‹ L'Espagne sous Ferdinand VIIChapitre 11 sur 79 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

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séparation qui l'a conduite où nous l'avons trouvée. Elle n'est point malheureuse , elle a l'humeur la plus enjouée, elle ne regrette rien , et ne se plaint même pas des outrages du temps.

Nous avons fait une visite moins gaie dans l'enceinte réservée aux fous. Ces malheureux , exposés à la risée de tout ce qui se trouvait là, m'inspiraient une pitié révoltante. Jeplaignaisla nature humaine dans son imbécillité; mais surtout je m'indignais contre les gens appelés raisonnables. Que m'importe qu'un homme ait son bon sens , s'il l'emploie à rendre plus humiliant le sort de ceux qui ont perdu le leur? Tout dégradés qu'ils sont, ces hommes sont toujours ses semblables : ne peut-il pas devenir comme eux demain ? Dans cet hôpital barbare , les fous furieux , les frénétiques enchaînés, ne sont pas plus que les autres à l'abri des visites et des attaques des indiscrets.

Un ouvrier, qui travaille en ce moment à l'hospice , nous suivait , et se mit à contrarier un des fous enchaînés devant lesquels nous passions. Ce malheureux devint tellement furibond , que pendant tout le reste de notre visite nous fûmes poursuivis des imprécations qu'il proférait dans toutes les langues contre l'ouvrier. C'est un cordonnier guéri deux fois de la folie, où il est retombé pour

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la troisième et probablement pour la dernière. Il sait l'anglais et le français, ce qui lui donne la facilité de multiplier et de varier ses injures. Le torrent ne ralentit son cours que lorsque je revins près de la loge de cet enragé, et que je lui donnai raison sur tous les points , en lui confirmant mon approbation dans toutes les langues qu'il estropiait. Je voudrais que chaque étranger éprouvât le même dégoût que moi , et publiât son indignation en voyant l'hôpital des fous à Cadix ; peut-être qu'à la fin on améliorerait le sort de ces malheureux , qu'on ne les exposerait plus aux railleries des curieux, et surtout qu'on séparerait de la société des fous incurables, ceux dont le mal s'aggrave par le décousu d'une conversation d'insensés toujours en colère, tandis qu'ils pourraient être guéris par la douceur et la raison .

Hors cette partie de l'hospice, l'établissement fait honneur à l'humanité et à l'intelligence des habitants de Cadix.

J'ai été frappé du manque de patriotisme qui règne parmi les fous espagnols; c'est comme si leur aliénation mentale était un reproche à l'ordre de choses établi dans leur pays. Tous ces fous étaient des Espagnols, et tous, sans exception, injuriaient leurs compatriotes, «Défiez-vous des Espagnols,

Jes Espagnols sont méchants», nous criait-on du fond de ces cages grillées. Il me semble qu'en France les mêmes fous auraient dit :« Défiez-vous des hommes, les hommes sont méchants » .

Plusieurs fois déjà j'ai eu l'occasion de m'étonner de l'amertume avec laquelle les hommes de ce paysci parlent les uns des autres : rien ne prouve mieux à quel point il y a peu d'esprit public en Espagne. Quand le danger ne réunit pas les Espagnols , le soupçon et la haine les isolent , et trop souvent ces passions l'emportent même sur l'intérêt.

Avant de quitter la cour des fous , je veux vous esquisser un tableau dont le sujet m'a vivement intéressé. Un jeune homme, un fou, me parut plus pâle et plus effrayant que les autres , quoique sa folie fût calme : son état était très-alarmant , à ce qu'on me dit. Sa folie consistait à se priver de nourriture; rien n'était si difficile que de le décider à prendre quelques aliments , et le médecin craignait qu'un jour il ne se laissât mourir de faim. Au moment où je m'approchai de lui il mangeait, non sans une répugnance marquée , la nourriture qu'une vieille l'cmme, pauvrement vêtue , lui portait à la Louche avec une adresse, une patience, et des éclairs de tendresse qui me paraissaient admira-

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blés; c'était le génie de la compassion soulageant la misère. J'enviais respectueusement cette puissance de charité.

« Où trouvez-vous des garde-malades si intelligentes ?» dis-jeau gardien. — «Celle-ci est sa mère » ,

me répondit cet homme en s'essuyant les yeux

11 pleurait le gardien pleurait ! vous ne vous

étonnerez pas si au même instant les larmes me gagnèrent. L'homme continua : « Ce malheureux jeune homme qu'on trouve encore si beau, malgré sa maigreur et sa misère , était apprenti de marine ; il s'attira la haine de ses camarades par une dénonciation à laquelle il crut sa conscience intéressée. Les mauvais traitements qu'ils lui firent subir dans leur ressentiment finirent par le rendre fou. Connaissant le danger qu'il court , sa vieille mère que voilà et qui n'a d'autre intérêt au monde que lui, passe ses journées à l'hôpital , dans l'unique espoir de lui faire avaler quelque chose à force de soins et d'amour. Elle se flatte par ce moyen de lui rendre la raison; telle est l'unique occupation de sa vie. Jusqu'ici elle seule a pu le décider à manger; si elle mourait, il mourrait, non de chagrin, mais d'inanition. Elle ne le guérira peut-être pas, mais elle adoucit la douleur du malheureux pendant ses moments lucides, qui sont fréquents et

assez longs. Ces intervalles de raison font le tourment de tous les aliénés. »

Ce trait de piété maternelle m'a ému jusqu'au fond du cœur ; pourtant, qu'est-ce qu'il m'apprend? Quel est le fils qui ne sait pas ce que peut la charité mêlée à la tendresse dans le cœur d'une femme, et encore d'une femme du Midi, rendue patiente à force de passion : cette passion-là du moins est sublime, car elle est désintéressée. Et qu'on dise encore que les humains n'ont d'autre principe d'action que l'égoïsme I

Mais se ligure-t-on ce que deviendra ce malheureux enfant, quand sa mère mourra? peut-être sera-t-il inoins malheureux qu'elle ne le serait si elle venait à le perdre. La folie émousse la douleur de l'àme comme le coton bouche les oreilles : elle amortit les traits de la pensée.

J'ai bien songé à vous auprès de cesdeux pei sonnes assises sur la paille d'un cachot obscur , vous auriez senti comme moi combien la dignité morale peui relever l'hoinnie tombé dans le dernier degré de la misère. Quelle distance il y a entre ces deux êtres qui souffrent, qui s'entendent, qui se consolent par l'àme , et les fous grossiers qui languissent dans une dégradation toute physique. Le (ils et la mère s'embrassant , s'entendant malgré tout ce qui

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peut désunir deux cœurs en ce monde, me consolaient un peu du spectacle effrayant que me donnait la foule des insensés vulgaires dont nous étions environnés. Il faut avoir senti la distinction morale qui survit à tout dans ces deux personnes, et qui en fait un groupe à part de tout le reste, pour comprendre jusqu'à quel degré de pathétique les afï'ections du sang peuvent être portées par le malheur. On apprend , devant un tel spectacle , qu'il y a des liens plus forts quele pouvoir de la société, et même que l'intelligence de l'individu : la physionomie de cette mère, folle de dévouement, est peut-être ce que j'ai vu de plus touchant en ma vie. Cet ennoblissement de la douleur, cette puissance de consolation qui survit à tout dans le cœur d'une femme , est poétique , et de la poésie la plus élevée. Je n'oublierai jamais le tableau que je viens de vous esquisser, et que j'ai vu vivant devant mes yeux ce matin. Les natures du Midi ont quelque chose de si passionnément douloureux , ces peuples sont si tendres, si abandonnés, si isolés, si souffrants quand ils souffrent, qu'ils ne peuvent être compris et plaints que par des âmes douées d'une mobilité analogue k la leur. Murillo aurait pu peindre ce que j'essaie de vous raconter ; mais après lui personne. Tâchez, néanmoins, d'inspirer quelque peintre

pour ce sujet. Il faudrait que le fils u'eût aucune gloire , et qu'il ne fût recommandé au spectateur que par l'amour de sa mère. Il ne faudrait pas non plus que la vieille mère fût une mendiante ; le sacrifice est plus grand si elle a de quoi vivre. Vous qui sentez si profondément , et qui avez le don de faire partager aux autres ce que vous éprouvez , prenez mon tableau sous votre protection, et faitesle exécuter par un artiste qui le comprendra comme vous, si vous en trouvez.

Avant de quitter l'enceinte de cet immense hospice, nous avons encore visité la cour dite des ménages ; c'est une réunion de petits bâtiments , où on loge vingt-six vieux ménages; le mari et la femme habitent ensemble comme s'ils étaient dans leur propre maison. On assigne à chaque ménage une petite portion de jardin ; les cases sont propres et soignées. Chacune des habitations qui composent cette chartreuse philanthropique est entourée d'une petite cour où règne la paix : ces logements donnent l'idée du bonheur. Il ne fallait rien moins qu'un tel spectacle pour nous reposer de celui qui nous avait indignés dans la cour des fous. J'insiste sur ces détails , afin de vous prouver que les pays qui passent pour arriérés ne sont pas ceux où la charité est la moins ingénieuse.

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Quand on est venu à Cadix, il faut monter sur la tour des signaux. De là on domine la ville , la mer, et une étendue de côtes immenses. D'un côté, à dix lieues de distance , vous apercevez le cap de Trafalgar, trop fameux dans l'histoire de nos désastres maritimes : plus près l'œil s'arrête sur l'île de Léon, foyer de toutes les révolutions qui ont éclaté depuis quelques années en Espagne. Vous planez en même temps sur le port et sur la baie de Cadix, couverts de vaisseaux et de barques ; vous découvrez aussi le port Sainte- Marie, la plaine de Xérès, et la chaîne de montagnes de Grenade, appelée la Sierra Nevada; enfin, vers le nord, l'Océan vous apparaît dans toute sa grandeur , et vous distinguez entre l'air et l'eau la longue suite des côtes de l'Andalousie, qui ressemblent à des nuages un peu moins mobiles que ceux du ciel : parmi ces nuages, on distingue un point noir ou blanc, selon les heures du jour ou l'état du ciel : ce point est la ville de Rota. L'œil s'arrête ensuite sur tous les toits de Cadix, qui forment une série de terrasses, et sur les forts qui défendent la ville, sur les écueils qui sont des forts naturels; enfin il suit les contours singuliers de la presqu'île sur laquelle est bâti Cadix. Cette péninsule n'est qu'un banc de sable effrayant, tant il s élève peu au-dessus du niveau de l'Océan.

On se rappelle la terreur qui se répandit dans Cadix lors de l'inondation produite sur les côtes d'Espagne, par le fameux tremblement de terre de Lisbonne, et Ton cherche de loin sur la plage le lieu où fut englouti le petit-fils de Racine. Le souvenir de ce désastre augmente l'effet moral du tableau. Quant à l'effet sensible, il est si vif qu'on ne saurait le décrire.

L'éclat du ciel a\eugle les jeux les moins délicats et donne à la nature une majesté que je ne lui ai vue qu'ici. La pureté, la transparence de l'atmosphère surpassent tout ce que j'ai admiré dans ce genre en Italie : l'air est du cristal de roche, l'eau du lapis lazzuli, et les rayons du soleil sont une pluie de feu, d'or et de diamants. Nos organes du Nord ne sont pas faits pour résister à tant de magnificence. Cette terre réalise ce qu'on nous annonce de la gloire du ciel; ici la créature est foudroyée, anéantie par le spectacle de la création, qui, plus qu'ailleurs , reste empreinte des vertus du Créateur. Sous un tel climat, l'année n'est qu'une suite de jours de fête. Où trouver des sites si majestueux et si doux à la fois? Ce n'est pas dans les contrées du NordjOÙ les pompes de la nature sont toujours tristes et terribles : ici elles sont aussi sublime-M, mnis plus magniliques; ou est ému , frappé ,

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sans être désolé comme en Ecosse. C'est ici qu'il faut vivre quand on se sent assez de force pour résister à l'ivresse d'une admiration continue; mais il en faut beaucoup; cette fièvre de l'âme consumerait en peu de temps une organisation débile. Moi je vais voyager dans les pays du Midi, comme les gens du Nord boivent des liqueurs fortes; au bout d'un été passé sous le climat de l'Afrique, je suis mort; mais j'ai vécu six mois, et le souvenir de cette vie surnaturelle suffit pour traîner ailleurs avec plaisir ce qui me reste d'existence. On se dit : Je ne vois ni ne sens; mais j'ai vu et j'ai senti; c'est assez pour savoir que j'ai une âme.La vue delà naturede l'Orient m'a donné la conscience de cette force par laquelle on vit.

L'Andalousie est à l'occident de l'Europe; mais ce pays est l'Orient , si l'on en juge par le ciel et par les habitants.

On m'a fait voir de loin le fort Sainte-Catherine, où sont enfermés en ce moment des suspects politiques ; entre autres les consuls de Danemarck et de Hollande. Le premier a été arrêté à cause d'une correspondance qu'il entretenait avec une dame de Madrid, compromise et emprisonnée lors de l'assassinat du gouverneur de Cadix. On a saisi tout ce qu'il avait de papiers, et l'on n'est pas sans crainte

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pour lui, tant on redoute la peur que lont ces prisonniers à la nouvelle inquisition, qui s'appelle aujourd'hui la police. Ce pouvoir est si peu sûr de sa force, que celle qu'il a devient terrible.

Le consul de Hollande est presque un Espagnol, puisqu'il s'est marié ici. La famille de sa femme a marqué dans le pays à plusieurs reprises lors des troubles et des révolutions qui ont éclaté depuis les dernières années. C'en est assez pour le rendre à jamais suspect. Tous les jours Cadix est attristé par le récit de quelque bannissement inattendu , ou même d'arrestations nouvelles, qui tombent,soit sur des indigènes, soit sur des étrangers. C'est un choléra politique; en se réveillant, on envoie savoir combien on a d'amis emprisonnés depuis la veille. La ville de Cadix vient d'envoyer une députation à Madrid, pour faire quelques remontrances contre l'application d'un système qui ne peut manquer d'achever la ruine du pays. On espère que le résultat de cette mission sera de faire chano;er en une surveillance raisonnable l'espionnage et le système de délation subalterne qui désolent cette ville en ouvrant la porte à tous les genres d'injustice et de corruption.

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