TOME IV
attente ne fut pas trompée. J'aperçus là de quoi me surprendre.
La Venta de Caraca est dans une forêt d'orangers, arrosée des plus belles eaux; ces innombrables petites cascades découlent d'une montagne prodigieuse, et serpentent dans un bois élégant et parfumé; un bois d'orangers, c'est tout dire. Ce bois touche au pied de la montagne de Gaucin, montagne à pic et vraiment romantique. On met une heure et demie à la gravir. Le sentier le plus pittoresque et le plus hardi conduit le piéton et le cavalier sur cette muraille naturelle , à travers de merveilleux bosquets suspendus , on ne sait comment, à la paroi des rochers : ces beaux arbres, vivifiés par des arrosements intelligents , prouvent jusqu'où l'art de l'irrigation était parvenu chez les Arabes; les Espagnols ont hérité des Maures le talent de fertiliser les sommets les plus arides: c'est ce qu'il y a de plus merveilleux dans ce pays des merveilles. Moyennant l'art des arrosements factices, la fraîcheur monte avec l'eau dansdes plantations délicieuses jusqu'au sommet de la montagne; celle-ci finit en ville. Vous êtes h Gaucin : c'est-h-dire au Aute d'une pyramide d'orangers, de figuiers, de grenadiers, liés entre eux par des festons de pampres, dont les formes un peu artificielles, l'éclat elles parfums
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presque surnaturels ne dépareraient pas la plus belle partie des jardins d'Armide, peinte par le Tusse dans ses meilleurs jours, et traduite par l'Albane dans son plus beau temps. C'est un enchantement !
En gravissant ce sentier , nous apercevions des paysages extraordinaires : nature toute fantastique : à travers des portiques de verdure nous découvrions, sous des aspects toujours nouveaux, la hideuse plaine que nous venions de traverser, c'était comme une épreuve de franc-maçonnerie, ou plutôt comme une allégorie antique. Cette corvée, heureusement terminée, me rappelait les pénitences qu'on subissait autrefois avant de pénétrer dans le sanctuaire des temples. Nos yeux se réjouissaient de comparer le pays où nous nous trouvions, avec celui dont l'aspect nous avait attristés tout le jour, et le souvenir de l'ennui et des obstacles vaincus rendait le plaisir plus vif.
Nous fûmes rencontrés là par un joyeux cortège de femmes de différents âges et d'enfants, accompagnés d'hommes armés et marchant en nombre imposant. Ils descendaient la montagne , où nous les avions vus serpenter de loin sur nos têtes : car cette montagne était, comme je vous l'ai dit, une muraille d'une lieue et demie de haut et taillée à
pic , en l'orme de pyramide verdoyante. La procession se composait au moins de trente personnes , sans compter les gens de pied : la singularité de ces physionomies, moitié graves, moitié bouffonnes, nous divertissait beaucoup.
La solennité grotesque est un des traits caractéristiques de la figure et du langage des vieux Espagnols : c'est ce que vous apercevez dans don Quixotte : souvent les Espagnols modernes per^ dent la solennité et conservent le grotesque.
Nous nous rangeâmes sous un roc dont la forme me rappelait celle d'une vague dans le ressac, et nous regardâmes passer la cavalcade romantique. Nous fûmes dédommagés du retard par le plaisir devoir défiler tant de figures singulières. C'étaient des habitants de Gaucin , nous dit-on, qui s'en allaient se réjouir à la Venta de Caraca, espèce d'amusement très-hardi, et qu'on ne se permet guère dans la partie de l'Espagne que nous traversons maintenant. Les campagnes n'y sont ordinairement i'réquentées que par les brigands et leurs victimes : les voyageurs. Les Andaloux , h plus forte raison les Andalouses , ne se hasardent hors des villes que par nécessité ; les promeneurs qui s'éloiguenl des murs sont une rareté dans un pays aussi barbare.
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Nous remerciâmes notre étoile de cette rencontre imprévue. Encore un chapitre de don Quixotte, m'écriai-je!..
Les femmes, assises de coté sur des ânes caparaçonnés à la vieille mode , étaient enfoncées dans d'énormes oreillers : l'espèce de bât qui servait de siège à ces cavalières inexpérimentées avait la forme d'un X double ; cet équipage contribuait à donner aux personnes, ainsi qu'à la nature , l'air de pompe ridicule que je viens de vous signaler. J'oubliais de vous dire que le front de la bête était orné de panaches de toutes couleurs; le harnais, qui peut-être n'avait pas servi depuis maintes et maintes années, était garni de grelots, de clochettes et de glands bariolés. Les mulets, qui portaient les femmes, marchaient d'un pas plus doux et plus lent, comme pour éviter toute fatigue à la craintive Amazone: ainsi l'intelligente précaution de l'animal dénotait la prévoyance et la galanterie de l'homme qui l'avait dressé. Je n'ai rien vu de plus pittoresque ni de plus amusant; bêtes et gens me rappelaient les scènes les plus gracieuses des poètes, et le paysage, embelliparles personnes, les embellissait à son tour : accord digne d'un véritable artiste I! Enfin nous avons fait là une de ces rencontres rares, qui ne mènent à rien le voyageur, et pour-
tant qu'il ne peut oublier, ou , pour mieux dire, une de ces rencontres dont il se souvient d'autant plus longtemps qu'elles ne l'ont mené h rien. Que d'événements importants en apparence m'ont l'ait moins d'impression que cette scène muette, et dont l'unique résultat sera un souvenir ineffaçable; c'est l'ébauche d'un beau tableau , le canevas d'une scène de roman , et ce peu de traits s'est pour jamais gravé dans ma pensée!!... Qui sait s'il ne m'a point passé là sous les yeux une personne qui pourrait décider de mon existence ? Ce n'est pas que j'en aie remarqué une, mais je l'ai pressentie : ce qu'il y a de bien sûr , c'est qu'il régnait parmi cette société, composée de femmes et d'hommesd'àges divers, un accord de sentiment, un air de gaieté qui se communiquait. Je me sentis rafraîchi , reposé par le seul passage de ce cortège doucement joyeux , et dont les groupes ressemblaient à la composition d'un peintre de bonne humeur, plus qu'à un accident de la vie réelle. Grâce à ma superstition de voyageur , cette spirituelle vision me parut promettre une heureuse entrée à Gaucin.
La position de ce lieu est vraiment pittoresque et extraordinaire : une montagne presque inaccessible porte sur sa cime une ville riante, populeuse,
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et dont les rues sont plus propres et plus soignées que celles de bien des endroits moins inconnus. Ce pays a quelque rapport avec la Calabre ; mais ici l'œuvre de Thomme est moins apparente qu'en Italie, où l'efï'et de l'architecture domine celui de la nature; là des constructions imposantes prêtent leur caractère à des sites étonnants, mais ce sont des sites que l'intelligence humaine semble avoir pris plaisir à métamorphoser; la terre est arrangée pour répondre aux besoins, aux croyances de l'homme, elle est pour ainsi dire refaite par lui ; ici les paysages sont moins beaux sans doute , mais plus primitifs ; c'est une différence analogue à celle qu'on peut se figurer entre le Tasse et Millon.
Je n'oublierai jamais la position de Gaucin : d'un côté des précipices fabuleux , des bosquets magiques , accrochés par la main des fées au flanc d'une montagne à pic ; de l'autre une contrée montueuse , mais qui n'a rien de frappant, c'est le commencement d'un plateau moitié stérile, moitié cultivé, et la ville, suspendue entre ces deux pays à l'extrémité du plateau, est posée là comme au bord d'une table immense, d'où elle ne peut manquer de tomberau premier coup de tonnerre- Des rochers aux teintes chaudes donnent à tout ce pays une apparence de stérilité démentie par une foule de
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sources qui jaillissent de dessous les murs naturels, et tombent d'étages en étages, pour former de tous côtés des ruisseaux vivifiants. Cette eau, divisée avec un art particulier, entretient h de grandes hauteurs une fraîcheur inattendue, et perpétue la végétation du figuier odorant, de la vigne, du figuier d'Inde ou cactus, et des milliers de plantes qui trouvent dans les refends humides de la montagne un asile contre les ardeurs de la canicule. Cette population végétale puise dans les ondes artificielles dont elle est alimentée unefraîcheur constante qui paraît un prodige dans ce pays brûlé. Ces monts ainsi cultivés, ces sommets arrosés qui dominent le désert, restent là comme de superbes et immenses vases de marbre où séjourne l'onde surnaturelle suspendue au-dessus de la plaine desséchée. Ce sont des oasis aériens, des îles célestes dont il me semble qu'on ne peut aborder les rivages qu'en ballon ; le ciel est leur océan. Venez-y, et vous direz avec moi , malgré vos fatigues: C'est bien curieux, c'est bien beau; surtout c'est bien extraordinaire !
Dans cette ville fabuleuse, dans cette île des génies, on s'amuse comme les hommes s'amusent, et peut-être plus que partout ailleurs. C'était dimanche : les sons de la mandoline , de la guitare, attiraient mon attention; quand le bruit des cas-
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tagnettes se mêlait à ces mélodies , je restais k ma place et comme fixé là par magie ; j'espérais la danse , et jamais mon attente n'était trompée : toujours quelques jeunes filles coquettes, comme toute femme, bien plus, comme toute Andalouse, entrouvrait un volet : alors mes regards pénétraient dans une salle, où des groupes joyeux exécutaient les pantomimes les jdIus gracieuses. C'étaient des boléros : rien de si véritablement gai, de si galant (passez-moi le mot, tant que vous n'aurez pas été m'en chercher un de meilleur goût dans le pays même), rien de si galant que ces scènes nationales, rien qui fasse plus l'illusion du bonheur. Je médisais, en rentrant dans mon galetas : En fait de choses nécessaires, les Andaloux n'ont que le superflu , et certes c'est beaucoup. Ils ont deviné le spirituel mot du tyran littéraire du dix-huitième siècle.
Nous avons trouvé dans ce paradis de l'imagination un gîte détestable : on appelle cela une po-
sada. Ce sont les quatre murs, et puis rien
rien, entendez-vous?.... quatre murs sans lit pour dormir, sans pain pour manger : on est en Turquie, en Syrie !.... Il faut apporter dans la posada tout ce qu'on veut avoir pour se nourrir et se coucher. On peut acheter des vivres dans la ville,
mais on n'y peut trouver un matelas. Il était trop tard pourallcraux provisions, surtout un dimanche. JNous mourions de faim et de fatigue. Après trois heures d'attente muette, nous obtînmes quelques paillasses : j'en donnai une aussitôt à notre malade, qui tremblait toujours, tant le frisson de son accès de fièvre se prolongeait. Le pauvre homme fut obligé de se coucher sans se dé.^habiller, car il nous fut impossible d'obtenir des draps; plus tard on nous appoita des œufs , du lait de chèvre et du pain.
Le lendemain, avant le jour, nous étions à cheval sur le chemin de Ronda. Le malade avait dormi, transpiré; il pouvait continuer sa route. Le sentier qui serpente dans les flancs des monlagnes devient toujours plus hardi h mesure qu'on approche de ce séjour fabuleux, de ce nid de phénix, de ce Ronda, dont la position et l'aspect méritent la peine qu'il faut prendre, pour y arriver, à travers le pays le plus sauvage de l'Andalousie. Quelquefois le chemin que nous suivions s'élève au-dessus de toutes les autres parties de la contrée. De ces points culminants on aperçoit de nouveau dans un lointain immense la mer, Algesiras, Saint-Roch, l'Afrique, avec la pointe do Ccuta, et l'inévitable rocher de Gibraltar , le plus grand accident de la nature dans l'une des parties de la terre la plus hérivSsée
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de montagnes, et qui conserve le plus de traces des crisesauxquellesle Créateur a soumis notre planète. Nousétionsà douze ou quinze lieues de ces objets, et leur apparition soudaine me faisait l'effet des pressentiments qu'on croit parfois avoir eus en rêve.
Le chemin parvient à des hauteurs d'où l'œil plonge sur plusieurs villes et villages si singulièrement ajoutés aux rochers qui les portent, que les maisons semblent faire partie du so\, et qu'on prend ces habitations humaines pour un accident du précipice : de tels sites £o:it assurément fort extraordinaires, et ils deviennent agréables à cause de l'enchantement des eaux qui les arrosent comme par une volonté surnaturelle, et qui donnent un éclatant vernis à la végétation.
Nous suivions des corniches où les chevaux ne trouvaient souvent que la place de leur pied. Quand ces passages scabreux sont suspendus à quelque centaine de toises au-dessus d'un village, les hôtes de ces tannières humaines sortent dans les rues pour injurier de bien loin les voyageurs qu'ils voient passer au-dessus de leur tête; les muletiers n'ont garde de ne pas répondre aux rugissements des grossiers villageois; quelquefois le colloque s'échauffe au point qu'on arme les fusils, et que les hommes se couchent en joue d'un étage de la
montagne à l'autre. Cependant l'étranger , étonné de tout ce qu'il entend, étourdi de ce qu'il voit, continue sa route en se félicitant d'être venu chercher au bout de 1 Europe, et chez un peu pie chrétien, un pays plus sauvage, pi us pittoresque que l'Afrique. Ce trajet serait aus^i dangereux qu'effrayant avec des bêtes ordinaires; mais le cheval anduloux a toutes les qualités du cheval arabe, moins les inconvénients. Il est agile, adroit, nerveux; il n'est point fougueux, et se laisse mener avec une docilité qui n'ôte rien à son intelligence : la grâce de ses mouvements et la douceur de vSon caractère font qu'au bout d'un jour de route le cavalier se sent attaché à sa bête, comme un ami à son ami. Les femmes, même les plus craintives, s'abandonnent à l'adresse, à la souplesse de ces animaux, et leur confient sans hébiter leur vie et la vie de leurs enfants : les chevaux sont ici plus civilisés que les hommes : il semble que la race des animaux appartienne à un meilleur temps, et que celle des cavaliers soit dégénérée.
Assurément j'ai vu hier beaucoup de rustres qui ne sont pas dignes de mener leurs bêtes. Je ne sais combien de temps ils en seront encore capables.
Nous avons été retardés par un homme de notre escorte, dont le cheval s'est déferré; il a fallu que
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cet homme quittât notre cliemin et conduisît sa monture par un demi-sentier jusqu'à un village perdu dans un ressaut du roc, à une demi-lieue audessous de nous perpendiculairement. On a l'air fou quand ou dépeint ce pays comme il est. La ligne horizontale y manque à presque tous les
paysages Il faut bien que le langage se ressente
de cet entassement des objets les uns sur les autres. Lorsque la route ne mène pas dans les villages , elle passe, non à côté, mais au dessus ou au-dessous.
Malgré le danger de s'arrêter, nous attendîmes le retour de notre jeune compagnon ; plus tard l'excessive chaleur du jour nous a forcés de nous reposerencore au village d'Alagata, dansla maison d'une pauvre femme, dont le fils, âgé de quinze ans, avait
plusieurs livres latins qu'il lisait couramment
Nous sommes arrivés à Ronda vers le Soir.
La dernière partie du cliemin qui conduit à cette ville passe au travers de défilés brûlants et pierreux , ce sont les côtés d'un four dont la voûte se serait effondrée. La nature, entièrement dépouillée de terre et de plantes, est réduite aux accidents de la pierre ; les ruisseaux tarissants sont muets , tandis que les cigales vous échauffent les oreilles, et que d'énormes sauterelles , guimbardes des champs , vous assourdissent de leur bourdonnement sauvage, assez semblable à la musique des
Maures. A chaque pas, des lézards aux armures damassées, vous éblouissent de lours couleurs changeantes et de leurs broderies métalliques ; vous êtes étouffé de chaud, dévoré de soif, haletant; vous ne pouvez plus former qu'un désir, celui d'arriver. Pendant cette marche pénible mes muletiers, sauvages comme leur pays, se i afraîchissaient pourtant le visage avec de fort jolis éventails verts. Je vous le répète, les Espagnols n'ont que le superflu ; c'est beaucoup, souvent c'est tout. A la vérité les gens qui me conduisent cette fois ne sont pas grossiers comme de vrais muletiers, ce sont des hommes choisis : en général la population d'Algesiras est élégante, et les jeunes gens qu'on m'a recommandés sont triés parmi les familles les plus honnêtes du pays. ÎNÏais ils n'en sont pas moins des gens du peuple, et ils ont des éventails verts. Voilà ce que je voulais vous faire savoir. Ce meuble recherché convient du reste li des hommes cérémonieux, et qui ne peuvent se dire deux phrases sans que le mot serîor leur revienne trois fois à la bouche, à des hommes qui s'adressent la parole entre eux à la troisième personne, avec cette tournure particulière à l'étiquette du langage espagnol, qui sous-entend votre grâce k chaque mot. Une sorte de décorum, participant k la fois de la pompe chevaleresque, royale et religieuse, préside à l'exis-
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tence des Espagnols, les rapproche des Orientaux et les distingue des autres Européens. On retrouve des traces de cette dignité un peu affectée dans toutes les classes de la société et dans toutes les parties du royaume que j'ai visitéeî»; mais, plus que partout ailleurs, parmi les Andaloux. Ce peuple est le plus léger, le moins sincère, le moins généreux peutêtre , mais le plus théâtral des Espagnes. Il joue la gravité à merveille, il est naturellement élégant, et il paraît distingué, comme ailleurs on a l'air commun : malgré soi.
La première vue de Ronda est étourdissante. Cette ville est bâtie sur deux plateaux, séparés l'un de l'autre par une profonde déchirure delà montagne , espèce de fente qu'on ne peut appeler vallon , car sa largeur esta peine de vingt pieds même dans la partie supérieure, et l'intérieur de cette fenle est un creux à plusieurs étages d'enfoncements, un précipice bordé de gradins qui forment corniches audessus du dernier fond où coule le torrent. Ce courant roule ses eaux à plusieurs centaines de pieds audessous de la ville, tant l'entaille de la roche est profonde! Cette coupure donne lieu aux accidents les plus extraordinaires de la nature, ainsi qu'à de grands eflfets d'architecture : il a fallu bien du travail pour loger des hommes dans cette patrie des aigles ;
vous pensiez rencontrer là des oiseaux de proie, des bêtes féroces; vous y trouvez un peuple gai, beau , léger, voluptueux, vous croyez être au pouvoir d'une fée.
Les deux côtés de ces précipices babités (je voudraispouvoirvousles rendre visibles) sont réunis par un pont fort court, puisque les deux parois de rocbers se touchent presque; mais ce pont est le plus haut que j'aie jamais vu. On a le vertige en le traversant , il domine, dit-on , de plus de trois cents pieds le fond de l'abîme, qu'on appelle el taxa , l'entaille, et sert de communication aux deux principales rues de la ville qui, grâce à lui, n'en font plus qu'une. On le passe en voiture. La rivière qui coule souscepont n'en est pas moins très-éloignée de la ville, tant l'abime qu'elle roule est profond; cette eau furieuse est reléguée dans le creux des mêmes rocs, dojit les cimes supportent les plus belles maisons de Ronda. Cette rivière perdue gronde , et se précipite, de rochers en rochers, à travers d'éternelles ténèbres, jusqu'à son arrivée sous le pont d'où elle sort pour tomber encore d'un second étage naturel dans un dernier précipice. C'est un goulfre de quatre-vingts pieds à pic, ouvert sous la base même du pont. De là l'eau écumante et toujours plus fatiguée, descend encore toute brisée, de chute eu chute,
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jusqu'à la plaine qui s'ouvre à quelque distance comme une autre terre promise. Elle arrive là battue, blanche; ce n'est plus de l'eau, ce sont des nuées de poussière, des torrents de perles et de diamants colorés qui se sont réunis pour refaire une rivière paisible. Le pont couronne ces sites étonnants; il est formé de deux arches étroites , extrêmement hautes et placées non à côté l'une de l'autre, mais l'une sur l'autre, car les murs en maçonnerie qui forment les côtés de la voûte supérieure seraient trop élevés pour se soutenir contre une seule arcade : voilà pourquoi on a fait une seconde arche sous la première. Je n'ai rien eu de plus pressé que de descendre , non sans peine et sans fatigue , à quatre-vingts pieds audessous des fondements de ce pont miraculeux. De là ses arches apparaissent comme deux portes : la porte du ciel et la porte de l'enfer. La plus basse donne passage au torrent qui paraît conduit dans cet abîme , on ne sait d'où , pour l'ornement d'un jardin de géants et de démons. Cet ensemble est grand et beau comme un rêve de Milton. C'est la guerre de la nature et de l'homme. C'est à la fois un symbole et un tableau sublime.
Vus du haut du pont, les hommes et les arbres qui sont au-dessous de la grande cascade disparais-