‹ L'Espagne sous Ferdinand VIIChapitre 44 sur 79 · LETTRE LVIII · texte numérisé non relu

LETTRE LVIII

SOMMAIRS.

Retour en France par Madrid. — Etat de souffrance du voyageur. — Départ de Grenade par la route d'Andujar. — Encore des brigands. — Nouveau trait d'audace. — José Maria revendique le monopole du vol.— Récit d'un curé. — Robert Macaire espagnol, — Nous voyageons au pas. — Place du Triomphe, ainsi nommée par les Français. — La foi prouve la puissance de l'âme, comme le doute dénote l'activité de l'esprit. — Adieux à Grenade. — Affaiblissement du voyageur ; il est près de s'évanouir, — Poètes nés pour l 'obscurité. — Dieu est leur seul juge. — Sottise des hommes qui ne font rien. — Leurs illusions sur eux-mêmes, — La route neuve. — Promesses de l'industrie. — Elles sont menteuses. — Aspect de la Yega le soir. — Souvenirs historiques. — Mot de la mère de Roabdil. — Description du crépuscule du soir. — Accidents de nuages. — Poussière dorée. — Féerie , mythologie. — Différence des impressions de la nature dans le Nord et dans le Midi. — Double chaîne de montagnes des deux côtés de la Vega. — Silence des campagnes. — La nuit la Yega ressemble à un lac. — Souvenirs de l'Italie. — Végétation de la Vega. — Ses parfums , uniques dans le monde. — Chèvres andalouses. — Elles sont d'une race particulière. — Leur aspect singulier. — Difficulté de définir le caractère espagnol. — Il est contraire au gouvernement représentatif. — Les Espagnols sont les meilleurs piétons de l'Europe. — Nos quatre Tiommes d'escorte nous accompagnent à pied toute la nuit. — El Campillo .- village dans la montagne. — Le propriétaii'e campagnard. — La récep tion qu'il nous fait. — Le repos impossible dans ce gîte, — «

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Saleté des chambres. — Conversation avec le maître de la maison. — Education élémentaire eu Espagne. — Rechute du brigand converti Apollinario. — Convoi de brigands transférés à Grenade. — Pronostic de notre hôte, — Nous partons le soir pour Jaën. — Description de la route.— Éclat du clair de lune.

— A une lieue et demie de Jaën la route neuve finit Difficulté

du chemin, — La porte de la ville fermée. — Danger des rencontres de brigands sous les murs, — On nous ouvre la porte à deux heures du matin. — La posada de Jaën. — Chaleur étouffante.— Le voyageur craint une rechute de son mal. — Caractère des sites, — L'été dévaste le pays. — Désert de cendre, — Description de la ville de .laën. — La cathédrale n'a rien de remarquable — Le gouverneur militaire. — Impossibilité d'obtenir une es orte de troupes régulières. — 11 m'adresse au commandant de la milice. — On m'accorde une escorte de douze miliciens, — Histoires sinistres qu'on nous raconte. — Les frères Bottijos viennent tous les jours dans Jaën s informer de la marche des voyageurs, — Peur de notre majorai, — Insupportable chaleur. — Tristesse du paysage. — Coucher du soleil. — Epaisseur des ténèbres, — Les chiens de berger. — Arrivée à Andujar. — Départ pour Madrid. — Fraîcheur et civilisation matérielle de Madrid par comparaison, — Chaleur de Val de Peûas. — Point d'eau à boire.

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A MISS BOWLES

Madrid , ce 4 août i83i.

Il m'a fallu renoncer à retourner en France par le chemin que je voulais prendre ; je ne verrai donc ni Murcie , ni Valence, ni Barcelonne , parce que je n'en puis plus , et que cette convalescence ressemble à une maladie mortelle. La clialeur me tue!... L'air des Pyrénées peut seul me rendre la vie. Voilà, du moins, ce que répètent les médecins. Je les crois , et je me soumets. Si j'étais sûr qu'on voyageât à volonté après la mort , je ne serais pas si docile ; mais mourir pour ne plus voyager, c'est mourir deux fois. Mon enfer, à moi, serait une combinaison d'immobilité et de curiosité. Si j'avais

l'idée qu'on ne pût rien apprendre de la mort , je me

cramponnerais à la vie avec la fureur des lâches.

Le 28 juillet , à six heures du soir, je suis parti de Grenade dans un carrosse doré , qui n'eût point déparé le cortège de Louis XIV aux fêtes de Versailles. Ou avait attelé sept mules à cette maison roulante; le tout était conduit par un cocher, un postillon , et accompagné de quatre soldats d'infanterie qui devaient me servir d'escorte jusqu'à Jaën. U ne vient pas de dihgences à Grenade , et l'on ne saurait s'y procurer un équipage moins pesant ni moins coûteux.

U nous fallait prendre le chemin d'Andujar , l'un des moins sûrs de l'Espagne. Andujar était le point de la grande route de Madrid le plus facile à atteindre : et , dans l'état où je suis , tout ce qui prolonge la fatigue du voyage est mortel. Une fois à Andujar, nous étions dans la ligne des diligences, et deux jours d'efforts nous ramenaient li INIadrid.

Je vais encOre vous parler de brigands : passezmoi ces répétitions. Reprocher les bandits aux voyageurs en Espagne, c'est comme si l'on trouvait qu'il y a trbjp de sable et de déserts dans la Description âé la course à Timbouctou par M. Caillé.

J'espéhiis, comme vous, pouvoir oublier jusqu'au nbhi de José JMaria; mais je raconte, je no compose

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pas. Ceci vous paraît amener le récit d'utie rencontre, d'une attaque sérieuse ? Ce n'est pas même cela : mais je vous raconte , non -seulement ce qui m'arrive, mais ce qu'on me dit, et j'ai tant entendu parler de cet homme , qui est le souverain de fait de l'Andalotisie, que je suis forcé de vous occuper de lui ^ si je veux vous faire la relation exacte de ma deinière course à travers les singulières campagnes de Cette province.

L'histoire que je vais vous racontera contribué à me faire supporter l'ennui et les fatigues de ce voyage^ tant elle m'a paru originale. Nous avons pris à Andujar la diligence de Sévillé pour Madrid , qui , par parenthèse , venait d'être volée deux fois de suite en huit jours, près de Cordoue. Un curé se trouvait avec nous dans cette voiture ; c'est lui-même qui nous a conté le trait suivant :

«Il y a quelques jours, disait-il, que je me rendais de Séville à Cordoue , et chemin faisant je ne pouvais me distraire du danger que nous courions. On ne parlait dans le pays que des ruses et des cruautés de José Maria. La conversation des voyageurs entretenait mes terreurs; la voiture était pleine; nous étions tous bien armés , nous avions l'escorte ordinaire , mais tous s'accordaient à reconnaître l'insuiïisance de ces précautions contre la troupe de José

Maria. Le discours roulait sur les moyens que chacun de nous comptait employer pour désarmer la colère et satisfaire l'avidité des brigands; malgré la gravité de la circonstance, nous ne pouvions pas toujours nous empêcher de rire des saillies de quelques-uns de nos compagnons de vo/age. Arrivés à un village voisin deCordoue, nous vîmes cinq des voyageurs les plus gais descendre de la voiture, payer le conducteur et s'apprêter à prendre congé de nous.

)) Je les regardais avec envie, et je pensais que je voudrais bien toucher comme eux au terme de ma course. Vous n'avez plus peur de José Maria ? dis-je avec unsigne d'adieu à l'un de ces messieurs. — JNon, me répond celui-ci ; à vous dire vrai, je n'ai jamais craint de rencontrer ce mauvais sujet. A ces mots il s'approche en riant de la portière par laquelle j'avais passé la tête, ouvre son habit, me montre une ceinture de pistolets et dit :

— « Monsieur le curé , vous pouvez vous vanter » d'être brave , car vous venez de voyager bien gaie- » ment en compagnie de José Maria lui-même et de » quatre de ses meilleurs amis. Nous avons appris , M con(inua-t-il avec un sang-froid qui me couster- » nait, que dans l'église d'un village voisin on vient » de voler des vases sacrés pour une valeur de dix ); niillf réaux, et je cours à la poursuite des mallai-

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» teurs, afin de me faire rendre ces objets , ou du » moins leur valeur... »

» Le brigand disparut pour aller exercer ce droit si audacieusenient proclamé à la face d'une diligence toute pleine de voyageurs, et inutilement escortée du nombre de gardes accordé par le gouvernement pour la sûreté des messageries rojales. »

Le bon curé tremblait et pâlissait encore pendant qu'il nous racontait ce fait, et nous demeurâmes interdits en apprenant que dans une société policée il peut s'élever des hommes qui croient en conscience avoir le monopole du pillage.

Cet article du code des voleurs de grand chemin a été pour moi une découverte. Jamais je n'ai rien lu d'aussi singulier dans fhistoire du brigandage.La fiscalité invoquée au profit d'un chef de voleurs ; voilà ce qui ne me serait point venu à l'esprit sans l'exemple que je vous cite. Bientôt l'Espagne payera l'impôt à deux souverains *.

Mais revenons à Grenade , car je veux vous faire en détail le récit de mon dernier voyage à travers les campagnes poudreuses de l'Andalousie. La saison ne me permet plus de voyager que la nuit. Depuis

' Cette histoire vaut même mieux que le mot de Robert Macaire quand il ne trouve que des guenilles dans la valise de l'homme qu'il vient de dépouiller , et qu'il s'écrie avec dépit : Je suis volé !

que je suis hors de danger, dix fois par jour je croîs que je vais mourir. La chaleur me dévore.

Je vous ai dit qu'à six heures du soir , le 28 juillet, après une journée où le thermomètre avait marque trente-deux degrés pendant quatre heures de suite , je montai en voiture anéanti... et bien persuadé que ce carrosse de parade allait me mener à mbii tombeau. Malade d'esprit autant que de corps, je croyais, comme Charles-Quint , assister à mon enterrement. Mourant loin de mon pays , je m'apitoyais sur moimême , cbmriie on pleure sur le sort d'un autre. Seul j'eusse été perdu. Mais la volonté de mon compagnon de voyage ine tenait lieu d'énergie.

Nous traversâmes au pas de nos mules la place du Triomphe , terrain vague , espèce de champ de Mars arabe qui s'étend entre l'amphithéâtre où se livrent encore les combats de taureaux et le monument maurescpie, appelé la porte d'Elvire, dont le nom fameux se retrouve à chaque page de la brillante histoire de Grenade; de Grenade la bulle, la fabuleuse, la romantique; de Grenade l'inUdèle ! infidèle et pourtant atlmirée même des vieux chrétiens, ennemis nés des IMusulmans, tant les souvenirs chevaleresques, perpétués parles monuments du génie arabe, avaiëfat de séduction pour ces courages de fer, pour ces hommes au cœur sincère, à l'imagination roma-

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nesqiie, mobile, naïve, à 1 ame religieuse et croyante, parce qu'elle était forte! Cette puissance cle foi, qui prouve l'énergie cle l'âme, comme le cloute philosophique dénote l'activité de l'esprit, était la vertu dominante du peuple espagnol : elle s'étendait chez liii jusqu'à l'amour terrestre; carie cœur, dans la plénitude de la jeunesse, prête aux passagères amitiés de la vie quelque chose de la durée des sentiments surnaturels La passion dans l'innocence fait ressembler le temps à l'éiernité ; l'éternité, ce n'est pas une suite d'heures, c'est une affection , hlàis si iritehsé, qu'elle dépasse la mesure du temps

Cette place du Triomphe a reçu des Français, tn'at-on dit, le nom qu'elle porte aujourd'hui J tiôs troupes y remportèrent une victoire avant d'enti-er à Grenade. C'est de là que je jetai uti triste et dernier regard vers la colline de l'Alhambra : ce soleil, qui se couchait dans des vapeurs ehflanimées, semblait lui dire adieu pour moi. Moi, dans l'état d'abattement où j'étais je ne pouvais qu'assister à mon déjDart. Le soir c|ui s'approchait ne nous apportait pas une haleihè d'air : la tristesse de l'heure, celle du lieu , celle des adieux: tout augmentait ma souffrâhce : je crus que je ne sortirais plus de Grenade.

Ce moment a été ruii des plus solennels de riià vie. Pourcjuoi? rieii ne s'explique, et ilos émotions

moins que tout le reste. Je ne quittais personne , même je m'étais déplu dans cette ville où j'avais tant souffert; je retournais vers mon pays : j'avais le mal du pays, et pourtant ce moment du départ, qui aurait dû me causer de la joie, m'a laissé une impression de désespoir qui sera peut-être plus ineffaçable que celle des douleurs les plus amères et les mieux motivées de ma vie. Ce qu'on soufïre n'est jamais en proportion de ce qu'on doit souffrir. 11 est des hommes qui sentent plus vivement par l'imagination que par les autres facultés de leur être ; l'imagination seraitelle, pour quelques-uns , la porte par laquelle Dieu passe quand il veut arriver à l'àme? Serais-je un de ces hommes d'imagination? L'imagination tient-elle la clef de mon cœur? S'il en est ainsi, j'aurais dû profiter de cette faculté dominante, c'est à-dire unique, pour produire Qiieux et davantage Cette

réflexion mène aux remords; pourtant je me rassure par la conviction que tout esprit produit à peu près ce qu'il peut. Qui sait si la vanité du succès n'est pas plus nuisible au sort d'une âme rêveuse que la mélancolie de la paresse !

Il y a des poètes d'une organisation si délicate , que leur talent n'arrive pasjusqua leurs rimes, il s'arrête à leurs songes. Ceux-là ne sont pas les chantres du monde, ce sont les poètes de Dieu. Fleuri

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Ignorées qui parfument le désert et ne sont vues que du soleil qui les colore : trop faibles pour la rude tâche que leur imposaient la nature et la société , ces âmes n'ont de refuge qu'aux pieds du souverain maître de leur destinée : le Créateur seul peut être pour elles un juge équitable.

Néanmoins, quelqu'imparfait que soit ce qu'on produit, on se doit à soi-même de publier ses essais. Cette épreuve est salutaire. Tant qu'on n'a pas essayé ses forces contre l'indifférence du public, on se croit un géant : mais un homme de bonne foi ne se trompe passur lui-même après la publication de ses livres, pas plus qu'un ambitieux quand il est devenu ministre. La vanité de l'esprit est un genre de sottise que je ne pardonne qu'aux gens qui n'ont jamais voulu rien faire ni rien imprimer.

En quittant si tristement la place du Triomphe, nous entrâmes dans la magnifique route neuve. Elle commence k la porte de Grenade et ne finit qu'à une demi-lieue de Jaën. On la poussera, dit-on, jusqu'à la grande route de Madrid. Moyennant ces travaux, Grenade espère avoir bientôt une diligence.

Cette menace de progrès me console de m'éloigner. Je n'aime pas à rester le témoin des conquêtes de l'industrie moderne. Je trouve cette puissance menteuse : elle s'avance au milieu des hommes au

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nom de l'égalité , elle vient avec la mission de rendre tout semblujjle, ce qui pour moi veut dire de tout tupr; car je ne suis frappé que de la différence qu'il y a entre les iodivjdus ^umains comme entre les autres productions de la nature. Je ne crois donc pas à l'industrie comm^ ï>7oyen de prospérité durable ; et l'usage d'une force à laquelle je ne reconnais point l'ellicacité qu'on lui attribue m'ennuie ; comme tout ce qui est faux , comme le mensonge en action. La vérité seule préserve l'àme de l'ennui qui ronge les enfants de l'erreur. Voilà pourquoi il y a si peu d'âmes qui nti s'ennuient pas.

;^Nous avons donc pris Ja route neuve de Grenade ; nos mules haletantes peinaient à nous traîner dans ce chemin, qui ress,(?mblaità un fleuve de poussière : les longs jours sont courts sous cptte latitude , la puit avançait plus vite que »o,i^s. Des nuages de cendre nous déguisaient le paysage. Ils ne m'empêchèrent pourtant pas de jeter un dernier regard sur la Vçgp, surce théâtre dç tous )es drajpes romantiques dont mon imagination s'était nourrie ayant et depuis mon voyage. Les be^ju^és de cettç contrée sont graijdes, pourtant eljes sppt loin d'égajer Içcharmcque prêtent à Grenade les hisjtorie^ et )es poètes , poms presque synonymes ,quand on p^rle de ce pays des romans et des fables. A quelque distance de la ville, la nou-

velie route , taillée à mi-côte, forme une espèce de terrasse au-dessus cle la plaine. De là j'eus le loisir d'admirer un paysage grand et poétique; les n,oms se pressaient sur mes lèvres comme des fantômes qu'une imagination frappée voit se Jever Ja nuit près des tombeaux. Ponce de Léon, Gonzalve de Cordoue, le grand maître de Galatrava, l^Iuza, le noble frère du misérable roi Boabdil, tous les héros musulmans , tous les chevaliers chrétiens , étaient évoqués par moi. J'entendais la mère dfi dernier roi de Grenade dire à son fils, lorsqu'ils s'éloignèrent de ce séjour enchanté : (( Pleure comme » une femme un empire que tu n'as pas su dé- » fendre comme un homme, » et je pleurais comme un roi détrôné qui n'a plus sa mère pour lui reprocher sa faiblesse.

La noire poussière de la Vega, enflammée par les derniers rayons du solejl, ijnontait comme une fumée sous le ciel couleur de sang , et se cojifondait ^vec les nuages efliipourprés d'if^e soirée caniculaire. On sentait l'orage, iiiais en même temps onpress.epta^t qu'il ^'éclaterait pas encofç. Les teintes c)u crépuscule étaient mobiles, le ciel changeait d'aspect plus vite que la pensée ne char^ge d'ol^jet ; ces modulations des couleurs font la maeie des soirs d'été dans les pays chauds. C'est une ^amme visible.

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mais si rapide que les intervalles en sont insaisissables, si ce n'est pour le peuple des sylphes qui la montent et la descendent incessamment.

Ce mouvement silencieux autant que vif échappe à la description , il est favorable à tous les genres de rêveries : le ciel, avec ses beaux et riches accidents de nuages , me paraissait habité , je le prenais pour un miroir où se répétaient toutes les scènes de la terre; je croyais voir recommencer dans les airs l'histoire de Grenade : ici ce n'est pas le brouillard qui se prête comme en Ecosse aux illusions poétiques, c'est une espèce de poudre, tantôt dorée, tantôt argentée, qui part de la terre et monte vers le ciel. Dans ce milieu pailleté, l'imagination voit ce qu'elle veut; de là sortent les brillants rêves des poètes modernes , et les fables du paganisme , et les délicatesses de la chevalerie : la mythologie et la féerie sont natives d'un sol brûlant éclairé par un ciel lumineux.

Malgré la faiblesse de ma tête , je ne me lassais pas d'admirer les contours des montagnes de la Sierra Nevada. Ils étaient adoucis, mais non efiacés par la poussière étincelante que je viens de vous décrire ; une autre chaîne de montagnes opposée à la Sierra Nevada , nous fermait le passage ; nous allions nous enfoncer dans ses délilés , d'où nous ne devions

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sortir qu'au point du jour; on l'appelle, à ce que je crois, la Sierra del Ralco de PoUera.

Une immobilité imposante, un silence religieux régnaient dans ces vastes campagnes : ce calme nous présageait pour la nuit un peu de pluie ou beaucoup de vent. A mesure que l'obscurité se répandait autour de nous , la Vega me paraissait grandir ; j'admirais avec une sorte de terreur superstitieuse cette plaine nouvellement dépouillée; la moisson finissait , et je comptais à d'assez grandes distances , les points où les derniers moissonneurs allumaient encore quelques feux de paille , qui s'élevaient à fhorizon dans un lointain immense, pareils au lever des étoiles sur la mer. Aux approches de la nuit , la Vega de Grenade dans cette saison, ressemble à un lac entouré de phares.

Bien souvent , depuis que je voyage en Espagne , mon admiration s'est reportée vers mes souvenirs de Calabre. Voyager, c'est comparer malgré soi; les sites d'Itahe sont aussi grands, aussi nobles, et plus beaux, plus variés, plus riches que ceux de l'Andalousie ; néanmoins rien n'effacera l'impression de mes derniers adieux à Grenade. Je verrai toujours cette plaine bordée de montagnes fantastiques, coupée d'innombrables ruisseaux, ornée dégroupes d'arbres qui semblent envoyés là de tous les climats,

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pour donner à ce coin de terre un échantillon des richesses végétales du globe, tandis que les hommes qui l'ont habité se sont plus h produire des chefs-d'œuvre d'art, et à laisser à leurs neveux l'exemple de tous les raffinements de la vie sociale la plus élégante. Tout croît dans le royaume de Grenade, depuis le peuplier, le frêne, le pommier, jusqu'à l'olivier, la canne à sucre , jusqu'au caféyer, au cotonnier. Ces derniers arbustes viennent sur les côtes de Motril et d'Adra.

J'emporte avec moi le souvenir d'arômes inconnus, et que je n'ai respires que dans les vallons de Grenade , le royaume de Cachemire de l'Espagne ; je voisces champs fertiles, malgré l'homme, éclairés par la magique lumière d'un crépuscule méridional ; je m'enfonce sous ceschanvres hauts comme un homme à cheval , et dont les émanations enivrantes augmentent le sentiment de la chaleur, surtout, quand à cet étourdissant parfum du soir, se joint le cri delà cigale et le bêlement des chèvres, dont les troupeaux obstrueutleschemins vers la fin dechaquejouruée d'été..

J'ignore comment il se iait que je ne vous ai rien dit encore de la beauté de ces animaux en Espagne. Ils sont d'une race particulière, leur poil est lisse et soyeux au lieu d eti e rude , leur taille est plus élevée c|U(' celle des chèvres du iXord ; leurs oreilles son

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longues et pendantes comme celles des chiens de chasse, et leur couleur dominante est une teinte fauve approchant du poil bai d'un cheval normand. Leur lait est le seul qu'on puisse se procurer en ce pajs , encore à certaines heures et avec peine ; car je vous l'ai dit souvent, rien n'est facile en Espagne, du moins rien de ce qui rend la vie commode , rien de ce qui est comfortable,

La résignation morose , on peut dire la maussaderie qui caractérise les hommes du peuple et bien d'autres dans cette curieuse contrée , est un obstacle perpétuel aux améliorations souhaitées par les voyageurs et les économistes. Si vous opposez à cette mauvaise humeur, qui se manifeste dans toutes les affaires sérieuses de la vie , la gaieté folle qui éclate à la moindre occasion de plaisir, peut-être parviendrez-vous à vous fiire une idée du caractère de l'Espagnol dans l'exercice de ses devoirs decitoyens actifs comme dans la jouissance passionnée de ses divertissements d'homme oisif. L'Espagnol est surtout un homme de loisir; voilà pourquoi tout gouvernement lui est bon , pourvu qu'on lui laisse le sentiment de son indépendance personnelle. Le tatillonnage politique des pays représentatifs révolterait un tel peuple ou le dénaturerait ; or dénaturer c'est abrutir

Les Espagnols sont sans contredit les meilleurs piétons de l'Europe. Nous avions demandé au gouverneur de Grenade un détachement de miquelets à cheval; mais cette troupe était pour quelques jours occupée à poursuivre des brigands retirés dans les montagnes : nous fûmes réduits à nous contenter de quatre miliciens. On leur donne ici le nom de royalistes; c'est la garde nationale de l'Espagne. Si ce n'est que ces volontaires sont soldés par le gouvernement chaque fois ([u'on leur fait faire quelque service. Ces quatre hommes à pied ont marché toute la nuit au pas de nos mules, qui s'était beaucoup allongé passé la première lieue ; à sept heures du matin nous sommes arrivés al Campillo , notre premier gîte, et nos hommes d'escorte étaient aussi frais, aussi alertes qu'en partant ; ce n'étaient point des jeunes gens. Les Espagnols, si lents dans toutes les autres actions de la vie , deviennent d'une vivacité surprenante dès qu'il s'agit de marcher.

El Campillo est un misérable village perdu dans un déhlé entre des montagnes chauves, comme tous les vieux pics de l'Andalousie, qui me paraît un des pays les plus fatigués de la terre ; plus je le parcours, plus je le trouve au-dessous de la réputation qu'on lui a faite. Excepté les grandes villes et quelques parties montagneuses autour de Ronda et de Grenade,

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je n'ai rien vu dans ces vastes provinces qui répondît à mon attente. J'ai peut-être trop vite oublié l'impression que m'a causée la première vue de Ronda. La température del CampiLlo est plus fraîche que celle de Grenade ; j'espérais donc pouvoir y passer une partie du jour à dormir ; bonheur fort rare pour un convalescent en Espagne pendant la canicule. La venta del C«m/?i7/o n'est point habitable, même pour les gens du pays ; je m'étais donc muni à Grenade d'une lettre de recommandation pour un propriétaire de ce village. La maison qu'habitait ce campagnard est située au milieu de la principale , ou pour mieux dire de la seule rue de l'endroit. Elle est assez spacieuse , mais vieille et d'une modeste apparence. Il me reçut avec précaution , examina , non sans défiance, et lut lentement et attentivement la lettre que je lui remis; à la fin il me fit asseoir avec une prudence marquée, puis il appela ses filles : bientôt il revintpourme dire que sa maison était la mieTine, que tout ce qu il possédait était àmoi , et nie demanda en quoi il pouvaitme servir. Je répondis que j'avais apporté mes provisions, et qu'ayant été gravement malade je ne lui demandais qu'un lit pour me reposer. Cette requête donna Heu à de longs chuchottements entre les diverses personnes de la (aniille ; J'étais gêné , parce que je voyais claire-

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ment quo j'étais gênant ; après une demi-heure de consultations h voix basse, d'hésitations, d'allées et venues, une servante m'apporta un matelas mince , dur et fort inégal , qu'elle étendit par terre dans une chambre basse, dont l'humidité me semblait devoir être un préservatif contre les bêtes. Je me trompais encore, et je fus bientôt convaincu de l'impossibilité d'échapper à ce fléau des voyageurs en Espagne, surtout dansle midi du royaume pendantl'été. Ces maudits insectes, non-seulement se glissent dans les bois de lit, les matelas, les couvertures, mais elles habitent les murs, ks plafonds, les charpentes et tous les meubles des maisons , qu'on devrait surnommer des fourmilières de punaises. Ces vilaines bêtes égalent le nombre des fourmis et surpassent leur activité. Depuis que je vis dans ce pays, je n'ai pu échapper une seule nuit au tourment que me cause la présence de ces odieux ennemis. Si l'on pouvait s'accoutumer à la fièvre , j'e crois que j'aurais lini par ne plus remarquer les visites de ces hôtes dégoûtants ; mais l'agitation de mon sang m'avertit malgré moi, chaque nuit , de leur arrivée ; mes bagages , mes habits en sont infectés ; si par hasard j'entre dans une chambre moins malpropre que les autres, c'est moi qui apporte l'ennemi dans mon gîte et qui laisse après mon dépari des traces sanglantes demescom-

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bats nocturnes. Le jour où j'entrai dans la chambre basse de la maison c/e/Crtm/)///o,jene tardai pasà quitter la partie ; j'abandonnai ce niateîasobtenunon sans peine , et je m'en allai causer avec le maître du lieu . C'est un homme de bon sens , un petit propriétaire qui vit du produit d'une ferme voisine. Il a un fils auquel il faisait étudier la théologie à l'université de Grenade , parce que l'état de prêtre est le seul qui soit avantageux en Espagne. C'est lui qui parle. Mais à son grand déplaisir l'université est fermée cette année à cause des troubles politiques ; le futur docteur en est réduit à étudier le latin tout seul chez son père dans des livres composés à Madrid; il profite si bien de cette éducation domestique, qu'il m'a demandé si Virgile était un historien. En général l'éducation élémentaire est pourtant plus soignée dans les campagnes d'Espagne qu'en France. Les prêtres enseignent à tout le monde , et enseignent bien les éléments de l'histoire sacrée, de l'arithmétique et du latin.

Le père du jeune théologien , tout en parlant brigandage, car de quoi parlerait-on? m'apprit qu'Ap polHnario , le brigand converti, et qui depuis plusieurs années protégeait les voyageurs qu'il était las de dépouiller, vient de retournera son ancien mé-

tier, et répand de nouveau l'effroi dans le pays (*). Voici la cause de cette rechute. 11 s ennuyait ; un soir , il entre dans une taverne, se querelle en buvant , et tue son homme par manière de passe-temps. 11 sort de là pour se retirer à la montagne^ d'où il recommence ses incursions sur les grands chemins.

Ce récit fut interrompu par le passage d'un détachement de miquelets : c'est une milice spécialement instituée contre les voleurs et les contrebandiers. Ceux-ci, que nous vîmes traverser El Campillo menaient à Grenade dix-huit brigands nouvellement arrêtés aux environs de Jaën , et qui faisaient partie delà bande des trois frères Bottijos. C'est une bonne prise, dis-je à mon hôte , elle va rendre vos routes plus sûres. — « S'ils ont volé assez d'argent , me répondit-il, pour pouvoir payer leur évasion , ils seront bientôt de retour dans nos montagnes. » Telle est l'idée que se font de la justice du roi les simples habitants des vallons de TAndalousie! A qui la faute ?

A sept heures du soir nous sommes remontés dans notre respectable carrosse, et bientôt la route passa par des gorges si resserrées entre les rochers, si murées par des montagnes colossales, que les

V()\C7. la IcUrc il AraDJiicz , lomc I.

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rayons de la lune n'en atteignaient pas le fond. Ce fond était ordinairement un sable blanc, laissé à nu par les torrents dont il forme le lit pendant l'hiver. De loin, pendant la nuit , cette poussière argentée fait encore l'illusion de l'eau. J'entrevoyais d'énormes masses de rochers grandis par l'obscurité ; de temps en temps , au détour d'un défilé, j'apercevais la tête chenue d'une montagne éclatante de lumière : on eût dit de la neige au soleil , ce n'était pourtant que le clair de lune réfléchi par des roches calcaires. Il m'est arrivé plusieurs fois , pendant notre marche nocturne , de prendre ces étonnantes clartés pour l'aurore. Voilà les nuits d'été sous un ciel africain.

En approchant de Jaën la route neuve finit ; et l'on tombe dans un chemin dangereux, qui n'est que le lit d'un torrent. On est obligé de passer et de repasser cette eau assez profonde en certains endroits. Vers le milieu de cette nuit je me suis senti bien faible, et j'ai douté de la possibilité de continuer ma route ; je cachais mes défaillances , car où les secours sont impossibles la plainte est sans but , et dès lors sans excuse. Nous arrivâmes avec bien de la peine à la porte de Jaën. Elle était fermée, et ne devait se rouvrir qu'à cinq heures du matin. La situation devenait critique : notre majorai entra en pourparler avec les gardes du poste ; on dit que j'étais malade ,

que les brigands pouvaient nous surprendre, que le tour extérieur des murs de la ville était la partie la moins sûre du pays; enfin, au bout d'une heure d'argumentation nous parvînmes h nous faire ouvrir; il était deux heures du matin ; la terre brûlante empêchait l'air de se rafraîchir : nous nous sentions suffoqués. On nous mena dans une posada ; je crus que j'allais retomber malade comme à Grenade : cette hôtellerie était digne de l'état de civilisation du pays : après une heure d'attente , pendant d'innombrables allées et venues , je fus mis en possession d'une espèce de lit placé sous le toit brûlant d'un grenier. Ce gîte avait les mêmes inconvénients que celui ciel Campillo. Je ne sais si le repos que j'y pris peut s'appeler du sommeil, mais je sortis de la chambre plus fatigué que je ne l'étais en me couchant. Néanmoins mes craintes ne se réalisèrent pas, je n'eus point de fièvre et j'espérai de nouveau que nous pourrions continuer notre route.

Ce n'est pas sans quelques soulFrances et beaucoup de privations qu'on parcourt la gaie, la riante Andalousie. La meilleure santé suHirait à peine pour supporter les fatigues d'un tel voyage. Ce qu'il y a de pis , c'est qu'excepté Séville , Grenade et quelques sites étonnants, mais rares, que vous trouvez sur votre route , ce pays ne vous dédommage pas du

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tout de la peine que vous éprouvez h le parcourir. Je vous le répète , il est trop étendu pour le petit nombre de lieux vraiment intéressants qu'il offre aux regards du curieux, et votre voyage presque entier se passe à parcourir d'interminables chaînes de montagnes entièrement pelées, des plaines, de paille quand elles sont cultivées, de poudre quand elles sont incultes.

Dans ces dernières on trouve parfois des plantes singulières , entre autres une petite espèce de chardons, qui croissent presque à ras de terre, et dont la tige, les feuilles et les fleurs sont d'un bleu vif , clair et égal : il y a des champs entiers envahis par cette plante parasite ; en les apercevant on croit regarder la nature à travers un verre de couleur. Des rivières très-encaissées donnent un caractère d'abandon et de stérilité à la campagne : l'eau est si loin de ses bords qu'elle reste inaperçue; les torrents desséchés entièrement équivalent presque à ces rivières inutiles, et dont les abords sont attristés par de maigres touffes de tamarins, la seule trace de végétation qu'épargnent à cette époque de l'année les rayons du soleil... Il dévaste tout ce qu'il éclaire , depuis le mois de juillet jusqu'au mois de septembre, et au delà. Excepté Grenade, ses promenades, ses montagnes et sa Vega, qui n'est qu'un oasis, le pays

ressemble h un désert de cendre fermé par un rempart de marbre. Les montagnes qui forment cette muraille sont tellement à nu , que l'œil perce dans leurs flancs , et que l'esprit s épouvante en étudiant ainsi malgré lui l'anatomie de la terre : ces ossements gigantesques, ces fragments du squelette du globe ont survécu à tous les bouleversements. Là les secrets de la nature sont à découvert : c'est plus curieux que beau. On ne saurait trop répéter aux enthousiastes sur paroles, que pour la beauté des sites l'Italie' est infiniment supérieure à l'Espagne. C'est la différence qu'il y a entre les noires compositions de Salvator Rosa et les chefs-d'œuvre du Poussin et de Claude Lorrain.

La vieille ville de Jaën est située sur le penchant d'une côte , et au pied d'un rocher couleur d'ocre , tant il est calciné par les étés. Ce pic est couronné d'un vieux château mauresque , mais dont les fondements datent, dit-on, du temps des Romains. En Espagne les ruines sont au moins à deux couches , elles en ont bien davantage en Italie , en Grèce , en Egypte. La terre elle-même n'est peut-être que la poussière d'innombrables générations d'animaux inconnus. Dans l'examen des destinées humaines il vient un moment où l'histoire se confond avec l'histoire naturelle. \a' physicien est le seul archiviste

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des temps primitifs du globe : Cuvier remonte plus haut que Moïse et Hérodote.

Jaën fut un lieu fameux pendant les guerres des Arabes; maintenant c'est un petit tas de cendres bien triste et bien brûlant. Ce qui m'a surpris, c'est de trouver que la cathédrale d'une ville si ancienne ne renfermât rien de remarquable. La chaleur qu'on éprouve dans les rues de Jaën est intolérable, même au milieu de la nuit.

On m'avait donné k Grenade une lettre de recommandation fort pressante pour le gouverneur militaire de Jaën ; d'après cette précaution, je comptais sur la haute protection de l'important personnage, et je n'avais retenu mes quatre royalistes de Grenade que pour me conduire jusqu'à Jaën. Le gouverneur me reçut avec beaucoup de politesse , ou plutôt de cérémonies ; mais voici à peu près le résumé de ses réponses à mes requêtes.

Sa maison, sa personne^ tout ce qu il possédait était à mes ordres ; il lui était impossible dem'accorder un seul homme d'escorte : les troupes de ligne et les soldats de cavalerie étaient fatigués par un service très-actif, les miquelets absents. Il ajouta qu'au surplus je ne courais aucun risque sur la route que j'allais prendre. Comme il vit que j'insistais, il me dit : Puisque je n'ai pas d'hommes disponibles, il ne me

reste qu'à vous recommander au commandant de la milice. Je vais lui faire dire de vous donner douze de ses hommes et cela sullira. Le gouverneur se servit d'une expression fort usitée dans la langue espagnole, et qui peint ce me semble^ mieux que toute autre, la douce vie des brigands andaloux : Avec douze hommes, dit le gouverneur, vous êtes sûr de passer partout d'ici à Andujar. Les brigands vous voyant si bien accompagnés ne sortiront pas.

Ce mot nous montre les voleurs commodément établis, soit chez eux, soit dans quelque cortijo d'amis, où ils attendent, pour sortir, qu'ils soient assurés de la victoire. En ce pays , les moines seuls sont aussi fainéants que les brigands.

Le langage des habitants de notre auberge et de mes miliciens de Grenade était bien différent de celui du gouverneur militaire. La diligence, disait-on, venait d'être volée deux jours de suite sur la route de Séville ; les équipages d'un général avaient été pillés peu de temps auparavant sur celle d' Andujar (sur la nôtre); enlin un envoyé du gouvernement, se rendant à Grenade, venait d'être arrêté à une lieue de Jaën , où on l'avait dépouillé de tout , et même de ses vêtements. J'avais beaucoup de bagage, me disaient encore les alarmistes, j'étais donc sûr d'être dévalisé si je ne prenais outre les douze miliciens , au moins

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quatre hommes à cheval , les seuls qui se fassent redouter des brigands ; on m'assurait d'ailleurs que les trois frères Bottijos erraient aux environs de Jaën , et venaient tous les jours dans la ville s'informer de la marche des voyageurs.

N'étant pas sûr d'obtenir les douze miliciens promis par le gouverneur, je demandai à mes quatre royalistes de Grenade s'ils consentaient, moyennant une double solde , à m'escorter jusqu'à Andujar : ils me répondirent que, n'étant que quatre, ils ne voudraient pas se hasarder sur cette route. Enfin les douze miliciens me furent accordés, et nous fîmes atteler nos mules au grand déplaisir du majorai , qui miourait de peur, à ce qu'il disait lui-même, et aurait voulu payer de sa poche une escorte de cavalerie, plutôt que de s'exposer comme il allait le faire pour nous obéir.

Je comptai un peu sur l'exagération naturelle aux Andaloux, qui aiment à amplifier tout ce qui leur frappe l'imagination ; je me fiai aussi à mon heureuse étoile de voyageur, et je montai en voiture à cinq heures du soii* , par une poussière et ^ une chaleur dont je ne pourrais vous donner l'idée, quand j'épuiserais tous les mots de la langue pour vous peindre quelque chose d'insupportable.

Les campagnes jaunes , les montagnes rouges, le

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ciel pâle , tout s'accordait pour nous frapper de tristesse; si de loin en loin les derniers moissonneurs n'eussent formé , dans les cliamps presque entièrement dépouillés , des groupes pittoresques et animés , nous aurions pu nous croire dans le désert de Sahara.

Je m'amusais à voir ces hommes, presque aussi bruns que les Africains , tourner en traîneaux dans leur cercle de paille : singulière promenade qui réduit la tige du froment à de petits morceaux longs de deux pouces tout au plus. Les chevaux espagnols ne mangent pas d'autre paille ; cette manière de la hacher est la cause d'une de nos grandes privations ; puisque nous implorons en vain , d'un bout du royaume à l'autre , la botte de paille fraîche -, dernière ressource du voyageur contre les mauvais gîtes et les lits malpropres !!..

A sept heures le jour nous quitta, le soleil devint sanglant, puis disparut aussitôt derrière des coUines qui grandirent subitement dans l'ombre : le pays me parut bouleversé sous cette nuit qui venait si vite. La route que nous avions k faire était ■d peine tracée à travers champs : l'obscurité la plus profonde dura deux heures : nous n'avancions presque pas ; mais au lever de la lune nous hâtâmes notre marche, et nous achevâmes ce trajet si redouté sans

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entendre d'autre bruit que la voix des chiens de bergers. Ces animaux aboyaient avec fureur chaque fois que nous passions près d'un cortijo isolé. La route est bordée de ces petites fermes ; et ce sont ces habitations qui la rendent peu sûre. Plusieurs fois j'ai cru en voir sortir les laboureurs brigands; mais j'en ai été quitte pour mes frais d'imagination et d'inquiétude, et vers trois heures du matin nous arrivâmes à Andujar. Le surlendemain nous prîmes la diligence de Madrid , d'où celle de France va me ramener à Bayonne en quatre jours.

Deux choses me frappent depuis mon retour à Madrid : c'est l'extrême civilisation des habitants de cette capitale , et la fraîcheur de sa température au mois d'août. Ce qui peut servir à vous donner une idée de l'état de l'industrie dans l'Andalousie, et de la chaleur que j'y ai ressentie, c'est le soulagement que me cause la fraîcheur du climat de la Nouvelle-Castille. Je n'oublierai jamais les trois heures que j'ai passées avant-hier dans l'auberge de Val de Penas ! Les murs, les meubles, le vin , l'eau, la terre, tout était brûlant ; et ce feu couvert n'a pas la vertu de la flamme qui purifie ; il consume, il tue, mais par la putréfaction. C'est une infection dévorante. On ne sait pas ce qu'on doit boire en traversant la Manche pendant cette saison. L'eau y est sau-

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