CHAPITRE LXXyiII
Système de politique adopté par l’Espagne. — Embarras de la France , et commencement des troubles qui précédèrent sa révolution. — État de la querelle entre la cour impériale, la Turquie et la Suède. — Le monarque espagnol rejette les ouvertures de la France pour la formation d’une quadruple alliance contre l’Angleterre. — Changement de principes relativement au pacte de famille et aux rapports avec l’Angleterre.
Pendant que Charles était ainsi occupé d’arrangemens intérieurs et de nouvelles améliorations , il regardait sans cesse d’un œil inquiet l’état d’agitation où se tçpuvait l’Europe, et se mettait en mesure de prendre toutes les précautions qui pouvaient servir à augmenter son crédit, et à rendre son intervention efficace dans les troubles suscités par les projets ambitieux des monarques ses contemporains. Depuis l’avénement de la maison de Bourbon au trône d’Espagne, aucune époque ne fut marquée par des améliorations plus rapides, soit dans l’armée, soft dans la marine, que la période écoulée entre la paix de Paris et la mort de Charles. De tels progrès dans un
temps d’embarras, et à la suite d’une guerre dispendieuse , honorent infiniment l’esprit et les lumières du ministre; comme l’adresse qu’il employa pour éviter de se brouiller avec les puissances, démontre son habileté, sa vigilance et sa fermeté.
De toutes les affaires étrangères aucune ne demandait plus de discernentent et plus de prévoyance que les rapports à avoir avec la branche aînée de la maison de Bourbon. Le pacte de famille , aussi-bien que les préjugés particuliers du roi à ce sujet, paraissaient identifier non seulement les intérêts, mais l’existence même des deux monarchies; tandis que d’un autre côté les embarras domestiques de la cour de France , et les tentatives qu’elle faisait sans relâche pour distraire l’attention des mécoiitens qui agitaient l’intérieur du pays, au moyen de troubles fomentés au dehors, offraient la pesspective la plus alarmante pour un souverain jaloux de conserver la tranquillité publique, et d’éloigner la contagion des maximes perverses qui menaçaient de renverser toutes les anciennes institutions.
La France était en ce moment même réduite à la dure nécessité d’expier ses interminables tentatives d’asservir l’Europe, et surtout son impolitique inten^htion dans la querelle suscitée entre les colonies américaines et. leur métropole. Les dépenses de la guerre absorbèrent promptement
le revenu, qui était déjà auparavant à peine suffisant pour le besoin du service ordinaire. Le déficit devint permanent, grâce au système tant vanté de Necker , ministre des finances, qui , accumulant emprunt sur emprunt, comptait pouvoir suffire aux besoins du trésor, sans aucune augmentation d’impôts, tandis que le mal inaperçu, au milieu de ses opérations précédentes, devenait de plus en plus grave et alarmant.
Le séjour des troupes françaises chez les insurgens d’Amérique, et l’intérêt toujours croissant que prit le cabinet de France à la liberté d’un peuple qu’il poussa à combattre son gouvernement légitime, firent une impression profoude sur une nation passionnée pour la nouveauté, chez laquelle les vices des anciennes institutions, l’inconduite des gouvernans, et les abus d’autorité avaient long-temps provoqué tour à tour les plaintes, les invectives et les sarcasmes les plus amers. Les de'réglemens de la cour précédente avaient beaucoup affaibli le respect dû à la royauté et aux classes élevées qui sont le soutien du trône. D’un autre côté, le caractère irrésolu du nouveau monarque et sa prédilection bienveillante, mais impolitique, pour ne pas dire imprudente, pour toute réforme ayant une apparence d’amélioration, avaient renversé les seules barrières qui auraient pu résister au choc de l’opinion populaire. Par surcroît de malheur la cour et la fa-
mille royale étaient divisées. Le duc d’Orléans surtout dépensait son immense fortune, et employait l’influence naturelle de son rang élevé à susciter mille embarras au gouvernement.
Le funeste déficit dans les finances , qu’il n’était plus possible de combler ni de déguiser , mit en action tous les élémens occultes de discorde. U fallut, pour remédier au mal, sortir des règles ordinaires de l’administration. Le nouveau ministre des finances, Calonne, suggéra l’expédient de forcer le clergé et la noblesse à sacrifier une partie de leurs privilèges exclusifs , en établissant d’ailleurs un droit de timbre , et un impôt territorial universel. Il proposa en même temps d’abolir les charges qui pesaient principalement sur les classes inférieures de la société. Vergennes approuva ce projet : aussitôt une assemblée compoposée des membres les plus considérés de l’Etat , connus sous le nom de notables, fut convoquée à cet effet , et le projet fut sanctionné le 22 février 1786.
Vergennes mourut dans ce moment difficile.
Le ministère des affaires étrangères fut conféré à M. le comte de Montmorin , naguère ambassadeur en Espagne, qui manquait d’énergie, et n’exerçait aucune influence sur l’esprit irrésolu du roi, bien loin en cela de son prédécesseur. Calonne resta donc seul capable de combattre à la fois l’irrésolution du monarque, les préjugés
des ordres privilégiés et les intrigues des rivaux politiques. On ne fît aucun cas de ses avis, quelque justes et raisonnables qu’ils fussent. Il prit alors le parti de se retirer, voyant qu’il ne pouvait faire le bien . Il fut remplacé par son principal adversaire, M. Loménie de Brienne , archevêque de Toulouse (1788), qui, après avoir attaqué son plan , ne trouva pas de meilleur expédient que de le suivre, en le modifiant et en lui donnant une nouvelle dénomination ; mais cette opposition même que l’archevêque avait montrée ne tarda pas à tourner contre lui, en sorte qu’il eut à soutenir les mêmes attaques que son prédécesseur. Il commença donc par dissoudre l’as- * semblée des notables , et revint a l’ancien système de décrets enregistrés par le parlement. Mais l’exemple des notables avait été contagieux; le parlement de Paris se montra aussi indocile que cette assemblée. Tous les efforts qu’on tenta pour établir des impôts, ou lever un subside temporaire, furent inutiles. Le gouvernement parut dans une détresse alarmante. Il n’existait au trésor que quatre cent mille francs, encore celle somme insignifiante, qui avait été le produit d’une loterie, était-elle destinée à secourir des districts, qui avaient été dévastés par d’affreux orages, et la cour s’en servit pour ses besoins particuliers. (‘)
. (') iHê/noires de Bcsenvul , lorne lit , page 36o.
(21 novembre 1788.) En vain le ministre voulut intimider les esprits en éloignant le parlement de la capitale, et en exilant les membres réfractaires. Ce coup d’Etat, qui eût échoué même de la part d’un gouvernement plus fort et dans des temps plus tranquilles, occasionna une effervescence de l’espèce la plus dangereuse. Le roi en fut épouvanté; M. de Brienne, qui s’était engagé à convoquer les états-généraux , abandonna sa fâcheuse position (25 août) en mettant le comble aux malheurs publics, par la recommandation qu’il fît au roi de replacer M. Necker à la tête des finances. Malgré la répugnance du mo- * narque à recourir aux états-généraux, il ne resta plus d’autre ressource que cette convocation. Les notables furent assemblés de nouveau pour régler les formalités nécessaires en pareil cas. Les principes démocratiques de Necker, et ses démarches pour conserver la faveur populaire à laquelle il devait son rappel, ne firent qu’accroître l’effervescence que les discussions précédentes avaient fait naître. A la veille du jour mémorable fixé pour la tenue des Etats, tout annonçait un grand orage politique. La cour était sombre, méfiante et jalouse : on lisait sur le visage des personnes qui voyaient déjà une nouvelle carrière ouverte à leur ambition, une grande exaltation d’esprit, de folles espérances et des projets encore plus extravagans.
CBÀP. LXXVIU. — 1786-1788.
Au milieu de ces commotions naissantes, ce qui contribua à affaiblir considérablement le pouvcp 1 de la couronne , furent les efforts convulsifs de la cour pour distraire les esprits, et dissimu T 1er la détresse où elle se trouvait, par de nouvelles alliances et une fomentation de troubles au dehors.
Le parti dominant dans le cabinet français ayant échoué dans ses efforts de conserver son ascendant en Hollande , et étant surtput contrarié d’avoir mis sa faiblesse en évidence, profita des vues ambitieuses des deux cours impériales , et chercha à créer une nouvelle confédération , afin de contrebalancer l’union qui venait de s’é-, lablir entre l’Angleterre, la Prusse et la Hollande. Malgré son ancienne et intime amitié avec la Porte, la France, très puissante d’ailleurs,
/ entra dans les projetsde l’ Autriche et de la Prusse, afin de réunir ses forces aux leurs, contre leurs rivaux communs; elle ne s’attendait pas, sans doute, que les Turcs prendraient l’alarme, et deviendraient les agresseurs en hâtant la déclaration d’une guerre qu’il n’était pas de l’intérêt des Français de provoquer. Pris d§ns leurs propres filets, et subissant les conséquences de leur propre dilemme , il ne restait à ceux-ci d’autre alternative que de seconder les projets même qui ne pouvaient qu’exciter leurs alarmes; ils fournirent secrètement de l’argent à l’empereur Joseph,
éloignèrent la cour de Pétersbourg du parti anglais, et parvinrent à attirer l’impératrice de Russie dans un engagement commercial , à. la place de celui qu elle avait contracté avec l’Angleterre (1787). Us cherchèrent également à entramer Charles III dans leur nouveau système, en lui faisant part d’un projet d’une quadruple alliance, entre les deux cours impériales, la France et l’Espagne. Ce projet renfermait la confirmation de tous les pactes convenus entre les souverains de la maison de Bourbon, celle du traité de commerce passé entre la France et la Russie, la conclusion d’un traité semblable avec l’Espagne, et sous le nom de neutralité on y établissait de telles dispositions relatives aux puissances belligérantes, qu’elles pussent favoriser les projets des cours impériales , et prévenir toute attaque qui aurait pu faire diversion à leurs armées. Le Danemarck fut engagé à accéder à cette alliance. Pour mieux séduire le roi d’Espagne, le plan était accompagné d’une proposition de destiner quelques provinces, qui seraient démembrées de l’empire turc, à la création d’un royaume pour y établir un de ses petits-fils. (*)
Pendant le laps de temps qui s’écoula dans ces
(‘) Diplomatie française, tome VII, page 458 . C’est à tort que l’on a avancé dans plusieurs écrits que celte alliance avait été signée par l’Espagne; voyez surtout l 'Annual Registèr pour 1788.
négociations, les deux cours impériales avaient remporté de grands avantages et par terre et par mer (décembre 1787). Joseph II, après une tentative insidieuse pour s’emparer de Belgrade avant la déclaration de guerre, s’empara de Szabach et de Dubitzin, paraissant disposé à tenter la conquête des provinces au-delà du Danube.
Une armée combinée russe et autrichienne envahit la Moldavie dans le moment que le corps principal russe s’emparait d’Otchakof, la clef de l’empire ottoman du côté du Dniéper. Pour comble de bonheur , l’escadre russe défit complètement celle des Turcs dans la mer Noire, de sorte que les vastes opérations de l’impératrice semblaient hâter l’accomplissement des grands desseins qu’elle avait conçus pour établir sa puissance maritime aux deux extrémités de l’Europe , et pour dominer à la fois la Baltique et la Méditerranée. ,
Mais les cours impériales ne purent suivre^ sans rencontrer de grands obstacles, leur carrière victorieuse. Tandis que les provinces septentrionales de la Russie se trouvaient dégarnies de troupes pour continuer la guerre contre la Turquie, le caractère romanesque de Gustave- Adolphe, roi de Suède, le porta à. saisir cette occasion favorable d’écraser s»n pouvoir maritime dans la Baltique, et de recouvrer les provinces qui avaient été démembrées de ses États.
11 équipa une escadre de douze vaisseaux, débarqua avec une armée sur les côtes de la Finlande , et attaqua la frontière russe. Les deux escadres se rencontrèrent devant Sweaborg ( 17 juillet 1788), et après un combat opiniâtre, se séparèrent avec une perte égale des deux côtés. L’altaque par terre semblait devoir être couronnée du plus éclatant succès ; mais les progrès de Gustave furent arrêtés par un soulèvement de ses troupes, et par le refus des officiers de faire une guerre offensive au-delà de leurs propres limites, sans le consentement de la diète. Contrarié et désappointé tout à la fois , il retourna dans sa capitale pour comprimer l’esprit de révolte qui avait éclaté sur divers points du royaume. Sa dernière ressource fut d’imiter la conduite de Gustave-Vasa, et de passer en Dalécarlie pour faire un appel à la bravoure et à la loyauté des habitons, lorsqu’il apprit avec étonnement qu’une flPmée danoise avait pénétré en Norwége, et qu’elle menaçait Gothenbourg.
Dans une crise aussi alarmante, il ne dut sa sûreté qu’à l’intervention de l’Angleterre, de la Prusse et de la Hollande; grâce à leur puissante médiation, l'invasion des Danois fut suspendue, un armistice fut convenu (août 1788), les médiateurs parvinrent • surmonter la répugnance des deux partis à consentir à un arrangement définitif ; enfin une convention fut signée à Ud-
Digltized by^àpogle
dewal (*), par laquelle Gustave était maître de déjouer les complots des nobles, et pouvait se prémunir contre les représailles que son attaque contre les Russes avait provoquées.
L’intérêt que l’Angleterre et la Prusse avaient mis à empêcher la perte imminente de la Suède, prouve assez qu’elles ne regardaient point avec indifférence les machinations secrètes de la France, ni les efforts connus des cours impériales pour obtenir un accroissement dangereux de puissance et de territoire. Les embarras intérieurs du gouvernement anglais retardèrent pendant quelque temps le moment d’une intervention efficace ; mais les menaces et les préparatifs de la Prusse alarmèrent les cours impériales, ou du moins divisèrent leur attention et enchaînèrent les efforts de l’empereur.
Le monarque espagnol se conduisit dans celte occasion avec beaucoup de fermeté et de circonspection. Malgré les améliorations qui avaient été introduites successivement dans le système des finances, les dégrèvemens accordés aux classes inférieures, les dépenses occasionnées par une foule de projets d’amélioration, l’augmentation de la marine, les charges de l’administration de l’Amérique et les intérêts de la dette publique avaient tellement excédé le revenu public, que
( 1 ) Voyages en Pologne, Prusse , Surrie et DancrnarcA , vol. VII , chap. x.
pendant les quatre dernières années on avait remarqué un déficit annuel montant a une somme très considérable. Cette découverte ne pouvait que donner occasion aux plus sérieuses considérations au moment où le trône de France se trouvait ébranlé par reflet des memes embarras. Ces circonstances donnèrent à Charles le double désir non seulement de maintenir la paix au dedans, mais de mettre un terme aux agitations qui menaçaient le repos de l’Europe. En conséquence , il blâma la tentative insidieuse de l’empereur pour surprendre Belgrade, et sa déclaration de guerre, sans avoir eu le moindre prétexte de provocation ; son langage fut non moins précis qu’énergique à l’égard du motif allégué par la cour d’Autriche, qu’elle n’avait d’autre but que de donner plus d’étendue à sa frontière pour pourvoir h sa sûreté et h la tranquillité future de ses Etats. « Si les souverains, disait-il, pouvaient approuver ces projets , meme envisagés de cette manière, les conséquences nécessaires seraient d’interminables jalousies, et un danger perpétuel de perdre cette meme paix qu’ils paraissent avoir en vue. »
Mais ce qui l’alarma surtout, ce furent les mouvemens maritimes de l’impératrice Catherine, et ses tentatives pour étendre son pouvoir et son influence jusque sur l’Archipel. 11 se méfiait avec raison des projets qui menaçaient de lui enlever
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les avantages de son dernier traité avec les Turcs. Ses sentimens de pere et de souverain étaient profondément blessés par les efforts de l’impératrice à cette époque , tendant à obtenir un port sur la côte de Naples, et à entraîner le monarque des Deux-Siciles dans une union préjudiciable à 1 Espagne. La suite de ces démarches fut une mésintelligence sérieuse avec son fils chéri , laquelle répandit la plus grande amertume sur la dernière année de sa vie.
Charles, mû par ces considérations, non seulement i^jeta la proposition de faire partie de la nouvelle quadruple alliance, ainsi que l’offre d’un établissement pour son petit-fils, mais il fit même des propositions à l’Angleterre de se réunir pour expulser la flotte russe de la Méditerranée. Il vit avec satisfaction la mésintelligence naissante entre la Russie et l’ Angleterre, et approuva fort la conduite de la cour britannique, de refuser d’assister les Russes soit avec des provisions soit avec des matelots. 11 ne se réjouit pas moins de lechec éprouvé par l’impératrice dans l'attaque de Gustave III, ainsi que de la médiation armée de l’Angleterre et de la Prusse, qui sauva la Suède, rompit les projets de guerre contre la Turquie et préserva l’Europe d’une conflagration universelle.
Mais la preuve la plus évidente du changement opéré Hans les maximes politiques de
Charles, fut la conduite qu’il tint envers la France. Quoique d’un caractère trop opiniâtre pour se défaire de ses préventions comme membre de la maison de Bourbon, et quoiqu’il fut trop chatouilleux sur la fidélité à ses engageinens pour annoncer une séparation publique du pacte de famille , ses propres réflexions et les représentations de son ministre lui firent envisager cette affaire sous un point de vue tout-â-fait nouveau. 11 parlait du pacte de famille comme d’une alliance purement défensive, pour résister d’un commun accord aux agressions injustes qui auraient pour but d’humilier la maison de Bourbon , mais en aucune manière comme un moyen de servir à des vues d’agrandissement ou à des projets de guerre; telle était sa nouvelle manière de voir. Conformément à ces principes, Florida- Blanca laissa voir sa crainte que les Français ne provoquassent peut-être une nouvelle guerre pour faire diversion au mécontentement général intérieur, et il repoussa constamment toutes les ouvertures tendant à employer la médiation de l’Espagne , ne les considérant que comme des ruses pour engager son souverain dans les troubles qui se manifestaient. 11 exprima souvent et avec publicité sa résolution de ne point se fier à un gouvernement qui se trouvait poussé dans des partis désespérés, fruit de ses embarras politiques, et qui n’avait aucun moyen de soutenir
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par lui-mème la lutte dans laquelle son imprévoyance l’avait engagé. « Ce n’est point assez, disait ce ministre , que je sois assuré des principes pacifiques professés par Montmorin et quelques uns de ses collègues, quand je pense qu’ils sont eux-mêmes les dupes d’autres personnes plus fines qu’eux, et que leurs projets trouvent de l’opposition même dans les petits appartemens de Versailles. » Il connaissait tellement le danger de se lier avec un pays fécond en faiseurs de projets et en novateurs de toute espèce , qu’il disait très souvent que tous les gouvernemens devraient construire un mur d’airain pour se préserver de la contagion des principes français.
Il approuva hautement la conduite aussi ferme que modérée de l’Angleterre après la paix de Paris. « L’Espagne et l’Angleterre, disait-il, sont dans une position superbe et digne d’envie. Sans embarras intérieur quelconque, sans crainte d’agressions ni de vues d’agrandissement, il est dans l’intérêt de toutes deux d’éviter lès querelles extérieures, et de réunir leurs efforts pour prévenir un changement dans le système politique de l’Europe , et pour rétablir la paix chez les autres nations. » Il résulta de ces idées, qu’il s’établit une correspondance confidentielle et certainement la plus amicale qui eût jamais eu lieu entre les deux cours de Londres et de Madrid , depujs la »mort de Ferdinand VI. L’Es-
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3gO CHARLES ni. v
pagne parut revenir graduellement aux anciennes maximes de la saine politique qui régnait dans ses conseils avant que l’avénement d’un prince Bourbon l’eût placée dans la dépendance de la France, et rendue l’ennemie de l’Angleterre. (')(*)
(') Le contenu de ce chapitre a été tiré de plusieurs ouvrages relatifs au commencement de la révolution française. Diplomatie française , tom. VII. Maison d' Autriche, tom. Il, chapitre xlix. La partie concernant l’Espagne dans les Collections de lord Auckland ; et d’autres renscigncmens officiels donnés par des personnes dignes de foi.
(*) Cette assertion n’est point fondée. Sous Philippe V, Ferdinand VI et Charles III , l’Espagne a bien pu être alliée , mais non pas dépendante de la France. Philippe fit la guerre au régent ; Ferdinand maintint une sage neutralité ; et Charles III lui-même , quoique engagé bien imprudemment à la vérité dans le pacte de famille , montra plus d’une fois que l’amitié n’était point de la dépendance. 11 est fâcheux que le sentiment honorable qu’on nomme patriotisme ait empêché quelquefois notre auteur de rendre hommage à la vérité; mais ce sentiment, impérieux partout , l’est peut-être davantage chez les Anglais ; car il exerce fort souvent une funeste influence sur leur jugement , lorsqu’il s’agit des intérêts , de la puissance et de la gloire de la Grande-Bretagne.
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Cabales suscitées contre le ministre Florida-Blanca. — Disgrâce de ses adversaires — Apologie de sôn administration présentée au roi. — Maladie aiguë et mort de Charles III. — Son caractère , ses mœurs et sa personne. — Son testament et sa famille.
L’Espagnk commençait à prospérer à l’ombre de la paix, et Florida-Blanca travaillait avec succès à opérer toutes sortes d’améliorations dans le gouvernement intérieur; mais l’estime et la confiance dont l’honorait son souverain, ne purent le défendre contre la haine qui s’attache toujours à ceux qui exercent le pouvoir, et sont parvenus à un rang élevé. La mort du marquis do Sonora (*), et la nomination de son ami et subordonné le comte Llerena (*) au département des
(*) Galvez.
0 La nomination de don Pedro Llerena au département des finances, fut due réellement à la connaissance de Florida-Blanca. Il était fils d’un aubergiste à Valdemoro et apprenti forgeron ; mais ayant épousé une riche veuve à Cucnça , il obtint une place de juge inférieur. Dans cette situation il eut le bonheur de recevoir chez lui Florida- Blanca et de gagner sa confiance. Lorsque ce dernier fut élevé au ministère, il n’oublia pas son ami, et successive-
3g2 ' CHARLES III. ► '
finances , avaient en effet accru son influence dans le ministère ; mais il avait rencontré un adversaire formidable dans le comte d’Aranda, qui, ayant été rappelé de l’ambassade de Paris, avait fixé sa résidence à Madrid. Quoique séparé de la cour, l’ex-ministre avait employé avec succès son influence pour hâter la retraite de Grimaldi, et, à l’aide de ses nombreux partisans, il était parvenu à placer dans des postes importans plusieurs des adhérens à sa cause, parmi lesquels on trouve le marquis de Rubi, gouverneur de Madrid*, et le général O-Reilly, l’avocat perpétuel de la guerre.
La position et le caractère de Florida-Blanca donnaient de grandes facilités à son habile rival pour former toutes sortes d’intrigues; les mesures
ment lui procura une place de commissaire des guerres dans l'armée employée aux sièges de Gibraltar et de Minorque , puis la place d'intendant d’Andalousie , asistente de Sa/illa , emploi d'une haute considération pour la partie financière. A la mort de IMuzquiz , il lui fit donner le ministère des finances , et le présenta comme un homme d’un grand mérite et d’une haute capacité dans cette partie. Florida-Blanca donna un antre exemple de sa gratitude à l’égard de del Carapo , par le canal duquel il avait obtenu dans le temps la protection de Grimaldi. N’ayant pas pour le moment d’autre place honorable et utile à la fois qui fût disponible, que celle d’envoyé près de la cour de Londres, il l’obtint pour^el Campo , et il différa d’y faire nommer un ambassadeur jusqu’à ce que les longs services et l'habileté diplomatique de son protégé lui eussent donné des droits à cet houneur.
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CHÀP. LXXIX. 1788. 393
qu’il prit pour étendre, la liberté du commerce avec les colonies, ainsi que pour favoriser les classes pauvres et laborieuses, par la réduction des privilèges des classes supérieures , suscita contre lui une foule d’ennemis parmi les hommes puissans, qui étaient intéressés à s’opposer à ses réformes. Son humble extraction et sa famille ignorée , offraient une source intarissable de sarcasmes et de plaisanteries. Quoiqu’il fût le premier à reconnaître et à exercer l’irritabilité des caractères , et qu’il fût aimé et respecté de tous ceux qui le connaissaient intimement , par une franchise et une sincérité (*) que les habitudes de la vie ministérielle n’étaient jamais parvenues à étouffer, l’indiscrète liberté de ses manières blessa l’orgueil d’une noblesse altière , tandis que d’un autre côté ses sorties un peu brusques et son attachement invariable au bon droit et à la justice distributive, offensa la foule de ces solliciteurs importuns, dont un ministre est ordinairement trop obsédé (*). Il était d’un caractère trop ardent pour regarder avec indiffé-
(') Une personne qui le voyait souvent faisait cette remarque honorable : « 11 est incapable de dire une chose qu’il ne pense pas , ni de promettre d’uue manière explicite ce qu'il n’est pas dans son intention de faire. » ( Communications de lord Auckland. )
(*) Un de ces solliciteurs voyant qu’il ne réussissait pas dans ses démarches auprès du ministre, lui dit un joui qu’il aurait recours au roi : « Triste ressource , » répondit le ministre.
CIIAHLES III. •
rence les intrigues qu’on mettait enjeu, à l'effet d’entraver ses mesures et de hâter sa chute. Voici ce qu’il répéta plusieurs fois à un ambassadeur anglais : « Quoique je 11 ’aie point à contenter une chambre des Lords , ni une chambre des Communes, dans l’acception littérale de ces mots, ni une opposition légale à combattre , j’ai pourtant une sorte de parlement, un public et un parti mécontent à ménager , et suis bien loin de pouvoir faire dans toutes ces affaires ce que je voudrais. »
Son âge avancé, la décadence rapide de sa santé , le poids des affaires et les perplexités de sa position lui firent sentir la nécessité de se retirer du ministère. 11 renouvela donc la demande que, d’après sa propre relation (’), il avait faite plusieurs fois inutilement de rentrer dans la vie privée; mais le roi , qui savait apprécier son mérite et son zèle, craignant d’ailleurs que si une opposition régulière venait à se former, elle n’occasionnât les mêmes troubles qui déchiraient alors la France , refusa d’accéder à sa demande ,
(') Lorsqu’il demanda la permission de quitter le timon des affaires après la conclusion de la paix avec l’Angleterre, le roi non seulement la lui refusa , mais le força d’accepter la grande croix de l’ordre qu’il venait de créer. Le monarque vainquit le scrupule et la délicatesse du ministre par ces paroles ; « Que dirait-on de mpi si je ne vous donnais pas quelque témoignage d’estime et de reconnaissance après de si grands services ? acceptez donc par considération pour moi. ».
chap. Lrtxix. — 1788. 3 g 5
el chercha à rendre sa position moins pénible en augmentant les témoignages de son estime et de sa considération pour lui. « Vous ne voudrez pas j'espère, lui dit-il, me quitter dans le déclin de mon âge; restez, je vous en prie, afin que je puisse vous transmettre comme un legs à mon successeur. » Pour contenter le ministre, il dissipa le parti qui travaillait sans cesse à parvenir au pouvoir, et à s’emparer du gouvernail de l’Etat. Il renvoya O-Reilly , retira au marquis de Rubi son gouvernement de Madrid ; et comme celui-ci refusait d’accepter l’ambassade de Berlin , il l’envoya à Pampelune, sorte d’exil honorable.
Ce triomphe n’aveugla point Florida-Blanca jusqu’à mépriser les murmures des mécontens , ni les accusations par lesquelles on cherchait h prévenir le roi contre lui. Il présenta donc au souverain le compte rendu de son administration ou son apologie , document où l’on trouve parfois de l’exaltation , souvent même des détails trop minutieux, mais qui offre un tableau très curieux de ses projets et de ses embarras. Ce travail honore singulièrement son caractère comme homme et comme ministre. L 'apologie peut être considérée comme la dernière de ses occupations sous le règne de Charles. En terminant cet ouvrage , il demanda de nouveau , et avec les plus vives instances, la faculté de sortir des difficultés de sa position. « Votre Majesté, dit-il, n’ignore
pas que j’ai beaucoup travaillé; elle sait aussi que ma santé s’en est ressentie. Daignez donc, Sire, agréer ma demande, et permettre que je retourne à une vie moins agitée. Si Votre Majesté veut alors m’employer à quelque occupation analogue à ma profession et à mon expérience, je pourrai m’y livrer avec plus de tranquillité et de loisir, comme avec plus de confiance et de certitude de réussir. Si la chose n’est pas possible, daignez du moins, Sire, me délivrer de la peine continuelle que me fait éprouver mon ministère; débar rassez-moi du pénible soin d’examiner les droits des personnes aux emplois , aux dignités , aux faveurs, et aux honneurs; veuillez m’épargner la peine et le danger perpétuel de me méprendre dans cette matière délicate, et dans beaucoup d’autres non moins scabreuses ; je ne peux que perdre tout-à-fait ma santé, et compromettre mon existence au milieu des embarras qui m’accablent. Consentez a cela, Sire, je vous en conjure, par égard pour les services que j’ai rendus, par l’amour que je porte et porterai jusqu’à mon dernier soupir à votre auguste personne, et surtout par l’amour de Dieu notre sauveur, que je prie bien sincèrement de conserver vos jours précieux pendant de longues et heureuses années. »
Cette demande n’eut pour résultat que de nouveaux témoignages de confiance et de faveur; l’ap-
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probation solennelle , témoignée par le monarque, de cette apologie, prouve que le ministre conserva jusqu’au dernier moment de la vie de Charles , sa considération et son estime.
Charles III était parvenu à un grand âge, presque sans infirmités corporelles. Il conservait toujours une rare et forte constitution à l’époque où l’on remarque communément une grande décadence dans la vie ordinaire de l’homme. Mais, malgré une santé aussi robuste , il succomba enfin sous le poids d’un concours d’événemens qui le comblèrent d’afflictions et de soucis. A la cruelle anxiété qu’il éprouvait naturellement à la vue de la position difficile et humiliante de ses parens en France , vinrent se joindre encore des pertes domestiques. Doua Maria, femme de son fils don Gabriel, mourut de la petite vérole (octobre), étant eu couche, et sa mort fut suivie de celle de l'infant qu’elle avait mis au monde. Son mari, don Gabriel, gagna la même maladie en assistant son épouse bien-aimée, et succomba victime de son dévoûment ( a5 novembre) trois semaines après la mort de la princesse.
La perte d’un fils dans la fleur de l’àge, aussi distingué par ses talens (’) que par ses qualités aimables, fut un coup mortel pour son père.
(’) Il passe pour être l’auteur de la traduction de Sallustc, imprimée avec un grand luxe typographique par l'imprimerie royale de Madrid.
Charles chercha à faire diversion à sa douleur , en se livrant avec plus d’ardeur à l’exercice de la chasse, son amusement favori; mais sa constitution, déjà affaiblie par le chagrin, ne put résister à une fatigue excessive, ni à l’intempérie de la saison. Il fut saisi , un mois après, de frissons accompagnés d’une fièvre inflammatoire qui attaqua ses poumons, et le conduisit au tombeau à l’âge de soixante-treize ans, dans la dix-neuvième année de son règne.
Après avoir rempli les dernière devoirs de la religion, il fil venir sa famille près de sou lit de mort; il exhorta ses enfans à continuera se maintenir constamment attachés à la religion de leurs ancêtres, et les conjura avec instance de rester étroitement unis. Puis s’adressant au prince des Asturies, il recommanda à sa protection ses entans et leur descendance; il le conjura de consulter toujours le bien-être de ceux qui allaient bientôt devenir ses sujets, et termina ses conseils par lui recommander de garder Florida-Blanca auprès de lui, comme un conseiller fidèle, un ministre sage et habile à qui le royaume était redevable des plus importantes améliorations.
Les voyageurs ont tracé le caractère de Charles III avec la même incorrection que l’on a remarquée généralement chez les peintres et les graveurs, qui se sont occupés de perpétuer les traits de sa physionomie. Bien loin de manquer de ca-
* chap. lxxix. — 1788. Sgg'-
pacité , si son esprit eût reçu toute la culture convenable, il n’aurait point été au-dessous de la tâche élevée qu’il eut à remplir. 11 était doué . d’une mémoire prodigieuse, causait avec grâce et facilité; le bon sens et la perspicacité se faisaient voir dans ses discours; il parlait constamment tour à tour l'italien, le français et l’espagnol. Tant qu’il resta sur le trône de Naples il déploya une connaissance parfaite du gouvernement et des intérêts de ce royaume , et s’il 11’est point parvenu à un aussi grand degré d’instruction relativement à ceux de l’Espagne, ce 11e fut certainement pas faute de talens, ni d’un désir louable de l’acquérir.
Bien différent de son père et de son frère Ferdinand , qui s’affectaient extraordinairement de choses les plus insignifiantes, Charles avait un caractère mâle et vigoureux ; il était inébranlable au milieu des plus fortes épreuves. Les succès ne pouvaient l’enorgueillir, ni l’adversité l’accabler. Impénétrable dans ses secrets, il commandait tellement ses scntimcns et son maintien, que ni ses yeux ni son langage ne trahissaient ses secrètes pensées. Le pacte de famille était déjà publié à Pans qu’il n’était, pas encore connu dans Madrid. Les Jésuites étaient en route pour sortir de l’Espagne, que les individus de cet ordre, dont l’inquiète curiosité trompait toutes les précautions des particuliers et le mystère des cabinets, 11’a-
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