A MONSIEUR DE VIMEUX
Séville, 16 mai 1801.
Avec mon goût pour la solitude, je m'accommode assez bien de la profonde ignorance où l'on est ici de la marche du monde. Nous ne savons si les peuples sont en paix ou en guerre, si la France se calme ou se brûle , s'il y a encore une France ; et pour le peu de mois qu'il nous reste à vivre dans cet oubli de tout, je m'y maintiens avec d'autant moins de remords, que je crois à la durée de la paix *. Cette opinion m'est commode ; mais ne le fût-elle pas , ce serait encore la mienne comme elle l'a été , vous le savez , depuis la révolution , ou pour mieux dire l'évolution de juillet.
Mais malgré ma philosophie politique, le silence
' Écrit eu i83i ,
de mes amis m'est pénible. lime trouble souvent dans les jouissances de ma vie vagabonde; et je me dis chaque matin : Que M, ***, qui est l'exactitudr même, ne m'envoie pas un mot de vous ni de personne. De tous les inconvénients des voyages, le seul auquel je ne puisse m'accoutumer, c'est l'oubli des gens qu'on quitte. Pour faire un pèlerin sans regret, il faudrait ou la force de détachement d'un saint ou l'égoïsme d'un sot.
Les difficultés matérielles du déplacement m'occupent peu , les éléments me trouvent préparé à vaincre les obstacles qu'ils m'opposent; mais les amis qu'on n'emmène pas me gâtent les voyages , surtout les plus intéressants, c'est-à-dire les plus difficiles , ceux dont on aimerait le mieux h partager les plaisirs et les dangers. Sans l'amitié, je serais un voyageur conséquent, je m'en vante ; car si j'ai su éviter les contradictions, c'est dans les arrangements nécessaires pour satisfaire la passion que j'ai de courir le monde.
Cette passion me paraît parfaitement justifiée à Séville. Je suis fier de cette cité; de telles merveilles sont une réponse victorieuse au reproche qu'on me fait de ne savoir pas rester chez moi. Comment renoncer h connaître les Maures, les Andaloux, et Ifur ï]i\î'\r miroir, Murillo, quand on a le temps
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et la tbrce de venir les étudier chez eux ? Les ouidire sont ennuyeux comme la demi-vérité : il est vrai que depuis mon séjour à Séville la chaleur m'accable, l'ail me dégoûte , et je ne sais quelle légion de bêtes me dévore le jour et la nuit. Mais l'air m'embaume, la lumière me réjouit, et les gens, moitié Africains, moitié civilisés, parmi lesquels nous vivons, m'amusent parfaitement. C'est la première fois depuis la Calabre et l'Ecosse que je voyage par pure curiosité. Dieu merci, cette fois je n'ai d'autre but que le plaisir de déchiffrer un vieux manuscrit oublié dans le coin d'une bibliothèque d'alchimiste : tel est exactement l'effet que produit dans mon esprit l'étude de l'Espagne. C'est une mine abandonnée et qu'il faut rouvrir; l'Europe a tant de préjugés sur ce pays, qu'il n'y a pas de voyageur si frivole, si ignorant qu'il soit, qui ne se sente à Séville une supériorité marquée sur tous ceux qui ie liront, uniquement parce qu'il ouvre les yeux et les oreilles, et qu'il esta Séville ! C'est l'espèce de satisfaction des gens qui se sont levés de bonne heure , et qui pensent à ceux qui dorment. Vous dormez, vous, à Paris. Ici je veille moi... A la vérité, je ne dors pas du tout, à la lettre, et c'est trop vivre. Mais en huit jours de séjour, on a rectifié une prévention par heure. Vous ne pouvez-
u l'ESPagm:
penser, voir,enteudre, vivre à Séville, sans contredire tous les gens que vous connaissez, tous les livres que vous avez lus ; c'est nmusant, surtout
pour les taquins comnu' nous. Où est Taquin le
superbe*, comme il jouirait avec moi de cette rec- * tificatiou inévitable , involontaire et continuelle des idées des autres ? C'est un des plus piquants plaisirs du voyage d'Espagne. Malheureusement nous quittons Séville demain pour descendre le Guadalquivir sur le bateau ta vapeur; mais avant de m'embarquer, je veux vous décrire une des soirées les plus amusantes de ma vie, une vraie soirée espagnole.
La famille du consul d'Angleterre à Séville est Andalouse; il n'y a que lui d'Anglais dans sa maison. U a cinq entants, dont Vaine est un garçon de quatorze ans; sa femme et sa belle-sœur sont du pays; la dernière a été une des plus belles personnes de Séville; elle n'est point mariée, et elle a encore beaucoup d'agréments. Je vous en parle comme d'une femme de quarante ans ; c'est que cet âge, chez nous, répondà celui de vingt-six ou vingt-huit ici. IMademoiselle Dolorès a vingt-huit ans.
Outre sa famille, le consul a dans ce moment, chez lui, plusieurs demoiselles anglaises avec leur Plaisaaterie du chevalier de Boufllcrs.
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frère; je vous parlerai d'eux plus tard. La maîtresse de la maison, et son aimable sœur, qui ne pensent qu'à nous rendre le séjour de leur pays agréable, ont désiré nous en faire connaître les habitants, en nous les montrant de plus près qu'on ne les voit ordinairement. Je parle des gens du peuple , la seule classe qui soit vraiment intéressante ici, et différente de ce qu'on rencontre dans le reste du monde. Ces dames nous ont préparé une surprise. Nous étions invités à venir chez elles prendre du
thé à huit heures, après la comédie ? Non; après
le combat de taureaux ! Nous arrivons exactement, et qui voyons-nous au lieu du petit cercle d'habitués auquel nous nous attendions? nous trouvons une société de trente ou quarante personnes , autant d'hommes que de femmes; cette réunion était composée des meilleurs chanteurs de Séville, des meilleurs joueurs de guitare, des meilleurs danseurs et danseuses de danses nationales; enfin des meilleurs acteurs que j'aie eu l'occasion de voir depuis longtemps. Et ce qui vous étonnera, c'est que tous ces talents étaient pris dans la classe des ouvriers. Je vois d'ici votre mine de dégoût et vos gestes dédaigneux, comme si vous craigniez de faire connaissance avec je ne sais quelle population accessoire,que nous croyons l'inévitable compagne de
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la race hiimaiuo dans lout cliiiiaL brûlaiU tonimo celui-ci. Détrompez-vous : le peuple andaloux, excepté les mendiants et la toute dernière classe des journaliers et des paysans, est infiniment plus propre que le nôtre ; de plus, il est mieux élevé, plus poli, plus beau, plus élégant dans ses manières comme dans son costume.
Cela ne m'étonne pas , me répondit un Anglais à qui je iaisais faire la même observation. Les personnes de cette classe sont les seules en Espagne qui reçoivent quelque éducation. Malgré l'exagération de cette boutade, on ne peut s'empêclier de reconnaître qu'elle n'est pas tout à l'ait dénuée de fondement.
C'est surtout parmi le peuple de l'Andalousie qu'on trouve les modèles de ce qu'on appelle dans toute l'Espagne les majo et les maja. J'en ai déjà rencontré quelques copies à Madrid. Ce sont de jeunes élégants de bas étage, des fanfarons de village , des faraux de mince condition , espèce de types populaireSjimités ensuite par les plus grands seigneurs comme par les simples gentilshommes, qui se glorifient d'adopter les habitudes , les costumes et les goûts nationaux : ici c'est le peuple qui fait la mode. JNotre démocratie politique n'a pu encore obtenir un tel succès contre l'aristocratie (le nos mœurs. L Angleterif a vu aussi ses plus
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grands seigneurs renoncer à leurs habitudes pour se faire cochers et vivre, se vêtir, se nourrir, parler comme des conducteurs de stages; mais les riches anglais copient les gens du commun sans jamais se familiariser avec eux. La vie aventureuse d'un peuple qui semble avoir résolu de s'arrêter au degré de civilisation atteint pendant le moyen âge , est riche en plaisirs communs à toutes les classes. Ces fêtes nationales forment un lien entre les hommes des rangs les plus divers , ils réunissent , du moins pour un instant , la population espagnole tout entière : c'est à mon gré le grand avantage des combats de taureaux , où le courage plus physique que moral, et la force et l'adresse corporelles inspirent, à tousle même intérêt, la même admiration passionnée, passionnée comme tous les plaisirs de ce peuple. Le talent de vaincre le monstre devient pour le temps que dure la joute la seule distinction respectée en Espagne : pendant l'heure du spectacle le pays est une république dont l'homme le plus agile devient le chef.
Si dans un tel pays la politique divise les hommes, le plaisir les réunit. Chez nous, au contraire, et chez les Anglais, les divertissements désunissent les populations autant que les affaires ; si le corps social souffre quelque part , les amusements,
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qui ne sont jamais partagés par un grand nombre d'individus ii la l'ois, aggravent le malaise; là le plaisir excite à la discorde au lieu de la calmer, et c'est justement le contraire de ce qui arrive ici , où l'on voit à certains jours la société tout entière assemblée, non pour s'aigrir par le spectacle de son luxe, de ses vanités, mais pour satisfaire en commun des passions réelles ; ce genre de divertissement est unique parmi les nations modernes : et je vois à regret s'approcher le temps où l'Espagne abolira ses solennités nationales, derniers exercices qui , dans l'Europe , moderne rappellent encore les jeux de la Grèce.
Les Espagnols s'embarrassent peu des théories politiques, mais de lait ils jouissent d'une égalité pratique qui n'existe peut-être que chez eux. Cette égalité s'étend au delà des relations particulières de la vie sociale, on la retrouve jusque dans la vie publique*.
La monarchie espagnole est composée pour
Nous ne pouvons assez répéter que ces pages peignent l'ancienne Espagne telle qu'elle était à ses derniers moments, telle que personne ne la verra plus , et que si l'auteur a quelquefois pressenti la crise actuelle, il s est fait bien plus souvent encore illusion sur la force et la durée de Tordre de choses qu'il trouvait subsistant à son passage; le trop petit nombre de faits qu'il avait pu recueillir pendant une course rapide, ne lui avait pas permis d'apercevoir la ruine piocliaine de ce vieil édilicc.
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ainsi dire d'autant de petites républiques qu'il y a de villes dans la Péninsule ; l'esprit fier et indépendant qui règne dans ces municipalités est entretenu par le clergé et se répand dans tout le royaume.
Les évêchés ne sont pas le patrimoine de quelques familles nobles, ainsi qu'il arrivait en France avant la première révolution , lorsque le mérite transcendant n'obtenait que rarement une petite part des richesses possédées par le corps entier de l'Eglise ; les évêques espagnols sont en général les premiers hommes de l'Espagne par les talents etles vertus, et la plupart d'entre eux sortent des rangs inférieurs de la société.
Les dignités de l'armée sont également plus k la portée du mérite qu'elles ne l'étaient autrefois chez nous : d'après tant d'institutions, ou plutôt de traditions libérales sans prétentions philosophiques , il n'est pas étonnant que les germes révolutionnaires avortent en ce pays; pour le bouleverser il faudrait parvenir à l'aveugler entièrement sur ses propres intérêts : or, il n'y a pas ici de journaux destinés à défendre le pour et le contre : les esprits sont plus justes et plus réfléchis que chez nous. Si les demi-lumières augmentent l'activité de la pensée, elles diminuent la puissance de la ré-
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flexion , vi nuisent h la justesse du jugement, L'Anglais, près duquel je m'étais assis et qui s'amusait à contrarier mon enthousiasme, me disait, en regardant danser les ouvriers de Séville : Tous ces gens-là se croient vos égaux. Je pense comme eux là-dessus, ai-je répondu, au grand scandale de l'aristocrate britannique. Ce qui nous rappelle la différence des rangs quand le hasard rassemble des hommes nés dans des classes diverses , ce sont les prétentions des inférieurs : ici personne ne prétend qu'à montrer ce qu'il sait, sans s'embarrasser de ce qu'il est: voilà ce que j'appelle de la vraie dignité !
« Voyez ces femmes entrer dans le salon, et saluer la maîtresse de la maison ; remarquez la noblesse naturelle deleurs manières ; et, ce qui est synonyme, leur vraie politesse ; avec tant de simplicité , tant d'insouciance sur l'effet qu'il produit, tant de fierté sans arrogance, un homme du peuple est l'égal des rois. »
A l'heure qu'il est je ne connais pas de prince en Europe vôtu comme un garçon ébéniste de Séville; le majo andaloux est de tous les hommes civilisés celui dont l'habit coûte le plus cher. Ce pays est encore riche, et malgré la perte des Amériques, les habitants de l'Andalousie sont loin
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d'être obligés de travailler tous les jours de la semaine pour gagner leur vie. Ils sont élégants , parés , gais , brillants , oisifs, et l'on dirait qu'ils n'existent que pour se divertir. La cherté de la main-d'œuvre et des vivres en général, dans le midi de l'Espagne , tient à l'abondance du numéraire, qui affluait dans ce pays sans que les naturels eussent mérité par leur travail cette opulence toute factice. Cadix était le havre de l'or; les lingots arrivaient dans cette ville, comme ailleurs les épices et les autres marchandises de l'Inde.
Le costume du premier majo que nous avons aperçu hier dans le salon du consul d'Angleterre était un des plus simples que j'aie vus; mais comme j'avais le loisir de l'examiner de près , je vais vous le décrire. Ce jeune homme portait une veste ronde très-courte , de drap noir extrêmement fin : elle était ornée d'épaulettes , de gauces et de nœuds de rubans de soie noire, et garnie d'une broderie en frange de soie noire, dont l'elFetm'a paru de bon goût. La doublure de la veste était d'une étoffe de soie bouton d'or , une chemise brodée à col rabattu se voyait à travers l'ouverture d'un petit gilet de soie à boutons d'or , et très-chargé de broderies; autour du col pendait une cravate en sautoir, agrafée dans un anneau d'or garni de
pierres fines. La culotte courte, en tricot de soie noire, était attachée à la jarretière par une gance qui se termine en gland. Les souliers étaient d'une peau jaune extrêmement fine, et l'on voyait des bas de soie blancs h coins brodés briller à travers l'ouverture des guêtres de cuirjaune, qui complétaient la parure. Cette partie du vêtement est d'une magnificence particulière ; on y voit beaucoup de broderies et des dessins délicats tracés à coups d'aiguille ; rien de pareil ne se fait en aucun autre pays; ces guêtres restent toujours ouvertes depuis la cheville du pied jusqu'au-dessus du mollet ; ce qui donne Tair à moitié déshabillé à l'homme qui les porte.
Voilà comme les jeunes gens de Séville se vêtent pour courir les rues le soir, ou pour aller voir les processions les jours de fête, ou pour assister aux combats de taureaux. Leurs costumes sont tous les mêmes, et pourtant ils varient à l'infini ; un pays où il y a de l'imagination et de la poésie partout, excepté dans les livres, a beau adopter une mode générale , ceux qui la suivent la modifient toujours. Quand chacun sent et parle d'après soi , ioy C7. sûr aussi que chacun f^e pare à sa manière. La mode est ici avec le caprice exactement dans le même rapport que la royauté avec la liberté : on révère , on encense le roi , mais on ne lui sacrifie
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rien. Le costume que je viens de vous décrire coûte de quinze à vingt louis. Il y en a qui sont tout brodés en jay, et qui coûtent jusqu'à deux mille francs, sans compter la valeur des bijoux, qui peuvent ici compléter la parure d'un homme sans le rendre ridicule.
L'habillement des femmes est moins bizarre , moins recherché, moins extraordinaire et moins joli, cemesemble, que celuides hommes; pourtant il n'est dépourvu ni de grâce ni d'élégance. C'est une robe noire fort étroite et très-courte , coupée d'une certaine manière, qui est connue seulement des couturières espagnoles. Cette robe, appelée basquine, est de soie ; elle est ornée de plusieurs rangs de gances et de franges pareilles à celles des habits d'hommes. Sur la tête est un peigne d'écaillé, dont le dos, léger comme de la dentelle, a jusqu'à six pouces de haut; des fleurs naturelles, dont le parfum embaume les promenades publiques, ornent les cheveux, qu'on aperçoit à travers une mantille de dentelle , espèce de voile plus ou moins riche jeté sur la tête et par-dessus le peigne*. La chaussure est une partie essentielle de la toilette des femmes, qui portent des bas de
" Le nom de mantille fait penser à un manteîet , mais c'est plu tAt un voile,
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soie blancs et des souliers de soie noire si petits, avec des quartiers si bas, qu'on a peine à comprendre comment ces chaussures tiennent aux pieds. Cette toilette n'est pas celle d'une grande dame, c'est celle d'une ouvrière parée, d'une Andalouse de la classe bourgeoise , et même audessous. Pour pouvoir danser elles attachent leurs souliers avec des cordons de soie blancs comme les bas et qui n'attirent point l'œil. Au lieu de robes noires , quelques femmes étaient vêtues hier au soir de robes blanches de mousseline, ou de satin, avec des ceintures de velours noir, et des applications de même étofte en guise de garnitures.
Telle est la société d'ouvriers qui nous attendait dans un grand salon disposé pour la recevoir.
La tête a commencé par des romances accompagnées sur la guitare. La musique espagnole, comme tout le monde le sait, est originale, mais quelquefois dure à l'oreille, à cause de la brusque transition d'un ton à l'autre. On retrouve dans ces modulations âpres et passionnées quelques souvenirs de la barbarie africaine; elles nuisent aux charmes de la mélodie; mais elles plaisent aux esprits blasés comme aux oreilles sauvages qu'elles frappent fortement. Tell(.* est la cause ilu succès des airs espagnols à Paris : h-- \iiilalou\ chanlcnl
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avec une voix de la gorge, une voix criarde qui aborde hardiment des intonations fausses; ces accidents arrivent assez souvent dans le couis d'un morceau ; habitué aux phrases régulières et largement dessinées de la musique italienne, je trouve le chant espagnol trop saccadé pour être vraiment agréable. J'ai cependant remarqué quelques mélodies voluptueuses ou comiques au dernier degré. La plupart des motifs sont dans le ton mineur, le seul qui peigne bien la tristesse passionnée et les tourments de l'amour malheureux ; la mélancolie du mode, contrastant avec la rapidité des mouvements , est précisément ce qui fait le caractère particulier de la musique espagnole dont les rhythmes sont gais jusqu'au burlesque, et les tons mélancoliques jusqu'à la douleur.
J'avais entendu vanter, comme tout le monde, les beautés de la langue castillane; depuis que j'écoute ceux qui la parlent, je me trouve un peu étonné de mon admiration sur ouï-dire.
Les Espagnols modernes se servent de leur langue comme des riches malaisés habitent leur palais, qu'ils abandonnent en grande partie pour se nicher dans un coin d'où ils ne sortent presque jamais. Cet idiome , jadis si riche, a des ressources à peu près inconnues à la plupart de ceux qui le parlent au-
jourd'hui. Ils ne se servent que d'un petit nombre de mots sans cesse ramenés dans la conversation. Ces mots deviennent des pivots autour desquels tournent les idées h moitié perdues sous des expressions banales : merveilleux refuge de la paresse d'esprit! GrAce à l'usage qu'on fait de ces mots parasites, les personnes les plus spirituelles sont souvent rabaissées au niveau des niais; cette espèce d'égalité-là n'est guère dans l'esprit du siècle. Ecoutez causer des femmes espagnoles , vous n'entendrez que ces paroles: Bueno .'... Muybueno! Muy huonito ; ce qui veut dire : Bon, joli, très-joli: ou h\en,soi enfadada: Je suis ennuyée, cela me déplaît.
Ce que je dis là s'applique à la manière de parler de tousles Espagnols; mais ce qui est particulier à la prononciation andalouse, c'est qu'elle est nazillarde ; de là des sons désagréables ajoutés aux sons gutturaux communs à tous les habitants de la Péninsule, cequi produit un effet ridicule, comme léchant des juifs dansles synagogues. Les femmes ont en général des voix dures ; elles parlent haut, etleur accent est singulièrement Apre. Ce défaut me paraît encore plus choquant dans le chant que dans le discours.
L'usage de chanter pendant la danse est d une haute antiquité ; on le regarde comme un reste des coutunips arabes, qui elles-mêmes lemon-
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tent aux premiers temps du monde. On ne peut oublier un instant, surtout dans l'Andalousie, combien il y a de sang africain mêlé à celui de ce peuple qui s'appelle catholique par excellence. Le génie oriental, modifié par une influence chrétienne, se reconnaît ici k chaque pas qu'on fait; on le retrouve dans l'architecture, dans la littérature, dans les arts, dans les traits du visage, dans les mœurs, dans les plaisirs qu'on prend en public , dans la vie domestique, dans le langage, dans les passions, dans l'histoire, dans les sciences, dans la gloire, dans les vertus, dans les vices, dans ce qui est acquis, dans ce qui est inné , enfin dans tout.
Le brigandage, si diliicile à détruire, si enraciné, surtout chez les Andaloux, est encore une passion naturelle aux races de sang arabe. Il faut convenir aussi que ce germe est savamment développé par les autorités administratives du pays. On vient de mettre à prix, dans les journaux, la tête d'un fa^ meux chef de bande, nommé José Maria : mais les gens bien instruits prétendent qu'en même temps cet homme, soi-disant traqué par la police, paye à cette même police plus de mille réaux par jour, pour s'assurer l'impunité de ses rapines. Quel joli trafic de part et d'autre ! ! Cette patente vendue par le brigapd de bureaux au brigand de grand
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chemin, est un des objets d'industrie les plus propres à liiiie bien apprécier l'état de la société dans ce pays-ci. Les agents inférieurs du gouvernement ne me semblent appliqués qu'à démoraliser la nation la plus noble de l'Europe. Malgré leurs succès et les progrès du mal, l'Espagne est peut-être encore aujourd'hui le pays où il se commet le moins de vols domestiques : l'abus de confiance répugne à la sincérité du caractère espagnol. On n'a presque jamais besoin de fermer sa porte dans une auberge, et, ce qui devrait consoler le voyageur attaqué sur la route, c'est que les gens qui le dévalisent ne sont que les héritiers dégénérés des chevaliers dont ils rappellent, sinon les vertus, au moins l'audace et l'adresse.
Jeneveuxpas vous laisser oublier la fête de M.Williams : le chant termméjOnajoué des farces; l'accent espagnol, âpre commejeviensde vous le dire, porte ordinairement sur l'avant-dernière syllabe des mots, mais on y ajoute assez souvent une intonation forte et rauque sur la dernière. Cette double accentuation donne à la langue un air un peu sauvage, mais elle lui prête une expression énergique et soutenue, parfaitement analogue au caractère des habitants du pays, et qui n'est nullement d(''pourvue de grâce ni de noblesse. Le talent mimique des geiLs du peu-
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pie m'a surpris. Je ne sais s'il est commun à Séville, mais je n'ai jamais vu un sang-froid, un sérieux, un naturel plus comique que celui des virtuoses qu'on avait réunis pour nous fêter. Quoique je commence à entendre et à parler l'espagnol, j'ai perdu beaucoup du sens des paroles; mais la pantomime suppléait h mon ignorance.
Un des principaux acteurs était un jeune homme qui contrefaisait le niais, ou plutôt le simple, l'innocent : il nous a joué une description delà cathédrale de Séville par un paysan qui arrive de son village. Cette scène a fait pâmer de rire toute la société : jeunes et vieux, nobles et roturiers, tous riaient au point d'interrompre le farceur.
Venait ensuite univrogne qui essaie d'allumerson cigare à une chandelle sans jamais pouvoir arriver à la flamme. Les lazzis de cet homme étaient comiques et m'ont rappelé plusieurs scènes du Figaro de Beaumarchais, dont j'admire le talent tous les jours davantage depuis que je suis en Espagne. Personne n'a peint ce pays mieux que lui, sans en excepter Lesage ; comme tous les hommes de son temps, il l'a vu à travers sa lunette philosophique; mais ce qu'il a vu , il l'a vu clairement et représenté avec une vigueur de coloris admirable. Je ne sais s'il est toujours vrai , mais comme il est toujours
créateur et qu'il vivifie sa pensée par la manière dont il l'exprime , il a l'air naturel, assez du moins pour arriver à l'effet qu'il veut produire.
A la fin de la scène de l'ivrogne est revenu le niais; celui-ci a joué le cheval , l'homme est monté sur la hôte et le discours entre le cavalier ivre et le cheval raisonneur a fait la joie de toute l'assemblée : c'est du Sancho moderne.
Ici l'aînée des miss a fait explosion, sa vertu révoltée, son bon goût offensé, ont crié vengeance: elle est sortie du salon avec un éclat de pruderie qui m'a paru souverainementridicule; je l'ai suivie, sous le prétexte de prendre intérêt à sa santé, mais réellement pour la faire enrager et pour continuer d'observer ses grimaces, que j'espérais voir devenir de plus en plus risibles et inconvenantes au nom du bon ton et de la décence blessés. Cette famille habite Cadix depuis six ans, ils savent la langue comme les gens du pays, et les usages et la plaisanterie un peu goguenarde des Espagnols doivent leur être familiers.
u Vous vous ennuyez du comique espagnol, dis-je à ce dragon de vertu, en l'abordant au fond d'une galerie solitaire où s'exhalait sa colère. Vous êtes impatiente de voir commencer la danse afin d'y prendre part ?» — « Moi , je serais bien lâchée
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de faire un pas avec ces gens-là: toute la ville me montrerait au doigt demain. » — « Pourtant vous avez mis votre habit de maja^ ce costume annonce des projets. )> — «11 est vrai, je veux danser pour amuser la société, mais quand tous ces intrus seront partis. Il n'y a que des femmes espagnoles qui puissent soujQfrir chez elles des gens de cette sorte et prendre part à leurs divertissements. »
J'étais au moment de répondre : Ces femmes , tout espagnoles qu'elles sont, respectent peut-être l'hospitalité mieux qu'une Anglaise ; elles ne blâmeraient pas devant un étranger la conduite d'une personne qui les aurait accueillies dans sa maison et traitées comme ses propres filles pendant six semaines. J'auiais voulu que la jolie prude entendît cette vérité dure ; mais je ne voulais pas la lui dire . je me bornai à lui apprendre qu'autrefois en France les plus grandes dames dansaient avec les gens de leur maison et avec les paysans. — « Elles ne feraient pas cela aujourd'hui.» — « Je le crois bien, il n'y a plus de grandes dames cheznous que les bourgeoises, et pour celles-ci la société des gens du peupleestsi peu nouvelle qu'elle lesennuie.»
Cette conversation fut interrompue par le maître de la maison, qui vint me chercher pour me faire entendre des seguidillas chantées par un des
liommes de Séville qui joue le mieux de lagiiilaro.
Ces petits airs m'ont plu beaucoup, quoiqu'ils aient les défauts que j'ai déjà relevés, et qui sont inhérents à la musique espagnole. Ils étaient chantés dans la perfection : tellement qu'ils m ont rappelle les boléro de madame Malihran, que nous avons si souvent entendus 'ensemble Fhiver dernier chez***. Quelques-uns des chants étaient interrompus par des discours parlés et débités avec tant d'action de volubilité, et sur des tons si variés, que la voix de ce seul homme produisait l'effet du murmure d'une foule entière. D'autres airs finissaient par des soupirs , des hélas, des ay... ay... ay...qui arrivaient après des paroles un peu lestes, et les sons seuls me paraissaient plus drôles que des idées exprimées par des mois !
Je pensais que la vertueuse demoiselle anglaise, qui de la chambre à côté entendait toutes ces chansons gaillardes, s'applaudissait en les écoutant d'avoir protesté d'avance contre l'indécence des plaisirs espagnols. Je pensais aussi qu'il était bien amusant et bien bizarre que cette fête, où j'apprenais à connaître des mœurs si étrangères à celles de l'Angleterre, me fût donnée précisément par le consul de la Grande-Bretagne , en présence d'une famille moitié anglaise , moitié espagnole. Assurément il n'y a pas deux villes -.m
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monde plus difierentes que Londres et Séville , on dirait qu'elles appartiennent à deux planètes , et, par une bonne fortune bien appréciée d'un voyageur tel que moi , ces cités si diverses étaient toutes deux représentées en même temps devant moi dans le salon du bon et estimable M. Williams. Les dames du pays, dont l'imagination n'était apparemment pas si féconde en scrupules que celle de l'étrangère , riaient simplement de ce qu'elles pouvaient entendre, et se taisaient tout aussi simplement sur ce qu'elles devaient ignorer. Enfin le bal commença. Il s'ouvrit par une danse à huit, appelée seguidilla : c'était la pantomime des airs dont on nous avait déjà chanté les paroles. Bientôt la maison , le jardin , la rue, retentirent àxxfronfron des guitares , espèce de frémissement mesuré que les Espagnols seuls savent produire; à ces sons nationaux se mêlait le froissement des castagnettes de ces cresselles joyeuses chargées d'exciter au plaisir les gais Andaloux : ajoutez à tous ces bruits le retentissement des longues jérémiades chantées par les voix qui accompagnent toujours les danses espagnoles , et vous aurez l'idée d'un divertissement vraiment populaire et tout nouveau pour un Européen du Nord. Une rage de danse s'empara soudain de la société en-