TOME IV
2 SOMMAIRE
santé et rom ntique. — Cortège qui rappelle don Quixotte. — Costume des personnages du convoi. — Anes caparaçonnés. — Description de Gaucin. — Danses et chants. — Auberge. — Départ matinal. — Chemin de Ronda. — Villages suspendus aux parois des rochers. — Le chemin passe à une portée de fusil au-dessus des villes. — L'œil du voyageur plonge dans les rues des lieux qu il ne traverse point. — Querelle entre les muletiers et les habitants. — Les chevaux andaloux sont plus civilisés que les hommes. T— Eventails des muletiers. — Politesse cérémonieuse des Espagnols. — Tremière vue de Ronda. — L'entaille ^el taxo). — Pont singulier. — Prodigieux accident de la nature. — Précipice de 3oo pieds et cascade de 80 an milieu de la ville. — Vue de la campagne. — Tivoli de l'Andalousie. — Encore le pont de Ronda. — Course du taureau par la ville. — Arrivée dans l'hôtellerie. — Scène de désordre. — Toujours Cervantes. — Promenade du soir. — Les enfants jouent au taureau. ^- La ville assiégée par les brigands. — Le voyageur en échec. — Renfort de miliciens. — José Maria campé sur la route. — La police traite avec les brigands. — Nouvelle description de Ronda. — Constructions étonnantes. — Mine à exploiter pour les artistes. — La cherté du voyage les arrête. — Caractère des Andaloux.— Plaisanterie du prince de Ligne. — Ce qui suffît à la conversation eu tout pays. — Le fond de la conversation espagnole.
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A MISS BOWLES
Ronda , ce 20 juin i83i.
La population de Gibraltar se recrute des mauvais sujets de tous les pa ys contigus à la Méditerranée : de l'Espagne, de la Barbarie , de l'Egypte, de Malte , de l'Italie, des îles Baléares. Ce ramassis de gens sans aveu, sans patrie, sans famille, est un camp de brigands en permanence, mis k l'abri d'une forteresse occupée par le peuple le plus civilisé du monde. Ces mauvais sujets profitent de l'hospitalité anglaise pour entretenir des relations continuelles avec les bandits de la terre et avec ceux de la mer; ils désignent au loin les voyageurs qui leur paraissent une bonne prise; enfin,
un étranger ne peut se défier assez de:y habitants de GiJ)raltar pendant le séjour qu'il fiiit dans cette ville; les oiTiciers de la garnison m'avaient recommandé de ne dire ii personne, et surtout point au maître de l'auberge dans laquelle je logeais, le jour de mon départ, ni la route que je voulais suivre, ni les moyens de sûreté auxquels je comptais recourir.
Le vieux patron de la felouque qui nous avait amenés d'Algesiras ci Gibraltar m'inspirait de la confiance par son air de hardiesse, et en même temps de probité, enfin par la noblesse de sa physionomie. A notre premier débarquement, nous avions pris le nom de cet homme; nous chargeâmes notre banquier d'écrire à un correspondant d'Algesiras pour avoir des renseignements sur Miguel Gomez : c'est ainsi qu'il s'appelle; on répondit qu'il était un vrai patriarche, qu'il passait pour un des habitants les plus respectables de la ville, que sa famille, et toutes les personnes avec lesquelles il avait des liaisons, étaient irréprochables.
Décidés par ce témoignage , nous envoyâmes daTis le plus grand secret un exprès à Miguel, pour lui faire demander s'il entreprendrait de nous guider et de nous procurer une escorte d'hommes sûrs pour nous accompagner jusqu'à Malaga par le chemin de Ronda : je tenais à voir celte dernière ville, d'un ac-
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ces si difficile, d'une renommée si poétique, et je voulais traverser les montagnes qui rendent cette partie du paj^s aussi curieuse que pénible à parcourir.
Miguel répondit qu'il était trop vieux pour entreprendre une course fatigante et périlleuse, mais qu'il m'enverrait son fils à Saint-Rocli , avec quatre autres hommes sûrs et bien montés : il se chargerait aussi de nous procurer de bons chevaux pour nous et des mulets de suite.
Dès notre départ pour Tanger, ces gens, connus pour leur discrétion , leur courage et leur probité, avaient été avertis de se tenir prêts à nous escorter au retour : revenus à Gibraltar, nous leur envoyâmes le même messager dont nous nous étions servis la première fois, afin de ne pas multiplier les chances de trahison : cet homme leur porta nos derniers ordres avec le même mystère, et ils n'arrivèrent à Saint-Roch, qu'une heure avant le moment fixé pour notre départ : grâce à ces précautions, leur séjour dans la ville ne fut pas assez long pour exciter beaucoup l'attention. Nous partîmes avec eux, vers cinq heures du matin , après être convenus de les nourrir, eux et leurs bêtes, et de leur donner à chacun la valeur de deux louis d'or si nous arrivions sans accident en quatre jours à Malaga : voyage
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d'environ quarante lieues, 'j'elles sont les facilités que l'état actuel de la civilisation dans l'Andalousie procure aux curieux.
Comme je viens de vous le dire, notre escorte consiste en cinq hommes d'Algesiras armés jusqu'aux dents : mon compagnon de voyage, moi, et nos trois domestiques, nous sommes armés de même : c'est avec une troupe ainsi composée que nous avons entrepris avant-hier le périlleux et intéressant voyage de Ronda, d'où je vous écris ceci. Le soleil se levait si glorieux, si triomphant, qu'il ne permettait aucune inquiétude et promettait toutes sortes de succès.
Entre nos domestiques il s'en trouve un qui est Espagnol, on nousl'a particulièrement recommandé à Madrid. Cet homme, né en Galice, est très-honnête , mais lourd , paresseux , et d'une inutilité qui devient proverbiale parmi nous. 11 sait six mots de français, les voici : « D'abord, il n'y en a pas; » c est ce qu'il me répond à propos de tout. 11 s'appelle Domingo, mais nous fappelons Sancho Panra. Il est gros, il est gourmand, fainéant, bonhomme d'ailleurs , et son égoïsme , qu'il met à l'abri de son bon sens, a quelque chose de pittoresque qui nous désarme toujoui's : c'est h' vrai lyjio (\v TEspaç^nol homme du peuple.
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J'oubliais de vous faire remarquer que, malgré le j3eu de sûreté des routes dans cette partie de l'Espagne, rien n'est plus difficile ati voyageur pacifique que d'obtenir de la police la permission de porter un fusil. Grâce à cette raaladt-oite sévérité de l'autorité, les brigands seuls sont armés, et les honnêtes gens n'ont pour garantie que les soins d'une administration ordinairement vendue îiux voleurs, ou absorbée parla poursuite des délits politiques.
La rosée matinale étendait ses réseaux de diamants sur les branches des lièges, espèce de chênes noueux, aux formes pittoresques, aux feuilles sonores, persistantes, petites, dures, hérissées et piquantes. La nuit fuyait devant un soleil triomphant; les voiles humides de l'aurore tapissaient comme déë tissus d'argent la pente des coteaux, et séchaient étendus sur les rameaux des lauriers-roses, dont les fleurs, derniers ornements des halliers déjli brûlés à demi, survivent à l'adieu du printemps qui nous quitte demain : nous sommes au 20 juin.
Hors ces arbustes encore verds, toute la nature a déjà revêtu les tristes livrées de l'été , je nfe vois que teintes jaunes, sales, cendrées, brûlées; purfout la poussière et la paille morte ont remplacé la vé-
gétatiou , les marais eux-mêmes sont sans fraîcheur, leur vase se change en poudre , les plantes odoriférantes n'ont plusdeparfumSjl'étéleplusrigoureux commence; cette chaleur détruit l'éclat du désert, et ne laisse à la terre que cendre, poussière et plantes flétries ; c'est un déluge de feu ! Fuyez , fu3'ez l'Andalousie, et ne vous laissez pas entraîner imprudemment comme moi à voyager vers cette époque de l'année dans ces contrées désolées du soleil. On ne doit parcourir le midi de l'Espagne que pendant les mois d'octobre et de novembre, ou d'avril et de mai. Si l'on veut y vivre dans les autres saisons il faut rester en place.
Les points de vue dont on joui sur la baie d'AIgesiras, en quittant Saint-Roch, sont d'une magnificence incomparable; que m'importe la désolation, la nudité des champs? un ciel d'azur , profond et libre comme la pensée, une mer de cristal, et des monts dont les couleurs ressemblent aux veines des plus beaux marbres, ne sufliraient-ils pas pour me dédommager des agréments ordinaires de la nature ? Ici rien n'est champêtre, tout est sublime I
L'aspect de la petite ville de Saint-Roch, vue du haut des côtes brûlées qui l'environnent, est frap^ pant; mais il n'est pas aisé de dire pourquoi on l'admire encore après tout ce qu'on a vu. Le pays,
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semé de quelques maisons blanches, coupé de chemins jaunes , de haies grises, descend nu et brillant jusqu'à la langue de sable qui réunit Gibraltar à l'Espagne; plus loin le monstrueux rocher de Calpe s'élève sur cette plage imperceptible , tant elle est basse ; il confond l'imagination , et force les regards de se fixer sur lui. C'est un etiet magnétique, on est fasciné, c'est grand à tomber à genoux. Je voudrais vous peindre pour la dernière fois la forme et l'élévation de ce rocher. Je me croyais devant une vague de la mer du déluge que Dieu tient en réserve suspendue dans le ciel au-dessus de la terre, ce point de vue est toujours le plus extraordinaire du pays, et je crois de tous les pays; à chaque fois que ce site m'apparaît, je m'écrie de nouveau : C'est un paysage de la Bible! il y manque un prophète, un Moïse, un Michel-Ange!
Là j'ai dit adieu à Calpe ! vous voilà donc délivrée de mes admirations.
Nous avons traversé pendant deux heues des clairières de forêts de lièges ; ces arbres sont arides, malgréleur feuillage ; si l'on était à l'Opéra, on les prendrait pour les premiers plans d'une décoration. A gauche du chemin, au fond d'un vallon bien pittoresque, parce que de loin les lièges qui l'ombragent ressemblent à de beaux arbres, on découvre ii travers
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lesbojs le taîte d'un couvent de moines de la IMerci; admirable retraite pour des ùmes qui sauraient profiter de la solitude! Mais, hélas I l'ombre du cloître ne plaît qu'aux cœurs purs, qu'aux esprits alFranchis ; or , quiconque s'est élevé au-dessus des transes de la vanité, et possède une raison assez ferme, maîtresse assez absolue des sens et d'ellemême pour vivre là sans regret, n'a plus besoin d'y rester.
La pratique de la règle religieuse a toujours eu pour mon imagination le charme de l'impossible; c'est l'objet d'un désir mêlé de crainte, d'un regret vague, mais constant. C'est comme la jeunessequand elle est passée ; comme l'amour quand il est perdu 11 Je ne saurais vous peindre le sentiment de douleur respectueuse avec lequel je me suis approché, puis éloigné de ces murs, dont l'apparition dans le désert me retraçait la vive image de la perfection chrétienne : image de vertus surnaturelles que j'ai peur de pratiquer, tout en regrettant de ne les
pouvoir atteindre Combien les contradictions
du cœur sont inexplicables!.... Je rougis (fôtre faible , et je craindrais d'être fort comme ceft solitaires, dont j'envie pourtant la foi et le courage ! La mobilité me perd, la persévérance m'épouvante.
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Il est heureux pour moi que la longueur de la course que nous venions d'entreprendre m'ait empê-^ ché de m'arrêter devant ce monument pieux ; si j'étais entré là, j'aurais vu quels hommes habitent l'asile de la pénitence, et je serais parti avec des illusions de moins; cette seule pensée est déjà une peine assez grande : qu'aurait été pour moi la con* tirmation de mes doutes? Misère partout : impuissance, infidélité, naufrage... Le monde rit de tout cela , le monde n'est qu'inconstance au dedans ,
mensonge au dehors Mais l'àme est créée pour
quelque chose de mieux ! et tout ce qui la retient ici bas est sa perte.... On a beau dire que le monde a été fait par l'homme et pour lui : c'est un banquet où le poison se mêle au vin.
Ce monastère de la Merci avec sa forêt de lièges séculaires, dont les plus bellesparties restaient à notre gauche un peu éloignées du chemin qui nous conduisait vers Ronda, sont un but de promenade pour les ofliciers anglais prisonniers à Gibraltar; singuliers pèlerins à loger chez des cénobites 1 Plusieurs de ces messieurs m'avaient proposé de faire cette course avec eux pendant mon séjour dans leur garnison. Quand j'ai vu les lieux , je me suis félicité d'avoir refusé, il ne faut pas faire ce pieux voyage avec des marins, des mathématiciens , des dandjs
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en uniforme , des industriels , des whig et des tories, de> anglicans, des niélhodistes.... Il l'aut ici être simple catholique et même poëte si l'on peut.
Plus on avance au delà du couvent de la forêt, plus le pays devient triste, d'une tristesse privée de beauté. Jamais solitude ne fut plus dépouillée de grandeur et de charme : c'est la vieillesse sans dignité. On y sent l'incurie des populations plus que leur absence. Ce sont des champs, mais des champs mal cultivés ; des chemins, mais dégradés ; des plantations négligées, des arbres à fruit non taillés, et dont les produits se perdent faute d'être récoltés, des maisons habitées et pourtant tombant en ruines. Voilà ce que j'ai rencontré pendant cinq mortelles lieues d'Espagne, ce qui équivaut à huit des nôtres. Au bout de cette pénible course, nous sommes arrivés à une venta plus dévastée que les campagnes d'alentour. Depuis deux heures que le soleil d'Afrique nous dévorait, nous aspirions à rencontrer cet asile , et qu'avonsnous trouvé dans un séjour si longtemps promis à notre malaise comme un lieu
de rafraîchissement et de repos? La gale; rien
de moins, rien de plus excepté la mort cachée
derrière la maladie , la misère et la famine , pour épier sa victime.
Cette hôtellerie ne renfermait pins même un poi
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d'eau fraîche; la veille au soir, les contrebandiers, ce qui dans le langage poli des ventas veut dire les voleurs, avaient passé pai-1^, et emporté de ce pauvre ménage le seul vase qui pût contenir un liquide.
Piller une telle maison , cela fait pitié , pitié même pour les voleurs!
Je pensais que le récit qu'on nous faisait était une défaite; nos hôtes me paraissaient plus capables d'être pillards que pillés.
La partie ostensible de la famille qui nous faisait, avec si peu d'aménité, les honneurs du lieu, se composait de deux femmes : la mère et la fille, et d'un jeune garçon de onze ans.
La mère était repoussante , tant par l'expression morale de ses traits que par leur laideur; la fille paraissait tout aussi méchante, mais elle n'était pas encore aussi aflVeuse, quoiqu'elle fût affligée du même mal : elle l'avait aux mains, non pas au visage, comme la vieille. Le petit garçon avait déjà une physionomie sinistre; quand on pense à ce qu'est la destinée humaine pour cette famille, on frémit. Je vois bien l'expiation, mais je cherche le coupable.
On nous dit que le père était absent pour le moment. A l'air de 1 habitation , à la figure des habitants, il fut aisé de deviner le motif de ce voyage.
Le brave homme escortait les contrebandiers de la nuit précédente.
Une fois entrés dans le repaire, l'escorte, les muletiers et nous, nous fiinies tous d'avis qu'il fallait attendre la fin de la plus grande chaleur du jour, et partir vers quatre heures pour faire ces deux lieues d'Espagne, c'est-à-dire les trois et demie de France qui nous séparaient de Gaucin, ville où nous devions passer la nuit.
Notre caravane présentait un aspect assez imposant pour nous préserver de l'attaque des brigands domestiques, ou des rateros, voleurs d'occasion; mais contre la troupe organisée nous ne pouvions songer à nous défendre. L'exemple tout récent du maire de Tarifa fait la terreur des muletiers et des voyageurs. Cette influence poétique est plus amusante à raconter qu'à subir; pourtant le mouvement du corps en voyage dissipe les inquiétudes de l'esprit : les seules heures pénibles sont celles qu'on passe à se reposer.
Notre domestique français, qui malgré nos avis ne peut se soumettre à la sobriété nécessaire pour subsister dans ce climat , lut pris de l.i lièvre à la f^enta. Les maladies sont le fléau de ce genre de voyage. A leur suite viennent les pressentiments funestes, puis les remords; car nous nous repro-
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clions une curiosité, un goût qui exposent la vie des autres et notre propre vie. Si le plaisir était toujours masqué en devoir, ce monde deviendrait le paradis ; au lieu de cela nos prédicateurs nous disent que c'est le devoir qui est un plaisir; la différence est grande : c'est justement celle du ciel à la terre.
Nous avions quelques provisions; nous ramassâmes des broussailles au moyen desquelles nous parvînmes à faire, pour notre malade, une boisson rafraîchissante et tiède, car il tremblait la fièvre. Puis nous essayâmes de dormir en plein air, après avoir pris un bouillon préparé par madame Chevet qui, dans cet instant, ne se doutait guère du lieu où les merveilles de son art étaient le mieux appré^ ciées *.
Nous étions presque assoupis sous un figuier au feuillage épais, à l'odeur balsamique, lorsque nous vîmes entrer dans la maison deux hommes de la figure la plus suspecte. Ils déposèrent deux carabines derrière la porte, non sans avoir attentivement exa*miné les batteries de ces armes; et, tenant chacun une faucille à leur main , ils s'assirent en attendant qu'on servît leur soupe. Leur habillement était com-
* Les tablettes de bouillon sont une ressource dans les voyages difficiles.
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posé d'une mauvaise chemise en lambeaux , recouverte presque entièrement par des bouts de manche et des culottes de peau de chèvre non tannée. Ces hommes avaient des figures sombres, des traits durs; leur teint était hâve, leurs yeux hagards; tout leur visage était sillonné de rides indicatrices de passions terribles; leurs cheveux se confondaient avec leur barbe; l'ensemble de leur personne annonçait le désordre le plus dégoûtant et le plus eflrayant, car il était moral et physique; leur taille , Lien proportionnée, était énorme; ils paraissaient tous deux d'une force plus qu'ordinaire. Ils jetèrent sur nous des regards scrutateurs, mangèrent et partirent. L'apparition de ces soi-disants moissonneurs, plus guerriers qu'ouvriers , nous parut d'assez mauvais augure.
A quatre heures nous fûmes forcés de mettre notre malade à cheval : il tremblait encore de froid, malgré la chaleur qui était toujours extrême. Nous ne savions quel mal avait cet homme; mais comme la journée de la veille avait été bonne, et qu'aujourd'hui il était de nouveau malade, nous pensions que c'était une fièvre tierce; cette qualification n'est pas si rassurante qu'elle pourra vous le paraître, car dans les contrées marécageuses les fièvres intermittentes deviennent souvent pernicieuses et
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dès lors mortelles au troisième accès. Nous nous acheminâmes vers Gaucin , aux pas pressés de nos excellents et admirables chevaux andaloux. C'est sans doute pour ces nobles animaux qu'a été fait le nom de coursier : on ne devrait Jamais leur en appliquer d'autre.
La chaleur me fatiguait toujours beaucoup, et les sites que nous apercevions ne me dédommageaient pas encore de ma peine. Je retrouvais les vilaines parties de la Galabre. Nous avancions comme dans le mididuroyaumedeNaples, en suivant un torrent dont le lit presque desséché nous servait de grande route. Nous fûmes obligés de traverser peut-être cinquante fois le mince courant resté à ce fleuve d'hiver , dont l'eau maintenant suffit, non pour nous désaltérer, car elle est tiède, mais pour nous mouiller les pieds et relarder notre marche. Enfm, après deux heures d'efforts silencieux, nous arrivâmes à la Venta de Garaca. Ici tout change de face, on est k la frontière du royaume de Grenade, pays de féerie, de guerre, de roman, le Gachemire de l'Espagne , où l'imagination du voyageur le devance depuis son enfance , où la nature et les hommes sembleraient nous manquer de parole, si nous les retrouvions tels qu'ils sont ailleurs. Dans ce premier moment du moins mon