A MADAME LA COMTESSE MERLIN
Cadix, 27 mai i83i.
L'intérêt que peut inspirer Cadix au voyageur parti du Nord, et venu jusque-là pour voir l'Espagne , est tout négatif : on s'étonne ; mais c'est de ne trouver rien de nouveau. Un bras de mer de deux lieues, que vous venez de franchir, a suffi pour vous ramener dans les pays que vous connaissez , et dont vous croyiez être bien loin : c'est comme une épreuve de franc - maçonnerie. Il vous aurait fallu quelques mois de voyage pour passer graduellement de France en Afrique ; et maintenant, par une traversée d'une Jieue, vous rentrez en France. Cadix ressemble à tout, hors à l'Andalousie.
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L'or et l'argent étaient si abondants autrefois à Cadix, qu'on ne les comptait pas; on pesait les sacs et les lingots. Il y avait, et il y a encore, des maisons dont les caves sont comblées de sacs de doublons d'Espagne , et ces richesses restent enfouies au fond des souterrains qui les contiennent.
Un jour le roi actuel , dans le voyage qu'il fît à Cadix, a visité l'une des plus magnifiques habitations de la ville; elle appartient à un marchand d'or. Rien de plus curieux que ce palais pour le luxe de Fameublement et des décorations. Après avoir examiné en détail tout ce qu'on lui montrait, le roi dit au propriétaire : Vous ne m'avez pas l'ait voir la salle de l'or. — Le maître , au lieu de répondre , se mit en devoir de conduire sa majesté dans une chambre voûtée : cette salle était meublée de millions bien étiquetés , tous renfermés dans des sacs et rangés sur des tablettes. Rien de pareil ne peut se trouver ailleurs. A l'aspect de celte bibliothèque d'un genre nouveau , le roi fut si charmé , qu'il ne voulut pas sortir sans avoir emprunté un volume au possesseur du trésor.
Le sac , enlevé par le royal voyageur, valait six cent mille francs. Le pauvre Cré»us crut son or perdu; maison le lui rendit scrupuleusement la
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même année, avec des offres avantageuses qui furent poliment éludées.
Les Espagnols s'accordent à dire que leur roi n'est pas précisément méchant , mais qu'il est entouré de gens qui ne veulent ni son bien ni celui du pays ; ce qui ne veut pas dire qu'ils ne se soucient pas de son argent.
Ce prince causait familièrement avec deux de ses ministres : il parlait de l'état politique de l'Espagne , et comparait ce pays à une cruche de bière dont il était le bouchon. L'image n'est ni noble ni poétique: je ne connais pas assez l'Espagne pour savoir si la comparaison est juste.
Cadix était jadis rempli de porteurs d'or en sacs. Ces hommes affluaient \h de toutes les parties de la province ; ils s'employaient pendant deux ans à brouetter des charges d'or d'un quartier de la ville à l'autre; c'était la seule denrée qu'on vît en circulation dans les rues. Les portefaix, auxquels on confiait le soin de voiturer ainsi cette précieuse marchandise , devaient être des hommes de confiance, on les payait selon leur mérite ; au bout de deux années ils avaient gagné assez d'argent pour se retirer et vivre sans rien faire, eux et leur famille. Dormir et fumer leur cigare, tel était le but de ces deux ans de travail et de probité; mais
aussi c'est le suprême bonheur pour un Antluloux. Pourtant ils ne s'en contentent pas toujours , quelques-uns de ces porteurs d'or acquièrent d'immenses richesses. Un des négociants les plus opulents et les plus solides aujourd'hui de Cadix et du monde a commencé sa fortune en portant ainsi de rue en rue la fortune des autres. Ce sont des portefaix d'une espèce particulière; mais leur race se perd tous les jours, parce que chaque année il débarque moins d'or à Cadix.
L'hospice de Cadix est un des plus beaux établissements de charité de l'Europe. Mille personnes, tant enfants que vieillards , y sont constamment entretenues, instruites, soignées aux frais des âmes bienfaisantes de la ville , et sous la surveillance d'une commission composée des hommes les plus recommandables par leurs lumières et leur désintéressement. Tout enfant sorti de cette maison sait un métier qui sullit à son existence; on reçoit en nombre égal les hommes et les femmes; les garçons et les filles sont élevés séparément.
En visitant les salles, ou pour mieux dire les galeries, où sont logées les vieilles femmes, j'en ai remarqué une qui , malgré son âge, me surprit par sa beauté. On me dit que c'était la veuve d'un oificier français , mais qu'elle était née Espagnole.
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L'homme qui nous accompagnait dans cette visite l'avait beaucoup connue autrefois, il ignorait qu'elle fût là : leur rencontre donùa lieu à une scène digne de la Sainte-Perrine de M. Valéry. La reconnaissance fut dramatique, elle servit à mettre dans tout son jour le caractère féminin.
Un jeune homme qui faisait partie de notre société , et qui était un peu étourdi , pour ne rien dire de plus , frappé du comique de la scène, sépare un instant les deux vieux amants, s'approche de la femme et lui demande brusquement son âge.
Celle-ci répond , en minaudant , qu'elle a cinquante ou soixante ans (ce ou m'a paru plaisant); le fait est qu'elle en a plus de quatre-vingts. Sa coquetterie d'hôpital nous divertit beaucoup.
Cette jolie vieille a encore les cheveux complètement bruns, de petits traits réguliers , des sourcils d'un beau noir et parfaitement arqués. Elle a de l'embonpoint, sa main et son bras sont parfaits ; elle conserve la grâce espagnole. Nous restâmes longtemps près d'elle à jouir du plaisir que nous lui causions en la regardant. Elle a été la plus belle femme de Cadix, et l'une des plus légères. Son mari , longtemps avant de mourir, l'avait abandonnée pour de bonnes raisons, disent les méchants de ce temps-là , si toutefois il en reste. Et c'est cette