‹ L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon (volume 2)Chapitre 2 sur 89 · III · texte numérisé non relu

III

î8 PHILIPPE V.

de Philippe, sur l'état de son ministère, comme sur les principes de son gouvernement.

« Vous n'aurez pas lieu de vous étonner , je pense, si le compte que je vais vous rendre d'ici de l'état des affaires publiques , n'est pas plus satisfaisant que celui que vous m'envoyez d'Angleterre, puisque vous connaissez très bien la naturelle opiniâtreté du caractère du roi d'Espagne , et les argumens qu'il a toujours persisté à alléguer pour la restitution de Gibraltar, lesquels , quoiqu'ils n'aient pas de force par euxmêmes, continuent pourtant d'avoir un grand poids dans son esprit. Ajoutez à tout cela que non seulement il se croit obligé par honneur à ne pas céder, après avoir annoncé publiquement plusieurs fois aux Espagnols que cela serait rendu , mais la conscience lui conseille encore de ne rien négliger pour éloigner de ses états ce repaire d'hérétiques.

« Pour ne pas abuser de votre temps , je vous dirai aussi brièvement qu'il me sera possible , les démarches faites après la réception de votre lettre du i8 novembre , que j'ai reçue le 6 du courant, ainsi que tout ce qui s'est passé ici depuis ce temps-là.

« Je remis d'abord vos deux lettres au marquis de Scotti ; il m'assura , avec des expressions de la plus grande sincérité , qu'il faisait tout ce qu'il pouvait pour engager le roi d'Espagne à con-

sentir à ce que Sa Majesté désire, ce qu'il (Scotti) reconnaît être juste au fond, et de plus si avantageux, ou plutôt si nécessaire à l'Espagne, que malgré l'obstination inflexible du roi jusqu'ici , il a encore les plus grandes espérances de succès. En un mot il a tant dit pour me donner du courage , que si je connaissais moins le roi et lui , je ne serais pas en peine du résultat.

« Après avoir quitté M. Scotti, je me rendis chez le marquis de Grimaldo, à qui je représentai de fei meilleure manière qu'il me fut possible, la justice de la demande que j'étais chargé de faire. 11 finit par me dire qu'il ne fallait pas faire de grands frais d&raisonnemens pour le convaincre de l'équité des prétentions du roi notre auguste maître, relatives à Gibraltar. 11 me déclara, dans la plus grande confidence , qu'il pensait de même que moi sur cette matière ; que les difficultés que l'on y rencontre ne venaient ni de lui ni d'aucun autre ministre, mais seulement du roi luimême qu'il n'avait jamais vu, depuis qu'il a l'honneur de le servir, aussi inébranlable sur aucune autre affaire, ni avoir aucune autre chose aussi à cœur que la restitution de Gibraltar; qu'en conséquence, il sè bornerait à transmettre au roi ce que je lui avais dit, sans prendre sur lui de persuader le monarque de changer de résolution. Il fut donc d'avis que je devais demander une audience dans laquelle je pusse exposer mes

motifs avec une plus grande force et une plus grande liberté qu'il ne saurait le faire. Quelques heures après cet entretien , il m'écrivit un mot pour me dire que le roi me verrait le lendemain au château.

(f En conséquence je m'y rendis , et j'eus l'honneur d'avoir une audience du roi seul, laquelle dura trois quarts d'heure. Je vous ferai grâce de * ce que je lui représentai , puisque tout se borna à répéter la substance de votre lettre et de mes premières instructions. Le roi commença sa ré*» ponse en disant qu'il était on ne peut pas plus sensible aux témoignages de considération et d'amitié que le roi notre auguste maître lui a donnés, soit par les ordres envoyés au commodore Stewart, soit par l'offre d'un plus grand nombre de vaisseaux pour servir contre les Maures, qu'il accepterait volontiers, me dit-il, si l'occasion pouvait s'en présenter; que , pour sa part, il ferait tout pour montrer sa reconnaissance; et il me dit d'assurer Sa Majesté qu'il n'y avait rien qu'il désirât autant que de vivre toujours dans la plus grande intimité avec elle. A cet effet il désirait de contracter une alliance plus intime, la seule qu'il regardât comme avantageuse aux deux pays, et même comme nécessaire pour la sûreté de l'Europe, autrement il était persuadé que l'Empereur se rendrait maître de l'Italie cette année. Ensuite il me demanda à quelles conditions

le roi notre maître voudrait faire un traité avec lui : je lui répondis que pour le moment Sa Majesté ne demandait autre chose que la confirmation des traités existans à l'époque de la rupture, et qui se trouvent maintenant confirmés par la quadruple alliance et par le traité d'armistice ; que quant à Gibraltar et à la compensation pour cette place, on laisserait cette affaire pour une occasion plus favorable.

« Le roi ne fit aucune objection sur la première partie; mais quant à la dernière, il reproduisit, pour la restitution immédiate, tous les raisonnemens dont vous l'avez entendu souvent se servir, et particulièrement son accession à la quadruple alliance, ayant compté sur cela comme sur une condition sine quâ non ; qu'il l'avait ainsi déclaré alors au régent , de qui il avait reçu l'assurance positive qu'elle aurait lieu; et pour ce qui regarde le parlement, il dit qu'on ne pouvait pas se rendre compte de sa résistance à restituer Gibraltar maintenant, ayant consenti à remettre cette place il y a deux ans ; que si le parlement ne voulait pas entendre parler de restituer Gibraltar à présent pour le bien de la paix, et lorsqu'il s'agit de la prospérité du commerce anglais, il ne croyait pas qu'il le ferait, lorsque de semblables raisons n'existeraient plus. J'essayai de lui faire comprendre l'impossibilité de consentir à ce qu'il demandait à cause de Fétat présent des af-

faires en Angleterre et de l'esprit du parlement. Je cherchai à lui faire voir qu'insister maintenant sur cette affaire , c'était la gâter pour toujours. , Enfin, le roi dit qu'il réfléchirait sur ce que je lui avais représenté, et qu'il donnerait ordre à Grimaldo de me transmettre sa réponse par écrit dans deux ou trois jours.

re Durant cet intervalle, j'ai vu journellement Scotti et Grimaldo; le prèmier m'a toujours flatté , le second ne m'a pas ôté tout-à-fait l'espoir. A la fin j'ai reçu le papier ci-joint de Grimaldo. Avant que vous en preniez lecture, je dois vous avertir que les expressions qu'il renferme ne sont pas exactes, relativement, soit à l'ancienne prétendue promesse de Gibraltar, soit aux intentions actuelles de Sa Majesté de le restituer pour un équivalent quand celà sera possible; car, quant à l'équivalent, il n'en fut pas du tout question. Tai parlé dans ce sens aux ministres qui se trouvent ici, et ils sont tombés d'accord avec moi qu'on aurait dû rédiger cela autrement. Il faut vous dire aussi que l'on n'insiste pas sur plusieurs des demandes, précisément à cause du traité, mais seulement pour montrer quelles sont les prétentions auxquelles le roi d'Espagne voudrait que Sa Majesté donnât son consentement. Vous sentirez aisément que je ne regarde pas cette réponse autrement que comme une nouvelle déclaration du roi d'Espagne , par laquelle

il persiste avec1 opiniâtreté dans sa première résolution , quoique Scotti et Grimaldo aient voulu

me persuader que c'était une grande concession. Mais rien n'est plus facile que de leur démontrer que les mêmes difficultés qui lient aujourd'hui les mains au roi pour rendre Gibraltar, subsisteront également pour l'engager a le rendre dans un an sans compensation ; que l'alternative d'annuler Yassiento est peu importante , n'étant plus possible de revenir sur cette a flaire puisque le parlement l'a déjà réglée avec la compagnie de la mer du Sud.

« Quant aux autres choses demandées dans le même écrit, je n'ai point voulu les aborder, jusquà ce que le premier point fut arrêté, et je me suis borné à dire en général que le roi notre auguste maître désirait donner à Sa Majesté Catholique toutes les preuves imaginables d'amitié, dans tout ce qui ne serait pas contraire aux traités déjà signés ; mais qu'il rie fallait pas s'attendre à le voir agir contradictoirement à ces mêmes traités. Je puis vous assurer, monsieur, qu'après cette réponse, je n'ai rien^négligé de ce qui était en mon pouvoir pour en obtenir une autre plus favorable , en m' adressant tour à tour aux ministres de ce gouvernement, Scotti, Grimaldo, le confesseur et don Andres del Pez (*), qui

(*) Président du conseil (\e$ Indes.

m'assurent tous qu'ils désirent la même chose, et disent qu'ils trouvent deux obstacles auxquels on doit attribuer l'inflexibilité du roi sur ce point, savoir : la déclaration que l'on a faite si souvent aux Espagnols que Gibraltar serait rendu, et Fidée fixe qui le préoccupe que le parlement anglais, pour favoriser son commerce, donnera à la fin son consentement s'il le voit inébranlable dans sa résolution. Ils m'assurent tous qu'ils feront ce qui dépendra d'eux pour arranger cette affaire , particulièrement le confesseur, qui , l'autre jour, me promit d'en parler au roi; mais ayant reçu dernièrement une lettre de Grimaldo dans laquelle il m'annonce que le roi est toujours inébranlable, j'ai pris le parti d'envoyer ce courrier pour vous faire part de l'état de cette affaire , et s'il y a quelque changement , je me propose d'en faire partir un autre. Il est très malheureux que vous ayez les mains liées à l'égard de Gibraltar, et qu'on ne puisse pas tirer parti de ce vif désir que le roi d'Espagne a de l'obtenir; car, autrement, nous pourrions, j'en suis pleinement convaincu , malgré la prétendue promesse , le vendre le double de ce qu'il vaut , et gagner d'immenses avantages pour notre commerce.

« J'arrive maintenant à cette partie de votre lettre où vous dites qu'il serait à désirer que l'on déterminât la cour d'Espagne à nous donner la

CHAP. XXXI. 1720-17^3. Sl5

Floride , ou celte partie d'Hispaniola (Saint-Domingue) qu'elle possède, en échange pour Gibraltar. Je ne dois pas vous cacher que d'après les meilleurs renseignemens que j'aie pu recueillir sur les dispositions du peuple espagnol en général , et surtout de ceux qui sont maintenant maîtres du pouvoir, cette proposition trouverait une foule de difficultés ?> pour ne pas dire d'obstacles insurmontables. La liaison intime de confiance et d'amitié qui m'unit depuis long-temps avec don Andres del Pez fait que je prévois ces difficultés avec bien plus de clarté que je n'aurais pu le (aire sans cette circonstance ; car, depuis que je le connais, il a paru n'avoir rien de si à cœur que de voir les Français chassés des factoreries espagnoles sur le Mississipi, d'après le principe général que permettre aux étrangers de s'établir dans quelque partie des Indes occidentales espagnoles, amènerait tôt ou tard la perte de toutes ces possessions pour l'Espagne ; et comme vous avez vu que, par le changement survenu dans le ministère, les affaires des Indes se trouvent entièrement dans ses mains ( étant président et secrétaire d'état pour les Indes et pour la marine), on n'en doit rien espérer de contraire à ses sentimens, quoiqu'à la vérité il soit très bien disposé à favoriser les sujets de Sa Majesté dans leur commerce, et à maintenir une bonne intelligence entre les deux nations. Mais dans une

affaire de cette importance , et si opposée à ses principes, je doute que nous devions nous flatter beaucoup de ses bonnes intentions; je lui ai parlé déjà deux ou trois fois de cette affaire, non comme ministre , mais avec familiarité et avec la confiance qui règne dans nos entretiens particuliers ; je l'ai trouvé aussi inflexible su r cet article que le roi d'Espagne Test sur Gibraltar. Non seulement il est convaincu qu'il sera toujours impossible de faire entendre raison aux Espagnols, et de leur faire approuver une semblable proposition , mais il a voulu me prouver que nous ne savons pas ce que nous voulons en demandant ces deux possessions. 11 m'assure, d'après sa propre connaissance, qu'elles nous deviendraient à charge, qu'elles ne nous seraient nullement profitables, le pays étant stérile, et produisant à peine pour nourrir ses babitans; que nous nous lasserions bientôt de ces acquisitions, comme de Tanger, et par les mêmes raisons, parce qu'elles nous engageraient dans une guerre continuelle contre les Indiens et contre les Espagnols qui y sont établis; que par conséquent nous ne pourrions pas avoir en vue autre chose que de pénétrer par là vers les mines , ou de faire un commerce clandestin , deux choses dont chacune suffirait pour éloigner les Espagnols de consentir jamais à un tel projet.

« Il est sans doute bien nécessaire d'agir avec

precaution , ainsi que vous l'indiquez, en sadressant à Scotti , pour ne donner aucun ombrage à Grimaldo ; et je vous garantis que Scotti luimême est aussi soigneux et aussi craintif que nous à cet égard. Toutefois , et après avoir gardé pendant deux ou trois jours votre lettre publique , afin de laisser à Grimaldo l'initiative de cette affaire auprès du roi, il hasarda de la montrer au roi et à la reine, qui approuvèrent beaucoup votre manière d'écrire, mais non pas le sujet sur lequel vous écriviez. La position de Scotti est maintenant un peu différente de celle où il se trouvait lorsque vous nous avez quittés. Quoiqu'il voie le roi et la reine delà même manière, et aussi souvent qu'autrefois, et qu'il jouisse toujours du même privilège d'entrer à toute heure sans être appelé , je suis cependant entièrement convaincu qu'il prend bien rarement sur lui de faire le ministre au point de présenter les matières de lui-même directement, et par voie de conseil : seulement comme les occasions se présentent bien souvent dans les conversations, il pourra encore rendre de très grands services. L'intimité dans laquelle je suis avec lui ne me permet pas de juger autrement; car quoiqu'il nous arrive rarement de passer un jour sans être ensemble pendant plusieurs heures, nous ne nous quittons pas sans qu'il me recommande, avec le plus grand soin, de ne dire jamais à personne que nous nous entretenons des

affaires publiques, surtout à Grimaldo et au confesseur, d'autant plus que le premier ne me parle jamais de Scotti. »

Nous pourrions produire plusieurs autres documens sur ce sujet important ; mais plus tard nous aurons occasion d'en faire usage très souvent ; car c'est là la cause principale des disputes de l'Angleterre avec l'Espagne. (')

(l) M. Stanhope à sir Lucas Schaub, Madrid, 1 8 janvier 1731. Papiers de Hardwicke.

Réconciliation de Philippe arec le régent duc d'Orléans. — Doubles mariages entre les deux branches de la famille de Bourbon. — Nouvelles difficultés pour parvenir à un arrangement avec l'Empereur. — Ouverture du Congrès de Cambrai. — Habitudes et genre de vie monotone de Philippe et de la reine sa femme. — Situation de la cour et du gouvernement après le renvoi d*Âlheroni. — Faveur passagère de Scotti , Daubenton , Toi osa et M ira bal. — Elévation et caractère de Grimaldo.

Au milieu de ces diverses transactions, les cours de France et d'Espagne resserrèrent leurs liens par des alliances de famille qui favorisaient leurs vues mutuelles et qui devaient mettre d'accord leur rivalité politique. Le régent appréciant à sa juste valeur la force du parti attaché aux anciennes maximes d'état, prit le seul parti convenable qu'il y eût pour affaiblir son opposition, en concluant une alliance de famille avec le roi d'Espagne. Ce monarque goûtait beaucoup un dessein qui devait rétablir l'union entre les deux couronnes de la maison de Bourbon, sans éveiller la jalousie de l'Angleterre.

On ignore par qui et comment le projet fut d'abord conçu. On sait seulement que ce fut vers le temps de l'accession de Philippe à la quadruple alliance , que des négociations furent entamées pour le mariage de Louis, prince des Asturies, fils aîné de Philippe et de sa première femme, avec Louise-Isabelle, fille du régent, et pour celui de Louis XV avec l'infante Marie- Anne , fille d'Elisabeth Farnèse. Le duc de Saint- Simon , l'ami de confiance du régent ,* fut chargé de conduire la négociation, et envoyé à Madrid à cet effet. Comme l'infante n'était âgée que de cinq ans, la consommation du mariage était un événement si éloigné et même si incertain, que Philippe et le régent pouvaient encore nourrir, chacun pour sa part, des espérances sur la couronne de France. Si, au contraire, le mariage s'accomplissait un jour réellement, l'ambition du roi et de la reine avait de quoi être satisfaite en voyant leur fille élevée au trône de France. (*)

(*) Villars, qui devinait les vues du régent, lui fit ce compliment ironique : «Permettez-moi, M. le duc, de tous féliciter comme étant le prince le plus adroit qu'il y ait sur la terre. Richelieu et Mazarin, les deux plus grands hommes d'état , ne conçurent jamais un pareil dessein. Le prince des Asturies ayant quatorze ans , et mademoiselle de Montpensier dix, le 10 décembre 1721 , promettent une plus nombreuse succession que celle que nous pouvons espérer de l'infante. » Mémoires de Noaiiles, tome II, p. 54 /t.

chap, xxxii. — 1721-1723. 3l

Le mariage de don Louis avec Louise-Isabelle d'Orléans vint calmer la haine particulière qui régnait entre Philippe et le régent. Cette espèce d'antipathie avait rendu plus graves les querelles élevées entre les deux nations. Mais tel était Fernpire que le confesseur exerçait sur l'esprit du monarque espagnol , et telle était aussi la dépendance spirituelle à laquelle Philippe se trouvait réduit, que le régent fut forcé, pour obtenir l'approbation^ et l'appui du père Daubenton, de nommer un confesseur jésuite pour Louis XV à la place du vertueux abbé Fleuri , et d'admettre en France la bulle Unigenitus , ce qui donna à cet ordre un triomphe momentané sur ses grands ennemis, les jansénistes. (')

Le roi et la reine conduisirent eux-mêmes V infante à Burgos , où ils devaient recevoir la princesse des Asturies. Des courses de taureaux et les autres réjouissances d'usage annoncèrent la satisfaction du souverain ; mais cette union était

(') Mémoires de Noailles , tome V, page 126. Saint-Simon etDuclos nient l'intervention du confesseur à ce sujet, sur le motif que le roi d'Espagne ne fit jamais la proposition puisqu'elle ne passa pas par les mains de Saint-Simon , alors ambassadeur de France à Madrid; mais la vérité est que le père Daubenton ne trouvant pas Saint-Simon disposé à se charger de faire la proposition , obtint le consentement du régent par l'entremise de son favori Dubois. Saiht-Simon , tome VIII, chap. iv. Duclos, tome II, pages 186 et 19a.

loin d'être agréable a une nation qui , s'enorgueillissant à juste titre de la pureté du sang de ses monarques , ne voyait pas avec plaisir la descendance naturelle de Louis XIV choisie pour partager leur trône. (*)

Encouragé, poussé peut-être par les instigations du régent , Philippe essaya de tromper la cupidité des puissances maritimes, alors même qu'il renouvelait ses prétentions au sujet de l'Em* pereur. Non content de sa renonciation au titre de roi d'Espagne , il demandait encore la cession de tous les autres titres et honneurs qui en dépendaient, notamment la grande- maîtrise de la Toison d'Or, avec le trésor et le$ archives de Tordre; il insistait aussi pour qu'on remplaçât sur-le-champ les garnisons suisses par des garnisons espagnoles dans les places de Toscane et de Parme, et pour que les prétentions du duc de Parme ne fussent pas jugées par la diète de l'Empire, mais par un congrès composé de toutes les puissances européennes. Comme s'il se trouvait déjà en possession de ces pays, il demandait une convention qui réglât les limites entre le Milanais et le Parmesan, ainsi que la cession de certains districts qui facilitaient le commerce de la Toscane, et qui appartenaient à des adherens de

(*) Françoise-Marie de Bourbon , mère de la princesse des Asturics , et femme du duc d'Orléans , était fille naturelle de Louis XIV; elle fut légitimée en 1681.

chap, xxxii. — 1721-1723. 33

la maison d'Autriche. Pour contre-balancer l'autorité de l'Empereur, il demandait aussi que les Etats de Mantoue, de Mirandole, Montferrat et Sabionetta, avec d'autres fiefe impériaux, fussent restitués à leurs premiers possesseurs, et que l'Italie fût replacée dans la même situation où elle se trouvait avant la guerre de la succession.

Ces prétentions n'eurent point l'approbation des puissances maritimes; par conséquent l'Empereur les rejeta d'une manière péremptoire. Pour sa part, il entrava également la négociation, en demandant qu'on lui garantit la pragmatiquesanction pour la substitution de ses États héréditaires en faveur de ses filles , de préférence à celle de son frère Joseph décédé , et à tout autre prétendant quelconque à la succession de celui-ci, comme une récompense de sa fidélité à remplir les conditions de la quadruple alliance.

Au milieu de cette diversité de prétentions, et lorsqu'il suffisait de la plus petite démarche d'un côté pour exciter les alarmes de l'autre, les progrès vers la réconciliation étaient extrêmement lents et se trouvaient même bien souvent arrêtés; les difficultés s'aggravaient aussi par les intérêts divers des puissances médiatrices elles-mêmes. L'accommodement opéré entre la France et l'Espagne, quoique encore imparfait, n'avait pas moins été suivi immédiatement d'un m. 3

retour à l'ancien système politique; le régent, aussi empressé de contenter Philippe que jaloux d'humilier la maison d'Autriche, appuyait plusieurs de ses demandes, quoique contraires aux stipulations de la quadruple alliance, et très opposées à la pragmatique-sanction. D'un autre côté , le roi d'Angleterre , oubliant une foule de causes de mécontentement contre l'Empereur, favorisait ses desseins pour l'établissement de sa famille ; il voulait surtout obtenir de lui l'investiture de Brème et de Verden, ainsi que l'abolition de la compagnie d'Ostende. (■)

Des vues aussi discordantes devaient naturellement amener des chicanes interminables et de fâcheux délais. Les plénipotentiaires des diverses puissances étaient tous arrivés à Cambrai vers le milieu de l'année 1722 ; mais le congrès ne fat ouvert avec formalité qu'en 1724» Cet intervalle de temps se passa dans des questions sur l'étiquette , et dans des démarches pour obtenir de rEmpereurdeslettresd'investiturepourlesduchés italiens , selon la forme demandée par l'Espagne, lues choses en étaient là lorsque toutes les négociations se trouvèrent tout à coup suspendues par l'abdication inattendue de Philippe.

Saint-Simon qui , en sa qualité d'ambassadeur

V (') Saikt-Phimppp. , tome H , passim. Rousset , tome II ,

passim. Histoire de la Maison <l' 'Autriche , vol. II, chop. vm.

chap, xxxii. — 1721-1723. 35

intime, jouissait du privilège d'être admis fréquemment dans la société du roi et de la reine , et dont la passion pour les anecdotes rendent ses pages si riches de ces détails minutieux, parfois très importans, qui échappent au plus grand nombre d'observateurs, a rendu compte de la vie monotone et invariable que menaient à cette époque Philippe et la reine. Comme les goûts et les dispositions particulières des souverains ont une influence marquée sur la destinée de§ nations , surtout chez les gouvernemens absolus , nous offrons à nos lecteurs, dans la description (Te Saint-Simon, un tableau unique dans son genre, qui peut contribuer à expliquer les singuliers changemens et les événemens extraordinaires qui signalèrent le règne de Philippe.

« Sur les neuf heures du matin, le rideau était tiré par Xazafata suivie d'un seul valet intérieur français portant un couvert et une écuelle pleine d'une mixtion chaude composée de bouillon , de lait, de vin qui y domine, d'un ou deux jaunes d'œuf, de sucre*, de cannelle et d'un peu de girofle. Pendant que le roi faisait ce court déjeuner, Xazafata apportait à la reine de quoi travailler en tapisserie, passait des manteaux de lit à Leurs Majestés , et mettait sur le lit une partie des papiers qui se trouvaient sur les sièges voi- .sins, puis se retirait avec le valet qui remportait

ce qu'il avait apporté. Leurs Majestés faisaient alors leurs prières du matin.

(f Grimaldo (alors ministre d'état), sûr de l'heure, mais qui, de plus, avait été averti dans sa covachuela (bureau), montait chez Leurs Majestés et entrait; quelquefois elles lui faisaient signe d'attendre en entrant, puis elles l'appelaient quand leurs prières, étaient finies ; car il n'y avait personne autre , et la chambre du lit était fort petite.

« Là, Grimaldo étalait ses papiers, tirait de sa poche une écritoire et travaillait avec le roi et la reine, que sa tapisserie n'empêchait pas de dire son avis ; ce travail durait plus ou moins , selon les affaires ou quelque conversation. Grimaldo, en sortant avec ses papiers, trouvait la pièce joignante vide, la traversait et avertissait Xazafata qui, sur-le-champ, venait présenter au roi ses mules et sa robe de chambre ; tout de suite il passait seul dans la pièce vide , et entrait dans un cabinet où il s'habillait, suivi par trois valets français intérieurs, toujours les mêmes , et par le duc de l'Arco ou le marquis de Santa-Cruz, et souvent par tous les deux, sans que jamais qui que ce soit autre entrât à ce lever.

« Lorsqu'il était tout-à-fait à sa fin , un des valets allait appeler le père Daubenton , jésuite , dans le salon des miroirs, qui venait trouver le

roi dans ce cabinet , d'où sur-le-champ les valets susdits emportaient à la fois les débris du lever, et ne rentraient plus. Si le roi faisait un sigue de tète à ces deux seigneurs après la sortie des valets, ils sortaient aussi , mais cela n'arrivait que quelquefois , et ils restaient se tenant vers la porte ; le roi parlait dans la fenêtre au père Daubenton.

« La reine, dès que le roi était passé à son lever, se chaussait seule avec Yazafata , qui lui donnait sa robe de chambre. C'était le seul moment où elle pouvait parler seule à la reine , et la reine à elle; de là le grand pouvoir de Xaiafata, mais ce moment allait au plus à un demi quart-d'heure et pas toujours; s'il eût été plus long , le roi Tau* rait su , et aurait voulu savoir ce qui l'avait allongé. La reine passait cette pièce vide, et entrait dans un beau et grand cabinet , où sa toilette l'attendait. La caniarera mayor et deux dames du palais, deux senoras de honor, tour-à-tour par semaine , et les caméristes étaient autour, quelquefois quelques dames du palais ou senoras de honor qui n'étaient pas de semaine , mais rarement.

« Quand le roi avait fini avec le père Daubenton, il allait à la toilette de la reine, suivi de deux seigneurs qui , pendant la conversation avec le père Daubenton , l'attendaient à la porte du cabinet, soit en dedans, soit en dehors. Les infants venaient aussi à la toilette, où il n'entrait

avec eux que leur gouverneur, et depuis le mariage du prince des Asturies, le duc de Popoli et la duchesse de Mon tellano, quelquefois une dame du palais de la princesse.

<t La chasse, les voyages, les beaux habits du roi et des infants étaient la matière de conversation pendant la toilette. On entendait aussi, parci par-là , quelques petits avis de réprimande de la reine à ses dames sur l'assiduité de leur service ou sur leurs commerces , ou sur la dévotion ; car elle les tenait fort court pour ne pas voir grand monde. Souvent aussi le cardinal Borgia, qui avait la privauté d'assister à la toilette , la défrayait par les plaisanteries qu'on lui faisait , et auxquelles il donnait lieu (*). Cette toilette durait bien trois quarts d'heure, le roi debout et tout ce qui y était.

« La toilette finie, Leurs Majestés donnaient

(*) Le cardinal Borgia était un homme d'un caractère excellent ; mais il égayait souvent la cour par ses manières. On raconte que le duc de Saint-Aignan , ambassadeur do France, sachant que le cardinal, à qui il se disposait de rendre visite, n'entendait pas le français , crut se tirer d'affaire en parlant et en faisant à cette eminence son compliment en latin. Le prélat lui répondit en espagnol qu'il n'entendait pas le français, et quelqu'un qui assistait à l'audience lui ayant fait observer que l'ambassadeur lui avail parlé latin . • Hé bien , je n'entends pas le lutin frumais. On continua la conversation par inleiprètr. ( Mt'moirv* du baron <?, PoNnitt , tonif V, page 7.',? ) * !»

chap, xxxii. — 1721-1725. 3g

audience aux ministres étrangers , et à ceux des grands qui demandaient à être reçus en audience particulière. Lorsque quelqu'un était introduit, la reine affectait de se retirer dans l'embrasure d'une fenêtre ; mais les personnes qui étaient présentées, se doutant bien que le roi lui raconterait tout, qu'elle serait choquée du secret qu'on aurait voulu lui faire, et préviendrait le roi défavorablement, ne manquaient pas de la supplier d'approcher, ou bien elles parlaient assez haut pour en être entendues , si elle persistait dans sa discrétion simulée. Philippe ne faisait jamais une réponse, dans les affaires de quelque importance , sans avoir auparavant consulté la^reine eu particulier, ou sans lui demander son avis au moment même de l'audience.

« Après l'audience, le roi et la reine allaient à la messe , et se mettaient à table à midi ; personne n'était admis au diner, si ce n'était ceux qui avaient assisté à la toilette de la reine. Le roi et la reine avaient chacun leurs plats, le roi en avait peu, la reine beaucoup: c'est qu'elle aimait a manger, et mangeait de tout. Le roi mangeait toujours des mêmes choses ; un potage uni , des chapons, des poulets, des pigeons bouillis et rôtis, toujours une longe de veau rôtie, formaient ordinairement le repas, sans fruits ni salade , ni fromage, et rarement avec de la pâtisserie ; jamais il n'y avait de maigre, mais souvent des œufs frais

4o PHILIPPE V.

ou en diverses façons , et le roi ne buvait que du vin de Champagne ainsi que la reine.

« Le dîner fini , le roi et la reine priaient Dieu ensemble ; s'il arrivait quelque chose de pressé , Grimaldo venait leur en rendre compte. Environ une heure après dîner, ils sortaient par un endroit public de l'appartement , mais court , et par un petit escalier ; ils allaient monter en carrosse pour aller ensemble à la chasse, et, au retour, ils revenaient par le même chemin. Les seigneurs qui fréquentaient un peu familièrement la cour, tantôt les uns , tantôt les autres, se plaçaient à ce passage ; on les suivait à leur carrosse ; très souvent je les voyais à ce passage, allant ou revenant. La reine disait toujours quelque mot honnête à ceux qui s'y trouvaient.

« Quand la reine se confessait , elle et le confesseur n'avaient pas le temps de se parler. Le cabinet où elle était avec lui était contigu à la pièce où était le roi , qui , quand il trouvait la confession trop longue , venait ouvrir la porte et l'appelait. Grimaldo sorti , ils se mettaient ensemble en prières, ou quelquefois en lecture spirituelle jusqu'au souper, qui était encore servi comme le dîner.

« Il y avait à l'un ou à l'autre repas beaucoup plus de plats à la française qu'à l'espagnole , et même qu'à l'italienne. Après le souper venait la conversation , ou la prière tète à tête ; on les con-

CHAP. XXXIf. I72I-I725. 41

duisait au coucher où tout se passait comme au lever, excepte qu'à la toilette de la reine, le prince et la princesse des Asturies, ni les enfans ni le cardinal Borgia n'y allaient pas.

« On ne pouvait jamais parler au roi sans la reine , et à la reine sans le roi. Tous deux avaient réciproquement une jalousie extrême Tun à l'égard de l'autre ; ce qui rendait Yazafata si nécessaire pour faire passer à la reine seule ce qu'on voulait au moment de la chaussure. Elle ne s'y fiait guère, dans la frayeur de la découverte et des suites ; mais au moins pouvait-elle, dans ces momens, recevoir et lire des lettres, et en écrire ellemême ; et on peut juger avec quelle précipitation et avec quel soin de ne garder aucun papier. » (')

Dans la monotonie de cette manière de vivre invariable , avec ce caractère du monarque, il est aisé de concevoir la confusion et le désordre qui devaient en être le résultat. Il arriva ce qu'on voit dans une mécanique un peu compliquée : si le ressort principal qui communique le mouvement vient à se briser ou s'arrêter, la machine éprouve une inertie funeste ; le plus petit dérangement même paralyse tout ; il en est ainsi pour les affaires , quand le chef du gouvernement s'endort dans la paresse ou l'incurie.

(') Saint-Simon, Mémoires secrets de la Régence* tome VII, page 149*

\j. PHILII'IE V.

Philippe se donnait l'air, comme Louis XIV, d être son propre ministre , et de conduire les affaires d'après les anciennes formes administratives nationales. Mais après s'être débattu pendant quelque temps contre un fardeau si au-dessus de ses forces , il tomba peu à peu dans sa mélancolie habituelle; et sans vouloir pour cela confier les rênes du gouvernement à une main plus habile , on le vit se soustraire à l'accomplissement des devoirs de la royauté en s'isolant dans les appartenons de son palais.

La reine 9 dont l'activité et l'énergie devinrent dans cette occasion plus nécessaires que jamais , pour déterminer, sur mille objets, l'esprit irrésolu de son mari, était effrayée de la haine que l'on portait au gouvernement italien; elle ne voulait pas , ou du moins elle affectait de ne pas vouloir se mêler d'affaires, ne s' occupant que de ce qui la regardait personnellement, ou sa famille.

Cette espèce d'interrègne réveilla l'ambition de plusieurs courtisans qui brûlaient de parvenir au pouvoir. Le marquis de Scotti succéda

quoique doué des avantages de son compatriote , quant au privilège d'une communication intime et familière avec les souverains , il n'avait reçu du ciel ni les talcns ni le caractère qu'il fallait

chap, xxxii. — 1721-1723. /p

pour s emparer du gouvernail de l'Etat ; après avoir atteint pendant quelques mois l'apogée de la faveur royale, il retomba dans sa première nullité, et ne dut le peu de crédit qu'il conserva qu'à l'obscur protectorat de Laura Piscatori. (') Le père Daubenton, chez qui l'âge avancé n'avait pas encore éteint l'esprit d'intrigue, et qui ne manquait ni de talens ni d'adresse, parvint à l'emporter sur Scotti dans l'assaut de la faveur. Étant à tout moment nécessaire pour donner des consolations au monarque méfiant et méticuleux dont il gouvernait l'esprit à son gré , il arriva un moment où son degré d'influence fut tel, qu'on le considérait comme le véritable premier ministre; mais il fut arrête dans son élan par cette main puissante et irrésistible qui confond toutes les ambitions humaines : il mourut le 7 août 1724. Nous parlons de la mort de ce personnage parce qu'elle fait époque dans l'histoire d'Espagne ; elle eut lieu dans la maison des jéstûtes à Madrid, où il avait été transporté à son dernier moment (*). 11 fut remplacé dans ses fonctions par un jésuite espagnol, le père Bermudez, fort au-dessous de lui pour les talens et l'expérience, et qui manquait

de cette considération qu'un long usage des

(') Dépêche de M. Stanhope , citée dans le chapitre pro cèdent.

Voyez la note à la fin «lu chapitre.

cours et son ministère évangélique lui avaient donnée dans l'esprit du monarque. (*)

Don Michel Fernandez Duran , marquis de Tolosa, qui était entré au ministère sous Alberoni , s'était acquis une bonne réputation pendant sa gestion administrative ; il avait été assez heureux ou assez adroit pour n'avoir pas été enveloppé dans sa disgrâce. Sa qualité de ministre de la guerre lui donnait un accès fréquent auprès du roi ; mais son influence, qui faisait tous les jours des progrès , lui attira la haine de tous ceux qui aspiraient également à la faveur de la cour. On profita de la prévention du roi contre tous les adhérens d' Alberoni; et sur la simple accusation d'avoir trempé dans un commerce clandestin pour fournir des approvisionnemens à l'armée africaine , il fut privé de sa place. Il en conçut un tel chagrin qu'il ne put y survivre, et mourut très peu de temps après sa disgrâce.

On remarquait un autre personnage qui, outre les fonctions élevées qu'il Exerçait dans le gouvernement, partageait aussi la faveur royale; c'était don Andrés del Pez , président du Conseil des Indes : sa probité le faisait remarquer; mais ayant blanchi dans la routine des affaires, il était imbu au suprême degré des préjugés nationaux et de ceux de sa place (*). Lors du renvoi de To-

(') vSaiht-Piiilippf, , tome IV, page 127. (*) Dépêches de MM. Dodinçton et Stanhope.

losa il fut nomme au ministère de la marine; mais il ne vécut pas assez pour jouir de cette augmentation de pouvoir.

Le marquis de Castelar, qui remplaça Tolosa dans le ministère de la guerre , et son frère don Joseph Patino, très habile intendant de la marine , étaient aussi deux hommes à talens qui se faisaient remarquer; la reine les favorisait secrètement; mais leur crédit était d'une trop fraîche date pour qu'ils pussent s'élever tout de suite audessus de leur sphère. I^es autres membres de l'administration étaient à peu près des personnes insignifiantes. *

I *es anciennes formes du gouvernement, écartées ou changées par la politique d'Orri et d' Alberoni , avaient insensiblement repris leur empire, soit par l'indolence, soit par la jalousie du monarque. Trois membres restaient encore de ce conseil d'état qui avait réuni autrefois ce qu'il y avait d'hommes distingués par le rang, le mérite et les services rendus à la monarchie. La présidence du conseil des ordres restait vacante par la mort récente du marquis de Bedmar; on n'avait pas nommé au ministère de la guerre et de la marine ni à la présidence des Indes depuis le décès de don Andres del Pez. Le marquis de Campo Florido, chef des finances, était réduit, par une santé chancelante, à une nullité absolue; quant au marquis de Mirabal, président de Castille, il jouis—

/f6 PHILIPPE V.

sait d'une grande considération personnelle , indépendamment de l'éminente place qu'il occupait. (')

Mais la personne à qui le hasard, plus que tout autre moyea, avait ouvert le chemin pour arriver à l'emploi le plus élevé de l'administration, était le marquis de Grimaldo. Né en Biscaye, occupé dans les affaires publiques depuis sa jeunesse, il avait été d'abord commis sousOrri, et su mériter l'attention de son chef et celle de la princesse des Ursins. U figura pour la première fois, en 1704, tomme secrétaire des Indes et delà guerre. Ses manières élégantes, son activité pour le travail, la flexibilité de son caractère, son air de candeur et de sincérité lui méritèrent bientôt l'estime et la faveur de Philippe , qui était très flatté d'une déférence apparente à ses avis et d'un dévouaient sans bornes à son auguste personne. Grimaldo avait l'art d'user de la faveur royale avec tant de discrétion , qu'il parut ne point concevoir de jalousie contre la princesse des Ursins après sa rentrée dans le pouvoir. Malgré tous les changemens qui survinrent depuis, il demeura constamment attaché à la cour. Ayantété placé par Orri à la tête des affaires étrangères, il fut toujours reconnaissant envers son premier protecteur, et lui conserva une estime qui ne se démen-

f Saifit-Piumppk , tonic ÏV, passim.

CHAI». XXXll. I72I-I723. 4?

tit jamais. 11 continua à s'avancer dans la faveur du roi. Lors de la disgrâce d'Orri, il monta en grade ; et au second mariage du roi, il vit ajouter à sa première place le poste important de secrétaire particulier de la nouvelle reine. U sut se faite une grande réputation par la sagesse avec laquelle il régla les disputes qui s agitaient avec l'Inquisition; et quoique son astre éprouvât une éclipse momentanée sous Alberoni, il ne fut jamais privé de sa place ni de la faveur du roi. Quand Alberoni fut renversé, il trouva deux rivaux dans Scotti et Daubenton; mais sa prudence, ses soins empressés et la mort du plus dangereux de ses compétiteurs affermirent son crédit et augmentèrent son pouvoir. Il faut pourtant avouer qu'une place subalterne convenait mieux à ses moyens quedesemploisélevés. Après un ministère comme celui d' Alberoni, la circonstance n'était pas favorable pour prétendre tenir, aussi bien que lui, les rênes du gouvernement. Grimaldo, d'ailleurs, âgé et infirme, était sans instruction; il n'avait point de fermeté dans le caractère, et son esprit manquait de vigueur.

A cette époque, il fut nommé conseiller d'état, et sa qualité de ministre des affaires étrangères , outre qu'il était presque le seul organe de la volonté royale, le faisait regarder comme le premier ministre, quoiqu'il n'en portât point le titre. Son élévation commença à être entouréede nuages;

il éprouva des contrariétés; et quoiqu'il eût été jusque-là protégé par la reine, la jalousie de cette princesse s'éveilla : car elle haïssait mortellement tous ceux qui paraissaient prendre de l'ascendant sur l'esprit du roi. On accusa Grimaldo d't .n dévoùment déclaré pour l'Angleterre; il fat exposé aux attaques réitérées des partisans de la France. Le marquis de Castelar, son collègue, était surtout pour lui un rival redoutable. U commença à être convaincu de l'insuffisance de ses moyens, et vit clairement qu'il était trop au-dessous de sa tâche. Accablé du poids des affaires qui s'accumulaient de jour en jour, et ne pouvant remédier au délabrement des finances, ni fixer à cet égard l'attention du monarque, il crut devoir essayer de se décharger de l'imminente responsabilité de sa place en recommandant d'admettre le jeune prince des Asturies dans le conseil. Cette insinuation renfermait une idée trop populaire pour qu'elle fût rejetée ; le prince, d'ailleurs, justifia cette recommandation par une intelligence et une capacité au-dessus de son âge. Mais au bout de quelque temps les démarches intéressées de la reine, et l'inquiétude qui tourmentait le roi, firent échouer cet expédient. Le changement tour à tour de résidence du monarque, tandis que le prince continuait de rester à l'Escu rial, fit adopter d'autres mesures, et éloigner entièrement le prince de toute participation dans les affaires courantes.

CHAP. XXXJI. I721-1723. 49

Telle était la position du roi et du gouvernement, lorsque la révolution la plus singulière vint changer tout à CQup la cour de Madrid, déjà si sujette aux changemens. (')

Note sur la mort du père Daubenton.

J S'il faut croire le père Belando dans son Histoire civile d'Espagne, la mort du père Daubenton aurait été' occasionnée par la révélation qu'il fit au régent du projet que Philippe avait d'abdiquer la couronne. Lé duc d'Orléans fut alarmé de cette résolution, dit l'historien , soit parce que le prince des Asturies, qui devait monter sur le trône, ne montrait pas d'attachement ni même d'affection pour sa fille, soit parce que Philippe, n'étant plus roi d'Espagne , pouvait lui susciter des embarras par la liberté qu'il aurait de pouvoir passer les Pyrénées dans le cas éventuel de la mort de Louis XV, pour venir réclamer les droits que sa naissance lui donnait à la couronne de France. Dans une telle anxiété, il chercha à détourner Philippe du projet d'abdiquer, et lui envoya la lettre originale de Daubenton, dans la croyance que cette communication confidentielle pourrait favoriser ses vues.

Cette révélation dut irriter Philippe. Lorsque le confesseur vint à la cour à Baisai 11 , le mo-

(') Saiwt-Phïmppe , tomes I, II et \\\, passim Tome IV, pages 60 et na. Dépêches de Dodington et Stanhope.

5o PHILIPPE V.

narque lui dit avec une noble indignation, en lui montrant sa lettre (') : « Ce n'est point assez d'avoir révélé le secret qui vous était confié, vous voulez vous servir encore de votre ministère pour me trahir; retirez-vous, et ne paraissez jamais devant moi. »

Voltaire, en racontant ce fait avec des variations peu importantes, dit qu'il est attesté dans Y Histoire civile d'Espagne, écrite par Belando, imprimée avec la permission du roi d'Espagne lui-même : « EUe doit être, ajoute-t-il, dans la Bibliothèque des Cordeliers, à Paris. On J>eut la lire à la page 5o6 de la cinquième partie ; j'en ai une copie entre les mains. Cette perfidie de Daubenton , plus commune qu'on ne croit, est connue de plus d'un grand d'Espagne qui l'atteste. »

C'était un coup terrible porté aux jésuites, que la publication de cette anecdote sur un des personnages les plus marquans de la société. La Harpe, en rendant compte, dans le numéro 19 du Journal de Politique et de Littérature (5 juillet 1777), des Mémoires du maréchal de Noailles, rédigés par l'abbé Millot , répète le même fait d'après Voltaire. Ce fut à l'occasion de cet article que l'abbé Grenier nia l'authenticité du fait relatif à Dauben ton, par une lettre insérée dans

(•) No estais eontento <le haber vendido lo que ha pasado por vuestra mano , sino que venis a vender a Dios por vendermea mi? retiraos y no bolvais mas a mi pre se na a.

chap, xxxii. — 1721-1723. 5r

X Année littéraire , tome IV (1777), dans laquelle il le range dans la classe des mensonges historiques, que la malignité s'efforce de reproduire et d'accréditer.

Nous allons mettre le lecteur à même déjuger le procès , en exposant sous ses yeux les fbndemens de ces opinions opposées. Voici d'abord la déclaration signée par Belando, qui se trouve manuscrite en tête du troisième volume de son histoire , appartenant à la Bibliothèque du Roi , à Paris ; c'est le même volume dont parle Voltaire, comme étant de son temps dans la Bibliothèque des Cordeliers. Belando écrivit cette déclaration en sortant des cachots du Saint-Office ; elle mérite d'être rapportée en entier parce qu'elle renferme beaucoup d'autres particularités relatives à Y Histoire d'Espagne de cette époque.

Vive Jésus.

L'Histoire civile d'Espagne a été approuvée par le ministre que le roi catholique Philippe V a commis à cet effet; elle l'a aussi été par le révérend père , général de l'ordre de saint François , et par le définiteur de la province de Saint- Jean -Baptiste de l'ordre des Franciscains déchaussés du royaume de Valence, duquel ordre est le père Nicolas de Jésus Belando , auteur de cette histoire ; le sérénissime infant d'Espagne , Aon Ixrois , archevêque de Tolède , primat des

5a PHIMPPK V.

Espagnes, archevêque de Seville et cardinal, a également, en qualité d'ordinaire de la cour, vu et approuvé cette même histoire qui se trouve enfin munie de l'approbation du Conseil royal de Castille , conformément aux lois du royaume ; et toutes ces approbations sont au commencement du premier tome.

ï /histoire en question fut imprimée dans les aimées 1740 ^et 1744* ^e rox catholique la lut avec graude satisfaction, et fil la grâce à Fauteur de le décharger des droits sur le papier pour l'impression; il loua son travail et sa vigilance à rassembler un si graud nombre de monumeas, et son exactitude à discerner en tout les faits véritables d'avec ceux qui sont apocryphes; il dit même que jusqu'alors person nç n'avait écrit avec autant de sincérité les faits arrivés pendant son règne; et en considération de tout cela, il lui accorda la permission de tirer des archives royales des copies de tous les documens dont il aurait besoin.

Il y avait déjà trois ans que les deux premiers tomes de cet ouvrage se débitaient en Espagne , dans toute l'Europe et dans le Nouveau-Monde où ils étaient lus avec applaudissement, et commençaient à devenir rares, lorsque l'auteur apprit que vers la mi-août 1744» deux mois après l'exposition en vente du troisième tome, qui parut le 20 juin de la même année 1744» certain

chai\ xxxu. — 1721-1723. 55

jésuite avait adressé au père Lefèvre, jésuite, confesseur du roi, un écrit touchant cette histoire, afin qu'il en parlât fortement à F inquisiteur-général , et l'engageât à le prohiber.

Ce qui a offensé les jésuites dans cette histoire, c'est ce que Fauteur rapporte au sujet du père Guillaume Daubenton, jésuite, «qui avait été confesseur du roi catholique, dont il avait révélé la confession dans une lettre écrite de sa main au duc d'Orléans, régent. Ce prince renvoya au roi la lettre du père Daubenton; le roi, indigné de ce que le confesseur avait révélé des choses dites en confession, lui représenta sa lettre, en le traitant de traître à Dieu et à sa personne royale, en ces termes : «Non content de m'avoir trahi, vous trahissez encore Dieu ». Le confesseur tomba évanoui, et mourut, comme on le voit dans le 3r tome, chapitre 5o, depuis la page 3o5 jusqu'à la 3o8\ »

L'auteur n'a rapporté ce trait que parce qu'il était notoire, et il ne Ta fait qu'avec la permission du roi ; il en avait passé sous silence plusieurs autres antérieurs concernant le même père Daubenton ; les voici en partie :

Ce père Daubenton, après la disgrâce d'Alberoni , s'était emparé du gouvernement. Il avait vendu l'Espagne à la cour de Rome, pour avoir le chapeau qu'il n'obtint point; il lui fit abandonner deux royaumes dans un temps qu'aucune force humaine n'aurait pu les ravir, pour obtenir que les jésuites devinssent confesseurs du roi

Louis XV; il porta la cour d'Espagne à déférer aux volontés du duc d'Orléans , et par là il rabaissa l'autorité des Anglais et des Allemands; il fit le mariage de deux filles du duc d'Orléans. Pour épuiser les forces de l'Espagne, il les envoya en Afrique , où il les laissa périr, parce qu'elles n'avaient que des alimens gâtés , que les jésuites fournirent, et dont le profit était pour eux; il mit le gouvernement spirituel et temporel du Nouveau-Monde entre les mains des sujets vendus aux jésuites.

11 fii t le protecteur des Quiétistes ; en reconnaissance de ce que don Diègue de Astorga, fiscal de l'inquisition de Murcie, avait fait donner avis à quatre jésuites, connus pour quiétistes, qu'il y avait des ordres de les arrêter, et qu'ils eussent à se mettre à couvert par la fuite, il le fit nommer, quoique incapable, évêquedeBarcelonne, inquisiteur-général, archevêque de Tolède, le fit proposer par l'Espagne pour un chapeau de cardinal , réunissant ainsi en sa personne plusieurs emplois en peu de jours.

Il fit aussi nommer à un évêché un autre membre du Conseil de l'Inquisition, contre lequel, il y avait des poursuites ordonnées pour quiétisme, et pour avoir infecté de la même erreur deux couvens de religieuses à Madrid.

Il trompa le roi en lui persuadant de laisser don Louis Belluga, évêque de Carthagène, chef des Quiétistes y recevoir le chapeau qu'on lui donna,

chap, xxxii. — 1721-1723. 55

parce qu'il était ennemi du roi et de l'Espagne, ainsi que cela est démontré par ce que dit Clément XI, en le créant cardinal. (*)

Après la chute d'Alberoni, le père Dauben ton voyant le roi déterminé à remettre le gouvernement de la monarchie à Macanaz , il employa les artifices de Machiavel pour l'en empêcher. Pendant que Giudice et Alberoni abusaient du pouvoir de l'inquisition pour empêcher le retour de M. de Macanaz, il disait au roi que ces deux satrapes

(*) Nous ne savons pas sur quel fondement Belando acT cuse le cardinal Belluga de quiétisme ; mais il est hors de doute que Belluga professât des doctrines ultramontaines.

L'évêque de Cuença Carvajal , dans sa fameuse représentation au roi Charles III, s'appuyant sur le témoignage du cardinal Belluga , lorsqu'il se plaignit à ce monarque de violations des immunités ecclésiastiques , le fiscal du Conseil de Cast il le , Com po mânes , dit dans Yexpediente sur le mémoire de cet évéque , « Que le traité du cardinal Belluga , évéque de Carthagène, devait être saisi comme n'étant qu'une compilation de faits entièrement contraires à la juridiction royale. Cet évéque , ajoute-t-il , était très respectable sans doute par ses qualités personnelles , par ses vertus et par sa fidélité à Philippe V , l'auguste père de Votre Majesté; mais à peine peut-on croire que le livre ou le traité publié sous son nom soit de lui , tant il contient d'inexactitudes , et tant il est contraire aux lois fondamentales de la monarchie , et aux saines règles canoniques , ses doctrines ayant été puisées dans ces auteurs obscurs et dans ces livres méprisables, blâmés à si juste titre par don François Ramos. ( Rapport des fiscales , dans Yexpediente contre Tcvèquc de Cuença, page 187.)

couvraient leurs injustices du manteau de la religion , et que dès qu'il les aurait éloignés de son service, il serait bon qu'il le rappelât; et lorsque le roi , qui n'oublie rien , se disposait à le faire, il se servit des mêmes artifices, feignant qu'il n'entendait point la pratique de l'inquisition, et qu'il fallait qu'il s'en informât; ce fut uniquement un détour adroit pour chercher de nouveaux moyens de l'embarrasser, ayant pris les mesures nécessaires pour que les lettres de M. de Macanaz ne parvinssent point au roi. 11 eut d'ailleurs recours à plusieurs autres artifices diaboliques qui demanderaient une longue histoire, et dont le père Belando s'est abstenu de parler, comme il aurait pu le faire dans les endroits où il fait mention des intrigues et des manœuvres de Giudice et d' Alberoni, chap, i, ix , x, xv, xx et xxi, et dans plusieurs autres.

Le père Belando a passé sous silence tous ces faits et nombre d'autres. Malgré cette condescendance pour les jésuites, ils n'ont pas laissé de faire proscrire et prohiber son histoire , par édit du 6 septembre 1744» avec les clauses et qualifications suivantes, parce qu'elle contient des propositions téméraires , scandaleuses, injurieuses , dénigratives ( denigrativas ) des personnes constituées en dignité , abaissant (depresivas) l'autorité et la jurisdiction du Saint-Office, erronées, approchant de l'hérésie et respectivement hérétiques, etc.

L'auteur fit un mémoire pour adresser sa

plainte au roi; ou empêcha qu'il fût présenté, et même qu'il en fût rendu aucun compte. On fit prendre l'auteur^ et on le retint pendant quarante jours dans un cachot, où on lui reprocha cju'il était l'apologiste de M. de Macanaz, fiscal général ; il répondit : que les trois tomes de son histoire ne suffiraient point pour (aire dans son entier l'apologie d'un ministre si savant et d'une vie si exemplaire; que s'il avait été obligé de parler de ce ministre au sujet des affaires avec la cour de Rome , et de l'injuste persécution qu'il souffrait , ce n'était que pour mettre au grand jour la tyrannie des cardinaux Giudice et Alberoni. 11 dit aussi qu'il avait passé sous silence celles du jésuite Daubenton , pour ne point offenser tout le corps de la société , qui , par le canal du confesseur du roi , tenait ce monarque plus renfermé par ses scrupules, que le même Belando ne l'était, et que par là ils tenaient également le Nouveau-Monde et l'Espagne dans l'esclavage.

On opposa aussi à l'auteur qu'il attribuait au roi l'autorité de l'inquisition; il s'expliqua en disant qu'il n'avait fait que copier ce que Giudice et Alberoni avaient publié dans leurs écrits imprimés en plusieurs langues , qui nous développent les manœuvres indignes qu'ils pratiquèrent pour parvenir au gouvernement, et éloigner d'auprès du roi M. de Macanaz et autres fidèles ministres ; que c'est au roi seul que le Saint-Siège et lesévêqucs ont laissé l'autorité à l'égard de ce

qui concerne l'inquisition, ce qui est établi et constaté par les bulles , par les lois du royaume, et par la pratique constante de plus de deux siècles écoulés depuis l'établissement de l'inquisition, et qu'en effet il ne peut y avoir aucune matière d'inquisition qui ne soit dépendante de l'autorité du roi.

Après ce détail on le laissa sortir, et on le bannit de la cour pour quatre ans, afin de le mettre hors d'état de voir le roi, et on lui fit défense de parler ni d'écrire des choses qui concernent l'inquisition. C'est pour cette raison que pendant que son ordre cherche un moyen pour que le roi puisse l'entendre , il a voulu que l'exemplaire de son histoire et le présent avertissement restassent déposés à Paris dans la bibliothèque du couvent de notre père Saint-François de l'Observance, appelée des Cordeliers. Finissant d'écrire ceci, je pars d'ici pour ma province. (*)

A Madrid, le 29 mars 1745.

Frère Nicolas de Jésus, Belando.

Pour infirmer cette déclaration de Belando, dans ce qui a rapport à la mort du père Daubenton, le défenseur de celui-ci insère dans Y Année littéraire, la lettre du père François Granado , recteur du noviciat de Madrid, aux pères supérieurs de la province de Tolède de la Compagnie de Jésus, sur les vertus et la nwrt du ré-

(*) Valence.

chap, xxxii. — 1721-17^3. 5g

vérend père Daubenton, confesseur de Sa Majesté Catholique. Il y est dit que le confesseur avait demande au roi avec instances, et à plusieurs reprises, la permission de se retirer, et que le monarque, quoique touché de sa peine, ne voulut pas y déférer ; que ses maladies, goutte, rhumatisme, dégoût, insomnies et beaucoup d'autres incommodités s étant réunies toutes ensemble , les médecins lui conseillèrent de retourner à Madrid pour changer d'air; qu'en effet il y vint passer quelques jours, et que retourné à Balsain, il éprouva bientôt un tremblement des mains qui dégénéra en paralysie ; que le prince consentit alors à lui accorder la permission de se rendre à la maison du noviciat de Madrid , où il se prépara à la mort en édifiant tous ceux qui y demeuraient, et où il mourut au bout de quelques jours ; que ses obsèques furent honorées d'un grand nombre de personnes qui auraient dû craindre de paraître à la pompe funèbre d'un traître qu'ils auraient su devoir être justement odieux à Philippe V.

Le défenseur de Daubenton fait encore une autre réflexion à l'appui de sa non culpabilité : « Si ce jésuite, dit-il, se fut rendu coupable de ce dont on l'accuse, il est naturel de croire que le monarque espagnol aurait cessé pour jamais d'accorder sa confiance aux membres de la société ; cependant , après la mort de Daubenton, ce furent d'autres jésuites qui le remplacèrent suc-

Go PHILIPPE V.

cessivement ; on confia à un jésuite français ( d' Aubrussel ) l'instruction de Louis Ier; Philippe V, enfin, expira dans les bras d'un jésuite. »

Tels sont les fondemens des opinions opposées au sujet de ce fait isolé , qui, à coup sûr, ne mériterait qu'un médiocre intérêt s'il ne se rattachait pas aux disputes sur l'ambition et sur la moralité des jésuites. Il est assez remarquable que ni le marquis de Saint-Philippe, dont l'amour des détails va souvent jusqu'à la prolixité, ni Duclos et Saint-Simon > qui se sont plus à recueillir une foule d'anecdotes sur la régence, et qui n'ont pas toujours le mérite d'être vrais , il est remarquable, disons-nous, que ces auteurs ne fassent point mention de l'envoi de la lettre de Daubenton par le régent à Philippe, ni de l'apoplexie du confesseur, occasionnée par l'indignation du monarque. Il n'existe donc que le seul témoignage de Belando sur ce fait. Il faut avouer cependant qu'il est toujours d'un grand poids ; car peut-on supposer qu'il eût osé invoquer le témoignage du roi lui-même , dans un ouvrage imprimé sous ses yeux, et qu'il eût insisté sur la vérité de son assertion dans la déclaration copiée ci-dessus , qu'il fit du vivant même de Philippe V, si tout ce qu'il avance eût été calomnieux ?f

CHAP. XXXIII. I 75l4. Gf

Construction du cbàtean royal de Saint-Ilde.phonse. — Abdication de Philippe. - Actes et formalités à cette occasion. — Conjectures relatives aux causes de cet événement extraordinaire

Tout porte à croire que Philippe songeait depuis bien long-temps à abdiquer sa couronne , et que, nouveau Dioctétien , il s'était ménagé une magnifique retraite où il lui fût permis de jouir de tous les avantages de la royauté, sans en éprouver les inconvéniens. Cette retraite était son village favori de Baisai n où il avait dépensé non moins de vingt-quatre millions de piastres pour la contruction du palais de Saint-Ildephonse , qu'en mémoire du superbe château élevé par Louis XIV, il nommait son petit Versailles. (*)

(*) Un jour que le roi Philippe chassait dans les environs de Balsain, il arriva à un endroit appelé la Florida, où se trouvait one petite basilique sous l'invocation de saint Ilde p bon se , à peu de distance d'une ferme ( Granja ) , appartenante aux hiéronyraites de Ségovie. La beauté du site enchanta le monarque; il fit acheter la Granja en 1720, et en 17a! les travaux commencèrent par la construction de la nouvelle résidence royale.

Ce palais est situe' au nord d'une chaîne de montagnes qui traversent le centre de l'Espagne ; du côté opposé se trouve le majestueux mais sombre édifice nommé l'Escurial , bâti par Philippe II, au milieu de montagnes stériles, et qui est exposé en été aux ardeurs du soleil > dans un des climats les plus brûlans de l'Europe. Saintlldephonse, la retraite favorite de Philippe, forme avec cette résidence le contraste le plus agréable comme le plus frappant. Situé dans un vallon resserré qui ne reçoit que le vent du nord, il devient dans la grande chaleur de l'été une retraite fraîche et délicieuse où l'on respire l'air pur èt balsamique du printemps, tandis que du côté du sud la montagne est brûlée par les rayons ardens du soleil, et n'offre qu'une surface jaune et aride.

Le moment était arrivé pour Philippe de mettre à exécution le projet qu'il méditait depuis si longtemps (*). Cependant ce dessein était un secret

(*) On a comparé , assez mal à propos , selon nous , l'abdication et la retraite de Philippe à celle d'un de ses prédécesseurs , Charles-Quint. Rien pourtant ne se ressemble moins , si l'on en excepte le seul acte de l'abdication. Charles-Quint n'abandonnâtes rênes du gouvernement qu'après un règne long , glorieux et rempli d'évënemens ; en outre, lorsque Charles se retira, il adopta la vie d'un anachorète, bannissant loin de lui et même de sa pensée les affaires publiques. Philippe , au contraire , descendait du trône an

pour tout le monde, excepté pour la reine, le prince des Asturies, Grimaldo, le marquis de Valoure, chef de la maison française, et le confesseur. Il sembla vouloir éloigner tout soupçon à cet égard dans l'audience accordée au ministre d'Angleterre à l'occasion de la mort du duc régent , pendant laquelle il affecta de l'aisance et de l'enjouement. (( Dans cette audience, dit M. Stanhope, que la princesse de Rubec me dit avoir été une des plus longues qu'elle pût se rappeler avoir été données par Leurs Majestés Catholiques, la reine parut avec sa gai té ordinaire. Elle me fit plusieurs questions , et me répéta plus d'une fois que les femmes étant curieuses de leur naturel , je ne devais pas m'étonnerque , dans une matière qui l'intéressait directement, elle eût envie de savoir ce que deviendraient les investitures promises depuis si long-temps (*); et si l'empereur, de son plein gré, et sans employer la force, exécuterait ses engagemens k l'égard de son fils ; elle ne pouvait croire , disait-elle , que les choses se passas-

printemps de sa vie, conservant la pompe du diadème; même dans sa retraite, il prit part aux affaires , et nourrissait dans son âme le désir d'une couronne plus belle que celle qu'il semblait quitter; il retint toujours dans sa main les rênes du gouvernement. Son genre d'abdication n'est donc pas à comparer avec celle de Charles Quint.

{•) Les investitures des duchés italiens pour son fils don Carlos.

sent ainsi. Dans cette conversation, le roi garda le silence ; mais lorsqu'elle vint à parler des jardins de Saint-lldephonse , il me demanda si j'avais vu ceux de Versailles et de Marly ; et il fit la comparaison entre quelques unes de leurs fontaines et celles de Saint-lldephonse. Je fais mention de cela , parce qu'il arrive rarement que le roi entre dans aucun genre de conversation, et j'avoue que, du reste, je n'ai rien remarqué de nouveau chez lui. » (')

Après avoir fait part de son dessein au prince des Asturies, dans une audience particulière, Philippe le communiqua au Conseil de Casûlle par le message suivant :

( 10 janvier.) « Ayant réfléchi pendant ces quatre dernières années sur les misères de la vie, avec la maturité et l'attention convenables, ainsi que sur les infirmités, les guerres et les troubles par lesquels il a plu à Dieu de se faire connaître à moi pendant les vingt-deux ans de mon règne ; considérant aussi que mon fils l'infant don Louis se trouve déjà en âge compétent , marié et doué de toute la discrétion, le jugement et les talens nécessaires pour bien gouverner cette monarchie avec sagesse et justice , j'ai pris le parti de me retirer entièrement des affaires du gouvernement, abdiquant la possession de tous mes États ,

(') M. Stanhope à lord Carteret, 16 janvier 172/j. Manuscrit.

chàï». xxxiii. — 1724. 65

royaumes et seigneuries en faveur dudit don Louis , pour mener à Saint-Ildephonse une vie privée avec la reine , qui s'est offerte de son plein gré à m'y accompagner ; et afin de pouvoir, débarassé de tout autre soin, me livrer au service de Dieu , méditer sur l'autre vie , et travailler à l'ouvrage important de mon salut. Je communique cela au conseil pour qu'il prenne toutes les mesures convenables dans cette occasion , et afin que tout le monde connaisse mes intentions. »

À cette communication était jointe une liste des personnes qui composaient le nouveau ministère, et des chefs de la maison civile du roi. Cette liste comprenait aussi le nom de douze personnes qui devaient recevoir l'ordre de la Toison-d'Or.

L'acte d'abdication fut communiqué le jour même au conseil de Castille dans les formes usitées en pareil cas; il était accompagné d'un décret assez long et rédigé avec le plus grand soin. Pour donner à cet acte la solennité d'une loi , le roi l'adressait à son fils ; et après un préambule où il annonçait son abdication dans des termes à peu près semblables à ceux du message, il lui traçait, en forme d'avis, l'exposé des maximes qui avaient dirigé son gouvernement, et les dispositions dont il espérait la sanction de la part du nouveau monarque. Si Louis, spécifiait-il, venait à mourir sans enfans, il léguait la couronne m. 5

à ses frères dans Tordre de succession , et nommait un conseil de régence pour le cas où un prince mineur viendrait a hériter de la couronne. Il lui conseillait de défendre l'Eglise, et de soutenir l'Inquisition comme le boulevard de la foi; il le conjurait d'agir dans l'intérêt de ses sujets, de manière à redresser tous leurs griefs. Après ces admonitions , il recommandait la reine et ses enfans ; il appelait l'attention de Louis sur les établissemens réservés à la branche cadette de sa famille , et finissait par l'engager à exécuter le testament que le roi et la reine venaient de faire tout récemment.

Cet acte ayant été enregistré dans le conseil, fut apporté par Grimaldo à l'Escurial ; le nouveau souverain le lut en présence de toute la cour ( 14 janvier). Le lendemain Louis annonça son acceptation de la couronne, par une réponse où l'on ne faisait que reproduire le décret d'abdication. Elle était évidemment dictée par un affidé de la cour de Saint-Ildephonse. Après avoir exprimé sa vénération et sa surprise à la vue de la piété et de l'abnégation qui avaient déterminé la retraite de son père , Louis prenait l'engagement de sanctionner ses dispositions , et de suivre ses avis , sans oublier la promesse solennelle de respecter la reine comme sa propre mère , et de regarder ses enfans comme ses propres frères. 11 finissaiten témoignant le désir d'imiter l'exemple

CHA.P. XXXJIJ. 17^4» 67

de son père, et de se retirer un jour des affaires. « Dieu veuille, disait-il, qu'après avoir marché sur vos traces , il me soit donné d'avoir les mêmes sentimens que vous avez sur les vaines grandeurs de ce monde ; et que , profondément frappé de leur néant , je puisse vous suivre dans la retraite , et préférer le bonheur réel et durable, aux pompes passagères et trompeuses. »

La couronne ayant été acceptée par Louis , et le conseil de Cas tille ayant enregistré l'abdication, plusieurs autres formalités étaient indispensables pour rendre l'abdication valable. Le conseil de Castille proposa la convocation des Cortès, afin d'obtenir leur consentement ; mais plusieurs objections se présentaient contre cette mesure. Philippe craignait qu'une assemblée naguère si puissante ne profitât de l'occasion pour reprendre son pouvoir perdu ; il n'était pas d'ailleurs bien sûr du consentement des Cortès pour son abdication : il considérait surtout qu'une ratification si publique et si solennelle l'empêcherait de reprendre, dans des cas possibles , sa dignité ; il ne voulait pas être lié de la sorte. Après avoir long-temps délibéré , il s'arrêta à un expédient déjà en usage et très commode, pour obvier à la nécessité de convoquer les représentons de la nation. On expédia des circulaires pour obtenir le consentement des villes jouissant du droit de choisir des députés. L'approbation des autres branches de

l'État fut considérée comme donnée de droit par l'acquiescement des prélats et des grands résidant à la cour.

Ces formalités une fois remplies , le nouveau souverain fut proclamé dans la capitale avec les cérémonies d'usage (9 février). Philippe fit la déclaration solennelle qu'il ne reprendrait jamais le sceptre, et il alla fixer sa résidence dans sa retraite chérie.

Le nouveau monarque garda toute la maison de Philippe et son ministère , à l'exception de Grimaldo et de M. de Valoure qui continuèrent à remplir les charges de secrétaire et de grandchambellan de Philippe. Dona Laura et cinq autres femmes de chambre restèrent attachées au service de la reine ; soixante domestiques environ composaient tout le service intérieur de Saintndephonse. Comme Philippe renonçait à son amusement favori de la chasse, on réforma les écuries et les équipages ; il ne voulait plus de gardes ; et ce ne fut pas sans difficulté que l'on put le décider à conserver un petit détachement de troupes à Balsain en cas d'accident. Il se réserva une pension annuelle de quatre cent quatrevingt mille piastres, reversible à la reine après sa mort. U fixa celle de quatre-vingt mille piastres pour chacun des infans et quarante mille pour chacune des infantes. Une somme fut destinée à

l'achèvement des constructions commencées à Saint-lldephonse. (')

On a fait une foule de conjectures au sujet des causes de cet événement extraordinaire. Le principal motif était évidemment ce singulier mélange de superstition et d'égoïsme, d'indolence et d'ambition , qui formait le fond du caractère de Philippe. Il avait l'idée que le testament de Charles II qui l'avait placé sur le trône d'Espagne avait été injuste et illégal; il n'était pas moins convaincu que sa renonciation à la couronne de France était entachée du vice de nullité. A ces considérations venait se joindre une forte prédilection pour son pays natal que le temps n'avait pu qu'affermir. Il avait plus d'une fois conçu l'idée de quitter le trône espagnol. Au milieu des chagrins qu'il éprouva pendant la guerre de la succession , il avait eu parfois le projet d'abdiquer la couronne en faveur de son compétiteur l'archiduc ; mais sa femme qu'il aimait avec passion , et le confesseur Robinet l'en avaient dissuadé. La complication des affaires après la paix d'Utrecht, et le tumulte des événemens qui se succédèrent avec rapidité pendant la brillante administration d'Alberoni ne lui avaient pas laissé le temps de songer à se retirer. Mais dans le calme qui

(•) Acte d'abdication dans Saint- Philippe , tome IV, page 2701.

suivit la retraite de ce ministre, sa maladie de vapeurs l'attaqua de nouveau , ramenant son idée favorite de l'abdication. Le duc d'Orléans avait déjà autrefois cherché à profiter de cette disposition pour hâter la succession de son beau-fils, et pour diminuer l'influence de Philippe en France; mais cette tentative avait échoué par les représentations de la reine et de Daubenton.

Néanmoins le penchant secret perçait toujours chaque fois que brillait la perspective de la succession au trône de France. Ce penchant se réveilla et prit une nouvelle force par la mort du duc d'Orléans , seul garant du mariage de l'infante avec Louis XV, et le seul rival dangereux contre ses vues k la couronne. Cest surtout à l'époque où les maladies répétées, (*) et la santé chancelante du jeune roi de France firent craindre qu'il ne vécût pas long -temps , que Philippe donna carrière à ses motifs compliqués de religion, d'intérêt, de scrupules, d'ambition; ils devinrent encore plus pressans par les vives instances du duc de Bourbon qui espérait , en se déclarant pour lui, balancer par ce moyen le pouvoir de la maison d'Orléans, sa rivale.

Il est «jtonc clair que Philippe se repaissait de l'espoir et peut-être de la certitude de monter

(*) Dans le mois de février, Louis XV fut très dangereusement malade ; une saignée au pied le sauva.

bientôt sur le trône de ses ancêtres. 11 imagina, dans cette idée , d apaiser les scrupules de sa conscience, et de parer à l'opposition des antres puissances, en transférant préalablement la couronne d'Espagne à un des fils qu'il eut de sa première femme, et en renouvelant, à cette occasion, ses engagemens tendants a prévenir la réunion des deux couronnes sur la même tète.

Quelles que fussent les dispositions de la reine avant l'abdication , il est vraisemblable qu'après cet acte solennel , elle ne voyait pas sans intérêt la perspective de succéder prochainement au trône de France et d assurer une si brillante succession a ses propres enfans. Elle aurait été bien aise aussi de quitter un pays qu'elle n'aimait pas et dans lequel elle se voyait peu aimée. Elle approuva donc, au moins tacitement, la résolution qu'avait prise son mari. Or, on peut en conclure que, si elle se décida à quitter les prérogatives de la royauté, c'est qu'elle croyait que cet abandon serait momentané, et qu'elle reprendrait le sur un plus vaste et plus brillant théâtre, [uite du roi et de la reine confirment pleinement ces conjectures. Ils tournaient leurs regards avec une si grande sollicitude vers l'astre qui les éblouissait, la perspective d'un nouvel empire les occupait tellement, qu'ils conservaient de secrets et continuels rapports avec le duc de Bourbon, ainsi qu'avec le parti espagnol en

France. Des courriers furent places à des distances réglées entre les deux capitales. On fit à Saint-Ildephonse tous les préparatifs pour un voyage en France ; les diamans et l'argenterie de la reine furent emballés ; enfin toutes les précautions furent prises pour se mettre en route aussitôt après qu'on aurait reçu la nouvelle de la mort du jeune roi à laquelle on s'attendait à tout moment. (')

Tout prouve que Philippe avait à peine abdiqué sa couronne, qu'il méditait déjà un voyage en France, sous prétexte de rétablir sa santé, mais dans le but réel de mûrir ses plans sur les lieux mêmes et d'encourager ses partisans par sa présence. U est très probable que le duc de Bourbon favorisait ce projet, dont le simple bruit donna l'éveil au gouvernement anglais, inquiet de la possibilité seule du moindre incident qui pouvait compromettre les renonciations jurées par les deux couronnes. Une note très énergique fut en conséquence communiquée au cabinet français. Le prudent cardinal de Fleury calma les craintes non seulement par la promesse solennelle de maintenir les engagement qui existaient, mais par une déclaration du jeune roi , dans laquelle il disait qu'il s'opposait au voyage en France du monarque qui venait d'abdiquer. (B)

(l) Mémoires de Saint-Simon > tome VII , page ao5 Mémoires de Richelieu, tome III, page 856. (•) Mémoires de Walpole , chap. jui.

Si Ton avait encore besoin d'autres preuves, il suffirait de remarquer que des motifs de religion et l'amour de la retraite ne purent être les seuls qui déterminèrent l'esprit de Philippe ; car s'il en eût été ainsi , se serait-il si fort attaché à conserver la même autorité qu'il faisait semblant d'abdiquer? Certes , il n'eût pas privé le nouveau souverain des moyens de gouverner en prodiguant ses dernières faveurs aux courtisans qui lui étaient dévoues; il n'eût pas disposé l'administration de manière à conserver le pouvoir entre ses mains ; enfin il n'eût pas mis en réserve à Ségovie, lorsque les besoins de l'Etat étaient si pressans, la somme considérable de quatre cent mille ducats, s'il n'eût pas eu en vue quelque projet extraordinaire.

D ne parait pas moins vraisemblable que le projet avait été concerté avec le duc de Bourbon et avec les chefs de son parti en France ; car le maréchal de Tessé, un des plus zélés partisans de la succession régulière de la couronne, fut nommé ambassadeur en Espagne après la mort du duc d'Orléans. 11 se mit en route malgré sonàgeavancc, 1 et se présenta à Saint-Ildephonse immédiatement après l'abdication (') (*). Son voyage, dans de pareilles circonstances, ne pouvait avoir d'autre but

( • ) Dépêches de Stanhope.

(*) Philippe était âgé de trente-neuf ans lorsqu'il abdiqua ia couronne , la reine n'avait que trente et un ans ; et il parait

j4 PHILIPPE V.

que celui de maintenir une communication directe avec Philippe , de le déterminer à conserver son ascendant sur le gouvernement de son fils , et de mûrir ses préparatifs nécessaires de concert avec le duc de Bourbon , pour assurer sa succession, qu'il croyait prochaine, à la couronne de France , objet de son ambition.

probable qu'ils pouvaient avoir encore plusieurs autres enfans.

Le marquis de Saint-Philippe prétend que l'ambassade du maréchal de Tessé avait pour but principal de faire agréer en Espagne le mariage du prince du Brésil , Joseph-Louis, avec l'infante d'Espagne destinée à Louis XV; en ce cas , le monarque français devait épouser la sœur du prince du Brésil, l'infante Marie-Madeleine de Portugal. La raison que Ton donnait pour justifier ces arrangemens était que l'âge de l'infante d'Espagne et celui du prince du Brésil était à peu près le même (10 ans), et que l'infante de Portugal ayant treize ans, convenait mieux sons ce rapport à Louis XV, qui était du même age. La France se chargeait de conduire elle seule la négociation et de la terminer.

Si l'objet de la mission de Tessé eût été de rompre , au moyen de cet arrangement, le mariage projeté de Louis XV avec l'infante , on serait fort embarrassé pour expliquer la surprise et l'indignation de Philippe et d'Élisabeth, lors du renvoi de l'infante de France, puisqu'ils avaient déjà connaissance des propositions pour rompre cette union , sur le motif de l'âge disproportionné des jeunes fiancés. On va bientôt voir l'impression que produisit à Saint-Ildephonse ce renvoi inattendu.

Avènement de Louis caractère de ce prince. — Portrait de la reine sa femme. — Leur malheureux ménage. — Caprices et indiscretions de la reine. — Sa disgrâce momentanée. — Projet de divorce. — Embarras du nouveau gouvernement. — Caractères et situation des ministres. — Influence prépondérante de la cour de Saint-Ildephonse. — Vues de la reine douairière pour l'établissement de son fils don Carlos. — Commencement de divisions entre les deux cours. — Tentative pour affranchir le gouvernement de Louis de la dépendance de la conr de Saint- Ildephonse. — Mort de Louis. — Philippe reprend la couronne contre le vœu qu'il avait exprimé, et contre l'avis d'une partie du ministère. — Situation de la reine veuve.

Le nouveau règne fut de si courte durée , et le jeune monarque exerça un pouvoir si limité qu'a peine le nom de Louis Ier est-il connu hors de l'Espagne.

Le roi Louis , fils aîné de Philippe et de Marie- Louise de Savoie, était âgé de dix-sept ans , lorsque l'abdication de son père le fit monter sur le trône avec aussi peu d'expérience que de pouvoir. Né espagnol , et portant un vif attachement aux mœurs et aux usages de son pays , il fut salué, à

j6 PHILIPPE V.

son avènement, pas les acclamations unanimes de ses sujets. Son entrée dans la capitale fut un véritable triomphe, et lorsque, selon la coutume, on proclama son avènement par ces mots Castille, Cas tille pour le roi Louis, la clameur générale de la foule enchantée le salua volontairement de répithète de Bien-Aimé. D ne manquait pas de capacité; s'il eût été élevé avec soin, son esprit naturel, car il en avait, aurait profité d'une bonne culture, étant d'ailleurs né avec d'heureuses dispositions pour les sciences; il aimait surtout passionnément les beaux-arts; en un mot il ne lui manquait que d'avoir été mieux dirigé dans ses études. Sa personne se présentait avec une certaine élégance ; son maintien et ses manières contrastaient singulièrement avec l'air froid, embarrassé et peu ouvert de son père; il était en général doué de grâces et d'agrémens ; et la gravité espagnole était tempérée chez lui par cette prévenance et cette affabilité qui caractérisent la famille des Bourbons.

Une élévation si soudaine dans un âge aussi tendre ne pouvait que lâcher la bride à l'étourderie et à la frivolité , apanage ordinaire de la jeunesse. Il s'occupa d'abord si négligemment des affaires, et respectait si peu le public et luimême, qu'il sortait souvent du château après minuit sous un déguisement quelconque pour courir les rues de Madrid, ou pour dépouiller de

leurs fruits les jardins royaux , afin de se donner le lendemain le plaisir frivole de voir et d'entendre gronder et vexer les jardiniers (l) ; mais cette première petulance de jeunesse ne tarda pas à se calmer. 11 écoutait avec déférence les remontrances de son père, qui lui démontrait que de pareils égaremens faisaient déconsidérer la royauté et affaiblissaient le respect et l'affection que les peuples portent à leurs souverains. Cette docilité était d'un bon augure ; on pensait que lorsqu'il aurait atteint l'âge où l'on réfléchit, et que sa raison serait mûrie par l'expérience, il justifierait la prédilection que la nation sentait déjà pour lui.

Louis avait épousé, contre son gré et contre la volonté de la nation espagnole, Elisabeth, troisième fille du duc d'Orléans, avant quelle eût douze ans accomplis. Elle ne manquait pas d'une certaine grâce dans les manières, son caractère était enjoué, mille autres agrémens paraient sa personne (*) ; enfin elle était douée de qualités qui auraient pu faire le bonheur de son mari et l'ornement d'une cour ; mais malheureusement son éducation avait été mal dirigée; les scènes

( ' ) Dépêches de Stanhope à lord Carteret , 1 5 avril 1724. Papiers de Harrington.

(*) Le père Bclando donne pour cause de l'indifférence du roi Louis pour sa femme son manque d'agrémens; il dit même quelle était contrefaite.

d'une cour licencieuse et sans morale avaient gâté son esprit et corrompu son cœur; très jeune lorsqu'elle quitta la France, comment aurait-elle été bien élevée dans l'école de dissolution dont son père faisait parade, surtout étant témoin oculaire du libertinage de ses deux sœurs aînées , la duchesse de Berry et mademoiselle de Valois? Ces impressions portèrent leurs fruits en Espagne ; Elizabeth négligeait les convenances et les devoirs de la vie domestique , sans aucun égard pour son caractère de reine , et pour sa position devant une cour nombreuse qui avait les yeux fixés sur elle ; les occasions seules lui manquaient pour imiter ou même afficher la licence effrénée dont elle avait été si souvent témoin à Paris.

Dès les premiers jours de son arrivée à Madrid, elle donna des preuves de son caractère capricieux et peu communicatif , en gardant toujours son appartement sous prétexte d'indisposition, et en refusant non seulement de témoigner le respect qu'elle devait à la reine, mais en repoussant avec dédain ses égards et ses prévenances. Elle refusa de paraître au bal qui se donnait pour célébrer son mariage, et on la vit traiter son mari avec une indifférence marquée. Enfin le temps amena quelque apparence d'amendemens dans sa conduite; les représentations des personnes de sa maison, et les ordres sévères de Philippe eurent un tel empire sur ses caprices et

ses manières trop hardies, qu'elle mit plus de dignité dans sa conduite devant le public, et que son mari fut traité par elle avec des égards et du respect; mais ce changement dura peu. A peine r abdication de son beau-père l'eut-elle délivrée de toute contrainte, que ses caprices reprirent un libre cours et ne firent même qu'augmenter. Son mari souffrit de ses dédains; elle tourna en ridicule cette étiquette dont l'oubli coûte quelquefois si cher, et qui datait de tant de siècles en Espagne ; enfin elle ne craignit pas de scandaliser, par sa conduite indiscrète et licencieuse, une cour grave dans ses mœurs, et une nation sage et susceptible sur ce point.

Le roi I^ouis, qui espérait pouvoir soumettre, ou du moins réprimer son caractère , se décida , sur la proposition de son père, à la mortifier par une marque publique de disgrâce; il envoya l'ordre suivant exprimé dans une lettre adressée à sa carnarera major, la comtessse d'Àltamira.

« La conduite peu mesurée de la reine étant très préjudiciable à sa santé et cause que son caractère auguste en est déprécié, j'ai essayé de la ramener par des remontrances amicales. Dans mon désir de la voir se corriger, j'ai prié mon vertueux père de la réprimander avec la plus grande sévérité ; mais n'apercevant aucun changement dans sa conduite, j'ai décidé dans ma sagesse , et en vertu de mon pouvoir, qu'elle ne

coucherait pas ce soir au château de Madrid. Je vous ordonne en conséquence, ainsi qu'aux personnes que j'ai choisies à cet effet, d'avoir le plus grand soin de tout preparer pour qu'elle soit bien logée au lieu indiqué , et que sa santé précieuse ne courre aucun risque. » (')

Elle revenait de sa promenade du soir, le Prado, pour rentrer au Buen-Retiro, lorsque sa voiture fut arrêtée à la porte avec ordre de la conduire à 1' Alcazar (vieux palais); elle demanda le motif d'un tel ordre, on lui répondit : le roi le veut. Furieuse, elle s'écria à plusieurs reprises : au Buen-Retiro; mais le majordome, chargé de l'exécution de l'ordre royal, s'étant présenté, elle fut contrainte d'obéir. On l'enferma dans son appartement avec quelques personnes choisies parmi les gens de son service ; on lui donna une forte garde : son arrestation et sa réclusion momentanée fat aussitôt communiquée aux ministres étrangers par une circulaire.

Apres avoir été confinée pendant six jours , elle reçut la visite du maréchal de Tessé, ambassadeur de France. On se flattait que l'âge et le caractère d'un homme aussi respectable feraient quelque impression sur un esprit léger, que la disgrâce et l'emprisonnement auraient disposé à la réflexion. Elle avoua dans cette entrevue que la moitié des

(') Dépêches de Stanhope.

CHAP. XXXIV. IJ2^~IJ25. 8f

imputations qu'on lui faisait étaient de toute vérité ; mais elle soutint fermement que l'autre moitié était fausse. Sans cherchera nier ses folies et ses extravagances , elle fit les plus grandes protestations qu'on ne pouvait lui imputer rien de criminel : elle témoigna du repentir de sa conduite précédente , promit de la régler à l'avenir, et demanda pardon à son mari.

Le jeune roi fut satisfait de cette réparation, il renvoya dix-sept femmes de son service qui avaient approuvé ou favorisé ses imprudences. 11 lui accorda la permission de retourner au Buen-Retiro, et vint au-devant d'elle jusqu'à la terrasse près du Puenteverde. Comme elle s'inclinait, cherchant à lui baiser la main, il la prévint en l'embrassant. Alors il la fit monter dans sa propre voiture, et parut très empressé d'effacer la publicité de sa disgrâce par des marques publiques du retour de son affection.

Cette réconciliation n'était qu'apparente : les augustes époux avaient toujours la même aversion l'un pour l'autre. L'antipathie du roi étaitsi forte, qu'il n'avait jamais consommé son mariage (*).

(*) Le mariage ne fat pas consommé lors de la solennité des noces. Cependant le duc de Saint-Simon, jaloux de plaire à sa cour, quoiqu'il n'eût pas d'instructions précises !a-<Jcssus, voulant d'autant plus constater le mariage de la princesse des Asturies , que les mariés , à cause de l'âge et de Ja délicatesse du prince, ne devaient habiter ensemble 111. 6

Philippe , si scrupuleux et si délicat sur tout ce qui avait rapport aux mœurs, prit part aux chagrins domestiques de son (ils. 11 lui demanda pardon, les larmes aux yeux , d'avoir été la cause d'une union si mal assortie, et de lui avoir donné pour torn pagne une femme qu'il avait justement en aversion ; il déclara que sa conscience lui reprocherait à jamais les désordres auxquels il avait donné occasion.

Philippe el la reine affectèrent de croire que leur belle-Bile était aliénée , et déterminèrent en secret qu'il fallait obtenir le divorce, Tessé ne s'opposait nullement à ce dessein : de son côté, le duc de Bourbon était bien aise de mortifier une bonne fois la maison d'Orléans sa rivale, et

que dans on an , obtint de Leurs Majestés Catholiques une dérogation à l'étiquette espagnole; et pour les persuader, il s'appuya de ce qui s'était passé au mariage du due de Bourgogne. Un exemple français était bien puissant sur l'esprit de Philippe V. On prit ensuite la précaution de gagner quelques graves personnages dont l'approbation empêchât les autres de s'effaroucher. Enfin on mit les dent époux au lit, les rideaux ouverts; on laissa entrer dans la chambre tout ce qui s'y présenta ; un quart d'heure après on ferma les rideaux. Le duc de Popoli , gouverneur du prince , resta sous le rideau de son côté ; et la duchesse de Montellano, gouvernante de la princesse, dans le rideau opposé. Après quelques minutes, toute l'assemblée mt congédiée, et les épotiK séparés. ( Un ci os , Mémoires secret* de la Régence , tome II , page 119.)

chap, xxxiv. — 1724-1725. 85

d'élever, s'il pouvait, sa soeur au trône d'Espagne. On fit donc des démarches pour sonder à cet égard les sentimens du pape. On recommanda, en attendant, à Louis d'avoir toujours une complaisance extérieure pour sa femme, tant par égard pour sa dignité, que pour déjouer les curieux et ôter tout soupçon du projet. (*)

Si le jeune monarque était affligé des troubles qui régnaient dans l'intérieur de son ménage, l'état des affaires publiques n'offrait pas un plus brillant tableau. Quoique sans autorité, il supportait seul tout le poids d'une couronne qu'on avait placée trop tot sur sa tète ; on l'avait en général éloigné de toute participation aux affaires. Aussi peu versé dans les relations étrangères que ■ vtt< "

(•) La relation de la mésintelligence entre Louis et sa femme, celle de son arrestation, de son emprisonnement, et du projet postérieur d'obtenir le divorce , ont été rédigées ''pèches de M. Stanhope à lord Carteret, du i5 duc de Newcastle , des 26 juillet et 10 août e il apprit ces renseignemens par Tessé luimême èt par plusieurs autres employés dans la maison du roi , il ne peut pas y avoir de doute sur leur authenticité. Saint-Philippe rend un compte détaillé de cet événement. Il y a mêlé beaucoup d'anecdotes et de ouï-dires non suffisamment prouvés , qui ont été rectifiés par la Relation de Stan hope , tome IV, pages 187 , 192. Voyez aussi les Mémoires de Saint-Simon, tome VIII , chap, v ; de Richelieu, tome III, chap. xxx;*de Tessé, tome II, chap, xiv ; Ortiz, lib. XXIII, rap. ix.

dans les détails du gouvernement intérieur, la jeunesse et l'inexpérience le rendaient tout-à-fait incapable de tenir le gouvernail de l'Etat. lie choix des ministres , que le roi avait fait lui-même pour son fils , et les formalités établies par lui étaient la preuve la plus évidente qu'il retenait encore toute l'autorité royale, et que les ordres qui devaient troubler ou pacifier l'Europe n'émanaient point du cabinet du souverain de fait, maisdecelui.de Saint-lldephonse.

Toutes les formalités de l'abdication étant terminées , Philippe et Elisabeth se retirèrent donc à Saint-lldephonse avec Grimaldo le ministre favori. Le nouveau gouvernement consistait dans une junte ou conseil de cabinet composé de sept membres ; on n'oublia aucune précaution pour choisir ceux qui étaient dévoués à Philippe ou adherens de la reine et de Grimaldo. On s'embarrassait fort peu qu'il y eût dans le nombre des personnes bornées ou sans considération, pourvu qu'elles ne pussent agir sans l'impulsion qui leur venait comme d'en haut; c'étaient des marionnettes dont Philippe et Elisabeth voulaient tenir le fil. Voici leurs caractères :

Le marquis de Mirabal, après avoir représente son souverain en Hollande, où il n'avait pas montré beaucoup d'habileté comme diplomate , remplissait depuis long-temps le poste éminent de président du Conseil de Castille , où il était

chap, xxxiv. — 1724-1725. 85

entré d'abord en qualité de conseiller; il avait d'ailleurs du bon sens , de l'expérience et de l'application au travail. Après la chute d'Alberoni, il avait figuré dans le gouvernement à cause de ses liaisons avec Daubenton et Grimaldo. La protection et l'appui de Philippe, non moins que la considération attachée à sa place, le faisaient regarder comme la cheville ouvrière de l'administration. Il acquit un si haut degré de supériorité au commencement du nouveau règne, qu'il excita la jalousie de ses collègues; quant à ses affections politiques, il avait depuis longtemps une grande aversion pour la France; l'Angleterre était regardée par lui comme l'alliée naturelle de son pays.

Les talens de l'archevêque de Tolède, don Diègue d'Astorga y Cespedes , fils d'un charbonnier de Gibraltar, n'étaient pas au-dessus de sa naissance ; mais ses mœurs étaient irréprochables. Son dévoûment à la cause des Bourbons, et ses services en Catalogne pendant la guerre de la succession, l'avaient élevé, d'un simple canonicat dans l'église cathédrale, à la dignité de l'épiscopat; quant à sa promotion comme primat, il en fut redevable aux intrigues desjésuites, qui cherchaient à placer à la tète de l'Eglise d'Espagne un prélat docile à leurs vues et aux intérêts de leur ordre.

L'évéque de Pampelune, don Juan de Car-

margo, qui occupait le poste de grand-inquisiteur, ne se faisait remarquer que par ses connaissances dans la jurisprudence ecclésiastique ; il n'avait aucun usage du monde, et était tout-a-fait novice dans la direction des affaires publiques.

Don Michel de Guerra avait mis à profit ses voyages dans les pays étrangers à l'occasion des missions officielles dont il avait été chargé. Il avait rempli tour à tour les fonctions de chancelier de Milan et de ministre d'Espagne en France; pendant quelque temps il avait été président du Conseil de Castille et des finances. Cependant, s'il faut en croire M. Stanhope, c'était un homme plutôt fin qu'habile, quoique d'ailleurs très versé dans la connaissance des lois d'JLspagne. Il quitta pendant un certain temps les affaires , par suite d'une attaque de paralysie qui lui fit presque perdre l'usage de la parole; cette attaque, qui se prolongea, et les infirmités de l'âge l'empêchaient d'assister assidûment au conseil de cabinet ; mais comme il était le frère du confesseur de la reine, on le regardait comme place sous la protection spéciale de cette princesse.

Le marquis de Valero , président du Conseil des Indes , était d'une capacité médiocre. Il avait été vice-roi du Mexique ; revenu en Espagne chargé des richesses du Nouveau-Monde , il lui fut aisé d'obtenir la faveur de la cour par des

présens magnifiques faits à la famille royale , et

surtout par la résolution déclarée d'instituer le prince des Asturies son héritier.

Le comte de San-Estevan del Puerto, grandchambellan , était ce même grand d'Espagne dont il a été si souvent question dans ces Mémoires, comme un de ceux qui avaient rendu des services signalés à la maison de Bourbon. Sit nomination ne fut que pour la forme, puisqu'il se trouvait absent à celte époque, et qu'il agissait comme un des plénipotentiaires d'Espagne au congrès de Cambrai.

Le plus remarquable et le plus influent îles membres de ce conseil, comme on voit, assez hétérogène, était sans contredit le marquis de Lède, Flamand d'origine, président du conseil de guerre, et distingué par ses talens militaires. Diligent, actif, prévoyant en a fia ires, il soufl railla contradiction; mais il était inébranlable dans ses Tues et ses opinions, bien different en cela de ses collègues espagnols. Rien n'égalait son *èlo et même sa gaité pendant son travail et l'accomplissement des devoirs de son ministère ; done d'une'grande probité et d'une sagesse remarquable, il passait pour être très dévoue à l'ancienne cour par reconnaissance pour les faveurs qu'elle lui avait prodiguées. Ennemi déclaré de la maison d'Autriche, il était tavora-

blement disposé pour la France, sans être pour cela l'ennemi de l'Angleterre. (l)

Les membres les plus influens de l'administration , quoiqu'ils n'occupassent aucune place dans le cabinet, étaient les deux frères, le marquis de Castelar et don Joseph Patino , tous deux dévoués à la France , et ennemis secrets de Griraaldo. 11 faut aussi joindre à ces deux personnages don Ferdinand Verdes de Montenegro , qui dut sa nomination au crédit de Mirabal.

Dans tous les départemens, les mêmes personnes employées sous le dernier gouvernement, dirigeaient aussi les affaires sous le nouveau roi. EUes étaient dévouées à Philippe ou à ses ministres ; mais le principal nœud qui unissait les deux ministères de l'ancienne et de la nouvelle cour, était don Baptiste d'Orendayn , nommé secrétaire de la junte , et en même temps ministre des affaires étrangères. Ce ministre, mieux connu après sous le nom de marquis de la Paix , s'était élevé , de l'état de domestique ou page de Grimaldo , à l'emploi de son sous-secrétaire ; plus tard il fut promu à celui de ministre qu'il exerçait déjà , il n'y eut que le titre à changer. Dénué de talens, sans aucune dignité dans l'exercice de ses nouvelles fonctions , il était bon tout au plus pour le travail mécanique et ce qu'on appelle la

(') M. Stanhope h lord Carteret , a 3 mars 1724.

chap, xxxiv. — 1 7 24- 1 7 25. 8g

routine du bureau ; on lui reconnaissait en outre une qualité estimable , celle de se montrer constamment reconnaissant des bontés de son protecteur. N'oubhons pas don Antonio Sopena, secrétaire de la marine et des Indes , mais personnage tout-à-fait insignifiant.

Quand on considère le peu de moyens de certains membres de l'administration, la dépendance où d'autres étaient de la vieille cour, et qu'on réfléchit sur la jeunesse , la docilité et l'inexpérience de Louis , on est autorisé à penser, à croire même que le gouvernement était, de toute évidence, dirigé par les mêmes mains que par le passé, et que tout roulait principalement sur Grimaldo qui seul était capable, à raison de son expérience et de la confiance de Philippe , de continuer les négociations entamées au congrès de

wm

Ml

quées qui s'étaient élevées entre l'Espagne et l'Autriche, et les autres puissances de l'Europe. Grimaldo était, de fait, premier ministre; il continuait, comme s'il n'y avait pas eu de changement dans le gouvernement , à diriger, par ses instructions journalières, toutes les opérations d'Orendayn, ministre des affaires étrangères; il ne se donnait pas même la peine de cacher son pouvoir, puisque dans la première visite de Tessé, à Saint-Ildephonse , il dit d'un air de triomphe :

Le roi Philippe n'est pas mort, ni moi non plus. (') S'il nous fallait encore des preuves sur la nature et les principes du gouvernement dont le principal ressort était à Saint-Udephonse , nous les puiserions dans les mesures prises constamment à l'égard de rétablissement de don Carlos. La reine Elisabeth, trop impatiente pour attendre les lentes délibérations du congres , et les chances d'une succession éventuelle, prit la résolution d'envoyer son fils en Italie comme héritier présomptif de Parme et de Toscane. Tous les membres du nouveau cabinet se déclarèrent contre ce projet; mais on ne tint aucun compte de leur opposition , et on se disposa à le mettre à exécution , avec le consentement de la France et des puissances maritimes.

Le système adopté par Elisabeth , à ce sujet , ainsi que les divers plans de cette femme remuante et ambitieuse, introduisirent un nouvel acteur sur la scène politique ; ce fut le marquis de Monteléon , qui s'était déjà fait remarquer dans sa carrière diplomatique et à qui la politique secrète de 9a cour était parfaitement connue. Envoyé comme ministre en Angleterre pendant les négociations de la paix d'Utrecht, il parait qu'il favorisa les vues du ministère Tory de la reine Anne, et que, conservant encore ses liaison* avec

(») Mémoires de Tcssè , tome II, page 35a.

ce parti à l'avènement du roi Georges Ier, il se trouva en butte aux Whigs. Nous avons déjà vu que M. Stanhope arracha h Alberoni la promesse de son rappel ; mais comme c'était un agent trop utile pour être légèrement sacrifié, il fut maintenu dans son poste , jusqu'à ce que par suite de la rupture il reçût Tordre du gouvernement anglais de quitter la Grande-Bretagne. Après un court séjour à La Haye, il retourna encore à Londres avec le titre d'ambassadeur, lors de Taccession de l'Espagne à la quadruple alliance; et se pliant adroitement aux circonstances, il parvint à gagner la confiance et la faveur de ce même ministère qui lavait eu auparavant dans une si grande aversion.

Monteléon arriva à Madrid au moment même de l'abdication : un tact fin et délicat , que Texpérience seule des affaires politiques peut donner, lui 6t apercevoir que le nouveau roi n'était qu'un prête-nom , et que le gouvernement et le pouvoir résidaient véritablement à Saint-Ildephonse. Vif, adroit, ambitieux surtout, il se voua entièrement à la cour qui lui offrait une plus belle perspective d'avancement. On le vit s'arranger de manière à se concilier la protection puissante de dona Laura, par le consentement qu'il donna au mariage peu assorti de son fils aine avec la fille de Yazafata. Il flatta les vues de Philippe sur le trône de France ; il caressa avec un succès égal

la passion dominante de la reine; et, à force de suggestions officieuses et d'éloges de son crédit en Angleterre, il se fit donner une mission de la nature la plus importante à cette époque , celle d'agent pour tout ce qui concernait le prompt avènement de don Carlos aux duchés d'Italie. Ses conversations avec M. Stan, hope à ce sujet, comme sur beaucoup d'autres affaires, jettent un jour lumineux sur la situation des deux cours , dont la rivalité politique commençait à éclater. En voici un échantillon :

(i5 janvier 1724*) « Dans sa conduite ici, écrit le ministre anglais, Monteléon non seulementavoue publiquement, mais atteste par toutes se& actions un dévoûment illimité à la cour de Saint-Ildephonse , et il évite avec adresse de pa- * raître , le moins du monde , dépendre de la cour ou des ministres de Madrid. 11 en a donné une preuve éclatante peu de jours après son arrivée. La jeune reine donnait un diner aux dames delà cour au Retiro , auquel les deux filles de dona Laura, seule favorite de la reine Elisabeth, étaient invitées ( une d'elles a épousé dernièrement le fils de Monteléon), et comme elles allaient prendre place à sa table avec les autres dames du même rang appelées senoras de honor, la reine elle-même leur dit tout haut de se placer ailleurs, sous prétexte qu'elles ont été camaristas , ou femmes de chambre de la dernière reine. Lorsqu'il apprit

cette circonstance, il dit publiquement : « J'en sais enchanté; encore deux ou trois affronts comme celui-là, et ma fortune est faite! » 11 a plusieurs motifs pour ce dévoûment absolu à la cour de Saint - Udephonse ; il pense que toute l'autorité du gouvernement demeure encore là ; il s'y considère comme bien affermi par le grand crédit de dona Laura sur la reine : il considère le jeune roi et son ministère comme tout-à-fait insignifians, et tous ceux qui composent ce dernier comme tellement divisés entre eux, que s'ils avaient quelqu'autorité ils s'en serviraient les uns contre les autres. 11 a peu d'amis intimes; mais son talent supérieur et sa grande expérience lui donnent beaucoup de considération ; et quoiqu'il avoue publiquement et à dessein qu'il n'accepterait pas d'emploi, quel qu'il fût, en Espagne, aucun de ceux *qui occupent les postes les plus élevés ne se croit en sûreté tant que Monteléon n'aura pas reçu une destination spéciale.

« 11 m'a dit que pendant son séjour à Sain t-Ildephonse , où il a demeuré trois semaines , et où il reçut un accueil très gracieux , il eut chaque jour des audiences de Leurs Majestés Catholiques. Toutes ont eu pour but principal de les convaincre combien il était non seulement avantageux , mais même nécessaire pour que leurs affaires allassent bien , ainsi que celles du reste de l'Europe , que l'union la plus étroite régnât toujours

g4 * PHILIPPE T.

entre les couronnes de la Grande-Bretagne et de la Péninsule ; que la succession de don Carlos à la couronne en dépendait, sinon entièrement, du moins en grande partie. Il laissa même entrevoir que l'amitié de l'Angleterre, dont il répondait , pourrait leur être fort utile si l'occasion se présentait de faire valoir en faveur des infants leurs prétentions à la couronne de France

« Sa Majesté Catholique parut entendre, m'at-il assuré , ces raisonnemens avec la plus grande satisfaction, et elle les approuva; spécialement ceux relatifs à la succession à la couronne de France. Le roi Philippe , chaque fois que la conversation tombait sur cette matière, répondait qu'il voyait clairement, qu'il était très convaincu que l'amitié de notre auguste maître lui était singulièrement avantageuse , autant pour le partage de l'infant don Carlos en Italie , que pour la sûreté de sa personne et de sa succession, lorsqu'il y serait. Il parait qu'il a présenté un projet travaillé par ordre du roi Philippe , dans lequel on désigne les mesures à prendre pour atteindre ce but.

« La substance de ce plan , après qu'on y eut fait quelques changemens partiels indiqués par la reine , était que don Carlos serait envoyé en Italie avec l'approbation de la France et de l'Angleterre, qu'il serait déclaré et reconnu successeur aux duchés de Parme et de Toscane avec des condi-

ùods qui pussent contenter le souverain régnant, ainsi que sa sœur rélectrice palatine : le plan eiit l'approbation de Grimaldo , mais non pas celle de Mirabal à qui il fut communiqué pour obtenir la sanction du nouveau gouvernement; on ne tint aucun compte de ses objections .* '

h Je n'ai rien à ajouter, continue M. Stanhope, à la relation de Monteléon, si ce n'est qu'on s'attend à voir son projet sanctionné d'un moment à l'autre, et qu'on lui donnera en conséquence l'ordre de partir pour l'Italie, en passant pat Londres et Paris. Dans tous les cas il me parait bien décidé à n'accepter aucune place ici pour le moment; et pour le prouver, il m'assure qu'il n'a tenu qu'à lui d'avoir été nommé premier ministre ; car le roi Philippe le lui a proposé plusieurs fois, et même l'a pressé pour cela. Le motif qu'il donne pour ne point accepter d'emploi, c'est qu'il lui parait presque impossible d'y rester long-temps dans la situation actuelle des choses , sans s'attirer l'animadversion d'un des deux monarques , celle du père s'il ne se conduisait pas en tout d'après ses ordres exprès venant de Saintlldephonse , ou , dans le cas contraire , celle du fils ; car il croit que peu à peu et par degrés , celui-ci s'affranchira de la dépendance et soumission auxquelles il se prête maintenant. Le maréchal de Tessé m'a confirmé ce que Monte-

9b PHILIPPE V.

léon m'avait dit sur l'offre qu'on lui avait faite de la place de premier ministre. Tous deux sont d'avis que sous peu de temps cette place sera donnée; car il paraît impossible que les affaires puissent rester dans la confusion où elles se trouvent aujourd'hui faute d'une autorité visible. Les personnes plus aptes à être nommées à cet emploi , sont : le président de Castille et le marquis de Grimaldo, surtout ce dernier, si toutefois le roi Philippe consent à se séparer de lui. »

Le plan de Monteléon ayant été adopté, ou donna à l'infant le titre de grand prince. Le fin et insinuant diplomate fut choisi pour mettre à exécution son propre projet, avec cinq mille pistoles d'appointement. On lui donna aussi des lettres de créance en qualité d'ambassadeur extraordinaire auprès des princes de l'Italie, et des cours de France et d'Angleterre pour l'arrangement des affaires de don Carlos.

On avait agi avec une grande prévoyance sans doute dans la formation du nouveau ministère; mais il est au-dessus du pouvoir des hommes de changer la constitution humaine. À peine la junte eut-elle savouré les douceurs de l'autorité dans l'exercice de son administration ostensible, sous le pouvoir occulte et invisible qui émanait de Saint-Ildephonse , qu'elle osait aspirer déjà à un pouvoir plus réel, et se disposait à secouer le joug imposé par ses protecteurs. Deux partis se for-

mèrent dans ce conseil composé d'élémens si hétérogènes. L'un penchait pour Philippe , l'autre était pour Louis ; mais la différence était à peu près illusoire , car s'il était vrai que quelques membres affectassent de conserver un attachement apparent pour leur premier souverain, tous tournaient néanmoins leurs regards vers le soleil qui s'élevait sur l'horizon. En général les courtisans relâchèrent peu à peu de leur empressement pour un monarque qui venait d'abdiquer la couronne. De son côté , la nation , dégoûtée du gouvernement italien de la reine Parmesane, était favorablement disposée pour un roi espagnol et pour un conseil national. Enfin, toute la cour brûlait du désir de voir arriver le moment où Louis montrerait la plus petite disposition à secouer sa dépendance. On mit en jeu toutes sortes d'intrigues et d'artifices pour l'encourager à prendre graduellement le pouvoir convenable à sa dignité.

Heureusement pour Philippe, Louis ne se livrait nullement aux affaires. Il avait placé toute sa confiance dans le comte d' Al ta mira, son grandchambellan , qui , dénué de talens et sans ambition , était naturellement fait pour ne porter aucun ombrage au cabinet défiant et jaloux de Saintlldepbonse.

Le gouvernement se trouvait donc ainsi sans chef visible. Il arriva plus d'une fois que les minism. 7

très des cours étrangères se virent dans la nécessité de faire leurs communications aux deux coursa la fois pour éviter de donner de l'ombrage à Tune d'elles. Chose étonnante ! il ne se trouva pas un seul homme d'un vrai talent et jouissant d'une grande considération qui voulût prendre sur lui de mettre un terme au déplaisir et à la fausse position des deux monarques. Les membres delà junte, pour écarter toute responsabilité , et gagner la faveur populaire, déclarèrent qu'ils n'étaient que des prête-nom. « Plutôt que de nous reprocher des fautes, disaient-ils, et des négligences , on devrait considérer que nous sommes sans pouvoir. » Le système entier du gouvernement devint tout naturellement l'objet du mépris universel , et Tessé lui-même disait que cette farÊe de roi et non roi ne pourrait durer long-temps ('). Cependant, en dépit du caractère docile de Louis, on trouva enfin le moyen de s'en servir contre la cour de Saint-Ildephonse. La junte, pour se soustraire à l'autorité du monarque retiré , tenta de borner, par une nouvelle distribution des affaires , le contrôle que Grimtddo et Orendayn exerçaient sur ses délibérations , en faisant revivre un usage qui existait sous les derniers souverains de la dynastie autrichienne. Les membres se partagèrent entre eux les relations avec les puissances étrangères,

(') Mémoires de Tcssc , tome H, chap. xiv.

chap, xxxiv. — 1 724-1 7^5. 99

chacun prenant un département particulier et distinct pour en faire ensuite son rapport au corps tout entier. Par là ils séparèrent la secrétairerie d'état de toute participation aux affaires étrangères, et la réduisirent au rôle de simple rapporteur de leurs délibérations ('). Cette mesure inattendue porta un coup funeste au pouvoir de Philippe. Lorsque le maréchal de Villars apprit à Versailles ce changement, il ne put s'empêcher de s'écrier : « Adieu la cour de Saint-Ildephonse ; elle peut se croire heureuse si son dîner et son souper lui sont bien assurés. »

Il fallut à Grimaldo et à la reine toute leur adresse et leur sagacité pour parer ce coup dangereux. On obtint un ordre de Louis qui autorisait Orendayu à recevoir de chaque membre séparément les rapports relatifs à son département particulier, et à les présenter au roi, au despacho ordinaire des affaires. Par là la force collective de la junte se trouva paralysée, et le secrétaire d'état devenant le canal direct de communication avec le roi, avait la possibilité de présenter ses rapports selon ses vues particulières, et de régler sa conduite d'après les ordres émanés de l'oracle de Saint-lldephonse.

Le parti prépondérant de la junte, quoique vaincu , ne se découragea pas. Il déguisa son op-

(») M. Stanhope à lord Carteret , Madrid, 23 mars 1724

IOO PHILIPPE V.

position sous le prétexte plausible du bien public. Ses membres exposèrent dans le plus grand détail le désordre qui régnait dans Us finances. Ils firent sentir que les revenus de l'Etat ne suffisaient pas pour couvrir les dépenses courantes : ils proposèrent de retrancher les dotations de deux infants, et ils obtinrent un ordre du roi pour les réduire à une somme annuelle, à peine suffisante ^ à leur honnête entretien. Mais, sur une vive remontrance, arrivée de Saint-lldephonse, le docile monarque rapporta son décret , et non seulement il continua de payer les anciennes dotations de ses frères , mais il les augmenta de quelques sommes pour pourvoir à l'entretien de leurs équipages et de leurs tables.

Alors on imagina de faire une attaque plus vive contre le souverain de Saint-lldephonse. On remit sur le tapis l'état déplorable des finances ; les meneurs de la junte exagéraient les sommes que Philippe s'était appropriées avant son abdication, et les dépenses qu'avait coûtées son nouvel établissement. On recommandait de réduire sa pension. Quoique cette proposition hardie fut adroitement couverte du même prétexte plausible du bien public , elle blessa les sentimens du jeune monarque, qui, non seulement refusa son adhésion à ce qu'il appelait une insulte, mais fit part à son père de cette tentative de la junte.

Sur tout autre sujet qui ne touchait pas l'a-

CHAP. XXXIV. 1724-1725. IOI

raour filial, Louis se montrait assez docile. Il accorda diverses pensions , et nomma conseillers plusieurs individus que l'ancienne cour n'aimait pas ; mais Mirabal fut chargé de surveiller sa conduite. On lui (it dire qu'il fallait mettre un frein à 1 elan de sa bienveillance, et qu'il était nécessaire de révoquer ces nominations. (')

La position de Louis était singulière. Poussé d'une part par les intrigues de gens qui visaient au pouvoir , retenu de l'autre par le respect filial, et par ce sentiment habituel d'égards et de déférence que le temps seul pouvait affaiblir par degrés, le moment ne semblait pas éloigné pour lui de se décider à saisir l'autorité réelle, et de ne plus se contenter de celle dont il n'était que le prête-nom. Si le ciel n'en eût ordonné autrement, comme on va le voir tout à l'heure , il eût bientôt fallu ou que le fils descendit du trône , ou que le père eût abdiqué plus sincèrement. Qui sait même si l'exil ou une prison n'eût pas été le partage du jeune prince , ou s'il n'eût pas été forcé de sévir contre son propre père, à moins qu'il n'eût eu le dessus; mais très heureusement pour la tranquillité de l'Espagne, et pour la sûreté de Philippe , la mort du nouveau roi prévint à temps une crise aussi dangereuse.

Il fut attaqué , le 1 9 août , de la petite vérole

(•) Saiwt-Philippb , tome IV, page 266.

maligne que les médecins ne surent pas bien traiter. Au bout de douze jours (3i août) le jeune prince mourut âgé de dix-huit ans , dans le huitième mois de son règne précaire. Pendant le peu de durée de sa maladie , la cour de Saint- Ildephonse était en proie à de grandes alarmes , et rien n'égalait l'anxiété qui l'agitait; mais à peine le mal fut-il reconnu sans remède, que Philippe se décida à reprendre sa couronne. Louis vivait encore ; son père fit rédiger à la hâte un acte pour être signé par le jeune roi , par lequel celui-ci le nommait son héritier, et l'autorisait à exécuter son testament. L'acte fut présenté à Louis la veille de sa mort, il le signa presque mourant, et malgré quelque défaut de forme, il devint le principal titre sur lequel Philippe fonda les premières mesures qu'il s'empressa de prendre aussitôt que son (ils eut expiré.

Le prince ne fut pas plus tôt mort que le marquis de Mirabal, président du Conseil de Castille , et premier membre de la régence, en communiqua la nouvelle officielle à Philippe, en le pressant de se rendre sans délai dans la capitale. Il quitta de suite Saint-Udephonse, donna audience à Mirabal, qui était venu au-devant de lui à Campillo , fit son entrée à Madrid dans toute la pompe de la royauté, travailla ensuite avec le secrétaire d'état , et donna les ordres nécessaires pour les obsèques d'un fils qu'il parut sincèrement regretter.

Digitizec^by

chap, xxxiv. — t 724-1 7 a5. io5

Tesse , et les personnes attachées à la maison de Philippe, s'empressèrent de lui persuader que la nation désirait unanimement qu'il reprit la couronne ; que ce serait le plus grand bonheur qui pût lui arriver , et qu'on n'élèverait pas le moindre doute sur son droit de régner. Mais Philippe pensa qu'une abdication aussi solennelle que la sienne, rendue sacrée par un vœu spontané exprimé librement, enregistrée par le Conseil de Cas tille , et ratifiée par les premières autorités civiles, ne devait pas être annulée avec aussi peu de formalités qu'aurait pu l'être une simple translation de la couronne d'un prince à son successeur immédiat; en conséquence, il jugea convenable de demander au Conseil de Castille son avis sur un cas aussi important.

U est assez difficile de bien déterminer quelle était la nature de l'opposition de cette assemblée aux vues de Philippe ; mais il est hors de doute qu'il existait dans la nation, dans sa cour et dans sa propre maison , un parti nombreux qui désapprouvait qu'il reprit la couronne, de sa propre autorité. Les membres les plus marquans de ce partite se firent pas scrupule de dire à M. Stanhope que leur opinion était que le roi ne devait pas reprendre la couronne , dans la conviction où ils étaient de son incapacité pour gouverner, et à cause de l'ambition désordonnée de la reine. Un des plus zélés de ce parti était le marquis de

Iû4 PHILIPPE V.

Mirabal lui-même, qui, sous prétexte de dévouaient a Philippe , déployait toute l'influence du haut emploi qu'il occupait, à empêcher qu'il ne reprit la couronne. Il alla jusqu'à présenter , .en forme d'avis, des considérations politiques et religieuses dans les termes les plus énergiques contre cette démarche. Le confesseur Bermudez appuya, par conviction intime, ou par intérêt personnel , ces mêmes considérations ; il déclara que les objections du marquis étaient sans réplique ; il pensaitque l'acte de rçmonter sur un trône abdiqué était un péché mortel de la nature la plus grave. Mirabal, par ces motifs, différa de convoquer le conseil jusqu'au quatrième jour après là mort de Louis; et quoiqu'il ne put pas détourner ses collègues de la résolution de faire une adresse à Philippe pour le prier de remonter sur le trône, néanmoins, dans leur consulta (rapport), toutes les objections pour et contre furent minutieusement détaillées , et présentées dans les termes les plus forts et les plus précis. Ce rapport insidieux, mais fort de raisonnemens , appuyé surtout des réflexions du confesseur , fit l'impression la plus profonde sur l'esprit superstitieux de Philippe ; il renvoya sur-le-champ ses gardes en disant : « On ne doit pas me rendre les honneurs dus au pouvoir souverain, jusqu'à ce que ma conscience soit parfaitement tranquille. » 11 crut donc devoir soumettre le rapport du conseil à

chap, xxxiv. — 1 7 24- 1 7 25. io5

une junte de théologiens qui s'assembla dans le couvent des jésuites. Cette junte, influencée probablement par le confesseur , opina contre l'opinion de reprendre la couronne , et elle suggéra l'expédient de reprendre les rênes du gouvernement comme régent pour son fils Ferdinand , le premier dans l'ordre de succession. Philippe, qui s'attendait à une réponse plus favorable , fut extrêmement contrarié d'une pareille décision. Dans son premier mouvement de colère et de surprise il déclara qu'il n'accepterait ni la couronne ni la régence , et donna des ordres pour retourner sur-le-champ à Saint-Udephonse.

La reine était encore bien plus contrariée que Philippe : elle était poussée par plus d'un motif à sortir de la nullité où l'abdication l'avait mise. Son égoïsme et l'ambition de se replacer sur le trône avaient 'repris leur empire sur son âme. Elle savait par expérience que la possession actuelle d'une couronne valait mieux que la longue expectative d'une autre, même plus brillante. Elle avait appris les désagremens que donne un gouvernement partagé. Elle avait prévu qu'un conseil de cabinet à Madrid ne resterait pas longtemps soumis aux ordres émanés de Saint-Udephonse ; enfin elle sentait parfaitement que l'avénement d'un autre beau-fils et la continuation d'un ministère purement espagnol, renverseraient ses projets pour l'établissement de ses pro-

près enfans. Elle ne négligea donc aucun moyen, n'épargna aucune démarche pour vaincre la répugnance réelle ou apparente de Philippe à déjouer des intrigues qui, sous les dehors trompeurs de zèle et d'attachement pour sa conscience et son honneur, tendaient sans cesse à environner d'obstacles son retour à la pleine autorité. Elle fit les plus sanglans reproches à Bermudez , à qui elle attribuait principalement les scrupules de son mari ; elle l'accusa de perfidie , l'appela traître , un autre Judas , et cela en présence du roi. Elle déclara que si elle se trouvait à l'article de la mort, elle aimerait mieux mourir sans le secours du sacrement que de le recevoir de la main d'un tel misérable. Cette véhémence de la reine encouragea la pétulance de sa favorite> don a Laura, à qui l'âge, la position et la longue habitude avaient donné le privilège de parler avec familiarité et en toute liberté. Cette femme, aussi violente que sa maîtresse, osa apostropher Philippe même. « N'avez-vous pas de honte, lui dit-elle, de vous mettre à la discrétion de ce malheureux , de ce scélérat, de vous laisser diriger par lui, et d'abandonner votre royaume aux malheurs d'une minorité, en confiant le gouvernement à une junte qui renversera nécessairement votre autorité royale. » La reine ayant aflecté de vouloir l'arrêter par ces mots : « Mais vous tuez le roi. » La vieille azafata, furieuse, osa répondre : « Il n'y aurait

pas de mal à cela ; il n'y aurait qu'un seul homme de mort , tandis que s'il abandonne le gouvernement, son peuple, ses enfans, sa femme, la monarchie et moi nous sommes tous perdus. » (')

La reine, convaincue que tous ces raisonnemens, quoique soutenus par les représentations de Grimaldo , ne suffisaient pas pour détruire les argumens du confesseur et changer la décision des théologiens, s'adressa à Tessé dont le dévoùment reconnu et le grand âge lui donnaient beaucoup d'influence sur l'esprit de Philippe. Le maréchal fît usage de l'argument banal contre la validité des abdications et des sermens , le salut commun; mais il déclara que le gouvernement français ne traiterait plus avec Philippe que comme roi d'Espagne; que s'il persistait dans sa funeste résolution, il quitterait une cour où il ne lui serait plus possible de rendre aucun service.

La reine trouva encore d'autres moyens pour contre-balancer les intrigues de ses adversaires; elle sut même tourner contre eux cette autorité, dont ils s'étaient servis avec un succès si humiliant pour elle. Elle décida Philippe à renvoyer la décision des théologiens au Conseil de Castille, et en obtint une censure sévère de leur avis, accompagnée d'une nouvelle requête pour que

(■) Mémoires de Villars , tome III, page Idem <le Tessé, lome II, page 366.

loS PHILIPPE V.

Philippe reprit sa couronne (*). Elle ajouta encore un plus grand poids à cet avis en se procurant une autre décision de? théologiens qui professaient des principes différens. Sa hardiesse alla jusqu'à appeler à son secours l'autorité la plus élevée , celle de l'envoyé du chef de l'Eglise. Ayant fait venir le nonce, qui était retenu depuis long-temps dans son appartement pour cause de maladie, elle l'engagea, par une foule de raisonnemeus que son génie fécond lui suggérait, à faire cause commune avec elle pour lever les scrupules qui retenaient le roi. Le nonce fut plus complaisant que ne l'avait été le confesseur. Soutenu par des théologiens espagnols, dans une audience qu'il eut de Philippe, il lui développa en détail toutes les raisons qui devaient l'engager à reprendre la couronne pour le bonheur de sa famille et pour la gloire de la religion catholique. Voyant que ses paroles produisaient de l'effet, il ajouta : « Le

(*) Le conseil prétendait, dans cette requête, qne l'on devait regarder comme nulle l'abdication , et comme absurde le vœu fait par Philippe de ne plus monter sur le trône ; la première} parce que le seul qui aurait pu l'admettre eut été le prince des Asturies , qui n'avait que onze ans lorsqu'elle eut lien ; le second , parce qu'on ne devait pas l'accomplir

au préjudice des peuples , que les minorités exposent aux dangers les plus grands. Le conseil ajoutait que celubqui était le propriétaire ne pouvait devenir le tuteur. Sain t- Philippe, édition espagnole , tome II, page 324.

CHAP. XXXIV. I 7^4- 1 7 25. IOg

pape (') avait fait aussi le vœu de ne jamais accepter la papauté; mais il se crut obligé en conscience de rétracter une promesse inconsidérée, par amour pour le bien général. Sa Sainteté approuvera, j'en suis convaincu, une conduite semblable de la part de Votre Majesté; j'ose vous en répondre d'avance, n'ayant pas le temps de la consulter à cause de l'urgence d'une affaire aussi grave. Je suis certain même qu'elle engagerait Votre Majesté à se rendre au vœu général. Sire, reprenez donc votre couronne; je n'hésite pas même à me rendre responsable devant Dieu de la juste rétractation d'une abdication comme la vôtre et des promesses que vous avez faites. » (a) De telles paroles, sortant de la bouche d'un prince de l'Église revêtu d'une si haute autorité , entraînèrent le monarque qui ne demandait pas mieux que d'être convaincu. Philippe répandit à dessein les raisonnemens du nonce, et, le 6 septembre , il envoya un décret au Conseil de Castille, par lequel il déclarait que, comme seigneur naturel et propriétaire de la couronne ^ il reprenait les rênes du gouvernement, et sacrifiait son propre bien-être et son repos au bonheur de ses

sujets. Pour sauver les convenances, il seréser- .

(') Benoit XIII, élu tout récemment par suite du décès d'Innocent XIII, i3 mars 1724*

(*) Dépêche» de M. Stanhope au duc de Newcastle, Madrid , 9 septembre 1714.

On peut lire les deux Consultas du Conseil de Castille, et

I iO PHILIPPE V.

vait le droit d'abdiquer en faveur de son second fils Ferdinand, quand il aurait atteint l'âge. requis , pourvu que cela n'eût pas d'inconvéniens graves et préjudiciables à l'Etat. Il terminait en promettant de convoquer les Cortes pour reconnaître Ferdinand comme Prince des Asturies , et lui rendre l'hommage accoutumé comme successeur de la couronne. ()

La reine enchantée d'avoir réussi , ne put cacher sa joie. Non seulement elle était très flattée de recouvrer la couronne, dont la privation aurait donné tant de regrets à une âme aussi ambitieuse que la sienne , mais elle se voyait dans une position plus avantageuse pour être à même de réaliser un jour l'espoir qu'elle et son mari nourrissaient de s'asseoir sur le trône de France. Elle ne craignit pas de donner par là le dangereux exemple du peu de valeur que la plupart des princes mettent aux engagemens les plus sacrés et les plus solennels , lorsqu'ils sont combattus par l'intérêt politique et l'amour excessif de la domination. Les puissances de l'Europe durent, depuis cet exemple, s'accoutumer à voir avec indifférence la violation des plus saintes promesses , et des abdications, dont on se faisait un jeu. (*)

le rapport de la junte des théologiens, dans les Commentaires de Saint-Philippe , édit. franç. append.

(') OaTiz , lib. XXXIII , cap. ix et x. Mémoires tie Saint 'Philippe , tome IV; de Tessé ; de Villars.

(*) La plus grande difficulté contre la reprise de la cou-

CHAP. XXXIV. I724-I725. Ill

La mort de Louis épargna à sa femme l'humiliation d'un divorce. Elle était parvenue cependant à s'attirer la faveur du roi et l'amour de la nation, par les soins assidus et les égards tendres et affectueux qu'elle avait eus pour son mari, en ne le quittant pas un moment, quoiqu'elle n'eût jamais eu la maladie contagieuse qui l'avait conduit au tombeau. Au milieu de ses soins, elle ne put échapper au danger du contact; elle fut atteinte à son tour; niais la force de sa constitution, et un traitement mieux dirigé, lui sauvèrent la vie. Elle demeura encore quelque

ronne par Philippe, venait du vœu qu'il avait fait au moment de son abdication , de se retirer pour toujours des affaires. Les théologiens croyaient sa conscience liée; mais quelle que puisse être la valeur des règles de ce qu'on appelle la morale théologique, à l'égard des autres actions de Ja vie privée , il faut avouer qu'elles ne pouvaient être appliquées au cas spécial dont il s'agissait.

Il faut également faire abstraction des calculs et des motifs d'ambition qui ont pu déterminer Philippe , et surtout la reine , à remonter, à quelque prix que ce fût, sur le trône. Il t importe peu que ces calculs et ces motifs aient ou non existé réellement ; car il sera toujours vrai de dire que l'intérêt général de l'Espagne demandait la rentrée de Philippe au pou* voir suprême. Une minorité expose un peuple à de grands inconvéniens ; pourquoi ne pas les éviter ? Assurément, s'il y a un cas où il soit permis de reprendre l'autorité dont on s'est dessaisi , c'est bien celui où l'état se trouve exposé à des dangers d'une nature aussi grave.

Nous ne voyons pas non plus que les raisonneraens puisés

temps en Espagne avec la jouissance du revenu assigné aux reines veuves. Tessé proposa de la marier avec don Ferdinand; mais elle refusa cette union, ne pouvant supporter la contrainte de l'étiquette espagnole. Par l'entremise de sa • mère, la duchesse d'Orléans, elle obtint de Philippe et de Louis XV la permission de retourner en France; les disputes qui survinrent bientôt entre les deux cours hâtèrent son départ.

A son arrivée à Paris , elle habita le palais du Luxembourg, et conserva un grand état de maison , au moyen de la pension annuelle qui lui était payée par l'Espagne ; mais ses galanteries donnèrent lieu à des scènes scandaleuses, et

dans les dispositions légales à ce sujet fussent fondés , par la raison qu'il n'en existe pas , et qu'il n'en peut pas même exister pour des cas extraordinaires et imprévus.

Il serait à désirer que le code des nations fut clair et positif dans toutes ses dispositions fondamentales, et que les lois politiques spécifiassent les cas où elles seraient valables ; mais on sent aisément qu'on ne peut compter à l'égard de ces lois sur plus de précision ni de clarté que sur les lois civiles. Or , quel est le code renfermant des lois où tous les cas possibles soient prévus et spécifiés ?

D'ailleurs , les lois civiles , alors même qu'elles pourraient être en général applicables aux transactions politiques de ce genre , se trouveraient subordonnées à une loi bien autrement puissante, qui commande tout, audessus de laquelle aucune autre ne saurait exister , savoir , le salut public.

chap. xniv. — 1 724- 1 7^5. n5

elle fat forcée de renvoyer une partie de sa maison. Comme elle nommait aux places vacantes, sans aucun égard pour les prérogatives et les remontrances du prince de Rubec qui conservait le titre de son majordome major , il s'en plaignit à la cour de Madrid, et obtint un ordre pour qu'elle eût à agréer les personnes qu'il désignerait. Cette princesse altière , se trouvant offensée d'être ainsi contrôlée dans le choix même des personnes de sa maison , renvoya son majordome major; de son côté, la cour de Madrid lui retira le paiement de sa pension , et elle alla occuper dans le couvent des Carmélites les mêmes appartemens où logeait autrefois la duchesse de Berry, lorsqu'elle passa de ses amours licencieux aux actes de pénitence et de repentir ; elle y demeura le reste de ses jours , vivant des secours que lui envoyait de temps à autre la cour de Madrid, et expiant dans les rigueurs du cloître Pinconduite de sa vie. Elle mourut hydropique, en t742. (')

(') Mémoires de Richelieu, tome III, page a5o,. Tessé , tome II, page 370. Ortiz, tome VII, page 379.

Don Ferdinand reconnu prince des Asturies. — Intrigues poor obtenir les faveurs du gouvernement. — Dissolution de la junte. — Disgrâce de Mirabal et de Lède. — Décroissernent de la faveur de Grim al do , et élévation d*Orendayn. — Changement de politique en Espagne. — Propositions faites à l'Empereur. — Notice sur Riperdà. — Ses plans relatifs à l'économie politique. — Négociations à Vienne. — Renvoi de l'Infante de France, et mariage de Louis XV avec Marie Leczinski. — Indignation du roi et de la reine. — Ils font en vain des ouvertures à l'Angleterre. — Conclusion d'une alliance avec la cour de Vienne.

Philippe ayant repris le sceptre de l'Espagne 9 avec le consentement tacite de la nation , et avec autant de facilité que s'il n'eût pas fait acte d'abdication , s'empressa de convoquer lesCortès dans l'église de Saint- Jérôme du Prado, pour faire reconnaître don Ferdinand comme prince des Asturies ; tout s'y passa selon les formes suivies lors de la proclamation de don Louis, à l'époque où on lui prêta serment comme héritier présomptif. (l)

(') Dbsokmraux, tome IV, pages 391 , 3o,3. Saiwt-Philippe , tome IV, page 201 . Ortiz , tome VII, page *8i.

Aussitôt après cette cérémonie solennelle, le roi, accompagné de la reine et de son ministre, se retira à Saint-Ildephonse , où il demeura dans une solitude complète pendant quarante jours. La cause de cet isolement était que la jeune reine avait été atteinte de la petite vérole, et qu'on ne

intervalle, qui interrompit le cours des affaires, une lutte d'intrigue et d'ambition s'engagea entre plusieurs aspirans au pouvoir , ainsi qu'entre les partisans de la France et de l'Angleterre.

Grimaldo , qui approchait le roi plus près que tout autre, s'aperçut le premier des effets de cette rivalité politique. Il fut attaqué de nouveau par Tessé et le parti français qui l'accusaient de recevoir des présens de l'Angleterre et de montrer une partialité marquée pour les puissances maritimes. La reine elle-même parut avoir réuni toute sa confiance sur Orendayn, qui, comme c'est l'ordinaire chez les courtisans, trahit lâchement la cause de son bienfaiteur et chercha à le supplanter. Une longue habitude de travailler avec Grimaldo, la conviction que Philippe avait de son mérite, de son activité et de son habileté dans les affaires, sauva ce ministre de la disgrâce qui le menaçait; mais son crédit reçut quelque atteinte de cette tentative.

Au bout de quarante jours, Philippe retourna à FEscurial pour y recevoir les hommages de sa

! l6 PHILIPPE V.

cour, et prendre les mesures que les dernières intrigues avaient rendues nécessaires. Son ressentiment éclata d'abord contre ceux qui s étaient montrés trop dévoués au dernier souverain, et avaient manifesté de l'opposition à ce qu'il reprît la couronne. Parmi eux on remarquait le marquis de Mirabal.

M. Keene, qui résidait à cette époque à Madrid, en qualité d'agent de la compagnie de la mer du Sud, décrit cette révolution avec la pré cision et l'exactitude d'un témoin oculaire : « Deux jours après l'arrivée du roi à Madrid, il donna ordre à Montenegro de se démettre de son emploi de secrétaire et d'intendant des finances, et il fut envoyé en exil à Ciudad-Real, pour y être détenu dans un couvent des chevaliers de Calatrava; on l'avait accusé de dilapidation (*). Sa disgrâce fut l'avant-coureur de celle du président de Cas tille, Mirabal, qui l'avait protégé et établi dans ce poste lucratif. Oren-

(*) D'après le marquis de Saint-Philippe, Montenegro perdit sa place et fut envoyé* prisonnier à Ciudad-Real , après avoir mis sons le séquestre ses papiers et ses bien», « parce qu'il avait, disait-on, destiné des sommes considérables affectées par son prédécesseur, le marquis de Campo Florido , au paiement de certaines créances à d'autres objets moins importans, et qu'on le supposait personnellement intéressé dans cette mesure. Néanmoins il prétendait avoir reçu un ordre exprès de la bouche même du roi Louis , ainsi que cela se pratique à l'égard des secrétaires des divers départeroens.

dayn fut nommé par Grimaldo pour le remplacer dans la direction du trésor; il voulut par là lui donner de l'occupation et lui témoigner de la satisfaction pour sa conduite précédente.

ce Deux jours après , le président de Castille, qui avait joui pendant très long-temps des bonnes grâces du roi, et qui avait eu sur lui plus d'inqu'aucun de ses ministres , reçut l'ordre de donner sa démission. On le nomma conseiller d'état, avec une pension de dix mille ducats, qui lui fut assignée pour adoucir un peu le chagrin d'être renvoyé. Il s'était aperçu de la diminution de la faveur du roi à son égard , et n'attendait qu'une occasion favorable pour résigner son emploi, n'oubliant pas cependant unfe enumeration de «es services pour toucher Sa Majesté et se réconcilier avec la cour. Mais ses ennemis eurent veut de ce dessein. Ils persuadèrent au roi qu'il fallait lui envoyer l'ordre de se démettre avant le jour d'audience : on savait qu'il était reçu par le roi tous les vendredis en sa qualité de président de Castille.

« On expédia sur-le-champ un cou mer à don Juan de Herrera , évéque de Siguenza , pour venir le remplacer. D'abord chancelier de Milan , et ensuite auditeur de Rota , il avait résidé presque toute sa vie en Italie. Depuis son retour en .Espagne, il n'avait jamais quitté son diocèse , au point qu'il était tout-a-fait étranger

Il8 PHILIPPE T.

aux intrigues de cette cour. 0 ne s'était jamais attaché à aucun parti, et ne se mêlait que de ce qui avait un rapport direct avec les devoirs de sa

w J'ai cherché plus particulièrement dans cette lettre à vous faire connaître tous les détails relatifs à la chute du président, parce qu'elle se rattache aux intérêts dominans aujourd'hui en Espagne, c'est-à-dire à ceux de la reine. Elle parait avoir à cœur de punir ceux qui ont montré de la tiédeur, ou qui du moins ont témoigné peu de zèle pour que le roi reprît la couronne : elle prend le sage parti de les éloigner du gouvernement, dans la crainte qu'ils ne se repaissent des mêmes chimères. Le maréchal de Tessé profite de la circonstance pour leur faire perdre peu à peu l'estime du roi. Au moyen de ses émissaires, il les déconsidère dans l'opinion publique pour leur porter ensuite le coup avec plus d'assurance. U joue maintenant le même tour à Grimaldo, en faisant courir dans la ville des histoires sur les pensions qu'il reçoit de l'Angleterre, etc. Je crains que cela ne fasse de l'impression sur le caractère soupçonneux du roi, ou peut-être que le marquis, dans un âge très avancé, voyant la peine qu'il aura à se maintenir, ne préfère de laisser le champ libre à ses ennemis en se retirant.

« J'ai remarqué qu'à la cour le cercle d'Orendayn était aussi nombreux que celui de Grimaldo ;

chap. xxxv. — 1720. I i g

il a le mérite, à ce qu'il parait, d'avoir refusé quelques offres des Anglais pendant le règne du roi Louis y ce qui le rend maintenant le favori des Français et l'espoir des Jacobites. Le maréchal lui a fait dernièrement cadeau d'une bague, si je suis bien informé, qu'il n'a pas voulu accepter jusqu'à ce que le roi le lui eût ordonné. 11 la porte à présent dans les cérémonies. » (*)

La victime qui suivit après fut le marquis de Lède. Lorsqu'il se présenta pour baiser la main du roi, PhÛippe lui reprocha son ingratitude, en lui disant d'un air sévère : « Je ne m' a tiendais pas à une telle conduite de votre part (1 1 janvier). « Le courtisan se retira tout confus, et ne tarda pas long-temps à succomber sous le poids du chagrin, victime de son ambition trompée. (»)

Philippe conserva ses autres ministres, réinstalla Grimaldo dans l'emploi de secrétaire des affaires étrangères, et l'honora de l'ordre de la toison d'or. Orendayn fut nommé secrétaire du département des finances, avec la sur-intendance des affaires générales de l'Etat , lorsque Grimaldo serait empêché de remplir ses fonctions à cause de son grand âge et de ses fréquentes infirmités. C'était un moyen de préparer Orendayn à remplir un

(') M. KeenehM, Horace Walpole, Madrid, rô janvier, (") Saint-Philippe , tome IV, page 167*

jour le poste élevé de premier ministre de la monarchie espagnole.

A peine Philippe avait-il organisé son gouvernement intérieur qu'il tourna ses regards vers les affaires étrangères, pour reprendre la négociation compliquée qui avait été entamée au moment de sa prétendue abdication. Le congrès de Cambrai avait, à la vérité, poursuivi la tenue de ses séances pendant le règne éphémère de Louis ; mais l'on ne s'y occupa que d'étiquette et de traitement , sans délier la plus petite partie de ce nœud gordien auquel tenaient les destinées de l'Espagne.

II paraissait cependant que les discussions avaient changé de nature , et que l'attention du congrès était moins dirigée sur des sujets soumis à ses décisions par les articles de la quadruple alliance , que sur l'abolition de la compagnie d'Ostende et la garantie de la pragmatique-sanction promulguée par Charles VI.

Dans le même temps la négociation favorite de la reine avait été indirectement conduite par l'entremise de Monteléon ; mais son imagination vive s'était trop flattée de l'appui des puissances médiatrices. La France, l'Angleterre et la Hollande refusèrent d'une manière positive leur coopération pour faire admettre par la force des armes le prince espagnol en Italie; et, au moment même où la révolution, dans le gouvernement de son pays, ouvrait une belle carrière au

caractère actif et entreprenant de ce diplomate , il Ait forcé de s'arrêter a Paris pour remplir une mission fastidieuse et sans nulle importance.

L'impatience d'Elisabeth Famèse n'eut plus de bornes ; elle termina brusquement la négociation commencée. La jalousie des puissances médiatrices et la tiédeur de la France mirent le comble à son indignation; elle ne put pardonner à cette puissance une indifférence à laquelle elle devait d'autant moins s'attendre qu'elle l'avait crue sincèrement disposée, intéressée même à la soutenir; mais ce qui surtout la mortifiait et lui causait un profond chagrin , c'était de voir que l'offre de Gibraltar n'était qu'un piège dressé par la politique anglaise pour gagner du temps. Quand elle vit que ses projets pour l'établissement de son fils étaient sur le point d'être toutà-fait renversés» elle tourna ses regards vers l'Empereur lui-même, espérant sortir par son moyen du labyrinthe dans lequel elle était engagée , et obtenir de lui de plus solides avantages que tous ceux qu'elle pouvait attendre de la France et de l'Angleterre, dont la médiation jusque-là n'avait été qu'illusoire.

L'Empereur ne fut pas long-temps sans être informé de ce changement de sentimens, et profita à son tour des mêmes motifs pour se délivrer de la gênante médiation de la France , et plus parti-

culièrement de celle des puissances maritimes, dont il était très mécontent, à cause des interminables disputes relatives au commerce et au gouvernement des Pays-Bas. 11 fit d'abord sonder les dispositions de la cour d'Espagne par le pape; et quand il fut assuré que ses ouvertures seraient bien accueillies , il s'adressa directement à la reine, et flatta sa passion favorite de l'agrandissement de sa famille. (')

L'agent de cette nouvelle et singulière opération diplomatique fut un autre Alberoni, qui, toutefois, n'avait pas de talens supérieurs comme homme d'état , et dont l'élévation rapide et la disgrâce inattendue forment une époque mémorable dans l'histoire de Philippe V.

Jean Guillaume, baron d'abord, et ensuite duc de Riperdà , descendait d'une famille noble originaire d'Espagne, qui s'était établie dans les Pays- Bas , lorsque ce pays était sous la domination de l'Espagne. Il naquit dans la seigneurie de Groningue vers l'année i665. On croit qu'il fit ses études dans le collège des jésuites, à Cologne; après s'y être distingué comme un élève doué d'une grande aptitude, il embrassa la profession militaire; vers la fin de la guerre de la succession il était déjà colonel. 11 s'adonna à l'étude des langues modernes dans les momens de loisir que lui

(*) Maison d'Autriche, vol. II, chap. vin.

laissait son service ; et jugeant que la théorie du commerce et des manufactures était le plus sûr moyen d'avancement dans un pays commerçant , il cultiva successivement les diverses branches de la science de l'économie politique.

Sa fortune se trouva alors augmentée par son mariage avec une riche héritière de la Hollande. Nommé député de sa province aux États-Généraux, il se fit remarquer au congrès d'Utrecht; et, en considération de ses grandes connaissances commerciales, il fut envoyé à Madrid pour terminer les disputes compliquées qui existaient entre l'Espagne et la république hollandaise. En sa qualité d'envoyé , il rendit d'importans services aux ministres anglais , qui le récompensèrent par des présens considérables. Ce fut a cette même époque qu'il se dévoua au service de l'Empereur , qui l'avait connu par ses rapports avec le prince Eugène. L'Empereur lui accorda une pension annuelle. Son caractère souple et liant, ses connaissances dans le commerce et les manufactures , son génie inventif et fécond , et l'usage des langues modernes, surtout de l'espagnole, l'avaient fait goûter d'Alberoni lorsque celui-ci s'occupait de sa propre élévation. Riperdà gagna la faveur et la confiance de cet habile homme d'état par la communication qu'il lui fit de projets d'économie politique. Alberoni l'employa dans les affaires les plus délicates , particulièrement dans

les parties qui avaient été l'objet de son étude et de sa méditation.

Pourvu de tels avantages, Riperdà était à la fois l'espion et l'agent des cours de Vienne et de Londres, et fonctionnaire public de l'Espagne, au moment même qu'il conservait la représentation extérieure d'envoyé de la république hollandaise. Sa manière de vivre était des plus bizarres. Peu délicat sous le rapport de l'argent , il poussa la hardiesse et la fourberie jusqu'à recevoir quatorze mille pistoles de la cour d'Angleterre , en se servant du nom même d'Alberoni, pour prix de la signature du traité de commerce ('). Ses friponneries ne furent pas découvertes tout de suite, ou bien on aima mieux faire semblant de ne pas s'en apercevoir, en considération de ses talens et de ses services ; car il conti nua de grandir encore dans l'estime et la confiance d'Alberoni , il coopéra même à hâter son élévation au ministère. (*)

La haute fortune de son protecteur, et les espérances magnifiques que le succès des étrangers eu Espagne lui faisait concevoir, le déterminèrent à se démettre de son ministère, et à se naturaliser

(') M. Dodington rapporte que celle somme fut comptée à Riperdà pour la remettre à Alberoni ; M. Stanhope découvrit, après, qu'il l'avait gardée pour lui.

(*) Notice sur Riperdà, par les abbés siciliens, où l'on voit qu'il suggéra a Alberoni que c'était le moment favorable pour s'emparer du pouvoir par l'influence de la reine.

dans un pays qu'on pourrait appeler le paradis des aventuriers. Ses talens remarquables et son caractère ambitieux et remuant, commencèrent à éveiller la jalousie d'Alberoni, qui ne manqua pas de présenter sa religion comme un obstacle insurmontable à son entrée au service de Sa Majesté Catholique. Mais cette objection était trop frivole pour arrêter un diplomate aussi entreprenant, et aussi peu scrupuleux que lui. Il trouva moyen de représenter au roi que les vertus éminentes de Sa Majesté l'avaient édifié, et qu'elles avaient fait une impression profonde sur son cœur; qu'il était irrévocablement décidé à embrasser une religion qui lui assurait son propre salut, et le disposait à se dévouer au service d'un monarque si grand , si pieux et si bienfaisant. Les devoirs et les sentimens de la nature , disait-il , l'obligeaient à s'assurer une existence pour pourvoir à son entretien et à celui de sa famille ; mais il comptait que la générosité et la bienveillance du roi le dédommageraient du sacrifice qu'il faisait de ses amis et de son pays. Il insinuait aussi que ses études particulières le rendaient propre à la direction de la fabrique de ttaadalajara , qui n'avait été établie que sur ses plans et d'après ses conseils.

Ses représentations eurent le succès qu'il en attendait ; il fit son abjuration ; on le nomma sur-intendant de cette manufacture avec une concession

126 PniLlPPE V.

de terres , et un hôtel qui avait jadis appartenu à l'Amirante de Cas tille.

Avec la connaissance profonde des moyens propres à obtenir les faveurs de la cour, Riperdà se procura des lettres de recommandation du duc de Parme pour la reine ; il se servit pour cela de F influence de l'Empereur, marchant avec une fidélité scrupuleuse sur les traces d'Alberoni. Mais les progrès rapides de la manufacture sous sa direction, et le parti qu'il sut tirer de ses fréquens entretiens avec le roi et la reine, redoublèrent la jalousie d'Àlberoni, qui s'alarmait de voir un étranger adroit et entreprenant aller impunément sur ses brisées. Tout à coup Riperdà fut dépouillé de sa sur-intendance. Il dissimula son ressentiment, feignit d'ignorer d'où le coup était parti, et ne se montra que plus empressé auprès du ministre. Néanmoins vers la même époque il se mit en relation avec Grimaldo et Daubenton ; et au moyen de cette communication dont il sutse servir, il continua de présenter des projets et des mémoires contraires au système de l'administration , dans lesquels il dévoilait les erreurs du ministre directeur.

Ces représentations furent d'autant mieux écoutées, que l'accomplissement de plusieurs de ses prédictions firent une impression profonde sur l'esprit du roi, et lui donnèrent la répnta-

lion d'homme d'une prévoyance et'd'une capacité singulières. Aussitôt qu'Alberoni fut disgracié, Riperdà fut non seulement rétabli dans son premier emploi avec de nouveaux honneurs, mais on le nomma sur-intendant général de toutes les manufactures de l'Espagne. Il fixa alors sa résidence à Ségovie, où il vécut avec une grande magnificence. Après avoir perdu sa femme, il épousa une dame castillane d'une famille distinguée ( 1 721 ) ; ce mariage ne fit qu'augmenter ses relations en Espagne. Il continua de maintenir son crédit à la cour par de nouveaux plans, et des conseils relatifs au plus grand avantage du commerce, et à l'augmentation du revenu public. Il s'insinua dans les bonnes grâces de la reine, et lui recommanda de s'unir intimement avec l'Empereur, comme le moyen le plus sûr et le plus convenable pour l'agrandissement de sa famille, en mariant son fils don Carlos avec une des archiduchesses. Déjà il comptait arriver au ministère , et il était sur le point de réussir, lorsqu'il fut écarté par l'influence réunie de Daubenton et de Grimaldo, qui, après l'avoir employé comme instrument pour renverser Alberoni, virent sa supériorité et ses talens d'un œil jaloux, et firent sentir au roi les inconvéniens de confier le gouvernail de l'Etat à un nouveau converti. Alors Riperda dirigea toutes ses batteries contre Grimaldo ; dans une série de mémoires qu'il pré-

l**8 PHILIPPE V.

sen ta , il exagéra ses erreurs, détailla les maux qui résultaient de son attachement impolitique à la cour d'Angleterre au moment où elle s'était particulièrement déclarée opposée aux vues du cabinet de Madrid. La mort de Daubenton l'avait délivré de son plus puissant ennemi; enfin il se voyait à la veille de triompher de l'opposition de Grimaldo, lorsque l'abdication de Philippe renversa tout à coup ses brillantes espérances.

Pendant la retraite momentanée de Philippe , il tira parti de la bonne opinion que la reine avait de lui; il devint son conseiller intime et le confident de tous ses secrets. Lorsque le roi reprit les rênes du gouvernement, on le vit reparaître jouissant de nouveau de la plus grande faveur. Il fat, par suite de ses relations secrètes avec la cour impériale , choisi pour négocier avec la maison d'Autriche l'union qu'U avait naguère conseillée , et qu'il n'avait cesse de recommander à la reine. On l'autorisa à conclure la paix avec l'Empereur, à négocier le mariage de don Ferdinand avec la jeune archiduchesse, si l'Empereur consentait à assurer au prince la possession des Pays-Bas et des duchés italiens pour dot, et enfin à obtenir la reversion de la Toscane et de Parme à don Carlos. Telles étaient les conditions que Philippe avait probablement arrêtées avec lui , tandis que de son côté la reine lui donnait des instructions particulières pour négocier le mariage de l'ainée des archiduchesses

avec don Carlos, dont l'union projetée avec mademoiselle de Beaujolais, quatrième fille du duc d'Orléans, ne devait plus par cette raison avoir lieu.

Avant son départ, cet aventurier diplomate fit une tentative aussi hardie qu'adroite, pour s'assurer à son retour le poste de premier ministre. Il présenta un plan magnifique et très étendu des réformes qu'il importait de faire dans la monarchie espagnole. Il y développait les moyens d'améliorer le commerce d'Amérique , de créer une marine puissante et d'augmenter les revenus de l'État. U laissait tomber ça et là dans son projet quelques invectives contre les dilapidations des ministres précédens et contre les empiétemens des nations étrangères sur le commerce et sur le territoire de l'Espagne.

Le lecteur verra, sans doute avec intérêt l'esquisse du projet qui formait la base de l'administration proposée, et qui plus tard fournit évidemment beaucoup de vues utiles aux ministères qui vinrent après lui.

Pour empêcher la contrebande dans les Indes occidentales, il proposait d'établir un certain nombre de petites escadres légères formant en tout huit vaisseaux de ligne, dix frégates et douze galères qui seraient stationnés de manière à parcourir toute la côte de l'Amérique du sud. Il demandait en outre qu'on envoyât une force de m. g

lîo PHILIPPE V.

terre de cinq mille hommes et de cinq mille chevaux pour chasser les Anglais des possessions qu'ils avaient envahies. Afin de subvenir à cette dépense , l'obligation de servir dans la milice , à peu près tombée en désuétude, devait être remplacée par un impôt particulier à chaque province ; de plus 9 on lèverait une contribution subsidiaire de cinq pour cent sur tous les emplois et toutes les pensions de F Amérique. Le déficit serait comblé avec les revenus des sièges et des bénéfices qui viendraient à vaquer.

Quant au nouveau système de commerce dont on espérait un résultat efficace, en voici les principales bases. Il se divisait en trois parties, savoir : YAsiento des nègres, la contrebande et le commerce d'Espagne avec les Indes par Cadix.

S'il n'était pas possible d'arracher YAsiento aux Anglais sans s'engager dans une guerre, on devait au moins les fatiguer, les tourmenter jusqu'à ce qu'eux-mêmes l'abandonnassent volontairement comme vexatoire et sans utilité réelle. A cet effet , les sauf-conduits devaient être retardés de manière à ce qu'ils ne pussent arriver aux Indes occidentales qu'après la flotte et les galions, et après les foires accoutumées. Des ordres secrets furent communiqués a tous les gouverneurs et commandans pour ne pas consommer des objets de fabrique étrangère, spécialement anglaise, afin de leur faire perdre la vogue parmi

chap. xxxv. — 1725. l5l

le peuple et pour employer toutes sortes de vexationssous prétexte d'inspection. La compagnie delà mer du Sud serait privée de toute autre faveur qui ne serait pas expressément comprise dans le traité d'Utrecht ; elle n'aurait pas d'entrepôts dans la mer du Nord ; elle ne pourrait vendre que dans les foires , ce qui était un moyen à peu près sûr de lui faire toujours éprouver quelques pertes . L'indigène qui servirait de prête-nom aux Anglais serait puni de mort. Quelque onéreuses que fussent ces dispositions pour l'Angleterre , on croyait qu'elle serait forcée de les subir; car, sur la plainte la plus légère, l'Espagne préparerait aussitôt des forces maritimes et militaires pour s'emparer de ses colonies.

Quant à la seconde partie , la contrebande, le roi ferait revivre son ancien droit de faire seul et

exlusivement le commerce avec ses colonies d'Amérique, et se servirait constamment du prétexte de piraterie pour s'emparer de tous les vaisseaux dans les mers des Indes, même quand ils ne feraient que les traverser; mais pendant qu'on traiterait les Anglais avec une grande sévérité, comme étant la nation la mieux partagée dans ce commerce lucratif, on devait traiter les Hollandais avec un grand ménagement pour empêcher les deux seules nations commerçantes et maritimes de s'unir pour la défense de leurs intérêts communs. U en résultera, ajoutait-on, que les colo-

nies des autres nations dans cette partie du Nouveau-Monde, ne s'enrichissant plus des trésors qui y étaient continuellement introduits du continent voisin, seront abandonnées comme une charge inutile; ou bien elles se rendront à la première attaque des armes espagnoles.

Les réglemens pour le commerce direct de l'Espagne tendaient à ruiner le commerce des Anglais et des autres nations qui passaient pour ne pas être amies de l'Espagne. On devait faire des retours pour les marchandises envoyées en Amérique; et Ton s'arrangerait de telle manière que les articles que la mère patrie ne pourrait pas fournir à l'Amérique seraient tirés des nations amies : on ne défendrait pourtant pas publiquement les marchandises de fabrique anglaise. Pour suppléer au manque de manufactures en Espagne, des fabricans étrangers seraient attirés et engagés à s'y établir. En suivant avec constance ces mesures ou d'autres analogues, la ruine du commerce anglais était regardée comme inévitable en moins de deux ans.

Riperdà proposait également d'envoyer avec chaque flotte douze vaisseaux du roi, chargés, et douze galions ; et d'avoir constamment à Cadix deux galions, et deux autres à Buenos-Àyres, pour servir dans les voyages subséquens. La dépense de cet armement serait, croyait-on, défrayée par le fret, attendu que les marchands

chap. xxxv. — 1725. I 35

donneraient probablement la préférence aux vaisseaux du roi , par la raison qu'ils sont mieux équipés ; cette mesure fournirait un nombre considérable de marins habiles et d'officiers de mérite, connaissant parfaitement les mers des Indes. En cas de guerre, ces flottés et ces galions réunis formeraient une escadre de vingt-quatre vais-' seaux de ligne.

Il cherchait aussi à faire sentir l'importance des lies Philippines, sous le point de vue commercial, et prétendait qu'un commerce avantageux devait avoir lieu par ces îles entre l'Espagne et l'Orient. Il disait, à l'appui de ses raisonnemens, que lorsqu'il avait eu l'occasion d'examiner les livres de la compagnie hollandaise de l'Inde orientale, il y avait trouvé des notes sur les présens considérables faits aux ministres espagnols pour obtenir la permission de faire le commerce avec ces îles, et d'exporter l'argent tiré du Mexique. Il proposait donc la formation d'une compagnie espagnole pour faire le commerce avec les Philippines. Les vaisseaux de cette compagnie feraient voile de Cadix pour la mer du Sud; ils laisseraient une partie de leurs chargemens au Chili, en échange d'argent et d'autres productions indigènes, et de là ils iraient aux Philippines. Ces marchandises étant déposées dans les ports de la Chine, de Siam et des régions environnantes, pour acheter des

épiceries et autres denrées de l'Orient, ils devaient encore revenir par le Chili, et échanger leur chargement contre de l'argent, pour l'apporter en Espagne. Il calculait que par là l'Espagne s'approprierait le commerce et de son propre territoire et de ses Indes , à l'exclusion des contrebandiers , et qu'elle aurait en outre une bonne part dans le riche commerce de l'Orient.

Pour la sûreté du commerce maritime de l'Espagne, un port et un chantier devaient se former au Ferrol, afin d'offrir un abri aux escadres destinées à croiser pendant l'été pour protéger les flottes d'Amérique, et pour observer la marche des vaisseaux anglais. Ce projel, outre que son exécution assurerait celle des autres mesures, tiendrait la nation britannique dans une alarme continuelle ; ce qui ne pourrait manquer d'exciter le mécontentement du peuple, non seulement par l'augmentation des charges publiques , mais par la diminution de son commerce : on obtiendrait ainsi la ruine d'une nation sur laquelle seule l'Espagne pourrait espérer de reconstruire l'édifice de son ancienne splendeur.

Outre ces moyens d'amélioration du commerce des Indes, on établirait une factorerie au

Ferrol , pour trafiquer avec les pays du nord ; on n'oubliait pas non plus des pêcheries ; cela devait donner de l'emploi à vingt mille familles de ma-

chap. xxxv. — 1725. 1 35

rins , et priver les Anglais de plus de vingt millions d ecus qu'ils retiraient tous les ans de l'Espagne .

Riperdà proposait aussi de publier des ordonnances pour défendre l'importation d'objets de manufactures étrangères , tels que laine , soie, etc. , à mesure que les manufactures nationales commenceraient à prendre de l'accroissement. Le roi et la cour devaient être les premiers à donner l'exemple, en ne consommant point d'autres articles que ceux de fabrique espagnole.

Pour donner encore plus de force et de développement à ce vaste système, il proposait de créer une banque a Madrid , qui devait donner cinq pour cent d'intérêts pour tous les capitaux qu'on y placerait; la manière de former le fonds serait de transférer à cette banque le trésor appelé Saint-Juste , destiné au secours des veuves et des orphelins, et d'y affecter les sommes que les corporations ecclésiastiques destineraient à l'achat de nouvelles propriétés.

Par l'action combinée de toutes ces diverses causes, il s'attendait à voir s'effectuer une si prodigieuse augmentation dans les produits industriels, dans la population et la richesse nationale, que le roi, selon lui, pourrait tenir sur pied et entretenir une armée de cent trente mille hommes, avoir une escadre de cent vais-

seaux et frégates, et qu'il lui resterait encore dans ses coffres plus de deux millions d'écus. (*)

Des vues aussi étendues , des projets aussi vastes , proposés par un homme dont les prédictions avaient été accomplies plus d'une fois, dont on connaissait surtout le ressentiment profond contre l'Angleterre et la France , frappèrent l'imagination romanesque de Philippe. Il promit à l'auteur inventif de tous ces projets qu'au retour de la mission dont il était chargé, il serait élevé à la direction suprême des affaires, et qu'on l'autoriserait alors à opérer cette grande régénération dont il avait tracé le plan avec tant de génie et d'habileté pour le bonheur de son pays d'adoption.

C'est dans cette ferme assurance que Riperdà quitta Madrid. Après un voyage secret et rapide, il arriva incognito à Vienne dans le mois de novembre. 11 fallait donner le change aux ministres

(*) Nous avons tiré en grande partie ces détails, relatifs à la jeunesse et aux projets de Riperdà , des documens précieux ci -après désignés, qui ont été communiqués à la cour d'Angleterre par les abbés siciliens , savoir : Notice sur l'élévation et projets de Riperdà , et moyens de prévenir leurs funestes résultats. — Notice sur les moyens mis en usage pur Riperdà, pour s'insinuer dans les bonnes grâces de Leurs Majestés Catholiques. Manuscrits dans les papiers de Walpole, copiés de l'original espagnol, cl communiqués à M. Walpolc à Paris, irrnriobro 1737.

ciwp. xxxv. — 1725. 157

étrangers et à tous ceux qui étaient intéressés à faire avorter ses desseins : il crut donc devoir se loger dans un des faubourgs sous le nom de baron de Pfafferabourg ; il n'allait que de nuit aux entrevues avec le comte de Sinzendorf, le chancelier autrichien. Sa négociation fut conduite avec le plus grand secret : rien ne transpira; il mit pendant trois mois toute la surveillance de la police en défaut; personne, dans le public» n'eut connaissance de son arrivée ni du motif qui l'amenait. Sa mission était presque terminée ; il allait emporter l'espoir du mariage de l'ainée des archiduchesses , Marie-Thérèse , avec don Carlos ; enfin tout devait lui faire croire que l'affaire était parvenue à son point de maturité, lorsque tout à coup elle éprouva une forte opposition de la part de l'impératrice et de l'archiduchesse elle-même qui avait de l'inclination pour le duc de Lorraine. Les ministres attachés à l'ancien système de la politique autrichienne s'opposèrent aussi aux nouveaux arrangemens projetés ; mais l'agent de l'Espagne , qui avait des sommes immenses à sa disposition, n'épargna pas ses largesses. L'empereur lui-même ne rougit pas d'encourager le trafic et la vénalité par son exemple. De tous les ministres autrichiens, il n'y eut qu'Eugène qui conserva son désintéressement et son intégrité. Riperdà vit tous les pbstacles s'aplanir graduelle-

l38 PHILIPPE V.

ment devant lui, grâce à l'influence puissante de l'or. (*)

L'affaire en était là , lorsqu'un incident inattendu leva les dernières difficultés, et hâta la conclusion de cette singulière et secrète négociation.

Le duc de Bourbon, en sa qualité de premier ministre de France , était dirigé par des principes politiques et personnels, diflërens de ceux qui avaient déterminé le régent à unir les branches française et espagnole delà famille des Bourbons. Secrètement opposé au duc d'Orléans, il désirait empêcher sa succession éventuelle à la couronne, dans le cas du décès du jeune roi. Il forma donc le projet.de rompre la promesse de mariage de Louis XV avec l'infante, sous prétexte que Fâge tendre de sa future épouse reculait encore de plusieurs années l'espoir de succession directe. Il délibéra long- temps sur la manière de faire une démarche aussi délicate, cherchant à différer, sous divers prétextes , la cérémonie des fiançailles

(*) D'après les dépêches de M. Stanhope , les sommes distribuées par Riperdà dans l'intervalle de juillet à septembre 1 7 a5 , ne montent à rien moins que 570,000 pistoles. M. Stanhope à lord Townshend, a novembre 1725. Cela est confirmé par les Notices de Saint-Saphorin sur la cour dt* Vienne , et par ses dépêches à la cour d'Angleterre pendant sa mission à Vienne. ( Papiers de fVatpoU. )

CHAP. XXXV. 1725. l3§

qui devai} avoir lieu lorsque la princesse aurait atteint l'âge de sept ans.

Au milieu de cette perplexité, une maladie dangereuse du jeune roi vint alarmer la nation par la perspective d'une succession contestée (*)• Le ducde Bourbon mit sur-le-champ ce sentiment à profit. Après plusieurs démarches pour trouver une princesse d'un âge et d'un rang convenables, il fixa son choix sur Marie, fille de Stanislas Leczinski, roi titulaire de Pologne. Ce point une fois arrêté, il obtint le consentement du jeune roi; et, pour éviter toute opposition de la part de la cour de Madrid , il fut décidé qu'on renverrait l'infante sans aucun avis préalable , mais en cherchant à s'excuser sur l'urgence et la nécessité impérieuse de la circonstance.

II parait que malgré le secret avec lequel cette affaire fut conduite , les jalousies politiques , ou les confidences particulières, donnèrent l'éveil aux soupçons de la cour espagnole (**). Lesimportuni-

(*) Saint-Simon , tome VIII, page 198. Richblibu , tome IV, chap. n.

Lors de la maladie do jeune roi il échappa au duc de Bourbon de dire , une nuit qu'il monta tout effraye dans l'appartement royal : que deviendrai-je ? je n'y serai pas repris. S'il en échappe, il faut le marier. Saint-Simon , Mémoires secrets de la Régence, tome VIII, page 147.

(**) Macanaz , qui continuait toujours à résider en France,

l4o PHILIPPE V.

tés de la reine d'Espagne, non seulement arrachèrent des aveux solennels et réitérés , mais même la promesse perfide que la cérémonie des fiançailles aurait lieu immédiatement. Lorsque le plan du duc de Bourbon fut bien assuré, on rappela le maréchal de Tessé à Paris , et l'annonce de la fatale nouvelle fut confiée à l'abbé de Livry, agent subalterne , détaché ad hoc de l'ambassade de Portugal, et choisi très à propos à cause de son caractère doux et de sa connaissance de la cour de Madrid : c'était l'homme qu'il fallait pour une mission aussi délicate. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il arriva à Madrid sans savoir le motif de sa nomination : il fut frappé d^effroi lorsqu'il eut connaissance des ordres dont on lui avait confié l'exécution. On lui ordonnait de demander une audience et de remettre les lettres d'excuse du roi et du duc de Bourbon sans faire aucune réflexion ni iusinuation quelconque sur leur contenu avant de les présenter. On avait voulu par là éviter tout prétexte de ne pas les recevoir ; mais son esprit était trop frappé et trop préoccupé pour suivre cet ordre à la lettre. Quand il se présenta, il se mit à genoux, fondit en larmes, et trahit son message par une apologie confuse et sans prépara-

instruisit le roi des projets du duc de Bourbon ; ses lettres existent dans la secrélairerie d état à Madrid. B elan do , Histoire civi/c.

CHAP. XXXV. 1725. l4 I

tion ('). L'effet de cette nouvelle fut tel qu'on devait l'attendre chez des têtes couronnées , d'un caractère aussi ardent, qui surtout portaient à l'extrême l'amour paternel. Les lettres furent rejëtées avec la plus grande indignation. La reine ôta un portrait de Louis XV qu'elle avait à son bracelet, le foula aux pieds en disant : Les Bourbons sont une race de diables ; mais se souvenant de la parenté de son mari, elle se tourna vers lui, et elle ajouta : excepté Votre Majesté. Le ministre français (•) fut chassé de leur présence avec mépris et ignominie.

Dans le premier choc des passions exaltées , le secret de la mission ne fut pas divulgué, quoique l'agitation extraordinaire du souverain , et le désespoir où était Livry lui-même donnassent beaucoup à penser. Lorsqu'enfin la nouvelle arriva de Paris, et qu'elle ne fat plus un secret pour personne, le ressentiment du roi et de la reine éclata avec une nouvelle force ; le ministre de France et tous les consuls de cette nation eurent ordre de partir sur-le-champ. Philippe déclara que ce n'était pas assez de tout le sang de l'Espagne pour venger une telle offense; il annonça sa résolution de ne se réconcilier jamais

(*) Mémoires de Montgon , tome I, page 16. Dépêches de Stanhope et de Keene.

(*) Notice sur Riperdà , par les abbés siciliens.

avec la France , tant que le duc de Bourbon ne se présenterait pas à Madrid pour demander pardon à genoux. L'indignation du monarque fut bientôt partagée par une nation extrêmement délicate sur le point d'honneur. U fallut toute la surveillance du gouvernement pour empêcher un massacre général de tous les Français qui étaient dans la capitale. Tous les rapports cessèrent entre les deux cours ; et avant l'arrivée de l'infante , la veuve de Louis et mademoiselle de Beaujolais avaient été renvoyées en France. (')

Dans le premier accès de colère de la reine, sa violence arracha de Philippe un décret pour que tous les Français eussent à quitter l'Espagne sans aucune exception ; mais après avoir un peu réfléchi 9 le roi s'aperçut bientôt de l'injustice et de l'impossibilité d'exécuter un pareil décret; il imagina un moyen assez plaisant pour calmer son impérieuse compagne. 11 appelle ses domestiques, fait ouvrir ses armoires et préparer ses coffres et ses malles, comme s'il s'agissaitd'un grand voyage. La reine arrive au milieu de ce mouvement, demande la cause de tant dç préparatifs ; le roi répond : « N'a-t-on pas rendu un décret qui enjoint à tous les Français de quitter l'Espagne ? je

i*) Notice sur Riperdà, par les deux abbés siciliens. Sai ut-Philippe, lome IV, pag. * 16, nZ. Ottiz , tome VII, lib. XXIII, chap. x.

CHAP. XXXV. 1725. l43

suis Français aussi, par conséquent je me dispose à partir. » Cette plaisanterie fit plus d'effet que les plus sérieuses considérations. La reine sourit , et l'ordre fut révoqué. (')

Philippe et la reine firent venir sur-le-champ l'ambassadeur anglais, M. Stanhope ; ils lui exposèrent en détail toutes les circonstances de l'affront qu'ils venaient d'essuyer, et reprochèrent au duc de Bourbon un outrage qui surpassait encore sa duplicité. La reine donna libre carrière à sa véhémence naturelle; et oubliant qu'elle était devant le ministre d'une puissance respectable : «Ce coquin, ce borgne ("), s'écria-t-elle, a renvoyé ma fille parce que le roi n'a pas voulu créer grand d'Espagne le mari de sa concubine. » Philippe, avec pins de dignité, ajouta : ce Je suis décidé à me séparer pour toujours de la France, ce qui , loin de les affaiblir, fortifiera au contraire les liens d'amitié qui unissent l'Espagne et l'Angleterre ; je placerai toute mon amitié et ma confiance dans votre souverain, et donnerai Tordre à mes plénipotentiaires a Cambrai de rejeter toute médiation de la part de lâ France , et de soumettre l'arrangement de toutes mes disputes avec

(•) Bourgoin , qui sut l'anecdote d'un des valet» de chambre, tome II, page 116 , note.

(*) Le duc de Bourbon était borgne.

l'empereur , à la seule médiation de la Grande- Bretagne. »

Cependant, Philippe trop impatient pour attendre la réponse à cette ouverture , ordonna à Riperdà d'abandonner tous les points en question qui avaient retardé la négociation. Il entra, d'un autre côté, en pourparler pour un double mariage avec la famille de Portugal , en cherchant à unir l'infante Dona Barbara avec Don Ferdinand, et la prétendue du roi de France avec le prince du Brésil. Pendant ce temps-là, la reine envoyait un ordre précis à Riperdà pour terminer le mariage de don Carlos avec l'aînée des archiduchesses.

Georges Ier éluda l'ouverture de l'Espagne ; non seulement il refusa de rompre ses liaisons avec la France , mais il insista sur la nécessité de son appui pqur défendre l'Espagne contre l'empereur. Philippe alors se fâcha contre l'Angleterre. Il renouvela ses ordresà Riperdà pour hâter son accommodement , et rappela du congres de Cambrai ses plénipotentiaires.

L'empereur était aussi mal disposé contre la France que mécontent de l'Angleterre. Ainsi quelques conférences suffirent pour arranger les différends qui régnaient entre les deux souverains rivaux , dont les guerres et les intrigues avaient agité l'Europe pendant de si longues années. Une

CHAP. XXXV. 1725. l45

alliance fut conclue immédiatement entre deux ennemis, depuis si long-temps acharnés l'un contre l'autre, mais que l'intérêt commun rapprochait pour satisfaire un égal ressentiment. (')

(*) Lettres de SaintSaphorin , ministre de Vienne à la cour cTAngletérre ; et de M. Stanhope au duc de Newcastle. des 10 et 20 mars 179.5; de M. Keen, 18 mars 1725. Mémoires de Montgon , 1er passim. Histoire de la Maison d'Autriche. Mémoires de sir Robert fValpole.

Substance des traités conclus par Riperdà à Vienne. — Son depart et son arrivée en Espagne. — Ses propos indiscrets et violens — On lui fait à Madrid un accueil honorable. — La direction de toutes les affaires du royaume lui est confiée.

L'impatience de la cour d'Espagne ne tarda pas long-temps à être satisfaite; six semaines après le renvoi de l'infante , l'Europe apprit avec un étonnement mêlé de crainte, qu'un traité entre l'Empire et l'Espagne venait d'être conclu à Vienne, le 5o avril. Ce traité confirmait tous les articles de la quadruple alliance ; les deux souverains cédaient mutuellement les états auxquels ils avaient déjà renoncé antérieurement : mais il fut convenu qu'ils conserveraient, leur vie durant, les titres qu'ilsavaient pris respectivement. L'empereur confirma l'investiture éventuelle des duchés italiens ; Philippe abandonnait , pour sa part, toute prétention ultérieure aux territoires démembrés de l'Espagne à la paix d' Utrecht, ainsi que la protection des États italiens , et il échan-

CHAP. XXXVI. I726. l47

geait ses droits à la réversion de la Sicile contre celle de la Sardaigne. Mais l'article le plus essentiel était la garantie de la succession établie en Espagne par l'empereur, et la contre-garantie de la pragmatique sanction par Philippe. Le 1 er, mai , l'empereur, au nom du corps germanique signa un nouveau traité par lequel il approuvait les conventions pour la succession de Parme et de la Toscane : la diète le confirma le 20 juillet de la même année.

Un autre traité fut encore signé le ier mai , relatif au commerce; le roi d'Espagne approuva la compagnie d'Ostende, promit de protéger les sujets de l'empereur dans leur commerce avec les Indes orientales, et leur accorda la franchise pour Tentrée et la sortie dans tous les ports, et les mêmes privilèges commerciaux dont les nations le» plus favorisées avaient eu la jouissance. Pour contenter les états de l'Empire, il étendit ces mêmes avantages aux villes anséatiques. Dans le but de rendre cet arrangement encore plus utile, et de faciliter, aux marchands et fabricans des Pays-Bas et des États héréditaires, les moyens de soutenir une concurrence avantageuse avec ceux de l'Angleterre et de la Hollande, on se proposait d'établir un nouveau tarif de douanes en leur faveur, par lequel leurs droits seraient diminués de moitié (*)

(*) Notice sur Riper Jà , par les abbt-s siciliens.

I /f8 PHILIPPE V.

On signa en même temps un traité secret, qui fut appelé en .langage diplomatique, Traité de défense; mais c'était, dans la réalité, un traité d'alliance offensive. Il renfermait, outre une nouvelle garantie des états respectifs , la désignation spéciale du contingent que chacun devait fournir dans le cas d'attaque, ainsi que l'engagement de se soutenir réciproquement avec toutes leurs forces, si cela devenait nécessaire. L'empereur promettait d'employer ses bons offices pour obtenir la restitution de Gibraltar et de Minorque ; d'autres conventions particulières et ultérieures furent évidemment arrêtées, si elles ne furent pas signées, contre les possessions et la tranquillité de la Grande-Bretagne.

Le mystère avec lequel cette négociation fut conduite, a donné naissance à une foule de discussions au sujet de ces articles secrets ; nous avons déjà traité cette matière avec trop d'étendue dans un autre ouvrage (' ), pour en entretenir nos lecteurs dans celui-ci. Nous nous contenterons de faire observer que, d'après les preuves dont ce sujet est susceptible, et que nous croyons assez fortes pour convaincre tout esprit qui n'est pas prévenu , ces engagemens secrets comprenaient la reprise de Gibraltar par la force des armes , et le rétablissement de la famille des Stuarts , dans le cas où l'Angleterre refuserait d'accéder aux

(') Histoire de la maison d'Autriche,

CHAP. XXXVI. — I726. l4<J

demandes des allies de Vienne. Nous rapporterons sommairement une partie de ces engagemens, tels qu'ils furent communiqués par les abbés siciliens, dont on a eu occasion, dans le cours de cet ouvrage, de remarquer les renseignemens exacts et leur faveur auprès de Philippe. On en pourrait, au besoin, puiser encore de nouvelles preuves dans le témoignage de Montgon, qui était lui-même, à cette époque, dans la confidence intime du roi. (Montgon, tome III , page 64. Tome V, pages 108, 137.)

Article 5. Leurs Majestés Césaréenne et Catholique, prévoyant que l'Angleterre s'opposera à l'exécution de ces desseins, tant par ses intérêts particuliers que parce qu'elle ne voudra pas renoncer à sa prépondérance en Europe , et que, par ces motifs , elle entraînera infailliblement la nation anglaise, les Hollandais et les autres princes dans une ligue commune, elles s'obligent à chercher par tous les moyens possibles à replacer le prétendant sur le trône de la Grande- Bretagne. Pour cela, le roi Catholique aura un prétexte plausible dans la restitution de Gibraltar, qu'il doit demander aussitôt après que la paix de Vienne sera publiée. » (*)

(*) Nous ne pouvons nous empêcher de raconter ici une anecdote communiquée par le comte de Rottem bourg à

l5û PHILIPPE V.

En communiquant ces traités à la cour de Madrid, Riperdà ajoutait les assurances les plus solennelles , de la part de l'empereur, qu'il donnerait en mariage sa fille ainée à don Carlos; qu'il prêterait aussi son assistance pour reconquérir Gibraltar et Minorque, et qu'il coopérerait avec Philippe à l'exécution des projets qu'il avait conçus contre la France et l'Angleterre. Ces bonnes nouvelles furent reçues à Madrid avec des transports de joie; la vive imagination de Philippe en fut enthousiasmée; il croyait le

lord Walpole, et qui porte en elle-même toute l'évidence ♦jue l'aveu tacite de Philippe et de la reine peut donner a cette affaire.

« Le comte de Rotterabourg racontait un fait assez remarquable. En parlant de moi à Leurs Majestés Catholiques, il leur dit ce que j'avais écrit à M. Keene dans une de mes lettres particulières , savoir : que j'avais une si haute idée de leur véracité , que s'il m'était permis de leur adresser la question et qu'elles déclarassent qu'il n'existait entre l'empereur et l'Espagne aucun autre traité que celui qui était public , j'étais prêt à reconnaître que toutes les mesures prises par l'Angleterre étaient injustes , qu'elles étaient même sans excuse. Ayant dit cela à Leurs Majestés Catholiques, elles ne ' répondirent rien. En observant leur contenance , le comte remarqua que la reine baissa les yeux , et que le roi devint extrêmement rouge; cependant la reine s'étantun peu remise, elle dit au roi : « Sire , vous n'avez jamais fait aucun trait*1 contre l'Angleterre. » Le roi continua à garder le silence. »

CHAP. XXXVI. 1726. l5ï

moment arrive de prendre sa revanche des mortifications passées , et de satisfaire son ambition, trompée tant de fois ..On publia d'abord le traité de paix; celui de commerce fut ensuite promulgué. Quant aux autres conventions, elles restèrent pendant quelque temps couvertes d' un voile ; le secret n'en perça que par quelques rodomontades de Riperdà, ainsi que par la joie et les demandes impérieuses de k cour de Madrid. On accorda à Orendayn le titre de marquis de la Paix, en récompense des services qu'il avait rendus dans le cours de la négociation; d'autres marques de la faveur royale suivirent de près cette haute distinction. Quant à Riperdà, il fut nommé duc, et élevé au rang de grand d'Espagne, aussitôt après son retour à Madrid. (')

Les circonstances de cette négociation fixèrent 1 attention des puissances qui y étaient le plus -intéressées. Par suite des forfanteries de Riperdà, qui disait tout haut que l'Angleterre serait forcée de rendre Gibraltar et Minorque, M. Stanhope demanda une explication catégorique, au sujet de ces déclarations, et si elles étaient ou non autorisées par le roi d'Espagne. Philippe et le ministre Grimaldo n'hésitèrent pas à désavouer d'abord le ministre imprudent; mais au moment même où M. Stanhope se disposait

(') Ortiz, lomc VII , 386.

l52 PHILIPPE V.

à communiquer cette nouvelle à sa cour, il reçut une note de Grimaldo , demandant la restitution immédiate de Gibraltar, comme le seul expédient qui pût faire éviter une rupture. Surpris d'une telle pre'tention, il demanda une audience, se plaignit respectueusement d'une demande aussi précipitée, et représenta qu'il fallait auparavant obtenir le consentement du Parlement, lequel ne pourrait être assemblé qu'au retour du roi , qui était alors dans le Hanovre. La reine l'interrompit : « Non , s'écria-t-elle avec sa vivacité accoutumée, que le roi votre maître retourne sur-le-champ en Angleterre, et convoque son Parlement; nous avons lieu de croire, d'après ses protestations d'amitié , qu'il agira ainsi ; je suis entièrement convaincue qu'il n'y aura pas, dans les deux chambres, une seule voix contre la restitution. Pour rendre la proposition plus pressante, on peut employer ce raisonnement laconique : il faut opter entre la perte de Gibraltar ou celle de votre commerce dans les Indes ; la question ne saurait être un seul instant douteuse ni souffrir aucun délai. » (■)

En conséquence des avis qu'on avait déjà donnés à la cour d'Angleterre concernant les conventions secrètes passées entre la cour de Madrid et celle de Vienne, on rejeta à Londres cette proposition

( ' ) Mémoires de sir Robert fValpole, chap, xxxiv. M. IVal* pole a lord Toivnshend, 6 août iji5.

chap, xxxvi. — 1726. l55

insolente et impérieuse , avec toute la dignité qui convenait à un grand peuple. On obtint surle-champ une déclaration de la France (16 août), par laquelle elle annonçait sa résolution de combiner avec l'Angleterre toutes les mesures nécessaires pour qu'elle fût maintenue dans la possession de Gibraltar, et dans la jouissance de ses prérogatives commerciales. (')

L'Autriche et l'Espagne mirent beaucoup d'aotivité dans leurs préparatifs de guerre. Philippe, au moyen de cette union, se flattait de pouvoir dicter la loi à l'Europe; il encouragea ses partisans en France , recommença ses cabales contre le duc de Bourbon, et se concerta avec l'empereur pour former un parti en faveur du pré-, tendant, tant en Angleterre que sur le continent. Les deux souverains alliés mirent la Russie dans leurs intérêts , et acquirent par ce moyen une prépondérance marquée. Dans l'Empire, les partisans de cette cause, comptaient obtenir la majorité des voix par les trésors de l'Espagne et l'influence de l'empereur. Le marquis de Saint- Philippe fut envoyé en Hollande pour s'assurer de l'accession des Hollandais.

L'alliance contractée avec Vienne , les intrigues continuelles qu'on faisait jouer, les atta-

( 1 ) Relation des négociations qui ont eu lieu entre l'Angleterre et l'Espagne, depuis le traité de Vienne jusqu'en décembre 1727.

ques sous main, enfin les préparatifs hostiles des deux puissances réussirent à souhait pour exciter l'alarme générale qu'on voulait produire; mais on ne put intimider, comme on le croyait, ni l'Angleterre ni la France. Elles résolurent de repousser la force par la force ; le danger commun ne fit que resserrer de plus en plus leurs liens ; plusieurs des petits Etats qui étaient également menacés ou alarmés , firent cause commune avec elles. Le résultat de leurs efforts communs et de leurs négociations fut la fameuse alliance de Hanovre, entre l'Angleterre, la France et la Prusse, qui forma le contre-poids de l'alliance de Vienne. Le nœud de cette union était un traité défensif pour la garantie réciproque de leurs États et de leurs territoires, avec un engagement commun contre la compagnie d'Ostende , et contre d'autres projets de l'Espagne et de l'empereur ; on profita de cette occasion pouT renouveler et confirmer tous les traites précédens de commerce. (')

I /Europe se trouva donc ainsi divisée, par suite des efforts des puissances rivales qui cherchaient à grossir le nombre de leurs partisans et à donner plus de force à leurs alliances respectives. Chaque cour était agitée dans sa sphère par le vent de l'intrigue, la séduction des présens et l'emploi

(') Rousslt, tome II, page 189. Kom, tome II, pages 20 et a3.

CHAP. XXXV! . I726. l55

de toutes les autres ruses d'une diplomatie raffinée et perfide.

Pendant que ce mouvement se propageait et devenait presque universel, l'agent principal qui le dirigeait, le provocateur de cette grande révolution politique, quitta enfin sa retraite, et prit le titre et les honneurs d'un ambassadeur du plus haut rang. Gonflé de vanité , indiscret et babillard par caractère, il devint plus inconsidéré que jamais , grace à l'orgueil quj n'accompagne que trop ordinairement un premier succès. Il ne laissa pas échapper les occasions d'une grande publicité pour parler avec complaisance et emphase des immenses résultats qui devaient naître de cette alliance formidable des deux plus puissantes cours de la chrétienté.

Lorsque tout fut bien réglé et convenu, Riperdà laissa à Vienne son fils Louis, âgé de dix -neuf ans, comme chargé d'affaires, et quitta la cour sans daigner même prendre le congé d'usage des ministres étrangers (*). Accompagné d'un seul domestique , il se hâta de retourner à Madrid recevoir les honneurs et les récompenses qui l'attendaient dans son pays adoptif. Pendant son voyage même, son impudence et sa vanité pué-

(*) U quitta Vienne le jour même où ie duc de Richelieu , avec qui il avait eu une dispute sur la prééminence, faisait son entrée publique dans cette capitale.

ï56 Philippe y.

rile eurent de quoi se satisfaire à Gênes où il fut reçu avec des honneurs extraordinaires : cet accueil lui causa une joie tellement extravagante, qu'il y débita les mêmes forfanteries qu'à Vienne.

En débarquant à Barcelonne , les officiers de la garnison furent instruits de tout par lui ; ils le complimentèrent en corps sur le compte détaillé qu'il leur rendit de sa mission et de son heureux résultat. « L'empereur, leur dit-il, avait une armée de cent cinquante mille hommes prête à entrer en campagne ; à son départ de Vienne , le prince Eugène l'avait chargé d'assurer le roi son maître, qu'un double nombre de troupes serait prêt dans six mois , aux ordres de l'Espagne. L'empereur lui-même avait déclaré de la manière la plus franche et la plus positive, sa résolution de soutenir le roi d'Espagne avec toutes ses forces, pour qu'il obtint la restitution de Gibraltar ('). 11 parla du duc de Bourbon et du gouvernement français avec le plus grand mépris : « Si les alliés de Hanovre, disait-il, osaient s'opposer aux desseins de l'empereur et de l'Espagne , le grand grenadier (le roi de Prusse) serait détrôné. George Ier perdra ses Etats dans une seule campagne, et le trône d'Angleterre sera occupé par l'héritier lé-

(*) Mémoires de sir Robert Walpole , tome II , page 58 o. M. Stanhope à lord Townshend , 27 décembre 1775. Mémoires de sir Robert Walpole , in~4° > *<>m« H > P*g « 275.

chap, xxxvi. — 1726. I 5*7

intime, Jacques III. Aucune réconciliation n'aura lieu tant que j'aurai quelque influence ; et si je dois vivre jusqu'à ce que cela ait lieu , je suis sûr de parvenir à un âge très avancé. »

Empressé d'apporter la nouvelle flatteuse de son succès , il faisait une aussi grande diligence qu'un courrier, et il arriva à Madrid dans la soirée du 1 1 décembre. Certain qu'il lui était permis de blesser tous les usages de l'étiquette espagnole , il n'eut qu'un moment d'entrevue avec sa femme, et se rendit de suite au château en habit de voyage. Arrivé à l'antichambre, on lui dit que le roi et la reine étaient à causer avec Grimaldo ; il témoigna beaucoup d'impatience d'être obligé d'attendre un peu. Le secrétaire quitte enfin le cabinet. Riperdà ne consent pas à rendre compte de sa mission à un ministre qu'il voyait déjà dans la disgrâce et supplanté par lui; il fait annoncer son arrivée au roi et à la reine, qui l'accueillent bienveillance toute particulière. On lui une audience fort longue, dans laquelle il expose les transactions qu'il venait de conclure, et développe la série de ses grands projets pour l'avenir. (4)

Les honneurs et les récompenses furent prodigués à notre aventurier diplomate. Le lendemain il fut nommé ministre des affaires étrangères , à la

( 1 ) MoNTGOPf , tome I , page 20Ô.

place deGrimaldo. Un ordre communique au? ambassadeurs et ministres étrangers de n avoir de relation qu'avec lui seul, annonça que, comme jadis Alberoni, il était déclaré premier ministre. Il serait difficile d'énumérer toutes les faveurs successives dont le roi l'honora dans le court espace de deux mois. Jamais élévation ne fut aussi rapide. Il réunit non seulement le département de la guerre, de la marine, des finances et des Indes , mais on lui donna encore la ré vision et la surintendance des cours de justice. (')

On a vu que la conduite et le langage de Riperdà avaient été jusque-là peu convenables et même impudens ; mais une fois arrivé au faite de la faveur royale, son insolence ne connut plus de bornes. On l'entendait parler sans cesse de la force de l'empereur et de l'Espagne qui, disait-il, par leur union , non seulement contre-balanceraient toutes les autres puissances de l'Europe, mais sauraient, quand ils le voudraient, punir quiconque oserait leur résister, «c Le prétendant, ajoutait-il, sera rétabli sur le trône d'Angleterre. La France, affaiblie par ses divisions intestines, sera forcée à la neutralité. Le parlement d'Angleterre, non seulement ne sanctionnera jamais

(') Mémoires de Montgon , lome II , page 207 . Mémoires de sir Robert Walpole , chap. xxxv. Ortiz, tome VII, liv. XXIII , chap. îv. Notice sur Riperdh , par les abbés siciliens.

chip, xxxvi. — ij*6. i5g

la guerre contre l'Espagne, mais les Hollandais eux-mêmes n'accéderont pas à l'alliance de Hanovre. D'ailleurs, son crédit illimité et les ressources fécondes de son génie inventif, tireront de l'Espagne toutes les sommes dont on pourra avoir besoin. »

La cour, éblouie par ces promesses, partagea aisément la confiance et la présomption du ministre ; elle annonça la conclusion d'une alliance offensive avec l'empereur; et l'on pouvait juger par les expressions hautaines de sa déclaration , qu'elle s'attendait à voir l'Europe intimidée par ses menaces. (•)

(*) Dépêches de Stanhope. Mowtgok , tome I , passim.

Administration de Riperda. — D s'efforce en vain d'intimider d'abord , et pins tard de diviser les puissances maritimes et la France. — Difficultés de sa position. — Il ne remplit pas les promesses faites à la cour impériale. — Attaques de la part de ses ennemis. — Il perd 1^ faveur du roi et de la reine. — Sa disgrâce. — Il cherche un refuge dans l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre. — Il révèle les secrets du cabinet espagnol. — Son arrestation; on le confine dans la citadelle de Ségovie. — Aventures subséquentes. — Changement dans l'administration.

Riperda, soutenu par la faveur royale, gonflé d'orgueil et de présomption , disposait tout pour réaliser ses vastes plans. La cour, confiante en ses projets , lui avait remis le gouvernail de l'État f dans la ferme persuasion d'un succès promis avec tant d'assurance ; elle était éblouie de la perspective la plus flatteuse . La nation partageait le même enthousiasme ; tout semblait enfin annoncer un changement heureux dans le gouvernement. Le nouveau favori fut salué dans le langage hyperbolique des romanciers espagnols; c'était, disait-on , une nouvelle planète ou un nouvel astre

CSAP. xxxVii. — 1726. 161 s'élevait sur l'horizon politique; c'était un beau météore qui annonçait la paix et la prospérité ; tonte l'Espagne allait éprouver sa bénigne influence. De son côté, l'objet de ces adulations ne négligeait rien pour nourrir , par sa propre confiance, cette prévention universelle. Il montrait l'assurance présomptueuse d'un homme qui a la conscience de ses grands moyens, de sa capacité supérieure, et qui ne doute pas de pouvoir remplir les promesses qu'il a prodiguées avec si peu de ménagement au souverain et à la nation. Il se regardait comme appelé à changer l'ancien système défectueux de la politique espagnole , à réformer le régime des tribunaux, et en général les divers départemens de l'État, à briser les entraves que les puissances maritimes voulaient mettre au commerce espagnol, à faire enfin revivre la splendeur de ce peuple qui naguère avait donne la loi à l'Europe, et dont leneigie s'était .1 1 •> ice et la maladresse

des administrations précédentes.

Les plus belles espérances sont souvent le plus tôt trompées. Le désappointement et le mépris .suivent toujours la sotte présomption. Ripeixlà en offre un exemple frappant; jamais faiseur de projets ne fut plus complètement décu que lui. Cétait vraiment des châteaux en Espagne qu'avait bâtis son ardente imagination. Aveuglé par l'illusion d'une vogue extraordinaire et d'une m. ,

faveur brillante, il avait oublié de calculer les forces de la grande opposition que l'intérêt particulier ne pouvait manquer d'élever contre ses projets , même les plus avantageux. Enivré de sa propre habileté, il ne sut pas apprécier les obstacles qui naissaient du caractère du peuple, des circonstances locales, et de sa situation personnelle, fl s'était trop légèrement flatté d'obtenir sans délai , comme par enchantement, ce qui ne pouvait être le fruit que d'une longue suite d'années prospères; il était surtout bien loin de penser qu'avant son retour de Vienne la malignité avait déjà employé des moyens certains d'élever de fortes préventions contre lui dans l'esprit du roi. Philippe, méfiant et soupçonneux par caractère , qui jamais ne donna sa confiance entière à aucun ministre, voulut soumettre les brilla ns projets de Riperdà aux abbés siciliens, et à d'autres confidens à qui il avait l'habitude de demander leurs avis secrets. Cette communication fut un coup funeste porté a leur auteur. Les conseillers privés , non contens d'exposer et même d'exagérer les défauts de ses plans, en apportant les preuves qu'ils étaient erronés , éveillèrent adroitement la» jalousie que Philippe avait pour ses prérogatives de souverain ; ils le dissuadèrent d'accorder au nouveau ministre le pouvoir étendu qu'il lui fallait pour mettre ses projets à exécution. (')

(') Notice sur Riperrlh, parles abbés siciliens.

chap, xxxvn. — 1726. 1 63

Riperdà ne s'était pas moins étrangement mépris sur le caractère et les maximes de la reine. 11 n'avait rien de ce qu'il fallait pour maîtriser et mener à son gré une princesse altière et impétueuse , qui mettait une persévérance inflexible dans la poursuite de ses desseins, qui se roidissait contre les obstacles, et ne souffrait pas les observations les plus importantes quand elles contrariaient ses préjugés et surtout ses intérêts personnels.

C'est dans de telles circonstances que Riperdà, placé comme une espèce de mannequin à la tête du gouvernement, se trouvait chargé d'honneurs, de titres et de tous les signes extérieurs de l'autorité , sans avoir le pouvoir réel qu'avait naguère Alberoni. Il s'était rendu suspect au roi, et se voyait traversé dans tous ses projets par l'impatience de la reine, prévenue également contre lui. Les grands le détestaient; ceux même qu'il avait placés dans divers emplois le contrariaient ou le compromettaient ; enfin une foule d'ennemis secrets et à découvert le harcelaient sans qu'il eût les moyens de tromper leur surveillance , ou de repousser leurs attaques.

A peine eut -il pris les rênes du gouvernement, qu'il trouva des obstacles insurmontables pour payer les subsides qu'il avait promis à l'Empereur. Les guerres continuelles, l'urgence des dépenses courantes , et les sommes exorbitantes

l64 PHILIPPE V.

envoyées à Vienne avaient épuisé le trésor. Les employés de la maison dn roi ne recevaient pas leur traitement. L'armée , qu'on venait de porter à quatre-vingt mille hommes, ne recevait pas de solde ; elle manquait de tous les objets d'équipement. Le peuple gémissait sous le poids d'énormes taxes, dont la perception était difficile ; enfin le commerce et l'industrie nationale languissaient dans la plus grande stagnation , et le crédit était perdu par suite de querelles avec la France et les puissances maritimes.

Au milieu de ces embarras , le comte de Konigseg arriva à Madrid comme ambassadeur de l'Empereur; il y fut accueilli atec les plus vife transports d'allégresse, et les marques les plus extravagantes de faveur. Il semblait que la présence d'un ambassadeur de Vienne dût affermit plus que jamais le crédit d'un ministre qui, le premier, avait conçu l'idée d'unir les deux cours; mais telle était la situation de l'Espagne et de l'Empereur, telles étaient les circonstances dans lesquelles se trouvait Riperdà lui-même, qae cet incident ne fit au contraire que multiplier les obstacles. Au milieu même de- la joie publique qui célébrait l'arrivée de Konigseg, le ministre partit craintif et troublé ; sa contenance embarrassée sauta aux yeux de tout le monde. (')

(•) Mémoires de Montgon , tome I , page 5190,

chap, xxx vu. — 1726. i65

Chi sut bientôt à quoi s'en tenir sur les promesses de Riperdà. On découvrit les artifices de la cour autrichienne ; bien loin que l'Empereur témoignât de l'empressement pour le mariage promis , il avait au contraire abandonné toute idée de le réaliser. D'après l'opposition manifestée à cet égard par les princes d'Allemagne , il cherchait des prétextes plausibles pour le différer. Quant aux préparatifs militaires, il s'en fallait bien qu'ils fussent aussi grands ni aussi avancés que la légèreté de Riperdà l'avait fait entendre. Enfin , loin d'avoir dans le Nord et dans l'Empire une influence prépondérante , il avait la mortification de voir les alliés l'emporter sur lui de tous côtés. Il était contrarié et obsédé sans cesse par les importunités de l'ambassadeur impérial, qui demandait l'argent des subsides promis aux princes de l'Empire , et les fonds nécessaires pour

éluder ces demandes pressantes, qu'en entassant excuses sur excuses, et en alléguant la pénurie du trésor : ce fut avec beaucoup de peine qu'il obtint un répit jusqu'à l'arrivée des galions qui venaient d'Amérique à des époques déterminées.

Ces causes interminables de mécontentement e\ d'exaspération, rendaient chaque jour les relations des deux ministres moins intimes; le refroidissement amena une inimitié déclarée; mais l'intérêt qu'ils avaient tous deux à ménager la

reine, suspendit pendant quelque temps l'éclat qui se préparait. Konigseg éblouissait son collègue par des protestations et des éloges de la part de son souverain. De son côté, Riperdà s'évertuait à chercher par tous les moyens possibles de quoi alimenter la cupidité de la cour impériale. Pour se procurer un secours momentané, il fit des réformes considérables dans toutes les branches de l'administration ; il renvoya une foule d'employés de tout grade, et leva des contributions sur les fermiers des revenus publics, sur les vice- rois et autres fonctionnairesqui avaient occupé des postes lucratifs , en se servant du prétexte odieux et injuste de dilapidation. Il éleva la valeur de la monnaie d'or, et adopta la mesure aussi cruelle qu'impolitique , de suspendre toutes les pensions et tous les paiemens. Dans tous les temps, des moyens aussi désastreux auraient suffi pour soulever les esprits; mais dans la circonstance où l'on se trouvait, un si grand abus de pouvoir faisait une impression plus profonde, venant d'un aventurier, et paraissant être le résultat de cette alliance dont on s'était promis de si grands avantages , et qui n'avait encore produit que des maux incalculables.

Riperdà ne pouvait plus se dissimuler les obstacles dont il était entouré ; mais jaloux de ranimer les espérances qu'il avait fait naître, il essaya de les soutenir, en suppléant a la force réelle qui lui

manquait par des forfanteries, des menaces, et de fausses apparences. Dans cette vue il persuada Philippe qu'il convenait d'adresser aux Etats-Généraux (25 janvier) une lettre pour leur apprendre qu'il était obligé d'aider l'Empereur en cas de guerre, et de venger les offenses qu'il pourrait recevoir de ses ennemis; qu'il ferait «n tout et pour tout cause commune avec Sa Majesté Impériale, en déclarant la guerre a tous ceux qui le provoqueraient; qu'il regarderait les ennemis de l'Empereur comme les siens propres , parce qu'il était pleinement assuré du retour et d'un zèle égal de la part de l'Empereur. (')

Dans une vue semblable, Biperdà employa divers ezpédiens pour alarmer l'Angleterre; il communiqua d'un air de confidence à l'ambassadeur anglais une partie des articles secrets du traité de Vienne, relatifs à l'engagement de l'Espagne de soutenir la compagnie d'Ostende, et la promesse réciproque de l'Empereur d'aider l'Espagne à reprendre Gibraltar par de bons offices ou par la force, si cela devenait nécessaire. 11 lui expliqua quels étaient les moyens arrêtés pour mettre ces projets à exécution ; il lui dit que F Empereur enverrait trente mille hommes en Espagne, ajoutant, comme une sorte de menace contre l'Angleterre, qu'il mettrait encore

(') Historical register , 1726, page 4.

1 68 PHIL IP? B v.

un égal nombre d'hommes a la disposition du roi, quoiquà sa charge, partout où cette force serait jugée nécessaire pour soutenir les vues de r alliance.

Ne se bornant pas à des menaces, il conçut le plan d'une expédition contre les Iks britanniques en faveur de la famille des Stuarts; puis affectant de craindre une attaque sur les côtes septentrionales de l'Espagne, il rassembla douze mille hommes dans la Galice sous le commandement de don Louis de Cordova, équipa six vaisseaux de guerre à Cadix , sous prétexte d'un voyage aux Indes occidentales , et ordonna que quelques vaisseaux russes , qui étaient arrivés dans les ports d'Espagne sur la côte du nord, fussent employés dans l'expédition. (')

Pour subvenir aux frais de l'armement, il proposa de s'approprier les fonds de bienfaisance de Saint-Juste, montant à neuf millions de piastres, sans promesse de remboursement a jour fixe ; mais le monarque même n'osa pas toucher à ce dépôt sacré sans le consentement du Conseil de Cas tille, La reine, moins délicate, essaya, par l'entremise de son confesseur, de gagner le président, 1 evêque

( 1 ) Dépêches de Stanhope au duc de Newcastle , 4 février 17*6. Mémoires de sir Robert Walpole, tome II, page 584. Dépêches de Stanhope. Sir Robert Walpole a lord Townshend, 12 octobre 17*5. Lord Townshendau duc de Newcastle , 4 et i5 novembre 1725. Mémoires de sir Robert \Valftole , vol. II , page 486 , 490.

chap, xxxvn. — 1726. 169

de Siguenza : elle et Riperdà n'étaient pas assez aimes pour obtenir l'appui d'un ministre espagnol pour une violation aussi manifeste des sentimens et des principes nationaux. Le président rendit compte de la proposition à ses amis, les deux abbés siciliens; et, d'après leurs raisonnemens, non seulement il refusa son adhésion, mais il protesta solennellement contre une démarche qui tendrait à faire croire nécessaire une si grande

Cet obstacle imprévu irrita et humilia à la fois la reine et le ministre. La reine surtout fit éclater an ressentiment si violent contre le président , qu'il en tomba malade, tant elle lui inspira d'effroi. Cependant, les représentations de ce dernier ayant fait une profonde impression sur l'esprit du roi, force fut d'abandonner l'expédient proposé. On ne s'occupa plus que des moyens de sauver les apparences , et Ton sut colorer cette proposition du motif du bien public. Le ministre demanda au nom du rot à l'Angleterre et à la France un désaveu de tout dessein hostile contre les côtes de l'Espagne. Ce désaveu se fit sans nulle difficulté, et les troupes furent renvoyées dans leurs anciens cantonnemens. (*)

Riperdà tourna alors ses vues vers la France ,

(') Notice sur Riperdà , par les abbés siciliens.

(*) M. Stanhope au duc de Newcastle, a3 avril, 1726, n°K.

dans l'espérance d'exciter la jalousie ou la crainte qu'il avait cherché en vain d'allumer en Angleterre et en Hollande. Il se flattait que la cour de Versailles serait aisément séduite par l'espoir d'une réconciliation, ou par la perspective d'établir un prince Bourbon sur le trône de l'Empire. 11 se vanta , avec sa présomption ordinaire , de pouvoir, quand il le voudrait , opérer cette réconciliation. Il entama, à cet effet, une correspondance secrète avec Fleuri, au moyen du confesseur de la reine , de Montgon, et d'autres agens français, et chercha à se l'attacher par l'offre de favoriser son dessein de supplanter le duc de Bourbon.

Mais rien ne pouvait réussir à ce ministre imprudent. L'ordre menaçant communiqué à la Hollande, ses attaques contre le commerce de ce pays , qui voyait protéger à son détriment la compagnie d'Ostende, sa rivale, soulevèrent contre lui plusieurs villes qui, jusque-là, avaient été opposées à l'alliance de Haifo vre , et affaiblirent cette heureuse influence qui avait constamment procuré tant d'avantages à l'Espagne.

Le peuple anglais et le parlement se rallièrent autour du trône, ainsi qu'il arrive ordinairement dans le commun danger. Contre l'attente de Riperdà, non seulement on remplit les engagemens de l'alliance de Hanovre, mais la nation anglaise témoigna sa résolution de défendre les États al-

lemands du roi s'ils étaient attaques, pour parer aux mesures que prendrait le gouvernement britannique.

Voyant de toutes parts ses projets échouer, Riperdà changea totalement de ton. 11 devint tout à coup aussi souple et soumis qu'il avait été vain et insolent. Au lieu d'insister sur la demande de Gibraltar, il assurait très amicalement M. Stan* hope que cela ne serait pas le sujet d'une guerre; que le roi , tout en n'abandonnant pas ses pretentions, était disposé à attendre un an et plus s'il le fallait. Il finit par faire sentir la nécessité d'un arrangement à l'amiable relativement à ce point contesté , et répondit sur sa tête que l'Espagne offrirait une compensation qui satisferait complètement la nation anglaise. (')

Toutes les espérances follement conçues par le ministre , s'évanouirent successivement, même celles de détacher la France de l'alliance de Hanovre. Fleuri était à la fois trop circonspect et trop rassuré sur son influence auprès du jeune roi, pour se servir de l'assistance de l'Espagne contre le duc de Bourbon, qui sentait, pour sa part , que la seule chance possible pour se maintenir dans le pouvoir, dépendait de l'union avec l'Angleterre. Les deux cours publièrent donc une déclaration expresse qui renfermait leur union

i ') M. Stanhope au duc de Newcastle , 28 février 1726.

intime et sincere; elle fat communiquée par M. Stanhope qui , pendant l'absence de l'ambassadeur français, était resté chargé des affaires publiques de la France à Madrid. Le roi et le ministre firent voir en cette occasion, chacun avec leurs caractères différens, le déplaisir qu'ils ressentaient d'un tel désappointement. M. Stanhope présenta la lettre qui lui avait été écrite par Morville, ministre des affaires étrangères en France; le roi la lut à haute voix, et fit sur-lechamp la remarque suivante : « Il résulte de tout cela que le roi votre maître , et la cour de France, sont très étroitement unis, comme je le suis avec l'Empereur. » Riperdà, au contraire, dansl'irnpétuosité de son caractère et la violence de sentimens qui l'oppressaient, ne put déguiser sou chagrin et'sa grande mortification. Le ministre anglais disait qu'il fut déconcerté et attéré audelà de tout ce qu'on peut croire. (')

Ces coups de foudre étaient autant de présages sinistres qui annonçaient la disparition prochaine de ce météore politique. Accablé par l'encombrement des affaires des divers départemens, à peine avait-il le nombre suffisant d'employés, après les réformes sévères qu'il avait faites. L'opposition intéressée des conseils et des ministres traversait

(') Dépêches de Stanhope au duc de Newcastle , a3 avril

chap, rravii. — 1726. 173

ses desseins les plus utiles : une clameur générale contre l'alliance de Vienne commença à l'intimider. Philippe, qui, malgré sa maladie vaporeuse, conservait toujours un jugement sain, et surtout beaucoup d'amour pour son peuple, apprécia enfin à sa juste valeur les brillantes et folles chimères de son ministre. 11 encouragea les attaques de ses ennemis, et représenta même plus d'une fois à la reine qu'il fallait retirer tout pouvoir a un fou de cette espèce. Cependant, Riperdà se soutint encore quelque temps par la protection de cette femme impérieuse, qui n'abandonnait qu'a regret l'espoir de voir réaliser les promesses magnifiques dont le ministre avait bercé son ambition.

Assuré de l'appui de sa puissante protectrice, il chercha à effrayer ses ennemis et à affermir son pouvoir chancelant; il alla même jusqu'à oublier le respect dû aux princes de la famille royale. Un garde-chasse du prince des Asturies ayant tué nn chien qui appartenait à sa femme, il le fit «irrêtcr sur-le-champ ; quand le prince se présenta devant le roi pour réclamer la liberté de son garde, le ministre osa l'interrompre ; le prince lui imposa silence avec une dignité vraiment castillan ne , lui disant laconiquement : «Je parle au roi. » Philippe fit un signe d'approbation; le ministre, confondu et humilié , balbutia quelquesexcuses et se retira.

Un jour, au lever du roi , il dit au confesseur, deyant quelques témoins, qu'il devait se mêler des affaires spirituelles du souverain, et jamais d'aucune autre matière. Dans une autre occasion, il dit publiquement : <c Je sais que la nation espagnole me hait ; mais je me moque de sa haine, tant que j'aurai la protection de la reine à qui j'ai rendu les plus grands services. » Une autre fois , il débita cette phrase absurde et puérile : « J'ai six bons amis : Dieu, la Vierge Marie, l'Empereur, l'Impératrice, le roi et la reine d'Espagne. »

Cependant ses tàtonnemens, son indiscrétion, son insolence et son absurde conduite ne tardèrent pas à détruire l'opinion trop avantageuse que la reine s'était faite de ses moyens. Par orgueil, par vanité ou par ambition elle lutta encore pendant quelque temps contre l'opinion générale, on peut ajouter même contre sa propre conviction ; lorsque le roi la pressait par ses raisonnemens, elle passait toute la journée, tantôt à pleurer, tantôt à se fâcher ('). On prit à la fin des mesures pour surmonter sa prévention; on lui persuada qu'il se trouverait d'autres ministres

(') « Le roi est extrêmement agité et inquiet : tous les jours il a des disputes avec la reine , qui ne fait que crier du matin au soir. » M. Stanhope au duc de Newcastle , 29 mars 1726. Mémoires de lord fValpole , vol. II , page 56 4. Correspondance.

aussi dévoués et aussi capables que Riperdà, pour réaliser les projets qui lui tenaient au cœur, et qui n'auraient ni la vanitç ni l'indiscrétion qu'on reprochait si justement à son favori.

Les deux frères , le marquis de Cast e la r et don Joseph Patino , qu'on avait déplacés pour faciliter l'élévation de Riperdà, étaient à la tête du parti qui cabalait contre lui. Ce parti lui porta le coup fatal dont il ne se releva pas. Les deux frères étaient assistés dans leur cabale par Sopena, Ârriaza et autres ministres disgraciés, surtout par leur parent Monteléon, qui était rentré en faveur après son retour de France. Mais l'appui principal était le confesseur de la reine (•) ; cet ecclésiastique avait été recommandé par Alberoni et Ûaubenton pour la place qu'il occupait, parce que c'était un homme à peu près nnl et sans ambition. Pendant le ministère d' Alberoni , il se tint à l'écart ; mais il cessa ensuite «on rôle de subalterne , mit en jeu tous les artifices et toutes les ruses que lui suggéra son caractère souple et insinuant , pour capter la faveur de sa souveraine : il y réussit , en flattant son ambition et en affectant un dévoûment absolu à ses volontés. Son ignorance en affaires politiques, et son envie de se maintenir en faveur, rengagèrent à se lier intimement avec les abbés

(») Il venait d'être promu au rang d'archevêque d'Amide, in partibus infidelium.

tj6 PHILIPPE Y.

siciliens , surtout avec les deux Patino (') qui se trouvaient en état de lui donner les renseignemens que son esprit borné et les occupations de sa profession ne lui permettaient pas d'acquérir. Cest par ce canal que les Patino eurent la facilité de transmettre des représentations au moyeu desquelles ils pouvaient à la fois saper le pouvoir du ministre, et se faire connaître eux-mêmes. Ils n'eurent pas moins de succès auprès du comte de Konigseg, en Rengageant à réaliser les promesses de Riperdà ; et ils eurent dans sa médiation un puissant appui à la cour impériale.

Pendant que cette cabale habilement conduite minait sans bruit le crédit chancelant du ministre, il reçut un nouveau coup de la part des membres de l'alliance de Hanovre. Sans déclaration de guerre, la France et V Angleterre prirent de promptes et efficaces mesures pour paralyser les efforts de l'Espagne ; la France la menaça d'une attaque par terre, tandis que l'Angleterre en* voya trois escadres, une dans la Baltique, une seconde sur les côtes de l'Espagne, et la troisième reçut ordre de bloquer les stations dans les ports de l'Amérique. La première tint en respect les puissances du nord ; la seconde obligea l'Espagne à veiller de toute son attention sur ses propres côtes; la troisième intercepta, par des croisières,

(l) Mowtcow, tome I, page 5i3.

les secours ordinaires et ruina le crédit public , dernière ressource sur laquelle Riperdà avait compte.

Au milieu de cette crise, l'inimitié long-temps assoupie entre le ministre et le comte de Konigseg éclata ouvertement ; celui-ci l'accabla de reproches et l'accusa d'avoir trompé la cour de Vienne, en soutenant que le roi d'Espagne était à lui seul plus riche que tous les autres princes de l'Europe ensemble , tandis que dans la réalité il était aussi gêné que l'Empereur lui-même. De son côté, Riperdà se plaignit aux ministres anglais et hollandais de ce que les Allemands étaient insatiables, et qu'ils ne seraient jamais contens qu'ils n'eussent enlevé au roi d'Espagne sa dernière pistole. Ces tracasseries furent suivies d'une plainte formelle de l'Empereur contre lafolie et l'impudence de Riperdà , qui avait révélé au ministre d'Angleterre les articles secrets du traité de Vienne , indiscrétion dont il exagérait les funestes conséquences. Cette attaque fut décisive. La reine elle-même s'unit à Konigseg pour enflammer la colère du roi contre le ministre; elle employa toute son influence pour renverser son propre ouvrage, et recommanda instamment au roi les Patinos qui avaient pris l'engagement de payer les subsides et d'acquitter les promesses avec lesquelles Riperdà avait cajolé la cour de Vienne.

On peut dire cependant que la chute de Riperdà fut moins rapide que celle d' Alberoni. La surintendance des finances lui fut d'abord retirée; on donna pour motif de cette disgrâce partielle la nécessite de le soulager d'une partie du fardeau de l'administration. Le ministre connaissait trop bien l'instabilité des faveurs de la cour, pour se méprendre sur cet avant-coureur de la chute qui le menaçait ; il demanda la permission de se retirer. Mais, soit que les batteries de ses ennemis ne fussent pas complètement dressées, soit que l'on craignit les effets de son désespoir et de son indiscrétion, on ne crut pas devoir agréer sa demande; il lui fut même permis de faire l'apologie de sa conduite , et il continua encore pendant quelques jours à se mêler •comme à l'ordinaire des affaires de l'administration. Le 14 mars, au moment où il sortait du cabinet du roi , il reçut , des mains du marquis de la Paz , un décret qui annonçait l'acceptation de sa démission par le souverain, et la grace d'une pension annuelle de trois mille pistoles, en considération de ses anciens services.

Tout porte à croire qu'on eût permis à cet enfant gâté de la fortune de passer des illusions du pouvoir à une vie paisible , dans une retraite honorable, sans les craintes qui paraissent avoir différé ou adouci sa chute , et acquirent alors une nouvelle force. Mû par le ressentiment ou la

peur, il avait cherché depuis quelque temps à faire sa cour aux gouvernement anglais et hollandais. Dans les premières émotions que lui causa son renvoi , il accourut précipitamment à l'hôtel du ministre de Hollande , M. Vandermeer, sous prétexte de se soustraire à l'indignation de la populace qui s'était portée en foule devant le sieû. N'ayant pas reçu de son compatriote l'accueil qu'il espérait , il se réfugia dans l'hôtel de M. Stanhope, qui se trouvait alors à Àranjuez avec la cour. Au retour de cet ambassadeur, Riperdà montra la plus servile bassesse , et paya une protection momentanée par la révélation des secrets du cabinet espagnol. Le désordre de ses idées lui fit tout exagérer; étourdi par les dangers qui l'entouraient, outre les articles secrets par lui dévoilés, il fit part au ministre des mariages projetés de deux archiduchesses avec deux infants ; détailla les plans qui avaient été arrêtés pour rétablir le prétendant, et dévoila les projets de démembrer la France, l'Alsace, la Franche-Comté, la Bourgogne, la Navarre, le Roussillon et toutes les autres provinces qu'on avait prises à l'Autriche et à l'Espagne. Pour rendre sa révélation complète , il communiqua diverses idées relatives à la succession éventuelle de Philippe au trône de France. Il divulgua tous ces secrets avec la confusion qui naissait des grandes angoisses que lui donnait sa situation ; sa narra-

l8û PHILIPPE V.

don était même interrompue à tout moment par des soupirs et des sanglots.

Mais malgré la faiblesse et les inconséquences d'un esprit si léger, au moment même où il venait de perdre tous ses titres à l'indulgence du roi , cet homme aussi bizarre qu'impudent, tenta encore un dernier effort pour regagner la faveur de ses souverains offensés : il écrivit une lettre dans laquelle il rappelait ses services passés (*) et ajoutait cette péroraison : « N'est-ce pas moi qui ai conclu en faveur de Vos Majestés le traité de Vienne , et les mariages de don Carlos et don Philippe avec deux archiduchesses ? » Il poussa même la folie jusqu'à conseiller au roi d'abandonner l'Empereur, et de s'unir étroitement avec l'Angleterre et la France, de qui il pourrait retirer de bien plus grands avantages pour ses enfans, savoir, l'Italie pour don Carlos, et les Pays- Bas pour don Philippe. U terminait sa lettre par demander la permission de se retirer dans un couvent.

On ne pouvait pas raisonnablement s'attendit à voir les souverains d'Espagne se laisser insulter patiemment par leur favori disgracié, sous la pro-

( 1 ) M. Stanhope au duc de Newcastle, 1 8 mars et a juillet. On lit aussi des détails dans une dépêche fort curieuse, écrite par M. Keene, le 1 5 juin 1726, choisi pour porter cette nouvelle importante à Londres. Mémoires de sir Robert Walpole. Correspondance , vol. II , page 606.

CHAP. XXXVII. I726. l8l

lection d'un ministre étranger. Ils demandèrent que Riperdà leur fut livre ; mais les droits des

ambassadeurs et les principes du droit des gens donnant lieu à de longues discussions, ils envoyèrent un détachement de troupes, avec ordre de le saisir et de le conduire sous bonne escorte dans la forteresse de Ségovie. Ces précautions arrivaient trop tard pour prévenir les effets de sa trahison ; M. Stanhope trouva moyen de mettre par écrit tous les renseignemens qu'il lui avait donnés , et d'en confier le papier à un ami ; il envoya M. Keene, consul d'Angleterre, en courrier, pour instruire verbalement le ministre anglais et la cour. M. Stanhope protesta contre la violation des prérogatives attachées à son emploi ; mais la conduite de Riperdà n'était pas excusable. La cour de Londres profita de ses révélations, sans ^ oublier de prendre toutes les mesures nécessaires pour obtenir une réparation. (*)

Quand on jette un coup d'œil sur l'administra-

(*) Le roi demanda au Conseil de Castille son avis sur l'immunité de l'asile de Riperdà chez l'ambassadeur anglais. Le conseil n'hésita pas à regarder en cette occasion l'ex-ministre comme coupable de lèse-majesté au premier chef. Pour ces sortes de coupables , disait le conseil , l'asile même des églises n'était pas respecté. Le conseil posait en même temps en principe que les hôtels des ambassadeurs n'étaient sacres et ne pouvaient offrir un asile qu'aux personnes prévenues de délits communs , encore que cela offrit des inconvéniens

tion éphémère de Riperdà , on est naturellement porté à la comparer avec celle de son prédécesseur Alberoni. Tous deux étaient des hommes doués d'une haute capacité et d'une instruction

profonde; ils furent tous deux les artisans de leur fortune. Alberoni monta au pouvoir par l'énergie naturelle de son caractère, Riperdà en mettant à profit le temps et les circonstances. L'un semblait être né pour commander, l'autre pour figurer en seconde ligne. Le premier se montrait au-dessus de sa position, frappait avant de menacer, voilait ses ressources et ses desseins avec un secret impénétrable qui en doublait l'effet; se relevait

graves , si l'usage de s'y réfugier devenait fréquent , puisque ce serait un moyen de favoriser les infractions des lois.

Après des notes et des communications amicales avec le ministre anglais , on donna l'ordre d'arrêter Riperdà dans l'hôtel même de M. Stanhope. V alcade de Corte, don Louis Corellan, avec un détachement des gardes-dn-corps , a nx ordres de l'adjudant-général Valanza, attendirent le moment où l'on ouvrait la porte de l'hôtel de l'ambassadeur à six heures du matin ; les recors de justice y entrèrent , et après avoir remis à M. Stanhope une dépêche du marquis de la Pax, on s'empara de la personne de Riperdà, qu'on ht entrer dans une voiture , pour être conduit à Sêgovie. Bklajc do , Histoire oivile , vol. III , page 397.

La violation de l'hôtel de l'ambassadeur fit le sujet de quelques notes diplomatiques entre le marquis de la Paz et le duc de NewcasUe , qui n'eurent aucune suite. Le gouvernement espagnol s'appuya constamment sur le rapport du Conseil de Castille

chap, xxxvii. — 1726. l83

de sa défaite avec une nouvelle vigueur, et pendant quelque temps balança les efforts reunis des grandes puissances de l'Europe par les vastes ressources de son puissant génie : le second, aussi prodigue de promesses qu'incapable de les remplir, rendait méprisable son pouvoir par ses vaines menaces ou par des forfanteries extravagantes ; faisait déconsidérer sa personne, et déshonorait la dignité de sa place par mille faussetés au moins inutiles, employant de pitoyables subterfuges (*), et se montrant insolent et bas tour à tour : tous denx étaient également irritables et impétueux. Alberoni ne laissait jamais percer sa crainte ou son espérance, même au milieu de ses plus grandes exaspérations; au lieu que Riperdà lais-

(*) Pour le prouver, il suffira de rapporter ici un seul passage de la correspondance du ministre anglais : « Quoique je croie connaître passablement les dispositions de cette cour, je suis peu sûr de ce qu'elles seront dans quinze jours d'ici ; car je ne puis prévoir quel sera le vent qui soufflera alors. Cette incertitude vient de ce qu'il se trouve à la téte des affaires un ministre dont la véracité est plus que problématique , qui n'a pas de système fixe , ce qui est encore plus mauvais, et qui, se trouvant fourré dans de grands engagemens qu'il ne peut pas tenir, et déchu de ses espérances, tant au dedans qu'au dehors dans presque toutes les parties de l'Europe , a perdu la tramontane , et vit au jour la journée. ( M. Stanhope au duc deNewcastle, Madrid, 1 1 avril 1726. Mémoires de sir Robert IValpole )

sait voir tout ce qui se passait dam son esprit par ses regards , ses gestes , son embarras et son agitation. Enfin , l'un fut craint et respecté dans sa retraite ; l'autre fut méprisé, même quand il était au faite du pouvoir.

Mais lors même que nous plaçons Àlberoni dans un rang supérieur, il serait injuste à nous d'ôter à Riperdà le mérite d'avoir conçu et présenté des projets très utiles, que d'autres ministres mirent à exécution. 11 fut sans contredit l'auteur des réglemens commerciaux adoptés par Alberoni ; et l'esquisse légère que nous avons donnée de ses projets dans le chapitre précédent, suffira pour prouver combien son successeur Patiîio profita de ses idées et de ses desseins. On peut regarder avec raison Riperdà comme un des principaux auteurs du nouveau système de commerce , établi en Espagne depuis le commencement du siècle dernier.

La chute de Riperdà fut suivie de la réinstallation de la plupart des ministres qu'il avait déplacés. Grimaldo fut encore une fois nommé ministre des affaires étrangères ; mais le marquis de la Paz continua à conduire les négociations importantes avec la cour de Vienne. Don Francisco de Arriaza rentra aux finances, et le marquis de Castelar à la guerre. Don Joseph Patino s étant chargé de l'administration de la marine, et jouissant de toute la confiance de la reine et de Ronigseg , il

chap, xxxvii. — 1726. 1 85

commença alors la carrière de son ministère. (') f Voici la suite des aventures de Riperdà, envers qui la fortune n'avait point encore épuisé ses faveurs ni ses caprices. Après une détention de quinze mois dans X Alcazar à Se go vie , pendant lesquels il s'attendait chaque jour à être relâché , les commissaires nommés pour instruire son procès n'ayant trouvé aucune charge d'accusation contre lui, il finit par s'évader. Il y avait à Ségovie une jeune fille d' une beauté admirable , qui avait une liaison fort étroite avec la femme du concierge du château , chez laquelle elle allait souvent les après-dînées ; elle s'appelait Joséphine Romero. Dès que le duc de Riperdà la vit, il en devint éperdùment amoureux : la jeune fille fut flattée de la passion que sa beauté inspirait à un aussi haut personnage, et elle ne tarda pas à éprouver à son tour un vif attachement pour le duc* Leur liaison durait déjà depuis plusieurs

(') Mémoires de Montgon , tome I. Passim. Saint-Philippe, tome IV. Passim. Ortiz, liv. VII, chap, x et xi. Dépêches de M. Stanhope et de M. Keene. Notice sur Riperdà , parles abbé* Sicilieus. Mémoires de sir Robert Walpole , chap, xxxv, et de lord Walpole, chap, xiv et xt. Campbcl a écrit une vie de cet homme singulier, où l'on trouve quelques vérités mêlées avec des contes propres seulement à figurer dans les pages d'un roman. On a aussi une esquisse fort spirituelle de son caractère et de son administration, par G Moore, esq. , quoique parfois il y ait mêlé les fables de Campbef.

mois, lorsque Riperdà s'ouvrit à elle sur le projet de s'évader. Elle l'approuva fort; et par ses soins ainsi que par l'assistance du domestique du duc , tout fut préparé dans le plus grand secret pour son exécution. Comme la jeune Castillane était amie de la concierge du château , au mari de laquelle le gouverneur de Ségovie avait confié la garde du duc, il ne lui fut pas difficile de réussir dans son dessein; elle feignit d'avoir moins d'attentions pour le duc qu'auparavant, afin de la surprendre plus facilement. Le valet de chambre qui allait régulièrement deux fois par semaine à Madrid, eut soin de se munir de chevaux pour pouvoir gagner la première ville , où , n'étant pas connus , ils pourraient prendre la poste et faire toute la diligence possible pour arriver à un port de mer. La nuit arrêtée pour l'évasion étant arrivée, la jeune Castillane , qui était restée ce soirlà dans le château chez le duc, trouva moyen dese procurer une clef qui leur était indispensable. Le duc fut bien surpris en voyant la hauteur du mur qu'il fallait escalader; dans le premier moment, il hésita à s'exposer à cette entreprise, se trouvant très tourmenté des douleurs de la goutte ; mais son amante le rassura, en lui disant qu'elle l'aiderait, et qu'il n'était plus temps de reculer. Il monta donc sur l'échelle du jardinier, suivi de sa chère Castillane déguisée en homme, qui lui aidait à placer ses pieds sur les échelons; il arriva

CHÀP. XXXVII. I726. 187

heureusement avec ce secours au haut de la mu- * raille , où le valet-de-chambre lui attacha une corde par -dessous les bras, qu'il arrêta ensuite à 1 échelle, et il descendit sans crainte d'accident. Selon quelques Mémoires de ce temps-là , le duc se réfugia en Portugal, et s'embarqua à Oporto pour l'Angleterre. La Fie du duc de Riperdà, publiée à Amsterdam en 1789, dont nous avons extrait cette relation , dit que le duc gagna le port de Santander, où il s'embarqua avec sa fidèle Castillane pour la Hollande; ce fut alors qu'il fit connaissance avec l'amiral Perez, vieillard très expérimenté dans l'art de la guerre, ambassadeur de l'empereur de Maroc près des Etats de la Hollande, ' ! -...>■

Après avoir séjourné quelque temps en Hollande , il passa à Londres où il mena une vie assez licencieuse, sans négliger pourtant, au milieu de la dissipation , les moyens de se rendre nécessaire au gouvernement de la Grande-Bretagne ; il fut présenté sans publicité au roi, qui lui fit un accueil peu satisfaisant. Ennuyé des obstacles qui s'opposaient à ce qu'il remontât en Europe sur le théâtre politique , il résolut d'aller en Afrique, offrir, parla recommandation de Perez, ses services à l'empereur de Maroc. On ne saurait dire par laquelle des deux passions, de la vengeance ou de l'ambition , Riperdà était plus tourmenté; mais il réussit parmi les Barbares au-delà de ses espérances.

Dans le commencement, il crut s'apercevoir de quelque froideur de la part de Muley-Abdalah ; ses talens, son opiniâtreté, triomphèrent de tous les obstacles; il n hésita pas à prendre le turban , et se soumit à la douloureuse cérémonie de la circoncision, qui eut lieu avec une grande solennité , et au grand contentement des Mauresques, qui voyaient un ministre renommé par ses talens dans toute l'Europe, embrasser publiquement la religion musulmane. Le zèle pour la religion de Mahomet n'aurait peut-être pas suffi pour arriver à une haute faveur auprès de l'empereur; mais il inspira une vive passion à la sultane mère , que l'empereur aimait avec une rare tendresse, et cette circonstance contribua plus que toute autre à son élévation. Il fut nommé pacha; on lui confia le commandement de l'armée, lorsque le général comte de Monlemar débarqua avec vingt mille Espagnols , sur les côtes de Barbarie, pour reprendre Oran. Riperdà se conduisit avec courage ; et, la rage dans l'âme, il fit tout pour venger ses propres affronts en défendant la cause des Musulmans. Après quelques succès dans des rencontres partielles avec les Espagnols , les Mauresques furent battus , et Oran rentra sous la domination du roi Catholique.

Ce désastre, et les émeutes si fréquentes parmi ces peuples barbares, l'auraient exposé aux plus grands dangers sans la protection de la sultane ,

qui faillit périr elle-même par la fureur du peuple en le défendant, et qui mourut des suites de la frayeur que le tumulte lui avait occasionnée; mais, en mourant, elle fit jurer à son fils de soutenir toujours son cher pacha Riperdà. L'empereur tint sa promesse , que des succès signalés de Riperdà contre les soldats de Muley-Aly, prétendant à l'empire , rendirent encore plus sacrée. Au bout de quelque temps , l'empereur fut détrôné, par suite d'une conspiration. Muley-Aly le remplaça. Dans le premier moment de cette révolution, Riperdà se réfugia àTetuan, dont le pacha était un renégat espagnol fort lié avec lui : tous deux se mirent d'abord en défense contre le nouvel empereur, avec qui ils finirent par faire la paix, en reconnaissant son autorité.

Riperdà, fatigué delà vie agitée qu'il avait menée, songea enfin à goûter quelque repos à côté de sa fidèle Castillane , qui l'avait suivi en Afrique, l'avait rendu père de deux enfans pendant leur séjour à Maroc , et dont l'àme sensible avait éprouvé bien des peines, en voyant Riperdà attaché par ambition à une vieille sultane. Il se fixa à Mequinez; bientôt ses forces commencèrent à s'affaiblir, et tout annonça sa fin prochaine; il mourut à Tetuan le 17 octobre 1757. Le jour de l'enterrement, on porta le corps à la mosquée. Une partie de la garnison de Tetuan était sous les armes ; l'iman prononça une oraison

I go PHILIPPE V.

funèbre où il fit l'éloge du défunt, de sa valeur, de son courage et de sa générosité ; ensuite où le porta au cimetière où il fut inhumé après les cérémonies d'usage chez ces Barbares , et une triple décharge de la mousqueteiie et du canon de la ville.

On posa sur sa tombe cette épitaphe en langue mauresque :

Ci gît le pacha , duc de Riperdà, Qui décéda après avoir fait de grandes actions Et s'être acquis beaucoup de gloire Dans les armées et dans les ministères , Tant en Europe que dans l'empire de Maroc , Sous le règne de Muley-Abdalali*

On se doute bien que l'attachement de Riperdà à l'islamisme n'était pas plus sincère que ne l'avait été son zèle apparent pour la religion romaine. Chez cet homme doué d'un esprit aussi remuant et aussi ambitieux , la religion n'était qu'un moyen pour parvenir à ses fins. Il paraît même que pendant son séjour à Maroc , il conçut l'idée hardie de changer la croyance des sectateurs de Mahomet, et qu'il crut reconnaître chez eux assez de simplicité et de zèle fanatique tout à la fois, pour se flatter de leur faire goûter un nouveau système de religion. Il hasarda de présenter d'abord ses idées comme de simples doutes : la manière dont on accueillit ces premières insinuations le per-

CHAP. XXXVII. I726. igi

suada qu elles pourraient s'accréditer. Son système devait être également flatteur poor les Mabométans et pour les Juifs , qui sont en grand nombre à Maroc. Il parlait de Mahomet avec plus d'éloges que les Musulmans n'ont jamais fait; il louait Moïse, Elie, David;. et, ce qui paraîtra plus surprenant, il ne louait pas moins la personne de Jésus-Christ ; mais il prétendait que les Chrétiens, les Mahometans et les Juifs ont été jusqu'à présent dans une erreur presque égale : les premiers, en attribuant trop à Jésus-Christ; les seconds, en attribuant trop à Mahomet; les Juifs, en n'attribuant rien ni à l'un ni à l'autre, et en les regardant comme des ennemis et des destructeurs de leur religion. Selon le fondateur de la religion nouvelle , Messie était encore à venir. Élie, David, les prophètes, saint Jean- Baptiste, Jésus-Christ, Mahomet étaient autant de précurseurs qui étaient venus l'annoncer. « Cest faute de s'entendre, disait-il, que les Chrétiens, les Juifs et les Mahometans s'accordent si mal , lorsqu'ils devraient se réunir tous dans les mêmes désirs et dans les mêmes

perances. »

La mort vint surprendre Riperdà au milieu de ses conceptions pour une réforme religieuse chez les Mahométans, qui, selon toute apparence, auraient difficilement goûté son déisme, si jamais il en fut venu à de plus claires explications. Rien ne

saurait mieux prouver la tête ardente et exaltée de Riperdà que ce projet romanesque.

Par suite des relations de Riperdà avec les infidèles, et de la guerre qu'il fit aux Espagnols, il fut dégradé à Madrid de son rang de duc et de grand d'Espagne , en 1 732 ; il y conserva cependant quelques amis, auxquels il adressa des lettres après cette époque, f

chap, xxxviii. — 1726. ig3

Ascendant de la politique allemande à Madrid. — Disgrâce de Grimaldo , et changement du ministère. — Élévation de Patino. — Vains efforts de la cour de France pour amener une négociation. — La reine parvient à obtenir la disgrâce du confesseur et des abbés siciliens. — Philippe reprend ses anciens projets sur la succession française. — Instructions et mission de l'abbé Mont-

gon à Paris. — Commencement d*une correspondance entre les deux cours française et espagnole. — Mont gon retourne à Madrid- — Hostilités momentanées contre 1* Angleterre. — Siège de Gibraltar. — Signature des préliminaires par l'Empereur. — Lenteur de l'Espagne. — Effets de la mort de Georges Ier. — Rétablissement de la correspondance entre la France et l'Espagne.

La chute de Riperdà accrut l'influence des Allemands à Madrid et la disposition hostile qui existait contre l'Angleterre et la France. La cour s'unit encore plus intimement avec l'Empereur, qu'elle regardait comme un ami non moins sincère que puissant allié , qui s'occupait de défendre les intérêts et l'honneur de la couronne d'Espagne * en frayant le chemin qui conduisait au transfert des vastes Etats de la maison d'Autriche à la famille de Philippe. C'était là l'objet chéri des m. i3

pensées et des espérances de la reine. Eblouie de cette perspective agréable, elle ne pouvait entrevoir la moindre difficulté ni prévoir aucun obstacle à l'accomplissement de ses vœux. C'était un article de foi à Madrid , qu'il n'existait de la sincérité qu'à Vienne; et toute insinuation contre cette idée favorite, non seulement eût été écoutée avec dédain, mais aurait infailliblement occasionné la disgrâce de la personne qui l'aurait h ci sa ruée.

Riperda avait été puni avec trop de sévérité de son manque de confiance envers la cour de Vienne, pour que le nouveau ministère teitfât de l'imiter au moment même de sa chute. Trois cent mille piastres avaient été envoyées à l'Empereur : on négocia en toute hâte un emprunt de deux millions de plus ; et la plus grande partie de cette somme reçut sur-le-champ la même destination, lies troupes qui s'étaient retirées par ordre de Riperdà en reçurent un nouveau pour se porter vers la frontière de France et les côtes de la Galice. On fit également des armemens dans divers ports. De nouveaux témoignages de considération furent prodigués par la cour et par le ministre de l'Empereur aux ducs d'Ormond et Wharton , ainsi qu'aux autres exilés du parti jacobi te. Tout annonçait enfin l'intention de poursuivre les desseins hostiles si souvent et si solennellement dés-

CHAP. XXXVIII. I726. ig5

avoues (*); le changement dans tous les départemens de l'état fut complet. Tout ministre soupçonné seulement d'attachement pour l'Angleterre et la France fut séparé, selon l'expression d'un écrivain qui prit part lui-même aux intrigues du cabinet. Tout ce qui ne portait pas l'empreinte d'un dévoûment absolu à la cour de Vienne, fut marqué du sceau de la réprobation. (■)

Le marquis de Grimaldo, le favori particulier du roi depuis si long-temps, qui l'avait suivi dans sa retraite, et qui avait été le dépositaire de ses plus secrètes pensées, fut une des premières victimes. Toutes les attaques avaient jusqu'alors échoué contre son crédit , et n'avaient fait que l'affermir davantage. Lors de la disgrâce de Riperdà il avait été réintégré dans son ministère; mais, d'après les désirs de Konigseg, qui était tout-puissant, il ne se mêla pas des relations avec la cour de Vienne : elles furent confiées exclusivement au marquis de la Paz. La jalousie que cette exclusion produisit dans le cœur du ministre, donna lieu à de fréquentes disputes entre lui et son ci-devant commis ; ses ennemis , profitant alors de ses momens d'humeur et de son penchant avoué pour l'Angleterre, parvin-

.' • \. il"' :

(* ) M, Stanhope au duc de Newcastle , 97 juin 1 7 26.

(*) MOWTGOK. ' U :

igG PHILIPPE V.

rent à obtenir sa démission. Le ministre des finances , Arriaza , eut le même sort pour avoir montre de l'opposition aux subsides énormes prodigués à la cour de Vienne.

En annonçant cet incident à M. Walpole, alors ministre à Paris, M. Stanhope fait cette observation (5o septembre 1726) : « Votre excellence sera sans doute très surprise des derniers changemens survenus dans cette cour, comme tout le monde Test ici , et surtout les personnes mêmes qui en ont été les victimes. Quant au marquis de Grimaldo, il est certain qu'il ne s'attendait pas à cela hier matin; il était occupé à mettre en ordre ses papiers dans le portefeuille , pour le porter au roi (c'était le jour du despacho), lorsqu'on lui remit l'ordre pour la démission de son emploi , avec l'injonction de quitter Madrid sur le-champ. On lui fait une pension de deux mille pistoles. (*)

« Don Joseph Patino parait être le seul qui gagne k ces changemens, 11 cumule l'emploi de président, d'intendant et de secrétaire d'hacienda (finances) , avec ceux qu'il avait déjà; savoir, la surintendance de k marine et le ministère de la marine et des Indes. Quant au juar-» qui$ de la Paz; , il perd plutôt qu'il ne gagne à

(*) Grimaldo vécut encore quelques années à Madrid dans une retraite honorable , environné toujours d'une grande considération : le roi le consultait souvent.

ce qui est arrivé , puisqu'il est oblige de quitter le ministère des finances , sans gagner autre chose que quelques affaires de plus qu'on avait laissées entre les mains de Grimaldo ; car la partie la plus considérable et la plus nombreuse lui en avait été confiée en entier depuis long-temps.

« Patino gagne chaque jour de plus en plus la confiance de Leurs Majestés Catholiques; s'il s'en empare tout-à-fait, il la conservera longtemps, parce qu'il est doué d'une intelligence rare, et qu'il a l'expérience des affaires, sans compter une application infatigable au travail. »

Mais le plus important de tous ces changemens fut l'éloignement du père Bermudez, confesseur du roi, ennemi juré de l'alliance allemande et partisan non moins zélé d'une réconciliation avec la France. Il passe pour avoir été un homme de la plus sévère intégrité, et audessus de ces petits manèges trop fréquens parmi les individus de son ordre. Philippe l'avait pris en affection pour son attention scrupuleuse à remplir ses devoirs , et sans doute à cause de la confiance que la charge de confesseur avait fait naître. En vain la reine avait travaillé jusquelà pour obtenir sa démission, quoiqu'elle eut cherché , par tous les moyens possibles , à prévenir son mari contre lui : elle l'accusa de tout ce qu'elle put inventer, même de trahison. Quand il voulut attester son innocence en prenant dfn

jgS PHILIPPE V.

crucifix , le roi le lui ôta des mains , en s'écriant : « J'ai trop de respect pour l'image de Jésus-Christ pour souffrir que vous l'outragiez par un parjure! » Cependant le confesseur se tira de ce mauvais pas ; il eut le bonheur de parer le coup qu'on voulait lui porter, et il rentra en faveur (*); mais, s'étant engagé dans une correspondance secrète avec le cardinal de Fleuri , on se décida à faire directement une ouverture au roi pour une réconciliation, sans que la reine en eût connaissance. Bermudez saisit le moment de la confession pour présenter une lettre de Fleuri , à laquelle s'en trouvait jointe une autre du roi de France lui-même. A peine Philippe eut-il jeté un regard sur cette lettre , que la reine , qui ne le laissait pas long-temps seul avec le confesseur, entra dans l'appartement. Voyant qu'il avait des papiers à la main, et que le confesseur restait interdit, elle fit semblant de vouloir se retirer en disant qu'elle était fâchée d'avoir interrompu leurs affaires, I^a ruse produisit l'effet qu'elle en attendait : « Vous pouvez entrer, dit le roi, nous n'avons pas d'affaires ; le père Bermudes me parlait d'une lettre qu'il a reçue du cardinal de Fleuri , et il m'en a remis une autre du cardinal pour moi », et en disant cela il remit des papiers importons dans les mains de la reine.

{ ' ) Mémoires de Tesxe.

CHAP. XXXVIII. 1726. 19g

U est aisé d'imaginer l'indignation de cette femme impérieuse en découvrant la tentative essayée pour renverser son système chéri. Le confesseur, interdit, eut ordre de se retirer surle-champ; avant la fin de la journée, il avait déjà reçu un commandement de se rendre à son collège, sans assignation d'aucune pension ou autre marque quelconque de la faveur royale (23 septembre ). Il fut remplacé par le père Clarke, jésuite d'origine irlandaise, recteur du collège des Écossais à Madrid, que le roi ne connaissait pas, et qui parlait le français avec difficulté. Tout son mérite consistait dans son dévouaient à la famille des Stuarts; il était aussi le confesseur du comte et de la comtesse de Konigseg. (') . .

D'autres manœuvres tentées après celles-ci n'eurent pour résultat que d'attirer à leurs auteurs une v pareille disgrâce. Les abbés siciliens, Platania et Caraccioli étaient depuis long-temps en possession de présenter des mémoires au roi, et de lui donner des avis secrets dans des audiences particulières où les introduisait Valois le premier valet de confiance. Us étaient doués de grands talens politiques ; et Philippe faisait tou-

(') Ces détails sont tirés principalement des Mémoires de Môntgon , qui les tenait de l'archevêque de Tolède et de Bermudez lui-même , tome II, pages 3 16 et 3i7 , et de la dépêche de M. Stanhope au duc de Newcastle , de Madrid , le 7 octobre 1726.

jours grand cas de leurs opinions , lors même qu'elles étaient en opposition avec le système dominant soutenu par la reine ; ce furent eux qui contribuèrent puissamment à la chute de Riperda. Ils entrèrent dans une correspondance particulière avec Fleuri et les ministres anglais, et profitèrent de leurs audiences et de leurs communications pour exposer les inconvéniens qui résultaient de l'union avec les Allemands, et les avantages d'une reconciliation avec la France. On est fondé à attribuer à ces représentations une partie de cette tiédeur ou plutôt de cette répugnance que Philippe témoigna contre l'alliance de Vienne. On tint cette correspondance secrète, pendant un certain laps de temps , sans que les yeux perçans de la reine parvinssent à la découvrir, jusqu'à ce que dans une des indispositions auxquelles Philippe était sujet, une lettre trouvée dans la poche de son habit , mit la reine sur la voie de ces intelligences , et découvrit le nom des conseillers ; mais ils étaient tellement estimés du roi, que la reine n'osa faire aucune démarche directe pour opérer leur renvoi. Elle eut recours à l'Inquisition , ce tribunal de sang et d'injustice ; on les impliqua dans une accusation en matières religieuses, sans que Philippe en eût connaissance , et ils reçurent l'ordre de se rendre en Italie. (')

(') Ce» particularités se trouvent dans une lettre fort

chap, xxxvin. — 1726. 201

Ainsi donc , comme les précédentes, cette tentative n'aboutit qu'à affermir le pouvoir de la reine, et à remettre encore plus fortement l'Espagne sous la dépendance de l'Allemagne. Le comte de Konigseg, dont les promesses répétées avaient séduit l'imagination de cette princesse , devint le grand canal des faveurs de la cour, et le premier mobile des conseils espagnols. On l'autorisa à recevoir , des chefs des divers départemens , les mêmes communications qu'on avait adressées jusque-là au premier ministre; tout se décidait d'après sa puissante intervention. Monteléon lui-même, quoique parent des Patinos , et honoré de la confiance du roi , 'échoua dans ses démarches tendantes à obtenir l'ambassade de

curieuse de M. Walpole, du 3o septembre 1727. Ces abbés se présentèrent après à Paris, et «fournirent d'utiles informations aux gouvernera en s anglais et français. Dans un voyage qu'ils firent en Angleterre , ils furent accueillis avec une grande considération par le ministère; il parait qu'ils pas» sèrent le reste de leurs jours en France. La reine les poursuivit avec un tel acharnement, que d'après le dire de Montgon v à qui ils avaient été recommandés par Monteléon , un des prétextes employés par Fleuri pour faire tomber son crédit à la cour de Madrid , fut une visite que ces prêtres lui firent à leur arrivée a Paris. Mohtooh, tome III, page 64; tome V» pages 108 et i34. Dans les Mémoires de lord Walpole , j'ai attribué par erreur leur exil au déplaisir du roi (chap. xiv).

Vienne, à cause de ses anciens rapports avec l' Angleterre. (')

La reine , toujours bercée par l'espoir de réaliser ses chimères ambitieuses , au moyen de l'alliance de Vienne, se flattait quHl ne serait pas difficile de détacher la France de l'Angleterre , ou au moins de paralyser les efforts du gouvernement français , en fomentant dans ce royaume des troubles intérieurs , sous prétexte de renouveler les prétentions de Philippe à la succession éventuelle à la couronne. Les événemens qui eurent lieu en France , après la chute de Riperdà , confirmèrent ces espérances qu'elle inspira aisément ? son mari.

Nous avons déjà vu avec quel mépris le Roi Catholique rejeta les lettres d'excuses sur le renvoi de l'infante ; les fréquentes ouvertures du duc de Bourbon ne furent pas mieux accueillies ; on fit même une déclaration par laquelle on annonçait qu'aucune excuse ne serait admise tant que le duc ne paraîtrait pas à Madrid pour demander au roi pardon à genoux ; sur le refus de remplir une condition si humiliante, le roi et la reine défendirent de prononcer même le nom du duc devant eux.

Le ressentiment et le désir de la vengeance déterminèrent encore Philippe et Elisabeth à se

C) Al. Stanhope à M. tValpole , Madrid, 2 juillet 17516; et Ségovie, 3o septembre 1726.

CHAP. XXXV1I1. I726. 2o5

servir des intrigues de leurs partisans en France , et à mettre à profit les erreurs et les abus qui y déconsidéraient l'administration. Le duc de Bourbon imita la conduite immorale du régent, dont il n'avait pas les talens. Il était gouverné par une maîtresse avide et hautaine, madame de Prie, qui à son tour était soumise aux caprices d'aventuriers obscurs et avares connus sous le nom des quatre frères Paris, fils d'un homme qui tenait une méchante hôtellerie située au pied des Alpes; ils s'étaient élevés, par leurs talens et leur adresse, au faite du pouvoir politique et de l'opulence. Un pareil gouvernement, où l'immoralité la plus révoltante et une dilapidation effrénée le disputaient à la faiblesse et presque à l'imbécillité, excitait le mépris de tout homme honnête et éclairé. Tout ce désordre trouva une opposition puissante dans le parti du duc du Maine, et dans les nombreux sectateurs du système politique des Bourbons. (')

Dans cet état de l'opinion publique, les intrigues de la cour d'Espagne eurent une grande influence, et opérèrent un effet marquant. Mais ce qui hâta la chute de ce ministre impopulaire fut l'ascendant de l'évcque de Fréjus , précepteur du roi , connu , par la suite , sous le nom du cardinal de Fleuri. Des disputes continuelles exis-

(') Mémoires de lord IValpole , chap. xu.

2o4 PHILIPPE V.

taient entre le duc et le précepteur; elles tournaient toujours à l'avantage de ce dernier. Enfin leur rivalité se termina par la démission du duc, qui fut envoyé en exil à sa terre de Chantilly, tandis que Fleuri , âgé de soixante-treize ans, fut assez hardi pour prendre en main la direction des affaires.

Ce changement fut célébré en Espagne presque avec autant d'allégresse que l'avait été la conclusion de l'alliance avec l'Empereur. La cour de Madrid voyait son ressentiment satisfait; c'était pour elle le commencement d'une nouvelle ère dans la politique de la France. Philippe et la reine ne doutaient pas que le nouveau ministre en sa qualité d'ecclésiastique et d'ennemi déclare du duc, ne signalât son avènement au pouvoir par la rupture de l'alliance avec les hérétiques , et qu'il ne renouvelât les anciennes liaisons entre les deux branches de la famille des Bourbons. On ne peut dire , il est vrai, que leurs espérances fussent tout-à-fait sans fondement: mais la France était encore trop agitée de troubles intérieurs, et sa jalousie contre l'Autriche était trop vive pour se déterminer à faire une démarche si précipitée et si décisive.

Cependant la première mesure prise par le nouveau ministre fut une ouverture faite par l'en-* tremise du nonce du pape pour arranger les disputes de famille. Elle était accompagnée d'une

chap, xxxviii. — 1726. ao:"#

déclaration portant qu'il avait été tout-à-fait étranger au renvoi de l'infante. Une réponse fière et impérieuse du roi d'Espagne fit évanouir, pendant quelque temps tout espoir d'une réconciliation progressive que ce ministre circonspect avait dessein d'opérer. Philippe, encore ébloui parles magnifiques espérances de l'alliance de Vienne, insista pour que l'Empereur fut le médiateur de cet arrangement; il reprocha à Fleuri son intimité avec les ennemis de Dieu et de la religioncatholique ( novembre 1 726) ; mais une médiation si hors de propos fut rejetée comme insidieuse et contraire à la foi des traités conclus avec l'Angleterre.

Toutes les démarches pour rompre l'union de la France avec l'Angleterre ayant été vaines, Philippe se mit en devoir d'accomplir par la force ce qu'il ne pouvait obtenir par l'intrigue et les négociations. U fit ses préparatifs militaires pour le siège de Gibraltar, dans la persuasion que l'Empereur prendrait, de son côté, un parti aussi décisif,-et qu'il donnerait de l'occupation aux alliés de Hanovre en Angleterre. Ces espérances furent , il est vrai , réalisées en partie ; car l'Empereur détermina la Russie à accéder à l'alliance de Vienne, détacha de l'alliance de Hanovre le roi de Prusse , dont le pouvoir était prépondérant dans le nord de l'Allemagne , et parvint , en promettant de nombreux subsides, à obtenir l'appui des États catholiques. Pour occuper toute l'at-

tention du gouvernement anglais , il cabala avec les jacobites d'Angleterre et du continent , ainsi qu'avec les chefs de l'opposition, qui devinrent les apologistes et les avocats de l'Espagne et de l'Autriche.

Au moment où les deux cours étaient ainsi sérieusement occupées à mettre à exécution leur commun dessein , la nouvelle de la santé chancelante du roi de France vint distraire l'attention de Philippe, et ranimer son espérance chérie de monter sur le trône de ses ancêtres. Il envoya en conséquence un agent intime en France, qui, sous le prétexte d'une négociation, devait réunir tous les partis en sa faveur , et essayer de gagner Fleuri, ou du moins de prévenir son opposition en suscitant à propos quelques troubles intérieurs. Cet agent était l'abbé Montgon, français d'origine, qui, par son enthousiasme apparent poar la religion , avait obtenu la confiance du pieux monarque et celle de la reine. Issu d'une famille noble , il avait été élevé dans la famille du prince de Condé avec le duc de Bourbon ; mais il renonça a son patrimoine en faveur de son père , et quitta la profession militaire qu'il exerça d'abord, pour embrasser l'état ecclésiastique. Protégé par Daubenton il chercha à obtenir une place en Espagne ; il parait même qu'il eut en vue de devenir précepteur du prince des Asturies. La mort de son protecteur lui fît manquer

cette nomination. Mais il ne perdit point courage, et lors de l'abdication de Philippe, nous le voyons demander, par l'entremise du nouveau confesseur, la permission de le suivre dans la retraite de Saint-Udephonse, sans autre objet, disait-il, que d'être spectateur et admirateur de ses vertus , et de s'affermir de plus en plus dans ses sentimens chrétiens par l'exemple d'une aussi grande édification. La rentrée de Philippe au pouvoir suprême empêcha qu'on n'admit alors sa requête; mais, au bout de quelque temps, on lui envoya la permission de se présenter en Espagne avec promesse de le placer auprès de la personne du roi. Son protecteur, le duc de Bourbon, l'employa à préparer une réconciliation. Si, de ce coté, ses efforts ne furent pas couronnés du succès, il n'en continua pas moins à s'avancer dans la faveur royale, et fut choisi pour la tache difficile d'unir et de consolider tous les partis en -faveur des prétentions de Philippe à la succession éventuelle de la couronne de France.

La reine, dans son audience de congé, après lui avoir adressé quelques mots sur la nature délicate de sa mission , lui dit au moment où il s'inclinait pour lui baiser la main : « Vous allez dans un pays où l'on ne m'aime pas ; vous jugerez si c'est avec raison. On nous avait informés, par un messager particulier de la cour de France, qu'aussitôt que ma fille aurait atteint sa septième année ,

les fiançailles auraient lieu ; malgré cela, on nous annonça par le premier courriej qu'elle serait renvoyée. Faut-il s étonner après cela, si le roi et moi ayons été sensibles à une insulte qui aurait offense le dernier homme du peuple? — Cette insulte , répondit l'abbé , ne saurait être imputée en aucune manière. à la nation française, qui conserve pour Vos Majestés autant d'attachement que de respect ; car le départ de l'infante causa un chagrin qui ne peut se comparer qu'à la joie que causa son arrivée. Ce dernier sentiment revivra aussitôt que votre bienveillance pour la nation française aura repris son empire. Si vous me permettez d'être porteur de cette heureuse nouvelle , vous ne serez pas long-temps sans apprendre la joie universelle qu'elle inspirera à toute la France. — Il n'est pas encore temps d'en parler, interrompit la reine; vous connaissez nos sentimens à cet égard. Le roi et moi nous espérons que vous suivrez exactement vos instructions. Renfermez-vous seulement dans l'objet de votre mission. Mon confesseur, l'archevêque d* Amide, vous communiquera mes ordres ultérieurs. »

Montgon reçut ensuite (24 décembre 1726) ses instructions écrites de la main du roi ; voici les expressions propres du monarque : « Si, cequ a Dieu ne plaise, le roi mon neveu venait à mourir sans héritier mâle , étant, comme je lesuis, le plus proche parent et après moi mes descendans,

je dois et je veux succéder à la couronne de mes ancêtres. Pour que cela puisse avoir le succès que j'en attends, vous devez vous comporter de la manière suivante :

« Vous irez en France , où vous tâcherez de connaître ceux qui nous sont attachés, ceux qui sont attachés à la maison d'Orléans, et ceux qui sont indifférons pour les deux partis. Vous ferez, comme je l'espère, de votre mieux pour augmenter le nombre des premiers, sans pourtant trop vous déclarer; car il pourrait y avoir des gens, qui, sous le prétexte de dire qu'ils me sont attachés, pourraient vouloir vous tirer, comme on dit, les vers du nez, pour se servir des lumières que vous leur donneriez pour me nuire, quand l'occasion s'en présenterait; cela ferait même du tort à l'état présent de mes affaires. Ainsi vous ne sauriez mettre trop de circonspection à cet égard.

« Il faut que vous ne communiquiez rien de tout cela ni au cardinal de Fleuri, ni au comte de Morville; au premier, parce qu'on l'a connu attaché à la maison d'Orléans , et aussi parce que depuis quelque temps je n'ai pas trop sujet de me fier à sa conduite. Pourtant vous traiterez avec lui comme particulier, mais point d'affaires, à moins que je ne vous en donne l'ordre précis. Vous tâcherez cependant de savoir les choses les plus secrètes de la cour, ou par son moyen , ou m. 14

par ceux que vous jugerez les plus propres, sans pourtant me compromettre jamais en rien, ni faire connaître que je vous aie chargé d'aucune mission particulière. Quant à ce qui regarde le comte de Morville, je sais qu'il est entièrement dévoué aux Anglais; ainsi vous devez vous en défier tout-à-fait; mais en tout cas tirez de lui les nouvelles que vous pourrez, et faites-m'en part sur-le-champ.

« Vous tâcherez que vos opérations soient dirigées de manière à ne pas donner le moindre ombrage aux ministres de l'Empereur, à traiter avec eux comme avec les autres, sans leur jamais faire connaître ni donner le moindre soupçon que je vous aie chargé de quelque chose ni à cette heure ni jamais, sans en avoir un ordre de moi.

« Vous me tiendrez au courant des moindres bagatelles, vous m'informerez de tout ce qui se passera, et vous tâcherez, pour cela, de vous introduire le plus que vous pourrez sans affectation.

« La figure que vous devez faire là-bas est çelle d'un simple particulier de votre condition, en évitant toute sorte d'air de ministre, parce qu'il y aura bien des gens qui vous observeront.

« Vous ne parlerez point du tout de réconciliation , vu l'état où sont les choses présentement.

« Vous tâcherez , de la meilleure manière que vous pourrez, de gagner, si le cas arrivait, le duc de Bourbon; l'assurant que s'il veuts'enga-

ger pour la justice de ma cause, j'oublierai le passé, et qu'il pourra attendre de nia part toutes sortes d'égards et marques d'amitié. Cela mérite tout votre soin et toute votre adresse ; car il faut que cette matière soit un secret impénétrable. »

Après lui avoir nommé les personnes qu'il devait consulter, le roi poursuivait ainsi : « Je vous donne une lettre de créance écrite de ma main pour le parlement; vous la présenterez à l'instant de la mort du roi mon neveu ; j'ordonne dans cette lettre qu'aussitôt la chose déclarée , on me proclame roi.

« Informez-moi de votre arrivée à votre destination; indiquez-moi s'il faut que j'écrive, pour ce cas-là, aux différens ordres de l'Etat, tant ecclésiastique que séculier. Vous me marquerez exactement le moment d'envoyer ces lettres en spécifiant les titres des corps ou des personnes , car je ne les connais pas bien.

« S'il est nécessaire que je nomme un conseil de cabinet, ou quelque autre, ou un régent pendant mon absence, et jusqu'à mon arrivée, vous me ferez connaître les personnes que vous jugerez les plus propres pour cela. Si, à tout événement, la reine survivait au roi, vous sauriez me dire s'il faut un garde qui ait soin du ventre, et qui il faudrait nommer, etc. »

Suivent quelques autres articles sur la manière de correspondre, etc., etc.

A Madrid , le 24 décembre f 726.

Pour ne pas éveiller la jalousie de l'Empereur, ou plutôt pour fournir un pre'texte plausible à sa mission , Montgon reçut par le confesseur de la reine, avant son départ, un mémoire écrit de la main de cette princesse, sans adresse déterminée. Il renfermait le désaveu positif que l'Espagne fut opposée à une réconciliation avec la France, et une promesse de réconciliation si le roi accédait à l'alliance de Vienne. Ce mémoire devait être communiqué à Fleuri ; mais on s'arrangea de manière à éluder tout engagement sérieux, et on employa mille petites ruses pour donner au départ de Montgon, l'air d'une disgrâce, sur les instances du ministre impérial. Peu de temps après, Montgon fut de nouveau prévenu, par le confesseur, de tacher, en cas que Louis XV vint à mourir, de faire nommer don Carlos roi de France, et don Ferdinand roi d'Espagne ('). « Je devais engager, dit l'abbé Montgon, ceux qui embrasseraient le parti du roi d'Espagne à étendre leur zèle jusqu'à donner la préférence à l'infant don Carlos ( à présent roi des Deux-Siciles ) sur le prince des Àsturies pour succéder

( * ) MowTCoif , tome II , page 366.

a la couronne de France, et si cela ne paraissait pas possible , de faire regarder avec indifférence à ces personnes, que le prince aîné restât en Espagne, et que l'infant, son frère, montât sur Je trône de France après le décès du roi son père. » Cest avec ces instructions que Montgon quitta Madrid le 8 janvier 1727.

Mais ce plan, conçu et mûri avec tant d'art et de précaution, ne pouvait guère être confié, pour l'exécution, à un agent moins discret que l'abbé de Montgon. Fier de sa mission et non moins présomptueux que crédule et bavard , il fit précisément le contraire de ce qui lui était prescrit par les articles de ses instructions. Il révéla la proposition pour une réconciliation à Morville , qui était tout-à-fait dans les intérêts de l'Angleterre; et dès la première conférence avec Fleuri, il se laissa enlever tout le plan de sa mission par ce ministre adroit et insinuant; il lui lut même les ordres dont il était chargé ; il eut aussi , du consentement du cardinal, des entrevues particulières avec le duc de Bourbon, ainsi qu'avec plusieurs personnes marquantes de la noblesse, qui étaient pour la cause de Philippe, et il transmit les avis qu'il reçu t d'elles avec la même indiscrétion que son propre message et ses instructions. C'est ainsi qu'il fut cajolé, non sans beaucoup d'adresse , et qu'il devint le canal de communication avec

2l4 PHILIPPE V.

tous les partis, jusqu'à ce qu'une correspondance s'établit entre les deux souverains.

Fleuri, témoin de cette conduite, chercha à se débarrasser d'un agent qui, sans compter sa loquacité et sa disposition à se mêler de tout, était un partisan zélé du duc de Bourbon ; il le traita donc avec beaucoup de réserve, et le força, par son flegme et sa retenue, de hâter l'instant de son départ. Montgon retourna donc en Espagne, le i5 août, porteur de lettres d'excuses du duc de Bourbon , et de preuves d'attachement des partisans de Philippe ; mais il laissa en même temps , entre les mains du premier ministre , la clef de toutes les machinations de son parti , et les moyens de suivre et de déconcerter leurs desseins. Les rapports qu'on lui permit d'emporter étaient faits pour flatter les espérances de la cour d'Espagne; aussi fut- il accueilli, à son retour, par le roi et la reine, avec toute la faveur qu'on aurait accordée au plus habile et au plus heureux des négociateurs.

Dans la première audience, Montgon remit les lettres qu'il avait apportées de France, et rendit compte de sa mission. La reine seule soutint la conversation, car le roi, plongé dans une mélancolie profonde , ne donna d'autres marques d'attention qu'un geste de temps à autre , ou un sourire par-ci par-là. Quand l'abbé eut obtenu

d'accepter les excuses du duc de Bourbon , et de favoriser ses démarches pour rentrer dans les bonnes grâces de la cour, il se livra aux déclamations les plus violentes contre Fleuri , et, pour nous servir de sa plaisante expression , il fit une anatomie exacte de ses desseins et de son injustice. La reine, qui Técoutait avec complaisance, demanda en souriant : w Comment vous êtes-vous quittés? » Sur sa réponse , qu'il s'était montré très indifférent , et Fleuri très fâché , la reine répliqua : « Je crois ce que vous dites, je n'ai pas de confiance dans cet homme-là. » Elle revint alors à la situation de la France, et après avoir beaucoup parlé sur les avantages présumables de la réconciliation , elle finit par témoigner le plus vif désir de récompenser ses services mystérieux, et de lui assurer la protection du roi contre le ressentiment du cardinal. (')

Le roi d'Espagne commença les hostilités contre l'Angleterre; il donna l'ordre de saisir, à la Vera-Cruz , le vaisseau de la compagnie de la mer du Sud , le Prince Frédéric , à bord duquel se trouvait une riche cargaison de marchandises ; il menaça les îles Britanniques d'une invasion , et rassembla une armée de vingt-cinq mille hommes en Andalousie pour faire le siège de

(•) Mohtoon , tomes IV et V passim. Dépêches de M. Walpole , de Paris , pendant la mission de Montgon et après. Mémoires de lord kValpole , chap. xiv.

2l6 PHILIPPE V.

Gibraltar. Ce fat en vain que les généraux les plus expérimentés lui firent des remontrances; en vain le marquis de Valladarias, qui avait été chargé d'attaquer cette place pendant la guerre de la succession , représenta l'impossibilité de réussir tant que les Anglais seraient maîtres de la mer ; il préféra de donner sa démission de toutes ses charges plutôt que de diriger une entreprise aussi désespérée. Philippe trouva un général qui partageait toutes ses espérances, dans le marquis de Las Torres ; cet officier disait a qui voulait l'entendre que dans six semaines il délivrerait l'Espagne du fâcheux voisinage des étrangers et des hérétiques. Le siège fut commencé avec vigueur, le n février 1727; on se flattait que la célérité dans le commencement des hostilités, et la prompte réduction de Gibraltar, ôterait une fois pour toutes les prétextes pour l'intervention de la France, et que l'Empereur se déciderait, pour sa part, à frapper un coup décisif en Allemagne. Le roi d'Espagne voulait aussi alarmer la cour de Versailles ; il menaça de confisquer les propriétés appartenantes aux négocians français à bord de la flotte qui était sur le point d'arriver de l'Amérique.

Le courage et les secours de la nation anglaise dissipèrent bientôt ces brillantes espérances. Le parlement, irrité des intrigues et des hostilités de l'Espagne et de l'Empereur, accorda au gouver-

nement des secours extraordinaires en hommes et en argent ; on envoya sans relâche des appro— visionnemens à Gibraltar; on tint en respect les Jacobites, par des mesures vigoureuses prises à propos; le ministre imperial, le comte Palm, fut brusquement congédié, pour avoir fait un appel à la nation contre la conduite du roi. La Hollande, la Suède et le Danemarck accédèrent à l'alliance de Hanovre. Une armée française fut réunie sur les frontières de l'Allemagne , et une force additionnelle de Danois, de Hessois et de Suédois fut prise à la solde de l'Angleterre. La mort de Catherine lro priva l'Empereur et l'Espagne d'une alliée puissante dans le Nord ; le roi de Prusse commençait déjà à louvoyer; le man-

d'ôter à l'empereur cet appui en Allemagne, sur lequel il avait compté trop légèrement; bien loin d'être l'assaillant, il se trouva menacé à son tour. Après une courte négociation commencée par le pape et continuée sous la médiation de la France, il sacrifia l'Espagne à sa propre sûreté ; son ambassadeur signa les préliminaires à Paris , le 3i mai 1727 ; ces préliminaires furent solennellement ratifiés , et acceptés après une longue résistance, par le duc de Bournon ville (*) , ministre espagnol à Vienne , au nom de son sou-

(*) Philippe V avait élevé au rang de grand d'Espagne , avec le titre de dnc , le général Don Michel - Joseph do Bournon ville, baron de Câpre.

2l8 PHILIPPE V.

verain, quoique sans son autorité explicite. (') L'article i" suspendait la compagnie d'Ostendc pour sept ans; par le second , les droits et les prétentions des puissances contractantes devaient rester sur le même pied qu'avant Tannée 1725, et si op les violait , la question serait décidée par un congres ultérieur. Le troisième stipulait que lés prérogatives commerciales dont jouissaient les puissances maritimes et la France seraient rétablies comme auparavant. En vertu de l'article cinquième, le roi d'Espagne devait cesser les hostilités huit jours après la réception des préliminaires. Les vaisseaux de la compagnie d'Ostende, compris dans une liste particulière, termineraient leur voyage , et s'ils venaient à être pris , on les rendrait, et ceux qui auraient pu être saisis seraient fidèlement rendus avec leurs cargaisons. Les galions (*) auraient aussi la faculté de revenir dans la pleine assurance que le roi d'Espagne distribuerait les marchandises et les

(•) Maison d'Autriche, vol. II, cap. vin. Préliminaires de Vienne , dans la collection des papiers publiés, et particulièrement dans Roussbt, tome III, pages 382, 404*

(*) Les galions étaient des vaisseaux chargés des trésors et des marchandises des parties occidentales de l'Amérique du sud, dont le rendez-vous était Carthagène ou Porto- Bello. La flotte se composait de ceux chargés des productions des contrées orientales , et se réunissait à la Havane ; la Jlotille était une division détachée pour annoncer son arrivée, et pour porter le bordereau de leurs cargaisons rcs pectives.

chap, xxxvin. — 1726. 219

autres effets de l'Amérique, qui se trouveraient tant à leur bord qu'à celui de la flotte, de la même manière qu'au temps de paix. En conséquence , les escadres anglaises lèveraient le blocus des ports de l'Amérique, et se retireraient des côtes des Etats de l'Espagne et de l'Empereur ; quant au commerce anglais , il serait rétabli sur le pied des précédens traités. Par le huitième article, les ratifications devaient être échangées au bout de deux mois; quatre mois après un congrès serait réuni à Aix-la-Chapelle.

En vertu de cet engagement, le roi d'Angleterre donna des ordres tant au commandant de Gibraltar qu'aux amiraux des Indes occidentales, pour cesser les hostilités, restituer les prises faites pendant la guerre, laisser passer les galions, et enfin lever le blocus des ports et des côtes d'Espagne. Ces ordres furent transmis à M. Vandermer, ministre de Hollande à Madrid, qui , pendant l'absence des ambassadeurs de France et d'Angleterre, fut chargé des affaires de ces deux nations. Il lui était ordonné de les communiquer à la cour, et d'obtenir la ratification des préliminaires, et des ordres pour lever le siège de Gibraltar, ainsi que pour rendre les vaisseaux arrêtés ou pris, particulièrement le Prince Frédéric.

Mais les alliés s'étaient mépris sur les sentimens dont le cabinet de Madrid était animé.

Philippe, se flattant toujours d'un changement favorable dans les affaires, différa la ratification des préliminaires, et traîna les choses en longueur jusqu'à la mort de Georges Ier.

Cet événement fit revivre de nouveau toutes ses espérances : il renoua ses intrigues, avec les Jacobites , donna l'ordre à ses ambassadeurs et agens dans les cours étrangères de les encourager par des promesses de protection , et décida le prétendant à se rendre dans quelque port des Pays-Bas, pour se tenir prêt a passer en Angleterre au premier signal. Philippe espérait que la France saisirait une occasion aussi favorable pour se détacher de l'Angleterre , et reviendrait à ce système auquel elle devait tenir par les liens réunis du sang , de la religion et de la politique. Il était encouragé par l'Empereur qui nourrissait un pareil ressentiment contre le gouvernement anglais , et reprit son dessein de porter la guerre dans l'électorat de Hanovre et dans les Provinces - Unies. L'explosion de la nouvelle révolution qu'on attendait produisit un changement semblable dans les sentimens intéressés des princes de l'Allemagne. Le roi de Prusse renouvela son alliance avec l'Autriche; la Saxe devint neutre ; la Bavière avec les électeurs du côté du Rhin se déclarèrent en faveur de l'Empereur. La possession d'Erfurth donnait des facilités pour attaquer la France. On entra en

pourparler pour une négociation avec le duc de Brunswick-Wolfenbuttel, relativement à l'occupation de Brunswick, qui faciliterait l'entrée dans les États de Hanovre et dans les Provinces- Unies. (')

Mais ces espérances flatteuses, que les deux puissances n'avaient fondées que sur un changement probable de gouvernement, furent aussi promptement dissipées qu'elles avaient été légèrement conçues. Le gouvernement français non seulement résista à toutes les promesses et à toutes les menaces de l'Espagne, mais Fleuri lui-même écrivit au nouvèau roi pour, le prier de ne pas changer le système de l'administration Georges II prit tranquillement possession de son trône, conserva le même ministère , et adopta le système politique suivi par son père. L'ascendant au'avait pris l'Empereur momentanément en AllSnagne, céda aussi à l'influence puissante des subsides anglais , et la défection de ses plus utiles alliés fit avorter ses plans d'attaque contre la France, les Provinces-Unies et le Hanovre. Son inaction devint ainsi, pour la cour de Madrid, un motif de suivre son exemple; elle songea à obtenir pour elle des conditions plus avantageuses , au moyen d'une négociation séparée.

( ' ) Mémoires de sir Robert fValpole , chap. xxxu. (*) Mémoires de lord Walpole , chap. xt.

Il fallait préparer cet arrangement ; Philippe et la reine ne négligèrent donc aucune démarche pour hâter la réconciliation entre les deux cours de la famille des Bourbons. Nous avons dit plus haut qu'ils avaient refusé d'agréer aucune excuse , quelque humble qu'elle fut, de la part du duc de Bourbon , et qu'ils avaient eu une joie extrême en apprenant sa disgrâce : ce grand obstacle se trouvant alors écarté, ils se servirent de Montgon, qui était alors à Madrid , pour témoigner leur satisfaction , et leur désir de renouveler l'ancienne correspondance, pourvu, toute-* fois, que le roi de France, dans l'intérêt de leur religion commune, embrassât la cause catholique, et accédât à l'alliance de Vienne. Cette ouverture fut suivie d'une réponse très amicale du ministre français des affaires étrangères; il représentait la démission du duc comme une mesure à laquelle on s'était décidé, dans le^but de faciliter la réconciliation; mais il exprimait en même temps le regret de son souverain de ne pouvoir écouter aucune proposition contraire à la fidélité promise aux alliés. Lorsque Fleuri annonça son élévation à la pourpre romaine, sa lettre officielle était dans ce même sens.

Cependant le roi d'Espagne avait encore l'espoir de former une liaison avec la- France et l'Autriche ; il éludait toute réconciliation qui ne serait pas opérée par la médiation de l'Empe-

reur, et sous la condition que les escadres anglaises quitteraient les côtes de ses États. Cette résolution paralysa tous les efforts tentés pour parvenir à une union plus cordiale.

Mais l'idée d'un accommodement était si populaire en France,. çt cet accommodement «tait si avantageux par lui-même, que Fleuri redoubla d'activité pour atteindre un but si désirable'. La situation de l'Espagne , et le caractère changeant de6 souverains , offraient des circonstances propres à ce dessein. Lorsque son premier ressentiment fut passé, Philippe revint à son attachement affectueux pour sa famille et pouf son pays natal ; et s'il eût été libre d'agir d'après sa propre volonté, le peu d'obstacles qui restaient à vaincre eussent été aisément surmontés : mais le ressentiment de la reine , dont le caractère était porté à la vengeance, et qui avait une haine secrète contre la France, prenait une force nouvelle dans le désir d'établir ses enfans. Les chimères agréables dont elle s'était bercée par l'alliance de Vienne, et la perspective flatteuse dont l'avait amusée l'Empereur, avaient fourni un puissant aliment à sa passion.

Fleuri chercha en vain à apaiser la reine par l'entremise de dona Laura et de la duchesse de Saint-Pierre ('). 11 essaya de gagner l'esprit de

(') Sœur de Torcy, et une des dames attachées au service de la reine d'Espagne.

Philippe , sans qu'elle en eût connaissance; il employa à cet effet l'intervention, du confesseur, le père Bermudez , dont nous ayons raconté la disgrâce.

Une lettre, communiquée dans le temps à M. Walpole, pourra donner une idée du style et des argumens employés par cet habile ministre*

« Quelque temps après que j'eus fait connaissance avec le père Bermudez, dit Fleuri, je me décidai à entretenir Votre Majesté de quelques matières particulières, aussi secrètes qu'importantes , sur lesquelles je suis forcé de revenir aujourd'hui pour soulager ma conscience : mon devoir et mon dévoùment à votre personne m'en imposent la loi. «F ai lieu de croire, d'après votre piété reconnue, et à raison du secret inviolable de la confession; que j'exige de vous, que vous ne révélerez pas ce que je vais vous confier.

« Sur le bruit qui s'est répandu concernant le dessein de Votre Majesté d'abdiquer la couronne, et sur quelques expressions un peu vives dont le prince des Asturies s'est servi à l'égard du pouvoir excessif des Allemands dans votre cour, on a bâti à Vienne un conte non moins exécrable qu'absurde; on a dit que l'Angleterre et la France avaient formé, d'un commun accord, le plan d'enfermer Votre Majesté et la reine dans un couvent, en faisant proclamer le prince des Asturies. On envoya à Londres ce projet supposé , pour

qu'il fut communiqué à Pozobueno ('); mais Palm , à qui on n'avait pas bien fait la leçon , ou qui lavait fort mal comprise , ou qui peut-être ne sut pas se prémunir assez contre l'absurdité toujours compagne du mensonge et de la calomnie, crut faire merveille d'embellir ce projet de circonstances tellement extravagantes qu'il lui ôta par là toute apparence de probabilité. Si donc cette relation est arrivée par hasard jusqu'à Votre Majesté , j'ai une trop bonne idée de votre esprit et de votre intégrité pour douter que vous n'en ayez pas découvert tout de suite l'imjJOsture.

« A Dieu ne plaise que je mette sur le compte de l'Empereur une telle scélératesse : je connais trop bien sa religion et sa droiture pour l'en soupçonner; mais ses ministres sont moins scrupuleux que lui. Nous avons eu réellement trop de preuves de leurs machinations pour les croire incapables d'une telle calomnie, quelqu'indigne qu'elle soit de ministres et de chrétiens. Je ne prendrai pas sur moi d'en nommer aucun d'eux, quoiqu'il ne soit pas difficile de deviner ; mais j'ose affirmer que ce n'est pas le prince Eugène. Le but principal est de brouiller Votre Majesté avec la France, et de rendre la mésintelligence si grande, qu'il n'y ait plus d'espoir de réconciliation. On

(') Le marquis de Pozobueno, ambassadeur d'Espagne à Londres.

ni. i5

s'est servi des moyens les plus honteux pour atteindre ce but coupable.

« Je ferais une injure aux Français , en voulant, ne fut-ce qu'un instant, les laver d'une tache si noire. Votre Majesté connaît trop bien le caractère de la nation pour en avoir un pareil soupçon. Ils éprouvent, à la vérité, une très grande peine de l'indifférence que vous avez montrée pour eux, ainsi que de votre répugnance à vous réconcilier avec le roi votre neveu ; mais ils ne sont pas capables de concevoir un dessein aussi diabolique : leur chagrin n'a d'autre cause que leur respect pour Votre Majesté.

« Je ne puis guère croire que les Anglais se rendent méprisables au point de prendre part à un système aussi chimérique ; car s'ils avaient des intentions semblables, ils nous les auraient communiquées ; et je connais si bien la vertu et l'intégrité du roi et de ses ministres, que je puis répondre d'eux. La différence de religion n'autorise en aucune manière des vues contraires à la probité et à l'honneur.

« Le motif qui a déterminé les ministres impériaux à inventer cette fable est probablement le mécontentement général parmi les Espagnols , suite des grands envois d'argent à Vienne, et la crainte que cela ne décidât Votre Majesté à se rapprocher de la France.

m Je crois également de mon devoir d'informer

chip, xxxviii. — 1726. 227

Votre Majesté d'une autre affaire d'une grande importance ; je n'ai pas la présomption de vouloir connaître les engagemens secrets qui existent entre Votre Majesté et l'Empereur; mais il y en a un trop public pour qu'on puisse le mettre en doute, savoir, que l'Empereur a consenti à donner en mariage les deux archiduchesses ses filles a don Carlos et à don Philippe. Je ne pré* tends pas, je le répète, pénétrer ce mystère; mais je me crois obligé de dire à Votre Majesté, que l'Empereur a remis une déclaration écrite de sa main à l'électeur de Bavière, par laquelle il nie avoir donné un semblable consentement. Avec votre ordre j'en fournirai la preuve écrite, quoique je vous fasse cette communication sous le plus grand secret, pour ne pas exposer l'électeur de Bavière au ressentiment de l'Empereur. 11 a donné aussi les assurances les plus solennelles au doc de Lorraine, que les deux archiduchesses n'épouseront jamais d'autres princes que ses deux fils ; et quoique je n'en aie pas la preuve écrite , je pourrais l'affirmer sous serment. Je crois de mon devoir de communiquer ces circonstances, parce qu'il y a toute probabilité que la promesse de ces mariages , faite par l'Empereur à la reine d'Espagne , aura décidé Sa Majesté à entrer dans toutes les vues de la cour impériale.

« Je n'ajouterai plus qu'une remarque , dont votre ministre à Florence est plus à même que

qui que ce soit de vous prouver l'authenticité. Les ministres impériaux font les plus vives recherches pour se procurer des registres et documens de plusieurs siècles sur tous les fiefe de la Toscane, qui dépendent encore de l'Empire, pour se les approprier ou les vendre ; afin que si don Carlos venait à succéder dans ces Etats , il ne lui restât qu'une carcasse mise en pièces.

« Votre Majesté s'imaginera peut-être que je vois les choses ainsi parce que j'ai un vif désir d'arriver à la réconciliation entre l'Espagne et la France ; mais je puis vous assurer que je n'ai pas d'autre motif que mon devoir et mon attachement pour vous, et l'intérêt que je prends à votre honneur et à votre dignité.

« Nous venons d'apprendre à l'instant que le comte de Palm a parlé de la prétendue conspiration contre vous , et qu'il dit que vous avez l'intention de demander le rappel de M. Stanhope. Vous pouvez connaître aisément par là les vues des impériaux; s'ils désirent l'éloignement du ministre dont ils ont lien de craindre la perspicacité , c'est afin d'être les maîtres dans votre cour. » (•)

Les échecs précédens, et la disgrâce que la dernière tentative avait attirée sur le confesseur, finirent par convaincre le cardinal que toutes les

(') Lettre de M. fValpole à M. Stanhope , datée de Foa — taineblcan du i5 septembre 1827.

CHAP. XXXVIII. 1726. 22g

démarches seraient inutiles sans la coopération de la reine. Il changea donc ses batteries;, il se servit du ministère de Montgon pour ouvrir une correspondance directe avec son confesseur, à qui il donna l'espoir d'obtenir le chapeau de cardinal. Il parvint à décider cette princesse à entrer en correspondance épistolaire avec le roi de France. La démission de Morville, et la nomination de Ghauvelin, qui était un préliminaire nécessaire pour le changement de politique, furent représentées comme une marque de déférence envers la cour d'Espagne ; et lorsque l'entremise de Montgon cessa, la communication eut lieu par le moyen des nonces du pape à Madrid , Paris et Vienne.

Les représentations de Fleuri s'accrurent en raison de la défection de l'Empereur et des embarras de l'Espagne. La reine alors jeta un regard favorable sur la France ; de simples formalités et un reste de jalousie politique empêchaient seulement un accommodement ouvert et durable. On saisit habilement cette occasion, et Ton apprit enfin que la cour de Madrid était disposée à déclarer publiquement la réconciliation, pourvu que le roi de France en fît les avances par une lettre de complimens et d'excuses. Par suite de cette convention , Louis XV écrivit au roi et à la reine les lettres affectueuses ci après :

Au ROI.

« Xai appris par une lettre du nonce Aldobrandini , que vous ne tous opposez plus à notre réconciliation , et que vous voulez bien oublier la circonstance qui occasionna l'interruption de la bonne intelligence naturelle entre des princes du même sang et si proches parens. Aucune nouvelle ne pouvait m'être plus agréable que celle4ij je ne puis vous exprimer ma joie, et je n'oublierai jamais cette marque de votre affection. Vous savez si j'ai toujours désiré avec ardeur cette réconciliation , non seulement parce quelle est nécessaire au bonheur commun de nos familles et de nos royaumes , mais à cause de ma tendre amitié pour vous. Je souhaite que vous me rendiez la vôtre, telle qu'elle doit toujours subsister entre oncles et neveux , et vous pouvez compter sur mon empressement à vous obliger en tout. J'envoie celle-ci par le courrier ordinaire ; j'ai lieu de croire , d'après la lettre du nonce, qu'elle satisfera Votre Majesté pour le moment, et je différerai de nommer un ambassadeur jusqu'à ce que je connaisse vos intentions auxquelles je me conformerai volontiers. »

Page 1