs.
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A MISS BOWLES
Séville, i6 mai i83i.
J'ai vu ce matin le buste du roi Pierre le Cruel, encadré et placé dans une niche, au coin d'une rue ; voici l'anecdote qui l'a fait éjever là. Ce roi, galant autant que féroce , parcourait la nuit les rues de Séville : en véritable Espagnol, il ne pensait qu'aux intrigues d'amour; arrivé près du lieu qu'qn lui avait assigné pour un rendez-vous, il rencontre un homme qui lui dispute le pas, La querelle s'échauffe, le roi tire son épée, et, sans autre forme de procès , il tue l'imprudent qui s'opposait à son passage.
Le lendemain, Pierre tenait sa cour entouré de ses grands -.Yassisteiite se présente; le prince appelle ce magistrat et lui dit : Un meurtre a été
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commis cette nuit dans Séville; en savez-vous l'auteur?— Non, sire, répond Vassistente. -—Votre devoir est de le découvrir; je veux voir sa tête placée à l'endroit où il a tué un homme.
A quelque temps delà, le roi trouva son buste niellé dans le mur, au lieu même où son adversaire avait succombé. Ce buste était là, couronné et entouré de tous les ornements de la royauté. Je ne m'intéresse guère à un despote goguenard, plaisantant avec un magistrat rusé sur la mort qu'il a donnée à un de ses sujets; mais c'est un trait frappant ajouté à un tableau de mœurs.
On a exposé ce matin, dans la cathédrale, le corps d'un roi bien différent de Pierre le Cruel ; c'est le jour où l'on ouvre la châsse de saint Ferdinand, l'anniversaire de l'entrée de ce pieux monarque à Séville, après la fuite des Maures. Les prêtres sont encore en Espagne ce qu'ils étaient autrefois en Egypte : les seuls archivistes de la nation. La religion se mêle à l'histoire du passé autant qu'aux actions de la vie présente, et qu'aux espérances de la vie à venir. Il résulte de cette consécration des hauts faits d'un grand homme, par la foi populaire, un rapport intime entre les individus des classes inférieures de la société, et les hommes qui ont le plus influé sur les grands événements. Ln
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seule instruction qu'ait ici le peuple lui vient de l'Église : la science lui est transmise par la foi; il retrouve ses héros dans ses saints avec une vénération qui n'est pas dénuée de fierté. Il est familiarisé avec la gloire pieuse de ses illustres patrons, comme les anciens l'étaient avec l'héroïsme de leurs demidieux. Grâce à cet accord des usages et des croyances qui survit ici à la ruine de l'édifice social élevé en Europe par le moyen âge, le peuple espagnol me paraît plus au fait de ce qui s'est passé chez lui , que ne le sont les hommes des classes inférieures dans les pays littéraires où , pour étudier quelque chose, il faut déjh être homme d'esprit, car, dans ces pays -là, les lumières sont partout; on sait tout sans rien apprendre et le désir d'approfondir quelque chose , lorsqu'il serait si facile de se passer de travail, prouve à lui seul une force d'intelligence au-dessus de l'ordinaire. Heureusement pour l'Espagne, son histoire même a toujours été religieuse ; jusqu'ici cette nation , à part de toutes les autres, n'a point vu d'époque où la gloire ait osé se séparer de la foi : l'enseignement pieux est encore pour elle une revue historique. Dans le cœur d'un Andaloux, l'amour du ciel se confond avec lorgueil patriotique ; c'est comme cela
seulement que je conçois et que j'approuve l'amour du pays poussé jusqu'à l'enthousiasme.
11 n'y a pas en Europe un peuple qui rappelle les anciens Juifs autant que les Espagnols, parce qu'il n'y en a pas un dont le gouvernement se soit autant approché de la théocratie pure. Ici le roi n'affecte pas le respect pour le catholicisme, parce qu'il est roi; mais s'il est roi c est parce qu'il est catholique. L'essentiel, en Espagne, ce n'est point la monarchie, c'est la religion. D'après ces données, ce pays me paraît plus avancé que bien d'autres dans le travail de la transformation politique qu'attend l'Europe entière avec un mélange d'espoir , de crainte , de désirs et de répugnances , sentiments dont la contradiction ne peut être sauvée que par une foi neuve et sincère, par le christianisme purijBé par bette religion rajeunie dont le genre humain, altéré de vérité, appelle de toutes parts les miracles nouveaux.
Si je compare les Espagnols aux Israélites, c est parce que chez l'un et chez l'autre de ces peuples, l'arche sainte est conservée, et le sort de l'ordre politique y dépend de l'obéissance aux lois divines. Ceci ne s'apj^liqne qu'à la vieille Espagne; dans ce pays, comme îtilleurs, il seplépare une nation nouvelle: et n()ii> ne connaissOUsque l'ancienne; toute-
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fois je ne veux pas pousser ma comparaison des Espagnols avec le peuple de Dieu au delà de ce qu'elle a de flatteur. Malgrélepréjugé, je crois apprécier dignement le caractère de cette nation en montrant les rapports qu'il peut avoir avec celui d'une race d'hommes à laquelle le monde civilisé doit son Dieu. Qu'ont fait pour nous tous les peuples de la terre , en comparaison de ce que nous devons aux Juifs ?
LETTRE XXXIll
SOMMAIRE
Voyager en Espagne, c'est oublier le reste du monde. — La passion des voyages justifiée par les merveilles de Séville. ■ — Préjugés rectifiés à chaque pas. — Fête populaire chez le consul d'Angleterre.— Élégance des simples ouvriers et ouvrières de Séville. — Ici c'est le peuple qui fait la mode- — Les majo et les maja sont copiés par les gx-ands. — En Espagne , les plaisirs rapprochent les hommes de toutes les classes ; dans les autres pays ils les séparent. — L'égalité pratique, à l'ordre du jour. — Habitudes républicaines dans l'armée et dans l'église. — L'aristocratie anglaise scandalisée. — Costume d'un majo de Séville. — Habillement des femmes. — Leur coifiFure. — Romances espagnoles. — Caractère particulier de cette musique. — Son charme , ses défauts. — Usage que les Espagnols modernes font de leur idiome : ils parlent pauvrement une langue riche. — Le son de voix des femmes rappelle l'Afrique plus que l'Europe. — Le brigandage inhérent aux mœurs des Arabes. — Trafic de la police , qui vend aux bandits la permission d'exercer leur industrie.— Vols domestiques plus rares qu'ailleurs. — La bonne foi espagnole révoltée par tout abus de confiance. — Pantomimes jouées par des ouvriers. — Talent des acteurs. — Comique espagnol. — Pruderie d'une demoiselle anglaise. — Conversation entre cette jeune personne et le voyageur. — Simplicité et décence naturelle des dames du pays. — Seguidilla dansée en ^n-oupcs. — La bobém.iermc. — Sa taille , ^a toilette , sa danse et
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le chant qtii l'accompagne. — Lalole. — Effet prodigieux de cette danse. — Prestige du talent de la bohëinienne. — La femme cliangée en déc«se. — L'Anglaise qui veut imiter l'Andalouse. — La copie fait sentir tout le mérite du modèle. — Le boléro châtié , plus indécent que la lole. — L'homme de Ja police présidant à la fête. — Retour du bal. — Émeute à la porte de l'auberge. — Galanterie d'un domestique français. — Jalousie espagnole. — Horreur des Andaloux pour l'ivrognerie. — Le majorai reconnaissant. — Embarras de l'écrivain. — Bonheur du voyageur.
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