‹ L'Espagne sous Ferdinand VIIChapitre 24 sur 79 · A MONSIEUR CHARLES NODIER · texte numérisé non relu

A MONSIEUR CHARLES NODIER

Tanger, ce 12 juin i83i.

Ce qui m'a le plus frappé au moment où j'ai mis le pied sur la terre d'Afrique , c'est l'aspect menaçant du pays. On dirait un peuple cloîtré; le sérieux des physionomies , la gravité des manières , le silence des habitations et même des rues, l'air de mystère qui préside aux moindres actes de la vie, l'austérité des costumes, la tristesse de tout ce que l'homme a institué ou bâti , l'importance des petites choses, la solennité dans les actes les plus indifférents de l'existence , tout annonce un peuple originaire des contrées où la discipline des premières associations chrétiennes a pris naissance. Les villes mauresques sont des couvents

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forteresses (je u'en ai vu qu'une, mais elles se ressemblent toutes ) ; les hommes sont vêtus d'un froc à capuchon , qui a servi de modèle à l'habit de nos capucins; les femmes vivent cloîtrées, non sous les verroux du ciel , mais sous les grilles jalouses d'un maître qu'elles appellent leur époux : même lorsqu'elles sortent elles passent invisibles , silencieuses, enveloppées dans leurs triples manteaux et dans leurs voiles épais. Leur taille est entièrement cachée sous cet informe déguisement ; on les voit glisser comme des spectres le long des murailles d'un couloir étroit et tortueux qui s'appelle une rue. Les maisons, toujours sans fenêtressur ces rues, sont autant de petits cloîtres bâtis au milieu de la grande association de cénobites mariés, qu'on appelle la ville; et la discipline religieuse, qui domine le peuple entier, fait de l'empirfe une immense école de superstition musulmane , dont l'empereur est le grand-prêtre.

A peine entré dans un état mahométan , je pressens , je vois l'Asie ! ! ! Ce n'est pas vous qui vous moquerez de moi , si je vous dis que d'ici je comprends la Turquie, la Perse, l'Arabie; tout cela doit être la même chose avec des nuances. Les hommes qui composent ces divere étals sont tous (les peuplcî) toutemplalifs , passionnes, croyants:

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croyants avant tout , et la foi imprime , sur les sociétés qu'elle a fondées, un cachet que l'incrédulité même ne peut effacer qu'à force de temps et de zèle, et pourquoi l'effacer?... Fanatisme pour fanatisme, celui qui nie me paraît le pire.

Dans l'empire de Maroc , la nation entière est habillée de la même manière. Les fortunes , les maisons, les habitudes, tout est pareil , tout est uniforme. Il règne parmi ce peuple une épouvantable égalité, celle qui résulte d'une tyrannie complète; jamais ni le gouvernement mixte, ni la démocratie, n'approcheront autant que le despotisme de l'égalité absolue, decebutdes peuples envieux. L'Empereur à part, tout est ici de niveau. Voilà pourquoi le désert est si près de ces espèces d'états : fût-il plus loin , il a tant de prix aux yeux d'hommes gouvernés de la sorte, que bien souvent on Tirait encore chercher. C'est le refuge des gens de mauvaise humeur. Les steppes de l'Asie et les sables de l'Afrique remplacent nos chartes pour les Tartares et pour les Arabes. Il est clair qu'au premier rayon de liberté qui luirait sur ces peuples dévoués , l'égalité absolue disparaîtrait chez eux des mœurs et des conditions: on a cru longtemps qu'égalité et liberté sont sœurs. Dernièrement de grands talents se sont appliqués à nous garantir de l'cîlTcar qui tiàm avait

fait confondre ces deux puissances. Je vais plus loin; non-seulement je crois qu'il faut les discerner, mais je prétends qu'elles sont incompatibles. L'égalité est une violence réprouvée par la liberté , qui, dès qu'elle règne dans un état, confine son ennemie dans la fiction métaphysique , qu'on appelle alors d'un nom composé : égalité devant la loi! ! L'égalité réelle , illimitée, absolue, est un attribut de l'état sauvage; mais elle se retrouve encore, quoique déjà mutilée, dans les états arriérés, dans les sociétés à demi barbares. La liberté, au contraire , est un bienfait de l'état social perfectionné , c'est une greffe entée sur Ihomme primitif par la civilisation divine. Oui , divine ! la liberté vient de Dieu, comme sa base : la raison et la justice. La vraie liberté ne peut naître que de l'exercice scrupuleux de tous les devoirs de l'homme social envers ses semblables et envers lui-même, c'est le couronnement de l'œuvre politique. Dans un état encore imparfait, elle n'est qu'un instinct de l'homme simple et primitif, une puissance obscure de l'âme trop souvent repoussée dans le domaine de la métaphysique.Dans une société avancée c'est une idée, toujours ardue , complexe, mais assez claire pour qu'on puisse la saisir à force de pratiquer et de perfectionner les vertu^ religieuses et sociales; car.

dans un état bien organisé , la liberté est le point de rencontre de la politique et de la religion , du temps et de l'éternité. En philosophie comme en gouvernement , c'est la dernière conquête de l'esprit sur la matière. C'est le résultat des devoirs sociaux pratiqués par le grand nombre , enfin c'est la conscience des sociétés comme le libre arbitre est la conscience de l'individu.

Le costume des Maures est bien connu depuis quelques années : ils ont les jambes nues, ils marchent avec des pantoufles pointues, sans talons, ce qui fait qu'elles ne tiennent point à leurs pieds; ils portent des culottes courtes , mais très-larges et de toile blanche ; enfin une espèce de chemise, ou, pour parler plus élégamment, de tunique, pardessous laquelle ils mettent ce manteau tantôt blanc , tantôt gris , que j'appelle le froc mahométan, et qu'on appelle ici hernouk. Ils se drapent , dans ce manteau , avec toute la majesté orientale. Ils ont pour coiffure le turban; lorsqu'ils sortent à certaines heures de grande chaleur ou de rosée mortelle , ils se drapent la tête dans les larges plis du manteau blanc, sous lequel ils ajoutent même parfois une écharpe de mousseline de laine, espèce de gaze barbare , mais d'un beau blanc et d'un effet pittoresque. C'est le voile des hommes. Ils le tour-

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lient de lu manière la plus noble au tour de leur figure mélancolique et basanée. A voir ces fronts si hauts, cesyeux si tristes et si humides d'amour, ces regards obliques, ces longs regards de l'Asie, doux et méditatifs, à voir cette nonchalance pleine de passion, de profondeur, de pressentiment, ou plutôt de regret, on se demande quel est ce peuple déchu qui semble accablé sous le poids d'une gloire perdue , sous l'éclat d'une destinée qu'il n'accomplira pas. Ce peuple des plus anciens de la terre, est pourtant

malheureux comme un jeune homme! Où

donc est la clef de cette énigme? Quelle inépuisable source d'admiration, de crainte, d'espérance, de réflexions, d'idées, jaillit au fond de l'àme du voyageur, la première fois qu'il aperçoit ce beau peuple, uni presque sans lien, mais qui tient ensemble par la loi de la nature et la volonté du ciel. Monument vivant de l'action et des desseins de Dieu sur l'homme ; la nation arabe s'est arrêtée, occupée on ne sait à quoi , sur la route de la civilisation. Ces nations de l'Asie, campées dans les sables et sur les rochers de l'Afrique , me paraissent semblables à des uavigateure égarés loin de leur route; et dans mon étonnement, dans mon impuissance, je cherche les traces du chemin qu'elles ont perdu et qu'elles ne cherchent même plus :

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j'élève les yeux au ciel pour j retrouver notre boussole à tous , et je dis : « Dieu , prenez pitié des hommes !....»

Avant d'avoir la permission de débarquer sur cette terre ennoblie par le malheur de la race qui l'habite, nous sommes restés longtemps à l'ancre dans une rade ouverte à plusieurs vents, mais suiv tout au vent d'est, qui soufflait avec violence, et rendait à chaque instant la njer plus houleuse et plus redoutable. Je ne sais d'où, vient que je ne souffrais pas ; j'étais heureux , mais cela ne suffit pas toujours pour ne pas souffrir. L'exaltation de l'esprit, du moins chez moi, n'a jamais triomphé du mal de mer. J'aurais donc très-bien pu être fort content d'aborder en Afrique , et pourtant trèsmalade. Mais hier mon estomac était tout simplement d'accord avec ma tête pour me laisser observer chaque chose , sentir chaque impression sans effort.

J'étais voyageur, rien de plus; mais je l'étais,.-

c'est assez pour aimer la vie et jouir de tout.

Le capitaine de notre bâtiment s'était rendu à terre avec mon passe-port ; il devait le porter au vice-consul de France , à qui je faisais demander la permission de débarquer à Tanger. Le vice-consul ne pouvait me la donner; mais lui seul pouvait l'obtenir pour moi des autorités arabes. Le temps

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de remplir cette lormalité m'a sulli pour examiner à loisir la partie de la côte d'Afrique à laquelle nous touchions, et les tristes murailles de Tanger. La plage, même celle qui touche à la porte de la ville, a l'apparence d'une solitude. La désolation de la nature, lorsqu'elle se manifeste jusque dans les œuvres de l'homme, inspire à l'âme des tristesses équivalentes à des chagrins; on croit voir les peuples condamnés à subir des décrets dont ils ne connaissent que la rigueur : j'éprouvais quelque chose de semblable devant Tanger ; je me sentais défaillir à l'idée des misères de l'humanité que le nom de l'Afrique révèle si puissamment au voyageur qui pense. Les fers de tous les peuples esclaves renfermés dans un continent entier, pesaient sur moi. La vue de ce continent, la plus malheureuse partie du inonde, m'inspire une inexplicable mélancolie. Je ne suis pas le maître de surmonter cette tristesse de

prophète manqué qui m'accable ! Sentiment

douloureux d'impiété involontaire, doute religieux qui m'assaille à l'aspect d'un sol d'où surgit une race d'hommes dillerentede toutes les autres races: qu'ai-je fait pour que tu viennes à germer dans une âme née pour la foi comme la mienne? Je suis puni de l'inquiétude du cœurqui m'a poussé jusqu'ici de mer en mer, de ruines en ruines, de déserts en dé-

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serts! Est-ce la haine de l'hypocrisie d'autrui; estce ma propre faiblesse qui me rejette dans les ténèbres, et nourrit dans mon cœurl'ennui du repos aux dépens de la lumière intérieure ! Fallait-il venir si loin pour m'avouer à moi-même l'aiFreuse vérité :

je doute Pourquoi y a-t-il des nègres? Qu'ai-

je fait à Dieu pour tomber dans la perplexité où me jette l'apparition de cette espèce d'hommes dont je me vois séparjé par la nature, etpourtant à laquelle je ressemble trop encore pour rester entièrement étranger à ses destins ? Je frémis en pensant qu'il peut exister des hommes qui n'auraient pas la même origine que moi , et qui seraient un produit particulier du terroir comme les plantes. Il m'est presque impossible de combiner l'existence de cette race, qui me paraît primitive, avec la doctrine de la Bible fondée sur la création d'un seul couple , source unique du genre humain.

Si la race humaine est sortie spontanément de la nature à une certaine époque où la terre était disposée à la produire sur plusieurs points à la fois , le vague de nos destinées s'étend, les brouillards de notre intelligence s'épaississent, et mes espérances se perdent dans l'obscurité d'un lointain semblable à des mers sans rivages, à dessables sans oasifs. Dieu n'est pas plus mon père qu'il n est celui des vers de TOME m. 20

terre et des champignons? Mais alors pourquoi

permet-il.... ou plutôt pourquoi veut-il, car la distinction entre permettre et vouloir me paraît niaise, appliquée à l'être qui voit et peut tout ; pourquoi veut-il que je passe le temps de ma misérable vie à en rêver une meilleure qui ne viendra jamais poiir moi?.... Le champignon pousse sur la pourriture, le ver ronge le cadavre; mais il y a dans ma conscience quelque chose qui m'assure que ni le champignon ni le ver ne regrettent ce qu'ils n'ont pas ; tandis que moi je n'existe que dans l'espoir d'échapper au sort des choses de la terre, de me fuir moi-même un jour, et de vivre éternellement. La seule possibilité d'une telle ambition ne prouve-t-elle pas que je suis d'une essence supérieure? Si j'étais né comme le ver et que je dusse mourir comme lui , cette faculté d'espérer, de désirer, serait une trahison, une perfidie indigne de la bienfaisante nature, dont l'ordre se trouverait dérangé par le juste cri que je pousserais pendant toute une vie de déception et de désespoir; bien plus , que je pousserais pendant toute l'éternité. Car si je tombe dans le néant au sortir d'ici, mon dernier soupir sera si douloureux, que jamais ce qui me survivra, je veux dire le Dieu qui m' aura déçu , ne pourra se distraire de mon déses-

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poir et de ma rage. Le souvenir d'une telle douleur, ne dût-elle avoir que la durée de l'éclair , l'assiégera comme le remords assiège dans leur prospérité les princes iniques, les mauvais maîtres

Loin de moi l'immortalité philosophique d'un esprit toujours le même, et qui passe déforme en forme sous mille noms divers pour alimenter sans cesse d'autres vies , sans se sentir et se reconnaître dans aucune!! Cette hypothèse pauvre fait de mon être une rencontre de l'âme universelle avec la partie de matière organisée que j'appelle moi; mais ce moi ne m'appartiendrait pas plus que le reste de l'univers, si l'âme qui le fait vivre n'était pas à moi seul, à moi pour toujours. Si je me sens après ma mort , je bénis Dieu sous quelque forme que sa justice me fasse subsister : mais si je perds le sentiment de mon identité , je maudis la Providence, quel que soit le triomphe qu'elle réserve au souffle ignoré qui m'animera

Je sens bien que pour vivre éternellement il faut que je passe tout entier dans la partie spirituelle de mon être. Tel est l'effort surnaturel que me conseille, que m'ordonne le christianisme; mais encore faut-il que ce soit mon individualité , et non l'universelle essence que je trouve au terme de cette douloureuse évolution, qu'on

appelle la morl, et qui commence à notre naissance. A moins que cela , ne me parlez plus de la toutepuissance et de la bonté de Dieu.

Ah! si vous savez qu'il existe quelque part un esprit comme celui du grand Maître, si vous connaissez un prêtre, un apôtre, un chrétien encore plus ferme que cethomme, c'est-à-dire plus aimant, appelez-le au secours de ma foi chancelante, qu'il me fasse sentir Dieu comme le sentaient sainte Thérèse et saint François de Salles, que je croie, non par la peur des dangers que l'on court en ne croyant pas, car la foi, fondée sur ce calcul, équivaut pour moi à l'infidélité; mais qu'il m'apprenne à croire, parce que lafoi a un objet ,que cet objet est un fait, une nécessité de lacondition humaine, et que nul blasphème de l'incrédulité, nul raisonnement, n'ont pu depuis le commencement du monde anéantir un fait.

Comment se lier aux promesses des interprètes de la Divinité, quand on réfléchit sur la condition de toute une partie du genre humain? Je frémissais, non-seulement de pitié, mais de terreur , ii la vue de quelques pécheurs arabes dégradés du rang qu'ils devaient occuper dans la création, et qui parcouraient les plages de Tanger, comme des animaux carnassiers fouillent un cimetière. Et puis je me demandais pourquoi ce tableau d'une misère

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si commune m'inspirait ici des idées si étranges; elles auraient pu me venir à chaque pas dans les rues de Paris, où les contrastes ne manquent guère aux méditations philosophiques. Mais à quoi bon voyager, si l'habitude de vivre dans un lieu n'émoussait pas l'impression des objets qu'on y rencontre journellement? Moi, né voyageur, je ne sais penser que par surprise ; je parcours le monde uniquement pour y éprouver précisément ce que j'éprouverais chez moi , si j'arrivais en France pour la première fois de ma vie. Le voyage est pour l'àme ce que la pierre est pour le sabre : il rend le fil à la pensée.

J'aurais passé bien du temps sans m'ennuyer à la vue de ces pauvres Bédouins, vêtus d'une chemise que j'appellerai tunique, les jours où la poésie dominera la philosophie; aujourd'hui ce n'est qu'une chemise , et d'un manteau à capuchon qui les enveloppe entièrement.

Il y a des insectes qui rampent dans la poussière, et qui ne me donnent pas l'idée d'une aussi profonde misère. Qu'a donc fait ce peuple pour mériter son sort, si Dieu est juste et bon et toutpuissant, et par conséquent prévoyant?

Quelques Arabes un peu mieux vêtus que les pêcheurs de la côte faisaient galopei- leurs cour-

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siers sur le haut des dunes, et s'approchaient des murs de la ville avec la fierté des chevaliers du moyen âge.

Malgré l'impression que m'a causée la première vue de l'Afrique, n'allez pas vous figurer que l'aspect de cette terre soit réellement différent de celui de toute autre contrée stérile et sauvage. La baie de Tanger ressemble tout à fait k l'Espagne, et la ville me rappelle plusieurs des ports de l'Andalousie; mais l'appareil militaire, qui n'est qu'une sorte de luxe ou de routine dans les états de l'Europe moderne, est une nécessité politique au point de civilisation, ou plutôt de barbarie, où se trouve ici la société. C'est la force vitale des états mahométans.

Le mahométisme est la religion de la guerre parce qu'il ne sait étendre ses conquêtes que dans l'ordre matériel; lorsqu'en se tournant vers le sud on pense à ce qu'il y a de dévastation, de rudesse, de solitude au delà de ce qu'on voit, une sorte de stupeur paralyse fmiagi nation. Quel continent ennemi de l'homme est l'Afrique! Je venais à Tanger pour trois jours; avant d'avoir frappé à la porte de la ville , je m'étais déjk repenti d'être allé si loin chercher de quoi m'attrister la mémoire, |);ir le .spectacle dune société (|ni dé-

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grade l'humanité , au lieu de l'aider à se relever, à rentrer dans ses voies primitives.

Au bout d'une grande heure et demie d'attente et de réflexions qui tournaient en sophismes amers, je vis qu'on nous faisait signe d'aborder; une coquille de noix porta ma caravane et mon bien petit bagage à terre, sur le dos des lames furieuses qui battaient le rivage et le couvraient d'écume.

En mettant le pied sur le sol d'Afrique, je fus reçu par le vice-consul de France , M. de Laporte , dont l'obligeance et la politesse aplanirent pour moi les difficultés inévitables d'un débarquement dans une; ville arabe.

Tanger est sale , comme toute autre ville de la côte de Barbarie. Les rues, peu pavées, sont étroites, tortueuses, pleines d'immondices; elles forment à la fois labyrinthe et cloaque, mais elles sont peuplées de ligures dont la noblesse et les draperies vous rappellent à chaque instant que vous n'êtes pas en Europe. Jamais je n'oublierai l'attitude majestueuse du capitaine du port, lorsqu'il nous accorda la permission de faire entrer mon bagage sans le faire fouiller par les préposés à la douane de Maroc. Cette faveur, à laquelle le serviteur du prophète ne consentit qu'avec une répugnance marquée, et sur la demande réitérée de notre vice-

consul, a exigé bien des pourparlers. La discussion m'a donné tout le loisir d'examiner la singulière physionomie du personnage, qui d'un mot pouvait décider du sort des valises et , je crois , des voyageurs : sa barbe entièrement blanche, aussi blanche que le voile de laine qui entourait sa figure , les longs plis de sa robe, son cou large et ridé , à la nuque, comme celui d'un taureau, sa face de vieux lion endormi, m'inspiraient un respect involontaire. J'éprouvais, en présence de cet homme, un mélange de crainte, de pitié et d'admiration ! Néanmoins , mon estime a diminué ce matin quand il est venu luimême Ji l'auberge requérir le prix de son extrême complaisance , selon l'expression employée avec affectation par l'interprète. Tout est exaction et, par conséquent, exception dans cet empire du despotisme. Nul employé du gouvernement n'est légitimement rétribué, depuis le soldat qui m'escorte jusqu'à l'empereur qui me gouverne : tout homme public, à Maroc, vit d'industrie; plus il extorque, plus il a. L'exaction est le principe de l'administration ; l'inaction celui du gouvernement!...

L'Empereur est la première victime de ce régime violent et de la torpeur qui constitue le despotisme. Esclave couronné pour et par des esclaves, il est le iiuiitic de tout, jiiscju au jour où tout lui manfjuc

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à la fois. Alors l'idole tombée est foulée aux pieds de ses adorateurs, et le souverain demande l'aumône à son peuple; espèce d'exaction morale qui succède à la brutale autorité du cimeterre.

C'est ce qui arrive en ce moment. L'Empereur de Maroc erre à quelques lieues de Tanger, dépouillé de tout, même de ses mulets, par sa garde rebelle; aussi vient-il d'écrire ici pour demander au pacha de Tanger cent cinquante mules qu'on va prélever dans les écuries de tout le monde. Voilà ce que devient le gouvernement patriarchal dégénéré!!!... Dieu préserve les peuples d'un père qui peut tout, qui possède tout, et contre lequel nul ne peut rien!

Excepté les habitations consulaires, aucune maison de Tanger n'a de fenêtre sur la rue. Dès qu'on a passé la muraille crénelée qui ferme la ville, on se sent emprisonné; mais ce qui m'étonne, c'est de n'éprouver pas une extrême envie de sortir de ce cloître. Moi, qui suis si avide de liberté, si ennemi de toute contrainte, je crois que je supporterais ici le poids de mes chaînes : l'uniformité de la vie est telle, qu'elle fait oublier la possibilité d'une autre existence. C'est comme l'hiver, qui, lorsqu'il est une fois bien établi , vous empêche de croire à autre chose. C est comme un narcotique dont le premier

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effet, lorsqu'il est bien dosé, est de vous ôter la force et qui plus est le désir de vous réveiller!!... Si Ton se réveillait, on n'aurait qu'une manière de supporter l'existence : c'est celle qu'ont choisie les tribus errantes : une cavale pour moyen de transport, une tente pour habitation, le désert pour domaine , le bien des autres pour patrimoine ; tout cela vaut mieux sans doute qu'une case à Tanger. Quand le catholicisme a lait bâtir des cloîtres, c'était pour répondre au besoin de certaines âmes qui faisaient exception, et qui , par conséquent, se seraient senties malheureuses dans le monde ; mais ici l'obéissance monastique semble la règle universelle de la société. De là naît une insupportable tyrannie. Toutefois il faut excepter le vœu de chasteté. Mais, hors ce point, figurez-vous tout un peuple de moines fanatiques, poussant jusqu'à leurs dernières conséquences le principe moitié religieux, moitié politique qui les réunit, et vous connaîtrez mieux qu'aucun voyageur l'état moral des nations de l'Afrique mahométane.

iMahomet n'est pas l'ennemi du Christ, il en est le copiste habile; sou empire, fondé en Orient à l'époque de la plus grande ferveur monacale des chrétiens, se ressent de l'esprit du siècle qui l'a vu naître , rt tout «mi maudissant la religion chrétienne

il a pris, pour type d'une société politique universelle, la règle conseillée par les saints et les docteurs de notre église aux âmes d'élite condamnées par la nature à une perpétuelle réclusion.

llest consolant pour tout homme qui doute, et les esprits observateurs doutent toujours, de voir que le grand antagoniste des chrétiens ait pourtant puisé sa doctrine à la source même du christianisme. Les imitateurs injurient toujours leurs modèles. La religion de Mahomet est comme le revers de celle de Jésus-Christ , c'est ce qui me fait comprendre qu'elle soit entrée dans les desseins de la

Providence Elle fut le résultat de l'extension

exagérée d'un principe : l'unité de Dieu et l'obéissance à son représentant le prophète. C'est un germe tombé dans une terre puissante , et où chaque arbre plein de sève pousse ses dernières branches : l'Europe est le monde des transactions , et dès lors de la douceur; l'Asie et l'Afrique sont le monde où les principes furent poussés jusqu'à leurs conséquences rigoureuses, et par conséquent le monde de la tyrannie et de l'oppression. A moins d'avoir l'énergie du brigand qui vit et meurt en protestant contre toute société stable, on doit appeler heureux

les enfants de l'inconséquente Europe

Nous avons trouve à Tanger une auberge comme

3i(; L espagim:

il n'y eu a pas eu Espagne , si ce n'est ^ Cadix. C'est une des plus grandes maisons de la ville , elle est tenue par un Italien. Je vais vous la décrire, pour vous donner l'idée des autres habitations. Elle est composée d'unepetite cour pavée, et décorée à la manière orientale : cette place vide est la pièce principale de la maison , c'est celle au moyen de laquelle toutes les autres se communiquent. Autour de ce carré, qui forme un salon commun, s'enfoncent au rez-de-chaussée nombre de petites chambres agrandies par la jouissance de la cour commune, qui donne le jour, l'air et l'espace à toute l'habitation. Au premier étage, au lieu de cette cour, on a une galerie intérieure, espèce de cloître domestique, dont les arcs et tous les enjolivements sont dans le style mauresque. Les portes en bois ciselé , avec des ornements dessinés en clous de cuivre rappellent un peu les belles portes de l'Alcazar de Séville. Il est inutile de vous dire que c'est de très-loin qu elles retracent le beau siècle de l'art chez les Arabes d'Espagne.

A chaque pas qu'on fait ici, on s'aperçoit qu'on est remonté à la source de la civilisation espagnole. Toute l'Espagne se reconnaît en germe chez les Maures; mais soit que ces germes aient avorté ici, soit que leurs productions aient (l«a;énér('', boitquc

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l'influeuce du christianisme et le mélange des races sur la terre d'Europe aient été favorables au développement du génie humain, tout est moins bien de ce côté de la mer que de l'autre. La musique est monotone, âpre et plaintive, autant que le chant national en Espagne, mais plus sourde etmoins mélodieuse. Le goût dominant de l'architecture est recherché ; c'est encore comme en Espagne; on retrouve aussi chez les Maures la gravité des manières,le ton pompeux et jusqu'au tour ingénieux et un peu ajfïecté du langage des Andaloux. Mais du côté européen, l'influence des femmes s'est fait sentir, non-seulement dans le gouvernement de la famille , mais encore dans l'organisation de l'état; tandis que du côté de l'Afrique , les femmes sont restées un des meubles de la maison , rien de plus.

Dans toutes les sociétés à peu près barbares , c'est-à-dire qui se trouvent parvenues à un degré de culture supérieur à l'état sauvage , quoiqu'inférieur à la civilisation , telle que nous la concevons aujourd'hui, je vois se glisser un peuple étranger que tout le monde hait, méprise , et pourtant jalouse, un peuple qui, quelque part qu'il se fixe , devient en peu de temps indispensable aux indigènes, dont il est cependant abhorré ; un peuple enfin qui remplit à peu près chez les autres

l'ollice de l'huile dans une machine diliicile à faire mouvoir : ce peuple sans patrie , épars sur la terre comme les branches d'un arbic nbattu et dont on jette de tous côtés en éclats la souche déracinée, c'est le peuple juif. Je le retrouve à Tanger également détesté des chrétiens et des mahométans , et nécessaire aux uns comme aux autres par sa persévérance, son impudence cachée, c'est-à-dire son manque de conscience ; sa haine déguisée en servilité, sa parole menteuse et flexible, ses intrigues et sa nature opiniâtre, qui lasse une bien autre puissance que celles des hommes : la puissance du temps'. Ces hommes de fer.... non,... si j'osais je dirais de cuir, rendus méchants par les préjugés hautains des autres hommes, sont cependant ceux qui conservent les préjugés les plus nombreux et les plus invétérés. Ils se moquent de tous les peuples et peut-être d'eux-mêmes; ils n'aiment rien que le lucre, mais leur àpreté au gain a pour principe l'amour-propre blessé phis que l'avarice : l'argent leur paraît le seul moyen de redevenir les égaux de leurs tyrans. Ce sont les hommes les plus calculateurs que la terre ait produits; aussi quels sont leurs poètes depuis David et Jérémie? Ils restent à Tanger pour y être les domestiques des Arabes, leurs changeurs, leurs interprètes, leurs mar-

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chands de toutes sortes de marchandises, leurs

l'amour de la vérité allait m'arracher un gros mot!.... Et la duplicité de ces misérables n'a d'égale que la dureté de leur cœur.

Physiquement, cette race est moins dégénérée en Afrique qu'elle ne l'est dans nos contrées ; mais l'état d'avilissement où les Maures laissent languir les juifs, qui ne font que végéter en Afrique, rend leur âme plus noire et corrompt leurs mœurs à un point qu'on ne saurait décrire. On ne leur permet que les couleurs sales et ternes : il faut qu'ils soient coiffés de noir, contre l'usage de l'Orient. Ils n'ont pas le droit de monter à cheval , on ne leur accorde que l'âne et la mule : on les oblige à ôter leurs babouches età marcher pieds nus toutes les fois qu'ils passent devant une mosquée ; moyennant ces humiliantes concessions , que les Maures n'exigent d'aucun Franc à Tanger, ces misérables ont obtenu la permission d'exploiter la paresse des Sarrazins et les vices des chrétiens.

Leurs femmes sont fort à la mode , ce qui est assez naturel dans un pays où les juives seules jouissent de l'ignominieuse liberté de se montrer. Ces belles et malheureuses créatures trouvent dans leur famille, et parmi leurs époux eux-mêmes, les fauteurs de leurs désordres. Les vertus conjugales

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sont exploitées par ces maris infâmes comme un moyen de tirer plus tard meilleur parti du vice. Un juif de Tanger tient beaucoup à la réputation de sa femme pendant la première année de leur mariage. Il l'épouse ordinairement à seize ans, fait bruit de sa beauté, de sa réserve, de sa chasteté pendant six mois , et la vend à dix-sept ans.

Dès le soir de mon arrivée , j'ai été invité à une noce juive, et, malgré la fatigue de la mer, je n'ai eu garde de négliger cette occasion d'assister à une cérémonie curieuse. On en trouve la description détaillée partout, entre autres dans l'itinéraire de jM. de Laborde , article Gibraltar. Je ne vous parlerai que de ce que j'ai vu de mes yeux.

Arrivé après la cérémonie , je n'ai assisté qu'aux réjouissances qui suivent la bénédiction nuptiale.

Une petite case , semblable en tout aux autres habitations de la ville, regorgeait de monde. Nous traversâmes une cour intérieure, qui avait pour toit un figuier plus haut que la maison et plus étendu que la cour : c'est un ornement qui sert de voûte à tous les petits cloîtres particuliers qu'on appelle des maisons à Tanger. Ayant fendu la presse pour pénétrer dans une des chambres qui bordent cette cour, nous vîmes la mariée assise sur une espèce de soupente élevée au moins de six pieds au-dessus du

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pavé de ia chambre ; le bas de la pièce restait occupé par les personnes de la noce. Cette soupente , en forme de dais , était le lit nuptial ; mais pour la fête on avait changé cette espèce d'estrade en trône. La jeune femme posait là avec toute la majesté orientale d'une madone bysantine. Je croyais voir une des peintures envoyées de Gonstantinople en Italie à la fin du bas-empire. Ces vieux tableaux , qui ont si efficacement contribué à la renaissance de l'art , sont encore aujourd'hui le portrait frappant de ressemblance des jeunes juives de Tanger.

Celle dont je vous décris la noce était coiffée d'un diadème de perles fines et de pierreries d'une grande valeur; ce bandeau, très-large, était posé en avant et assez bas sur le front; il était surmonté d'une cravate de soie , dont les bouts retombaient derrière la tête , à la manière des paysannes de la Bohême. Par-dessus cette singulière coiffure , la jeune mariée portait encore un voile de mousseline des Indes , la plus belle qui se fasse , et toute brochée d'or : ce voile , posé sur le haut de la tête , s'écartait du bas , tout k fait à la manière des madones d'église. La robe consistait en une seule pièce de drap vert , broché en or, sans couture ; cette partie du vêtement n'en a jamais; les

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