‹ L'Espagne Sous le Rois de la Maison de BourbonChapitre 38 sur 47 · OO CHARLES 1U · texte numérisé non relu

OO CHARLES 1U

vaient pas même l’idée d’une mesure si énergique et si prudemment conçue et exécutée.

Ses mœurs et sa conduite furent irréprochables au point que dans le long cours de son veuvage, * il n’a jamais donné la moindre prise à la censure sous le rapport du goût pour les femmes. Sévère envers lui-même il l’était également envers les autres. Il n’avait pas même de l’indulgence pour les faiblesses de la jeunesse , et il exerçait envers ses enfans la même sévérité qu’il observait pour lui-même.

Scrupuleusement attaché à la religion, sans pourtant se laisser gouverner par son confesseur ni se mettre dans la dépendance de la cour de Rome , il se récriait sur le moindre empiétement en fait d’autorité civile ; enfin, il surpassa de beaucoup ses deux prédécesseurs dans les efforts qu’il fit, soit pour réformer les mœurs, soit pour mettre des bornes au pouvoir du clergé.

Quoiqu'il exigeât avec rigidité l’obéissance la plus prompte et la plus absolue à sa volonté, quoiqu’il tînt toujours dans le plus grand respect ses ministres, sa maison et ses sujets, il tempérait cependant son autorité par une bienveillance et une déférence égales. Respecté et craint comme souverain, il était aimé comme homme, et ceux qui l’avaient approché dès son enfance , vieillirent ou moururent à son service.

Ses défauts étaient en petit nombre , mais très

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prononcés : entre autres nous ne pouvons passer sous silence son amour pour la chasse , ou pour mieux dire son désir de faire le coup de fusil qui devint bientôt une passion dominante. L’exercice de la chasse au tir absorbait toute son attention et paraissait lui faire oublier toute autre occupation. Un voyageur a fait la remarque assez plaisante que, de même que Titus regardait comme perdu le jour qui n’était point marqué par quelque bienfait de sa part, Charles 111 considérait comme tel chaque jour dont il n’avait pas consacré une partie à son amusement de prédilection. Il attachait tbnt d’importance à ses exploits de chasseur qu’il tenait un registre journalier des pièces de gibier qu’il avait abattues. Peu de temps avant sa mort, il se vanta devant un ambassadeur étranger, d’avoir tué de sa main cinq cent trente -neuf loups, et cinq mille trois cent vingt-trois renards, et il ajouta en souriant : « Vous voyez que mon amusement n’est pas sans quelque utilité pour mon royaume ('). » Un autre défaut était son entêtement pot^r ses opinions et les résolutions qu’il avait une fois prises. Jamais cette opiniâtreté ne se déploya avec plus de. force que dans la conduite

{') J’ai entendu dire au dernier roi de .Pologne, que Louis XIV avait recommandé aveo instance à ses descendais , de se livrer à l’exercice violent de la chasse , afin de détruire l'affection d’Iiypocondrie héréditaire -dans sa fa-

mille.

qu’il tint avec ses ministres j une fois qu'ils étaient - parvenus à gagner sa confiance, ou devenus familiers avec lui par hahitude, il se livrait à eux sans réserve, et il les soutenait non seulement contre la clameur populaire , mais même contre les reproches lés mieux fondés d’incapacité et d’inconduite. Ainsi que la plupart des personnes douées du même caractère que le sien , il se glorifiait de son entêtement. Outre l’anecdote que nous avons déjà rapportée sur le comte d’Aranda, en voici une autre de la même nature. A l’époque où le ministre de la guerre Muniain, à la suite d’une brouillerie, s’absentait souvent du château sous prétexte d’indisposition , Charles fit la remarque suivante : « Il faut que don Gregorio Muniain compte beaucoup sur ma répugnance reconnue à changer,- car autrement il n’aurait jamais osé me provoquer par des témoignages aussi continuels de son peu de respect pour ma personne. » A l’égard de la direction de son gouvernement, Charles montra toujours une vive sollicitude pour la prospérité des Espagnols. Il encouragea le commerce et l’agriculture, favorisa les beaux-arts dont il avait contracté le goût en Italie, et se distingua mainte et mainte fois comme’ le protecteur de l’industrie, et le prompteur de toutes les connaissances utiles. Son règne vit éclore des institutions plus avantageuses à l’Etat, soit dans les sciences, soit dans les lettres,

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et se former un nombre plus considérable de personnes attachées à leur culture, que sous aucun ;mtre règne de ses prédécesseurs. Sous lui les Esplgnols firent aussi voir que l’esprit des voyages et des recherches, qui, trois siècles auparavant, les avait poussés à travers des mers inconnues , et conduits dans le Nouveau-Monde, n’était pas éteint. Avant les voyages mémorables des navigateurs anglais, ils entreprirent diverses expéditions pour explorer les côtes et les îles de la mer Pacifique , et particulièrement les côtes au nord , à l’est, au sud, et au sud-est du continent américain. Si les noms de Gonzalez, de Monte, d’Ayala et de Maurelle n’ont point obtenu une célébrité pareille à celle d’Anson, de Cook, de Vancouver, de Bougainville et de la Peyrouse , ce n’est point faute de mérite de leur part; il faut en chercher la cause dans la politique jalouse de leur gouvernement à l’égard de toutes les opérations qu’il ordonnait dans les possessions d’Amérique. (*)

Comme membre de la maison de Bourbon,

(') Bouacoii» , vol. II, page 96. Vancouver rend pleine justice aux communications franches et à l’esprit entreprenant des navigateurs espagnols qui furent ses précurseurs. Us avaient combiné leurs découvertes avec celles des Russes dans l’Océan Pacifique du nord , et avaient reconnu le mont San Elias, près de Béring, comme la bizarrerie la plus singulière de la nature dans ces régions éloignées. ( '*àj)rage de Va rihou ver, et découvertes russes. J

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CHAULES III.

Charles III eut toujours un penchant non moins fort que naturel pour la France; mais, comme espagnol et chef d’une grande monarchie, il chah chait à paraître au moins indifférent pour ce pa^ff Souvent il témoigna la crainte que soh cabinet ne vînt à se placer dans la dépendance de celui de la France, comme le fut celui de son père. Cependant il entrait peu dans le détail des affaires, et ses préjugés l’aveuglaient trop pour déjouer les intrigues continuelles et la politique persévérante de cette couronne ; en effet, si l’on excepte les dernières années de son règne, les opérations principales de son gouvernemeht furent dirigées plutôt par des vues et des principes de la politique étrangère, que par les intérêts réels de la nation qu’il commandait.

Charles était d’une taille moyenne; et quoique sa poitrine ne fût. pas large, ses formes étaient fortes et athlétiques. Sa complexion , quoique excellente, souffrit beaucoup des effets de son exercice journalier , et son visage, constamment exposé à l’intempérie des saisons, faisait un singulier contraste avec sa couleur naturelle. Les traits les plus saillans de sa figure étaient un nez long et de longs sourcils , qui devenaient plus remarquables à mesure qu’il avançait en âge ; mais ce qui distinguait beaucoup sa physionomie, c’était l’expression douce et aimable de son regard : son souri r®*et son abord

étaient tellement séduisans, qu’on le désignait généralement sous le nom de bon vieux roi .

Un de nos premiers voyageurs, a l’époque de son règne, nous a laissé une description, caractéristique de la manière dont ce roi chasseur était habillé. « Il porte presque toujours un large chapeau, un habit de drap de Ségovie, une veste de chamois, un couteau de chasse, culotte noire et des bas de laine. Ses poches sont toujours pleines de çanifs, de gants, et de mille bagatelles concernant la chasse (*). Dans les jours de gala , il porte des habits superbes; mais comme il pense qu’il doit aller à la chasse dans l’aprèsmidi, et qu’il ne veut pas perdre de temps, les culottes noires- vont avec toute sorte d’habits. Je crois qu’il n’y a que trois seuls jours dans toute l’année, dans lesquels il 11e va pas à la chasse, et ils sont marqués dans le calendrier ('). Si la chose arrivait souvent, sa santé en soufiri-

(*) Comme preuve delà régularité inaltérable, et même de l’extravagance de son caractère, on raconte qu’il a conservé jusqu’à la fin de ses jours l’habitiMe déporter toujours dans la poche de son habit les jouets de son enfance.. Il ne fallait pas que les valets de chambre oubliassent de les y placer lorsqu’il changeait de vétemeus.

(‘) Townshcnd fait observer que les deux seuls jours où le roi d’Espagne , ordinairement si doux et si aimable , était ■ de mauvaise humeur, étaient lei deux jours de la semaine de la Passion , parce qu’il ne pouvait se livrer à son amusement ftfvori.' •» .

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rait; si par hasard il était forcé de rester au château , il tomberait infailliblement malade. Ni l’orage, ni la chaleur, ni le froid ne l'empêcheront de sortir; et lorsqu’on lui dit qu’il y a un loup dans tel ou tel endroit, la distance est comptée pour rien : il parcourrait s’il le fallait la moitié de son royaume pour tuer cette bête, objet favori de sa chasse. Outre un grand nombre de personnes attachées au service du roi pour la chasse, on prend très souvent, soit dans Madrid, soit dans les villages environnans, des hommes pour faire des battues , et forcer les renards, les sangliers et les autres animaux à venir dans un défilé, où le roi se trouve placé avec la famille royale. »

Charles fit son testament avec les formalités d’usage, le 1 5 décembre 1788. Après avoir déclaré qu’il restait toujours attaché à la foi orthodoxe, et ayant imploré la protection de la sainte Vierge et des autres saints > il ordonna que son corps fût déposé à côté de celui de sa femme, décédée depuis long-temps, en défendant toutefois qu’on l’embaumât. Il énuméra ensuite ses descendant, et nomma le prince des Asturies tuteur de son petit-fils, don Pedro, fils de Fin»fant don Gabriel , décédé.

Venant ensuite à Indisposition de ses droits,, dignités et biens, il rappela l’abdication des couronnes de Naples et de Sicile , et la cession de

plusieurs droits appartenant à l’héritage de Farnèse , déclarant que c’était là tout ce qui revenait à son fils don Fernando , pour sa succession , tant paternelle que maternelle. Une semblable déclaration fut faite à l’égard de sa fille , la grande duchesse de Toscane, en vertu du paiement de son douaire. • •

On dénombrait les terres qu’il avait acquises, ainsi que les améliorations qu’il avait faites, et on les déclarait incorporées dans le patrimoine delà couronne. Il déclara don Carlos, prince des Asturies , son successeur en Espagne et dans les Indes, en lui recommandant de protéger la religion catholique, sa famille, et surtoiit les pauvres.

Venait à la suite une disposition relative aux messes que l’on devait dire pour son âme et celle de sa femme; divers dons pour les pauvres et pour les maisons de bienfaisance; des legs aussi pour ses domestiques, particulièrement pour son favori Pini : il les recommandait à la protection de son successeur, à cause de lefir attachement et de leur fidélité.

Il distribua après une partie de ses diamaus et des objets précieux qui lui appartenaient, à ses fils et petits-fils ; et confirma sa disposition de former un établissement en faveur du second fils du prince des Asturies, en y affectant des commanderies en vertu d’un bref du pape. Il

finissait par nommer, pour ses exécuteurs testamentaires, l’infant don Antonio, le patriarche des Indes, l’archevêque de Tolède, l’évêque de Jaen , inquisiteur-général , le majordome-majeur, le grand-veneur, le premier chambellan, le confesseur le P. Louis de Consuegra, le doyen du Conseil de Castille, et les présidens des conseils des Indes et des finances. Le testament fut rédigé et dressé par Flôrida-Blanca ; douze personnes de la cour assistèrent à cet acte comme témoins. (’)

Charles ne se maria qu’une fois. Sa femme fut Amélie, princesse de Saxe , dont il chérissait tant la mémoire, qu’il n’accepta pas les offres répétées et même pressantes qu’on lui fit des princesses les plus belles et les plus accomplies de l’Europe.

Il eut treize enfans de son mariage , savoir :

Philippe Pascal, né en 1747 » et exclu de la succession pour cause d’imbécilli té, mort en 1 7 7 7 ;

Charles, prince des Asturie#, son successeur, né en 1748, dont on connaît le règne agité , terminé parla renonciation scandaleuse de Baïonne, et parles grands événemens qui la préparèrent et la suivirent ;

Ferdinand, roi dés Deux-Siciles , né en iy 5 o, mort en 1823;

Gabriel, né en ty 52 , épousa une princesse de

(') Voyage de Swimburne en Espagne. Testament de Charles III. ( Manuscrit, )

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Portugal. 11 mourut peu de jours avant son père. Il laissa un seul enfant, don Pedro , qui épousa Marie-Anne, infante de Portugal, de laquelle il a un fils;

Pedro , Antonio et Francisco-Xavier moururent avant leur père ; . * ■ . .

Maria-Josepha , née en 1 744 » qui ne fut jamais mariée (elle était contrefaite); elle mourut vers l’an 1804 ; • • •

Maria-Louisa , née en 1745, devint la femme de l’archiduc Léopold, grand-duc de Toscane, et après empereur; elle mourut en 1792; (■)’

Enfin , quatre autres enfans qui moururent en bas âge.

(') Ce chapitre a été rédigé d’après les précieuses et importantes collections de manuscrits de lord Auckland , et d’après plusieurs note% relatives au caractère de Charles III , insérées dans les communications de lord Malmesbury. Nous avons consulte ' également Beccatini et Townshenii, ainsi que plusieurs autres voyageurs modernes.

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