LETTRE XXXVI
SOMMAXKE.
Traduction des strophes 65" et 66® de Childe-Harold. — Différence de Cadix tel que l'a vu lord Byron , et de Cadix tel que je le vois- — Colloque entre moi et le gardien de la porte. — Difficulté que j'éprouve à entrer dans la ville. — Commis accessible aux flatteries. — J'entre comme prisonnier sur parole. — Cadix foyer de révolution. — La liberté des Andaloux fondée sur la rancune qu'ils conservent de l'affranchissement des Amériques.
— La valeur des termes en politique. — Ruine de Cadix.
— Révolution commerciale : contre-coup et punition des révolutions politiques. — Ce qu'il y a de curieux à voir dans Cadix. — Assassinat de l'alcade de Tariffa. — Passage de la Gazette de Séville traduit, — Dangers du voyage que je vais entreprendre.— Récit de celui que j'ai fait de Séville à Cadix.
— Arrivée pendant la nuit à San-Lucar. — Le moine bleu. —
— Est-il moine ou brigand ? — Les calesseros. — Friponnerie d'un cocher. — Xérès. — La chartreuse. — Les paysans, voleurs dans l'occasion. — Aspect du pays. — Riant d'un côté , triste et désert de l'autre. — Effet de la solitude. — Impression particulière de la nature. — Champs parfumés. — H y a des sites qui parlent à l'àme sans plaire aux yeux.
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A MISS BOWLES
Cadix, ce 26 mai i83i.
CHILDE-HAROLD , chant ^^
Vice trop séduisant, penchant voluptueux,
Qui maîtrise les cœurs ardents, impétueux ;
Quel sang jeune et bouillant échappe à tes atteintes?
De nos changeants désirs tu prends toutes les teinteâj
Ton magique regard, hjdre des passions,
Nous fascine et nous livre à nos illasions.
Hélas 1 Paphos a vu l'heure de sa ruine!....
Temps maudit !. .. sous ta faux Vénus même s'incline :
Cette reine du monde a suivi les plaisirs
Vers un lieu visité par les mêmes zéphyrs ,
Sous un ciel aussi beau près de la mer natale
Qui seule a pu fixer l'inconstance fatale
De la déesse errante ;.... et c'est en ce séjour
Qu'elle vint relever le culte de l'amour.
11 n'est plus renlermé sous des voûtés sacrées , Mais par un peuple entier ses lois sont adorées , En tous lieux l'encens brûle, et partout des autels Reçoivent pour le Dieu les tributs des mortels !
Strophes 65 et 60.
Rien de si dili'érent du Cadix actuel que cette peinture de lord Byron. Si le poète revenait il ne reconnaîtrait plus ce qu'il a peint. Quelques années, ou pour parler plus juste, quelques semaines ont changé le temple de Vénus en un temple d'Argus: l'amour craint la police ; aussi , depuis l'assassinat du gouverneur, Cadix , de l'un des lieux les plus gais et les plus attrayants du monde, est-il devenu l'un des mieux surveillés et des plus silencieux. C est pendant le carnaval dernier que ce meurtre a été commis.
La manière dont la loi du cautionnement s'exécute aujourd'hui contre les étrangers fait de cette ville une prison. Aux facilités de tous genres nécessaires dans les relations commerciales, on a substitué des formalités qui séparent du reste dn monde ce port soi-disant franc...
J'ai vu le moment où l'on m'en refuserait l'entrée.
Je venais du port Sainte- Marie et j'étais arrivé dans l'enceinte extérieure du port de Cadix; j'avais fait celte traversée par une mer très-houleuse. On b'enipjuc '!<• ni'>i pour nie 'conduire à hi poit».' du
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port, où je trouve un employé de la police chargé de la garde de cette porte. Après avoir examiné mon passe-port avec une attention hostile et s'être récrié à la vue du trait de plume passé sur les fleurs de lis, comme si, disait-il, la France pouvait effacer son histoire en biffant quelques noms dans leMoniteur et en rayant quelques signes imprimés
sur du papier timbré Je trouvais que cet
homme avait raison dans ce qu'il disait contre nous; ce qui fit que je me gardai de lui répondre. Il continua : « Je suis étonné que vous ignoriez la loi par laquelle tout étranger qui veut entrer à Cadix aujourd'hui est obligé d'offrir pour caution la signa» ture d'un des habitants de la ville. » (Notez que dans cette caution l'on doit répondre des opinions politiques et de la moralité du voyageur.) — Je répliquai que cette loi m'était connue, mais que j'avais pensé qu'il serait temps de m'y conformer en arrivant à Cadix. — « Vous n'y pouvez entrer sans observer dans toutes ses règles la formalité du cautionnement. » — « J'ai une lettre pour M. ***, l'un des premiers négociants de ce pays. » — « 11 fallait lui écrire d'avance et lui demander de vous faire trouver sa caution à cette porte. » Je n'avais eu garde de faire une telle bévue; de loin mon négociant m'aurait refusé, il m'aurait écrit de ne pas venir, et j'aurais élc forcé de renoncer à voir Ca-
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dii. iii: « Je vais lui écrire à l'instant, » répondis-je au commis. — « Je n'ai Va personne que je puisse envoyer. « — « Il faut absolument me trouver quelqu'un. » — Enfin, après bien des pourparlers, j'obtins , non sans peine, la permission de faire porter ma lettre par celui de mes domestiques qu'on reconnut pour Espagnol. En attendant le retour de cet homme je demeurai prisonnier au corpsde-garde. Le domestique fut une heure à revenir, et j'employai tout ce temps à dire au commis de la police des vérités flatteuses pour l'orgueil espagnol, finesse tjui ne me coûta pas grand'peine , car je pense beaucoup de bien des hommes de ce pays. J'étais parvenu à disposer en ma faveur le commis delà police, quand mon commissionnaire revint dire que don *** n'était pas chez lui , mais que son secrétaire avait répondu qu'aussitôt rentré , ce négociant, personnage important dans la ville, remplirait pour moi toutes les formalités exigées. Le secrétaire avait même engagé personnellement sa parole.
Cet engagement n'était pas suifisarit; cependant l'heure s'avançait , on allait fermer lès portes, et après cela rien ne peut les faire rouvrir avant le jour. J'étais donc au moment de me voir emprisonné pour une nuit entre le Port-Franc et la ville libre de Cadix.
Mon commis, iiniaduué par nie.'^ louanges sin-
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cères, les seules qui puissent flatter les gens qui ne sont pas des sots , prit alors un parti hardi : il répondit de moi lui-même à lui-même et me conduisit de sa personne à l'auberge, où il me perliiit de rester confiné jusqu'à ce que mes papiers eussent été mis en règle. Je donnai ma parole d'honneur de tie pas sortir, et j'eus une occasion de plus de remarquer qu'en ce pays l'effet des plus mauvaises lois est atténué par le bon esprit des habitants. Plus le gouvernement est rigide, et plus les individus deviennent obligeants. C'est ce qui arrive à Cadix, où l'hospitalité est devenue un moyen d'opposition.
Mais quel séjour ne serait gâté par l'idée qu'on peut compromettre un brave iriconhu qui devient le point de mire d'une armée d'alguazils , par cela seul qu'il vous a fait entrer dans la ville qu'il habite? Pour un Français voyager aujourd'hui en Espagne , c'est pis qu'une fatigue , qu'un danger , c'est une indiscrétion, car le Français est sûr d'exposer à des désagréments et peut-être à des périls un inconnu qu'il force à se dévouer pour lui. C'est un poids sur la conscience du voyageur, et pour l'Espagnol c'est une charge politique , civile et privée à la fois.
Tout se ressent de l'état dé crise où l'on vit ici depuis la moit du gouverneur. Personne n'ose se
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plaindre, mais on se venge à force de s'ennuyer et d'ennujer les autres. La vie est suspendue : plus de chants, de guitares, de groupes joyeux sur les places et les promenades publiques : enfin , plus rien de ce qui faisait la vie du pays. Le roulement du tambour et le commandement monotone des officiers qui exercent régulièrement les recrues prêtes à partir pour la Havane, interrompent seuls le silence des rues désertes ; déseiles si on les compare à ce qu'elles étaient encore il y a quelques mois.
A tort ou à raison, Cadix est depuis longtemps considéré par le gouvernement espagnol comme un foyer de révolutions : et les ministres du roi catholique voudraient isoler cette ville du reste du monde, comme on cerne un lieu pestiféré.
Une des bizarreries de l'histoire du temps actuel, c'est que les opinions libérales qui prédominent parmi les habitants de Cadix ont leur source dans le regret peu philanthropique qu'a laissé au commerce de l'Andalousie l'émancipation des Amériques, et la perte des profits incalculables que procurait à cette ville l'arrivée annuelle des Gallions, tant il est vrai que partout pays les événements déconcertent les raisonnements, et que la marche du monde semble dirigée par une puissance dont la malice se plaît t^i enseigner aux hommes l'inanité de leur logique appliquée aux affaires de l'étal. La
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dénomination des partis est presque toujours une satire; c'est une contre-vérité qui fait ressortir la différence qu'il y a entre le langage des hommes politiques et leur pensée. A Cadix le parti qualifié de libéral est celui des hommes qui s'affligent de l'indépendance des états du Mexique de la terre ferme, du Pérou, etc., etc.... Autrefois la marchandise la plus commune ici , c'était l'or : à cette richesse prodigieuse, mais toute factice, a succédé une misère qui présage la ruine complète de Cadix. La ville ne tient à la terre ferme que par une langue de sable très- basse : l'Océan l'environne de tous les côtés; et quelque jour elle rentrera sous les flots comme Gadès dont on prétend que les restes se voient encore à certaines basses marées.
Beaucoup de familles abandonnent cette place que l'activité et l'opulence commerciales seules pouvaient rendre habitable : on va chercher sur le continent un séjour où l'imagination soit moins obsédée de souvenirs et de pressentiments douloureux, où la vie soit moins artificielle et par conséquent plus agréable. Ici l'existence est un tour de force; la satisfaction des besoins les plus ordinaires delà vie un problème presque insoluble; l'eau qu'on boit est une merveille; la terre qu'on foule une conquête; l'arbre qui vous ombrage, la maison qui
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vous abrite, uneyjqtoirc remportée sur la nature; et tous ces miracles ji'aj^outissent qu'à vous procurer une existence factice, et par conséquent pauvre et mesquine,à laquelle on se résignerait à peine pour devenir roi du monde. Cadix est la Hollande brûlée. Que faire d'un chef-d'œuvre d'industrie, quand l'industrie qui l'a créé est morte? C'est comme si l'on consumait sa vie à l'éducation des vers à soie dans un pays où les étpfl'es de lin et de coton seraient seules en usage.
Ce qui m'étonne , depuis que je parcours la terre, ce n'est pas la décadence presque universelle des former aristocratiques et religieuses : cette décadence est prévue, prédite, et provoquée dans les écrits de tout homme qui s'est cru de l'esprit depuis plus de cent £)ns; |iiais ip ne puis m'empêcher de m'émerveiller en voyant les effets de la crise industrielle ; la durée de cette déviation dans la direction des forces de la société est d'autant plus dilhcile à calculer, qu'elle était aussi imprévue que l'autre était annoncée. C'est une révolution commerciale qui sera universelle comme l'a été la révolution politique dont elle est la punition ; car, par un décret de Dieu , c'était au nom de la richesse ambitieuse qu'on jetait à bas l'aristocratie, et c'est contre la nouvelle répartition de la richesse par-
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venue aux honneurs à force de révolutions, que travaille l'industrie ^ venir. Dans l'ancienne spciété,les novateurs attaquaient des privilèges fondés sur des idées. Aujourd'hui les ennemis de l'ordre de choses transitoires où nous vivons attaquent le repos basé sur le faux équilibre de l'argent, et voilà ce qui me paraît une belle vengeance du législateur divin contre les fabricateurs de lois humaines.
Il y a peu de choses à voir à Cadix : des remparts, des forts, des hospices, des hôpitaux, quelques promenades, la plage où périt le petit-fils de Racine au moment du tremblement de terre de Lisbonne, et une ou deux églises; voilà tout ce qui m'a paru curieux ici. L'académie de dessin est fermée depuis les événements du mois de mars; enfin, ce qu'on peut faire de mieux, quand on est parvenu à s'introduire dans ce singulier séjour, c'est de songer à s'en aller. L'un est encore plus diflicile que l'autre, si l'on en juge par le passage suivant extrait de la Gazette de Séville , qui vient de me tomber entre les mains.
Séville, 20 mai i83i.
« L'alcade major de Tarifa, don jN. del Aguila, vient de périr. Le temps de sop adnjinistration dans cette ville étant expiré, il avait été nommé à un autre emploi dans la province d'Estramadure.
11 se dirigeait vers Estepa sa patrie, où il avait l'intention de s'arrêter un jour avant d'aller prendre possession de sa nouvelle charge; et comme il passait sur les limites du territoire de Jilena, escorté de six à huit soldats de la province de Guadix, lui et sa troupe furent attaqués par la bande du fameux malfiùteur José Maria el Tempranillo. Dès la première décharge, don Aguila eut le malheur d'être percé d'une balle, et il mourut de cette blessure le jour même.
La troupe continua de se battre contre les brigands, leur blessa morlellement, dit-on, un homme et trois chevaux, et démonta plusieurs autres cavaliers. »
Sevilla , 2 2 de mayo 1 83 1 .
En estos ùltimos dias ha ocurrido la muerte en despoblado del alcalde mayor cesante de Tarifa don IN — del Aguila, que hahicndo espirado el término de su destine en dicha ciudad y estando nombrado para el desempcno de otra vara en la proviucia de Estremadura viajaba en direccion a Estepa, supatria, con el objeto de pasar unes dias antès de tomar posesion de su nuevo empleo. Pasando por el término de Jilena y ycndo escoltado de unos seis u ochos soldaflos del provincial de Guadix fueron atacados por la j^avilla del famoso malhechor José. Maria el Tempvatnllo . yâ la
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primera descarga tuvo la clesgracia de ser pasado por una bala el mencionado Aguila, de cuyas résultas murio el clia imniediato.
La tropa siguio batiéiidose con los ladrones, y segun se dice hiriô mortalmento a imo y â très caballos y côgio a otro de los desmontados.
Voilà les renseignements rassurants que nous donne aujourd'hui la Gazette de Séville sur l'état des routes. L'événement rapporté dans cet article vient d'avoir lieu précisément aux environs des lieux que nous allons traverser ; il est possible que pendant ce trajet nous soyons forcés de faire connaissance avec la police des brigands. Nous la comparerons à celle du gouvernement, et, comme je suis de mon siècle , je me sens disposé d'avance à donner tort au pouvoir légitime. Dans des temps comme ceux où nous vivons, un peu de révolte sied à la pensée; c'est le sel de l'esprit moderne.
Mais je reprends le récit de notre voyage de Séville à Cadix.
Partis de Séville au milieu du jour, nous étions descendus à terre en quittant le bateau à vapeur, et nous nous trouvions arrêtés sur la rive du Guadalquivir, à une lieue de San-Lucar. Il était une heure du matin : nous continuâmes notre route en petits cabriolets qui tiennent deux personnes. Nous roMK III. 7
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fûmes heureux de trouver un tel m037en de transport au milieu de la nuit, dans ces parages déserts et peu sûrs. Lescalessines, avec leurs conducteurs, attendaient Ih les voyageurs de Séville; gnke au temps qu'il faut pour placer les paquets, pour marchander le prix du trajet, et faire une lieue d'Espagne , la nuit, sur une plage sablonneuse, nous n'arrivâmes à San-Lucar qu'à trois heures du matin, où nous fûmes logés dans une des plus affreuses auberges de toutes les Espagnes. ïl y a bien des litières d'animaux que je préférerais à mon lit; mais nous n'avions plus le choix.
J'ai rarement éprouvé un malaise moral plus inattendu, et moinsmolivé en apparence, que ce que j'ai senti pendant la lieue que nous fîmes, dans ces cabriolets de rencontre, avec des calesseros de mauvaise mine , de mauvaise humeur, à une heure avancée de la nuit, dans un des cantons les plus suspects du pays. Je sentais du danger dans l'air, et ce péril vague ne pouvait se parer : nous avions de qiioi nous déleudrc contre une attaque de rateras (brigandsisolés, espèce de paysans qui font le métier dans l'occasion), mais contre une bande organisée toute résistance eût été insensée.
Nous cheminions lentement en silence entre le fleuve qui, voisin de son embouchure, devient là
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comme une mer, et les dunes de sable qui dans ces parages se changent en falaises , de simples rives qu'elles étaient encore à quelques lieues plus haut. En passant devant un des enfoncements formés par ces espèces de coulisses de sable , nous fûmes acostés par une figure qui, à la distance de quelques pas et dans l'obscurité, me parut noire et colossale. Pourtant elle était bleue : c'était un frère de la mission, grand et gros moine, qui s'était réfugié, disait-il, dans un creux de la colline, attendant là le passage de quelque voyageur bien armé, bien accompagné, pour se risquer à cette heure de la nuit dans le chemin peu sûr qu'il lui restait à faire pour arrivera San-Lucar.
Ce compagnon de voyage, qui s'annonçait comme un poltron , nous fit peur : les brigands parlent toujours brigands , comme les intrigants mauvaise compagnie : celui-ci pourrait être un chef déguisé, pensions-nous ; mais, comme il pouvait aussi être ce qu'il disait, nous aimâmes mieux le croire moine que d'aller voir dans sa caverne s'il était brigand. Personne de nous n'exprima ces pensées, et le géant inconnu monta, sans autre autorisation que celle de notre silence , derrière l'un des deux cabriolets : c'était celui où s'étaient placés nos gens. Voilà comme nous arrivâmes à San-Lucar, sans accident,
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niuis lion sans crainte. La peur <;sl une îles plus grandes voluptés de l'imagination d'un voyageur romanesque , et tout vrai voyageur doit l'être.
En entrant dans la détestable auberge dont je vous ai déjà parlé, nous trouvâmes tout le monde levé , quoiqu'il fût trois heures du matin ; on attendait les passagers de Séville à Cadix. Notre premier soin, avant de nous coucher, fut de faire prix avec un voituiier pour nous conduire au port Sainte-Marie, quand nous aurions dormi , ou, pour parler plus juste, quand nous serions restés au lit quelques heures.
Au moment de partir , le fripon , voyant qu'il était notre maître , à cause du départ des autres cochers avec quelques voyageurs plus pressés que nous, vint nous demander le double du prix convenu , qui était déjà très-élevé. Il n'avait plus de concurrents ; il fallait se soumettre, ou bien rester dans une maison où l'on n'a rien à manger, tandis qu'on y est mangé soi-même par une armée d'ennemis dégoûtants. Dansce chenil oùleshommes ne sont pas nourris, ils servent de pâture à la vermine.
Les voyages en Espagne , à moins de les faire en mendiant, sont plus chers que tous les autres: j'en excepte pourtant ceux d'Angleterre et de Suisse. Mais, dans ces pays, on est au moins bien servi
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pour son argent; au lieu qu'ici on paye ses privations, et la famine et la fièvre font cortège à la ruine. On est fort exposé aux attaques des brigands entre San-Lucar et le port Sainte-Marie ; mais les gardes civiques des environs font une battue le matin des jours où les passagers du bateau à vapeur se rendent de Séville à Cadix : il est donc essentiel de passer peu d'instants après que la route a été ainsi balayée.
Nous avons fait un détour pour aller voir Xérès, ville fameuse par ses vins et par les caves des marchands étrangers, qui les gardent en dépôt avant de les expédier dans le monde entier.
Le site de Xérès est fort intéressant ; mais ce qui m'a le plus frappé dans cette excursion , c'est la chartreuse. Elle est située à une lieue de la ville, et possède des tableaux de Zurbaran qui sont des chefs-d'œuvre. En retournant à Xérès , nous aperçûmes dans un champ un groupe de paysans assis à l'ombre d'un caroubier gigantesque. Le cocher nous dit d'un air fin et goguenard, particulier au peuple espagnol, qu'à la brune ces pauvres gens nous auraient arrêtés pour nous demander notre bourse. Les habitants honnêtes^ loin d'être un secours pour les voyageurs attaqués, servent d'auxiliaires aux brigands, qui les admettent parfois au
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partage du butin , ou qui croient s'acquitter envers euY par cela seuls qu'ils ne les tuent ou ne les battent pas.
Les chemins qui conduisent de Xérès à la chartreuse sont bordés d'aloès et de cactus si énormes, qu'ils obstruent presque le passage. Ces plantes aux formes fantastiques me représentent une armée de dragons postée le long des routes pour arrêter le voyageur, et défendre contre le curieux quelque trésor caché au milieu d'un pays enchanté. Le bas de ces haies est soutenu par dos murs de pierres sèches ou par des revêtements en bois. Les chemins sont encaissés dans ces espèces de parapets , qui donnent à toute la contrée un air de soui et de richesse agréable à l'œil, et particulier à cette partie de l'Espagne ; il règne là un mélange de négligence et de recherche, de solitude et d'opulence, qui ne ressemble à rien de ce qu'on voit dans aucun autre pays.
INous sommes arrivés à Xérès pendant la foire, ou nous n'avons rien vu qui mérite d'être décrit; mais c'f'tail du mouvenieut : le chemin du port Sainle-Marie était couvert de piétons et de cabriolets; des moines, des paysans, des femmes dans leurs costumes pittoresques faisaient tableau ;\ chaque détour de la route; elle est tracée sur les
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ondulations d'une plaine assez inégale pour ressembler à une suite de collines espacées et séparées par des vallées peu profondes. C'est une chaîne de plateaux stériles coupés par des bas-fonds, espèces de plis marqués dans le terrain. Ce n'est pas de ce côté que sontles campagnes dont les beautés ont rendu le territoire de Xérès célèbre par toute l'Andalousie.
La ville de Cadix est loin de répondre à l'originalité du pays qu'on traverse aux environs de Xérès. Ce territoire ressemble à l'Afrique, du moins par la nature du sol et par la végétation ; tandis que l'aspect de Cadix est tout européen. A Cadix on parcourt de belles rues alignées ; on rencontre des hommes en habits français ou anglais; on vit dans une auberge tout anglaise, tenue par une Anglaise, avec la recherche et l'élégance britanniques. Ce n'est donc plus l'Espagne ; en deux heures vous avez franchi quatre cen ts lieues de pays 1 C'est un effet curieux; mais le premier moment de surprise passé, votre étonnementfait place à l'ennui. Un vieux routier comme moi ne peut plus voyager qu'entre deux écueils : les privations s'il veut s'amuser ; l'ennui s'il cherche ses aises. J'ai encore assez de jeunesse pour préférer le nouveau au confortable , jeunesse de corps, car peut-être qu'avec une
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imagination plus neuve, je n'aurais pas besoin d'aller si loin pour prendre intérêt à ce que je vois; quoi qu'il en soit, j'oublierai Cadix volontiersconimelout autre port de mer, tandis que je serais désolé de ne plus pouvoir me rappeler l'aspect du pays que j ai traversé entre San-Lucar, Xercs et le port Sainte- Marie. Figurez-vous Un désert ouvert aux brigands, et par conséquent fermé au voyageur timide; mais ce désert est embelli par une multitude de plantes sauvages dont les parfums embaument l'air. Des tertres entièrement tapissés de ces riches productions du soleil d'Afrique donnent à la solitude un aspect particulier : grandeur sans beauté : cela ne saurait s'oublier. La nature;,ainsi abandonnée à ellemême, prend une voix qui s'entend de loin et retentit longtemps; mais qu'est-ce qu'on entend en parcourant des champs labourés ou des prés fauchés? On entend l'homme travailler; j'aime mieux écouter Dieu marcher dans le désert. J'ai dit grandeur sans beauté, je me trompe, c'est beau, mais d'une beauté qui ne peut être aperçue que par les yeux de l'esprit. C'est beau comme ce qui n'est pas fait
pour être vu comme ce qui doit être saisi par
l'àme sans passer par les sens; la nature a pUisieurs manières de communiquer avec nous : elle a des rayons de lumières qui n'éclairenl que l'esprit, dos
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voix qui ne parlent qu'au cœur.... Mais trêve
d'explication en voulant trop comprendre,
on perd le sentiment. Si vous venez jamais au port Sainte-Marie par San-Lucar, vous sentirez comme moi, et comme moi vous ne pourrez dire ce que vous sentez. Vous vous croirez en Afrique , vous apercevrez de loin la petite ville de Rota, fameuse par son vin épais et brûlant qui produit dans le corps l'effet d'un ruisseau de lave sur la terre. Vous verrez aussi fOcéan qui baigne les côtes de Tanger, dont vous ne serez qu'à quinze lieues , et , toute votre vie , vous vous souviendrez d'avoir vu cela.