‹ L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon (volume 4)Chapitre 11 sur 22 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

NaiMance, jeunesse et camctère de la princesse des Ursins. — &es liaisons avec madame de Maintenon et arec la famille de Noailles. — Elle est nommée camarera major de la jeune Reine d'Espagne. — Extraits de sa correspondance.

Dès que le maria(;e de Philippe fut arrêté^ Louis XlVy qui s'attendait à voir la future reine prendre de l'empire sur ce prince ^ doué d'un ca-* ractère aussi doux et d'une humeur aussi complaisante y songea à placer autour d'elle des personnes d'une fidélité à toute épreuve, et entièrement dévouées à ses intérêts. On nomma le comte de Santistevan del Puerto, grand-chambellan, pour le récompenser de l'attachement qu'il avait montré pour la France. On lui tenait compte du zèle avec lequel il avait travaillé pour la succès* sion d'un prince de la famille de Bourbon. On l'estimait à cau^e de sa modération , sa prudence, son désintéressement^ qualités qui le rendaient d'ailleurs peu propre à disputer l'autorité au cardinal ministre.

La grande diflScultë était dans le choix de la camarera majror, ou surintendante de la maisoa de la reine. Cette place donnait à la personne qui l'occupait un accès continuel et intime au^ près de cette princesse ^ dont elle devait être une sorte d'institutrice y attendu son jeune âge; et Ton ne pouvait pas s'abuser sur l'influence que pouvait donner l'exercice de cette place, car on avait vu autrefois les camareras majores gourerner^n même temps la cour et la nation.

Pour bien remplir cet emploi difficile, il fidlait reunir des qualités rares et en quelque sorte opposées. Une haute naissance était d'abord in^ dispensable, attendu la dignité de ces fonctions : d'un autre coté, il n'était pas moins nécessaire, puisque la camarera devait gouverner la reine > qu'elle se laiss&t diriger elle-même par l'amba»^ sadeur de France. On ne pouvait pas songer à choisir Une Espagnole , parce que Portocarrero et Arias craignaient qu'elle ne cherefaàt à avancer sa famille et ses amis. D'ailleurs , le monarque français n'était que médiocrement sûr qu'une Espagnole fut toujours disposée à agir d'après ses intérêts. On ne pouvait pas non plus la prendre dans la cour de France; car, outre qu'il £dlait une personne parlant la' langue et connaissant les usages et l'étiquette d'Espagne, il était à craindre qu'étant d'un rang élevé, elle put exciter la jalousie et la rivalilé nationale. D'au^»

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très objections encore plus graves^ quoique d'une nature différente^ s'élevaient contre l'idée de Êdre ce choix dans la cour de Turin. Par le plus singulier hasard^ toutes les conditions désirées se trouyèrent dans la princesse des Ursins qui^ dès ce moment y comme on va le yoir, deviendra un des personnages les plus marquans dans l'histoire d'Espagne^ et aussi l'un des plus influens pendant la guerre de la succession.

Anne Marie, de l'illustre Êimille de la Trémouille, était fille de Louis, duc de Noirnioutiers, nommé duc et pair de France pour les services militaires qu'ilavaitrenduspendantla minorité de Louis XIV. Elle épousa, étant encore très jeune ('), Adrien Biaise de Talleyrand, prince de Ghalais. Son mari se trouvant compromis dans le fameux duel avec la famille de la Fret, dans lequel un des adversaires succomba, fut forcé de quitter la France. S'étant réfugié en Espagne , il fut suivi par sa jeune femme qui eut l'occasion d'apprendre la langue espagnole et de

(*) On ne sait pas d'vne manière précise l'âge de cette femme extraordinaire. En réfléchissant sur Tépoque du mariage de son père , et en comparant les naissances de ses deux frères 9 en 164a et i65a , ainsi que son pzïppre mariage) nous serions disposés à croire qu'eUe ayait cinquantetrois apis quand elle lut nommée Camarera majror, Duclos est éridemment dans l'erreur quand il affirme qu'eUe mourut Agée de plus de quatre-vingts ans.

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connaître à fond les mœurs et usages du pays. A,u bout d'un certain laps de temps ils passèrent en Italie; et le mari ayant trouvé un asile dans les états de Yenise , elle parut à BomQ pour demander la protection des cardinaux français , Bouillon et d'Estrées. On prétend que ses charmes firent une vive impression sur ses deux protecteurs^ ainsi que sur le cardinal Portocarrero^ alors ministre d'Espagne à Bome^ et que son mari étant venu à mourir peu de temps après (en 1670) et restant sans fortune ^ elle eut recours à leur générosité. Par l'entremise des deux cardinaux français , et avec l'approbation de la cour de France , elle épousa Flavio di Orsini ('), de l'illustre famille des Orsini, duc de Bracciano et grand d'Espagne , qui fut bientôt décoré de l'ordre du Saint-Esprit , honneur que l'on accorde rarement k des étrangers, quelque distingués qu'ils soient..

Cette alliance eut le sort ordinaire des mariages Êiits par intérêt et mal assortis : les époux se séparèrent ; mais la duchesse maintint toujours, son rang dans la société , et suppléa au bonheur domestique par la brillante réunion qu'elle attirait chez elle, composée de tout ce qu'il y avait à Rome de personnes distinguées. EUe Êdsait aussi

(') Les Français ont altéré ce nom , et ils l'ont remplacé par celai des Ursins ; les historiens français et les Mémoires dn temps la désignent constamment ainsi.

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de fréquens voyages dans son pays natal. Dans des circonstances aussi Êivorables pour le développement de son esprit, elle ne fîit pas longtemps sans se faire remarquer par ses talens et ses manières, comme un des plus brillans omemens de la société de Rome et de Versailles.

Dans un de ses voyages à Versailles , suivi d'un séjour de cinq ans, elle se lia d'une amitié intime ^vec madame de Maintepon, qu'elle avait connue autrefois, et s'attira l'admiration du roi et de la cour. Son mari mourut en i6g8 ; elle prit alors le nom de Êunille d'Orsini pour faire plaisir au neveu du pape Innocent XU^ qui ayant acheté le duché de Bracciano désirait en porter le titre. Comme elle avait de l'ambition et qu'elle voulait figurer dans une sphère plus élevée que la cour de Rome, rien, pour parvenir à ce but, n'échappa h sa pénétration et à sa vigilance. Le mariage de Philippe avec une princesse du Piémont lui offirit donc une occasion qu'elle ne manqua pas de saisir 9vec beaucoup d'habileté.

Lorsque l'on fut fixé sur le choix de la jeune reine d'Espagne, elle fut assez heureuse pour que l'attention de la cour de France se portât sur elle. Elle était trop exercée dans l'art de l'intrigue pour laisser voir un grand désir d'occuper la place de camarera major; elle se borna à demander l'honneur d'accompagner la nouvelle reine jusqu'à Madrid. Après avoir fait part de ce désir à

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madame de Maintenons dont elle reçut un bon accueil y elle s'attacha, par tous les moyens qui étaient en sou pouvoir, à intéresser en sa faveur la famille de Noailles, unie, comme on sait, par amitié et par ses alliances avec la favorite.

Elle écrivit k la duchesse de Noailles, dont elle avait l'air de chercher la protection auprès de madame de Maintenon ; et dans sa lettre elle faisait connaître adroitement le caractère qu'il lui serait convenable de tenir à la cour d'Espagne et les qualifications qu'elle ambitionnait.

cf Mon dessein, écrivait-«lle, serait d'aller jusqu'à Madrid, d'y demeurer tant qu'il plairait au roi, et de venir ensuite à la cour rendre compte à sa majesté des particularités de mon voyage ; je suis, ajoutait-^Ue, la veuve d'un grand d'Espagne, je *5ais l'espagnol , je suis aimée et estimée dans le pays, j'y ai un grand nombre d'amis, entre antres le cardinal Portocarrero. Jugez d'après cela si je ne ferais pas la pluie et le beau temps dans cette cour, et si c'est avec trop de vanité que je vous office mes services. »

Elle appuya cette démarche^ de la lettre ciaprès au comte d'Ayen, fils du duc de Noailles, qui venait d'épouser une nièce de madame de Maintenon, et qui avait une place importante dans la maison de Philippe. (')

(*) Mémoires de Noailles, lome 11, p. i65.

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« Quelle opinion aurez -vous, momiettr^ de nous autres femmes romaines, quand vous verrez que je m'adresse à vous et que je prends la liberté de vous écrire ayant d'avoir fait quelque chose pour la mériter. En vérité, je crains que les dames de la Rome moderne ne vous paraissent manquer de fierté, et que, malgré vos connaissances en matière d'histoire, vous ne soyez tenté de douter si celles de l'ancienne Rome valaient mieux qu'elles. Pour ne pas vous en donner une idée moins favorable encore, je ne vous dirai pas, monsieur, que j'ai désiré depuis bien longtemps de cultiver votre amitié , par suile des éloges flatteurs que j'ai entendu Êdre souvent de vos qualités. Le motif qui m'engage à vous écrire cette lettre, est la nécessité de vous entretenir d'une affaire que vous connaissez déjà d'après ce que me dit votre mère. Je lui ai confié mon désir d'accompagner, dans son voyage à Madrid, U princesse qui est destinée à être reine d'Espagne : madame de M aintenon a eu la bonté d'en parler au roi, notre maître, qui serait disposé à m'accqrder cet honneur, et à me désigner si l'on demandait son avis à cet égard. La nomination ne dépend pas entièrement du roi catholique, je le sais : car c'est au père de la princesse que ce choix appartient. Cependant je vous prie, monsieur, très humblement, de disposer sa majesté en ma faveur; cela ne sera pas difficile si vous avezJa

boàté de l'inftiruire de la protection dont le roi de Fnoice m'honore , do l'attachement de toute votre famille pour moi ; et si vous vous concertes snr cette demande avec le cardinal Porlocarrero, je compte beaucoup sur lui» Le consentement de sa majesté me ferait encore plus désirer ce voyage : le duc de Savoie serait aussi beaucoup plus disposé à m'accorder cette faveur, si sa ma-jesté a^t la b(mté de faire ftiire quelques insi-- Auati<Mas par ses ministres dèi Madrid et de Turin, en laissant entrevoir que ce choj^ lui ferait plai-' sir. J'ai sur les autres dames qui peuvent aspirer à eet honneur l'avantage d'être grande d'Es^ pagne ; cette circonstance y unie à mOn désir de rendre service au petit-flk de mon souverain, m'engage à le demander avec le plus grand empressement, n

Ces démarches suffirent pour fixer l'attention du roi de France sur son mérite et son caiactèrev Dans ses instructions à Marsin, il annonça bientôt sa nomination à la place de camarera major , et en parla comme d'une femme qui ne se mêlerait pas des cabales de la cour.

i< Comme le roi d'Espagne, observait Torcj> est d'un caractère doux, il sera facile à la reine sa femme d'acquérir un grand pouvoir sur son es* prit* 11 serait, par conséquent, très dangereux de mettre auprès d'elle des perso^ones dont les intentions seraient suspectes. Le choix de la car- I. 14

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murera major , ou dame d'honneur^ a paru très important, et sa majesté croit que ce poste ne peut être mieux rempli que par la princesse des Ursins. Le feu. duc de Bracciano son mari, chef de la maison des Ursins y était grand d'Espagne ; elle a passé une partie de sa vie dans les pays étrangers \ elle connaît les mœurs de l'Espagne; et joignant à ces avantages beaucoup d'esprit et de politesse y elle parait plus capable que personne d'instrui/e la jeune princesse dans l'art de tenir une cour avec dignité : elle ne sera point regardée comme étrangère y et cependant elle l'est assez pour ne prendre aucune part aux intrigues et aux cabales de la cour de Madrid. »

La nomination se trouvant ainsi assurée, et Tordre ayant été donné de renvoyer les Piémontais qui avaient accompagné la reine y la princesse des Ursins la joignit à bord du bâtiment qui la portait en Espagne.

Rien ne pourrait mieux servir d'introduction à l'histoire politique de cette femme extraordinaire, que le portrait non moins vrai qu'animé, tracé par Saint-Simon y qui la connaissait personnellement.

a C'était une femme plutôt grande que petite, brune, avec des yeux bleus qui disaient sans cesse tout ce qui lui plaisait, avec une taille parfeite,, une belle gorge, un visage charmant sans beauté „ l'air noble ; quelque chose de majestueux dana

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son maintien , etdes grà€es si naturelles et si con-. tinuelles , jusque dans les plus petites choses, que je n'ai jamais vu personne en approcher, soit pour le corps, soit pour l'esprit; flatteuse, caressante , mesurée , voulant plaire pour plaire , et avec des charmes dont il n'était pas possible de jse défendre quand elle voulait gagner et séduire ; avec cela un air qui , avec de la grandeur, attirait au lieu d'effaroucher; une conversation délicieuse, inta* rissable, et d'aiUeurs fort amusante, parce qu'elle avait vu et connu des pays et des personnes ; une voix et un parler très agréables, avec un air de dour cçuF : elle ayait aussi beaucoup lu , et elle était personne à beaucoup de réflexions : elle avait fait choix des meilleures compagnies; elle avait un grand usage de les tenir et même une cour; une grande politesse , mais avec une grande discrétion et dignité : elle était d'ailleurs propre à l'intrigue, avec beaucoup d'ambition ; de ces ambitions^ vastes, fort au-dessus de son sexe et de l'ambition ordinaire des hommes, et avec un désir pareil d'être et de gouverner. (*)

(c Cette femme, dit-il ailleurs, connue par son élévation et par sa chute, était aussi aimable par ses agrémens qu'elle fut redoutable par ses passions à M. le duc d'Orléans. Une naissance il-r llistre se trouva $outenqe en elle de toutes le$

£■) Méritoires de ^aint^imon , toI. III 9 pages 176 et |99.

quaUtës de l'esprit et de toutes les grâces dâ corps qui pouvaient en relever les avantages : sa capa* cité pour les aftaires était au^essus de son sexe : un air ouvert^ des manières nobles et engageantes prévenaient ceux qui l'approchaient , et les lui gagnaient ; mais un désir de commander, toujours ardent y les lui faisait bientôt perdre. Près d'elle y riaférieur^ l'égal et le supérieur devaient subir la même loi : si <pielqu'un refiisait d'entrer dans ses vues^ quelque injectes ^ quelque violentes qu'elles fussent, elle le jugeait digne des plus affreuses disgrâces ! ! ! »

Duclos fait un portrait à peu près semblable de madame des Ursins.

Pour se faire une idée de son esprit et de son caractère, ainsi que de l'état de la cour d'Espagne ^ il suffira de quelques extraits de sa correspondance confidentielle ; après qu'elle fat «installée dans son poste.

(c Dans quel emploi , bon Dieu ! écrivait-elle à la duchesse de NoaiUes^ en décembre 1701, m'avez-vous mise? Je n'ai pas. le moindre repos, et je ne trouve même pas le temps de parler a m^i secrétaire. Il n'est plus question de me reposer après le dîner, ni de manger quand j'ai faim. Je suis trop heureuse de pouvoir faire un mauvais dîner en courant^ et encore est-il bien rare qu'on ne m'appelle pas dans le moment où je rae mets à table. En vérité , madame de Main-

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tenon rirait bien si elle savait tous les détails ée ma charge. Dites-lui, je vous supplie, que c'est moi qui ai l'honneur de prendre la robe du roi d'Espagne, lorsqu'il se met au lit, et de la lui donner avec ses pantoufles quand il se lève; jusque-là je prendrais patience; mais que tous les soirs, quand le roi entre chez la reine pour se coucher, le comte de Benavente me charge de répée de Sa Majesté ^ d'un pot de chambre, et d'une lampe que je renverse ordinairement sur mes habits; cela est trop grotesque. Jamais le roi ne se lèverait si je n'allais tirer son rideau; et ce serait un sacrilège si un autre que moi entrait dans la chambre de la reine quand ils sont au lit. Dernièrement la lampe s'était éteinte , parce que j'en avais répandu la moitié. Je ne savais où étaient les fenêtres, parce que nous étions arrivés de nuit dans ce lieu-là : je pensai me casser le nez contre la muraille , et nous fumes , le roi d'Espagne et moi, près d'un quart d'heure à nous heurter en les cherchant. Sa Majesté s'accommode si bien de moi , qu'elle a quelquefois la bonté de m'appeler deux heures plus tôt que je ne voudrais me lever. La reine entre dans ces plaisanteries; mais cependant je n'ai pas encore attrapé la confiance qu'elle avait aux femmes de chambre piémontaîses. J'en suis étonnée, car je la sers mieux qu'elles ; et je suis sûre qu'elles ne lui laveraient

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point les pieds et qu'elles ne la dëchausserdiéiit point aussi proprement que je fais. » (')

Dans une lettre à Torcy, elle raconte en dëtaU ses disputes avec les domestiques du roi sur les matières d'étiquette.

A Barcelonne, le i6 décembre 1701.

« Je crois, Monsieur, que vous n'êtes Jamais de meiUeure humeur que lorsque vous me Eûtes l'honneur de m'e'crire ; mais je vous avoue aussi que je n'ai pas moins de plaisir quand je vous fais réponse. Qui vous a si bien informé du peu d'adresse qtie j'ai à porter la lampe que le coknte de Behavente me présente gravement tous les ^ii*s? C'est sans doute madame la duchesse de Noàillés, qui est une causeuse, et qui n'est jamais plus aise <)ue quand elle peut me nuire. Ne vous àUra-t-elle pas dit aussi que je laisse tomber assez ^souvent le pot de chambre du roi? qu'ordinairement je ne sais pas le matin ce que j'ai fait le soir de son épée? Ce qui me console, c'est que vous seriez aussi embarrassé que moi, si vous vous trouviez chargé de cet attirail, car sûrement deux mains n'y sauraient pas suflSre. Il ne se peut rien changer dans cette cérémonie. Le roi ne serait pas obéi, et je me ferais une affaire, comme il

(') Mémoires de Notùllesy tome H, page i72i

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est arrivé ces jours passés dans une chose heau-^ doup plus sérieuse néanmoins. Quoique le confite Marsin doive vous en écrire, je vais vous la raconter, quand ce ne serait que pour avoir le plaisir de vous parler d'un vieux et malin petit singe, qu'on appelle ici le patriarche des Indes.

u Le jour de la Conception, le roi et la reine firent leurs dévotions k la grande église. 11 fut question la veille de régler le cérémonial, et dans le temps que Leurs Majestés me faisaient Thon*neur de m'en parler, mon petit singe entra. Le roi lui demanda qui devait tenir la nappe? Il répondit que le roi défunt avait toujours communié seul : c'était lui et le humilier de corps qui avaient £ait cette fonction; n>ais que la reine s'y trouvant, c'était à lui et à moi h. avoir-cet honneur, quoiqu'il eut encore à lui présenter la coupe. Après qu'il se fut retiré , je représentai à - Ijcurs Majestés qu'il ne me paraissait pas décent qu'à l'autel et aux yeux de tout le monde , je figurasse avec un patriarche; que si cette fonction était ecclésiastique , je ne devais pas y être employée , et que si elle ne l'était pas , il me paraissait beaucoup mieux que le sumiller la fit avec moi. Le roi loua cette réflexion , et envoya aussitôt son confesseur xlire an patriarche qu'il donnerait la •coupe, et que le comte de Benavente et moi tientlrions la nappe. Ce prélat répondit que cela ne se pouvait pas, n'en donna point de raison, et ne fit

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aucune remontrance là-dessus. Le lendemain, dans le temps 'He la communion , le comte de Benayente prit la naj^ qui avait été préparée, et je m'approchai auprès de la reine. Mais le petit prélat, plus leste , gagna de la main, et présenta au roi tme autre nappe, qu'il tira apparemment de sa poche, si courte, qu'à peine l'extrémité arrirait jusqu'à la reine. Le roi ne vit rien, la reine me fit obsenrer ce ridicule par un signe qu'elle eut la bonté de me £siire. Quand on fut de retour, le roi me témoigna être fiiché que le patriarche ne lui eût point obéi. Je rencontrai quelques momens après ce prélat, et je lui dis que tout le respect que je lui devais ne pouvait pas m'empécher de lui marquer l'étonnement où j'étais qu'il ne fit pas ce que le roi commandait, et qu'il m'eût privée de Êdre un service qu'il m'avait dit lui-même être de ma charge. On en jmrla le soir dans le conseil , où il fut résolu que j'écrirais le Êdt à M. le cardinal Portocarrero, le roi n'ayant voulu prendre aucune résolution sans av<Hr son avis auparavant.

« Le patriarche m'a envoyé depuis le père Daubentcm ponr se justifier sur ce qui me regarde; mais, .outre que ce père approuve lui-^même mon sentiment, je lui ai âdt remarquer que je aoîs pour peu de chose dans cette afE^ , et que c'est la désobéissance aux ordres du roi qu'il fiaiut considérer. Cette joumae lutioelle des incîdeds, car

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il en arriva un autre, où je n'eus d'autre part que celle de servir de témoixi.

« Quand il fiiUut approcher le fauteuil du roi [dus près du prie-dieu., sur lequel Leurs Majestés étaient k genoux , le comt^e de Priego , majrordonu>y le prit; le duc d'Qsuna courut pour le lui 6ter : cela fit un petit combat presque au pied de Taulel; car le premier ne voulait pas le lâcher, et le second voulait l'avoir. Le dernier l'emporta enfin à force de coups de coudes et par la complaisance de l'autre. Pendant qu'ils se tourmentaient ainsi y je vis le moment que le duc d'Osnna , que vous savez , Monsieur, n'être pas plus gros qu'un rat , allait être culbuté avec le fiaiuteuil sur la personne du roi , et le roi sur la reine. Leurs Majestés ne s'aperçurent pourtant pas de cette scène, étant l'un et l'autre attentif à prier Dieu , et le bruit que l'on £adt ordinairement dans les églises dans ce pays-ci les ayant empêchés d'y &ire attention. Avant que de sortir, je crus à propos d'en avertir le roi , afin qu'il empêchât que ces messieurs n'en vinssent aux voies de fait. Sa Majesté en parla dans l'église même au duc d'Osuna , et dans le palais au comte de Priego. On régla le soir même ce différend dans le conseil : il fiit jugé que le duc d'Qsuna avait tort, et le roi les accorda en parlant une seconde fois- à tous les deux comme il convenait. Ces mes^ sieurs, de cœur et d'esprit pacifiques, ayaieni

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-eu peu d'envie , je crois , de se battre ailleurs que dans l'église. Ce qui a donné lieu à cet incident ^ t'est que le majrordomo n'y étant point ^ le duc d'Osuna crut que c'était au premier gentilhomme de la chambre à faire ce service. Au reste , Monsieur, Leurs Majestés assistèrent à l'église, le matin et l'après-diner, sans cortinas ^ vSans rideaux ; il n'y en avait point ici , et cela Faisait dire aux Espagnols que cette fonction ne se pouvait pas faire. Mais nous fûmes bien aises de donner cette atteinte à l'étiquette; et quand il y en aurait eu , nous ne nous en serions pas "Servis ; la fantaisie de cacher au peuple un roi aimable y me paraissant une des moins sages de Philippe n.

i< Je ne vous entretiens que de bagatelles ; la matière étant épuisée quand je vous ai parlé de l'union parfaite qui continue à être entre Leurs Majestés. Notre cour est presque toujours la même depuis le commencement du mois jusqu'à la fin ; et je ne sais quoi imaginer pour la diver-^ sifier, dans un pays où il n'y a rien absolument qui puisse y contribuer. M, le cardinal Portocarrero tne presse toujours de représenter au im combien soti retour est nécessaire à Madrid. K ces peuples-ci, qui sont des enfans gâtés, ne finissent pas leurs Cortès au gré de Sa Majesté , ceux qui ont conseillé de rester si long<-temps à iBarcelonne ne seront pas bons à donner aux

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'chiens , ^uand nous serons à Madrid. Le roi eôt piqué de voir la hardiesse et les mauvaises inten^ lions de quelques Catalans qui assistent aux États. Je lui disais Tautre jour sur ce sujet, en présencis de quelques Espagnols de qui nous doutions un peu , qu'il y avait eu de la témenté à croire qu'un roi de dix-huit ans , dans le commencement de son règne , pût faire une chose que quatre de ses prédécesseurs , et entre autres le fameux auteur de rétiquette , avaient toujours tentée inutile^ ment.

« P. S. La réponse de M, le cardinal Porto-^ carrero est arrivée. On ne peut point voir une lettre plus respectueuse pour moi, ni qui marque eu même temps plus de zèle pour son roi et de sou^ mission à ses ordres. Son avis est que Sa Majesté commande au patriarche d'aller l'attendre à quel«ques lieues de Madrid , et cela sera exécuté. » (')

La princesse des Ursins déploya dans l'exerciiÉe de ses fonctions des talens, de la grâce et de l'habileté : elle ne fut pas long-temps sans devenir là confidente et la directrice de la reine, qui, dans l'ennui de l'éticpette de cette cour monotone , se trouvait heureuse de lâcher la bride à sia vivacité naturelle , dans la société de sa camarera mayor. La petite querelle à l'occasion du renvoi de ses domestiques piémontais, et la froideur momen->*

(•) Mémoires de NoaiUes , vol. II, page 401.

ja!io PHILIPPE y.

tanée qui s'ensuivit, ne tardèrent pas à être

oubliées.

Madame des Ursins était chargée, parmi beaucoup d'autres instructions importantes, des'aflîranchir de l'étiquette nationale, en accoutumant la noblesse à s'approcher davantage de la personne et de la société de ses souverains. Elle y parvint peu k peu : elle renversa la barrière que la gravité espagnole avait élevée autour des reines, pendant plusieurs siècles , en faisant sentir aux grands qu'ils se privaient eux-mêmes d'être connus d'elle, par de fausses notions sur le respect qu'on lui devait : elle introduisit tous les usages français, au point d'engager les grands à paraître à la toilette de la reine , à laquelle le roi assistait souvent : quelquefois elle conseillait au roi et à la reine de donner des bals, çt d'inviter quelques dames de la cour. Par ce moyen , elle mit la noblesse dans un commerce plus familier avec les souverains et avec les agens français , et cherchait à unir chaque jour davantage les deux nations.

La princesse des Ursins obtint une biai plus grande considération à mesure que la reine prenait de l'ascendant sur son mari. L'ambassadeur de France écrivaitàsa cour : «J'entrevois quela reine gouvernera son mari sans qu'on puisse l'en empêcher : on doit par conséquent s'appliquer à £dre en sorte qu'elle le gouverne bien : la princesse des Ursins est nécessaire pour cela : ses progrès

sont considérables : il n y a pas d'autres moyens à employer auprès de la reine, car pour peu qu'on la pratique on voit bien qu'il ne faut pas la traiter en enfant. » (*)

En conséquence de cet ascendant toujours croissant de madame des Ursins, elle fut de plus en plus honorée de la confiance de la cour de Versailles; et dans la lettre suivante à Torcy, elle montre sans déguisement la haute opinion qu'elle arvait de sa propre importance , malgré les protestations d'une modestie qui n'était qu'apparente.

3 avril.

« Toujours entièrement soumise aux volontés du roi, j'exécuterai sans vouloir m'en faire un mérite, car je n'ai jamais cru qu'il y en ait à faire seulement ce qu'on doit, les ordres que vous me ferez l'honneur de me donner. Mais considérez , Monsieur, s'il vous plaît, que je suis une femme , que je n'ai personne à qui je puisse me fier ici , M. le comte de Marsin n'y étant pas* et qu'ainsi vous ne sauriez me donner trop d'instructions dans les embarras où je vais me trouver. On ne m'écrit point de France qu'on ne m'annonce quelque nouveau monstre à combattre quand je serai à Madrid. Je prévois moi-même bien des traverses parmi des gens ignorans, malintention-

(') Mémoires de NoaiUes, vol. II, page 175.

^aa PHILIPPE Y.

nés, et qui n'ont d'autres vues que de renverser rétat; mais je n'en ai pas moins l'espérance 4'obliger les plus malins à confesser au moins que mes intentions ne sauraient être meilleures... Vous vous piquiez autrefois d'être mon élève » ^aujourd'hui je n'ose pas faire uh pas sans vous.

« Je me propose d'acquérir généralement Tamitié des Espagnols, et de ne point entrer aveu^ément dans les haines du cardinal Portocarrero , quoique je le regarde comme mon principal ami. Je serai obligée de voir tout le monde, car chacun voudra m'ouvrir son cœur. Je tâcherai donc de ramener au bon parti, si on l'approuve, ceux que l'on croit attachés au parti contraire. ^) (')

(') Mémoires de Noailles, vol. I^, page 23o,

CHAP. V. — 1701-1702. aa5

V*^%^'^*>^»%%i'm^»<<^^V%^<fc<%V%>fcW^«»^^^»^^^^

Hetoor de Philippe à Barcelonne ayec la reine. — Réunion des Cortès de Catalogne, et leurs opérations. — Démarches de Louis pour obtenir la cession des Pays-Bas. — Projet de Philippe de ▼îsiter Htalie. — Difficultés relatives A celte expédition , et A la f€>miation d'nne Régence Philippe s'embanpe pour Naples.

— La reine réunit les Cortès d'Aragon. — Son arrivée à Madrid.

— Embarras de la Régence.

Avant que Philippe fût de retour àBarcelonne , les 0)rtès de Catalogne avaient commencé leurs séances. Il parait que le but du monarque, dans la convocation de eette assemblée, était de pro* longer le plus qu'il pourrait son absence de Ma* drid f et peut-être aussi l'espoir de tirer un sub^ side de la province.

Cependant il n'y avait que la nécessité la plus impérieuse, qui pût autoriser la démarche de réunir les représentans d'un peuple irrité par d'anciennes oppressions, toujours mal disposé contre le gouvernement de Castille ; et qui , ac-»

2^4 PHIUPPE T.

coutume^ après tant de commotions intestines et de guerres étrangères , à vivre dans les troubles , cherchait sans relâche à reconquérir des privilèges déjà abolis ou tombés en désuétude depuis l'administration d'Olivarès. La composition des états ajoutait encore au danger de cette démarche; car trois ordres concouraient à la formation de cette assemblée , et celui des hidalgos (nobles) était non seulement pauvre et remuant, mais trop nombreux pour être facilement gouverné.

Aussi le résultat de cette démarche inconsidérée fut tel qu'on Favait prévu d'avance. Des demandes amenèrent d'autres demandes : les discussions devinrent interminables, et trois mois s'écoulèrent en propositions et refus mutuels de la part du souverain et de l'assemblée. Au bout de quelque temps on put enfin venir à un accommodement. Les membres les plus turbulens furaat tenus en respect par les menaces des personnes sages et fidèles, et un service de trois millions de francs fut accordé à la couronne, payable dans l'espace de six ans. En compensation de ce don mesquin, dont le montant ne fut jamais versé au trésor du roi, Philippe afiranchit la province du devoir onéreux de loger la cavalerie de l'armée , et fit d'autres concessions d'une moindre importance. Cette assemblée turbulente ferma ses délibérations , si toutefois elles méritent ce nom, le 1 2 janvier, après avoir prêté serment de fidé-

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lité au nouveau souverain et obtenu la confirmation des privilèges de la province. (*)(*)

Cependant les embarras de Philippe, à cette époque y n'étaient pas seulement occasionnés par le& demandes de ses sujets ou par les dissuasions de ses ministres.

(*) Mémoires de Saint- Philippe , tome I, an 170a. NoAiLLxs, tome II, pages 178 et 188. Ortiz, Histoire d'Ex- , pagne, tome VU , page 5.

(*) Les Certes de Catalogne n'avaient pas tenu une session complète depuis un grand nombre d'années. Philippe lY les avait convoqués à Barcelonzie, en 1626, mais les troubles qui survinrent le forcèrent de les proroger jusqu'en i63a : il vint alors lui-même en Catalogne pour en faire l'ouverture j et laissa son frère le cardinal infant pour les présider; mais les prétentions d'Olivarès, qui voulait faire peaeF partout son despotisme d'une manière uniforme, ayant soulevé les esprits des Catalans contre le gouvernement , le roi ne put pas les fermer selon l'usage.

Le discours par lequel Philippe Y ouvrit la session des états de Catalogne , ne renferme pas des motifs spéciaux de convocation : le plus grand service de Dieu , l'autorité et l'administration de la justice, le bien général de cette prin^ dpauté y le soulagement de ses peuples, et tout ce qui regarde mon service. YoilÀ ses propres expressions.

La cérémonie de l'ouverture des Cortès est désignée dans le Diario d'Ubilla par ces mots : aôrir el solio , ouvrir le trône.

Les Cortès se composaient de trois branches , hrazos ou

estamenzos, savoir : ecclésiastique , militaire et royede. Cette

dernière , quoique portant le nom de royale , était la repré*

lentation des villes et des municipalités de la Catalogne.

Malgré les protestations de Louis XIV sur le désintéressement avec lequel il accepta le testa-ment de Charles II ^ et sur les plus grands ayantages que la France aurait retirés du second traité de partage y on ne peut se dissimuler les iœ-* menses résultats qu'il avait en vue en acceptant la succession espagnole.

On rappelait ainsi , à cause de l'affranchissement que les villes avaient obtenu par la protection de la couronne , et pour exprimer l'idée opposée à celle de villes dépendantes des seigneurs particuliers.

Les états de Catalogne votèrent immédiatement: ua don d'«/t million et demi de livres de la monnaie de ^e pays y qu'ils offrirent au roi.

Il existait un usage très ancien et non noias équitable , dans les Cortés de Catalogne ^ auquel les députés ne : quèrent pas cette fois-cî de se conformer ; c'était la i nation des greugts » mot qui signifie «ne commission conaposée des ministres du roi et des députés des Cortès , de> vant laquelle on demandait le redressement des griefs, et la réparation des dommages qui auraient pu résulter pour les citoyens de l'inobservance des lois ou des abus du pouvoir. Lorsque le dommage était dément constaté » on Ici remboursait la somme à laquelle ils avaient droit. Pour cet effet, ou prélevait sur les dons faits au roi, |ioiir son ser> vice , une certaine somme qu'on affectait principalement nndit remboursement. Philippe y consacra cent mille ducats.

On se flattait , dans les premières séances de cette assemblée , que la confiance renaîtrait entre le gouvernement et les états , après tant d'années écoulées depuis le soulèvement contre le despotisme du comte duc d'Olivarès. Il en fut

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Sans parler des avantages que l'occupation du trône d'Espagne , par un prince de la Êiniille de Bourbon , devait donner à la France du côté de la péninsule, et sans considérer le privilège du commerce exclusif avec les colonies d' Amérique, dont la France s'empara aussitôt ; la seule possession des Pays-Bas était d'une plus grande importance

tottt atitrement : « ]es grâces et les récompenseï qu'oie leur prodigua y dit le marquis de SaiRl*Phtlippe> ne servirent qu'à enorgueillir davantage ces esprits naturellement portés au changement. La bonté que le roi leur témoigna compromit son autorité , car ils regardèrent cette bonté comme tine preuve qu'on les craignait. Ils exigèrent des choses qu'ils n'espéraient pas d'obtenir , afin que le refus servît de prétexte à le«irs plaintes , et de voile a la trahison qu'ils Btéditaient.... On ne iit, dans cette assemblée, aucna i^glement utile au bien public , ni à la forme de gouvernement. Tout se borna à confirmer les anciennes franchises , auxquelles on en ajouta de nouvelles, ce qui rendit les Cata-p lans plus insolens ; car ces peuples ne s'imaginent d'être bien gourernés que lorsqu'ils jouissent de beaucoup de priviléffes. *

VbUla , qui était pins à même que qui que ce f&t , en sa qualité de secrétaire du despaeho, de savoir tout ce qui se passa aux Cortès , n'a pas rapporté dans son diario , les actes de cette assemblée , sous prétexte qu'on les avait déjà tous imprimés, et qu'ils étaient devenus, dit-il, des lois municipales. Il se contenta seulement de tenir en bon ccmiiisan un registre exact de toutes les soîenrùtés et céré^ mornes pendant la réunion de ces Cortès , auxquelles la ca«r assbta.

pour Louis XIV que tx>utes les cessions comprises dans le traité de partage. Un roi de France , dans la position où l'Europe se trouvait alors ^ n'aurait pas pu conserver le Milanais , ni les deux Siciles^ Sans le consentement de la Savoie et de l'Autriche ; il n'aurait pu non plus s'étendre du côté des Pyrénées sans l'acquiescement des puissances maritimes ^ ni sans la permission de l'Espagne ; tandis que la possession des Pays-Bas y en même temps qu'elle donnait à la France la faculté de s'y maintenir, mettait cette tiation à même de tourner toutes ses forces contre l'Allemagne et l'Italie , couvrait la frontière du côté du nord-est, assurait au moins la soumission de la Hollande , et donnait même l'espoir de trouver par là un moyen de faire une descente en Angleterre y ou tout au moins de gêner ses communications avec le continent. La sollicitude du gouvernement français, pour arriver à ce but, montre d'ailleurs assez qu'il y attachait beaucoup d'importance. Louis XIV, dont le grand objet était la possession des Pays-Bas, et qui s'était déjà entendu à ce sujet avec l'électeur de Bavière , profita de la première occasion qui se présenta , par l'absence de Philippe de Madrid, pour demander cette cession. Des insinuations avaient déjà été faites pour préparer cette demande. On avait fait sentir que la France s'exposait à des dangers , et que pour le placer sur le trône, elle était forcée

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de faire de grandes dépenses; qu'il serait par conséquent juste de lui accorder quelque récompense. Les revers éprouvés par l'armée française en Italie j et l'aspect menaçant des puissances maritimes , donnèrent une nouvelle force à ces représentations; l'affaire fut exposée sans détours dans une lettre écrite par Louis à son ambassadeur :

w L'argent, disait-il, manque absolument (en Espagne) pour les dépenses les plus nécessaires. On ne peut en trouver pour soutenir la guerre en Italie, pour satisfaire aux traités et pour maintenir les alliances. U semble, par la conduite des Espagnols, qu'il s'agisse de maintenir des Etats dont la conservation soit entièrement indifférente à leur monarchie : on voit même qu'ils ont peine à souffrir que je mette quelque règle à ceux des Pajrs-Bas, Enfin , je soutiens de tout côté les frais de la guerre : les dépenses sont immenses par féloignement des lieux où il faut porter mes armes : et bien loin d'être aidé par l'Espagne* à défendre ses propres Etats, je trouve des contradictions de sa part dans tout ce que je veux faire de plus avantageux pour elle. Si le zèle de mes sujets n'a point de bornes, ils en trouveront enfin aux moyens de m'assister. Je ne dois pas attendre cette extrémité ni pour moi ni pour eux, et ce serait tromper le roi d'Espagne que de ne le pas avertir du véritable état de ses affaires.

(f 11 est temps que vous lui disiez, pour lui seul.

u5o PHILIPPE V.

que je n ai consulté jusqu'à présent que ma tendresse pour lui f et que ce motif m*a fait faire les derniers efforts pour défendre ses États : que je souhaiterais pouvoir les continuer, que je le ferais avec le mètAe empressement; que j'avais lieu d'espérer que les secours de l'Espagne me mettraient en état de le faire; mais qu'il sait bien qu'elle ne m'en donne aucun, et qu'il n'y a même pas lieu de prévoir qu'elle en puisse fournir à l'avenir ni pour les dépenses courantes , ni pour le dédommagement de celles que j'aurais faites : et vous lui ferez voir combien la guerre d'Italie est onéreuse, les grandes sommes d'argent qu'elle fait sortir de mon royaume , et le nombre d'hommes dont elle cause la perte ; que je l'avais bien prévu avant que d'y envoyer mes troupes : que cependant cette considération ne m'a pas retenu, jugeant alors qu'une campagne suffirait pour faire sortir les Allemands de l'Italie : que désormais on ne peut y prévoir qu'une guerre ti'ès longue, impossible à soutenir par mes seules forces, étant forcé d'en avoir encore de considérables sur le Rhin et dans les Pays-Bas : que ce serait ruiner la France sans sauver l'Espagne : qu'il faut par conséquent songer nécessairement aux moyens de faire promptement la paix : que je vois avec un sensible déplaisir qu'elle doit être achetée par la cession de quelques États dépendans de la monairhie espagnole ; mais qu'il faut bien

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en prendre la résolution : qu'on doit fidèlement la tenir dans un profond secret ; car il est certain que les ennemis, profitant de cette connaissance, se rendraient bien plus difficiles sur la paix, et demanderaient des avantages que le roi d'Espagne ne pourrait accorder. » ( ')

Lorsque cette lettre eut produit son eflPet, l'ambassadeur français reçut deTorcy des instructicms pour s'ouvrir à Philippe avec beaucoup de ménagement, et comme si c'était une idéequi venait de lui seul, sur un projet qu'il considérait comme non moins avantageux pour la France que pour l'Espagne , savoir : a Que Philippe cédât les Pays-Bas à Louis XIY, et que, moyennant cette cession , le roi se chargeât de défendre le reste de la monarchie espagnole. La guerre ne serait pas plus difficile à faire : on ne devait pas attendre du côté de TEspagne de grandes difficultés de ce projet. Philippe aurait-il plus de peine à donner les Pajs-Bas au roi son père et à sa maison qu'à la la maison d'Autriche? Enfin il n était pas juste que la France fit la guerre sans dédommagement^ et an n'en pouvmt imaginer de plus naturel. »

On comptait d'avance sur le consentement de Philippe; mais il n*était pas aussi aisé d'obtenir celui de la nation espagnole. Marsin qui, par sa résidence en Espagne , était à même de bien juger

(') Mvf noires de Nouilles , vol. II, page i5o et i58.

de cette difficulté , répondit , « que Philippe , loin de pouvoir se déterminer par lui-même sur une affaire si importante , n'était pas encore capable de rien vouloir ; qu'excepté le prince et les Français qui sont auprès de lui , personne peutêtre en Espagne ne concevrait qu'une telle proposition fût fondée sur la raison ni sur la justice; que les malintentionnés accuseraient la France de n'avoir eu en vue que de profiter du démembrement de l'Espagne ; que la jalousie nationale se réveillerait avec animosité; que les ennemis auraient un prétexte spécieux d'éclater en invectives ; qu'il fallait s'attendre à une guerre opiniâtre dans laquelle entreraient toutes les puissances qui n'avaient pas encore pris parti. (')

Ces raisons firent ajourner le projet; mais ce ne fut que pour le reproduire après sous d'autres formes différentes^ et qui offiraient moins de difficultés.

Les arrangemens avec l'électeur de Bavière, gouverneur de ces provinces; l'occupation des places par les troupes françaises ^ et les négociations subséquentes y font voir avec quelle persévérance et avec quel succès il fut suivi. Sans les avantages remportés par les armées alliées, il est hors de doute que ces provinces auraient été réunies à la France. (*)

( * } NoÂiLLES , voL II , page i Sj.

C^) L'affaire de la cession des Pays-Bas espagnols à la

Lorsque les séances des Cortès de Catalogne* tiraient vers leur fin , Philippe s'occupait de chercher encore quelque nouveau prétexte pour différer son retour à Madrid^ où l'attendait la tyrannie de Porlocarrero et d'Arias, et où il devait se trouver en butte à tous les embarras qu'il avait déjà éprouvés : il prit donc la résolution de visiter ses états d'Italie et de rejoindre l'armée en Lombardie. [j'avis d'une nouvelle conspiration à Naples fournit le prétexte , si toutefois il ne fît naître l'idée de ce voyage.

On a déjà parlé^ dans ces Mémoires, du mauvais état de défense où se trouvait ce royaume, et de

France , n'a pas été oubliée par le rédacteur des Mémoires secrets du marquis de Lonville : c'est ce qu'on peut inférer d'une lettre de Louville à Torcy , du ^4 avril 170a ; d'une autre lettre de madame de Beauvilliers , et enfin d'une lettre de Torcy à Louville^ en date du 6 juin même année.

<c Quant aux Pays-Bas , il paraissait enfin que le plus difficile était fait. Quoique les ministres espagnols ne missent guère plus de prix à la possession de ces belles provinces qu'à celle de Tile de Juan Femandez , néanmoins , le mot cétler leur coûtait toujours beaucoup à dire. Mais Louville leur ayant fortement représenté, d'un côté, la nécessité d'assurer à l'Espagne, au moment d'entrer en guerre, toutes les ressources de la France , de l'autre 9 l'impossibilité où se trouvait cette puissance de continuer ses efforts sans obtenir quelque compensation , ils se laissèrent arracher un dernier ronsentement. Le despacho chargea d'abord le négociateur do proposer une partie des'provinros flamandes. Le marquis

l'insuffisance de ses moyens militaires. U n'est donc pas surprenant que dans un pays devisnu le théâtre continuel de troubles et de réyolaûoo&y chez un peuple si passionné pour les cbangaoMans, on fit quelques efforts pour transférer la souTe* raineté de la maison de Boudbon à la maison d'Autriche.

Quoique le duc de M edinaceli eût obtenu, par son adresse et par sa fermeté à la fois, la recon-

tle Villena^ qui fut consulté sur ce graod objet, convint ensuite qu'un démembrement serait onéreux aux deuxÉub, sans être d'aucun poids dans la balance européenne. Soc avis prévalut, et tous les ministres, Ubilla seul excepté, tombèrent d'accord pour r£spagne de faire le sacrifice îdtégral. LouYÎlle fit aussitôt part de cette résolution à Bf. àt Torcy, et y peu de temps après , sa lettre fut suivie d'aae patente de vicaire-général des Pays-Bas » adressée à M. le duc de Bourgogne, C'était le biais qu'on avait pris, tant posr accoutumer les Flamands à la domination de la France, que pour sonder les dispositions de l'Europe à ce sujet; maisl^ négociation achevée , l'affaire échoua. Au premier bniit à la vicairerie générale du duc de Bourgogne , non seolejneoi les ennemis redoublèrent de rage, mais l'électeur de Bavièit lui-même en fut si fort blessé , que M. de Torcy, n'osai paa mécontenter im allié , dans un temps où la France avtii tant d'ennemis, abandonna son projet, et dès-lors les Panfias furent destinés à la Bavière; les malheurs de i7<>9 rendirent depuis cet abandon moins sensible. Le cabinet français, qui avait payé le joyau sans l'avoir, s'en codsoI» en pensant qu'il eût fallu tout rendre à la paix d'Utrecbt.' ( Mémoires secrets du marquis de Lou\»Hle, tome i , p. aSi '

naissance de Philippe de la part des Napolitains , cependant ceux-ci se montraient constamment offenses de sa sévérité et de ses exactions. Les nombreux partisans de la maison d'Autriche étaUirent une correspondance secrète avec le cardinal Grimani , agent de l'Autriche à Rome , et avec les exilés qui s'y trouvaient : un projet fut formé, d'accord avec le prince Eugène, commandant de l'armée autrichienne en Italie , pour exciter une insurrection générale, et placer la couronne sur la tête de Taxcbiduc Charles.

Le pape était favorablement disposé pour la maison de Bourbon; mais la présence d'une armée impériale en Italie l'éloignait d'accepter le tribut accoutumé de Philippe , et de lui donner l'investiture, commeseigneur immédiat des Deux- Siciles. Les partisans de l'Autriche faisaient grand bruit de ce défaut de forme , et il leur fut aisé de porter à la révolte une populace volage et superstitieuse. Dans presque toutes les rues de la capitale, des querelles s'élevaient à tout moment entre les partis autrichiens et bourbonniens. Cependant la conspiration n'éclata pas entièrement, soit parce que des dénonciations furent faites au gouverneur, soit surtout parce que deux régimens arrivèrent d'Espagne sous les ordres du duc de Popoli. Mais le mécontentement était trop profond pour qu'il fut facilement détruit. Les conspirateiuN, déconcertés un instant, se bornèrent h

ajourner l'exécution de leurs projets a la première occasion favorable.

Cette conspiration , découverte et comprimée presque en même temps ^ ne fit qu'augmenter chez Philippe Timpatience de visiter ses peuples d'Italie. En demandant l'agrément de Louis pour ce voyage, il disait avec autant d'esprit que de bon sens : « Je sens de plus en plus la nécessite de passer en Italie , et de me mettre à la tête de l'armée. Philippe II ne perdit les Pays-Bas que parce qu'il ne voulut pas y aller au moment où il le fallait ; pour moi , je vous réponds bien que si je perds quelques uns de mes Etats, ce ne sera jamais par la même raison. » (•)

Le motif et l'impatience de Philippe surmontèrent la résistance de Louis. Ce monarque consentit, quoiqu'avec répugnance, à un voyage dont il prévoyait les inconvéniens. Aussitôt que les affaires furent terminées en Catalogne, il donna sou agrément par la lettre suivante :

Lettre de Loiùs XIV à Philippe V.

« J'ai toujours approuvé le dessein que vous avez de passer en Italie. Je souhaite de le voir s'exécuter. Mais plus je m'intéresse à votre gloire, plus je dois songer aux difficultés qu'il ne vous conviendrait pas comme à moi de prévoir. Je

(') NoAiLLFs, vol. H, page izJT-

les ai toutes examinées : vous les avez vnes dans le Mémoire que Marsin vous a lu. J'apprends avec plaisir que cela ne vous détourne pas d'un projet aussi digne de votre sang ^ que celui d'aller vous-même défendre vos États en Italie. Il y a des occasions où l'on doit se décider par soimême. Puisque les mouvemens qu'on vous a représentés ne vous ébranlent pas, je loue votre fermeté et confirme votre décision. Je suis persuadé que vos sujets vous aimeront davantage et vous seront encore plus fidèles lorsqu'ils verront que vous répondez à leur attente , et que bien loin d'imiter la mollesse de vos prédécesseurs, vous exposerez votre personne pour défendre les États les plus considérables de votre monarchie. Ma tendresse augmentant toujours pour vous, à proportion que je vois qu'elle vous est due , je n'oublie rien pour vos avantages. Vous voyez les efforts que je fais pour chasser vos ennemis d'Italie. Si les troupes que je destine y étaient arrivées, je vous conseille d'aller à Milan et de vous mettre à la tête de mon armée. Mais il faut auparavant qu'elle soit supérieure à celle de l'empereur; je crois que votre majesté peut passer premièrement dans le royaume de Naples, où sa présence est encore plus nécessaire qu'à Milan. Vous y attendrez le commencement de la campagne ; vous calmerez l'agitation des peuples de ce royaume : ils souhaitent ardemment de voir

leur souverain ; ils ne sont excilés a la révolte que pHT Tespérance d'avoir un nÀ particulier. Traitez bien la noblesse. Faites espérer du soulageaient aux peuples^ lorsque Fétat des afiàires le permettra. Écoutez les plaintes» rendez justice, et communiquez-vous avec bonté sans perdre de votre dignité ; distinguez ceux dont le ssèle a paru dans ces derniers mouvemens. Vous connaîtrez bientôt l'utilité de votre voyage i et le bon effet que votre présence aura produit. Je Êiis armer quatre v«iisseaui à Toulon. Us iront à Baroelonne , et vous porteront k Naples avec la reine. Je vois que votre amitié pour elle ne vous permet pas de vous en séparer. Marsin vous informera des troupes que j'envoie , etc. »

Cette lettre était accompagnée de conseils nombreux sur les précautions qu'il £aJlait prendre pour le voyage , ainsi que sur la manière d'ot^ ganiser le gouvernement qui devait régir l'Espagne pendant son absence. Mais comme les ministres s'étaient fortement prononcés contre ce voyage y à raison des dépenses qu'il nécessitait et du danger qu'allait courir l'Espagne, privée de Boa souverain , dont la nouvelle autorité n'était pas encore assez affermie, Louis XIV écrivit à Portocarrero et à ses collègues pour réfuter lenrs <J>jections.

Philippe brûlait de se mettre en route. Son impatience devint plus vive d'après les reprc-

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sentations de la prûficesse des Uirsine , et par les importunités de la reine qui , cédant k un mou* yeiïient d'amour^propre assez excusable d'ailleurs , désirait de paraître dans son pajs. natal avec toute la splendeur de son nouvel état; mais la difficulté de trouver des ressources pour soutenir rédat du diadème, et pour représenter d'une manière convenable dans les pays étran-» gers^ le mécontentement toujours croissant de la nation y ses craintes en voyant le roi et la reine abandonner rE^pagne, les objections sans nombre et réitérées des ministres espagnols , surtout la jalousie secrète de Louis XIV lui-même , empêchèrent que la reme accompagnât son mari : il fut donc décidé qu'elle resterait comme un gage dn retour de Philippe , et qu'elle serait à la tête de la régence , à laquelle sa personne ne pouvait que prêter beaucoup d'autorité.

Marsin fut chargé d'annoncer cette résolution aux jeunes époux et d'obtenir leur consentement : ses instances étaient appuyées par une lettre de Lovis Xiy , dans laquelle il Imir exprimait sa ferme Toloiifté. Après plusieurs motife d'opposition an départ de la reine ^ il ajoutait : « Si je vous aimais moins ^ ma complaisance n'aurait pas de bornes* Je sopprânerais les conseils de père s'ils tétaient contraires à ce que vous désirez. Ce que je vous marque est le pur effet de mon amitié , et vous devez suivre mes conseils. 11 vaut mieux encore

que vous n'alliez pas en Italie que d y mener la reine. Vous en voyez les raisons , je les ai toutes pesées. J'espère que vous prendrez le bon parti , et que vous partirez seul. » ( ' )

On déféra à l'avis de Louis XIV : la reine justifia dans cette occasion l'idée fiatvorable qu'on avait déjà de son esprit^ en se soumettant, quoiqu'à regret, à une séparation non moins cruelle pour son mari que pour elle-même. Son jugement et sa prudence arrachèrent des éloges au caustique liOuville lui-même , qui ne dissimula pas sa surprise de voir dans une si jeune femme tantd'amour uni à tant de force d'âme , sans témoignage d'humeur ni d'esprit de contradiction. Il citait, aTec complaisance , sa réponse plusieurs fois répétée : « Je n'ai pas de volonté en opposition avec mon devoir. »

Philippe ne fiit pas moins affecté que la reine de la résolution de son grand-père , dont la lettre excita dans son cœur une lutte terrible de passions opposées. Il marchait à grands pas dans son appartement, en répétant ces mots : « Je voudrais plutôt ne pas aller en Italie que d'y mener la reine. » Comme il n'ignorait pas le peu de confiance qu'on avait dans sa fermeté , il ne vou<* lait pas montrer dans cette occasion moins de courage que la jeune reine. Les deux lettres

(*) Mémoires de NoaUles , vol. II , page %o5.

écrites séparément par l'auguste cou]de au roi.de France y font voir les affections contraires qui agitaient leurs jeunes cœurs , et le coml>at qui s'y livrait entre l'amour et le devoir.

(c Je crois pouvoir vous dire, écrivait la reine à Louis XIV, sans blesser la modestie, sire, que j'aime passionnément le roi ; ainsi je ne saurais penser que je me sépare de lui qu'avec une extrême douleur. Cependant j'ai connu qu'il £sillait que je fisse ce sacrifice à sa gloire, et que je demeurasse en Espagne pour engager ses sujets, qui souhaitaient si fort ma présence, à conserver la fidélité qu'ils lui doivent, et le secourir dans les besoins qu'il aura pour soutenir la guerre. «Téspère, sire, qu'avec les bons conseils que votre majesté veut bien lui donner, et le grand nombre de troupes qu'elle fait passer en Italie, il battra ses ennemis, et que j'aurai la consolation de le voir revenir dans ce pays-ci victorieux , où nous n'aurons plus qu'à songer à des choses agréables. Comme ce sera principalement aux bcmtés de votre majesté et à sa générosité qu'il devra son repos, vous voulez bien permettre, par avance, que je lui en Êisse mes très humbles remercimens. En attendant, je vous demanderai, la grâce de me donner tous les avis nécessaires pour la conduite que vous croirez que je devrai tenir pendant l'absence de mon aimable roi. Je les suivrai, sire, je vous assure, comme une fille très soumise I. 16

à vos volontés 9 et qui a pour vous toute Famitié possible. »

Philippe y de son côté , cherchait à se justifier de la faiblesse qu'il avait eue un moment.

Lettre de Philippe V à Louis XIV»

« J'ai été mortifié de ce que votre majesté paraissait croire que j'hésiterais à me séparer de la reine lorsqu'il s'agissait de passer en Italie. LoiïviDe pourra vous dire que^ m'ayant représenté deux jours après qu'il fut arrivé ici^ tout ce qu'on y dirait, aussi-bien qu'à Madrid, sur le départ de la reine , et m'ayant demandé si , au cas que votre majesté crût qu'il convint au bien de mes afikires de la laisser en Espagne, je pourrais m'en séparer, je lui répondis que , quoi qu'il me put coûter par rapporta la tendresse que j'ai pour elle, qui est extrême et qu'elle mérite, je m'en séparerais pour dix ans s'il le fallait : et qu'il n y avait aucune satisfaction , ni aucun plaisir gue je ne sacrifiasse pour celui de chasser les AUemands hors de l'Italie , la seule chose qui m'occupe et que je défiinre. Il est vrai que j'étais un peu embarrassé de savoir comment la reine prendrait une résolution qui certainement lui déplairait : mais j'ai trouvé^ malgré toute l'amitié qu'elle a pour moi, qu'elle n'avait d'autre volonté que la mienne. Ainsi elle s'est déterminée à suivre les conseils de votre majesté sans aucune répugnance, et elle cherdie au

GHAP. V. — - 1701-1702. ^45

contraire à me consoler. Son parti est pris comme j*ai pris le mien, et j'ai déclaré suivle-champ que je me séparerais de la reine pour faire plaisir aux Espagnols y puisqu'ils le désirent ainsi ayec tant d'ardeur. Mais en même temps je ferai savoir à mes ministres 9 à Madrid , qu'après leur avoir accordé tout ce qu'ik pouvaient rakonnablement espérer, ils ne s'avisent plus de me rien représenter contre mon voyage. J'attends, avec la dernière impatience, l'arrivée des vaisseaux, etc. »

Cependant Portocarrero ayant réussi dans son opposition au voyage de la reine, persistait en* core dans l'idée d'empêcher celui de Philippe t il multiplia, tant qu'il put, les obstacles, dans l'espoir que l'ennui et l'impatience l'emporteraient à la fin dans l'esprit du monarque , et qu'il abandonnerait son projet « Mais le rusé cardinal fîit trompé dans ses espérances; Car Philippe, qui avait résisté aux pkurs de la reine, poursuivit son dessein avec une fermeté que l'on ne devait pas attendre de son caractère. Ce fut en vain ^^on employa tous les moyens pour contenir son ardeur , et que l'on suscita des difficultés à l'égard des sommes nécessaires pour pourvoir aux dépenses du voyage ; il resta toujours inébranlable. Enfin il écrivit an cardinal , le 8 et le II mars : k Je ne puis donner une meilleure preuve de mon désir de satisfaire les Espagnols que de laisser la reine avec eux : c'est le plus grand

:a^^ Philippe v.

sacrifice que je puisse fsdre. Je compte sur le zèle de mes ministres ; quant à moi ^ je suis prêt à répandre tout mon sang afin d'empêcher le démembrement de la monarchie. Vous pouvez vous épargner de nouvelles remontrances contre un dessein si glorieux et si nécessaire^ duquel je ne me départirai jamais. J'ai trop bonne opinion de vous pour croire que, parce que vous avez désapprouvé mon voyage 9 vous tachiez de le Êiire échouer Êtute de moyens. Mais* si les gens dont ces secours dépendent avaient de pareilles vues contre votre intention , vous pourriez leur ùice savoir de ma part qu'ils n'y réussiraient pas, et que je saurais également me passer d'argent et de gens pour me suivre. Je m'embarquerai deux jours après que les vaisseaux seront arrivés. » (')

Après une telle déclaration, il était inutile de s'opposer à une détermination prise avec autant de fermeté : Portocarrero et le conseil se soumirent , quoiqu'à regret.

Cette affaire délicate étant une fois terminée , d'autres difficultés s'élevèrent sur la forme de gouvernement à établir pendant l'absence du souverain. Il n'était pas sage de laisser les rênes de l'État entre les mains de Portocarrero , parce qu'il avait un caractère réservé , et qu'il ne commimiquait qu'avec Arias : un prêtre obscur lui

(') NoAiLLEs, vol. n, page soo et ai 5.

servait de secrétaire particulier. D'ailleurs , en même temps qu'il obsédait Louis XIV en le £aitigant de tous les détails les plus minutieux de l'administration , il était le premier à murmurer contre l'intervention de la France : déplus^ il montrait si peu deprévenance^ son administration était si impopulaire que les grands disaient , « que si l'on avait pour roi un enfant à la mamelle y il se^ rait à désirer que la nourrice décidât en son nom toutes les affaires publiques, plutôt que de confier le gouvernement aux plus hauts personnages. »

Des objections pareilles furent également élevées contre l'idée de laisser l'autorité souveraine entre les mains de la reine y sans aucune limitation y parce qu'il était possible qu'étant si jeune , elle f&t influencée par sa famille. D'ailleurs elle se trouverait toujours exposée au blâme dans le cas de non réussite y sans qu'elle put se faire honneur du succès. Les mêmes difficultés se présentaient à l'égard de la forme que devait avoir lar^ence. La reine ne pouvait être régente sous la direction d'un seul ministre ; car c'était Portocarrero qui devait avoir cette place y et ses talens n'inspiraient pas assez de confiance. Enfin on se décida à confier le gouvernement à une junte ou conseil^ composé de Portocarrero , d'Arias, du marquis de Villafranca, grand-écuyer, du duc deMontalto, président du conseil d'Aragon, du

duc de Medinaceli , ministre du diqHurtemait des Indes y et du comte de Monterej^ président du conseil de Flandre. Les trois membres ducabmet, c[ui avaient accompagné Philippe en Catalogne, devaient le suivre en Italie (*)* Pendant l'absence du comte de Santistevan del Puerto , sa place de majordome major de la reine, fut remplie par le comte de Montellano ^ cpi, par sa modération , sa prolHté , sa sagesse , ainsi que ses manières agréa* Ues, avait gagné à la fois Taffection de Poitou carrero et de la princesse des Ursins.

Au milieu de ces incertitudes, et sur la do^ mande de Tarchevéque de Saragosse, la reme fut nommée lieutenant-général de la province d'Aragon , et chargée de présider l'assemblée des G>rtis, dans le double but de gagner parla l'afifoctien des Aragonais et d'éloigper la princesse des intrigues et de la confusion de la eapitale. Enfin tout étant pVét pour le départ de PhUippe , il nik à la voile pour Naples ; et la reine partît po«r Sa** ragosse on elle avait convoqué les états.

Quoique le peuple Aragonaia témoi^*nât plus d'affection pour la reine que les Cktalans n'en avaient montré pour le roi, les Gurtès ne furent ni moins turbulentes ni plus dociles que" celles de Barcelonne. Outre qu'elles se montrèrent très

(*') Mémoire$ àe NoéÊtilcs, -vol. If, page aao. 0^*fB,

cHàP. V. — 1 701-1702. a47

difficiles pour accorder 1^ subsides que la reine leur demandait , elles parurent ombrageuses et tracassières^ même sur les choses les plus insigni*fiantes ; et quand il fut question d'aborder leurs privilèges^ elles rejetèrent toutes les prû))ositions qui ne se trouvaient pas d'accord avec leurs prë* jugés ou leur jalousie contre l'autorité royale. L'ordre des hidalgos (nobles) en particulier ne saurait être mieux comparé qu'à une diète de Pologne. Nous apprenons par la correspondance de la princesse des Ursins avec la cour de Versailles^ que cette branche des états était non moins pauvre que vénale. ljeshidalgost\a\ arrêtaient tout, firent entendre que ce serait une espèce de miracle si Ton accordait le don de 3oo^ooo dollars que la cour avait demandés.

Tandis que la reine et madame des Ursins, habile conseillère , luttaient contre l'esprit des factions , l'impopularité de Portocarrero et les £iutes du gouvernement appelèrent la jeune souveraine dans la capitale. Une dépêche de la cour dfi Versailles fit terminer la session des G>rtès : quelques meneurs se laissèrent gagner ; on écarta les tÛsputes sur les privilèges , l'assemblée fut ajournée , et un don de 100,000 piastres fut voté, non pour le service du roi , car alors on en serait revenu à l'odieuse question des privilèges , mais pour la reine, qui s'empressa d'envoyer ce faible secours à Philippe. Elle ferma donc les G>rtès,

dont elle venait de recevoir, même au milieu de re£fervescencedes débats politiques , toutes sortes d'hommages personnels et tous les témoignages possibles de contentement et de satisfaction. (^) « Me voici enfin , écrivait-elle à Louis XIV, hors de Saragosse, et en chemin pour Madrid, comme votre majesté me Ta ordonné. Si j'eusse pu rester encore une quinzaine de jours dans ce

(*') Ubilla rapporte textuellement, dans son diarioy Tacte de Philippe , par leqael il nomme la reine lieutenant-général du royaume pendant son absence. Cette princesse se présenta aux Cortès d'Aragon , avec le titre qui rantorisait k les présider ; il est écrit en latin. Le même historiographe a conservé le discours prononcé par la reine au moment d^ouTrir la session des Cortès ( hacer et solîo'J. Après y avoir exposé la nécessité où s'était trouvé le roi de passer en Italie pour rétablir la tranquillité dans ses États de Kapies, ce qui Tavait privé de la satisfaction d'assister en personne à l'ouverture des Cortès d'Aragon , elle disait q[u'elle avait été autorisée par le roi à ouvrir les Cortès , ainsi que l'avaient fait les reines de ce royaume , Dona Juana, Dona Germana , et Dona Maria , cette dernière , femme du roi don Alonso : qu'elle avait réuni les Cortès pour recevoir leurs sennens de fidélité , et afin qu'elles pussent , sdon leur prudence et selon le bien public , confirmer ^ modérer, ou corriger les Fueros et les lois existantes ; comme aussi-bien statuer ce ^ui ne serait pas établi, et ce que la marche du temps aurait rendu convenable.

Les Cortès d'Aragon se composaient de quatre branches, Brazoi : savoir , de rieos hombres et barçiu , de gentilshommes de la seconde ' ctasse , de députés des communes

royaume y j'aurais achevé la tenue des états ^ et envoyé au roi cinq cent mille écus ; mais il a £dlu me contenter de cent mille. Je les envoie au roi avec un plaisir extrême : j'ai beaucoup de raisons d'être contente de l'affection que les Arago-

qni ayaient le priyilége de nommer des procureurs aux Cortès, et des ecclésiastiques. Selon Blancas , historien aragonais, le clergé n'eut droit d'envoyer des députés aux Cortès que depuis Tan 1 3oo ; jusque-là il y avait eu seulement trois ordres*

La reine nomma Tratadores de las Cortès ( commission du gouTcmement auprès des Cortès ) plusieurs personnes attachées à son service y ou ayant des places importantes dans l'administration. TX y avait quelque analogie entre cette commission et les greuges de Catalogne.

UblUa raconte ainsi la clôture des états d'Aragon : « La reine ayant reçu le décret du roi , par lequel il lui ordonnait de passer à Madrid , il devint indispensable de suspendre la tenue des Cortès , en les ajournant au mois d'août 1 704 ; et les Cortès jugeant que le motif de leur suspension était fondé, n'ayant pas en assez de temps pour déterminer les services cpi'on devait fixer pour le roi , extrêmement flattés d'ailleurs de l'honneur d'avoir été présidées par sa majesté la reine , voulurent , les quatre brazos du royaume unanimement, montrer leur amour et leur fidélité k cette princesse , en lui offrant ^onr jojrau un don volontaire de cent mille reaies de a ocho ( piastres ). Elles prièrent la reine de vouloir bien agréer cette offre , qu'on n'avait pu , pour le moment , rendre plus considérable. La reine remercia les Cortès de ce service , et témoigna hautement qu'elles avaient fait tout ce qui leur avait été possible de faire dans les circonstances où se trouvait le royaume. »

35o PHILIPPE y.

nais m'ont témoignée. Uest impossible d'agir plus respectueusementetavec plus d'envie de me plaire qu'ils l'ont Êdt. J'ai appris , par un courrier que le roi m'a dépêché de Naples^ qu'il en était parti pour se rendre à l'armée qu'il doit commander : je vous laisse à penser quelles vont être mes inquiétudes. Je plains fort ma sœur de se trouver dans une pareille situation': elle a pourtant la consolation d'avoir plus souvent des nouvelles de M. le duc de Bourgogne (il commandait en Flandre) que je n'en ai d'Italie. Votre majesté , qui gouverne avec tant de gloire leurs conduites respectives^ a tant d'affaires que je ne veux pas faire ma lettre plus longue. >» (')

Louis XIV commençait à rendre justice au mérite de la reine , ainsi qu'à la noblesse de son caractère y quoiqu'il nen eût pas bien auguré d'abord. U écrivait à Philippe qu'une telle unkni était un grand bonheur pour lui , et que jamais on n'avait vu , chez une si jeune personne , tant de raison unie à tant de bon sens. Dans les lettres qu'il adressait à la reine, il lui témoignait cette même admiration^ ainsi que la tendresse et l'estime qu'elle méritait à tant d'égards. La reine lui ayant une fois demandé des conseils, il lui répondit : (( Je n'ai qu'a louer votre conduite ; ainsi ce ne sontpoint des conseils que j'ai à vous donner,

( *) NojALLBfty ▼ol. n , page 271 .

CHàP. V. -*- lyoï'-iyoa. a5i

mais des éloges : suivez toujours vos pencbaus et vos inspintiiMis , vous pouves vous y livrer en toute sûreté : je ne vous refuserai pourtant pas les conseils de mon expérience > mais je suis sûr qae vous les préviendrez , et que je n'aurai qu'à vous admirer et à vous renouveler l'assurance de ma tendresse pour vous. »

La reine fut reçue à Madrid avec de grands

transports d'allégresse. Mais ce fut là toute la

satisfifcction qu'elle eut^ car aussitôt après son

arrivée, elle fut forcée de s'occuper des affaires

du gouvernement, et d'assister pendant plusieurs

heures par jour aux délibérations de la junte. Ses

embarras avaient déjà été extrêmes à Saragosse ;

ils le devinrent bien plus à Madrid, Elle en fait la

remarque avec ce ton d'enjouement qu'elle em*"

j^jait toujours, a Cette occupation, disait-elle ,

eat tort honorable, sans doute, mais elle n'est

pas très amusante pour une aussi jeune tête qUe

la mienne, surtout n'eiitendant jamais parler que

de besoins pressans et de l'impossibilité d'y satis^

£ûreé ;»

A ]a vérité , les obstadiea dcont elle se trouvait environnée aiuiraicâat pu embarrasser l'homme la plus rompu aux affaires d'administration. Porto* carvcro , quoiqu'il ne flirt; pias doué d'une grande capacité , et qu'il fut même au-dessous de sa tâche , ne voulait rien iielàcher de $oq pouvoir. H moiitrait à chaque instant l'opiniâtreté de son earac-«

a52 PHILIPPE T.

tere^ qui laissait percer le dépit d'une ambition insatiable. Les mêmes querelles interminables, qui jadis avaient divisé les ministres, n'étaient pas éteintes. L'amirante de Castille s'était attiré la haine de tous ses collègues, en cherchant à gagner les faveurs de la reine et les bonnes grâces de la princesse des Ursins. A l'engouement pour tout ce qui portait un nom français, à la manie d'adopter tout ce qui venait d'au-delà des Pyrénées, dont les esprits avaien^t été atteints dans les premiers momens de joie et d'espérance, avaient succédé les plaintes et les préventions les plus fî^cheuses. Le respect dû à la personne de la reine, les égards que l'on devait à son sexe, n'empêchèrent pas ces mêmes membres des conseils, nommés par les insinuations de Louis XFV, d'accuser la France de tous les malheurs qui pesaient sur la nation. Ils osèrent dédarer que ce manairque, tout en voulant défendre l'Espagne, la menait à sa ruine (*). Ce mécontentement général contre la France atteignit son plus haut degré, lorsque Orri entreprit de faire ses réformes financières , surtout lorsque Ton vit la part que la princesse des Ursins prenait publiquement aux affaires. Il faut aussi ajouter k ces embarras la nécessité d'attendre de Louis XIV, qui était à

(') NoAiLLKs, tome II, page âr)4* Targs , Ojltu, iiàro aa , cap. i.

Versailles, et de Philippe V, qui voyageait en Italie , des réponses décisives sur des affaires d'administration, surtout de Louis, que Ton consultait toujours; car depuis les choses les plus insignifiantes jusqu'aux nominations les ][)lus importeintes, tout était renvoyé à leur sanction royale.

ne put être entièrement effîicée , quoique le zèle de Philippe l'ayant ramené une seconde fois devant la sainte relique ayec moins de solennité^ il est vrai, le miracle s'opérât de la manière ordinaire.

Philippe fit publier une amnistie générale en faveur de ceux qui se trouvaient compromis dans la dernière insurrection. Il diminua les impôts ^ réforma divers abus dans l'administration de la justice, et obtint un décret du pape pour partager entre saint Janvier et saint Jacques le patronage de l'Espagne (')• ^ combla de ses Êiveurs plusieurs nobles, et sortant de sa réserve naturelle, il s'efforça de gagner le peuple en.se montrant très souvent en public, et en se livrant fréquemment à l'exercice de la chasse, son divertissement favori.

Rien pourtant ne pouvait toucher le peuple en sa faveur, ni lui concilier l'affection des grands. Les réformes ne produisirent que du noiécontement. Les faveurs firent naître des disputes et des querelles de partis. Il ne retira non plus que de faibles avantages de la démarche qu'il fit auprès du chef de l'Église, seigneur féodal de Naples, dont l'approbation avait été regardée générale-

(*) Mémorial du Chapitre de Saint-Jacques ^ adressé à Charles II J sur le patronage de la Vierge Marie, Bumhing, vol. I, page 20SI.

CHAP. VI. — 1702. aSy

ment par les souyerains du royaume comme une confirmation nécessaire à leur titre, et comme un moyen convenable de maintenir dans Fobéissance un peuple superstitieux et incoiïstant.

Louville partit pour Rome chargé de faire part au pape de l'avènement de Philippe et de demander son approbation.

Écoutons le rédacteur des Mémoires secrets du marquis de Louville , qui raconte la mission de cet envoyé, d'après une lettre adressée par lui à M. de Torcy , au sujet de l'investiture.

f « Quoique le cardinal Janson se fut fort agité près de la cour de Rome pour arracher cette £aimeuse reconnaissance, et qu'il s'en promit des succès prochains, le despacho fut d'avis de ne point s'en tenir aux assurances qu'il donnait à cet égard, non plus qu'à celles du duc d'Uceda, et d'envoyer un ambassadeur extraordinaire pour juger précisément de ces belles choses, qui se faisaient attendre un peu long-temps. On prit le prétexte de l'exaltation du nouveau pontife, et Louville fut chargé de porter à Rome les complimens du roi catholique. Il partit de Naples dans les derniers jours d'avril , r^lu de parler à sa sainteté de toute autre chose que de l'investiture, dans la persuasion, qu'aux termes où l'on en était, le silence était pour l'Espagne la manière I. 17

la plus délicate de demander , et, en cas de mauvais succès y la plus honorable d'essuyer on refus. Il se promit bien de réveiller la sévérité du Saint- Siège envers les jansénistes de Flandre y et de plaider la cause de ses chers jésuites au sujet de Farchevéque de Malines^ selon les vues de M. de Beauvilliers et du père Daubenton.

Dès son arrivée il fîit reçu dans une audience solennelle avec toute la grâce imaginable. A travers une réception si flatteuse , notre envoyé ne tarda pas à démêler que le cardinal de Janson et le duc d'Uceda s'en étaient bien fait accroire en se flattant de conduire le souverain pontife à sa fantaisie. D'abord Clément XI lui parut an de ces hommes <pi'on ne mène point. Une dissimulation profonde y une douceur et une affabilité dans ks manières dont il était impossible de se défendre, et que rien n'était capable d'altérer ; point d'autre passion que de l'orgueil; point d'autre affection que la fortune des siens, à la manière de feu OttDboni (') : voilà ce que la renommée reconnaissait chez le nouveau pape y et tout cela composait un homme peu commode à façonner. Il ne Feât d'ailleurs jamais été sous la main pesante du cardinal de Janson, ni même sous celle du duc d'Uceda , tout habile qu'était ce dernier dans le conseil. Ils avaient adopté , l'un et l'autre , une

(') Alexandre VIU élu en i63o.

CHAP. Ti. — 1702. aSg

singulière méthode de s'insinaer dans cette cour; c'était de répéter partout , et souvent en pleine table y devant leurs valets^ que le pape était un Jripon^ que les cardinaux étaient des marauds, dont leurs souverains feraient bien de secouer enfin le joug y et d'autres propos diplomatiques de cette nature. Leduc d'Uceda, surtout, quoi* qu'avec plus de finesse que le cardinal de Janson, ne mettait aucun frein & ses boutades* Il passait pour constant, qu'un jour il avait dit au souverain pontife, devant témoins , qu'il voudrait bien quHl jr eût en Espagne un parlement de Paris pour redresser ses torts. Or, il est bon de savoir que Clément XI ne se fikchait d'aucune de ces sottises. Un si beau flegme apprit à Louville que l'inve»^ titure serait donnée ou refusée selon les mouvemens de l'armée de Lombardie, et il ne se mit plus enpeiue que d'obtenir, au nom de Louis XIV et de Philippe V, une marque extérieure de la bienveillance du chef de la chrétienté pour deux couronnes si chères à l'Église. Clément XI qui se sentait porté d'inclination pour les Français, jugeant sans doute que l'armée franco-espagnole offirait des sûretés, se prêta avec la meilleure volonté du monde à ces ouvertures, et promit même un légat à latere; ce qui dans l'occurrence était plus qu'on ne pouvait espérer de la politique pontificale.

Tel fut le résultat de la mission de Lôuville,

26o PHILIPPE Y.

qui dura seulement dix jours, et k Toccasion de laquelle M. de Torcy lui écrivit : « Le pape a £ait merveille pour nous. Ne parlons plus de l'investiture. Nous pouvons maintenant nous en passer, car nous l'aurons dès que nous aurons battu seulement une bonne fois les Allemands. » f

Revenons à notre auteur; il poursuit ainsi : Clément XI , quelque favorablement disposé qu'il fût pour la maison de Bourbon , évita de s'engager dans une démarche qui pouvait compromettre son autorité ou l'exposer au ressentiment de l'empereur. U reconnut, à la vérité, Philippe comme roi catholique, envoya un légat pour lui faire les complimens d'usage^ et reçut ses agens et ses ministres ; mais rien ne put le déterminer à recevoir le tribut accoutumé, *ni à accorder l'investiture formelle du royaume de Naples. Pour donner donc une preuve de la bonne intelligence où il était avec le chef de l'Église, Philippe lui-même, à la tête d'un nombreux cortège, vint au-devant du légat hors des portes de la ville, se mit à coté de lui sous le même dais, et l'accompagna à la messe scdennelle qui fut célébrée dans la cathédrale.

Malgré toutes ces apparences, ni le roi, ni ses adhérens, ne se dissimulaient que ce trône précaire se trouvait fondé sur de faibles appuis. Le mécontentement du peuple excitait la mé-

CHAP. VI. — r 1702. 261

fiance du gouvernement^ et cette méfiance augmentait à son tour le mécontentement populaire. On £adsait courir sans cesse des bruits de complots et de conspirations : la rumeur la plus insignifiante, ou la plus petite dénonciation^ suffisait pour jeter l'alarme dans le cabinet. Plusieurs personnes furent arrêtées^ et l'on multiplia les précautions pour la sûreté personnelle du roi , msàs, soit crainte^ soit faute de preuves évidentes, aucune exécution n'eut lieu ; quelques personnes seulement furent exilées, ou encoururent la disgrâce de la cour. (* )

A l'approche de la saison favorable pour les opératimis militaires, Philippe s'empressa de quitter INaples, où il n'avait éprouvé que de l'ingratitude, des mortifications et des craintes, pour aller prendre le commandement de l'armée en Lombardie. Le 2 juin , il s'embarqua dans une galère, et, après avoir visité les places et les garnisons espagnoles sur la côte et dans les lies de la Toscane, il se rendit de Finale aux états de Gènes, n fut accueilli par cette république avec tous les honneurs dus aux têtes couronnées. Au moment où il recevait l'hommage du prince de Vaude*mont et de la noblesse du Milanais , il donna une preuve de sa magnanimité. Quelques officiers

(') Ortiz, livre XXII , chap. i. Saint-Philippe, vol, l, pages 1 56 et 1 60.

302 PHIUPPB V.

allemands qui avaient été faits prisonniers tout récemment lui ajant été présentés ^ il leur dit : a Je veux que ma présence vous sott de quelque utilité : je vous rends votre liberté; retournez à Tarmée impériale ; dites à mon cousin ^ le prince Eugène , qu'il me verra bientôt à la tête de mes troupes. M

Après avoir traversé les Apennins il eut une entrevue avec son beau^père, le duc de Savoie. Il trouva à Alexandrie la duchesse et le comte de Turin. Mais l'étiquette» avec son cortège de règles sévères y bannit la confiance de ces réunions. Par suite d'une contestation sut des madères de cérémonie, le duc refusa d'assister à une fête donnae tn rbonneur de Philippe» et le lendemain il re» tourna k Turin. D'Alexandrie Philippe passa à Milan , et » après avoir pris possession du gouvernement y joignit l'armée qui se trouvait déjà en mouvement» pour chasser les Impériaux du dnché de Mantoue. (')

Le général de Tarmée impériale » le prince Eugène» avec non moins de courage que d'habilité» avrit traversé » dans le commencement de 1701 » la chaine de montagnes qui dépassent le Vicentino; et en ayant chassé les Français et les Sardes réunis au-^elà de l'OgUo» il s'était elaUi

(') Saiht-Philippe , tomel, page i55 à 161. Saivt- SiHOR, tome ni 9 page ifti. Tabos, toàie H, page lao à

CHIP. VI. — 1702. ^63

en Lombardiel Les deux armées ayaient passé rbiyer dans des efforts vigoureux de part etd'autre pour la possession de Mantoue^ que le maréchal de Tessé défendait avec talent et courage. Eugène tenta un coup de main pour surprendre Crémone, où se trouvait le quartier- général français, força l'entrée de la ville, et fit prisonnier le maréchal de ViUeroi : mais son but fut manqué par la fausse direction d'une de ses colonnes , et par la courageuse résistance des troupes françaises* A]Nnes cette tentative , il redoubla d'efforts pour s'emparer de Mantoue , «occupa les principales positions tout le long de l'OgUo, et la partie nord du duché : il finit par enfermer la garnison française dans les deux forteresses de Mantoue et de Gioito.

Tel était l'état des choses, lorsque l'entreprenant Vendôme fut envoyé pour remplacer VUleroi : une armée de cinquante mille hommes pénétrait en même temps en Italie. Aussitôt que la saison lui permit d'agir, il s'avança contre les Impériaux, les chassa d'abord du Mincio, débloqua Mantoue et Goito, et força Eugène de se concentrer dans le Seraglio, petit district entre Mantoue et le Pô (^3 mai).

Ne doutant pas de sa supériorité, il fit des dispoditi<His pour chasser les Impériaux de l'Italie : il laissa un corps au nord du Mantouan ( 1 1 juin) pour diviser l'attention d'Eugène et couper ses

:264 PHILIPPE y.

communications ayec l'Allemagne. Bientôt il pressa sa marche pour s'emparer du pays audessus du Pô^ d'où les troupes impériales tiraient leurs principaux approvisionnemens (3 juillet). Ce fut là où Philippe joignit l'armée , et prit le com*mandement d'honneur; ce fîit là aussi où de nouvelles entreprises furent projetées pour fêter Farrivée du monarque espagnol.

L'armée passa le Pô ( i8 juillet) ; et en descen» dant tout le long de ce fleuve , elle força un corps d'Impériaux , posté près de Bercello, à se retirer à Yittoria (29 juillet), ^ne forte division fut envoyée immédiatement à sa poursuite ^ et par une marche rapide , malgré une très forte chaleur^ on réussit à l'atteindre. Après un combat opiniâtrei tout fut tué p pris ou dispersé. Philippe fit un rapport fort modeste sur cet engagement , à la cour de Versailles , que celle-ci s'empressa de publier comme la première preuve de son courage. 0)

Tous les mouvemens devinrent alors d'une grande importance. Les Français affaiblirent leur position dans le Modenais^ et leur armée se réunit à Testa ^ au nombre de trente -cinq mille hommes. Eugène ayant été forcé, par ces mouvemens, de passer le P6 et de concentrera Sallietto, toutes ses forces , qui étaient de vingt-*cinq milte

( ' ) Hisioù'e de V Europe y 1 70» , pa^ â86..

CHAP. VI. 170a. 265

hommes 9 Vendôme voulut profiter de sa supé* riorité et risquer un engagement (i" août), ou bien obliger son adversaire à se retirer dans le Mantouan. Dans ce but , Tannée française quitta Testa à minuit , traversa le Parmegiana et le Tagliata ( 1 5 août) , et se divisa en deux colonnes ; celle de droite, commandée par Créqui, et celle de gauche par Tessé. Vendôme marchait à la tète de l'avant-garde, chargée de reconnaître le terrain : la cavalerie couvrait les flancs de l'armée. En arrivant devant le château de Luzzara , qui avait une garnison de cinq cents Autrichiens, Vendôme le somma de se rendre, mais on répondit à la sommation par une décharge de mousqueterie. Ne jugeant pas à propos de s'arrêter à la prise d'un poste de si peu d'importance, opération qui aurait demandé quelques heures, il poursuivit sa marche et donna ordre de camper entre Luzzara et une grande chaussée tout le long du canal de Zéro, se proposant de continuer sa marche le lendemain contre les Impériaux, qu'il croyait encore dans leur position sur la rive méridionale du Pô.

Mais le prince Eugène , ayant eu connaissance (i4 et i5 août) de ce mouvement, conçut le projet hardi de surprendre l'armée française lorsqu'elle s'arrêterait, et que les armes étant placées en pavilloh, les troupes se seraient dispersées pour se procurer des vivres et des fourrages. Si la

266 PHILIPPE y.

surprise eût eu lieu telle qu'on Tarait projetée , c'en était £sdt de l'armée fi'ancaise : mais le hasard la favorisa..

Après que Farmée eut £ait halte , un adjudant monta sur la chaussée par pure curiosité , et découvrit les Impériaux qui se préparaient à l'attaque. L'in£uiterie marchait en avant, et la cavalerie était derrière en ordre de bataille; il était aisé d'apercevoir une partie de l'armée ennemie qui se laissait voir , tandis que l'autre était couverte par les ^gues et par des enclos.

On battit aussitôt la générale : l'avant-garde prit les armes qu'elle avait déjà commencé à mettre en pavillon , et Vendôme envoya des ordres pour presser la marche des colonnes. Les troupes se déployaient k mesure qu'elles arrivaient; la gauche appuyée sur le Pô, la droite, où Philippe se trouvait, se prolongeant presque parallèlement à Zéro. Le corps principal de la ca* Valérie s'était déployé dans une vaste plaine derrière l'in&nterie.

Eugène , quoique découvert au moment même d'atteindre son but, ne parut point embarrassé par ce contre-temps. Craignant que , par la nature du terrain, l'infanterie ne fût la seule engagée, et comptant sur la confusion qu'une attaque soudaine ne manquerait pas d'occasionner, il donna ordre à ses troupes d'avancer^ passa le Zéro sur cinq ponts jetés à l'avance, escalada la digue.

CHIP. VI» ~- 1702. 367

et, tandis qu'il attirait l'attention de Farmëe française par une &usse attaque , il dirigea tous ses efforts contre la gauche, dans l'intention delà séparer du Pô f et de charger cette aile en même temps par le front, par les flancs et sur les derrières.

L'engagement commença entre six et sept heures du soir : il fut vigoureusement soutenu de part et d'autre. On échangea plusieurs charges, les troupes s'abordèrent là où le terrain le permit, sans observer beaucoup d* ordre entre elles; il y eut des momens où elles se virent si serrées les unes contre les autres, qu'à peine pouvaient-elles se servir de la baïonnette. Le combat continua avec furie jusqu'à ce que la nuit et la htxgae séparèrent les combattans. Eugène se retrancha sur le pont, du côté du Zéro, et l'armée combinée suivit son exemple, en se tenant à une très petite distance au -^ dedans du champ de bataille.

Le duc de Savoie , qui commandait ses propres troupes, se battit avec son courage ordinaire.Vendôme, qui se conduisait à la fois comme général et comme boLAbI, fixa le sort de cette journée. S'il £iut ajouter foi aux historiens français et espa*gnols, Philippe, dans cette première épreuve militaire, montra un grand courage, et sonfiHt patîwunent la btigue* U s'eiqiosa, dans le plus fort du combiit» avec une telle ardeur, que ceux qui l'accompagnaient hii aérant représenté en

nos PHILIPPE y*

yain les dangers qu'il courait, furent forcés de l'entraîner malgré lui jusqu'à un poste moins dangereux, d'où il revenait toujours reprendre place dans les rangs des troupes engagées : il passa quarante heures sans dormir et presque sans prendre de nourriture. Lorsque enfin il se retirait pour se reposer, un officier fut tué par un boulet de canon dans l'appartement à côté du sien.

Les deux armées s'attribuèrent les honneurs de la journée. On chanta des deux côtés le Te Deum après la victoire. Le nombre des tués et des blessés fut à peu près égal de part et d'autre. Dans les deux armées on regretta des officiers généraux d'un grand mérite, quipérirentdans cette bataille. Gréqui et trois autres généraux jfrançais furent tués ; Tessé fut blessé ainsi que beaucoup d'autres officiers d'un grade inférieur. L'armée impériale fît aussi des pertes très considérables en officiers, parmi lesquels Eugène eut à déplorer celle du prince de Commerci , son meilleur ami, et le plus habile de ses généraux.

Quoique Eugène eut quitté le dernier le champ de bataille , les fruits de la victoire furent recueillis par l'armée des alliés7 car la prise (17 août et g septembre) de Luzzara, de Borgôforte et Gaastahai décida l'avantage en sa fiaveur.

Le jeune roi se distingua principalement au siège de Borgôforte. Il visitait les tranchées , et encourageait les soldats par sa présence et sa bonté.

CHIP. VI. — lyoii. 369

Il eut la satisfaction d'être témoin de la reddition de la place. Le reste de la saison fut employé à réduire les autres places occupées par les Impériaux au sud du Pô , et sur la fin de la campagne , la prise de Govemolo par le prince de Vaude-. mont leur ôta toute communication avec le pays du nord.

Deux jours après la bataille ^ Philippe quitta l'armée, et vint à Milan pour se diriger de là vers l'Espagne. (')

Ce fut pendant son séjour en Italie qu'il éprouva lesypvemières atteintes de cette maladie hypocondriaque, à laquelle il fut sujet par la suite. Cette indisposition , dont la cause principale était un défaut de conformation, fut augmentée par l'absence de la reine et par les chagrins et déplaisirs qu'il éprouva pendant son séjour à Naples. Les symptômes dont elle était accompagnée étaient, outre le dégoût de la vie , qui n'excluait pas pourtant la crainte de la mort, les rêves fréquens d'une imagination déréglée, que tous les soins possibles , la sollicitude de ses plus fidèles serviteurs, les consolations paternelles de Louis XIV ne pouvaient parvenir à calmer. Il avait trouvé un soulagement momentané dans les occupations

(') Divers rapports sur l'état de l'Europe en 170a , p. 307. Saivt-Prilippb , tome I, page 168. Mémoires de Tessé, tome I, chap. vi. Mémoires de JonqmèreSy tome III, p. 336.

HfO PHIUPPE Y.

de la campagne ; mais à son retour à MUan, Faffection qui le tourmentait reprit une nouvelle force, et il rapporta en Espagne le germe d'une maladie qui, depuis cette époque, altéra de plus en plus sa constitution.

L'indolence et l'apathie étaient les compagnes inséparables de cette terrible maladie , qui devint d'autant plus fiicheuse que, par habitude et par caractère, il était déjà sombre et mélancolique, u Philippe , disait avec raison une de ses parentes, qui le connaissait bien depuis son enÊmce, a d'excellentes qualités. C'est un prince accompli ; mais il est sujet à la mélancolie, et il a besoin d'avoir autour de lui des personnes de mérite et de talent, car les qualités du cœur ne peuvent pas toujours suppléer à celles de l'esprit. Si vous voulez qu'il parle , il faut l'importuner, et même quelquefois le contrarier, autrement il garde un morne silence. (*)

Auprès d'un prince de ce caractère et affiscté d'une telle disposition , Louis XIV employait ii>iVuctueusement son autorité et ses prières ajQfectueuses.

La lettre suivante contient une des plus vives et des plus inutiles remontrances.

(*) Sautt-Sikoh , tome III , page 189. Fragment de Utires originales de madame la duchesse d'Orléans,

CHIP. VI. 1702. 271

Louis XI P^ à Philippe V^le 10 septembre 1703.

« Vous ayez par&itement répondu , pendant la campagne y à ce que j'attendais de votre courage^ et les marques que vous en avez données ont fait voir que vous êtes digne de votre sang et du trône où Dieu vous a placé. Le zèle des Espagnols parait même augmenter k proportion de la gloire que vous avez acquise; et je vous donne avec plaisir^ avant votre retour en Espagne^ toutes les louanges que j'étais persuadé que vous mériteriez lorsque vous vous seriez fait connaître : elles ne doivent pas vous être suspectes de ma part. Je louerai toujours le bien que vous ferez^ et je vous avertirai de même de ce que j'apprendrai de vos défauts. L'amitié particulière que j'ai pour vous le demande aussi-bien que la confiance que vous avez en moi. Personne ne vous dirait ce que je puis vous dire : ainsi vous auriez sujet de vous plaindre de mon silence si je ne vous faisais pas remarquer le mal que vous pouvez corriger. Il faut seulement que nous observions un profond secret, et que qui que ce soit ne soit informé des avis que je vous donnerai. Il ne suffit pas d'avoir fait connaître votre valeur à la tête à!&& armées : il faut y pour votre gloire, travailler au rétablissement de vos affaires, et vous n'y parviendrez que par beaucoup de soins et par une extrême application. Vous ne voyez que trop le désordre où

elles sont par la paresse des rois^ vos prédécesseurs. Leur exemple vous apprendra à réparer^ par une conduite opposée^ le préjudice qu'ils ont causé à la monarchie espagnole. Je vous ayoûrai que je Yois avec douleur que^ dans le temps que vous vous exposez sans peine k tous les périls de la guerre, il semble que le courage tous manque pour combattre un yice aussi odieux. Je sais qu'il tous entraîne, et que tous succombez lorsqu'il est question d'entendre parler d'affidres et de vous appliquer. Enfin j'ai peine à vous le dire, mais on m'assure que les lettres que je reçois de vous et même celles que vous écrivez à la reine sont dictées par Louville. Pendant qu'il était auprès de moi j'en ai reçu de Votre Majesté. Ainsi je sais qu'elle n'a pas besoin de secours pour bien écrire ; mais le public pensera différemment. Il ne £sLUt pas croire qu'il ignore de telles particularités : elles lui sont connues avant même qu'elles parviennent jusqu'à moi ; car on ne s'empresse pas de me donner de tels avis. Jugez de l'effet que ce bruit doit faire pour votre réputation. Songez aussi au chagrin de la reine, si elle en est informée, et considérez si elle n'aura pas sujet de croire que vous manquez pour elle de confiance et d'amitié. Vous n'avez pas de plus grand ennemi que la paresse : si elle vous surmonte, vos affaires achèveront de périr, et leur décadence vous fera perdre la réputation que votre courage a 00m-

mencé de vous acquérir. Je vous dois cet avertissement, et par la tendresse que j'ai pour vous, et par la nécessité dont il est que vous travailliez de votre côté, si vous voulez que je continue à vous secourir. Comptez enfin que je n'aurai jamais de joie plus par&ite que lorsque je vous verrai tel de toutes manières que je vous ai toujours souhaité. » (')

(') Mémoires de NoaUles , tome II, page 3io.

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