SOU^ FERDINAND VU
à-dire la veille à notre bal , arrive, et me dit d'un air grave et contrit, qu'il me doit des excuses d'être venu la nuit dernière au bal chez moi sans m'avoir invité pour le lendemain matin, c'est-à-dire pour à présent même , à l'enterrement de son oncle I Yous dire l'envie de rire qui me saisit en écoutant ce discours, c'est impossible, et surtout inutile, par j'espère bien que vous la partagerez. La sueur froide me venait au front de me sentir capable de répondre en riant aux éclats et en me roulant par terre à cette politesse de cimetière, qui me poursuivait jusqu'au bal!... Plus ce malheureux fou rire était près de se faire jour, plus je perdais la dernière étincelle de gaieté réelle ; car une convulsion n'est pas de la joie. Mais, po|ir être malheureux , je n'étais pas à l'abri du scandale d'une gaîté toute physique. Cet homme ne pouvait être bien affligé, puisqu'il était venu au bal ; et ses grimaces de deuil, au milieu des symboles de la folie dont j'étais encore entouré, me causaient une irrésistible contraction nerveuse. Je me mordais la langue, je m'enfonçais les ongles d'une main dans l'autre pour pouvoir répondre décemment. Enfin je me suis débarrassé de l'enterrement par le départ, c'est une image de la mort , et me voici sur le vaisseau d'où je vous écris; mais je suis mort de fatigue, et j'apporterai une cour-
bature à Cadix. Pour me reposer de mes plaisirs insensés et de leur prompte punition, je me suis mis à vous les décrire : il ne m'est possible d'oublier que ce que j'ai noté. La mémoire , qu'on prend pour la plus bête des facultés de l'intelligence, a pourtant un jugement très-fm pour discernercequ'ilestutile de conserver de ce qu'il est mdiftérent de perdre. Me voilà donc débarrassé de cet importun souvenir.
Nous descendons le Guadalquivir par un vent extraordinairement froid pour le pays et pour la saison ; nous comptons couclier à San-Lucar, où nous n'arriverons qu'à minuit. Les bords du Guadalquivir sont nus et arides. Je n'ai pas encore vu de beaux fleuves dans un pays méridional : les paysages qui bordent le cours de celui-ci ont de la grandeur dans leur tristesse; les lointains surtout me paraissent majestueux : mais l'ensemble de la contrée me cause une irrésistible impression de tristesse et presque de terreur. C'est une terre historique , de plus elle est productive ; mais rien n'y réjouit l'œil, rien n'y repose le cœur. La voix de Dieu ne retentit pas dans cette solitude : c'est un désert fait de main d homme
Ma première lettre sera datée de Cadix.