‹ L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon (volume 2)Chapitre 1 sur 89 · LIBRAIRES DO ROI, ET DE LA BIBLIOTHEQUE DO ROI, BUK SFRPERTE , N · texte numérisé non relu

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Philippe accède a regret à la quadruple alliance. — Expédition . heureuse contre les Maures d'Afrique. — Difficultés pour l'exé-?' cuti on du traité de la quadruple alliance. — Union de l'Espagne avec l'Angleterre et la France. — Négociations relatives à la res-" ti tut iqn de Gibraltar. — Correspondance sur ce sujet. — Doubles mariages entre les familles de France et d'Espagne. — Difficultés survenues pendant la négociation.

Quand on vit tomber tout-à-fait ce ministre qui remuait, pour ainsi dire, toute l'Europe, il semblait qu'il n'y eût plus d'obstacle pour conclure la paix. On se trompait; car ce ne fut pas sans beaucoup de peine que l'on réussit à vaincre la répugnance de Philippe à accéder à la quadruple alni. i

liance (*). Dans sa réponse à la première note diplomatique des États-Généraux, il. éleva des prétentions aussi exagéréesque celles qu'avait misesen avant Alberoni. Il y persista malgré les nouvelles instances des États qui le pressaient d'accéder au traité avant l'expiration du second délai de trois mois, ejt qui déclarèrent que , passé ce terme , ils se considéreraient comme libres de s'unir avec les alliés et de lui faire la guerre.

Les démarches de la république n'ayant été suivies d'aucun effet, les gouvernemens français et anglais renouèrent encore leurs négociations. Sir Lucas Schaub , secrétaire particulier du comte de. Stanhope, fut envoyé à Madrid, chargé d'agir ï*Jè\ concert avec Scotti , pendant que, de son

* "pôté , le régent emploierait l'intervention du père -*Daubenton. La crainte de perdre la réversibilité ".$eà duchés d'Italie, détermina enfin la reine a

• appuyer ses sollicitations : ce fut par son puissant crédit qu'on parvint, non sans peine, à obtenir le consentement de Philippe. U annonça donc son accession à la quadruple alliance par un décret

(*} Saint- Philippe , très prévenu contre AJberoni, se rend à la preuve évidente tirée de la répugnance de Philippe ; et il remarque avec candeur que la répugnance témoignée par le roi, d'accepter la paix, prouve qu'Àlbcroni n'avait pas agi senl, et par sa seule volonté, dans les dissensions passée», et que son maître avait partagé ses opinions même avec une certaine ardeur. Tome IV, page 5.

chaj\ xxxi. — 1 720- 1 725. 3

royal du 26 janvier 1 720, dans lequel il déclarait que pour rendre la paix à l'Europe , il sacrifiait et ses propres intérêts et ceux de son royaume ('). Il communiqua ce décret au duc d'Orléans pour remettre la négociation entre ses mains ; et il demanda son assistance pour recouvrer au moins Gibraltar, s'il n'était pas possible d'avoir Minorque. Il faisait cette demande non seulement en vertu de l'offre du roi d'Angleterre, mais pour sauver, aux yeux de ses sujets, la honte d'avoir abandonné ses prétentions, et oublié sa dignité.

En accédant à la quadruple alliance, Philippe renouvela sa renonciation à la couronne de France, et se désista de toutes ses prétentions jsuV les pays qui avaient été démembrés de la monar-

à l'Empereur, et de la Sardaigne au duc de Savoie : il promit d'évacuer ces îles dans le terme dé six mois ; en dédommagement il était reconnu roi d'Espagne et des Indes. La succession éventuelle aux duchés de Toscane et de Parme , restait garantie à la descendance de la reine , à condition que ces États ne seraient jamais réunis à la couronne d'Espagne; et, pour en assurer la possession aux souverains régnans, dans le cas d'extinction de la descendance mâle, les places fortes

(') Outiz, tome VII, page 354.

devaient être occupées par six mille Suisses à la solde des puissances médiatrices. Enfin l'Empereur et Philippe s'obligèrent à se garantir réciproquement leurs Etats.

Philippe délivré, au moyen de cet arrangement, de ses plus pressans embarras en Europe , voulut donner satisfaction au pape de la violation de ses promesses ; et en même temps pour flatter son peuple , il dirigea sou attention vers la Barbarie , ancien théâtre favori de la gloire espagnole. Ceuta, le Gibraltar de l'Afrique et une des clefs de la Méditerranée, avait été souvent attaqué par les Maures, et toujours sans succès , pendant un blocus de vingt-six années. Dans fespace de temps, cent mille hommes y avaient été inutilement sacrifiés; mais les Africains étant V{5àrvenns tout récemment à se procurer le secours •dV Quelques ingénieurs européens , ils avaient in- ' vefcïi la place dans les règles : en quelques semaines ils firent plus de progrès qu'ils n'en avaient obtenu dans toutes les précédentes attaques. Philippe, dans la vue de conserver une place aussi importante, et d'étendre l'empire espagnol en Afrique, augmenta l'armée qui avait été levée pour continuer la guerre en Italie, et fit ses préparatifs avec une telle activité , qu'il alarma de nouveau toutes les puissances de l'Europe. Elles se rappelaient l'énergie que l'Espagne avait récemment déployée sous la direction d' Alberoni ; on lui adressa en vain de

toutes parts des representations , il ne répondit à aucune jusqu'à ce que ses préparatifs fussent terminés. Alors il fit cesser les alarmes en déclarant qu'il n'avait d'autre but que celui de venger l'honneur de ses armes en Afrique.

Vers la fin de 1720, une puissante expédition préparée par les soins de l'actif et intelligent intendant don Josef Patiiîo, qui avait dirigé les arméniens précédens, fit voile de Cadix portant à bord seize mille soldats sous les ordres du marquis de Lède. Il débarqua au commencement de novembre; et vers le milieu de ce mois, il marcha contre les infidèles, força leur camp retranché, prit trente-trois pièces de canon, et rejeta les ennemis vers Alger et Tetuan. 11 les repoussa dans deux attaques désespérées qu'ils tentèrent le g et le 21 décembre, et s'avança sur cette dernière ville, dans l'intention d'étendre la domination espagnole tout le long de la cote jusqu'à Tunis.

Les nouvelles de ces victoires comblèrent de joie le monarque et la nation. Philippe fit suspendre dans l'église de Notre-Dame d'Atocha trois étendards pris aux infidèles. 11 en envoya un quatrième au pape, comme un di^ne hommage du roi catholique au chef de l'Eglise , et comme le présage de nouveaux succès. On le vil assister, pour la première fois, à la célébration d'un auto-da-fc , ce qui surprit d'autant plus, qu'on se rappelait l'horreur qu'il avait témoignée

dans les premiers jours de son règne pour cette solennité barbare à laquelle il refusa alors d'assister. U vit périr dans les flammes douze malheureux, tant juifs que mahométans. (*)

Mais soit que Philippe se fût aperçu de la difficulté de tenter un coup de main contre Tetuan ,

(*) M. Llorente n'a pas fait mention , dans son Histoire de l'Inquisition d'Espagne, de la présence de Philippe V à cet auto-da-fé. Le fait est pourtant vraisemblable; caria personne qui avait conseillé autrefois ce monarque de ne pas assister à ces abominables exécutions, le marquis de Louville , n'était plus auprès de lui. D'un autre côté, Philippe, brouillé d'abord avec l'Inquisition par l'influence de la princesse des Ursins , d'Orry et de Macanaz , s'était beaucoup rapproché des partisans de cette institution par suite de son mariage avec Élisabeth Farnèsc , et de ses liaisons intimes avec le parti italien de sa cour. Il n'est d'ailleurs que trop vrai malheureusement , que jusqu'à la mort de Philippe V, tous les tribunaux du Saint-Office firent célébrer chaque année un auto-da-fé public ; il y en eut même qui en ordonnèrent deux; l'on en vit jusqu'à trois à Séville en 172a, et autant à Grenade en 1723. Ainsi, dit M. Llorente, sans parler des exécutions qui eurent lieu en Amérique , en Sicile et en Sardaigne , on compte sous ce règne jusqu'à sept cent quatre-vingt-deux auto-da-fé dans les tribunaux de Madrid, Barcelonne, Canaries, Cordoue, Cuença, Grenade, Jaen , Llerena , Logrono , Majorque , Murcie , Santiago , Séville, Tolède, Valence, Valladolid et Saragosse. C'étaient principalement les sectateurs vrais ou présumés du culte judaïque qui étaient les victimes de ces exécutions barbares, avec quelques autres malheureux, accuses de sorcellerie.

soit qu'il éprouvât (chose bien plus probable) quelque opposition de la part du gouvernement anglais , à qui les progrès des Espagnols donnaient de l'ombrage, parce qu'ils pouvaient gêner, par l'occupation de la côte, l'approvisionnement de la place de Gibraltar, ce prince rappela ses troupes victorieuses. Le marquis de Lède mit fin à ses opérations, en faisant des réparations aux fortifications de la place de Ceuta, où il laissa une garnison considérable. Les Maures, à leur tour, se préparèrent à opérer un débarquement de leurs hordes irrégulières sur la côte d'Andalousie ; mais une tempête ayant dispersé leur armement, l'Espagne fut délivrée du danger d'une nouvelle invasion de la part des Africains. (')

Après cette courte mais heureuse expédition de Philippe contre les ennemis naturels de la nation espagnole , il revint de nouveau à la négociation qui avait été déjà commencée avec les puissances européennes. Tout faisait croire que l'accession de l'Espagne à la quadruple alliance compléterait les stipulations que la paix d'Utrecht avait laissées impartialités; mais les deux souverains, dont on avait eu en vue la réconciliation, étaient trop aigris l'un contre l'autre pour abandonner leurs prétentions opposées sans hasarder une nouvelle

(•) Saint Phimppf, tome IV, pages 44 el 53. Ortiz, tome VII , page a3 , chap, vm.^

lutte. Od ne peut dire qui , de l'Empereur ou de Philippe , était le plus mécontent du traité qui • venait d'être signé.

Cependant Philippe remplit les clauses qui le concernaient dans la stipulation, sans doute avec regret , mais de bonne foi et avec une scrupuleuse exactitude. En effet, dans le terme convenu (le mois de juillet) , il retira ses troupes de la Sicile, remit la Sardaigne à Victor- Amédée, et nomma le comte de San-Estevan et le marquis de Beretti-Landi ses plénipotentiaires au congrès projeté de Cambrai^). L'Empereur, au contraire, s'était à peine mis en possession de la Sicile, prix de son accession au traité, qu'il chercha à empêcher le transfert de la Toscane et de Parme à un prince de la maison de Bourbon, son rival. Sans refuser positivement son acquiescement, il encouragea les autres puis-

(*) Le roi nomma pour son plénipotentiaire au congrès, don Melchior de Macanaz , qui se trouvait encore en France par suite du procès qui lui était intenté par l'Inquisition. Le marquis de Grimaldo lui transmit les ordres et la volonté du roi ; mais le père Daubenton, affectant du zèle pour le service du roi, et de l'intérêt pour Macanaz qu'il n'aimait pas , dil à Philippe , qu'avant de lui confier des fonctions publiques, il fallait terminer le procès instruit contre ce magistrat , et qu'il se chargeait de hâter la conclusion de cette affaire. Le temps pressait , le confesseur et les inquisiteurs agirent avec lenteur; le congrès eut lieu , et Macanaz resta dans son exil. ( Note manuscrite du père Belando , Historia civil de Es pana , vol. III , page 277. )

sances à susciter diverses prétentions, et à élever des obstacles à la cession accordée. Le duc de Parme déguisa sa répugnance à la nomination d'un successeur pendant sa vie , sous le prétexte qu'il ne voulait pas admettre une juridiction impériale dans son territoire. Le pape réclama Parme comme fief de l'Eglise. Le grand-duc de Toscane ne voyait pas, sans déplaisir, son duché • passer à un prince espagnol, parce qu'il croyait voir blesser en cela les droits de sa sœur l'élec trice palatine. L'Empereur, avec une adresse infinie, tira parti de ces objections en sa faveur.

Pendant que l'Empereur élevait des difficultés interminables, et que ses ministres cherchaient mille prétextes pour éluder les conditions du traité, du moins pour en différer l'exécution, il arriva un changement soudain dans les dispositions des autres puissances unies par la quadruple alliance. Il s'éleva des contestations entre l'Empereur, l'Angleterre et la Hollande, relativement au commerce des Pays-Bas. La répugnance que témoignait l'Empereur à remplir les stipulations qui devaient assurer la paix, et ses disputes avec le roi d'Angleterre, comme électeur de Hanovre, paralysèrent le zèle que le cabinet britannique avait montré constamment jusque-la pour ses intérêts. Les deux cours des Bourbons se réunirent pour faire tourner cette scission à leur avantage commun. Philippe, favorisé par le régent, par-

vint à obtenir l'appui des puissances maritimes ; et, avec un secret et une promptitude qui déconcertèrent la cour de Vienne , il conclut une alliance avec la France et Y Angleterre pour donner de l'appui et un gage de succès à ses prétentions.

Un arrangement préliminaire et une convention séparée étant arrêtés avec l'Angleterre (i3 juin 1721), on renouvela les traités précédons, surtout les deux conventions récentes pour la révocation des articles explicatifs du traité, et rétablissement de XAssiento. On devait restituer réciproquement les propriétés appartenantes à des particuliers prises dans la dernière guerre. Ije roi d'Angleterre eut soin de ménager la susceptibilité de la cour d'Espagne, en Rengageant à rendre les vaisseaux pris par l'amiral Byng, et à payer la valeur de ceux qui avaient été endommagés ou vendus.

Ce traité fut le prélude d'une alliance défensive avec la France et l'Angleterre, signée le même jour. Les parties contractantes se garantissaient mutuellement leurs États , conformément aux traités d'Utrecbt , Baden et Londres. Elles confirmaient la quadruple alliance, et s'obligeaient a mettre a exécution les arrangemens qui seraient pris à Cambrai , pour terminer la dispute élevée entre l'Empereur et le roi d'Espagne. On introduisit aussi un article qui maintenait au duc de Parme ses droits, ses possessions et sa dignité.

cnAP. xxxï. — 1720-1723. !I

Les Etats-Généraux furent invités à accéder à ce traité.

Mais il était plus facile de tracer cet arrangement sur le papier que de le mettre à exécution. L'Empereur ne se souciait pas de renoncer toutà-fait au titre de roi d'Espagne ; il insista pour que le démembrement des provinces fait par Philippe fut ratifié par les Cortès, sachant trèsbien qu'aucun monarque d'Espagne ne les convoquerait de son plein gré. De son côté Philippe prétendait fortement que la renonciation de l'Empereur devait être confirmée par la diète d'Allemagne qui se montrait aussi très opposée au chef de l'empire. L'Angleterre et la France travaillèrent à dissiper ces objections , et enfin l'échange des ratifications eut lieu à Londres (septembre 27, 1721).

Une autre difficulté se présenta bientôt ; c'était la formation d'une compagnie de commerce à Ostende pour trafiquer avec les Indes occidentales; l'Empereur l'établissait pour se venger des entraves qu'on lui avait imposées dans le traité de la barrière. Un tel établissement n'était pas moins opposé aux intérêts et aux vues de Philippe qu'à ceux des puissances maritimes, aussi tous s'en déclarèrent ennemis ; ce n'était à leurs yeux qu'une violation manifeste des conditions sous lesquelles l'Empereur avait reçu les Pays-Bas.

Un autre obstacle, au terme d'une querelle

qui durait depuis si long-temps , naissait de la difficulté de contenter le roi d'Espagne, relativement aux moyens d'assurer la succession éventuelle de Toscane et de Parme, attendu qu'il tenait toujours à mettre dans les places des garnisons de soldats espagnols au lieu de soldats suisses , et qu'il demandait une forme d'investiture qui était l'équivalent d'un affranchissement féodal aBsolu de l'Empire. (*)

Mais la difficulté principale consistait dans l'interminable discussion relative à Gibraltar et à Minorque. Philippe était trop jaloux de sou honneur pour souffrir patiemment que des forces étrangères s'établissent sur ses propres côtes ; il témoigna la plus grande envie de rentrer dans la possession de ces deux places; il appelait cela des épines dans les pieds. Pendant les négociations qui avaient eu lieu entre l'Espagne et l'Angleterre sous le ministère du comte de Stanhope (1718), Georges Ier avait autorisé le régent à offrir la restitution de Gibraltar, pourvu que l'Espagne acceptât les conditions proposées pour l'arrangement. Le comte de Stanhope lui-même, lors de sa mission à Madrid (') , avait fait cette

(*) Saint-Philippe , tome IV, pages 84 et 94. Histoire de la Maison d' Autriche , vol. Ill, chap. vin. Documens officiels et autres dans la collection de Roiwet et semblables. Kock, Traités de paix , tome II, pages 12 et 16.

(a) Lettre de M. Stanhope à M. tf'alpole, i \ octobre 1 7*5. Papiers de Walpotc.

offre, mais en vain. Les hostilités qui éclatèrent peu de temps après avaient tout naturellement anéanti cette promesse; dans les négociations qui suivirent, le régent, sans y être expressément autorisé par la cour d'Angleterre, offrit encore cette amorce pour faciliter raccommodement. Cette fois-ci il le fit avec succès ; il est vrai que la quadruple alliance s était conclue sans penser à cette clause ; mais en annonçant son accession , Philippe demanda la récompense attendue : il se fondait sur la promesse du régent et sur sa propre déclaration de n'avoir accepté le traité qu'à cette condition.

C'est pourquoi le régent soutint avec chaleur la demande de Philippe à la cour d'Angleterre, voulant par cette démarche lui témoigner de la complaisance, ou dans la crainte peut-être que la négociation ne fut rompue dans un moment aussi critique. Le roi d'Angleterre sonda les dispositions de son ministère, qui venait alors d'acquérir une nouvelle force par la rentrée de Townskend, Walpole et de plusieurs Whigs qui s'étaient retirés des affaires. La proposition fut soutenue par Stanhope; mais ses nouveaux collègues furent d'avis de ne porter l'affaire au parlement que dans le cas où on obtiendrait un équivalent. On essaya cependant de préparer les chambres pour cette discussion; mais la seule tentative de proposition produisit une telle indi-

gnation, l'alarme fut si générale, qu'on adressa sur-le-champ des représentations au régent pour lui faire sentir l'impossibilité de rendre Gibraltar à l'Espagne.

Le comte de Stanhope , dans une lettre à sir Lucas Schaub , entre dans des détails précis sur ces transactions; ils démontrent assez l'embarras où se trouvait le gouvernement.

(28 mars 1 720. ) « Nous avons fait une motion dans le parlement, relative à la restitution de Gibraltar; nous avons demandé un bill qui autorisât le roi à disposer de cette place à l'avantage de ses sujets. Vous ne vôus faites pas d'idée du vacarme que la proposition a occasionné : le public s'est indigné sur le simple soupçon qu'à la fin d'une guerre si heureuse et si injustement commencée par le cardinal Alberoni, nous puissions céder cette forteresse. 11 y eut une circonstance qui contribua beaucoup à exciter cette indignation générale, ce fut le bruit que l'opposition fit courir que le roi était entré dans un engagement formel pour céder Gibraltar. Il y a de quoi, disait-on, mettre le ministre en accusation. Plusieurs pamphlets ont été publiés pour alarmer la nation et pour l'exciter à déclarer la guerre plutôt que de céder une place de cette importance; par conséquent nous avons été forcés de suivre le torrent et de prendre le sage parti de retirer la proposition , parce que si nous avions

insiste , cela aurait produit un effet tout-à-fait contraire à celui que nous avions en vue; le résultat aurait été un bill qui eût lié les mains au roi. L'état de cette affaire étant tel que ie viens de vous le décrire, vous tâcherez de faire entendre à la cour de Madrid que si le roi d'Espagne veut que nous traitions un jour sur la cession de Gibraltar, le seul moyen serait d'ajourner cette affaire pour le moment. Nous regrettons que la France se soit mêlée de cette négociation ; l'empressement qu'elle a montré nous a été bien nuisible; c'est au point que quelques lettres et mémoires publiés à ce sujet, nous ont fait craindre une rupture. L'alarme a été si forte que Ton commençait à penser que la France méditait un changement de système, et qu'elle prenait prétexte de Gibraltar pour cacher d'autres vues. Le peu d'empressement qu'elle montrait pour réaliser l'évacuation (*) , son profond silence à l'égard de la négociation avec l'Espagne, ainsi que ie langage extraordinaire tenu par certaines personnes de la plus haute catégorie, ici, semblent conGrrner ces opinions ; voilà la cause de mon voyage de Paris. » (a)

Malgré une opinion aussi générale et aussi

(') De Fontarabie, et d'autres postes espagnols occupés par les Français dans la dernière guerre.

(*) Le comte de Stanhope à sir Lucas Schaub , Paris , 28 xri ai 1 7 90 . Papiers de H ardi 1 'icke.

prononcée , le régent parvint , par ses importunités , à obtenir du roi d'Angleterre qu'il suspendît son refus définitif. On ajourna cette affaire jusqu'au congrès de Cambrai, et en même temps on se servit de tous les moyens imaginables pour gagner la nation et le parlement en Angleterre, en leur laissant entrevoir la perspective d'acquérir la Floride , ou la partie espagnole de Saint- Domingue, en échange de Gibraltar, avec d'autres concessions sur des avantages commerciaux. Le conseil du cabinet approuva même cette proposition ; le roi écrivit à Philippe une lettre pour lui annoncer qu'il était prêt a céder Gibraltar, à condition qu'il obtiendrait cet équivalent.

Philippe ayant compté sur une restitution absolue, et sans condition , espérait flatter l'amourpropre national de son peuple par cette acquisition tant désirée ; mais se souciant aussi peu d'accorder aux Anglais un pied-à-terre en Amérique , que de les souffrir en Espagne , il rejeta la proposition avec dédain , et insista pour que la promesse fut absolue et positive. La nécessité où l'on était de temporiser avec lui , et la crainte d'une union plus intime entre la France et l'Espagne , arrachèrent du roi une lettre qui , sans renfermer un engagement précis, était bien faite pour flatter l'espoir du monarque espagnol. « Puisque par la confiance que Votre Majesté veut bien me témoigner, disait cette lettre, je

puis regarder les traités qui existent entre les deux nations comme rétablis, et qu'en conséquence tous les ordres nécessaires pour le commerce de mes sujets sont considérés comme rendus , jç ne balance plus à assurer à Votre Majesté que je suis disposé à la satisfaire relativement à sa demande sur la restitution de Gibraltar, et à lui promettre que je saisirai la première occasion favorable pour régler cette affaire d'accord avec mon parlement. » (f)

Philippe croyant cette offre absolue, ou du

accéda à la paix. (')

Une correspondance longue et active s'établit par suite de cet arrangement. Parmi les nombreuses lettres écrites à cette occasion , nous en choisirons une de M. Stanhope, envoyé d'Angleterre à Madrid , à sir Lucas Schaub, parce qu'elle présente la question sous son véritable point de vue, et qu'elle jette un grand jour sur le caractère

(» ) Extrait de la lettre de Georges J*r à Philippe de Saint-James, le Ier février 1721. Papiers de ffalpole.

(*) Cette partie de la narration est tirée principalement de la correspondance diplomatique du comte de Stanhope , de M. Stanhope , de sir Lucas Schaub , de M. Walpole et M. Lutton , ministres ou agens de l'Angleterre à Madrid , Paris et Londres. On a consulté aussi la correspondance entre le roi d'Angleterre, le régent et le cardinal Dubois. On peut lire la narration de cette négociation dans les Mémoires de sir Robert fValpole, chap, xxxiv.

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