SECTION PREMIÈRE
Préventions personnelles de Charles III contre les Jésuites. — Moyens dont on se servit pour décider ce monarque à la mesure de leur expulsion.
En lisant cet exposé historique sur l’expulsion des Jésuites de l’Espagne, on a dû être frappé, je ne dirai pas de l’énergie, mais de l’acharnement de Charles 111 contre la Société. Ce n’était pas une importance purement politique qu’il attachait à la mesure.de leur expulsion; il y avait dans toutes ses démarches, a ce sujet, quelque chose qui tenait de l’intérêt personnel. Quelle était la cause de cette indisposition si vive du monarque? comment était-on parvenu à lui faire épouser avec une si grande.ardeur les intérêts des ennemis de l’ordre expulsé ? C’est ce que nous allons essayer d’expliquer.
En montant sur le trône d’Espagne, Charles y portait déjà une disposition peu Favorable aux Jésuites. Les querelles dans lesquelles son gouvernement de Naples se trouva constamment engagé avec la cour de Rome, n’auraient peut-être pas
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suffi pour l’indisposer contre ces religieux , quoiqu’à Naples, comme partout ailleurs , ils méritassent bien le nom de milice papale; mais ce furent les offenses personnelles dont il crut avoir à se plaindre de la part du père Ravago , confesseur de son frère Ferdinand, qui lui avaient fait prendre en grippe cette puissante et ambitieuse Société. La jalousie de la reine’d’Espagne , Barbe, prête à s’alarmer de l’influence que la cour de Naples pourrait avoir dans les conseils du roi son mari, non moins que les systèmes politiques opposés suivis par les deux cours, avaient convaincu les Jésuites qu’ils ne pouvaient pas être bien avec l’une et l’autre à la fois. 11 fallait opter ; et ne prévoyant pas la mort prématurée de Ferdinand, ni la stérilité de sa femme, ils étaient tout naturellement prononcés en faveur de la puissante couronne d’Espague , sans rien épargner pour se maintenir dans ses bonnes grâces, et en préférant sa protection à celle de la cour moins importante dç Naples. Ce fut avec une grande satisfaction qu’ils placèrent le père Ravago auprès de Ferdinand; soit à dessein , soit par négligence, ils laissèrent Charles maître de choisir son confesseur dans le clergé séculier.
lia reine Barbe protégeait les Jésuites : à son imkation, son favori, l’eunuque Farinelli, leur ispensait sa faveur. Le marquis de la Eusenada surtout , ministre d’un grand crédit sons Ferdi-
CHAWTRE ADDITIONNEL.
nand, était leur protecteur avoué, leur affidé, en un mot un chaud partisan de leur institut. Après la disgrâce de ce ministre , l’empire que la reine exerçait sur l’esprit de son mari avait garanti à la Société la même stabilité, qui était trop bien affermie pour être ébranlée. Mais, à la mort de Barbe, qui fut immédiatement suivie de celle du roi, les Jésuites éprouvèrent un changement de fortune aussi soudain que funeste. La politique de la cour de Madrid changea tout à coup. Charles n’avait point oublié les causes de son ressentiment contre l’Angleterre : l’amiral anglais Martin , qui avait quitté l’escadre mouillée dans le port de INaples pour venir lui demander, montre en main, une décision péremptoire dans une demi-heure, était toujours présent h sa mémoire. La cour de Versailles, qui connaisait parfaitement cette disposition d’esprit du monarque espagnol, s’en servit habilement pour rétablir petit à petit son influence dans la Péninsule. Les ennemis des Jésuites mirent à profit ces circonstances, et commencèrent à tourner leurs re- , gards vers la cour de Madrid , avec l’espoir mieux fondé que jamais d’obtenir sa coopération pour leur nuire. Toutefois rien ne prouve qu’avant la nomination de Roda au ministère de grâce et de justice, on eût conçu sérieusement le projet d’expulser les Jésuites, ni qu’aucune personne jouissant de crédit ou de considération à la cour, eût
songé à adopter les mesures rigoureuses dont on se servit plus tard. -, *
* Dort Manuel de Roda ( qui est désigné à tort par quelques personnes sous le titre de marquis de Roda (') , puisqu’il ne voulut jamais accepter aucun des titres ni des autres distinctions que Charles III lui offrit à plusieurs reprises) fut sans contredit un des hommes les plus éclairés de l’Espagne pendant le dernier siècle. Il vit le jour dans le royaume d’Aragon : ayant suivi la carrière du barreau, il fut dès sa jeunesse un des avocats les plus renommés de Madrid , et. passait pour professer les principes politiques ainsi que les doctrines théologiques des jansénistes. Il est cependant au moins douteux qu’un esprit aussi éclairé que celui de Roda, attachât de l’importance à l’existence des cinq propositions de l’évêque' d’Ypres, ni qu’il se souciât en aucune manière de recommencer les débats sur la bulle Unigenitus. On donnait alors en Espagne, et on y donne peut-être encore la dénomination de jansénistes à tous ceux qui ne partageaient pas les sentimens des ultramontains sur le pouvoir temporel du pape , sans établir une distinction marquée entre leurs diverses Catégories et leurs doc-
( ') Le litre de marquis de Roda fut conféré, après la mort de ce ministre , à un de ses neveux, membre du Conseil de Castille , pour honorer la mémoire de cet homme d’état illnstre dans les héritiers de son nom.