TOME Ml
pieds étaient nus : ce costume, porté par une femme jeune et belle, est extrêmement noble. Celle-ci a des traits antiques, et sa beauté orientale, relevée par une pâleur de circonstance , était vraiment frappante. Dans ce pays, les femmes maures et juives se peignent en noir le tour des yeux, ce qui donne k leur regard une expression passionnée et complète leur ressemblance avec les madones grecques.
Dans toutes les parties du monde où ma curiosité m'a poussé, j'ai vu que plus les peuples sont barbares , et plus ils tiennent au luxe de l'habillement, aux recherches de la toilette.
La petite chambre où nous nous trouvions était encombrée de monde ; on avait fait venir des musiciens maures. L'un de ces virtuoses jouait du luth avec plus de dextérité que d'agrément; l'autre raclait deux cordes fixées sur un petit instrument de peau et de bois grossièrement travaillé ; d'après sa forme il peut passer pour une caricature du violon. Le son tient de celui de la basse, mais ce n'est quune bien imparfaite imitation. Les Sa rrazins, qui autrefois passaient pour maîtres dans l'art de travailler le bois, l'ivoire et les métaux employés dans la fabrication des armes , ne paraissent pas avoir dirig»'- leur industrie vers le perfection-
sous FERDINAND VII. 323
nement des instruments de musique. Sur ce point ils en sont à Tenfance de l'art. Un troisième musicien tapait en mesure sur une espèce de tambour de basque dégénéré. Cet orchestre accompagnait un chant digne des instruments : pourtant, dans ces airs barbares , ou plutôt dans ce peu de notes aux tons sauvages et durs, on retrouvait encore le type de la musique espagnole. Au reste , ces chants dépaysés étaient tellement dépourvus de rhythme et de mélodie , que je n'ai jamais su quand les musiciens finissaient d'accorder les instruments pour commencer l'air. Ceci vous donne l'idée de la nature de cette musique décousue et dépourvue de rhythme et de chant.
Je la trouvai si barbare, qu'elle m'inspira un sentiment singulier : c'était la peur des hommes qui l'exécutaient et de ceux qui pouvaient se plaire à l'écouter : des sons si sauvages écoutés par plaisir pendant toute une nuit, me faisaient mesurer, plus que tout le reste , la distance qui sépare l'empire de Maroc du monde civilisé.
Au milieu de ce tintamare, le mari parut et s'alla placer près de sa femme , sur l'estrade réservée pour le nouveau couj)le. Là il se mit k trôner assis et les jambes croisées , selon l'usage oriental.
La musique était entremêlée de danses très-sin-
gullèros. Les liommes ne dansent jamais; les femmes croient danser, mais ce qu'elles font ne peut s'appeler une véritable danse.
La première règle de leur art est de ne jamais s'enlever de terre et de ne point bouger de place. Elles tournent continuellement sur elles-mêmes comme un toton , avec un schall qu'elles tiennent dans les mains. Ces évolutions doivent s'exécuter sans remuer les pieds, et avec des mouvements si lents qu'ils deviennent presque imperceptibles. Au bout de quelque temps, les airs dégénèrent de plus en plus en récitatifs monotones et languissants , et la femme ne danse plus que des hanches et des épaules, si toutefois l'on veut absolument nommer danse un pareil exercice. 11 me rappelle la marche de ces poupées du Palais, qu'on appelait autrefois des charmantes catins. Elle est encore plus ridicule qu'indécente; cependant, exécutée par une jeune et belle personne , c'est encore assez scandaleux.
Je ne sais si j'ai le tort d'être trop préoccupé du rapport qu'il y a entre l'Afrique et l'Espagne; mais en voyant exécuter ici la danse arabe, car les juifs imitent dans cet art les indigènes, je n'ai pu m'empêcher de reconnaître encore le type des pantomimes rhythmiques, des boléros, des cachu-
sous FERDliSAiND VU. Mo
cha , des lole, que j'ai vu dansés par les Gitanas et les Gitanos de Séville. Les Gitanos sont ainsi que les juifs un peuple d'origine orientale; mais ils ont perfectionné sur la terre d'Europe l'art apporté de leur pays, en lui conservant toutefois son caractère primitif.
J'ai souvent entendu des Espagnols reprocher aux voyageurs anglais la manie d'attribuer aux Arabes une trop grande part dans la civilisation de la Péninsule. L'orgueil castillan nie jusqu'à l'origine mauresque des combats de taureaux, par la raison qu'aujourd'hui les Maures d'Afrique ne connaissent pas ce divertissement. Néanmoins, pour soutenir la prétention espagnole touchant le spectacle national, il faut réfuter les poètes des quinzième et seizième siècles. Les romanceros moriscos sont pleins de descriptions et de récits de combats , et les allusions à ce genre de fête et d'exercice reviennent de page en page dans leurs poèmes.
Reste à disputer tant qu'on voudra pour savoir si l'usage de ces luttes a été pris par les indigènes aux. Maures, ou par les Maures aux Espagnols; mais la solution de cette difficulté de critique historique n'offre pas un grand intérêt.
La chevalerie du moyen âge n'était pas plus que
3i>G L'ESPAGAE
les luttes du cirque, une invention des Maures; elle devint pourtant chez eux plus i)rillante , plus romantique que partout ailleurs. C'est comme les sujets poétiques : la même donn«'e peut servir à produire des œuvres très-tli verses, selon la nature des esprits qui l'emploient. A bien dire, il ny a point de sujets, il n'y a (jue des écrivains.
Le grand drame de l'histoir.' lui même prend un caractère difïérent chez chacune des nations parmi lesquelles il se joue; pourtant nul peuple ne peut se soustraire entièrement aux inllueuces générales qui transforment Icgenrchumain. Mais chaque société s'applique d'ujie manière propre sa parttle la vie que Dieu souille à la lois sur toutes les nalions. Il en est de la lumière de l'esprit comme de celle du soleil, qui, bien que toujoursla même, produit les diverses saisons de la terre; on ne voit pas fleurir les mêmes plantes sous des climats éloignés , ni les idées générales se manifester de la même manière chez toutes les nations du globe. Ces dissemblances ont nue cause et un but : la séparation des peiqîles ne tlure sur la terie que pour y laisser subsister des prismes, où se diversitient à l'infini les rayons de l'esprit saint. Les conquêtes de cette irrésistible et inévitable lumière sont la Iritalité chrétienne , et cette latalité n'est que l'inexo-
sous FERDINAND vil. 327
rable puissance de la vérité : vérité, voilà le nom qu'il faut donner à la divinité qui gouverne les hommes et les gouvernera toujours, d'autant plus despotiquement, qu'elle sera moins mêlée d'alliage; l'esprit divin conduit l'homme par la vérité , comme le soleil guide la terre par la lumière. La vérité dans la pensée a pour conséquence la nécessité dans l'action ; mais ce qui me paraît merveilleux, c'est que cette nécessité, partout la même, n'ait jamais produit l'uniformité; c'est là que m'apparaît un créateur suprême.
Je vois dans la liberté d'application une preuve irrécusable de l'existence de Dieu. S'il n'y avait rien au-dessus du genre humain , tout serait égal parmi nous; car l'homme, même le plus supérieur, n'est qu'un niveleur, témoin Napoléon!.. La raison seule ne comprendra jamais le problème de l'inégalité; il ne se résout qu'en Dieu. La possibilité de l'équilibre entre les êtres inégaux est peut-être dans notre nature immortelle; mais, tant que nous tenons à l'astre où nous vivons , cette possibilité ne peut ni se prouver ni se réaliser; de là vient l'inquiétude qui nous pousse incessamment vers un être parfait, roi d'un monde infini. Le besoin d'une religion est l'aveu de notre impertéction ; Dieu est le seul des êtres intelligents qui
n'ait pas de relit^ioii; plus un esprit s'approche de ce foyer de toutes les perfections, moins les initiations qu'il doit subir sont pénibles , plus sa religion se confond avec sa vie.
Au moyen âge la nature humaine, plus rude, avait besoin d'une religion plus incompréhensible, plus dure, et d'une vie plus aventureuse. Ce qui agitait alors les âmes, c'était l'amour et la gloire, deux amours : celui du ciel et celui de la terre. Une seule gloire : la guerre !!! toujours la guerre et la conquête : ou leur image : les tournois, les exercices du corps, la chasse, la coinse aux taureaux selon l'expression espagnole.
Ce dernier divertissement était particulier k l'Espagne , on peut j^resque dire aux Maures d'Espagne, car ces hommes, qui aimaient l'éclat et la pompe, changèrent un exercice militaire en une solennité nationale, où se déploya toute leur magnificence, toute leur courtoisie ; cette fleur d'élégance les rendit célèbres au moins autant que leur bravoure.
Remarquons en passant que les peuples s'illustrent par l'aptitude au plaisir aussi bien que par la valeur; combien d'hommes ont trouvé une renommée immortelle dans le choix , dans l'élégance de leurs divertissemcnls, dans le goût délicat qui
sous FERDlNAiND VU. 329
leur faisait appeler les arts au secours de leurs passions; caries passions sont au fond de tout en ce monde.... Si l'on n'acquérait le nom de grand que par l'accomplissement des devoirs pénibles ou par la pratique des vertus difficiles, je ne me consolerais pas d'être homme. Heureusement qu'on peut bien mériter de ses semblables pour savoir ennoblir son plaisir et le leur, aussi bien que pour le sacrifier à des idées austères!'. Si la puissance du renoncement excite l'admiration de la postérité , le noble usage des biens nous attire les éloges de nos contemporains. Les joies de l'existence tiennent autant de place dans l'estime du genre humain que ses charges. L'homme vit de sensations et de sentiments plus que de réflexions : et voilà ce qui fait durer le monde. Si les spiritualistes absolus ne trouvaient plus d'adversaires, notre planète finirait.
Mais vous aimeriez mieux Tanger que ma philosophie, n'est-ce pas ? Depuis que je voyage et que j'écris, je me romps la tête pour trouver des excuses à mes disgressions ; et je n'en ai jamais de satisfaisantes : revenons donc tout bonnement à Tanger.
Cette ville est un point important pour la diplomatie commerciale de l'Afrique; c'est le lieu où toutes les puissances de l'Europe envoient des consuls généraux , espèce d'ambassadeurs métis,
qui en général unissent un air d'importance mercantile h la gravité de l'homme d'état : luxe de dignité tout à fait superflu dans leur position ; ces représentants des nations civilisées sont souvent la ressource et quelquefois le fléau des voyageurs en Afrique. Tous ceux que j'ai rencontrés à Tanger m'ont paru d'une grande politesse, ils joignent à cette qualité une discrétion plus rare, ils font aux étrangers les honneurs du pays qu'ils habitent ,^ans gêner la liberté du voyageur. Il y a des politesses tyranniques qui font des victimes et conséquemment des ingrats; je n'ai rien éprouvé de semblable à Tanger , où j'ai d'autant plus joui de l'hospitalité modérée qui m'était accordée, que pendant les deux semaines que je venais de passer à Gibraltar , j'avais été constamment la proie d'une obligeance despotique et fort peu judicieuse.
Le plus grand plaisir des consuls établis à Tanger et de leurs familles est la culture des jardins. Presque tous ces agents en ont un aux environs de la ville; ils y vont chercher de la fraîcheur et surtout une occupation intéressante. La manière de vivre de ces familles qui se rencontrent là, en arrivant de tous les pays du monde , est plus amusante pour le voyageur que pour ces hommes fixés ensemble sur un point de l'Ali ique. J'ai cru voir dans la
sous FERDINAND VII. 331
société européenne de Tanger un magasin rempli de marchandises des pays civilisés ; il semble que la société envoie à la barbarie les échantillons de ses produits; ces cercles, composés de jeunes personnes qui dessinent, jouent du piano et marchent leurs danses, déjeunes gens qui lisent les journaux et les revues , de parents qui font la même chose que leurs enfants, me paroissent destinés à donner au désert le spectacle des plaisirs ou plutôt des ennuis de la vie chez les nations policées.
M. de Laporte a mis un empressement fort gracieux à me laire passer en revue cette société, qui ressemble à uzie mosaïque composée de pierres de diverses parties de la terre, et ma partialité en faveur du Midi ne s'est pas démentie en cette occasion; toute personnalité à part, car d y a des gens aimables partout, je trouve toujours les manières des peuples de FEurope méridionale plus faciles, plus agréables, plus naturelles, plus sociables, plus polies, que celles des hommes du Nord. Peut-être faudrait-il faire une exception en faveur de la Russie et de sa sœur la Pologne; mais je connais trop peu les races slaves pour les comprendre dans mon jugement. Ce que je sais, c'est que les grimaces de la vanité ne résistent pas au jour pur
332 LESPAGiNE SULS 1 EliUliXAiND \ll.
des pays éclairés par un beau soleil. L'allectation fuit la clarté du ciel , et les ridicules de la société -semblent s'accroître en proportion de la lourdeur de l'air et de l'épaisseur de la brume qu'on respire.
Mais quelle longue lettre! Adieu; que ne
puis-je vous dire à demain?
Quand je reporte mon esprit vers vous, je doute de ma préférence pour les hommes du Midi, car je m'aperçois que vous et le petit nombre de Français qui vous ressemblent, vous êtes des arguments vivants contre mon système. Il fait bien du brouillard, et l'on a bien froid sur les bords de la Seine où vous vivez. A la vérité Paris marque la limite entre le nord et le sud, et participe quelquefois aux avantages des deux zones. C'est surtout en pensant à vous que je m'enorgueillis de cette prérogative de notre pays.
LETTRE XLVI
SOMMAIRE
Le marché de Tanger. — Chameaux africains. — Scènes bibliques.
— L'esprit conservateur est plus pittoresque que l'esprit d'innovation.— Impossibilité de persuader aux Barbaresques qu'on voyage en Afrique sans but politique. — Mauvais service que me rend M. Boyd. — Inutilité des efforts de cet intrigant. — Le consul d'Espagne expédie un courrier à Grenade pour hâler sans doute la mort du prisonnier dont Boyd demande la vie à Maroc. — Joli effet que produit sur l'eau la barque qui porte ce message de mort. — Description des rues de Tanger. — Bonheur des Arabes. — L'empire de Maroc est le paradis des jaloux et des avares. — Jardins des consuls. — Peinture du site de Tanger. — Aspect de la ville. — Sa population. — Doute sur les chiffres dans un pays où la statistique n'existe pas. — Tanger vu de la campagne. — Femmes arabes.
— Promenade à chevaL — Le coursier arabe obligé. — Yisite au vieux Tanger. — Merveilleuse antiquité de cette ville. — Ce qu'il en reste est romain ou portugais. — Doute univeisel. — La tâche de l'inventeur est plus facile que celle de l'historien.
— Trois Empereurs en ce moment dans l'empire de Maroc. — Tranquillité de Tanger au milieu de cette confusion politique.
— Caractère de la campagne aux environs. — Comparaison de cette solitude africaine avec les côtes des pays populeux de l'Europe. — Quelle est la diflerence de l'homme esclave au citoyen libre. — Compensations aux malheurs des nations. — Egalité réelle sous l'apparence d'une inégalité choquante. — La liberté
334 SOMMAIRE
.^ use les peuples. — Ceux de la cote «le liaibaiie ont été rajeunis par l'esclavage. — Ils aspirent à profiter de l'alTranchisseraent que leur apportent les Français. — Effet de la conquête d'Alger. — Le nom français en Afri(iue. — Satisfaction d'amour propre. — Gloire littéraire de la France. — Complainte de Chactas et d'Atala , chantée par tous les marins du détroit de Gibraltar. — Ce que dut éprouver le chantre des Martyrs lorsqu'il passa ignoré par ce pays à son retour d'Orient. — L'air espagnol noté. — Paroles espagnoles. — Traduction littérale de la complainte.
•'e*9««»b«e««««499êeee«s««04<iAAe9«*«9^ee9s«e9e««i»s9e«ee«e*e«««sQ«!e9
A MADAME REGAMIER.
Tanger, i5juini83i.
J'ai vu hier le marché de Tanger. Il vient là des caravanes de chameaux qui font dix journées de route pour y arriver. Ces animaux sont d'une espèce plus petite que ceux qu'on nous montre en France. Quand on les aperçoit couchés par troupeaux autour d'un puits, devant la porte d'une ville entourée d'antiques murailles, on remonte, à travers les siècles , jusqu'à l'âge des patriarches : on croit vivre avec les hommes de la Bible, et cette vie ressemble à la lecture d'un poëme. Pour les voyageurs plus artistes que philosophes, c'est un bonheur que l'esprit de résistance règne sur des continents entiers. Ce qu'on appelle chez nous aider au progrès, c'est niveler;
conserver serait plus pittoresque. J'ai Lj'uucoup de souvenirs, peu d'espoir ; je suis conservateur. J'aime les mœurs des Maures comme leurs monuments; jamais je ne parle de la nécessité de changer tout cela ; ce silence suIRt pour me faire regarder ici comme un ultra qui voyage dans des intentions hostiles à l'ordre de choses actuellement établi en France, pour un homme favorable au despotisme africain. 11 faut que ma physionomie aille en cela plus loin que mes paroles et même que ma pensée. Je me dis indifférent, on me fait passionné, et l'on me croit actif en dépit de moi-même. J'ai beau répéter que la politique m'ennuie, parce qu'elle me paraît un prétexte pour les ambitieux de mauvaise foi, un piège pour les gens de bien inquiets, espèce d'ambitieux, la plus dangereuse de toutes : on ne me croit pas. J'ajoute, tout aussi vainement, qu'en fait de gouvernement tout me semble justifiable et attaquable , que les personnes sont dominées par les faits dès qu'elles arrivent au pouvoir; enlin , quoique je ne me lasse pas d'assurer que je m'intéresse peu au succès des individus et beaucoup à la marche des choses, on me prend pour un menteur ou pour un imbécile. Soit paresse, soit égoisme, soit manque de vue, soit dédain orgueilleux, k la façon du renard de Lafontaiue, je trouve ce monde trop
sous FERDINAND VII. ni
petit pour ce qu'il coûte d'effort de pensée à ceux qui prétendent le gouverner. Il me paraît que ce qui est borné ne vaut pas la vie de l'homme. Voilà pourquoi je ne m'agite que pour l'infini : l'infini se trouve dans la foi, et ne se trouve que là ou dans la passion, qui est une foi déplacée. Ceci me ramène à dire qu'il faut laisser faire les ambitieux; j'y suis tout disposé, pourvu qu'ils me laissent ne pas faire. Leur foi est en ce monde , leur passion aussi : la mienne est ailleurs; voilà toute la différence. Je la reconnais, moi, cette différence, et sans amertume. Pourquoi ne font-ils pas de même? '^t
M. Boyd, ce jeune Anglais dont je vous parlais Vautre jour *, ce commis voyageur des libéraux du Nord , m'a rendu ici de mauvais services pour se venger des bons avis que je lai avais donnés chemin faisant. Il a cherché à me faire paraître suspect aux autorités européennes, et par contre-coup aux musulmanes. Ses propos m'auraient nui si j'avais eu le projet de pénétrer dans l'intérieur de l'empire de Maroc.
Ce pauvre intrigant , cet apôtre tremblant , a déjà vu le pacha résidant à Tanger ; le pacha lui a fait de belles promesses : on dit pourtant que le vaisseau
* On a supprimé plusieurs lettre» qui n etnienl que 1;* répétition des anires.
roME ni. 22
338 L'ESPAGME
d'où l'on a enlevé de vive force le réfugié espagnol n'appartenait pas à l'empire de Maroc; il était, à ce qu'on assure, commandé par des Maures d'un autre pays. Cette circonstance rendrait inutiles les réclamations de l'Empereur lui-même auprès de l'Espagne : toutes les démarches de notre francmaçon n'auraient donc servi qu'à hâter la mort du frère et ami prisonnier.
Le consul d'Espagne, informé de l'arrivée du libéral anglais, et des projets qu'il avait en venant ici, a aussitôt expédié un courrier pour Grenade par Cadix. Aujourd'hui, par un beau temps, je suivais des yeux sur la mer cette jolie voile blanche doucement enflée, et emportant avec grâce vers l'Europe la barque chargée d'un écrit qui devait tuer un homme. A cet aspect, tout agréable en apparence, je n'en croyais pas moins voir tomber la tête d'une nouvelle victime politique. Je fus interrompu dans mes réflexions philosophiques par la visite de M. Boyd, à qui je cachai ce qu'on m'avait dit sur le départ du courrier. Ce Boyd, en me quittant, m'annonça d'un air de triomphe une nouvelle émeute à Cadix pour le 24 de ce mois. Entre les supplices des uns et les assassinats des autres, je ne pouvais faire des vœux pour aucun parti; épou-
sous FERDINAND VIT. 3|i
vanl«lde la fureur de mes semblables, et me croyant plus sage peut-être parce que j'étais plus faible , je détournai ma pensée des intérêts de l'humanité si mal compris par les humains ; et je m'efforçai de ne plus m'occuper qu'à contempler les sites qui m'environnaient. J'étais sur la terrasse, c'est-à-dire sur le toit de notre maison, l'une des plus hautes de Tanger, et bâtie au sommet d'une petite colline. Je n'écoutais plus M. Bo^^d, qui me disait adieu; il part demain pour Fez , probablement nous ne nous reverrons jamajs.
Toutes les maisons des Maures de Tanger se ressemblent , toutes sont bâties exactement sur le même plan; petites, blanchies à la chaux, et surmontées d'un figuier qui sert de coupole à une cour intérieure. La verdure foncée de cet arbre, tente pacifique de la famille arabe, contraste d'une manière agréable avec la vive blancheur des murailles. Les Maures ne nous permettent pas d'entrer chez eux : mais du haut de notre hôtellerie, qui forme donjon au miheu de la ville mahométaue , nous planonssur une multitude d'autres terrasses, et nos regards chrétiens pénètrent jusque dans l'intérieur des maisons musulmanes ; ce qui ne laisse pas de déplaire aux habitants de ces geôles domestiques.
^u» i;espag?^e
Si le [jonheur consisU» claps la salislaclion «les désirs, les Arabes sont les hommes les plus heureux de la terre; jaloux , avares : ils enterrent leurs femmes , leurs trésors , et chez eux la société politique est arrangée pour protéger Textravagance de ces deux passions poussées à leur dernier excès.
Que peuvent souhaiter de plus des hommes d'un tel caractère ? la tyrannie individuelle protégée par le despotisme public; c'est le paradis des maris jaloux'.! Tout homme ici fait le métier de geôlier par goût, et tout homme est favorisé par l'état dans l'exercice de ce métier.
J'ai visité les jardins des consuls de Suède et de Hollande ; de ces deux points on découvre la ville avec son minaret, ses terrasses, ses murailles crénelées, son château fort qui la domine , son golfe qui la reflète et le détroit qui la défend , et les côtes
d'Espagne qui l'attristent par leurs souvenirs
L'effet réel de ce paysage n'est pas aussi grand que les noms écrits ici pourraient vous le faire croire; mais il est agréable. Ces petites cases blanches avec l'ombrage de leur figuier hospitalier, rangées sur les pentes de deux côtes opposées l'une à l'autre , font ressembler le milieu de la ville à un étroit vallon taillé en terrasses tout ornées de pots de fleurs. A cet aspect on se sent égayé malj^é soi , et
sous FKRDIJNAND Vil. 341
puis la mer, cette magnifique doublure du ciel, ce miroir de la terre, n'embellit-elle pas tous les sites? Les nombreux courants qui la sillonnent dans ces parages se dessinent en fleuves bleuâtres sur le ton glauque des autres parties du détroit, et brillent d'un éclat presque métallique au milieu de ces eaux, dont la couleur générale reste le plus souvent terne et vaporeuse.
La ville n'est pas grande à l'œil , les uns disent qu'elle renferme quinze mille habitants , les autres réduisent ce nombre à six mille. La statistique n'existe pas dans un pays administré comme l'est celui-ci. Les voyageurs à chiffres doivent s'y trouver bien embarrassés ; les renseignements qu'ils recueillent sont incertains comme l'imagination et trompeurs comme l'intérêt des hommes qui les fournissent; ces échos menteurs jettent l'étranger dans une grande perplexité ; j'élude la difficulté en racontant tout et ne jugeant rien. Jugez vous-même si vous pouvez ; je n'affirme que ce que je vois, et je ne dis que ce que je sais.
Pour en finir sur la population de Tanger, je vous dirai que l'opinion des consuls européens, qui connaissent le mieux cette ville , est qu'elle contient environ sept à huit mille habitants.
La campagne me patait assez agréable, quoi-
;Uii L ESPAGNE
qu'elle soit sablonneuse. On y voit des haies d'aloès, des vignes et quantité d'arbres et d'arbustes indigènes. Parmi ces productions du pays je n'ai point aperçu de palmiers; il y en a un bois à quelques lieues d'ici, vers le cap Blanc, qui s'avance dans le grand Océan. Je n'ai pas l'ait cette course. Dans le jardin du consul de Suède, il y a un arbre de sang de dragon ; j'en ai vu un aussi à Cadix : ces deux arbres ont de la célébrité; ils sont seuls de leur espèce dans le pays. Leur patrie naturelle est l'intérieur de l'Afrique.
Quand on a vu Tanger de la campagne, on est surpris, en rentrant dans cette ville, de l'avoir crue jolie. Ses rues étroites comme des corridors, bordées de murailles sans fenêtres, où l'on a percé de loin en loin des portes basses, et qui restent toujours fermées comme l'entrée d'une prison, la font ressembler h un labyrinthe inhabité. Le soir, j'entends quclqueibis les femmes arabes jouer du tambour dans l'intérieur de leurs cases. Celles que j'ai rencontrées, au détour de quelques rues désertes, ont eu soin de se découvrir le visage devant moi! L'une d'elles, avec ses yeux de l'Asie, qui regardent de côté, et ses dents d'ivoire et son teint délicat, m'a paru fort jolie; les autres auraient dû rester voilées jlar roqu«»fteriP.
sous FERDINAND VU. 343
Quelque court qu'ait été mon séjour en Barbarie, il faut bien que dans mon récit vous trouviez la cavalcade obligée. Comme tous les voyageurs passés et futurs, j'ai monté un cheval arabe, et je sentais à peine le mouvement de ses pieds quand il m'emportait au galop sur le sable. Nous allions visiter le vieux Tanger, qui est un amas de ruines mauresques au bord de la mer. Ces restes se trouvent à une lieue et demie de la ville actuelle. On prétend que l'ancien Tanger date du temps d'Abraham ; merveille d'antiquité!!! Mais il est plus facile d'admettre cette origine que de la prouver.
On nous a montré aussi un pont qu'on dit romain; il me paraît grec, du temps de Bélisaire. D'autres en attribuent la construction aux Portugais. Où peut-on mettre le pied sur la terre qu'on ne trouve incertitude et confusion dans la mort?
En fait de doute et d'obscurité , le passé rivalise avec l'avenir. Il m'a toujours paru que le rôle de prophète était plus facile que celui d'historien. Le prophète n'a que Dieu pour contrôleur, et, dans ce monde du moins, les hommes me paraissent des juges bien plus à craindre.
Le présent n'est pas clair non plus, surtout dans l'empire de Maroc. Ce pays est en combustion; depuis quelques jours il possède trois empereurs, ou
344 LiiSPAGAE
plutôt il est possédé par trois maîtres. Le plus ancien, c'est-à-dire le légitime, vient de donner l'ordre d'exterminer sa garde blanche toute entière , sans même excepter de ce massacre les enfants nouveaunés, à pi us forte raison les femmes.Là-dessusce père du peuple s'est retiré à Tetuan, dit-on; il y a des gens qui annoncent son entrée à Tanger, où il viendrait recevoir les offrandes de ses sujets fidèles; on ajoute qu'un de ses fils arrive au secours de la fidélité avec une bonne armée.
Ce qui me paraît étrange, au milieu de la confusion politique où l'on vit ici, c'est la tranquillité profonde de la population. La ville de Tanger, quoiqu'elle ignore le nom de son souverain, est aussi paisible que l'état le mieux gouverné.
11 y a, dansl'organisation des choses, des moyens de durée qui dépassent la conception humaine , surtout la mienne.
Je me souviendrai de cette promenade au vieux Tanger. L'origine si reculée, l'histoire si obscure de cette ville inconnue, l'aspect de ses ruines peu imposantes, mais dont le caractère suggère des doutes insolubles et provoque des discussions interminables, comme tant d'autres discussions; la nature particulière des sites, qui sont sauvages et tristes, quoique éclairer, par un soleil Iriomphant, tout doit
sous FERDliXAiND VII. 345
contribuer îi graver dans la mémoire ce qu'on a vu en visitant ce point de l'Afrique. C'est un coin du monde qui n'a nulle célébrité, et qui pourtant n'est pas sans intérêt pour un curieux un peu contrariant comme je le suis. Cette disposition d'esprit fait que je me plais à décrire minutieusement des lieux dont personne n'a jamais parlé, ce qui ne m'empêche pourtant pas d'admirer les contrées plus célèbres et que je laisse décrire à d'autres. La campagne de Tanger est nue sans être stérile; il y croît des lentisques, comme il y viendrait des plantes plus utiles si l'on en cultivait. Les jardins abondent en toutes sortes d'arbustes : les jujubiers, les caroubiers, les figuiers d'Inde, ornent la solitude; pourtant le sable se glisse à travers la verdure et rappelle l'entrée du désert. La plage est aride, et les misérables pêcheurs arabes qui la parcourent, les jambes nues, les bras découverts, le corps à peine enveloppé dans un manteau d'un blanc sale, une longue gaule jetée sur l'épaule pour porterleurs filets en lambeaux, attristent le paysage sans l'animer. Il est donc telle population qui peut attrister le désert.Pauvre humanité !.... que d'indifférence préside à tes destins sur la terre. C'est que la terre n'est pas ta vraie patrie. Et quisaitsil'Afriqueestlepays où l'homme est le plus misérable ? Sur les côtes de l'Océan , dans les con-
t46 L'ESPAGJNE
trées les plus populeuses, les plus riches de l'Europe et du monde, j'ai vu des scènes aussi désolées, et qui contrastaient d'une manière plus pénible avec la prospérité du reste du pays. Ici l'homme est sauvage et nu comme la terre, mais il ne fait point partie d'une société qui prétend se baser sur la philanthropie; et néanmoins il n'est pas pi us pauvre que ne l'est bien souvent ailleurs un homme mieux vêtu. Entre un peuple tombé dans le dernier degré du malheur et une nation parvenue au plus haut point de la civilisation et de la prospérité possibles, je ne trouve pas la distance réelle aussi grande que devrait le faire penser la difterence grammaticale de ces mots : homme esclave, citoyen libre!!! C'est que dans l'excès du mal, Dieu a glissé des compensations invisibles qui rendent la vie non-seulement supportable, mais douce à qui la porte, mais attachante, désirable; de même que sous les pas de l'homme parvenu au comble de la gloire et de la prospérité terrestres, il a caché des ronces où le plus heureux se blesse d'autant plus cruellement que son orgueil est engagé h dissimuler les douleurs attachées à ses triomphes. Le prix que lui coûte son pouvoir, et tout ce qui faisait l'objet de sa concupiscence, est un secret qu'il garde soigneusement,
sous FERDINAND VU. 847
car notre envie est la dernière illusion qui l'attache h l'existence qu'il s'est faiie.
0 mystère , de grâce et d'équité ! qui rend la terre habitable à peu près partout pour des peuples tous également chargés de peines, et qui rétablit entre les nations une parité réelle sous l'apparence de l'inégalité la plus révoltante et la plus inexplicable :pour te comprendre, ô mystère ! il faudrait être Dieu lui-même, et s'élever en contemplant les choses de la terre au point de vue des habitants du
ciel
Il paraît que les Africains n'ont point fait autant de progrès que moi vers l'indifférence en économie politique. Ils ne connaissent pas le revers des machines publiques; ils ignorent à quel prix la société vend aux individus ses améliorations générales. Ils sont rajeunis par des siècles d'oppression : rien ne vieillit les nations comme la liberté. L'abus des liqueurs fortes use moins un corps que la licence inséparable des révolutions sociales n'épuise un peuple. Quoi qu'il en soit, celui-ci croit encore aux avantages sans bornes d'un changement de domination et de gouvernement.
11 n'est bruit sur toute la côte de Barbarie que de lu métamorphose d'Alger. A la vérité, ici ce sont les juifs , les Maltais et les Espagnols réfugiés
3'fS LESPAGJNE
qui parlent; le discours n'est pas encore fait pour les indigènes. « Les Français sont toujours les mêmes! ») s'écrie-t-on de toutes parts.... et l'Afrique attend de nous sa régénération. Cette aurore de liberté qui se lève sur la terre classique de la tyrannie attire les regards de tous les peuples opprimés , de tous les intrigants émancipés. Le nom français est dans toutes les bouches. Cette expédition, qui nous aurait valu tant d'avanies en Afrique , et par contre-coup dans le Levant, si elle eût échoué, nous assure pour longtemps la prépondérance chez les barbaresques*. Il n'est personne en ce pays, excepté les mahométans fanatiques, qui n'aspire à vivre sous le gouvernement français. Je n'entends parler que de familles qui se préparent II partir pour la nouvelle colonie. Alger, s'il est sagement administré , c'est-à-dire si le gouvernement ne veut pas tout faire, deviendra bientôt un des points les plus importants de la Méditerranée, sous le double rapport du commerce et de la politique.
La France ne permet pas au monde d'oublier son nom. Tout Français qui voyage pour satisfaire sa vanité nationale, ne manque point d'occasions de flatter cette passion. Moi , je m'efibrce de la répri-
* Je n'ai rien retranché à l'expression d« nos espérance» la première année de la conquête d'Alger.
sous FERDINAND VII. S*»
mer, parce que j'ai vu assez de pays pour savoir le tort qu'elle nous fait dans l'esprit des étrangers. Ils trouvent à juste titre qu'il manque un lustre à notre gloire : la simplicité, la modestie dans le succès , la dignité dans les revers. Nous acquerrons la dernière qualité plutôt encore que les autres...
J'ai beau m'efiforcer de lutter contre le défaut national , la suffisance , je n'ai pu m'empêcher ces jours derniers de me livrer à une satisfaction d'amour-propre dont je suis si loin de me repentir, que je veux vous la faire partager; vous verrez si je sais à qui je m'adresse.
Nous voguions vers Tanger. La nuit était d'un noir inconnu à nos climats; le vent s'affaiblissait, et la pensée de l'homme s'élevait à mesure que la voix de Dieu tombait avec la tempête , dont les coups amortis et rares ne retentissaient plus que de bien loin entre l'Afrique et l'Europe !!.. J'étais couché au fond du bâtiment , et je ne pensais nullement à mon pays; mais je réfléchissais à l'inquiétude des esprits, à la facilité des choses de ce siècle, où se multiplient chaque jour les voyageurs sans but, espèces d'hommes désœuvrés, même au milieu de la vie active du voyage. Je m'affligeais de me sentir associé à ces esprits ennuyés, et qui visitent les nations de la terre par oisiveté, comme ils au-
raient intrigué jadis dans la société de \ersailles. Il n'est pire injure que de s'entendre appliquer le nom de ses pareils. Je faisais sur moi-même des retours d'une poignante humilité, selon la belle expression de mademoiselle Gay; tout à coup le silence de la mer est interrompu par le chant de nos matelots : ces hommes, recrutés à Gibraltar étaient tous Espagnols; lair qu'ils psalmodiaient me parut d'une mélancolie expressive. Ce chant, ou plutôt cette déclamation notée , m'attira sur le pont.
Vous comprendrez mon étonnemcnt, lorsqu'en écoutant les paroles je reconnus les noms de Chactas et d'Atala. Ces noms , placés sous une mélodie moitié andalouse, moitié mauresque, et qui sortaient de bouches espagnoles, me parurent la louange la plus flatteuse que pût recevoir notre grand poète, et la France par lui. Pour que le peintre des déserts du Nouveau-Monde fût devenu le romancier de l'Andalousie, quel chemin n'a-t-il pas fallu qu'aient parcouru ses idées et notre langue avec elles? Les regrets de Chactas alimentent la tristesse du vainqueur des Maures : cela prouve combien 1 éloquence est rare, et combien les nations ont besoin qu'on les assiste dans la dilliculté d'exprimer ce qu'elles sentent....
sous FERDINAND VII. 3^1
Le chantre des Martyrs traversait il y a plus de vingt ans ces mêmes mers pour aller aborder en Europe sous les murs d'Algesiras; il revenait tout seul chargé du butin de son périlleux voyage en Orient. Ignorant le bruit qu'allait faire sa voix , aurait-il cru que les échos de la France renverraient un jour son nom à ces mêmes rivages qu'il parcourait inconnu avec toute la persévérance , mais avec toutes les inquiétudes du génie; car une des t'atalités du génie , c'est le doute sur lui-même ; c'est de ne pouvoir apprécier sa portée que d'après son action sur les autres hommes. Puis, quand cette influence est reconnue généralement et même de celui qui l'exerce, l'éclat qui en rejaillit sur l'individu lui revient k l'époque de la vie où toute àme supérieure est désabusée de la gloire : ainsi, perdant ses jours entre les deux inévitables tristesses de sa jeunesse et de son âge mûr, il voit avec indifférence la trace qu'il laisse en fuyant sur la terre; comme un passager, debout dans les ténèbres, il regarde fuir le vaisseau qui l'emporte, et contemple, sans s'intéresser à ce qu'il voit, le sillage de la nef sur une mer étincelante de phosphore et blanche d'écume.
Moi qui n'ai jamais connu les tourments du génie que par imagination , je jouissais sans mé-
352 L'KSPAtiNK
lange de la gloire d'un homme de mon pays, d'un homme qui m'a permis de m'appeler son ami , et dans cet instant mon ambition se bornait à parler de lui dignement. Voilà ce qui m'a fait penser ù vous, et vous écrire.
Nous partons dans deux jours pour rotonrner à Gibraltar. Je joins ici l'air espagnol, que j'ai noté exactement sur les paroles de la complainte de Chactas. Vous verrez comme cette mélodie est mélancolique, et comme elle s'accorde avec le bruit et le mouvement des vagues. Suflira-t-il , pour la faire chanter aux amateurs parisiens, de leur dire que c'est tout ce qu'il y a de plus à la mode dans le détroit de Gibraltar? Au reste, c'est un chant plus italien qu'espagnol : les paroles espagnoles sont très-mauvaises.
sous FERDINAND VII.
jlnilantino.
±=WZl-Zi=L
>r7zz:-i^=zrSzi:!*=z=:?:r=i
Triste, Chac-las cuan rci - pida ba
__, - - , __=ZiniN===-:^- — - zrSi— =z=i
si-do la ter - rible il-Iusionde tu di - chasuuier-
îido in per-pe-liia des - di - ciia so - lo
^^llei^rettn.
ver Jin fa-ial por-ye - nir.Bel - - la virgen.tu vida es-
i TU f—0 *; ^ I ' i r
puis -tes por 11 - brarme de mue:- ta san-
rrienta
ini can - cion pa - ra sieiu pre seia-
fc^:
es- ta sinmi, A - la -la no pue - do >i - vir.
fOMR m.
\\:a lf.spagne
CANCION DE ATALA.
Triste Chactas quan rapida ha sido La terrible ilucion de tu diclia , Sumergido en perpétua desdicha Solo ver un fatal porvenir; Bt'lla A ligen tu vida cspuistes Por librarme de muerte sangrienta Mi cancion para siempre sera esta :
Sin mi Atala no puedo vivir.
El disierto cou todas sus flores En los dias serenos no igualan La hermosura dival de rai Atala Cuando tuve con ella que huir.
Ni tampoco las aves cantaban Con tan dulce y veloz melodia
Se acabo para mi la alegria
Sin mi Atala no puedo vivir.
Yo rantaha los dias felices Que debia pasar à tu lado , Y ténia tambien ideado Nuestro rusfi<-o albergo oreguir.
sous FERDINAND VII. m
Mas liay cieîos que en vez de cabanas y en iugar de la dicha lutura
Yo te dado infeliz sepultura
Sin mi Atala no puedo vivir.
Obstinada tu timida madré
Hizo un voto funesto à tu vida,
Y te vistes à mi lado perdida
Sin quererme tus penas decir ;
El silencio fatal que tu pecho
Ocultaba de mi ternamente ,
lo he perdido, y te pierdo para siempre.
Sin mi Atala no puedo vivir.
Bella ima2;en de un ansel dormido Presentaba mi amada que yerta ; De guisnaldes y rosas cubierta En la tumba la vi sepiiltar.
Ya perdida mi Atala, perezco No olvidando jamas sus amores De ella y mios terribles autores Que la dieron la muerte fatal.
Cuan en vano mi pecho se aguita Recordando la hermosa exsistencia
35ii L'ESPAGNK
De mi Atalu (jue por inosencia Con la inutMto la \ i yo luchar; Ya enfin un suspiro exalando Mi miro y cayo desmayada 1 mi aima qiiedo aie talgada Al quedarsc mi Atala mortal.
Que liinesto aquel dia en que Atala Con exanime vo/ me decia :
Adios , Chactas , y siemprc confia Que hasta el cielo mi amor Uegara ; Inclinando sus languidos ojos Adverti que la vida perdia
Y yo envuelto en labia gemia No pudiendo a mi Atala salvar.
Dulce Alala mi bien , mi queiida,
Donde tstan va los dias dichosos
Que tus ojos diviuos y hermosos
Los tornabas a mi con placer.
Se ayunloron a mi (jiial sombras fugaces
Y en mi pecho dejaron gravados Un recuei'do tan diilce y sagrado Que jamas se podra obscurecer.
1)<^ «ius ojon ol fuego brillante
sous FERDlxNAîND VU. 357
Cou la muerte a pajado quedo Hay demi su mirar carinoso Cuantes veces mi ardor alento.
Otras veces sensible a mi Uanto Pi'onto estubo a pagarme mi lee Hay su madré cual sombra la a terra Ye a sus pies sin sentido quede.
De mi Atala los rubios cabellos , Esparcidos al viento los vi
Y enla tomba cual rosa yacia ; Arrancada en maiiana de abril Con mi llanto règne su sepulcro ,
Y a su tacto temble de dolor Masque mucho si Atala ofrecia A mis ojos la imagen de amor.
EnteiTada en pais estrangero Nadie habra que de ti se conduela A lo menos si el cielo quisiera Para siempre mis penas oir.
Yo habriria la tumba al instante
Y a su lado tendria el reposo }
Mas me engana este mundo alevoso
Sin mi Atala no pucdo vivir.
358 l/KS PAGNE
Yo me acei'co a la lubrega tuml»a Donde hacc nii amante infelicc Y un acento divino me dice :
\en , mi Chaclas, no temas morir; Lisongera ilusion de mi diclia Al cuchillo me lleva funesto , Mi cancion para siempre sera esta :
Sin mi Atala no puedo vivir !
Cette traduction littcrule prouvera que le poëte andaloux ne s'est pas donné beaucoup de peine afin de reproduire la couleur de son modèle.
Triste Chactas , quelle l'ut rapide la terrible ilhisicm de ton bonheur! Abîmé dans un malheur sans terme, ne
voir qu'un avenir fatal ! Belle vierge, tu avais exposé
ta vie pour me délivrer d'une mort sanglante; mon refrain pour toujours sera : Sans mon Atala , je ne puis vivre !
J\i le désert avec toutes ses Heurs dans les jours seirins, n'égalait la beauté divine de mon Atala, quand il fallut fuir avec clic : ni les oiseaux ne elianlaient avec inie mélodie si douecet si légère. La gaieté est perdue pour moi.... S.ni> mon \tal.i , ji; ne ]^\\\< vi\rc '
sous [EKDlAANfï \\l. :\r)9
Je comptais les heureux jouis que je devais passer à tes côtés. J'avais aussi l'idée de nous choisir un asile rustique : mais, hélas! à la place d'une cabane, et au lieu du bonheur promis, je t'ai donné une sépulture malheureuse.... Sans mon Atala , je ne puis vivre!
Opiniâtre et timorée, ta mère fit un vœu funeste à ta vie : tu t'es crue perdue près de moi , sans vouloir me dire tes angoisses ; c'est le mystère fatal que ton cœur me cachait par tendresse qui t'a fait mourir , et je te perds pour toujours!.... Sans mon Atala, je ne puis vixre!
Belle image d'un ange endormi; ma bien-aimée reposait couverte de guirlandes et de l'oses : je la vis ensevelir dans la tombe, Atala perdue , je péris sans pouvoir oublier son amour ni le mien , cause terrible de sa mort 1
Combien mon cœur s'agite en vain par le souvenir de cette belle vie de mon Atala , que je vis par vertu lutter avec la mort : à la fin, exhalant un soupir, elle me regarda et tomba évanouie ; mon âme resta dans la slui)eur à la mort de mon Atala.
:m) L'KS PAGINE
Funeste jour, où d'une voix éteinte Atala me dit : Adieu , Chactas , sois toujours sûr que mon amour arrivera jusqu'au ciel ; alors elle baissa ses yeux languissants ; je m'aperçus qu'elle pei'dait la vie , et m'enveloppant dans ma rage , je gémissais de ne pouvoir sauver mon Atala .
Douce Atala, mon bien, mon amie, où sont les jours heureux où tes yeux divins , tes beaux yeux , se tournaient vers moi avec plaisir? Ils ont disparu comme des ombres rapides , et laissent gravé dans mon sein un souvenir si doux et si sacré, que jamais il ne pourra s'obscurcir.
L'éclat de ses yeux a fini dans la mort. Hélas! combien de fois son regard charmant a-t-il allumé mon ardeur? Sensible à mes pleurs , elle était prête à me payer de ma foi, mais sa mère l'effraya comme un spectre , et je tombai sans vie à ses pieds.
Les blonds cheveux de mon Atala, je les vois épars au gré des vents , et elle reposait dans la tombe comme un rosier déraciné dans une matinée d'avril. Do mes pieui-s j'aiTosai son cercueil , à son toucher je frissonnai de douleur ! Mais faut-il s'étonner qu'Atala olfrît à mes yeux l'image de l'amour?
sous FERDINAND VU. 361
Ensevelie dans une terre étrangère, personne ne pleurera sur toi ; si du moins le ciel voulait écouter mon éternelle plainte, j'ouvrirais la tombe à l'instant, et chercherais le repos auprès d'elle ; mais ce monde perfide me trompe.... Sans mon Atala,je ne puis vivre!
Je m'approche de la tombe lugubre où repose mon amante infoi'tunée, une voix divine me dit : Viens, mon Chactas , ne crains pas de mourir : flatteuse illusion de mon bonheur , tu m'entraînes sous le couteau funeste , mon refrain pour toujours sera : Sans mon Atala , je ne puis vivre!
Pauvre Andalousie ! terre classique de la romance, faut-il que tu en sois réduite à emprunter tes complaintes à la France? Mais dans ton dénûment, tq ne pouvais mieux choisir la source où tu devais puiser , pour suppléer à la vie qui t'abandonne. Seulement il fallait mieux imiter
J'aurais pu m'éviter l'ennui de traduire ces lamentations décolorées; mais j'ai regardé la romance entière comme un monument élevé à notre gloire littéraire, et je n'en ai rien retranché.
LETTRE XLVII
SOMMAIRE
La plus belle vue de Tanger. — Château fort au haut de la ville. — Vaisseaux européens qui louvoyent dans le détroit. — Ce que pense l'Arabe à cheval qui les voit passer. — Promenade autour des murs. — Conversations par interprète avec des Arabe? de l'intérieur venus au marché. — Le voyageur dessine leur portrait et le leur donne. — Pourquoi ces hommes manquent-ils à leur loi ? — Tout est exception dans le monde. — Les ti'ois Santon, saints mahométans. — Leurs austérités. — 'Que prouvent-elles ? — Révolution politique. — Scène dramatique entre l'empereur et son neveu. — Le pouvoir arbitraire s'abdique plus aisément que le pouvoir constitutionnel , parce qu'il est moins contesté. — ■ L'esprit de contradiction explique la plupart des choses de ce monde. — Présentation au pacha. — J'y renonce. — J'assiste par hasai'd à celle du consul de Danemark.
«•e«ese9»âaeseae«e»«ire4«»e«««9ee9««seeeAeei«e6SM9«»ae9«Mee«eMea
A MONSIEUR BOUTELAUD.
Tanger, ce i6juia iô3i.
La plus belle vue de Tanger est , sans contredit, celle qu'on a près du vieux château qui domine la ville. L'aspect de cet édifice entièrement mauresque est des plus romantiques.il sert de palais à l'Empereur, lorsque ce soleil de Maroc vient luire sur Tanger. En sortant de la ville par la porte attenante à ce palais , à cette prison , à cette forteresse , à ce cloître , à cette mosquée (on peut donner tous ces noms au château de Tanger et tous sont également justes) , on passe sous une voûte tortueuse , puis on
mi L'ESPAGNE
monte une colline plantée d'aloès et de nopals, qm croissent là presque sans culture. Par cette route , d'autant plus pittoresque qu'elle est plus dégradée, on arrive à un sommet d'où l'œil plane d'un côté sur la haute mer vers l'Océan , de l'autre sur la ville et sur les montagnes lointaines qui bordent Ihorizon de Tanger du côté de la terre : cette vue est originale autant qu'imposante.
En ce moment, les navires de toutes les nations assiègent le détroit pour pénétrer dans la Méditerranée; la porte de cette mer intérieure leur reste fermée par les vents contraires : des bâtiments de toutes grandeurs continuent h louvoyer depuis longtemps entre l'Europe et l'Afrique.
On voit avec un intérêt toujours nouveau ceis messagers de l'Europe commerciale cingler non sans danger d'une côte k l'autre, tandis que l'Arabe du désert , aussi indifférent que sa monture au passage et aux préoccupations do ces voyageurs civilisés, lance au grand galop son chçval dçrace noble sur le sable de la plage , songeant avpc orgueil à la généalogie de l'animal sans taclio; en même temps le
sous FERDINAND VU. 36^
musulman de Mogadore décharge ses chameaux près du puits creusé devant la porte qui conduit à Maroc. Tout cela est grand et poétique.
Je suis descendu de la colline par un chemin qui longe extérieurement les murs de la ville , et j'ai été me poster devant ce puits, qui semblait placé là pour servir à jouer quelques scènes de l'ancien Testament. Il n'est venu ni Racliel, ni Ruth; mais des Arabes voyageurs, sortis de l'intérieur du pays pour apporter leurs plumes d'autruches et leurs peaux de chacals au marché de Tanger, accoururent vers moi , attirés par la curiosité que je témoignai en les regardant. Mon soldat entra en conversation avec eux : ils lui firent plusieurs questions sur mon pays et sur le but de mon voyage. Les Africains prirent très -bien les réponses que je dictai à cet homme , et , lorsqu'ils furent parvenus à comprendre que je voyageais pour leur faire une visite par simple curiosité, sans aucun but commercial ni politique, ils conclurent de cette singularité qu'ils jK)urraient me demander de faire leur portrait et celui de leurs chameaux. Je lâchai de les satisfaire de mon mieux , et je leur laissai quelques es-
quisses, où ils parurent charmés de se reconnaître dans leur costume et de retrouver leurs bêtes favorites. J'avais cru jusque-là que tout Maure avait horreur de la représentatiou d'un être vivant.
J'ignore si ceux que je viens de rencontrer sont relâchés dans leur croyance, ou s'ils sont trop barbares pour avoir même l'idée du péché qu'ils commettent, ou enfin s'ils ont cru pouvoir déroger à leur loi en faveur d'un étranger dont la curiosité paraissait les flatter. Quoi qu'il en soit, en courant le monde , on ne trouve que des exceptions ; ce qu'il y a de plus rare sur la terre, ce sont les règles générales; aussi je ne crois guère aux réputations qu'on fait aux nations. Les hommes de tous les pays , quand vous parvenez à les détacher un moment de leurs cadres , se ressemblent plus que ne veut le croire l'orgueil du voyageur. Je me suis reconnu dans tous les peuples que j'ai visités , et mes voyages m'ont appris k m'étonner des ressemblances plus que des difi'érences. Quelque dégénérée que soit une race , elle reste toujours assez près de son type primitif pour se trouver semblable à la race la plus perfectionnée. Tout progrès se paye
SOI s FERDINAND YII. 369
comme tout pas rétrograde se compense, et dans notre liberté il entre plus d'illusion que de puissance d'action. Le compas qui mesure toute l'échelle de la civilisation humaine n'est pas aussi ouvert que la vanité des beaux esprits voudrait nous le persuader. :
J'ai oublié de vous dire qu'en sortant du vieux château de Tanger, j'avais aperçu , sous la voûte d'une porte , trois saints mahométans. C'est une espèce d'hommes qui, Ix force d'austérités, s'attire la vénération des enfants du prophète : on les appelle ici des santons. Le triomphe de la volonté sur les penchants du corps m'inspire plus d'admiration chez les chrétiens que chez les mahométans. Pourquoi? Le sacrifice est le même, la difficulté vaincue est la même ; le moyen , le but du triomphe sont les mêmes; mais je juge autrement, ou plutôt je ne juge pas , je préjuge , et je ne veux pas devenir équitable. J'aurais peur de penser autre chose que ce queje crois : cettecrainte est un tort démon esprit. Corrigez-moi si vous pouvez , sans me rendre pire que je ne suis. Au reste, chez les Maures comme chez certains pénitents chrétiens , la vermine paraît être devenue un des attributs de la perfection religieuse : un saint mahoroMK III. 24
métan de Tanger est aussi sale pour le moins que l'était le bienheureux Labre. Tous ces rapports, qui existent entre deux religions ennemies, font naître des doutes aussi difficiles à résoudre qu'ellrayants à souder. Si les vertus des saints ne prouvent plus la vérité de leur religion, sur quoi baserons-nous notre foi, et par quoi réfuterons-nous les croyances contraires à cette loi? Dieu sait que l'expression du doute que je hasarde ici m'est arrachée comme un cri de douleur. La vie intellectuelle de l'homme civilisé par la philosophie ressemble à une longue opération , pendant laquelle le raisonnement ne cesse de travailler à extirper la
foi L:^t le succès d'une telle opération c'est la
mort.
On vient d'apporter ici la nouvelle d'une complète révolution dans l'empire de IMaroc. Le neveu de l'Empereur, qui était brouillé avec son oncle , a été proclamé souverain : devenu le maître par la volonté do rarmée, il a fait usage du pouvoir suprême en allant d'abord chercher k IMaroc l'Empereur déposé pour luiannoncerlui-même la révolution qui venait de s'accomplir contre lui k Fez. Voyant pùlir l'Empereur détrôné, il ajouta : Ne crains rien ; tu vois ce que je puis, tu ne vois
sous FERDIJNAND VU. 371
pas ce que je veux. A ces mois il dépose aux pieds de son oncle et de son seigneur les marques du suprême pouvoir, se constitue prisonnier entre les mains du souverain légitime et lui offre l'assistance des troupes pour raflTermir son trône ébranlé. Par cette action doublement généreuse il expose sa vie, car les soldats révoltés ne lui pardonneront jamais de les avoir livrés à leur ancien maître.
Telle est la scène qui fait ce soir le sujet de toutes les conversations chez les consuls européens. Dites -moi si à Londres ou à Paris on s'entre-
ent à l'heure qu'il est d'objets beaucoup plus intéressants? Je désire que le récit que je viens de vous faire soit exact : je suis sûr d'avoir répété juste ce qu'on m'a dit ; mais je ne réponds pas de la véracité des personnes dont j'ai reçu ces détails. Ils prouvent que le pouvoir suprême n'est pas une chose aussi désirable que nous l'imaginons, et qu'un despote renonce h la couronne plutôt qu'un roi constitutionnel. C'est peut-être la même raison qui rend la vertu plus facile à certaine femme trèsjolie qu'à une femme laide. Celle-ci se pique au jeu et sacrifie tout au désir de plaire, parce qu'elle sait que c'est difficile de même ; un roi représentatif
:j72 L'ESPAGNE
veut gouverner nictlgré les gens qui lui disejit que cette fyntaisie est contraire à l'esjîrit delà constitution. Son fantôme d'autorité lui est d'autant plus cher, qu à chaque instant il se croit plus près devoir s'évanouir la fiction qui fait sa prétendue force. On s'attache avec la fureur de la fièvre à un pouvoir restreint et toujours contrarié , tandis qu'on abdique
orgueilleusement une puissance illimitée La
faiblesse veut commander , la laideur veut plaire, la vieillesse veut vivre : quiconque désire connaître à fond les vrais mobiles des actions humaines doit faire entrer pour beaucoup , quelquefois pour tout, l'esprit de contradiction dans ses calculs.
Notre consul m'a détourné du projet de me faire présenter au pacha de Tanger. On n'aurait pas manqué de donner à cette visite plus d'importance que n'en mérite une démarche de simple curiosité; les Orientaux ne comprennent pas cette passion européenne : la curiosité! Les circonstances politiques où bc trouve ce pays rendent tout diflicile. Eu renonçant il voir ce pacha, j'épargne d'ailleurs une somme assez considérable que m auraient coûtée les présents d'usage.
J'ai été di'dommagé de mon sncrilice par un ha-
sous FERDINAND Vil. 37^
sard heureux. Eu passant à travers une des rues intérieures de la ville, je vis un attroupement que je crus une émeute populaire , et qui était un rassemblement de soldats , à ce que me dit mon janissaire (je ne sors jamais sans un ou deux hommes d'escorte , destinés à protéger, non ma vie, qui n'est point exposée, mais ma dignité). Je dois vous dire à cette occasion que le costume des troupes arabes ressemble tant à celui des gens du pajs , qu'un étranger a peine à distinguer un soldat de tout autre homme du peuple. Mais les gens du pays ne s'y trompent pas comnie nous.
Je demandai ce qui attirait la foule dans la rue par laquelle je passais. On me répondit que j'étais devant l'habitation du pacha , qui dans ce moment recevait la visite du consul de Danemarck. Le grand seigneur arabe était venu jusqu'à l'entrée de sa maison sur la rue, au-devant du chrétien, qu'il recevait là dans la première pièce du logis, non pour faire honneur à l'étranger, mais afin de souiller le moins possible les murailles mahométanes.
L'espèce de vestibule où se tenait r-ptle espèces
37i L'ESPAGNE
de cour était resté ouvert sur la rue. Ce n'est qu'un petit trou noir et carré, un peu plus grand qu'une alcôve. Le fond de cette soi-disant chambre ressemble h une niche ; il est élevé d'un ou deux degrés au-dessus du reste de la pièce qui est au niveau de la rue. Sur cette élévation , qui tient lieu de divan , on avait étendu un tapis ; là le vieux représentant de l'Empereur, le pacha avec sa belle barbe blanche et les nobles plis de ses vêtements , était couché, fier comme un lion, pour donner son audience de cérémonie. Tous les grands personnages arabes de Tanger s'étaient rendus près du gouverneur afin d'assister à la solennité du jour, et de donner plus d'apparat à la présentation de l'envoyé danois. Ces personnages ne pouvaient tenir dans la chambre du pacha , ils refluaient au milieu de la rue , où ils restaient dans l'attitude du respect , les yeux tournés vers le trône. Là se trouvait aussi le fils du consul avec ceux du pacha. Ces derniers me parurent de petits polissons de douze ans, assez seml)lables à tous les enfants du peuple qui courent les rues. Ce vieux pacha, ma-t-on dit, a d'autres fils mariés; je ne les ai pas vus. Je suis rentré chez moi très-satisfait de mou audience économique- Si j'avais dépens»'
sous FERDINAND VIT. 375
beaucoup d'argent je n'aurais vu rien déplus, et je serais forcé de renoncer à rapporter une foule de jolies choses que j'aurai le plaisir de vous montrer à mon retour. Nous partons demain ou après - demain pour retourner à Gibraltar.
LETTRE XLVIU.
SOMSSAXK!:,
Récit de la traversée de Tanger â Gibraltai*.— Saint-Roch, — Description du terrain neutre. — Chemin de Gibraltar en Espagne. — ■ Aspect surnaturel de la contrée. — Ciel de Tanger. — Fraîcheur de la cote de Barbarie dans cette partie de l'empire de Maroc. — Aridité de la côte d'Espagne : celle-ci penche vers le Midi , celle d'Afrique vers le nord. — M. Caillé. — Son voyage. — Opinion du vice-consul de France à Tanger sur cet ouvrage. — Danger couru par M. Caillé dans cette dernière ville. — ■ Police des libéraux dans l'empire de Maroc. — Parti que prend le conspirateur anglais. — Les terreurs de ce jeune héros de la cause populaire. — Il revient avec moi à Gibraltar. — Sa réputation parmi les officiers de cette garnison. — Sa fin. — Note.
A9eSteMAseees«eft«eei««i>«*«tte«««6s»»'<'<«'sa»ee*i««s<>«<»3«~6»e9SS8ss«
A MISS BOWLES
Saint-Roch , ce 1 7 juin 1 83 1 .
Hier uous avons déjeûné en Afrique , dîné en Angleterre et couché en Espagne. De Tanger à Gibraltar nous avons navigué sous l'eau, poussés par un coup de vent des plus violents que j'aie éprouvés, mais favorable. Néanmoins notre barque était un peu frêle pour résister à une telle mer : au lieu de glisser sur les vagues, elle passait dedans. Nous avons faiten quatre heures une traversée de quinze lieues. Après nous être reposés à Gibraltar, autant du moins qu'on puisse se reposer quand on étouffe , nous avons pris une voiture pour uous faire conduire jusqu'ici, dans l'espoir d'y respirer et d'y doimir.
380 L ESPAGJN E
Saint-Roch est l'entrée de l'Espagne, du côté de (Tibrallar; le chemin qui sépare ces deux villes ne ressemble h aucun autre. La garnison n'a que cette communication par terre avec le continent; c'est une langue de sable qui sépare la baie d'Algesiras de la mer Méditerranée et réunit la presqu'île de Gibraltar au continent; elle s'appelle, chez les Anglais, le terrain neutre. On croit à chaque instant que cette digue naturelle va se rompre et disparaître sous les flots. Quand on se retourne vers Gibraltar, on voit le rocher de Calpe du côté du Levant ; de ce point il paraît si complètement h pic qu'on n'en croit pas ses jeux. Il y a quelque chose de surnaturel dans les sites de cette partie de l'Espagne; c'est plus grand que l'aspect des terres ordinaires. Que de fois mes souvenirs me représenteront les colonnes d'Hercule avec leurs deux mers et leurs deux parties du monde!! Ce n'est pas sans regret qu'on
peut quitter un climat comme celui de Tanger. Là l'air est chaud, mais léger ; les rigueurs de l'été sont adoucies par des vents vivifiants; on y envoie d'Espagne les malades en convalescence. Les productions du sol rendent la chaleur plus supportable que sur les côtes d'Espagne; on y a de bonslruits et d'excellent lait de vache. Le terrain penche vers le Nord; il abonde en sources d'eau vive et produit
SOL' s FERDINAND VU. 381
des pâturages qui fournissent du beurre comme on n'en a point dans toute l'Andalousie-L'incurie espagnole fuit que, malgré le voisinage, le Leurre de Tanger n'arrive ni à Cadix ni à Séville. Celui qu'on se procure dans ces deux villes vient de l'Irlande :il est salé; on le transporte et le conserve dans des boîtes de plomb.
Le ciel de Tanger est plus libre de toutes vapeurs, plus bleu que celui de l'Espagne et de l'Italie. jNiulle part je n'ai trouvé des horizons si purs; à chaque instant l'œil est trompé sur la distance par la transparence de l'atmosphère : c'est l'air le moins chargé de brume que j'aie respiré dans les contrées méridionales; le détroit a au moins encore cinq lieues de largeur dans l'endroit où les deux continents sont le plus rapprochés l'un de l'autre, et néanmoins de chaque rive on distingue la côte opposée mieux qu'on n'apercevrait dans nos contrées les contours d'une montagne à une lieue de distance.
Avant de quitter Tanger, j'ai vu chez M. de Laporîe, noire consul, la couverture et le sac de voyage de M. Caillé. J'avais beaucoup entendu parler à Tanger de cet intéressant voyageur, qui par son opiniâtreté, sa patience, son courage, fait honneur au nom français. C'est ici qu'il a échappé à la vengeance des Maures en revenant de TimbouctOî.
Tout chrétien qui s'est fait musulman pour pénétrer dans l'intérieur d'un pays, et qui retourne ensuite dans son ancienne patrie, est regardé comme un traître et jugé comme un espion, c'est-à-dire empalé. M. Caillé a fait ce que personne n'avait pu faire avant lui, ni ne fera probablement après : caries dillicultés et les daugers d'un tel voyage en surpassent de beaucoup le plaisir et l'intérêt. ]M. de Laporte s'indignait avec moi de ce qu'il se fût trouvé des gens passionnés pour le dénigrement, au point de mettre en doute l'exactitude d'un récit frappant de vérité, et poétique par l'absence de toute prétention à l'éloquence. Ce style parlé fait l'illusion de la réalité. Notre consul m'a répété plusieurs fois qu'il avait lu lui-même les notes de M. Caillé, écrites au crayon sur des morceaux de papier soustraits à la vigilance des Maures par l'ingénieux voyageur,
non sans exposer sa vie Nous ne pouvions nous
défendre d'un peu d'amertume en pensant à ce qu'une telle entreprise accomplie aurait rapporté de profit et d'honneur à M. Caillé s'il eût été Anglais. Il est très-honorable de pouvoir dire en Afrique, comme au Vaudeville : Je suis l'niiiçdis il... Mais le plaisir que procure celte gloire n'est jamais si complet que lorsqu'on n'a rien l\ demander à la France.
sous FERDINAND VII. 383
Le conspirateur anglais n'a pas fait son voyage de Fez; sur des avis secrets, il a pris le parti de retourner à Gibraltar avec nous. Ces messieurs , tout en s'elforçant de changer les errements des anciens gouvernements, conservent h leur profit les formes de la vieille politique. Je ne crois pas qu'ii y ait de police de cabinet mieux servie que la leur. Cette inquisition libérale, armée de poignards à défaut d'autres instruments de torture , me fait croire à l'avènement de certaines personnes au pouvoir, mais douter de la régénération du genre humain et de la moralité des nouveaux aspirants au pouvoir. Je vois les réforma teuis possédés des mêmes passions que les hommes qu'ils attaquent: alors la disputene devient à mes yeux qu'une querelle de personnes. C'est par leurs vertus pratiques, ce n'est pas par leurs théories, que les apôtres chrétiens ont transformé le monde païen. Un déplacement de propriété et de privilèges changera le sort de quelques individus sans renouveler l'organisation des états. Tant que les hommes seront humains, les grands talents auront horreur de l'égalité, qui est la marotte des gens d'esprit médiocres , c'est-à-dire des sots, nécessairement envieux par faiblesse. La charité chrétienne pourrait seule nous aider à résoudre le problème, du moins approximativement.
Mais je la vois plus loin de nous que jamais, Ciir les chefs des nouvelles sectes religieuses, et des soi-disant nouvelles religions, me paraissent aussi méprisants que les premiers chrétiens étaient méprisés; petite difl'érence grammaticale, dont les conséquences morales et politiques sont immenses dans l'application.
L'apôtre révolutionnaire est donc revenu à Gibraltar en même temps que moi ; pendant toute la traversée il n'a pas eu un moment de tranquillité. On lui avait fait dire à Tanger que le gouvernement espagnol venait d'envoyer dans le détroit plusieurs bâtiments montés par des gardes-côtes; même il savait que ces hommes l'arrêteraient jusque sur notre navire, au mépris du pavillon anglais que nous portions, quitte à offrir ensuite toutes les réparations d'usage, en désavouant les agents subalternes de la police cotière; mais ceux-ci n'en auraient pas moins commencé par fusiller M. Boyd, à qui les excuses de l'Espaene n'auraient pas rendu la vie!!... 11 nous disait tout cela d'un air piteux, qui me donnait envie de rire, par le contraste de cette peur et de ce dévouement. Il reculait devant la partie dillicile de son rôle de héros, qu'il avait choisi comme on prend un état, sans trop savoir pourquoi.]! pâlis-
sous FERDliNA.MJ Y 11. 385
àalt il chaque voile de bateau pêcheur qu'on voyait à l'horizon ; quand un homme ne sait pas prendre une lois pour toutes son parti sur les périls de la grandeur d'âme , au heu de travailler à bouleverser les états par amour pour le genre humain , il devrait se contenter de faire son devoir de citoyen k la place où Dieu et la société l'ont mis.
Il V a des gens qui me font haïr la générosité : la justice seule est toujours respectable, indépendamment du caractère des hommes qui l'exercent.
Pendant les quatre heures qu'il m'a fallu passer k Gibraltar pour remplir selon l'usage les formalités de police, j'ai pris des informations exactes sur cet intrigant. Il résulte de mes recherches que le personnage est aussi méprisé des ofliciers de la garnison anglaise , qui sont pourtant fort constitutionnels, pour ne rien dire de plus, qu'il est détesté du gouvernement espagnol. On le regarde à Gibraltar comme un homme nuisible même à la cause qu'il prétend servir : il passe pour être peu délicat, surtout peu véridique; enfin, les officiers ne veulent plus l'admettre dans leur société : c'est par conscience que je vous donne ces détails; je veux vous mettre h portée d'apprécier à leur juste valeur les récits de cet homme. J'aurais pu retrancher de mes lettres les conversations que j'ai roME m. 25
3SH LJISPAGNK SOUS FERDIISAND VII
eues avec lui; mais je ne voyage et n'écris que pour vous faire passer par toutes mes impressions et même par mes illusions.
Cette fois, je crois avoir dit adieu pour tout à fait à M. Bo^'d; je suis en Espagne, et l'Espagne est fermée pour lui *.
" J'ignore ce qu'est devenu le matelot qui servait de domestique an conspirateur anîrlais ; mais depuismon retour on France, j'ai apprisque Boyd avait péri avec Torrijos. La police espagnole a su les attirer dans un piège avec quelques autres révolutionnaires réfugiés à Gibraltar. A peine eurent-ils mis le pied sur la terre d'Espagne, qu'ils furent arrêtés et fusillés à Algesiras, sans autre forme de procès. Tel est le sort auquel se serait exposé mon compagnon de voyage, et que j'aurais encouru comme lui, si nous avions cédé aux instances de Boyd pendant la traversée que nous avons faite avec ce malheureux jeune homme. Que d'horreurs éclairent le beau ciel de ces contrées !
LETTRE XLIX
SOMMAIRE
Le vent d'est. — Description de ses effets sur l'homme. — L'été des climats chauds. — Le corps et l'àme souffrentensemble. — Le mal du pays , le désir de retrouver de l'eau fraîche, des arbres verds. — Ce sentiment magnifiquement décrit par le Tasse. — Tourments des croisés , de ces hommes du Nord campés devant Jérusalem.
e9eee»»«ftés«ftfr«9x«9»>s««*»»ee«999«« :»e««i»«a#w .o«^* -.imim^iêti^»
A MISS BOWLES
Saint-Roch, ce j 8 juin i83i.
Le vent d'est recommence k souffler ; c'est le fléau de l'Andalousie : il tue, ou du moins il flétrit tout : hommes et JDlantes! et les animaux qu'il n'extermine pas, il les endort.
L'air a dans certaines contrées méridionales une action pernicieuse qu'il faut avoir éprouvée pour la croire possible. Ce venin est si subtil, si caché, qu'on y succombe avant de l'avoir reconnu: d'abord on languit, on s'affaiblit sans savoir pourquoi, puis on s'attriste , on se dit malade , on s'exagère ses souffrances, on se plaint; pour se plaindre, sans croire à ses maux, enfin on nif'urt; et l'on n'o pas
3S0 i;ESPAGi\E
souilert , tout en s'inquiétant comme iiii malade visionnaire.... 11 n'exagérait donc pas, disent alors ceux qui survivent!.. Voilà Tliisloire de la plupart des hommes du Nord transplantés dans les pays du Midi.
Tout est douceur, parlum, volupté dans l'air qu'on respire ici; le corps n'éprouve que d'agréables sensations qui le détruisent, mais la souicc du mal est dans l'àme. Point de grands efforts possibles, la vie restreinte à l'action physique : plus de courage, plus de volonté : apathiquejusqu'à l'imbécillité, on devient fou de paresse : et pourtant la chaleur semble moins étouffante qu'il Paris; même on la trouve légère; dans l'aveuglement de la mort on se récrie sur le plaisir de vivre, tandis que c'est justement ce plaisir qui tue; boire frais, respirer, dormir, tout est mortel , mais délicieux. Gomment croire au danger, quand tout ce qu'on éprouve est jouissance ? sitôt que la brise du soir a rafraîchi l'atmosphère, on oublie l'action du feu qui vient de s'éteindre, et si les pierres et les métaux n'en conservaient l'impression toute la nuit, n'en exhalaient la flamme jusqu'au lendemain , si l'on pou • vait enfui ne vivre que dans l'air et se détacher du sol, le soir venu , ou se croirait sous un climat tempéré. Ce n'cal pas uu ibermomètn! ([u'il faut
sous FERDINAND YII. 391
mesurei l'action de la clialeiif sur les êtres vivants : rarement, surtout pendant les derniers mois de l'été, s'élève-t-il ici à plus de 22 ou 24 degrés de Réaumur ; mais c'est la durée de cette température qui la rend insupportable; au bout de quelques semaines, la terre exhale des vapeurs si pernicieuses, qu'il faut être né sous cette zone pour pouvoir y vivre : il y a peu d'étés en Frauce où le thermomètre ne monte aussi haut et plus haut qu'ici; mais pendant combien de jours, et pendant combien d'heures chaque jour? D'ailleurs, que de semaines pluvieuses, que de nuages chez nous , qde d'orages ne viennent-ils pas soustraire le corps aux
influences de l'été !
Icil'été n'a point d'accidents, c'est pour cinq mois et plus que la chaleur s'empare de ce que Vous respirez, qu'elle s'établit dans ce que vous touchez, dans ce que vous mangez , dans ce que vous êtes; c'est pour quinze heures chaque matin que le Soleil chauffe la voûte du ciel, comme celle d'un four ardent, et c'est pour toujours que le corps s'inquiète, s'énerve, que l'esprit s'endort ravi dans un délire passionné comme l'amour physique.
Cette pente de l'imagination à produire des extases n'a nul rapport avec la rêveuse mélancolie des esprits du Nord ; c'est moins noble, moins tou-
cliaiiL, cest plus ;iclif", plus prompt, plus destructeur La fièvre se sent partout, s'attache à lout:
vous la respirez , vous l'exhale/: la fièvre, cest la moelle de vos os, c'est vous!.... Si vous ne fuyez, vous périssez. Voilà l'été de Gibraltar. Il y a beaucoup d'étrangers dont l'organisation ne peut le supporter même une année *.
A la vérité les climats chauds dont je vous dépeins les inconvénients ont un avantage qui leur est propre; sous ces zones brûlantes, faites trois lieues, montez de cent toises, vous avez changé de pays. Un rocher entre vous et le Simoun, un village élevéjOÙ vous respirez un air inconnu à la plaine; une colline boisée, la direction d'un vallon, vous rendent la vie ou vous enlèvent le reste de force qui vous aidait à souffrir. Votre corps^ ouvert à toutes les impressions extérieures, se sent renaître sous un souffle vivifiant, ou bien il achève de s'anéantir par la continuité et le redoublement des influences délétères. Cette étonnante susceptibilité de nos or-
Au moment où le voyageur écrivoit celle letlre , il avail déjà le germe de la maladie qui se déclara plus lard el le mit à deux doigts de la niorl. 11 fui allaqué à Grenade d'une fièvre gastrique el d'une dyssenlerie produites par la f.iligue du voyage cl la chaleur (le la saison : il est larc d'ecliap|)cr à ce mal quand il est ausisi violent . el Miiloul lorsqu'il se décinrr pendant la ranicnle.
sous FËRDliSiNl) VU. 393
ganes fait de la vie, dans les pays chauds, une espèce de musique intime dont chacun est l'instrument , mais dont personne ne connaît la clef. On joue sa note dans le concert universel , comme les musiciens russes qui ne savent ce qu'ils font et produisent une harmonie divine. Mais cette harmonie tue comme les sons de l'harmonica que les personnes délicates ne peuvent supporter.
On succombe à l'abondance de la vie, on est trop heureux ! il faut mourir.
Malgré ces voluptés du climat, malgré la noblesse, la giandeur des sites, malgré la beauté des femmes, lesliommes du Nord, avertis du danger au milieu de leur enivrement, sont quelquefois saisis d'un besoin subit et impérieux de revoir leur pays. La verdure manque aux sites du Midi, et le souvenir delà verdure devient un fantôme qui obsède l'imagination des hommes dépaysés ; si quelque coin de forêt leur retrace un moment la fraîcheur des paysages du JNord, c'est pour la leur faire regretter d'avantage; on est poursuivi jusque sous ces arbres trop rares par l'éclat d'une lumière fatale, dont les dards percent le feuillage des lièges, des yeuses ou des autres arbres toujours verds qui forment les maisrres futaies des contrées méridionales.
391 L'tSPAGNK
Dans ces pays on peut croire h l;i fatn moi'ii'diid^ à la mythologie grecque, aux enchantements d'Armide et d'Alcine; oa rit des histoires surnaturelles , des pressentiments, des apparitions qui captivent les imaginations du Nord. Le soir même n a phjsde ténèbres assez épaisses pour éteindre la lumière dont l'éclat vous dévore , les insectes de la nuit, les vers luisants , les mouches lumineuses rayonnent à travers l'obscurité. D'autres continuent pendant lu nuit une partie des bruits du jour : tels sont la cigale, le grillon , la sauterelle; enfin tout ce que vous voyez, tout ce que vous entendez, vous brûle, vous dessèche, vous détruit; la mort vous |X>ursuit avec acharnement, l'eau même ne peut vous soustraireau feu ; chaque coup de rame fait jaillir de la mer des gerbes étincelantes ; chaque lame, en se brisant sur le sable , y répand une poussière lumineuse ; vos yeux qui se ferment de fatigue et de peur, retrouvent encore dansleuréblouissementphosphorique l'illusion delà lumière, qu'ils s'ellorcent en vaiud'oublier. La brûlante pression des pai»picres sur l'iris en fait jaillir une nuée d'étincelles que la victime ne peut fuir, puisqu'elle voit renaître au dedans d'ellemême le feu qui l'environne et la consume sans qu'elle puisse échapper h cet élément destructeur.
sous FhPvDiNAND VII. 395
Rien n'est effrayant comme l'état d'un homme
saisi de la terreur de ce climat qu'il aime, mais
qu'il redoute, parce qu'il sent la mort partout, et
surtout sous l'apparence du plaisir.
S'il se joint à cette guerre des sens quelques inquiétudes morales, si aux maux que nous cause la nature, la société ajoute sa malveillance, sa fausseté, son avidité, ses trahisons , alors l'enfer est trouvé et prouvé!.... La vague tristesse du voyageur trouve un aliment et se change en un mal positif: le mal du pays. Cette maladie fait de prompts ravages, qui ne s'arrêtent que dans les moments où le patient sent qu'il avance vers sa patrie.
C'est au Tasse qu'il faut laisser peindre les fantômes de la fièvre, les ardeurs de la soif et les regrets dévorants des habitants du Nord mourant dans les pays chauds; je ne crois pas que les neiges de la Russie aient tiré de la bouche des pauvres Italiens à demi gelés une plainte aussi éloquente que les lamentations dictées par le poëte de Sorrente aux hommes du Nord. La description des tourments de l'armée des croisés campée devant Jérusalem , les regrets de ces hommes enterrés dans le sable, brûlés sous le soleil du Midi , sont tiop connus poui- trouver place ici ; mais j'y fais
39(i L'ESPAGNE SOLS FERDJiNAAD \11. allusion afin de compléter par le souvenir de ces traits de génie la f'aii)le expression de ma pensée.
Adieu, aujourd'hui je soutire une partie des maux que je viens de vous décrire.
riN DC TROISIÈME VOLDME.