SOUS LES ROIS
Causes qui déterminèrent le roi d’Espagne à expulser les Jésuites de ses Etats. — Mystère singulier et précautions pour l’exécution de cette mesure. — Correspondance entre Charles III et le pape Clément XIII à ce sujet. — Expulsion des Jésuites de Naples et de Parme. — Bulle du pape contre le duc de £armè. Disputes des princes de la famille de Bourbon avec le Saint- Siège. — Mort du pape et élection de Clément XIV. — Le roi * - d’Espagne obtient l’abolition de l’ordre des Jésuites. — Les contestations sur des matières ecclésiastiques terminées.
L année qui suivit Fëmeute de Madrid fut signalée par un événement auslnmportantqu’inat># tendu; les Jésuites furent chassés des États du roi d Espagne. Il n’est pas besoin de retracer ici 1 histoire de la naissance et des progrès de cet ordre célébré ; il suffit de remarquer que son -
esprit d’iutrigue, ses doctrines dangereuses et son ambition insatiable , l’avaient rendu l’objet de la crainte et de la jalousie de plusieurs gouvernent ens d’Europe. 11 n’existait aucune manœuvre politique, aucune commotion populaire , sans que les Je'suites s’y trouvassent réellement impliqués , ou du moins sans qu’on leur en attribuât une grande partie. Telle était néanmoins l’influence que cet ordre exerçait par le nombre et les talens de ses membres, par ■4e monopole qu’il s’était arrogé d’élever la jeunesse, par la considération publique qu’il en retirait, par son pouvoir dans le cabinet des princes catholiques, dont il dirigeait les consciences, enfin par son ascendant sur tous les esprits , qu’avant le milieu du siècle dernier , à peine se serait-il trouvé un homme d’Etat qui eût Osé attaquer ce colosse, qui, par ses prétentions et son ambition désordonnée, semblait aspirer à envahir le monde civilisé. Ce fut dans le petit royaume de Portugal que.le premier coup lui fut porté, par le ministre Carvalho, marquis de Pombal, sous le règne d’un monarque faible et superstitieux, qui avait rempli son palais et sa %our des membres rle cette société et de ses prosélytes. ;
Une des causes qui contribuèrent le plus à opérer la disgrâce des Jésuites' dans ce royaume, naquit de leur conduite dans les établissemens de
CHAP. LXY. I767-I769. 3
leurs missions au Paraguay, pays où ils excitèrent de violentes commotions. Ils devinrent l’objet de la haine du gouvernement ; les éonfesseurs des membres de la famille royale furent arrêtes; il fut défendu à tout Jésuite de paraître à la cour : on préludait par là à leur expulsion totale. Plus tard, soupçonnés, avec ou sans fondement, d avoir trempé dans le complot formé par quelques nobles d assassiner le roi , on frappa l’ordre tout entier d’une proscription irrévocable. Tous ses biens furent confisqués, tous les individus de la société furent mis en état d’arrestation , et déportés sur les côtes de l’Italie, ou débarqués dans les Etats de l’Église. ,
L’expulsion des Jésuites dissipa en un instant la terreur qu inspirait, leur nom , et le prestige qpi naissait de leur pouvoir. De violentes attaques furent dirigées contre leur doctrine et leur morale de la part des littérateurs français, qu’une ancienne polémique entre eux et ies écrivains distingues de 1 ordre n avait que trop préparés à ce dernier combat. La haine universelle à laquelle les Jésuites se trouvèrent en butte, favorisa les desseins du duc de Choiseul, leur ancien ennemi , et aplanit l£s obstacles qui s’étaient opposés a leur expulsion du royaume de France. Ce grand événement eut lieu en 1 764, mais sans qu on leur fit essuyer de mauvais traitemens, et en usant envers eux de bien plus de modération
4 CHARLES IIÏ.
qu’en Portugal. Dès-lors, le ministère français se proposa d’achever leur chute dans tous les autres payé, et s’occupa surtout d’obtenir leur expulsion complète du territoire d’Espagne. Choiseul n’épargna à cet effet aucun moyen ni aucune intrigue pour répandre l’alarme sur leurs principes et leur caractère ; il leur attribuait toutes les fautes qui paraissaient devoir entraîner la disgrâce de leur ordre. Il ne se fit pas le moindre scrupule de faire circuler des lettres apocryphes, sous^le nom de leur général et autres supérieurs, et de ré pandre d’odieuses calomnies contre quelques individus de la Société. (*)
(’) L’opinion générale a été, jusqu’à présent, que le duc de Choiseul avait été, sinon l’agent principal de l’expulsion des Jésuites du royaume de France, du moins 6 n des principaux personnages qui l’avaient favorisée. Cette accusatif serait injuste, s’il faut en croire ce que dit le ministre Ipi-méme, dans un mémoire encore inédit cité par M. de Choiseul, pair de France', dans la séande de la chambre des Pairs, du 18 janvier 1827 , et qui fut adressé à Louis XVI , lorsqu’apres la mort du ministre Maurepas ce monarque demanda au duc de Çhoiseul son avis sur l’administration du royaume.
«Je suis persuadé , dit-il , què l’on a dit au roi que j’étais l'auteur de l’expulsion des JésWites. Le hasard seul a commencé cette-affaire : l’événement arrivé en Espagne l’a terminée. J’étais très éloigné d’étre contre eux au commencement , je ne m’en suis pas mélé à la fin , voilà la vérité ; mais comme mes ennemis étaient amis des Jésuites, et que feu M. le Dauphin les protégeait , il leur a paru utiléfdc publier
• Digitizi
On n^est pas surpris de ces .artifices ni de cette persécutiop , quand on considère que c’est en Espagne que cette institution avait pris naissance, qu’on lui portait dans ce pays un attachement
que j’étais ^l’instigateur de la perte de la Société, tandis qu’à la fin d’une guerre malheureuse , accablé d’affaires, je ne voyais qu’avec indifférence subsister ou détruire une communauté de moines. Actuellement je ne suis plus indiffé- ' rent sur les Jésuites ; j’ai acquis des preuves combien cet ordre et tous ceux qui y tenaient ou qui y tiennent , sont dangereux pour la .cour et pour l’Etat , soit par fanatisme , soit par ambition ou pour favoriser leurs intrigues et leurs vives; et si j’étais dans le ministère je'couseillerais au roi avec instance de ne se laisser jamais séduire sur le rétablis^ sement d’une Société ausskpemicieuse. » *
Laissant aux historiens la tâche peu facile de confirmer la 0 déclaration de cet homme d’état illustre, par- des faits pris dans les mémoires du temps, nous allons raconter, d’après ceux du baron de Beseuval, tome I , pages 364 et 367 , une anecdote qui prouve à la fois et l’opinion -qui régnait sur l’opposition de Choiseul aux Jésuites , et la vigilance de cet o|dre pour connaître ses amis et ses ennemis.
« Choiseul, dans sa jeunesse, plaisantant avec quelques officiers de son régiment, s’était .moqué des Jésuites, et, comme c’était asseï l’ordinaire, ces plaisanteries furent consignées dans lés annales de l’ordre. Lorsque plus tard il fut nommé ministre de France à Rome , le collège de la Société de Jésus lui envoya une députation, qu’il accueillit avec le» plus grandes marques de respect , et des expressions qui prouvaient son estime pour cette corporation ; il en admit même plusieurs membres à sa table et dans sa société. Dans un de ces épanchemeiis auxquels donnaient
particulier, que le roi, qui était très pieux, s’était déclaré lui-même son protecteur, et qu’il était resté inébranlable malgré les insinuations des cours de Portugal et de France, qui l’engagèrent
lieu ces visites familières , un Jésuite’, le père Ggllic, laissa échapper ees mots : « Nous avons été charmés de voir que vous avez abandonné vos anciens préjugés sur notre ordre », faisant allusion aux conversations qu’il avait eues avec d’anciens camarades. Cet incident, qui prouve combien ils étaient instruits des plus petites choses, fit une profonde impression sur l’esprit de Choiseul. On dit que cela contribua beaucoup à le déterminer à demander l'abolition de
cet Institut. » . ? ■ . ’
Le trait suivant peut servir aussi à prouver la vigilance
de l’administration et de la police intérie*re des Jésuites ; il t est rapporté par l’auteur de l’ouvrage intitulé : 'Letters from Spuin by Leucadio Dobiado , imprimé à Londres en i8aa , sur lequel nous donnerons dans le cours du chapitre additionnel suivant quelques renseignemens.
« Un Jésuite voyant la meilleure société de Grenade, et ayant lui-méine des manières polies qui l’en rendaient digne, s’y était fait estimer généralement de toutes les personnes qui le connaissaient. Il s’était surtout lié d'amitié avec une famille de distinction, dans laquelle se trouvaient quelques jeunes demoiselles. Un des trois jours gras, appelés en Espagne, comme ailleurs, jours de carnaval, il lui prit fantaisie d'aller dans cette maison. Il trouva toute la famille qui se livrait avec d’autres amis aux réjouissances que le temps permettait, mais tout-à-fait en famille. Les jeunes personnes, avec cette vivacité et cette grâce qui caractérisent le sexe espagnol bien élevé, formèrent le complot de faire participer le jeune Jésuite à leurs jeux. Il s’agissait
à suivre leur exemple. 11 n’est pas probable que des lieux communs sur les principes, la duplicité ou le pouvoir de cet ordre, eussent eu assez d’influence sur l’esprit de Charles, si on ne les eût
surtout de le faire danser avec elles. Le Jésuite épuisa tous les moyens de résistance , mais sans succès ; elles le prièrent avec tant d’instances le cajolèrent avec tant d’amabilité, que le pauvre jeune homme se vit dans la nécessité de céder à leurs prières, et se présenta dans le quadrille. Après avoir dansé quelques contre-danses il retourna à sa place. Les années s’écoulèrent , il quitta Grenade, devint un des membres les plu§ respectables de l’ordre, et selon toute probabilité il avait oublié* le moment de dissipation et de condescendance honnête qu’il avait eu pour les instances des jeunes dames chez lesquelles il avait été admis. Seslnom— breux amis souhaitaienfde le voir élevé à la première place de recteur provincial des Jésuites en Andalousie. C’était au général de l’ordre, qui avait sa résidence à Rome , à qui il appartenait de nommer à tous les emplois , et son choix se faisait ordinairement avec une justice et une discrétion 'tout -à -fait remarquables. Quel fut le désappointement des amis de notre malheureux danseur, qui attendaient à chaque instant la nouvelle de sa nomination, en apprenant qu’un autre avait été préféré , et que le mérife de celui qui avait ét,é élu était très inférieur à celui de leur protégé I Lorsque la première surprise fut passée, On se livra à l’espérance que l’injustice serait réparée aux élections prochaines , et qu’en définitive, il ne s’agissait que d’attendre, puisqu’inilubitablement, au bout de trois ans, justice lui serait rendue. Mais cet espoir ne fut point réalisé.' Le général, obsédé d’instances réitérées et pressantes , fit répondre par son secrétaire : Je ne puis pas le nommer ; il a dansé à Grenade.
■Oigitize
oogle
CHARLES IIT.
accompagnés de circonstances plus positives, et qui blessèrent ses opinions personnelles ou les intérêts du royaume. Or, ces circonstances ne manquèrent pas et firent leur effet. Des documens authentiques lui avaient déjà été présentés pour prouver que le P. Ravago, confesseur de Ferdinand VI , avait encouragé les Jésuites , dans les Indes-Occidentales , à s’opposer à l’exécution du traité des limites, passé avec le Portugal en l 'jSo, et à résister à la cession des missions du Paraguay, en échange de la colonie de Sacramento (*). On reprochait aussi avec raisofi aux Jésuites le monopole du commerce de l’Amérique du sud , au préjudice du revenu public et au détriment des particuliers. Un rapport de don Manuel Damas, vice-roi du Pérou, affirmait qu’ils avaient des maisons de commerce à Lima et dans d’autres villes de l’Amérique du sud ; qu’ils faisaient un grand commerce avec les in-, digènes, et qu’ils ne payaient pas de droits, écrasant par là les marchands ordinaires.
En Europe ori les accusait de troubler la tranquillité publique , par des publications séditieuses : on trouva chez le P. Payons, recteur du collège à Saragosse , plusieurs milliers d’exemplaires d’un ouvrage imprimé secrètement, sur l’expulsion de son ordre hors de la France, dans
(') Dépêches de sir Benjamin Xeene ; voyez aussi le chapitre l de ces mémoires.
by.Goil^kn
CHAP. LXV. — 1767-1769. g
lequel il flétrissait les magistrats, et attaquait la personne du roi lui-même. Des rumeurs circulaient partout relativement à leurs complots supposés et à leurs conspirations contre le gouvernement espagnol : pour rendre l’accusation vraisemblable , on fabriqua une lettre , qu’on supposait avoir été écrite par le général de l’ordre, à Rome , et adressée au général provincial en Espagne; cette lettre lui ordonnait d’exciter des insurrections ; elle avait été envoyée de manière a etre interceptée. On parlait des richesses immenses et des propriétés de l’ordre; c’était une amorce pour obtenir son abolition. Les Jésuites eux-mêmes perdaient beaucoup de leur influence sur l’esprit de Charles, en s’opposant à la canonisation, qu’il désirait ardemment, de don Juan de Palafox, d’abord évêque de la Puebla de los Angeles, dans la Nouvelle-Espagne, et plus tard dans la Vieille-Castille. Mais la cause principale qui occasionna leur expulsion , fut le succès des moyens qui furent employés pour faire croire au roi que c’était par leurs intrigues que l’émeute qui venait d avoir lieu à Madrid avait été. excitée, et qu ils formaient encore de nouvelles machinations contre sa propre famille et même contre sa personne. Influencé par cette opinion, Charles , de protecteur zélé qu’il était , devint leur implacable ennemi , et s’empressa de suivre l’exemple du gouvernement français, en expul-
sanl de ses États une Société qui lui paraissait aussi dangereuse.
11 confia l’exécution de cette mesure au comte d’Aranda , qui avait apaisé si habilement emeute de Madrid : sa réserve impénétrable, sa vigilance extraordinaire, sa grande popularité, surtout son influence sur les principaux habitans de la capitale , le rendait l’instrument le plus convenable pour l’exécution d’un dessein aussi délicat. U en traça le plan avec le roi seul, en sa qualité de président de Castille. Comme on savai que le roi ne signait ordinairement que les pièces présentées par les ministres, le comte eut a pre caution , de peu d’importance en apparenc , mais fort utile en réalité , d’apporter une écritoire de poche et du papier, afin de mieux tromper vigilance des Jésuites , et dissiper les soupçons qu’ils auraient pu avoir en voyant une écritoire de bureau dans l’appartement du roi. Ce prince écrivit le décret de sa propre main , et envoya les lettres circulaires aux gouverneurs de c aque province , avec ordre de les ouvrir à une certaine heure et dans un endroit détermine.
Le moment convenu pour 1 exécution étant arrivé , les six collèges des Jésuites a Madn uren entourés à minuit, par des troupes qui avaient été conduites par des officiers de police, orsqu’ elles furent introduites dans les collèges, on s’assura aussitôt des cloches; un factionnaire ut
CHAP. LXV. I767-I769. Il
% placé à la porte de chaque cellule ; on ordonna
au recteur d’assembler la communauté. Tous les individus étant réunis dans le réfectoire, le décret royal de leur expulsion leur fut lu et signifié dans les formes. On permit alors à chaque membre de prendre un bréviaire, du linge, du chocolat, du tabac et autres choses nécessaires à leur entretien, ainsique leur argent, pourvu qu’ils déclarassent la somme par écrit. Après qu’on eut fermé les portes, ils furent conduits par compagnies de dix individus à l’endroit où les voitures avaient été placées pour les transporter ; ils y furent distribués et conduits jusqu’à la cote : chaque voiture était escortée par deux dragons, pour empêcher toute communication entre eux.
Les frères servans et autres personnes attachées à . l’ordre furent détenus pendant quelque temps, et ensuite relâchés. On prit les plus grandes précautions, et l’exécution fut si prompte et si ré- • gulière, que les habitans de la capitale n apprirent ce qui s’était passé que le lendemain, lorsque le convoi était déjà en pleine marche. (')
( 1 ) Beccàtini, pages 238, 23g. Les ordres pour s’emparer des Jésuites/furent donnés secrètement par le roi, et mis à , exécution le 3i mars, avant que le décret requis pour leur expulsion fiât signé, ce qui n’eut lieu que le 2 avril, jour où ce décrét fut publié par le crieur public devant les portes du château, royal , sous le balcon principal , ainsi qu’à la porte de Guadalajara , où se faisaient les affaires dn c$m-
Dans les provinces de l’Espagne, tous les colleges des Jésuites furent investis de la même ma- nière ; les religieux furent conduits à la côte et embarqués avec les mêmes précautions et la même célérité. Les transports furent escortés par plusieurs frégates, firent voile vers les Étals du pape, et se présentèrent devant Civita-Vecchia, où les commandans avaient ordre de déposer leur malheureuse cargaison. Ces mesures avaient été préparées par un comité composé des principaux ministres et de cinq prélats , formé aussitôt que le décret d’expulsion eut été promulgué.
Le gouverneur de Civita-Vecchia n’ayant pas d’instructions à cet égard , dépêcha un courrier à Rome pour les demander ; mais le pape défendit de recevoir les exilés, sous prétexte que si '* les rois catholiques de l’Europe s’avisaient d’abolir les ordres religieux et d’envoyer tous leurs •individus dans les Etats de l’Église, les domaines du pape seraient trop petits et son trésor trop pauvre pour pouvoir les maintenir. En atten-
merce, en présence des officiers municipaux et des aicaldes de carte , au bruit des tambours et au son des trompettes.
Cette forme de publication avait été introduite de l’Orient en Espagne par les Maures; car c’est ainsi que les actes publics sont promulgués dans le Levant devant le palais royal ou à la Bourse , endroit où les marchands et les négocians s’assemblent comme à Paris et antres villes pour leurs affaires.
CHAP. LXV. 1767-1769. l 3
dant , les malheureux Jésuites restaient entassés comme des criminels à bord des bàtimens de transport, dans la saison la plus malsaine, et sous un climat meurtrier. Un nombre considérable de vieillards, de malades, ou de ceux qui avaient souffert en quittant tout à coup une vie sédentaire, périrent à la vue de la terre. Enfin, après avoir couru des bordées dausffa Méditerranée pendant plusieurs jours , exposés aux tempêtes, et aux bourrasques ) ils furent reçus dans l'ilê de Corse. Ceux qui avaient eu le malheur de survivre aux fatigues précédentes furent déposés dans des magasins comme des ballots de marchandises; , couchés sur la dure et manquant presque des choses nécessaires à la vie. Ils restèrent *dans cette situation déplorable jusqu’à ce que leur destination fût fixée par une transaction passée avec Sa Sainteté, et qu’il leur fût permis de se rendre^en Italie, où ils touchèrent une faible somme accordée par le roi d’Espagne pour leur entretien. (*)
Des précautions semblables furent adoptées dans le§ contrées immenses et éloignées de l’Amérique du sud : don Pedro Cevallos, gouverneur de Buénos-Ayres, fut rappelé; le marquis de Bucarelli, qui était instruit du projet, le remplaça. Il arriva à Buénos-Ayres dans le commencement de 1 armée 1767. Après avoir reçu le dé-
(') Deux pçfoli , à peu près un franc par jour.
l4 CHARLES III.
cret dans le mois de juin , il envoya des courriers au Pérou et au Chili , avec les lettres circulaires venues de Madrid. Quant à sa propre province, il transmit sur-le-champ le décret royal aux gouverneurs sous ses ordres, en leur enjoignant de l’ouvrir à une époque déterminée, et en présence des principales autorités civiles et ecclésiastiques. La mesure de l’expulsion fut donc exécutée dans les colonies avec non moins de secret et non moins de promptitude que dans la métropole : le même jour et à la même heure, les collèges des Jésuites furent investis , leurs personnes arrêtées et leurs papiers saisis.
On regardait l’exécution du décret comme devant être très difficile au Paraguay : on craignait que les Jésuites, qui s’étaient opposés les armes à * la main aux cessions faites au Portugal, accoutumés d’ailleurs depuis si long-temps à gouverner avec un pouvoir absolu de nouveaux convertis dont ils étaient adorés , ne se soumissent pas paisiblement à ce qu’on exigeait d’eux ; mais il n’y eut pas la moindre opposition de leur part.
Ils montrèrent la plus grande résignation ; bien plus, ils s’humilièrent devant la main qui les frappait, apaisèrent la multitude irritée, et se laissèrent enfin conduire jusqu’à la côte, où ils furent embarqués et transportés en Europe.
Pagès, qui fut témoin de leur expulsion des lies Philippines, raconte ainsi leur conduite : « Je
CHAP. LXV. 1767-1769. l 5
11e puis terminer le juste éloge de ces hommes ( les Jésuites de l’ile de Samar), sans remarquer que dans une position où l’extrême attachement des indigènes pour leur pasteur aurait pu , avec bien peu d’encouragement de leur part, donner occasion à tous les désordres qu’entraînent la violence et l’insurrection , je les ai vus obéir au décret de leur abolition, avec la déférence due à l’autorité civile, et en même temps avec le calme et la fermeté des âmes vraiment héroïques. » (*)
En considérant cette mesure de sang-froid, et en la jugeant avec impartialité, on ne peut disconvenir que , toute convenable et même nécessaire que parût être l’expulsion des Jésuites , il se mêla tant d’arbitraire et de cruauté dans son exécution, que le cœur est oppressé et se soulève d’indignation. Les membres d’un grand ordre religieux furent arrêtés à l’improviste, comme s’ils avaient été coupables des plus grands crimes; bannis de leur patrie sans jugement, exposés aux plus horribles souffrances, enfin, forcés de rester dans les États du pape, sous peine de perdre la chétive somme allouée pour leur subsistance. Aucune raison ne fut alléguée pour justifier des mesures aussi rigoureuses, si ce n’est l’absolu bon plaisir du roi. (’)
(') Pagès, Voyage, tome II, page 190.
(*) Cette relation « 1 e l’expulsion des Jésuites, a été rédigée d’après des renseignemens particuliers recueillis , en
l6 <■ CHARLES III.
Réduits à cet état de proscription, il leur fut non seulement défendu de justifier leur conduite, mais on déclara que si un seul des Jésuites cherchait. à publier la plus petite apologie eu leur faveur, on retirerait à tous sur-le-champ leur pension , et que tout sujet de l’Espagne qui s’aviserait de publier un écrit soit pour, soit contre l’ordre aboli , serait puni comme coupable de haute-trahison ; mesures qui seraient à peine concevables pour nous, qui vivons sous un gouvernement libre , si la vérité n’en était constatée par
Espagne et au-dehors , des autorités les plus respectables ; on a consulté aussiles divers ouvrages publiés sur ce sujet.
Quoique le gouvernement espagnol n’ait pas publié les motifs qui le déterminèrent à l’expulsion des Jésuites , on lit un grand nombre d’inculpations contre eux dans la correspondance privée des ministres résidant auprès de la cour de Madrid, ainsi qu’on peut le voir par l’extrait suivant d’une des dépêches de lord Rochfort. « Le marquis d’Ossun, ambassadeur de France à Madrid , a écrit une lettre à Sa Majesté Très Chrétienne , pour l’informer qu’en examinant les papiers des Jésuites , on a découvert qu’ils furent les auteurs de l’insurrection de l’année dernière, et qu’ils avaient formé le' dessein, le jeudi de la semaine sainte, d’exterminer Sa Majesté Catholique avec toute sa famille , et que ce même plan aurait été exécuté cette année si le comte d’Aranda ne l’eùt empêché par ses précautions. » Lord Roclifort à lord Shclburne, Paris , 6 mai 1767.
Il est du devoir de tout historien , comme il est dans les sentimens de tous les hommes, de plaider la cause de l’humanité, et de n’attacher aucune importance, ni d’ajonter
l’édit même de leur expulsion (*). La seule raison que l’on pouvait donner pour justifier une mesure si sévère , c’est que tous les individus de cet ordre se trouvant tenus par serment d’obéir exclusivement à leur général , nul ne pouvait publier un écrit, quel qu’il fût, sans l’approbation de son supérieur ; leur influence sur les consciences des personnes de tout rang et de toute condition était tellement grande, que si l’on eût permis à quelques uns de rester en Espagne ou d’y retourner, au moment où le ferment d’insurrection subsistait encore , ils auraient pu exciter des commotions dangereuses parmi le peuple.
Charles fit part de cette résolution au chef de l’Eglise dans des termes très respectueux, mais très fermes. « Le premier devoir d’un monarque, disait-il, est de veiller au maintien de la tranquillité
foi légèrement à de vagues accusations , ou à des rumeurs sur de grands crimes , répandues secrètement contré les membres de cette Société par ses ennemis, qui ont eu intérêt à la diffamer, surtout lorsque ces membres eux-mêmes ne peuvent pas se défendre. Aussi nous ne pouvons , sans des preuves plus convaincante*, ajouter foi aux charges élevées contre cet ordre depuis son expulsion; mats de quelque manière que l’on considère celte accusation , ce passage était trop curieux pour le passer sous silence, car il fait voir clairement que le roi d’Espagne était pleinement convaincu de leur culpabilité, et que ce fut cette conviction qui le détermina à ordonner l’abolition de l’ordre.
(') f'ojrez cet édit dans les papiers publics du temps.
CHAULES nr.
de ses Etats, à l’ honneur de sa couronne et à la paix intérieure de ses sujets. Pour remplir ce devoir je me trouve dans l’urgente nécessité d’expulser les Jésuites hors de mes royaumes et de les faire transporter dans les Etats de l'Eglise , afin qu’ils puissent demeurer sous la direction salutaire et immédiate de Votre Sainteté, père commun des fidèles. Ne voulant pas pourtant que la chambre apostolique soit chargée de leur entretien , j’ai donné les ordres nécessaires pour qu’il soit payé à chacun, sa vie durant, une pension plus que suffisante pour subsister. Je prie Votre Sainteté de ne regarder cette résolution que comme une mesure de sûreté indispensable , que je n’ai adoptée qu’après un sérieux examen et la plus profonde réflexion. J’espère donc que Votre Sainteté et la cour de Rome rendront à cette résolution la justice quelle mérite, et qu’elles reconnaîtront qu’il en résultera la plus grande gloire de Dieu. J’implore votre sainte et apostolique bénédiction. » 5i mars 1767.
On ne devait pas s’attendre que le pape approuverait une expulsion si soudaine, que les partisans lqg plus zélés du Saint-Siège ne voyaient pas d’un bon œil; encore moins qu’un pontife aussi ardent et irritable que Clément VIH, déjà contrarié par ses contestations avec les princes catholiques , souffrirait cet empiétement sur son autorité. Aussi témoigna-t-il sa peine et son dé-
plaisir dans le meme style de remontrance dont ses prédécesseurs s’étaient servis avec succès dans des temps moins éclairés, mais qui ne peut guère réussir dans le siècle où nous sommes.
Après un déloge pompeux du mérite et des services de l’ordre des Jésuites , après avoir insisté sur le tort que l’on ferait à la religion catholique par son abolition, il finissait par un appel vif et extraordinaire à la dévotion et aux sentimensdu monarque. ( 16 mai 1767.) « Nous ne vous présenterons pas la prière de votre augure épouse, qui se rappelle peut-être , dans la demeure céleste , de votre ancien amour pour la compagnie de Jésus ; mais la prière de l’épouse de Jésus-Christ, la Sainte-Eglise, qui ne peut voir sans répandre des pleurs la ruine totale d’un institut religieux aussi utile. Nous joindrons nos vœux particulier à ceux de l’Église romaine. Elle se réjouit de l’attachement de Votre Majesté et de ses augustes prédécesseurs au siège de saint Pierre. Elle se glorifie d’avoir donné à la personne de Votre Majesté, ainsi qu’à la monarchie espagnole, les témoignages les plus grands d’amour et de considération particulière. Je conjure Votre Majesté, par le doux nom de Jésus, qui est la glorieuse devise des enfans d’Ignace , par le nom de la Sainte-Vierge dont ils ont toujours défendu la conception immaculée (*) , nous vous conjurons (*) Charles III avait une dévotion spéciale pour le mys-
ao
CHART.KS ÎII.
par notre grand âge, à vous relâcher d’une si grande sévérité, et à consentira la révocation ou du moins à l’ajournement de votre décret, afin que les motifs en soient discutés avec calme et réflexion. Laissez à la justice et à la vérité le temps de dissiper les nuages que forment les préjugés et les soupçons : entendez les aînés d’Israël , les prélats et les religieux expérimentés, dans une affaire qui intéresse l’Etat, la prospérité de l’Eglise , le salut des âmes et votre propre conscience. Vçtre Majesté sentira, nous en sommes persuadé, qu’il serait iujuste de détruire l’ordre entier, pour les crimes, s’il en existe, de quelques individus. Convaincu également de la grande piété et de l’équité reconnue de Votre Majesté, nous avons la pleine confiance qu’elle écoutera notre tendre exhortation et qu’elle suivra notre
1ère de la conception immaculée. Depuis son règne L’Eglise d’Espagne célèbre la fête de la Vierge sous le nom de la Conception immaculée , avec la plus grande solennité. L’Espagne et les Indes furent mises sous sa protection immédiate, et pour assurer la croyance générale de ce mystère chez les Espagnols , on rendit un décret par lequel tous les professeurs des Universités du royaume , les docteurs, les licenciés , les bacheliers de toutes les facultés devaient prêter serment de défendre cette doctrine lors de leur réception dans les différens grades littéraires. L’ordre appelé vulgairement de Charles III, fut créé aussi en l’honneur de l’immaculée conception de la Vierge, dont la décoration porte l’image. ’ *
avis paternel en se rendant à nos prières aussi raisonnables que justes. Dans cet espoir nous donnons à Votre Majesté et à son auguste famille notre bénédiction apostolique. » (*)
La réponse du roi ( 2 juin ) annonçait, comme on va voir, du respect et de l’attachement au chef de l’Eglise, mais aussi une fermeté constante dans la résolution qu’il avait prise. « Mon cœur est rempli d amertume et de douleur en recevant la lettre de Votre Sainteté, en réponse à ma communication relative à l’expulsion des Jésuites de mes Etats. Quel est le fils qui ne serait point attendri en voyant son père respecté et bien-aimé , accablé d’aiïliction et fondant en larmes? J’aime sincèrement la personne de Votre Sainteté, dans laquelle je révère les vertus les plus exemplaires telles que doit les pratiquer le vicaire de Jésus- Christ. Votre Sainteté jugera par là de la part que je dois prendre aux peines qui l’affligent. Les motifs et les considérations qui m ont fait prendre la résolution dont il s’agit sont trop puissans, Très Saint-Père, et trop éclaircis, pour que je me borne à expulser de mes États seulement un petit nombre de Jésuites, au lieu de 1 ordre tout entier. J’en donne de nouveau l’assurance à Votre Sainteté, parce que ma certitude à cet égard peut contribuer à votre consolation. Je prie Dieu pour que Votre Sainteté soit •«* (*) Bkgcatini. • • »; 1
aa
bien convaincue de ce que je lui avance. Au surplus, la divine Providence a voulu que dans cette affaire j’aie eu constamment présent à mon espritle compte strict queje dois rendre un jour du gouvernement de mon peuple , dont je suis obligé de défendre non seulement lesbiens temporels, mais encore son bonheur spirituel.
« Dirigé donc par un tel principe, et n’ayant en vue que ces puissans intérêts, j’ai pris les mesures convenables pour qu’il ne manque aux Jésuites, même dans les contrées les plus éloignées, aucun des secours qui sont dus aux hommes revêtus du caractère ecclésiastique. Votre Sainteté peut être parfaitement tranquille surcepoint, qui paraît vous donner le plus de sujet de doléance. Daignez me fortifier en nie donnant votre bénédiction paternelle et apostolique. >> (')
Le roi de Naples ne tarda pas à suivre l’exemple du roi d’Espagne, lies Jésuites furent expulsés de ce royaume avec les mêmes précautions qui avaient été prises contre eux en Espagne; ils furent conduits jusqu’à la frontière des Etats de l’Eglise.
Dans la crainte d’offenser les puissans monarques de France et d’Espagne, le pape avait borné jusqu’alors son opposition à de simples remontrances et doléances sur la violation de son territoire. Mais quand il vit qu’un pètit souverain
(') Bkccatini , pages 245 , 253 . "
connue celui de Parme osait aussi chasser les Jesuites de ses Etats, et établir divers réglemens pour restreindre l’autorité papale, il commença à s émouvoir, et jugea que le moment favorable était venu d’exercer en toute sûreté son pouvoir spirituel, sans qu’il y eût à craindre aucune suite fâcheuse. 11 expédia en conséquence un bref contre le duc, menaçant ses Etats d’interdiction , et sjp personne d’excommunication, s’il ne rapportait pas les ordonnances qu’il avait rendues contre les privilèges et les droits de l’Eglise.
Les princes de la maison de Bourbon, qui cherchaient une occasion de mettre des bornes aux prétentions de l’Eglise de Rome, ne souffrirent point l’insulte qu’on faisait à un membre de leur famille. Ils entravèrent l’exercice de l’autorité papale par les mesures les plus énergiques. La France s’empara d’Avignon et du comtat Venaissin. Naples s’empara de Bénévent. Toutes les puissances catholiques tombèrent d’accord pour blâmer le bref du pape comme illégal et rendu ah irato. Le roi d’Espagne en particulier fit une déclaration par laquelle il démontrait que les plus pieux de ses prédécesseurs avaient refusé l’exécution de semblables brefs d’excommunication. Il ordonna en conséquence aux prélats d’en empêcher la publication formelle dans leurs diocèses respectifs. Le Çonseil de Castille fit revivre en même temps la pragmatique sanction
CIIAHLKS J II .
contre les colporteurs et distributeurs de bulles ou de brefs attentatoires à la prérogative royale, et menaça de la peine de mort et de celle de confiscation des biens, tous ceux qui contribueraient à faire répandre le bref contre le duc de Parme, et la bulle in cend Domini sur laquelle il était basé. (') Les grandes puissances catholiques, et en par-
(' ) ï. es f (cales dti Conseil de Castille, don Pedro Campomaneset don Joseph Monino (Florida Rlanea), publièrent àscette occasion le fameux Juicio imparcial sur les lettres en forme de bref publiées par la chancellerie de Rome. Ce livre fit une grande sensation en Europe ; on l’accueillit avec intérêt à raison des principes sains qu’il renfermait en matière de législation ecclésiastique. On y démontrait que l’excommunication lancée par le monitorio n’était d’aucune valeur; que ce n’était que depuis peu qu’on avait vu dans l’Église des excommunications encourues, comme on disait, ipso facto ; enfin qu’il était de toute nécessité , parce que la sûreté et l’indépendance de l’autorité civile le demandaient ainsi , qu’aucun bref ne fût exécuté dans les États catholiques sans l’approbation de l’autorité publique. Cet écrit excita une grande irritation chez les partisans des maximes ultramontaines; ils crièrent au renversement des institutions religieuses ; ils le représentèrent comme le résultat d’un plan arrêté pour déconsidérer l’épiscopat, comme le fruit de l’association de ses auteurs avec le parti des encyclopédistes et des philosophes français. Ces déclamations , quoique sans fondement, servirent à monter quelques têtes : ce fut le livre publié par les fiscales , qui fournit un prétexte à l’évêque de Cuença , Carvajal, pour la représentation qu’il adressa au roi par l’entremise du confesseur Eleta. Nous en parlerons dans le chapitre additionnel suivant.
CHAP. LXV. — 1767-1769. a 5
r ticulier le roi d’Espagne, avaient à tout moment des preuves palpables des efforts et des intrigues des Jésuites pour rentrer dans les établissemens qu’ils avaient perdus. Ce monarque sentit plus que jamais la nécessité de compléter la destruction d’une Société aussi dangereuse, devenue encore plus formidable par son ressentiment et par les mortifications qu’elle avait essuyées dans sa récente disgrâce. On eut à Madrid une preuve remarquable et très alarmante de leur influence , un an après leur expulsion. Le jour de la saint Charles, lorsque le monarque se faisait voir au peuple sur le balcon de son palais, on voulut profiter de la coutume d’accorder ce jour-là quelque demande générale, et au grand étonnement de toute la cour, les clameurs d’une foule immense firent entendre d’un commun accord le vœu que les Jésuites fussent rappelés, et qu’on . leur accordât la permission de vivre en Espagne et de porter le costume du clergé séculier. Cet incident inattendu alarma et contraria le roi, • qui, après avoir pris des informations, jugea convenable d’exiler le cardinal archevêque de Tolède et son grand-vicaire, accusés d’avoir été les instigateurs de cette demande tumultueuse.
Charles redoubla donc d’efforts pour obtenir du pape l’abolition de l’ordre. Il demanda cette concession comme une condition sine quâ non pour accommoder la dispute avec Parme. Cette
demande fut le sujet de délibérations sérieuses dans le sacré collège ; mais les partisans des Jésuites furent encore cette fois assez nombreux pour la refuser. La décision du ^acré collège fut que le pape devait toujours adresser des brefs aux princes catholiques; il intercédait pour l’ordre persécuté , et cherchait à exciter de l’intérêt et de la pitié pour les souffrances qu’on leur avait fait essuyer. Mais pendant que ces altercations traînaient en longueur, le chagrin, l’inquiétude continuelle , le déplaisir, hâtèrent la mort de Clément VIII, déjà affaibli par l’âge, ce qui ouvrit une nouvelle carrière à la lutte du pouvoir civil contre la puissance ecclésiastique.
Lorsque le conclave pour l’élection du nôuveau pape fut assemblé ( 2 février 176g ), les princes catholiques 11’épargnèrent aucune démarche pour anéantir l’influence des Jésuites , et. obtenir l’élection d’un pontife qui entrât dans leurs vues, et se désistât de certains privilèges de l’Église qu’ils étaient bien décidés de combattre et de détruire. Une lutte vigoureuse s’établit dans le conclave, où les membres attachés aux divers pouvoirs contendans étaient assez nombreux pour exclure leurs adversaires , mais non pas pour faire élire un de leurs partisans. Les efforts réunis de la France et de l’Espagne l’emportèrent, et elles parvinrent à faire nommer Gan ganelli, moine cordelier, prélat d’une vaste ins-
truction, homme doux et désintéressé, dont les sentimens en faveur d’un accommodement avec les puissances catholiques lui avait attiré des marques de déplaisir de la part de son prédécesseur.
La victoire ayant été remportée, il ne s’agissait plus, du côté des puissances catholiques, que de présenter leurs demandes au nouveau pontife et d’exiger l’abolition absolue de l’ordre des Jésuites , la renonciation aux prétentions ecclésiastiques, qu’elles considéraient comme dépressives de leur autorité civile, et même la cession d’Avignon et dé Bénévent. Clément XIV, quels que fussent ses engagemens antérieurs, ne voulut point avilir la dignité -de son caractère par une déférence trop empressée à leurs instances. Il demanda du temps pour examiner la question relative aux Jésuites. Il déclara que comme père commun des fidèles, en sa qualité de chef de toutes les communautés religieuses, il ne détruirait pas un ordre aussi célèbre sans des motifs qui pussent le justifier devant Dieu et aux yeux de la postérité. Quant aux autres points il témoigna son désir de contenter les puissances catholiques. Il admit un ambassadeur de Portugal que le dernier pape avait refusé de recevoir, révoqua le bref lancé contre le duc de Parme, et fit plusieurs concessions relatives à la discipline ecclésiastique et aux droits de l’Eglise sur des pointsqu’on trou-
vait prejudiciables au bonheur de la société civile.
Quant au roi d’Espagne en particulier, à qui Ganganelli devait principalement son élévation, il lui donna les marques les plus vives de considération et de gratitude : entre autres preuves de condescendance à ses désirs , il béatifia l’évêque Palafox. Enfin, il se rendit aux pressantes sollicitations des puissances catholiques, et, le 21 juillet 1773, il abolit l’ordre de Jésus , par une bulle dans laquelle il déclare qu’il consent à cette* abolition par respect pour les représentations du roi d’Espagne , qui réclamait avec instance cette mesure comme nécessaire à la tranquillité de la chrétienté et à la paix de ses Etats. (*)
Charles, satisfait d’avoir anéanti le pouvoir des Jésuites et assuré la tranquillité de son royaume par la destruction de leur influence comme corporation dangereuse , revint à sa douceur naturelle. Il rendit un décret par lequel il permit aux membres de l’ordre qui avaient survécu à leur désastre , de retourner en Espagne, et de jouir des biens qui leur appartenaient par droit d’héritage. (Juin 1783.) (*)
(') Journal historique et politique de 1783, vol. II, page 87 ; pour 1 784 , vol. I , page 173.
(*) Nous n’avons connaissance d’aucun décret de Charles III pour rappeler individuellement les Jésuites en Espagne. Ce fut sous le règne de Charles IV, en i 8 o 3 , je crois.
CH AP . LXY. — 1767-1769. 29
qu’ils eurent l’autorisation de rentrer dans leur patrie. L’ordre, rétabli par le pape Pie VII, a été réintégré par Ferdinand VII dans ses anciennes lois et prérogatives.
Pendant le séjour des Jésuites espagnols en Italie , un nombre considérable d’entre eux cultivait avec distinction les sciences et les lettres. Les bibliothèques publiques étaient fréquentées par ccs hommes, avides d’instruction , que le malheur poussait encore plus vivement vers cette occupation consolatrice. Les académies , les théâtres eux-mémes retentissaient de leurs discours et de leurs ouvrages Us déposaient dans les feuilles littéraires le fruit de leurs recherches continuelles; et, il faut l’avouer à leur gloire, leurs discussions avaient souvent pour but de venger l’honneur de cette même patrie , dont ils venaient d’être si inhumainement expulsés , contre les assertions virulentes de quelques écrivains italiens qui cherchaient à déprimer la richesse et la gloire de la littérature espagnole.
II est hors de doute que parmi les ordres religieux de l’Espagne, celui qui comptait un plus grand nombre d’hommes éclairés était celui des Jésuites ; et , quelle que fut la cause de cette supériorité de lumières, soit qu’elle vint de leur occupation habituelle de l’enseignement, ou de l’organisation particulière de leur institut , toujours est-il qu’à l’époque de leur expulsion d’Espagne , cet ordre se trouvait posséder des littérateurs , des savans et des mathématiciens distingués, l.es noms d’Andrés, Arteaga, Aymerich , Burriel , Cerda, Colomès , Eximeno , Isla, Lampillas , Lasala, • Masdcu , Montengon, Nuix et Serrano , seront toujours chers aux lettres. On peut consulter la Biblioteca delos mejores escrilores espanoles del reinado de Carlds 111 ° { par M. de Sernpere , dans laquelle on rend compte , dans des articles spéciaux , des écrits qu’ils ont publiés. Il y a encore plusieurs autres Jésuites dont M. de Sernpere n’a pu parler
3o CHAHLES III.
avec détail, faute de renseigncmens précis ; tels sont Alafont, Arevalo , Conca, Hervâs , Larraz , Plâ, Pon , Quirds, Vila , Ludena , et quelques Américains d’un rare mérite , Abad , Alegre et Molina.
Il fut donné à quelques uns de ces savans de revoir la terre natale ; Masdeu entre autres, qui a rendu de si éminens services à la littérature nationale, par ses nombreuses recherches historiques sur la domination des Goths et des Arabes, et quia toujours plaidé dans ses écrits la cause des libertés de l’Église espagnole, revint en Catalogne, où il est. mort avant le rétablissement de l’ordre.