‹ L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon (volume 4)Chapitre 12 sur 22 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Conduite p«u politique de Louis XIV entets lé» \

times. — Missions de Davaux en Angleterre — Origine et for* mation de la triple alliance entre l'Angleterre, l'Autriche et la Hollande. — Mort de Guillaume. — Déclaration de guerre entre la France et l'Espagne. — Campagnes dans les Pays*Bas et en Allemagne. — Expédition des alliés contre Cadix. — Destruction de la flotte Vigo. — Défection de l'Amirauté de Castille. — ■ Mécontentement en Espagne. — Rappel de Marsîn , et nomination du cardinal d'Estrées à Tambassade de Madrid. -^ Ses instructibns.

Philippk quitta l'armée ayant la fin de la campagne ; sa présence était nécessaire à Madrid par suite des changemens survenus en Europe, et surtout en Espagne.

En acceptant le testament de Charles II pour placer son petit-fils sur le trône d'Espagne, Louis XIV aurait du sentir la nécessité d'apaiser, par une conduite sage et modérée, la jalousie des autres états, et de calmer les craintes que le souvenir de ses invasions passées excitait encore; car elles prenaient un plus haut degré de force , à raison de l'union de deux monarchies puissantes dans la

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même fiimille. Heureusement ^ pour l'indépendance de l'Europe , qu'il dévia de cette sage politique qui devait lui servir de règle. 11 ne tint aucun, compte des sentimens des autres nations à cet égard ^ et s'empressa de vouloir mettre à exécution son projet favori de monarchie universelle, sans écouter les conseils de la' prudence.

Avant le départ de Philippe pour l'Espagne , Louis XIV avait fait une déclaration par laquelle il réservait tous les droits de son petit-fils à la couronne de France , dans le cas où son père viendrait à mourir sans enfans mâles, ne faisant aucune mention des engagemens sacrés qu'il avait pris antérieurement de renoncer à l'union des deux couronnes sur la même tête. (')

Louis XIV n'ignorait pas que les plus grandes alarmes des Hollandais naissaient de la crainte de voir un jour les Pays-Bas espagnols passer sous la domination française. Cependant, au lieu, de calmer leur efiroi, non seulement il s'en était emparé par la force des armes , après s'être fait dooner un (Hrdre de la cour de Madrid, qui mit ces importantes provinces à sa disposition, mais il fit construire des ouvrages nouveaux dans les forteresses du pays , forma des magasins , augmenta son armée, et montra ouvertement sa ferme résolution de reprendre et d'exécuter ses

(') Histoire de l'Eurcpe, de 1701, page a.

HjG PHILIPPE V.

anciens projets hostiles contre la république. (^) n était surtout de son intérêt de ne pas irriter r Angleterre, dont la neutralité, sous le règne vénal de Charles, lui avait été si avantageuse dans ses guerres contre la maison d'Autriche, et dont le gouvernement compliqué et les divers partis qui l'agitaient lui avaient donné si peu de sujets de crainte tant qu'il avait déguisé aux yeux de l'Europe ses projets ambitieux, et évité de blesser en rien les intérêts commerciaux de voisins si puissans. S'il eût suivi cette sage ligne de conduite, il aurait peut-être vu une nation courageuse et redoutable épuiser sa force et ses ressources dans le déchirement des guerres intérieures; et son ancien adversaire, Guillaume, aurait été sans doute forcé de subir la loi d'un parti victorieux, malgré son courage et son habileté.

Bien loin de suivre ce système, que lui commandait la raison , Louis se prévalut de son influence sur le gouvernement espagnol pour s'approprier ces sources de richesse commerciale , que les deux puissances maritimes avaient exclusivement partagées entre elles; et afin de faire participer des compagnies françaises au commerce du Pérou et du Mexique , il ravit aux Hollandais

(** ) Lambxeti , tome I , page 4 1 5. Lettres des États-Généraux au roi de la Grande-Bretagne ^ du i3 ayril 1701.

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Yassiento fOUT rimportation des nègres dans les colonies espagnoles, et exclut à cet effet les vaisseaux des deux puissances maritimes des ports de l'Espagne* . .

L'intérêt et la crainte , ces deux grands mobiles des humains, réveillèrent enfin chez les Anglais des sentimens restés assoupis jusque-là , malgré •les cris de l'honneur et de la politique qui s'élevaient contre l'envahissement de leurs droits. Ils commencèrent à trembler pour leurs intérêts •Commerciaux. L'occupation militaire des Pays- Bas jeta l'alarme, et fit éclater l'indigilation. Le peuple, anglais , sortant comme d'un long et profond sommeil, sentit tout à coup quel danger il courait par la réunion des deux grandes et puissantes monarchies, jadis rivales, qui se trouvaient dans la même main, et surtout n'ayant qu'un même esprit.

Guillaume eut l'adresse de profiter de ce changement dans l'opinion publique; et quoique entcavé'par un parlement Tory, et contrarié par des factions implacables, il trouva moyen de se procurer des subsides , et de tout préparer pour une lutte qu'il considérait comme inévitable. Par son influence , des traités d'alliance furent conclus avec le Danemarck, la Hollande et le Brandebourg; des secours considérables furent donnés à Léopold pour anéantir l'influence française dans l'Empire .

2jê PHILIPPE Y*

Loai6 se flattait d'affiûblir ou de tromper ses ennemis par le manège de ses ruses accoutumées, n envoya son ministre Daraux à La Haye (fé« yrier 1701) pour entrer en négociation avec les États-Généraux. Mais les temps et les circon-» stances étaient changés* Les eq[iérances du monarque furent déçues et les efforts de son ministre inutiles. L'union intime des puissances maritimes fut suivie d'une demande claire et explicative , exigeant que la France fit des cession^ qui ne pouvaientque renverser ses projets de fond en ccHXiUe* On réclama hautement une indemnité pour l'em* pereur, conformément au traite de partage* Les troupes françaises devaient évacuer les Pays--Bas et être remplacées par des espagnols wallons ou naturels, ou bien par des soldats des puissances maritimes , au choix du roi d'Espagne; Luxembourg f Namur, Ciharleroy , Mons et autres places devaient être occupées par les Hollandais ; Ostende et Nieuport par des Anglais ; et la cooronne de France devait s'engager à n'aoquérîr, sous quelque titre ou prétexte que œ fût, ni places ni territoires appartenant à l'Espagne, psr^ ticulièrement dans les Pays-Bas. Enfin lesHoUan» dais seraient traités en Espagne sur le même pied qu'au temps de Charles H. On se réservait la &culté de changer ou de simplifier ces demande^ dans la négociation projetée, si cela était nécessaite.

Au moment même du départ du minisitre firan-

çais^ Guilkume se présenta à La Haye (4 j^ùi ) > et ajant réuni, immédiatement après son arrivée les diverses paities de son grand système politique ^ il conclut 4ans ccftte ville la grande alliance entre l'Angleterre ^ T Au triche et lesÉtats- Généraux (7 septembre). L'esprit public n'était pas encore assez préparé k sentir la nécessité de l'exécutioB du vaste plan qui faisait dépendre d'une lutte contre la France la sûreté et l'intérêt de toutes les parties contractantes. Cette pusillanimité fit réiËger le traite dans des termes vagues et généraux; en voici les bases : Assurer à U maison d'Autriche une compensation pour ses droits à la monarchie espagnole; délivrer les Pays-Bas de l'occupation des troupes françaises ; empddher l'union des deux couronnes sous un même gouvernement , et l'appropriation par la France d'aucune partie des Indes occidentales espagnoles : telles étaient les clauses succinctes énoncées au traité.

Peu de jours après la signature de ces conventions , Louis ne craignit pas d'offenser de nouveau et publiquement l'Angleterre y en re-» connaissant ( 17 septembre) le prince de Galles comme prétendant au trône d'Angleterre à la mort de son père Jacques II, violant ainsi la pro-^ messe solennelle qu'il avait £ùte k la paix de Rysvnck.

En sTpprenant un td outrage, l'opinion natio^

28a PHILIPBE V.

nale de la Grande-Bretagne éclata par un cri uniyersel de guerre contre la France. Guillaume^ à son retour^ dissout le parlement Torj, et £ût au peuple un appel couit>nné d'un plein succès. Le moment était enfin arrivé où le monarque et le parlement devaient déclarer hautement le but de leur politique ^ et tenir un langage digne d'une grande nation qu'on n'outrage pas impunément. On vota de puissans secours en hommes et en argent. Le traité conclu fut approuvé unanimement. Le prince de Galles fîit déclaré ennemi de la nation, et le fameux acte d'abjuration fîit passé solennellement pour exclure à jamais du trône d'Angleterre une famille soutenue par l'ennemi commun.

Guillaume, quoique dans un état de santé chancelante y ne laissa pas se refroidir cette ardeur du peuple. Il se décida à prévenir l'ennemi et à cornmencer la lutte. Il envoya à cet effet dix mille hommes en Hollande, sous les ordres du comte de Marlborough. U se préparait à passer sur le continent pour diriger la guerre en personne, lorsque la mort ravit à la nation anglaise un des princes les plus accomplis qui ai^it jamais porté le diadème. Ce fîicheux événement ne porta aucune atteinte à un projet qu'U avait mûri avec tant de sagesse. Le pouvoir passa à des personnes très disposées à exécuter ses desseins, et qui, mal* gré leur peu d'accord sur des questions*secon-

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daires et Ae peu d'importance , convenaient unanimement de l'urgente nécessité d'étouffer la fatale prépondérance de la monarchie française^ et d'établir une puissante barrière contre ses aggressions futures. Anne succéda k Guillaume. Cette princesse, d'un esprit assez borné ^ mais qui savait soutenir les droits de sa famille^ confia , soit par esprit de partie soit par estime de leurs personnes^ toute l'administration à Marlborough et à Godolphin. Ce dernier était profondément versé dans tous les détails du gouvernement intérieur et des finances ; l'autre s'était signalé par ses talens diplomatiques et sa connaissance profonde de l'art militaire. Ces deux hommes d'état^ précédés de leur réputation^ trouvèrent dans le grand-pensionnaire Heinsius une grande conformité avec leurs principes politiques. Ce parÊdt accord renouvela la bonne intelligence de l'Angleterre et de la Hollande^ qi^i se rappelaient avec joie leur ancienne union quand elles étaient gouvernées par la même tète.

De son côté l'empereur ne négligeait rien pour atteindre le principal but de la grande alliance. n mit peu à peu les princes allemands dans ses intérêts, força l'électeur de Bavière à adhérer au traité de neutralité , et obtint de la diète de Bâti»bonne une déclaration de guerre contre Louis XIV et contre Philippe V, tous deux usurpateurs du trône d'Espagne. Cest ainsi qu'ils étaient qua-

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lifîés dans cette déclaration , qui fut également publiée le même jour à Londres^ à Vienne et k La Haye (i5 mai 170a).

La France et l'Espagne ne s'endormaient pas dans ces circonstances^ et leurs pré]^ati6 de guerre égalaient ceux des autres puissances. On envoya des renforts en Italie ; une armée de qaarante-dnq mille hommes couvrit k firontière du côté de l'Allemagne ; mais ce fut surtout dans les Pays-Bas que l'on fit des préparatifis fcnrmi-* dables pour la guerre offensive* Le duc de Bourgogne^ dirigé par le maréchal de Boufflers^ fut nommé pour commander l'armée, qui montait a soixante mille hommes»

Malgré ces dispositions , la vigilance des aUiés fit échouer tous les jurojets 4es deux cours bourboniennes. Leurs forces furent paralysées, et elles n'obtinrent pas ces avantages déciâfe dont la France se prévalait jusqu'alors , par ses napides aggressions dans le commencement des autres guerres qu'elle av^t précédemment soutenne^.

Dès l'ouverture même de la campagne , le duc de Bourgogne fît une tentative contre Nîmègne; mais forcé de se retirer devant Marlborougb à la tète de soixante mille alliés y il retourna à la cour, dans la crainte d'essuyer la honte d'une dé&ite : les Français perdircsnt dans cette campagne KaisenwertK, Venloo, Ruremondè, Sevenw«rtfa, Maseich et Liège.

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Pendant que les alliés remportaient ces avantages dans les Fàys«Bas, l'armée française en Alsace était témoin de la prise de Landau^ qui, après une xàistance opiniâtre de quarante jouis , se rendit an roi des Romains. On devait croire que les Impériaux prendraient leurs- quarliei» d'hiver en Alsace ^ et qu'à la campagne suivante , toutes les forces des alliés se réuniraient dans la Lorraine pour attaquer la partie la plus vulné^ rable de la fipontière de France. Mais ce fut précisément dans ce mctaient mime que le destin de la guerre fut changé par l'irruption de l'électeur de Bavière, qui, au mq^ris de la neutralité à laquelle il avait été forcé, après avoir occupé Ulm et Memmingen, essaya d'ouvrir une communication avec l'armée française d'Alsace. U est vrai que le danger de cette irruption inattendue disparut devant l'habileté des généraux allemands, surtout par le refus que firent les Suisses aux troupes bavaroises de traverser leur territoire; mais le plan des opérations fut dé* rangé, les Impériaux se virent obligés de passer l'hiver en Souabe, tandisque les Français n'eurent plus d'inquiétude pour l'Alsace, et purent détacher un corps de troupes pour couvrir la frontière du c6té de la Moselle.

Pendant que l'on se cantonnait dans les Pays- Bas et en Allemagne , pour tenter d'autnes efforts

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contre la France , une expédition formidaUe se préparait dans les ports d'Angleterre, pour être dirigée vers les côtes d'Espagne. L'Amirante de Castille et le prince de Dannstadt avaient £adt agréer à Guillaume un. projet , dcmt le but était ii'opérer un débarquement près de Cadix, de forcer cette place et l'Ile de Léon à se rendre, et, après avoir établi un point central d'opérations, de pénétrer dans les pays circonvoisins , et soulever le peuple contre le prince de la famille des Bourbons. L'influence de l'Amirante, les intelligences qu'il avait dans les provinces du sud , sur- .toutlemécontentementgénéral, £sdsaient espérer qu'un parti nombreux se réunirait aux alliés, d'autant mieux qu'il ne lui manquait plus que l'appui d'une force imposante pour se déclarer ouvertement. L'escadre se composait de cinquante vaisseaux de guerre, tant anglais que hollandais , avec le nombre nécessaire de bâtim^is de transport pour quatorze mille hommes des deux nations, munis de tous les approvisionnemens propres à cette entreprise. Sir Georges Rooke commandait l'escadre pour les Anglais, l'amiral AUemond pour les^Hollandais ; les forces de terre étaient sous les ordres de sir Havy Bellasis et du général Sparre; le duc d'Ormond en avait le commandement en chef. On mit à la voile le i" juillet. Le prince de Darmstadt vint

de Lisbonne se réunir à l'escadre qui mouilla devant Cadix. On essaya de gagner les principaux officiers des districts environnans^ surtout le marquis de Villadarias, gouverneur d'Andalousie, don Scipion Brancaccio, gouverneur de Cadix, et don Félix VaUejo, commandant de la cavalerie.

Malgré ces grands préparatifs des puissances maritimes, l'apathie de la nation était si grande, et l'imprévoyance du gouvernement portée à un tel degré, que dans le premier moment d'alarme , lorsqu'on venait d'apprendre le débarquement , le marquis de Villadarias ne put réunir que cent cinquante fantassins et trente chevaux. La garniscm de Cadix n'allait pas au-delà de trois cents hommes sans approvisionnemens ni munitions de guerre. Aucun dépôt d'armes n existait pour pouvoir armer la milice. En un mot, aux approches d'une guerre sanglante, et à la veille d'une attaque dangereuse, l'Andalousie se trouvait aussi négligée et aussi dépourvue de moyens de défense que toute autre province de l'intérieur au milieu de la paix la plus profonde.

Mais la reine, quoique âgée de quatorze ans seulement, et à la tête d'un gouvernement faible et sans capacité , déploya dans cette occasion un courage et des moyens au-dessus de son âge. 'Elle assembla le conseil, déclara qu'elle indt ellemême en Andalousie, et qu'elle était prête à périr pour la défense de cette province. Elle offrit

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de vendre ses diamans. Son éloquence et son exemple ranima le courage de ses plus indolens ministres. Chacun s'empressa de lui offrir sa vie et sa fortune. L' Amirante de Castille lui-même , pour échapper à tout soupçon y jugea nécessaire de faire ses offies de services. Portocarrero leva et entretint six escadrons de cavalerie; Tévéque de G>rdoue un régiment d'inCmterie ; les nobles , les ecclésiastiques et le peuple suivirent leur exemple ; enfin tout le monde prit les armes dans les pays le plus immédiatement menacés de Fattaque de l'ennemi.

Ce dévoùmenty dont la reine eut tout l'honneur, n'aurait pas suffi pour préserver l'Andalousie d'une invasion , si les forces considérables des alliés avaient été employées avec promptitude ^ et surtout dirigées avec courage et prudence ; mais on s'aperçut^ dès le commencement même de l'expédition, que les che& étaient bien au-dessous de la tâche délicate de soulever et d'organiser un parti contre le gouvernement établi, et que les premiers auteurs de ce dessein s'étaient trompés sur les dispositions du peuple. L'amiral anglais s'était déclaré ouvertement l'eanenoi de ce projet d'expédition; les principaux officiers n'étaient pas non plus d'accord entre eux sur les moyens de l'exécuter. Des délais et des hésitations avaient nui aux progrès de l'armement. Des débats fastidieux et interminables

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précédèrent le débarquement, qui eut enfin Ueu dans la baie des Taureaux. Le prince de Darms* tadt descendit le premier à terre. « J'ai promis , dit-il, d'aller à Madrid par la Catalogne : maintenant il âtudra aller en Catalogne par Madrid (^). » On publia un manifeste dans lequel on déclarait que les alliés ne venaient pas comme ennemis , mais seulement pour délivrer le peuple espagnol de la domination d'un prince français.

L'événement prouva toutefois que le pillage, et non la gloire, était le but des commandant. Le village de Sainte-Marie, où ksliabitans de Cadix avaient transporté leurs effists les plus précieux, devintle premier objetdeleur cupidité. Les che& eux-mêmes donnèrent un exemple si peu honorable ; les églises furent pillées , les images et les vases sstcrés profanés. Les religieuses ne purent échapper dans l'enceinte de leurs couvens à la brutalité d'une soldatesque effrénée» Un pareil sort était réservé à Rota, ainsi qu'au fort de Sainte- Catherine : on se borna à quelques dusses démonstrations contre Matagorda et I9S forts qui sont de ce c&té de la baie.

On peut aisément se faire une idée des conséqnences graves que ces outrages durent amener dhez un peuple disposé à sou£Erir qu'on attaque plutôt sa personne et ses propriétés, que de voir

( ' ) Saiht^Phzlifpi , tome I , page 184*

profaner les objets de sa vénération religieuse; Ceux qui n'attendaient peut-être que le premier signal pour se déclarer, se reâroidirent en voyant l'incertitude et la désunion des généraux alliés, ainsi que la haine excitée par leur lâche conduite. Le peuple des environs fut indigné des exactions d'une soldatesque avide et insolente, surtout des outrages commis dans les églises sur les objets de son culte. Les hésitations des alliés donnèrent le temps de mettre à l'abri dans le port les vaisseaux et les galères. Placés sous les ordres du duc de Femanunez , ils contribuèrent essentiellement à sa défense. On prit des mesures pour assurer l'entrée du port et réparer les fortifications du côté de la terre , tandis que le marquis deVilladarias, à la tête d'un corps peu nombreux de cavalerie, rassemblé à la hâte, harcelait les éclaireurs, et empêchait qu'ils eussent aucune connaissance de ce qui se passait dans l'intérieur du royaume. Dans la situation où ils étaient, les alliés virent qu'ils ne réussiraient à rien. Divisa entre eux, voyant échouer leur tentative contre Cadix, si on peut appeler ainsi une aussi folle équipée, exécrés et abhorrés par le peuple comme une peste , harcelés sans cesse par les forces peu considérables, mais entreprenantes de Villadanas , ils eurent le déplaisir amer de voir leur expédition totalement manquée. En vain tentèrent-ils de forcer l'entrée du port, ils furent obligés de se rem--

faarquer en désordre ; et ils firent voile vers TAngleterre, laissant chez un peuple outragé un préjugé indélébile contre la cause et les adhérens de Tarchiduc. Le gouverneur de Bota, le seul Espagnol qui se fàt déclaré pour ce prétendant , fut abandonné avec une négligence sans doute trop coupable, et tomba entre les mains de ses compatriotes^ qui l'immolèrent à leur ressentiment. (■)

La destruction de la flotte dans le port de Vigo fiit l'événement le plus important qui maixpia cette campagne maritime. En voici la relation , tracée d'après les Commentaires de Saint-Philippe.

f Les alliés étaient en croisière avec leurs escadres sur la côte de Portugal, lorsqu'ils furent avertis que la flotte d'Amérique, sous les ordres de Velasco, escortée par une escadre française, n'ayant pu gagner le port de Cadix avait changé de direction. Faisant voile vers les côtes de la Galice, elle s'était réfugiée dans le port de Vigo, qui se trouvait mal défendu et d'ailleurs facilement abordable. Elle y entra le 22 septembre ; ' aussitôt les alliés se préparèrent à l'attaquer dans

(') Saiht -Philippe , vol. I, pages 181 à 190. History of Europe for 170a , pages 3io à 348.

^gO ^ PHIUPPE ▼.

Tespoir de s'emparer des trésors qu'elle conduisait. L'attaque eut lieu le 22 du mois suivant.

L'escadre de Vigo se composait de dix vaisseaux de guerre français ; vingt-trois bàtimens de cette nation avaient forme l'escorte de la flotte espagnole ; mais treize avaient déjà gagné tlifférens ports de la France. Les galions^ objets de la cupidité des alliés , se trouvaient arasés également. On évaluait la valeur de ce chargement , en espèces , à dix-sept millions cinq cent mille piastres 9 sans compter celle des marchandises » qui était bien plus considérable encore. Il aurait été facile de sauver tant de richesses sans l'opposition de la chambre de commerce de Cadix, qui, jalouse de la conservation de ses privilèges, défendit de débarquer l'argent et les marchandises a Vigo. La flotte se trouvait déjà depuis iin mois dans ce port, que les contestations à ce sujet n'avaient pas encore été terminées. Ainsi l'eixnemi eut tout le temps de se préparer pour enlever ce trésor. Lorsque don Juan de Larrea fut enfin envoyé à Vigo avec l'ordre de fiiire débarquer l'argent, il n'était plus temps de le Êdre, car la flotte fut attaquée avant son arrivée.

A la vérité, on avait pris toutes les précautions que permettaient les lieux et les circonstances pour mettre la flotte à l'abri cle toute attaque- Les vaisseaux de guerre français , mouillés à l'entrée du port, formaient une ligne formidable de dé-

fexLse. Des boute-lior$ étaient placés où il &Uait. On ayait fortifié Tentrée du port de manière à empêcher l'approche des brûlots : des troupes débarquées de l'escadre et les milices de la ville garnissaient deux vieilles tours qui comman^ daient l'entré^ de la baie, et, quoiqu'elles fussent démantelées et peu en état de résister à la grosse artillerie, elles n^ pouvaient cependant que gêner les opérations de l'amiral ennemi. Mais toutes ces précautions se trouvèrent inutiles, et ne purent résister à des forces aussi considérables que celles de l'escadre combinée, surtout ados soldats qu'animaient Tespoir du pillage et le désir extrême d'effacer la honte de Içurs dernières opérations.

La chaîne qui défendait l'entrée du port fut brisée. Quatre mille hommes des troupes ennemies escaladèrent les tours. L'escadre des alMeis s'avança alors contre les vaisseaux français, mouilles à l'entrée du port; ils se défendirent avec courage ; mais tout espoir de résister ou de s^échapper étant perdu, les Français mirent le feu à leurs vaisseaux et descendirent k terre. On incendia aussi les galions. Au milieu du carnage et de la destruction, les vainqueurs parvinrent à s'emparer de neuf vaisseaux de ligne et de si^ galions; mais la partie la plus considérable du trésor fut coulée bas. Le reste fîit pris par les paysans au moment où l'on déposait les effets sur le rivage. Le lendemain les vainqueurs essayèrent

:»93 PHiLn»PB V.

en vain de reprendre ces richesses ; ils achevèrent la destruction des vaisseaux; se rembanquèrent, et prirent leur direction vers l'Angleterre.

Quoique les marchandises et les espèces n'appartinssent pas en totalité aux Espagnols^ et qu'il y eût des maisons anglaises et hollandaises pour le compte desquelles une grande partie des marchandises avaient ëte enregistrées^ la perte fut néanmoins très considérable pour le roi d'Espagne : car il se trouvait privé par là de la principale portion de son revenu d'Amérique dans un moment d'embarras ; il perdait aussi les dernières forces maritimes qui lui restaient^ se trouvant ainsi dans la nécessité de se mettre à la discrétion des Français pour le commerce de l'Amérique, et de sacrifier les intérêts de ses sujets. (*) f

(*) Une compagnie anglaise a fait^ en 182 5, des tenta^ tÎTe&pour retirer les galions et les immenses trésors enfouis an fond de la mer. On prétend que ses divers essais n'ont pas réussi , mais qu'elle se propose de les continuer. Depuis le temps même de la submersion de ces galions, on a fait plusieurs tentatives qui ont toujours été infructueuses. Il paraît que vers l'an i75o, M. Coubert, ancien capitaine de vaisseau , réussit à relever quelques galions , mais que le s^onr de tant d'années au fond de la vase, avait tellement détérioré ou anéanti ce qu'ils contenaient , que le bénéfice qui en résulta ne dédommagea qu'à peine des frais de l'entreprise.

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Ces d^stres, continue notre auteur, excitèrent et accrurent même le mécontentement de la nation. On eut bientôt occasion de s'en apercevoir par la défection ouverte de quelques grands de la première distinction. Le plus marquant parmi ceux-là fut F Amirauté de Castille Q), dont les immenses possessions , les talens et la haute naissance le rendaient un des membres les plus puissans et les plus distingués de la noblesse. Après avoir marqué sous le dernier règne comme, l'arbitre et le dispensateur suprême des grâces et des faveurs de la cour, surtout comme le confident de la reine, il avait disputé à Portocarrero l'exercice de l'autorité, ce qui, à l'avènement du nouveau souverain, l'avait laissé exposé à la vengeance de son rival. Sous prétexte de son attachement à la maison d'Autriche , on lui avait retiré l'emploi de grand-écuyer, et sans l'opposition de la cour de Versailles, il aurait été envoyé en exil. Quoiqu'il fût très sensible à ces mortifications, et qu'il continuât de correspondre avec la cour de Vienne, il fit des ouvertures réelles ou apparentes au nouveau gouvernement, et chercha même à se rendre agréable à la reine ainsi qu'à la princesse des Ursins.

Les indices, ou la possibilité seule d'une nouvelle laveur envers l'A mirante, inquiétèrent Por-

(') Don Juan Thomas Henrique de Cabrera y comte de Me]gaT et due de Médina de Rioseco.

âg4 PHILIPPE V.

tocarrero, et entxainèrent sa disgrâce de la part de ce ministre. Pour le séparer du centre de son influence et l'envoyer dans une sorte d'exil honorclble f on le nomma ambassadeur près la cour de Versailles^ par ordre exprès de Louiâ^ sur la proposition du cardinal. La conscience de sa duplicité et le caractère implacable de son puiasant ennemi lui itispirèrent des craintes. U considéra sa nomination comme le pl^élude de son arresta* tion : il se voyait déjà emprisonné dans un paj» étranger^ loin de ses amis , et ne pouvant exéri^r aucune influence. U fit donc semblant d'accepter l'ambassade^ se prépara même à partir, et ramassa une somme très considéi^able en argent et en bijpij^x. En partant de Madrid, il prit la route de Bajonne ; mais aiissîtèt qu'il arriva à Tendroit où aboutit la route de 'Portugal, il prit un prétexte pour changer sa direction (^) , et passa dans ce royaume* 11 fit son entrée* dans Lisboiniie avec une suite de trois cents pfersolines et de cent ciji.— quante voitures , accompagné de son cousin le

(*) u arait laissé à Madrid nn ooarrier chargé de hd apporter ses lettres de créance. L'arrivée de ce courrier lui fournit le prétexte de quitter la route de France. « On n&e charge, dît-il aux personnes qui raccompagnaient , dépasser en Portugal. La cour a besoin de s'assurer des dispositions de ce gouvernement. » Parmi les personnes de sa suite , se trouvaient le père Casneri et le père Aivaino , jésuites. SAifTT-pHiLippK, Commenmrios f vot I, page -ttar.

comte de Corzana. Il fut accueilli dans cette ville avec toute la considération que lui méritaient son rang élevé et sa grande influence. 11 commença par déclarer que le testament de Charles II était une pure invention de Portocarrero , reconnut l'archiduc pour roi sous le nom de Charles m^ et publia, pour justiâer sa conduite, une satire amère contre le gouvernement des Bourbons. Son neveu don Pasqual Ënriquez, fils du marquis d'Alcanices, s'alarma d'une démarche aussi décisive, et l'abandonna à Zamora pour retourner à la cour de Philippe ; mais le nombre de ses partisans ne fit que s'accroître, et son exemple fut suivi par son ami et confident le duc de Moles, qui remplissait les fonctions d'ambassadeur espagnol à Vienne.

La conduite de cet homme puissant, le nombre de ses aifidés, l'étendue de son influence, et les fâcheuses conséquences que son exemple faisait craindre, jetèrent les alarmes les plus sérieuses dans le cabinet de Madrid. Sa fuite fut regardée^ par tous les partis, comme le signal d^une défectiottjgénérale parmi les grands, et comme le prélude de la guerre civile. (*)(*)

(*) Saikt-Philivps , tome I , pages 7a à 200. DisoK«> »AUX, tome y, page 924* OaTiz, lib. XXII, chap. 1 et 11. T^aoE» Bistory of, Europe , 1702, page 896, où le lecteur trouvera sa lettre à la reine y régente d'Espagne.

i^) L^arrivée de l'Amirante à Lisbonne fut regardée

Tant d'événemens malheureinc rendirent nécessaire la présence de Philippe dans .la capitale. Il reçut de la cour de Versailles Finvitation accoutumée d'accélérer son départ d'Italie. Louis XIV tenta de nouveaux efforts , pour le Éaiire sortir

comiine un événement de la plus haute importance par les alliés ; ils suivirent presqu'â la lettre les oonseik et les projets de ce personnage : ce fut par le conseil de TAmirante que Léopold transféra à Tarcliidùc , par un acte public , ses droits à la couronne d'Espagne. L'Amirauté avait dit positivement que l'Espagne ne voulait pas être une province , soit de l'Empire ^ soit ile la France, Le départ de Tarcbiduc pour l'Espagne fut aussi préparé et pressé par ses avis.

I^e gouvernement britannique lui-même fit grand cas de ses conseils. « Dans le traité que l'empereur avait ûdt avec le dernier roi d'Angleterre , et avec les États-Généraui , dit Bumet , il y avait un article par lequel ils pouvaient s'emparer des possessions* que la couronne d'Espagne avait dans les Indes occidentales , et ils étaient autorisés â garder ce qu'ils pourraient conquérir. D'après cela le roi eut l^inteii^ tion d*j envoyer une escadre considérable , avec des troapes â bord , pour s'emparer de quelques places importantes , afin de pouvoir les céder plus tard à l'Espagne , en compensation d'antres avantages sur le commerce libre, aMsitftt que les Espagnols recevraient un monarque de la maisoiK d'Autriche. Ce projet fut alors abandonné : les ministres donnèrent peur raison aue l'Amirante leur avait assuré que , par l'idée seule que les Anglais pourraient s'emparer des possessions espagnoles , toute la nation deviendrait française sur-le-champ , qu'on ne devait pas se fier aux pro« messes de les rendre , et que n'ayant aucun moyen mari^ /

de son apathie, craignant qu'elle ne produisit les plus funestes résultats pour les deux peuples.

Le monarque français adopta de nouvelles maximes de politique. Jusque-là les faux avis et les préjugés de ses agens avaient donné une idée

time poor les reconquérir, les Espagnols se jetteraient volontiers entre les bras des Français ponr le"^ engager à les aider ponr cet effet..

« Une confiance entière fut accordée aux raisonnemens de l'Amirauté. » Bubvet, Historj of Reign of queen Anne, page 687.

Le seul projet de TAmirante que les alliés n'approuTèrent pas, fut celui d'attaquer l'Andalousie de préférence à la Catalogne. Un conseil de guerre fut tenu à Lisbonne / auquel assistèrent y outre les chefs de l'escadre et les ministres de Portugal , le prince George de Darmstadt , l'Amirante de Castille, le comte de Corzana, le roi et la reine de Portugal 9 l'archiduc Charles, le prince du Brésil et la reine Catherine, ainsi que le prince Antoine de Listhtenstein. Dans ce conseil , Gallowai fut d'avis de secourir les Calvinistes de France ; le prince de Darmstadt de porter la guerre en Catalogne ; l'Amirauté , qui parla après ces deux généraux , émit un aviscontraire : il pensait qu'il était plus convenable d'attaquer l'Andalousie et de fixer la cour à Séville ; on suivit l'opinion du prince de Darmstadt , et Charles débarqua en Catalogne.

On fit à l'Amirante son procès à Madrid , ponr avoir trahi ses sermens en passant du côté de l'archiduc ; une discussion très importante s'éleva à celte occasion. « Je vous le répète, écrivait Louville à M. de Beauvilliers , le i^' avril 1 7o3 , quoique je vous aie fort scandalisé , si l'Amirante est condamné , il faut le mettre à mort , fÛt-ce dans les rues de

3g8 PHILIPPE V.

peu exacte du caractère espagnol ; car ils Tayaient représenté comme capable d'endurer toute espèce d'insulte et de mépris, et de se soumettre ayec docilité à quiconque serait à laltéte du gouvernement. Mois les secrets événemens de l'Europe,

Lisbonne; et si vous doutez de|ma logique, croyez-en le père d'Aubenton , qui pense comme moi. »

M. de Beauvilliers , disent les Mémoires secrets du nutr^ quis de Louville, soutenait le contraire » et se fondait i^. sur ces paroles de TËcriture : vindicta nùhi, àmoila vengeance, qui interdisent la vengeance à l'homme ; 3°. sur Texemple de rassassinat du duc de Guise , ordonné par Henri III , action qui fiit jugée inique dans sa forme , encore qu*eUe fût' très juste au fond-, 3"*. sur ce que l'exécution d'un criminel par iM)ie de meurtre privé, entraioait da orime po«r l'exécuteur» et qu'une action juste ne d<Ht jamais impliquer d'injustice.

Pans oeUe controverse M. de BeauviUiers avait raison ; mais., chose singulière , il ne l'avait par aucun des motif» qu'il alléguait, et, M. de Louville avait tort, bien que les siens fussent valables.

£u. eff^t , ce dernier était fondé â dire que le vindida mihi ne pouvait être proposé en faveur de l'Amirante , s«pposé que qelui-ci fût une fois coupable , sans l'être égalemaat ea faveur de tous les criminels condamnés en juAtiee réglée : que, d'un autre côté , il n'y avait rien de «emhlftble dans le. cas de l'assassinat, du .duc de «Guise sans jugement; qu'enfin le meurtrier autorisé . de l'Amirante' eondamMé niétait pas pbi$ nu assassin que ne l'est toutexécutieav des bautes œuvres, que ne l'est tout homme chargé par laiel de courre sus. Mais il ne fallait pas conclure de là que l'Amirante pût être légalement frappé Mm un isol étranger, en

et surtout le mécontentement qui commençait à éclater en Espagne^ ainsi que le courage montré pendant la dernière invasion de TAndàloUsie par les alUësy avaient appris à Louis à respecter la voix d'un |>eu|)le dont il avait mal apprécié le carsictère. Des ordres fîirent expédiés en conséqtience pour réprimer la pétulance de Louvillè ; et Marsin, qui s'était rendu odieux aux Espagnols^ se vit forcé de donner sa démi^ion.

Les précautions dont le choix dtl nouvel ambassadeur fut accompagné, font voir que les Français usaient pour le moment d'autant de ménagemens envers les Espagnols qu'ils avaient jadis été indifférens sur leur manièiie de penser et de sentir. Le cardinal d'Ëstrées fut choisi pour cette

yertu d'nn jugement rendu par contumace , avanf de inontrer, 1 ^. que dans Tëtat de )a législation criminelle d'Espagne, les jugemens de contumace élaient.aoaTerains; a^. que l'extradition du contumace a^ait été accordée par )e roi.de Portugal ; faute de quoi il y avait dans le premier cas violation du droit commun ^ et dans le second violation du droit des gens, encore que le roi don Pedro fÙt alors un allié ]t)erfide , attendu» que la perfidie n'autoriàe pas la vio*leace , «t que la guerre seule rautorise.

Pendant que cett^ ques^on se traitait» lejpgemeoft de TAmirante la résolut. Ce jugement , qui s'était fait si long-* temps attendre , ne porta d*autre peine que le bannissement, avec tin simple séquestre des biens du coupable. C'était bien peu, ou beaucoup trop. Mémoires secrets y totbft II , ^ge 37.

mission^ tant en considération des talens politiques qu'il avait déployés dans les ambassades de Rome et de Venise ^ que de son ancienne liaison avec la princesse des Ursins. Sous prétexte de faire sa cour au monarque , il Tavait joint à Milan, où il fut invité a assister aux délibérations du Despacho. Philippe parut charmé de ses talens et de ses manières, et lui offiit la place d'ambassadeur, se chargeant d'obtenir, à cet effet, le consentement des ministres espagnols. Ainsi le cardinal parut ne pas devoir sa nomination au choix de la cour de Versailles, mais à son seul mérite et à la demande pure et simple de Philippe , appuyée de l'approbation de tous ses principaux conseillers.

Les instructions données au nouvel ambassadeur forment le supplément de celles de Marsin, et montrent le changement essentiel qui était survenu dans les rapports politiques des deux pays.

Elles commencent par rappeler les plaintes contre M arsin et Louville. Il y est dit de ce dernier : H Qu'on se plaint, depuis le passage de Philippe en Italie, de sa trop grande vivacité, de sa hauteur, du mépris avec lequel il traite les Espagnols et qu'il cherche à inspirer pour eux. Le roi ordonne au cardinal d'examiner si ces plaintes sont fondées, si Louville abuse de la confiance de Philippe; s'il aliène la nation, on

ckAP. VII. — 1701-1702. Soi

doit prendre le parti de le rappeler; si Fenvie seule excite ces plaintes, on doit se bornera l'avertir de se modérer davantage^ et l'ambassadeur peut se servir de lui fort utilement pour faire savoir au roi ce qu'il ne pourra dire lui-même.

» Le comte de Marsin^ quoiqu'il ait toute la sagesse et toutes les qualités nécessaires , n'a pu éviter que les Espagnols le regardassent comme un de ceux qui contribuaient le plus à les décrier auprès du roi leur maître. Il a représenté que son retour en Espagne nuirait beaucoup au service, parce que la vivacité de son zèle avait en quelque sorte soulevé toute la nation contre lui.

« Le roi éloigne la nation espagnole de son service par une préférence trop marquée pour les Français : il semble que ses sujets lui soient insupportables ; au moins ils s'en plaignent : ils prétendent que c'est pour cette raison, que plusieurs sont retournés à Madrid au lieihde suivre le roi à l'armée; jls publient que, depuis qu'il est sorti de cette ville, il a cessé entièrement de parler leur langue , et qu'il montre un mépris et une aversion extrêmes pour la nation. Il est froid : les Espagnols sont réservés. Rien ne forme la liaison entre le souverain et les sujets : l'antipathie , naturelle entre les Français et les Espagnols en est extrêmement augmentée.

ce n est nécessaire que le roi d'Espagne s'applicfue k gagner l'amitié de ses sujets. S'il a peu

3o3 PHILIPPE V.

d'estime pour les Espagnols, il £siut qu^îl cache avec soin ses sentimens, qu'il songe qu'il doit passer sa vie avec eux, que c'est sur eux qu'il règne. Il faut les former, augmenter leur zèle, les exciter à se rendre habiles à toutes sortes d'emplois ; ils deviendront plus incapables encore, et le zèle s'éteindra entièrement s'ils ne sont soutenus par l'espérance d'être estimés de leur maître. La nation espagnole a produit de grands hommes autant que toute autre : il peu t s'en élever encore. Le roi d'Espagne est jeune, il verra prendre une autre face aux affaires s'il s'y applique. Il &ut louer son amitié pour les Français; il ne doit jamais perdre le souvenir de sa naissance. Il est juste qu'il aime une nation qui répand son sang pour lui ,* mais son amitié pour la France doit lui faire souhaiter l'union des Français et des Espagnols ; s'il préfère trop ouvertement les premiers ^-la haine augmentera ; l'antipathie n'est déjà que trop forte. »

On parle ensuite de la reine et des éloges qu'elle mérite. On ajoute que si Philippe doit être gouvierné, il vaut mieux qu'il le soit par elle que par qui que ce soit. On se félicite d'avoir mis auprès d'elle une personne de confiance aussi propre que la princesse des Ursins à lui inspirer les sentimens qu'elle doit avoir. On affirme que l'intention de Sa Majesté est que le cardinal d'Estrées agisse d'un parfait concert avec la princesse des Ursins.

cHAP. VII. T— 1701-1702. 5o5

(f Le sieur Oni connaît la nécessité de soulager le peuple de Madrid des impôts dont il est accablé : il en propose les moyens par ses Mémoires. Cette résolution est une de celles que le roi d'Espagne doit prendre et exécuter au plus tôt. On voit aussi tous les jours les mauvais effets des réformes que l'on a faites au commencement du règne. U faut avoir en vue de corriger les abus d'un Etat; mais il n'est pas possible de les réformer tous en même temps : on s'expose à tout perdre en voulant user de trop de précipitation, n Le Mémoire finit en exprimant l'intime conviction que le cardinal ^déploierait le même zèle qu'il avait montré dans ses précédentes missions^ et en disant que l'extrême délicatesse et l'importance de cette ambassade étaient les seuls motifs qui avaient déterminé le roi de France à le choisir comme la personne la plus intelligente et la plus capable de tout son royaume. (')

. (') NoAii>i«BSy tome II, page» 334 « ^4o«

5o4 PHILIPPE V.

Philippe retourne à Madrid , accompagné du nouyel ambftssadeur, le cardinal d*£strées. — Situation de la princesse des Ursins. — Cabales du cardinal et des agens français contre die. — Correspondance entre les deux cours à ce sujet — Rappel da cardinal d*£stréesy supplanté par son neveu l'abbé. — Retraite de Porfocarrero et d'Arias. — Montellano en fiiveur; changement da ministère espagnol. — Disputes entre le nouvel ambassadeur et la princesi^ des Ursins. — Déplaisir de Louis XIV. — Relation de Philippe sur sa cour. — Rappel de Tambassadeur et de Lou ville. — On se décide à rappeler madame des Ursins.

Philippe reçut à Gènes ^ en revenant de Milan, les nouvelles fâcheuses de la destrijction de la flotte de Vigo. Il hâta sa marche^ débarqua à Antibes, et prit la route de Madrid par la Catalogne et Saragosse. Arrivé dans sa capitale, où il fut reçu avec les plus vives démonstrations d'amour et d'allégresse, il prit aussitôt les rênes du gouvernement. On le flattait que son arrivée aurait l'effet salutaire de calmer- la fureur des partis, et que sa présence adoucirait le mécontentement général , en relevant le courage des

CHAP. YlII. 1705. 3o5

sujets fidèles , et en donnant une énergie nouvelle a tous les ressorts de l'administration.

Le moment arrivait enfin où l'on allait recon-naître que le système suivi par Louis XIV à l'égard de l'Espagne était peu raisonnable. G)mment ce monarque avait-il pu imaginer qu'il gouvernerait à son gré la cour de Madrid; que le roi consentirait à être toujours mené par la reine ; que la princesse elle-même serait parfaitement obéissante et soumise aux ordres de l'ambassadeur français; que l'ambassadeur agirait de concert avec la princesse, et qu'elle aurait sa coi^fiance; comment supposer enfin que le peuple espagnol, de tout temps fortement attaché à ses lois, à ses usages, ayant toujours regardé avec jalousie l'intervention de l'étranger, verrait patiemment les Français façonner le gouvernement tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, administrer ses finances, violer ses usages, changer ses lois? En vérité, il ne pouvait raisonnablement supposer que ce peuple perdrait tout à coup son ancienne et profonde antipathie contre l'intervention étrangère. Telles avaient été pourtant les espérances d'un monarque qui , trompé par les premières apparences de docilité et de contentement des Espagnols, avait pu croire, malgré sa sagacité reconnue, qu'ils se laisseraient aisément conduire long-temps au gré de ses désirs.

Pendant l'absence de Philippe , la grande im- I. 20

5o6 PHILIPPE V.

popularité de Portocairero et d'Arias détermina la princesse des Ursins à placer sa confiance dans le comte de Montellano , dont le bon sens , Fintégrité et la modération étaient universellement reconnus. Son emploi de majordome, major par intérim , lui donnait un accès facile dans les appartemens du roi , tandis que ses manières souples et insinuantes et Tétat des choses lui avaient gagné sa confiance et son estime.

Assistée de ce seigneur, la princesse avait pris la direction principale des ajSaires , et faisait tout ce qui dépendait d'elle pour déraciner de Tesprit des Espagnols les préjugés qui étaient l'ouvrage de la mauvaise impulsion donnée par les derniers gouvememens. Fière de son succès, elle s'en vantait dans une lettre à Torcy. u Ma faiveur auprès de la reine, lui disait-elle , augmente tous les jours ; et je ne sais presque plus qui de Leurs Majestés me fait l'honneur de m'aimer davantage. Tout me parait présentement plus tranquille , et j'espère que M. le cardinal d'Estrées achèvera, par son habileté, de ramener les grands, en faisant encore mieux valoir les raisons dont je me suis servie pour leur ôter leur défiance. Voilà, grâce à Dieu, mon ministère j si j'ose me servir de ce terme, fini pour la reine. Jusqu'à ce que vous songiez à me retirer d'ici , je me mêlerai beaucoup moins de ce qui ne me regarde pas. m

Dans le £ait , le mot ministère n'était pas trop

CHAP. vm. — lyoS. 567

fort. La princesse des Ursins gouvernait la reine avec une singulière adresse ; elle seule connaissait le secret des instructions de Louis , et il était difficile de s'acquitter d'une commission aussi délicate avec plus d'habileté* C'était bien l'idée que le cabinet français avait de ses services. « Vous ne pouviez pas mieux , madame , lui écri<vait Torcy en lui répondant, terminer votre mirdstère que par la négociation que vous avez faite pour obliger les grands d'Espagne à marcher au-devant du roi leur maître. Vous ne donnez lieu de vous louer que sur cet article , pendant que vous méritez les plus grands éloges pour la manière dont la reine s'est conduite depuis qu'elle est en Espagne. Jugez s'il vous plaît, madame, si la proposition de vous retirer de Madrid serait bien reçue du roi, lorsque vous y réussissez si parfaitement, qu'il faudrait vous prier d'y retourner si vous en étiez partie. Malgré vos menaces de ne plus m'écrire d'affaires sérieuses , j'espère encore que la nécessité et le bien du service vous persuaderont de continuer. » (*)

Sans doute les éloges du cabinet français étaient aussi sincères que mérités; mais l'arrivée de Philippe introduisit des acteurs différens sur la scène politique, et mit la princesse des Ursins dans une position neuve et délicate.

Le nouvel ambassadeur, le cardinal d'Estrées,

( '} NoAiLLEs, tome n y pages 368 et 369. .

5o8 PHILIPPE V.

était un prélat illustre par sa naissance et par son rang ; distingué par son instruction , ses sentimens élevés, il était plein d'honneur et de grandeur d'âme. Doué d'un talent supérieur pour la dijdomatie , il avait cultivé et approfondi cette science dans deux écoles également renommées pour l'intrigue y Rome et Venise ; mais son rang et ses brillantes qualités ne pouvaient convenir pour remplir fructueusement le poste d'ambassadeur en Espagne dans les circonstances où se trouvait ce pays. Son caractère ecclésiastique et sa dignité rendaient inévitables les contestations avec Portocarrero et Arias sur la prééminence. La persuasion où il était de la supériorité de son mérite, lui faisait regarder avec hauteur ses collègues, et ses connaissances variées le portaient souvent à faire ostentation de son savoir, ce qui ne pouvait que blesser l'amour-propre des personnes associées avec lui pour les affaires administratives; il se croyait surtout le seul représentant du roi de France, et comme ayant été envoyé exprès par lui en Espagne, non pour recevoir ou donner des conseils, mais pour gouverner à sa volonté le cabinet espagnol.

Il était accompagné de son neveu, l'abbé d'Estrées, qui, avec non moins d'orgueil et de suflSsance, réunissait la fatuité et l'ambition inconsidérée de la jeunesse. Il n'aspirait à rien moins qu'à supplanter son oncle.

CHAP. VIII. — 1703. 3o9

Us trouvèrent à cette cour Lou ville ^ le confi* dent de Philippe, et un des principaux officiers de sa maison. Homme d'esprit, mais satirique, fier de la faveur du roi , vain et arrogant, tel était Louville, qui d'ailleurs ne pouvait souffirir la princesse des Ursins. En sa qualité d'agent ordinaire et confidentiel du cabinet français, il contribua plus que tout autre, par ses représentations caustiques , à tromper le roi de France , à fomenter les disputes entre ses compatriotes , et à faire revivre l'antipathie qui était mal éteinte entre les Français et les Espagnols.

Un autre membre de la même cabale , mais bien autrement dangereux, était le jésuite Daubenton, confesseur du roi, qui voyait avec jalousie la faveur dont jouissait la princesse des Ursins, et qui s'efforçait d'exagérer ses erreurs, se flattant d'arriver par sa disgrâce à la même hauteur de pouvoir où cette favorite s'était élevée.

Des personnes de caractères si différents, et montrant des prétentions si opposées, ne pouvaient rester long-temps unies. Au bout de huit jours toute la cour était en émoi. C'était à qui contrarierait ou calomnierait le plus les autres. La princesse ne fut pas long-temps sans pénétrer les vues du cardinal d'Estrées, et elle songea aussitôt à déjouer ses intrigues. Malgré ses protestations de modération, l'exercice qu'elle avait fait du pouvoir n'avait servi qu'à donner plus

3lO PHILIPPE V.

d'élan à son ambition ; elle n'était pas femme à employer son influence simplement pour être utile et agréable aux autres, a Je m'aperçois, écrivaitelle confidentiellement à la duchesse de Noailles, que ma résidence en ce pays est trop nécessaire, et que la reine (et peut-être le roi) tombant en d'autres mains que les miennes, pourraient se trouver dans d'étranges embarras. Ma fidélité, mon zèle et ma perpétuelle application à leur service , à leur sûreté et à leur gloire, ne peut, ce me semble, se trouver en une autre femme que moi; et je vous avoue que le connaissant comme je le fais, et voyant combien tout cela a rapport à la satisfaction du roi notre maître, je n'aurai pas la force de lui demander à me retirer, tant que je verrai les choses dans la situation où elles sont présentement, quelque dommage que cela fasse à ma santé. Elle ajouta (et elle ne se trompa point) que la reine l'ayant jugée digne de toute sa confiance, regarderait comme un grand malheur si elle l'abandonnait. »

Elle parlait ironiquement des hautes prétexi* tions de l'ambassadeur, et témoignait de la répugnance à partager le pouvoir avec lui. t< Je souhaite de tout mon cœur, disait-elle, que cette éminence ait les satisfactions qu'elle mérite et qu'on attend; qu'elle puisse remédier aux maux invétérés de cette monarchie; que son esprit transcendant, vaste et éclairé puisse mieux

CHAP. VJII. 1705. 3ll

persuader les Espagnols que s'en faire admirer ; mais je ne voudrais pas jurer, à vous parler franchement, que tout réussit à souhait; car j'ai peur que la fiation, naturellement orgueilleuse , ne regarde comme une marque de mépris du côté de la France , qu'on leur envoie un des plus grands génies qui y soit, non pour les conseiller^ mais pour les goui^emer, et que cela n'augmente r éloigne^ ment qu'ils ont pour les Français.

Il faut que je combatte souvent sans blesser personne , aussi c'est une espèce de miracle que l'on ne s'échauffe pas, et je crois que c'est parce que les Espagnols connaissent que je les aime naturellement. » (')

La jalousie mal éteinte des parties conten-^ dantes ne tarda pas à être mise en jeu par l'empressement du cardinal ambassadeur à montrer sa supériorité, et à s'approprier la direction des affaires. Il offensa Portocarrero en demandant que les décisions ne fussent pas prises chez lui ^ mais au conseil du cabinet. H méconnut les règles de l'étiquette espagnole, en exigeant que le pré* sident de Castille vint lui rendre visite le premier, et en se plaignant avec amertume du roi luimême , parce qu'il ne soutenait pas ses préten* tions. Il se présenta familièrement pour entrer dans l'appartement du roi quand il s'y trouvait avec la reine et les dames de la cour, et sur les (*) NoAiLLB5> tome II y page 368.

3l2 PHILIPPE V.

remontrances de la princesde^ qui s'opposait à cette violation des formalités établies , il s'écria avec indignation : « Une autre fois j'apporterai avec moi mon extrait de baptême , pour prouver qui je suis. » Il se montra même blessé d'un refas semblable à l'égard de son neveu ^ dont l'âge et les autres circonstances ne lui donnaient pas le moindre droit à une telle Êiveur.

Par cette présomption , non seulement le cardinal entrava la marche des affaires , mais il se mit à dos tous les ministres espagnols. Portocarrero ne voulut plus prendre part aux délibérations du cabinet en présence de l'ambassadeur^ tandis que d'Estrées , de son côté , refusait de communiquer avec le président de Castille, ou avec le marquis de Rivas , secrétaire d'état. Dans cette position, Philippe, par le conseil de madame des Ursins, renouvela l'usage de travailler seul avec le secrétaire d'état, jusqu'à ce que la volonté de Louis XIV fût connue à cet égajrd. Quoiqu'il accordât à l'ambassadeur, comme un privilège, que les affaires lui fussent communiquées auparavant,^ celui-<:i cependant, non seulement repoussa cette concession , et fît même des nienaces , mais il éclata en invectives contre la princesse des Ursins, en disant : « Cette femme gouverne et obsède le roi. » Ses plaintes furent soutenues à la cour de Versailles par tout son parti, qui représentait la sage conduite de Philippe et la fermeté

CHIP. viH. — 1705. 3i3

de madame des Ursins comme le résultat d'une conspiration tendante à affaiblir l'influence de la France , et à s'unir avec l'ennemi des deux couronnes.

On ajouta plus de foi qu'on ne devait à ces expressions exagérees. Louis XIV, qui avait espéré de voir la paix renaître aussitôt après le retour de Philippe et l'arrivée d'un ambassadeur expéri* mente ^ et qui avait compté sur l'accord parfait de celui-ci avec la princesse^ fut bien contrarié^ et son désappointement fut extrême quand il apprit leur désunion. Il chercha à calmer le méccmtentenient des Espagnols ^ particulièrement de Portocarrero, recommanda à l'ambassadeur d'agir avec prudence , et lui drdonna de se soumettre aux formalités de l'étiquette établie; mais en même temps il retira sa confiance à la princesse des Ursins y sans daigner écouter sa justification^ ni les raisons alléguées par Philippe et la reine. Ses lettres à son petit-fils montrent la rigueur avec laquelle il blâmait la plus petite déviation de ses vues^ ou l'apparence même d'un esprit d'indépendance.

Lettre de Louis XIV à Philippe V.

4 février 1708.

a II y a deux ans que vous régnez^ et vous n'avez pas encore parlé en maître par trop de

3l4 PHILIPPE V.

défiance de tous même; vous n'avez pu vous deTaire de cette timidité , pendant que tous méprisiez les périls des conjurations et des actions les plus vives de la guerre. A peine cependant vous arrivez à Madrid qu'on réussit à vous persuader que vous êtes capable de gouverner seul une monarchie, dont vous n'avez senti jusqu'à présent que le poids excessif. Vous oubliez l'em* barras de vos affaires , et vous vous applaudissez de tenir seul vos conseils. Jetais bien éloigné de croire qu'on vous tendit un pareil piège , et qu'il fût possible de vous y faire tomber.

« Considérez si c'est bien répondre à tonte l'amitié que j'ai pour vous, que d'employer votre autorité , la première fois que vous en usez , à exclure de vos conseils le cardinal d'Estrées, celui que j'ai choisi pour lui donner toute ma confiiance auprès de vous , pour vous soulager du poids des affaires ; que son zèle pour moi fiait marcher à votre suite lorsqu'il n'a plus rien à souhaiter, qu'à jouir en repos de la réputation et des dignités que ses services lui ont acquises.

« Mais mon intention n'est pas de vous faire des reproches. Je connais le fond de votre cœur, et plus je suis assuré de vos sentimens , plus je suis vivement touché des fausses démarches où vous souffrez qu'on vous engage. H n'est pas nécessaire de vous rappeler tout ce que j'ai fait pour vous; de vous dire que j'ai préféré de vous

CHAP. TIJI. 1705. 3l5

mettre sur le trône ht mes propres avantages. D y en arait de considérables pour moi à me rendre maître des états qui devaient composer mon par^ tage (•) ; ils auraient fait une faible résistance. Vous les avez vus, vous en pouvez juger; vous savez si j*ai prétendu tirer quelque utilité particulière des secours que je vous ai donnés. Tépuise cependant mon royaume. Toute l'Europe se ligue contre moi pour vous accabler; et l'Espagne, insensible aux malheurs dont elle est menacée , ne contribue en rien à sa conservation. Les peines, les dépenses sont tombées stir moi , sans que j'aie eu d'autres vues que de vous soutenir contre les eflTorts de vos ennemis.

w II est nécessaire au moins que vos résolutions soient prises de concert avec moi, et c'est vous demander peu que de souhaiter que quelqu'un de ma part assiste à vos conseils : vous avez en vous-même un assez bon esprit pour le désirer. Je choisis le cardinal d'Estrées comme l'homme le plus consommé dans les affaires, le plus éclairé que je puisse mettre auprès de vous , dont l'expérience et les lumières vous seront les plus utiles : il me sacrifie son repos, sa santé, peutêtre sa vie, sans aucun dessein que celui de marquer sa reconnaissance et son zèle. Et quand vous

(*) Le premier traité de partage assurait à la France le royaume de Naples et de Sicile , avec plusieurs places im- * portantes. Le second 7 ajoutait la Lorraine.

3l6 PHILIPPE V.

avez le plus besoin de ses talens ; quand il est le plus nécessaire de prendre de promptes résolutions pour votre sûreté et celle de votre royaume, vous faites voir en vous une malheureuse facilité à croire que tout d'un coup vous pouvez gouverner seul une monarchie que le plus habile de vos prédécesseurs aurait eu peine à conduire dans rétat où elle est présentement. Je nomme en vous

facilité ce que je regarderais comme présomption àzBS un autre. Je sais que vous êtes très éloigné de ce défaut ; mais les effets du premier ne sont guère moins dangereux ^ et c'est ce qui m'alarme pour vous.

ce Je vous aime trop tendrement pour me résoudre à vous abandonner. Vous me réduirez cependant à cette fâcheuse extrémité si je cesse d'être informé de ce qui se passe dans vos conseils; je ne puis y avoir part^ si vous retranchez au cardinal d'Estrées les entrées que vous lui aviez données jusqu'à présent , non seulement à lui^ mais au duc d'Harcourt et à Marsin; et je serai obligé de le rappeler. Une ambassade ordinaire ne conviendrait point à un homme de son caractère et de sa dignité ; mais en le retirant je compterai uniquement ce que le bien de mon royaume semble exiger de moi. Il n'est pas juste que mes sujets soient absolument ruinés pour

^ soutenir l'Espagne malgré elle ; et je le tenterais en vain y lorsque de sa part je ne vois que con-

CHAP. Tiii. — lyoS. 5i7

tradictioiis^ insensibilité, et de la vôtre plus de confiance en moi et en ceux que j'envoie ; qu'enfin nos résolutions ne seront plus prises d'un commun accord.

« Choisissez donc ce que vous aimez le mieux, ou la continuité de mes assistances, ou de vous laisser aller aux conseils intéressés de ceux qui veulent vous perdre. Si c'est le premier, ordonnez au cardinal Portocarrero de rentrer dans le Despachoj quand ce ne serait que pour six mois; continuez d'y donner entrée au cardinal d'Estrées et au président de Castille; ne vous renfermez point dans la mollesse honteuse de votre palais ; montrez-vous à vos sujets, écoutez leurs demandes, faites-leur faire justice, donnez ordre à la sûreté de votre royaume , acquittez-vous enfin des devoirs où Dieu vous appelle en vous plaçant sur le trône. Si vous prenez le second parti, je serai vivement touché de votre perte, qu.e je regarderai comme prochaine ; mais au moins avertissez-moi : c^est une faible reconnaissance de mes secours ; elle sera cependant considérable par la facilité qu'elle me donnera de procurer la paix à mes peuples. »

Philippe fut profondément afiecté en lisant ces amers reproches ; et dans la réponse qu'il fit à son grand-père, à travers les expressions de respect et de déférence , on entrevoit qu'il en était blessé au vif.

3l8 PHILIPPE V.

Philippe V à Louis XIV.

18 et ai férrier.

« Javoue que j'ai été au désespoir, et que je ne me sens pas capable de pardonner au cardinal d'Estrées ce qu'il faut croire qu'il a supposé à Votre Majesté, pour la prévenir de telle manière que vous ayez plus de croyance en lui qu'en moi : je sais que je n'ai pas autant d'habileté que lui; mais j'ose dire à Votre Majesté que je suis véritable et de bonne foi , et que ce que je lui ai écrit est très sincère. Le cardinal me fait un outrage de propos délibéré; premièrement, en faisant entendre à Votre Majesté que je l'ai exclu de mes conseils, et en second lieu, en lui persuadant que c'est par présomption que j'ai pris le parti de gouverner mes affaires, et que je suis tombé dans ce piège par les conseils intéressés de gens qui veulent me perdre. S'il a dit vrai, je mérite toute l'indignation de Votre Majesté. Mais je n'ai jamais exclu le cardinal d'Estrées de mes conseils, ni on ne m'a jamais tendu aucun piège pour me faire entreprendre de gouverner seul. »

Philippe assure que la retraite imprévue de Portocarrero a fait naître tout l'embarras; qu'il n'y avait plus moyen de suspendre le Despucko^ que d'Estrées ne voulait pas entendre parler du président, et voulait y entrer seul ; que la prin-

CHAP. VIII. — lyoS 319

cesse des Ursins y loin de conseiller de V exclure des conseils y fîit d'avis de ne rien faire sans le consulter^ et qu'il vint tous les soirs donner les instructions sur les principales affaires ; que l'ambassadeur devait savoir gré a madame des Ursins du parti qu'on avait pris , puisqu'il y aurait eu une sédition s'il îiit entré seul dans le Despacho , et que cette faute lui aurait été personnelle ; que cependant il a été bien aise d'avoir ce prétexte pour l'attaquer par des histoii^es faites à plaisir; que tant d'emportement ne venait que d'un cérémonial d'entrée chez la reine, principalement pour l'abbé d'Estrées.

La reine soulage aussi son cœur par une lettre extrêmement vive , que nous croyons essentiel de donner ici tout entière.

Lettre de la Reine d'Espagne à Louis XIV.

ce A quoi Votre Majesté m'a-t-elle exposée en obligeant le roi, son petit-fils, de me montrer la lettre qu'elle lui a écrite le premier de ce mois ! Quoi I il est possible qu'elle ait pu se laisser prévenir contre ce prince au point de le croire un présomptueux, capable d'entreprendre de gouverner seul ses affaires, et d'exclure de ses conseils votre mixiistre; d'oublier ce qu'il doit à la tendresse que vous avez pour lui , et tout cela par l'effet des conseils intéressés de ceux qui veulent le perdre, en le renfeimant dans la mollesse honteuse

5^0 PHiuppE y.

de son palais! Coinment le cardinal d'Estrées a-t-il ose écrire de telles impostures I Pardonnezmoi si je me sers de ce terme ^ mais je n'en connais pas d'autre dans la douleur où je suis^ et c'est le seul nom qu'on peut donner à ce qu'il faut qu'il ait écrit à Votre Majesté pour attirer au roi une telle lettre^ puisqu'il n'y a pas une seule circonstance qui ne soit contre la yérité. Où a^t-il pris que le roi votre petit-fils ait en la présomption de se croire capable de gouverner seul ses affaires ? Est-ce lui qui a donné lieu à la retraite du cardinal du Despacho ? Pouvait-il la prévoir? A-t-il pu l'empêcher? Que n'a-t-il pas fait pour l'obliger d'y rentrer ? Le cardinal d'Estrées l'a su et l'a vu (suivent les détails de rafiaire, tels que dans la lettre de Philippe). Cette conduite du roi votre petit- fils peut -elle s'appeler présomptueuse , et a-t-elle pu donner lieu au cardinal d'Estrées de mander que le roi d'Espagne l'avait exclu de ses conseils?

{( En vérité ce prince est bien malheureux de se trouver livré à la conduite d'un si méchant homme; car non content de cette £iussetéy il empoisonne les choses jusqu'au point d'attaquer le cœur et la probité du roi ; et il insinue avec noirceur que Sa Majesté a oublié la tendresse que vous avez pour lui. Quels outrages à ce jeune prince I II en est de même des conseils intéressés de ceux qui veulent perdre le roi, en le renfermant

CHAP. Vin. 1705. 521

dans la mollesse honterise de son palais. Que peutil aToir entendu par-là? Si c'est moi qu'il attaque, jugez, s'il vous plaît, de sa hardiesse. Dire que je yeux perdre le roi, dire que je le tiens dans une moUesse honteuse ! cela se peut-il soufirir? Moi qui ai caché mes larmes pour ne pas le re« tenir quand il a passé en Italie ! moi enfin qui , le sachant exposé aux conjurations et aux périls de la guerre , ai étoufië tous mes soupirs pour ne pas découvrir la désolation dans laquelle il me mettait pour ne pas ébranler son courage !

u Le cardinal n'est pas plus en droit d'attaquer la princesse des Ursins. Je lui dois la justice d'avouer que je me suis toujours fort bien trouvée de ses conseils , et que son bon esprit et sa conduite l'ont fait estimer de tout le monde en ce pays-ci. Je dois dire de plus, que son zèle est infini pour Votre Majesté , et qu'elle n'a jamais désiré autre chose , si ce n'est que le roi et moi fussions autant touchés que nous le devons être dé la tendresse dont vous nous honorez. »

Elle parlait ensuite de la conduite de son mari , qui s'est montré aux grands , est allé à la chasse » a tenu régulièrement le despachoj a travaillé presque tous les jours avec l'ambassadeur. « Où a-t-il donc pris dans ce peu de jours , que le roi vit dans la mollesse honteuse de son palais ? Hélas ! à peine ai-je eu le plaisir de revoir mon aimable roi , que le voilà troublé par la douleur que lui I. 21

322 PHILIPPE y,

et moi nous ressentons de tous les terribles reproches que vous feites au roi, votre pelât^k. Nous avons d'ailleurs la mortification de savoir que ce cardinal , non content de venir à nous d'un air triomphant, se vante partout de nous avoir attiré des mortifications du roi, notre grandpère. Je vous avoue que c'est un monstre. 11 n'a excité que la discorde , et s'attire la haine de tout le monde par ses manières; il a plusi révolté de cœurs, depuis qu'il est ici, que vos bontés n'en avaient gagné depuis que vous aves pris cette couronne sous votre protection. Vous m'êtes la princesse des Ursins. Quelque grand que soit ce coup pour moi , je le recevrais sans me plaindre , s'il venait de votre main ; mais quand je pense que c'est l'efiet de l'artifice du cardinal et de l'abbé d'Ëstrées, je vous avoue que je suis au désespoir. Je vous demande de me délivrer de la vue de ces deux hommes, que je regarderai toute ma vie comme mes plus cruels ennemia* ^

Louis XIV ne vit dans cette apologie de la princesse des Ursins qu'unenouvelle oiSTense. Son irritationcontreellefutbien plus vive encoreenlisantnn mémoire énergique qu'elle hasarda de lui adresser pour sa justification, ËUe y avouait franchement que Philippe avait agi d'après ses avis ; elle justifiait sa conduite , en disant qu'elle était nécessaire pour calmer l'animosité des partis , et même pour empêcher des troubles; elle vantait sa capacité

cHAP. yuu — 1705. 525

pour les affairissy er exposait fort en détail les avantages qu'elle espérait obtenir pour résultat de ses décisions ; elle repoussait ensuite le^ accusations contre sa propre personne^ et s'étendait sur la présomption et la vanité , non moiqs que sur la folie et la violence du cardinal et de son neveu. Elle déclarait pourtant qu'elle serait tou* jours disposée à agir de concert avec eux, quand il s'agirait de défendre les intérêts du roi de France, pourvu toutefois que cela fût compatible avec ses devoirs enveis le roi d'Espagne. Elle blâmait leur projet d'indisposer Philippe contre la reine; elle disait qu'il était bien plus sage et plus naturel de s'assurer une influence permanente à Madrid, en gagnant sa confiance, que de la brouiller avec son mari par les démarches de l'ambassadeur, dont la résidence était précaire et l'influence très incertai|ie« Elle recommandait 4e ménager les sentimens de Philippe* Elle voulait, qu'attentifs à instruire ce jeune prince, ils lui apprissent l'état des affaires , en lui conseillant de décider par lui-même ab lieu d'attendj[*e à l'informer des choses sur lesquelles on lui pres*crit, sans examen, de prononcer un oui ou un non. « De cette manière , ajoutait-elle , laborieux camnie il est, et ayant autant d'esprit qu'il en a ^ U serait bientôt aussi habile que ses ministres , et il se rendrait respectable à ses sujets, qui ne l'estimerojit jamais qu'autant qu'il sera capable

ai.

524 PHaiPPE V.

de les gouverner par ses propres lumières, w (■) Elle dédaignait de repousser l'accusation de connivence avec les ennemis des deux couronnes. Elle terminait enfin son mémoire par demander la permission de quitter son poste , seul moyen de donner de la considération et de l'importance à l'ambassadeur.

Cette courageuse remontrance ne pouvait qu'accroître le déplaisir d'un monarque singulièrement jaloux de son autorité. Il s'empressa d'accepter l'offre de madame des Ursins de se retirer, en lui reprochant de gâter ses affaires faute de bonne intelligence avec son ministre.

Mais, ni les ordres ni l'intervention du monarque français ne pouvaient suffire pour calmer la discorde. L'ambassadeur se croyant affranchi du contrôle de la princesse des Ursins, s'empressa d'obtenir la démission d'Orri, dont il estimait peu les talens, et dont il connaissait l'attachement sincère à sa protectrice. Il le dépeignit en conséquence comme un homme vénal et comme l'oppresseur des Espagnols ; il disait, avec sa hauteur ordinaire , qu'il était indigné de ce qu'un homme de son importance, qu'on avait Eût venir en Espagne pour occuper une place au-dessous de ses qualités et de son mérite, se trouvât sans cesse contrarié par un insolent parvenu et par ses

( * ) NOÀII.LBS y tome III , page 5 1 .

CHAP. vui. — 1703, 3^5

ignobles associés. U ne montrait guère moins d'aigreur contre d'Aubigny^ Fhomme de confiance de la princesse des Ursins^ qu'elle employait à toutes sortes d'affaires ^ et qui, par conséquent, était en butte à la haine et à la satire. N'estril pas vrai, disait le cardinal, qu'en me faisant venir ici, vous vn^j ens^rfiez pour combattre awc les grands j mais non pas pour être aux mains avec deux faquins. H affectait de tenir le roi en tutelle y et traitait ce prince et la reine comme des enfauis ; il nommait à plusieurs places importantes sans les consulter, arrêtant Philippe dans ses objections par un argument sans réplique , la volonté de son grand-père. Il ne se fit pas scrupule d'employer la coopération du confesseur pour la réus^ site de ses desseins , et détermina le souple jésuite à prostituer les devoirs de son ministère sacré pour éloigner le roi de la reine, et l'indisposer contre cette princesse. Mais tous les moyens dont on se servit pour affaiblir son influence, n'aboutirent qu'à prouver qu'on ne pouvait la vaincre , et que son intervention était de plus en plus nécessaire.

Le chagrin qu'éprouva la reine, en apprenant qu'on allait lui retirer sa favorite, altéra sa santé. Philippe alors déploya une grande fermeté pour qu'elle ne quittât pas son poste. Chacune des intrigues, ourdies par le cardinal et ses partisans, démontrait avec évidence la Êiusseté de leurs re-

présentations à Louise tendantes à lui faire croire que la cour de Madrid et la nation espagnole pouvaient facilement être gouvernées par la force.

Le roi de France se trouvait ainsi réduit à une alternative assez embarrassante. Il voyait clairement que le départ de la princesse des Ursins serait suivi de nouvelles disputes qui opéreraient une nouvelle confusion^ et que les embarras du gouvernement de Philippe > au lieu de diminuer 9 allaient se comjdiquer davantage* U désirait donc que la princesse des Ursins restit; maisil jugeaitqu'ilétaitpeu convenable àsa dignité d'abandonner son ambassadeur^ et qu'il j avait de la honte k le rappeler dans des circonstances aussi épineuses. Ces vues différentes n'étaient pas aisées à concilier. Il fallût prendre un parti , mais on va voir que les expédiens adoptés par le cabttiet de Versailles dans cette affaire, ne font pas grand honneur à sa politique et à son habileté.

Torcy fut chargé d'adi^esser à la princesse des Ursins une lettre assee équivoque, dan^ laquelle, en blâmant sa conduite imprudente > ii ne lui laissait entrevoir aucun espoir de faire agréer ses justifications en même temps qu'il l'engageait à rester à Madrid. Cette lettre, en accompagnât une autre adressée par Louis XIV à son petitfils, par laquelle, après lui avoir recommandé de suivre les avis de l'ambassadeur, il lui piirle en ces termes : « Au milieu de l'i^SictitMl qne

CHAP. TIII. 1703. 3^7

rous me témoigaek, et qui doit présentement cesser 9 je vois que Votre Majesté et la reine souhaitent que la princesse des Ursins demeure au*ptès d'elle. Je ne m^y oppose pas. Mais obligezla^ pour votre bien^ dé vivre dans une grande intelligence avec mob ambassadeur* Il serait peu convenable , et pour ainsi dire ridicule aux yeux de toute l'Europe ^ de changer à tout moment les ministres que j'envoie en Espagne. Songez jasqu'où doit aller la confiance dont je suis obligé de leur Êdre part. Quànd ce ne serait pas le cardinal d'Ëstrées^ il serait nécessaire^ pour mon service et pour le vôtre, d'avoir le même égard pour tout autre que j'emploierais. Parlez à la reine, je vous prie, dans le sens que je vous écris. £31e est plus capable que personne de se rendre à la raison. Croyez tous deux que ma tendresse pour vous est très grande , et que je suis plus touché que vous ne le pouvez être du chagrin que je suis obligé de vous témoigner. Mais je ne vous aimerais pas comme je dois vous aimer si je le déguisais. »

Ces demi-apologies ne purent calmer le ressentiment d'une femme aussi fière que madame des Ursins, et qui connaissant son pouvoir était bien décidée à l'aflfermir. Elle répondit k Torcy par des plaintes sur ce qu'il ne lui écrivait que des duretés insupportables ; demanda une satisfeiction pour les offenses précédentes qu'on lui avait

3a8 PHILIPPE y.

faites^ et lui déclara que^ puisqu'elle avait reçu un ordre formel du roi de se retirer, elle ne resterait plus à Madrid, à moins d'un contre<irdre positif de Sa Majesté. Elle affectait ensuite d'oublier ses mortifications passées » tout en fisûsant éclater sa supériorité et le peu d'habileté de ses adversaires; traçant d'ailleurs à la cour de Versailles un plan de conduite non moins convenable à l'accomplissement de ses vues que propre k sauver l'honneur de Philippe.

« L'injustice que vous persistez à me feire, disait-elle j n'est d'aucune conséquence par rapport à moi ; mais comptez qu'elle alarme tout le monde dans ce pays-ci. Si vous voulez assujettir les Espagnols par la force, vous ne devez pas vous en mettre en peine. Si vous souhaitez d'unir les deux nations par la douceur, cet exemjde rompt toutes vos mesures. MM. d'Entrées et Loaville 9 que je regarde plutôt comme des gens qae Dieu veut perdre que comme des gens raisonnables, vous persuaderont peuirètre cette vérité avant qu'il soit peu, s'ils ne suivent, quand j'aurai quitté Madrid, les maximes dont ils me font des crimes aujourd'hui. Ils ne réussiront en aucun pays du monde avec la conduite qu'ils tiennent ; mais les Espagnols sont encore moins propres que les autres à souffirir de tels maîtres. »

Elle combat le principe qui servait de règle en cette occasion, que le roi doit soutenir son

CHAP. Vin. — i^i^oS. 3^9

ambassadeur; car il faudrait alors se rendre complice de toutes les fautes qu'un ambassadeur peut faire ou par ignorance ou par infidélité. Elle annonce que la reine se consume de chagrin , qu'elle est dans son deuxième accès de fièvre, cpi'elle ne cesse de faire des réflexions plus sérieuses qu'il n'appartient à son âge , sur ce qui peut lui arriver, quand on croira, préférablement à elle et au roi , des gens qui veulent être les maîtres, et qui ont intérêt à la rendre suspecte.

Ayant la conviction qu'elle s'était trop avancée pour pouvoir reculer avec honneur» elle agissait avec autant de courage qu'elle écrivait. Elle employait ouvertement tout son crédit pour soulever de plus en plus l'indignation du roi et de la reine contre la conduite offensante de l'ambassadeur; et enfin elle réussit à persuader au roi de France que sans son intervention, il était impossible de maintenir la bonne intelligence entre les deux cabinets. Louis XIV lai -même s'adressa alors à la reconnaissance et à l'attachement de l'ambassadeur. Il fexhorta à sacrifier ses sentimens personnels au bien public, et à ûàre le premier des ouvertures pour une réconciliation avec la princesse des Ursins. Le cardinal ne refusa pas d'obéir; mais les symptômes de répugnance et d'indignation qu'il ne sut point cacher, ne pou* vaient ni rétablir l'harmonie avec cette femme

33o PHIUPPE V.

puissante» ni dissiper les préventions de Philippe et de la reine.

En rendant compte au roi d'Espagne des iii-* tentions de Louis relativement à la princesse des Ursins> le cardinal d'Estrees prit un t(ki qui n'était guère propre à calmer ses resâentimens » et qui pouvait même les irriter davantage. Il demanda au monarque comment la princesse des Ursins^ sachant que la reine et lui ne souhaitaient pas qu'elle se retirât, avait pu demander la permission de les quitter. Elle savait bien> répondit Philippe, qu'elle ne s'en irait pas, parce que nons nous j opposerions» L'ambassadeur répliqua en souriant : « Je vous remercie de tout mon ocear. Sire ; voilà la seule confidence que vous m'ajes £ûte depuis que j'ai mis le pied dans Madrid | mah je garderai le secret , et je Vous {iromets qoe la canuuera mayor n'en saura ri^i. » Il {daisanta de même sur un Mémorial des peuples qu'on aurait fût r^Mmdre pour la retenir. Elle y était oom-parée aux femmes illustres de la Bible, à Judith en particuKer. u Cette dernière comparaison me ferait peur, dit-il , si elle était juste. Je craindrais pour ma tète } mais je vais me mettre en sàiMé par k visite que je dois rendre à la princesse. » (")

Un hommage ^ussi forcé et aussi peu gracieux n'était pas âdt pour contenter madame desUxsiiis :

(') MoÀiLiiEft, tome lit, page 6S.

cHAp. Viit. — 1705. 35 1

aussi coiiselrva-t^iâlle toujours le même ton de ' dignité , et montra la même hauteur envefs le cardinal. Elle reftisa de revenir sur ses pas relativement à la Satisfaction qu'elle avait demandée à Louville, jusqu'à ce qu'enfin des hommes d'état, blanchis dans la diplomatie, et le fier Louis XIV lui-même , fussent obligés de céder à uhe femme qui avait fait sentir la nécessité de ses services et l'impottance de ses conseils , au moment même où on l'avait crue disgraciée.

Lé monarque français, dans la lettre suivante éclate de &â propre main, consentit à lui demander la continuation de ses services.

i< Ma cousine , si je doutais de votre tèle et de votre fidélité, je ii'aui*ais pas conseillé au roi et à là reine d'Espagne de Vous retenir k Madrid. Comme j'en suis assuré , j'ai lieu de croire que votre séjour y sera utile pour le bîetai de mon service, et celui du roi mon petit-fils. Vous ne pouvez mieux confirmer l'opiïiion que j'ai , que par votre union aVee le cardinal d'Eslrées, honoré de ma confiance, et cfaat^ de mes ordres en Espagne. Vous devez être bien persuadée que je serai bien aise de fkire connaître 1a satisfaction que j'aurai de votre conduite par dé nouvelles marques de mon estime et de mon afiection. »

L'orgueil et la vanité de la princesse des tJrsins se trouvèrent également flattés ; die se voyait honondilenleiit rétdl>lîe dans l'^kercice du pou*-

353 PHILIPPE y.

Yoir^ la confiance lui était rendue. Ce triomphe redoubla son zèle et ses efforts pour convaincre la cour de France de l'importance de son crédit. Entre autres exemples de son pouvoir , relativement à des demandes fûtes jusque4à sans succès ^ elle parvint à obtenir du roi et des ministres es- ' pagnok^ la confiscation des propriétés étrangères sauvées à bord de l'escadre de Vigo : elle promit la condamnation de l' Amirauté de Gastille y qui avait été retardée par les intrigues de ses nombreux partisans , et par considération pour sa puissante £unille ; elle fîit aussi d'un grand secours à Orri^ pour l'accomplissement de ses réformes financières. Elle fit décider l'augmentation de l'armée, et la formation de la garde, qui avait été constamment demandée par la cour de Versailles, et que les Espagnols avaient toujours refusée, dans la crainte que l'accroissement de la force militaire n'enhardit le roi à détruire le peu de libertés qui leur restaient , au lieu de contribuer Il la défense du pays. (^)

Elle ne se contenta pas de ces témoignage

C^) L'attachement à l'ancienne organisation de l'armée , les dépenses que la nouvelle garde devait entraîner , ou d'autres considérations semblables , avaient sans doute déterminé ta résistance , ou pour mieux dire , l'indolence du gouvernement de Philippe à ce sujet. Quant à la crainte de perdre le peu de libertés qui restaient aux Espagnols, à peine pouvait -il y avoir un tel sentiment chez un peuple cpi s'était laissé patiemment enlever ses droits politiques.

fîrappans de son zèle et de sa grande influence. Nous ayons déjà rapporté la tentative de Louis pour acquérir les Pays-Bas , et les motifs qui le forcèrent d'ajourner ce projet; îl le remit sur le tapis dans cette occasion favorable. Pour se donner un air de désintéressement , il proposa la cession de ce pays à l'électeur de Bavière , comme récompense de son alliance et des services qu'il avait rendus en Allemagne; mais il eut soin de ce réserver les forteresses de Luxembourg , Namur, Mons et Charleroi, réserve qui lui assurait la possession du pays tout entier^ quand même il n'aurait pas été aussi certain qu'il l'était de l'attachement de l'électeur.

Le cardinal d'Estrées fut chargé d'en transmettre la proposition a Philippe , et de démontrer que l'Espagne ne pouvait que gagner à faire cette cession. « Ces provinces, lui faisait-il observer, ne servent qu'à la ruine de l'Espagne, sans qu'elle

et que des doctrines perverses en matières civiles et religieuses avaient façonné à Tobëissance la pins iUimitée. On avait vu transférer la couronne , par un simple lestament, aune nouvelle dynastie , sans qu'on eût songé le moins du monde à exercer des droits sacrés dans une situation aussi importante et aussi solennelle. D'ailleurs, la résistance venait de Portocarrero , d'Axias , et des autres membres du conseil; et certes, ces arbitres suprêmes du pouvoir s'étaient montrés constamment opposés , par ignorance et par intérêt tout à la fois , à tout ce qui pouvait favoriser les liber lés publiques.

554 ' i>HIUPPB V.

en retire le moindre avantage : la communica* tion qu'elles procuraient aux monarques autrichiens avec l'Empire devient aujourd'hui inutile et même préjudiciable. Plus les états de la monarchie seront éloignés des ennemis, plus il sera facile d'y maintenir la tranquillité. H serait à craindre , si l'Espagne conservait les Pays-Bas, qu'ils ne fussent à l'avenir un sujet de divisioD avec la France : en regardant n^éme la cession comme un démeipbrement fâcheux ^ le dommage n'était pas à comparer avec les avantages qu'on retirerait de l'alliance avec l'électeur, car il fallait l'intéresser pour la lutte , ou bien se résoudre à perdre des états plus considérables ; il en coûterait infiniment plus , si Louis demandait le dédommagement de toutes les dépenses faites et à faire : cette cession, d'ailleurs, lui tiendra lieu de tout dédommagement, quoiqu'il ne soit pas même assuré de pouvoir conserver les places qu'il se réserve. » Le cardinal finit par recommander au roi le secret, car il ne s'agissait pas enoore d'une cession solennelle^ ajoutant que l'on se contenterait , pour le moment , d'une simple promesse de Philippe signée de sa main.

Ce ne fut pourtant pas le cardinal qui eut VhoBneur d'amener à bien cette négociation impoi^ tante : en effet , avant qu'il eût occasion de déployer son habileté et son éloquence , la princesse des Ursins fut informée des vues de Louis XIV

par l'abbé d'Estrees; elle obtint une promesse par écrit de Philippe , et la transmit à la cour de France.

Au moment même où madame des Ursiné venait de remporter ce triomphe éclatant à la cour de Versailles ^ elle était elle-même la dupe d'une intrigue subalterne^ qu'on peut regarder comme Tépisode de ce drame politique. Louville , Fabhé d'Estrées et le confesseur, quoique tous trois opposés decar^ictère, s'étaient entendus pour renverser à la fois l'ambassadeur et la princesse des Ursins. Ils avaient si bien caché leurs manœuvres, ou plutôt si adroitement mis k profit le ressentiment de madame des Ursins contre le cardinal , que l'abbé était parvenu à avoir toute sa confiance, et que, de son côté, Louville avait été envoyé en mission à Versailles avec Orrj, pour obtenir le rappel du cardinal ^ et la nomination du neveu à la place de l'oncle.

Danssa correspondance avecTorcjr, voici comme s'exprimait la princesse des Ursins : «Ces messieurs seront , je crois^ d'accord entre euxsur ce qu'ils ont à dire. L'état où nous sommes est très mauvais, et la cause en est trop visible pour qu'ils ne pensent pas de même. Depuis que M. de Louville a reconnu le tort qu'il avait à mon égard, je ne puis que me louer de lui , et j'ai lieu d'espérer que sa conduite me satisfera tous les jours davantage , puisqu'il m'a avoué de bonne foi qu'il ne

voyait pas d'autre ressource pour lui dans ce pays-ci , que de suivre mes conseils^ qu'il trouve les meilleurs. M^ l'abbé d'Estrées connaît aussi le bon chemin, mais il doit trop à son oncle pour ne pas s'en écarter quelquefois maigre lui^ et cette raison m'oblige à dire qu'il ferait beaiicoup mieux s'il était seul; Sa Majesté chrélieâieàDe-soin de M. Orri; ainsi, monsieur, renvoyes-le nous au plus tôt Mais, au nom de Dieu, ajoutez foi à ce qu'il vous dira, et prenez quelque résolution , car le mal presse à un point que le moindre retardement peut causer des désordres infinis. » Philippe appuya les représentations personnelles d'Orri et de Louville. La lettre dont il chargea le premier pour Louis XIV contenait ses plaintes contre le cardinal d'Estrées et Portocarrero , il les accuse tous deux de mauVais desseins ; il en envoyait la preuve dans des lettres interceptées. Il témoigne son embarras de se trouver entre l'un et l'autre , obligé de dissimuler ce qu'il savait, et ne pouvoir d'ailleurs obtenir que par eux la moindre instruction sur les finances , objets essentiels du despacho. a Leurs principes, dit-il, quoique différens , les font agir également contre mes véritables intérêts; tout va de mal en pis : les conjonctures semblent exiger des change* mens considérables. Je désire que Votre Majesté examine les choses dont Orri doit rendre compte : je demande une règle de conduite , après quoi je

me porterai à tout avec une yivacité qui répondra au désir que vous avez que j'agisse en maître, et je le ferai avec assurance quand je saurai qne je suivrai le chemin que vous voudrez bien m'ouvrir« En vérité , Orri est un merveilleux homme pour votre service et pour le mien. Le cardinal tra^i^aille pour ruiner mes affiaiires , Orri pour les rétablir. Ce qu'il y a de plus , c'est que je trouve dans Orri un homme à mon gré , et de qui je tire sans éclat les instructions dont j'ai besoin : en sorte que par le compte qu'il sait me rendre de ce que je lui demande , je me mets en état d'agir et de décider par moi-même^ ce que je ne pouvais pas faire auparavant ; je vous priede le déterminer sur cda à surmonter la délicatesse qu'il a toujours eue lorsqu'il a travaillé directement avec moi, et de lui commander de me communiquer toute» ses vues, car j'y entre, et j'ai un véritable goût pour tout ce que j'en vois. »

Louis XIV ayant entendu les deux agens , resta convaincu de la nécessité de sacrifier le cardinal. n lui recommanda donc de recevoir Orri , a son retour en Espagne, avec cordialité; en même temps il assura secrètement Philippe de son intention de rappeler Fambassadeur à la première occasion favorable , et de nommer, comme il le désirait, l'abbé pour le remplacer. Mais le prélat, dans son indignation , ne tint aucun compte ni des ordres de son souverain , ni des conseils de la I. aià

prudence. Q traita Orri avec mépris : ses dépêches ne contenaient que des accusations et des invectives contre le financier parvenu , et contre l'orgueilleuse princesse des Ursins. Le roi et la reine ny étaient pas ménagés ^ et ses amères censures se trouvaient mêlées de grands éloges sur son importance et ses talens extraordinaires.

Cette conduite inconsidérée décida Philippe et la reine à renouveler leurs instances pour son rappel : « chaque jour qu'il reste à Madrid , disait Philippe, fait un mal irréparable à la France et à l'Espagne. » La reine disait dans des termes encore plus forts : « mon mari et moi le détestons, au point que si nous n'avions pas d'autre alternative que d'abdiquer la couronne, ou de souffrir qu'il restât à Madrid, je ne sais ce que nous choisirions. »

Les demandes réitérées qui venaient de tout côté , et la conduite imprudente de l'ambassadeur, déterminèrent enfin Louis XIV à lui faire sentir qu'il serait convenable qu'il se retirât, par une démission spontanée , d'un poste où il n'avait que des désagrémens. Le cardinal, quoique à regret, demanda son rappel; mais il accompagna son exposé du long dénombrement de ses services , et de nouvelles invectives contre l'ingratitude odieuse de la princesse des Ursins. Il n'oubliait pas de rappeler les humiliations auxquelles il s'était soumis à l'égard d'Orri ; il terminait en

demandant un délai de deux mois , pour faire voir qu'il n'avait pas voulu quitter son poste au moment du danger, et qu'il n'était pas non plus tombé en disgrâce. Il recommandait son neveu ; ignorant alors la perfidie avec laquelle il cherchait à le supplanter.

Le roi lui accorda sa demande : toutefois , au lieu de consentir au délai de deux mois, il lui recommanda^ en termes obligeans, de quitter son poste dans la quinzaine^ puisque sa présence é£îait aussi peu agréable au roi et à la reine, que préjudiciable aux intérêts de la France. Il lui annonça en même temps la nomination de son neveu.

Un changement notable eut lieu dans le ministère espagnol. Après le rappel de l'ambassadeur de France, Portocarrero , contrarié de voir que son influence s'afiaiblissait , et qu'il n'était devenu que l'instrument passif des agens français , donna sa démission. Arias reçut une invitation du pape pour se rendre dans son diocèse , Philippe s'empressa d'y ajouter sa permission. Montellano fut nommé président du conseil de Castille, avec le titre de gouverneur; il eut l'entrée dans le conseil du cabinet. C'était sous la direction de la princesse des Ursins qu'il exerçait les fonctions de premier ministre. Le marquis de Ribas, Ubilla, qui s'était opposé au plan d'Orri , perdit une partie de ses fonctions publiques , et

l'on transmit le porte-feuille de la guerre à CanaleSy plus docile aux volonté de la puissante favorite.

Assurée de la protection affectueuse de ses souverains, maltresse absolue du conseil, et venant de l'emporter sur les intrigues et Tautorité de la cour de Versailles, madanoie des Ursins concentra en elle-même tout le pouvoir de rÉtat, et conçut un plan d'admipistratîon propre à rendre l'Espagne heureuse et indépendante, contraire par conséquent à l'intervention que le monarque français avait toujours en vue d'y exercer ; elle comptait n'employer que des Espagnols pour les places importantes du. gouvernement : elle se proposait de détruire toutes les distinctions de partisans autrichiens ou bourboniens, et de se servir, pour remplir les emplois de confiance, d'hommes dont les talens et la capacité seraient reconnus. Elle imagina de former une junte ou conseil, composé entièrement d'Espagnols , et réduisait en même temps le nouvel ambassadeur à un état absolu de nullité ou de dépendance. Ce fut avec son confident Orri , qui était aussi son conseil , qu'elle concerta les mesures qui devaient être adoptées pour toutes les branches de l'administration, sans même en excepter celles qui ont moins de rapport avec l'éducation d'une femme , les finances et la guerre.

CHAP. Tiiî. — ïyoS. 541

Le cardinal partit enfin. Son neveu , l'abbë d'Estrees , fut installé dans le poste d'ambassa-* deur ; mais à peine avait-il eu le temps de jouir du fruit de ses intrigues^ que sa duplicité et son impudence le précipitèrent de sa place ^ et lui firent partager la disgrâce de son oncle. Dans les premiers temps de son ambassade y il montrait une déférence sans bornes aux volontés de la princesse des Ursins et d'Orri. Il poussa même la servilité jusqu'à la consulter sur les fonctions de sa place ; il consentit qu'elle signât conjointement avec Qrri et lui une des dépêches secrètes adressées à sa cour^ 011 il entrait dans des détails sur les réformes que Ton se proposait d'introduire dans le département des finances.

La cour de YersaiUes s'offensa hautement d'une telle violation des formalités dans la correspondance diplomatique ; Torcy fit une verte répri*. mande qui alarma la princesse des Ursins. Celle* ci prévoyant les suites de son imprudence y s'empressa de jeter tout le blâme sur l'ambassadeur. Elle se plaignit de ce que y depuis le départ du cardinal y on l'avait sans cesse importunée potir intervenir dans les affaires d'état : elle témoigna sa répugnance à se mêler de matières au-dessus de sa capacité ^ et laissa entrevoir le soupçon que Tabbé ne s'était servi de cet expédient que pour la représenter comme une femme officieuse qui voulait s'immiscer dans la direction des affaires

de son département. Elle poussa l'affectation jusqu'à demander un ordre positif pour ne point s'occuper d'autres affaires que de ses devoirs particuliers comme camarera major de la reine.

Cet incident fut la source de nouvelles dissensions. La jalousie de cette femme altière ne omnut plus de bornes dès qu'elle apprit^ par les lettres que le cardinal lui écrivait de Versailles^ que tandis que son neveu lui prodiguait toutes sortes d'éloges dans les dépêches officielles , ses lettres confidentielles étaient remplies d'invectives les plus amères contre son caractère et sa conduite ^ et qu'il s'était lié avec le confesseur et LouviUe pour lui faire perdre la faveur de la cour. Madame des Ursins , dans sa colère y oublia sa discrétion habituelle y et obtint un ordre de Philippe pour intercepter les dépêches de l'ambassadeur. La substance des lettres confidentielles confirma pleinement les avis du cardinal. Il en résultait en effet que» tandis qu'il cajolait la. princesse des Ursins et qu'il affectait de vouloir affermir son crédit et son influence , il s'était servi des expressions les plus inconvenantes à l'égard du roi et de la reine, et blâmait tout le système de gouvernement ; qu'il avait conseillé au roi de France de ne pas Êiire attention aux clameurs des Espagnols ^ et de réprimer les interminables commérages qui agitaient la cour, en déclarant que la première fois

CHAP. vm. — 1705. 545

que les disputes recommenceraient , il rappel * lerait tous les Français sans exception.

Mais c'était contre la puissante favorite en particulier qu'il dirigeait les principales accusations. Il la représentait comme usurpatrice de l'autorité suprême, et comme n'ayant d'autre règle de conduite que la volonté d'Orri. Afin de rendre sa personne odieuse et ridicule à la fois, il entrait dans les détails de sa vie privée , et s'étendait fort au l<lng sur ses galanteries et sur son prétendu mariage avec d'Aubigny, son confident et son secrétaire.

Une si profonde hjrpocrisie ne pouvait qu'exciter la colère du it>i et de la reine; quant à la princesse des Ursins, son indignation tenait de la fureur. Philippe réclama , avec la dignité convenable, contre les calomnies de l'abbé; mais madame des Ursins, trop vivement irritée pour agir avec sa prudence ordinaire, envoya une copie de la dépêche à Versailles par l'intermédiaire de son firère , le duc de Noirmoutiers , avec des notes marginales non moins passionnées et virulentes que le texte original lui-même. (')

Louis XTV, embarrassé et indigné àla foisde ces

(') Parmi une fonle de passages de ce curieux commentaire , Saint-Simon rapporte celui qui est relatif à l'imputation de son mariage secret avec d'Aubîgny. Elle mit en marge , de sa propre main : pour mariée , non. Tome III, page 199. Mémoires de Berwick, tome I, page aSi.

344 PKIUPFK. V.

interminables querelles et de iantde récriminations de part et d'autre » menaça de rappder tous les Français de Madrid^ et dMaanda à Philippe un exposé véritable de Tétat de sa cour. La répense offire un tableau d'intrigues, et de traits de perfidie tel ^ que l'on regrette vivemcnit de voûr un prince doué de tant de candeur, ayant ust caractère si droit j n'être que l'instrument d'une politique basse et intéressée, etlayiclimedequereUes personnelles et d'intrigues misérables.

^ Lettre de Philippe à Lotds XI P^.

H Votre Majesté déplorant, par sa lettre du 14 novembre , les tristes effets qu'dle voit de la division qu'il y a eu ici entre les Français, me £ût observer la nécessité dont il est ppur mon service que cçuK que j'ai auprès de moi^^soient unis; et vous me cUtes que je vous aurais fait plaisir de vous apprendre ce que je vous ai mandé avoir vn par moirmème, que je ne dois veus en rien ca« dier^. et qu'il est trop important qae vous soyeas exaçtem/eikt infwmé de tout. Je suis flbclié de vous avoir donné lieu de me presser sur cda, car je voulais éviter dç vous exk rien fiure savoir.

« Je vous dirai donc que le cardinal d'Estrées ayant mis en œuvre son neveu et I^ouville pour brouiller le pè^ D^ubenton avec la princesse des Ursins, et ensuite s'en servir, pour me prévenir contre elle et me brouiller avec la reine , il eut

\ CBkV. VUI. 1705. 545

le chagrin de voir que cela avait produit un effet tout contraire ; car l'abbé d'Estrées et Louville m'avertirent de cette menée; et après m'avoir développé tout le système du changement de la conduite de mon confesseur^ ils me firent voir la nécessité de m'en défaire, m'aasurant que par là toutes les tracasseries du cardinal prendraient fin y et qu'ils se trouveraient en état de vivre dans une jMirfaite union avec la princesse des Ursins. Vous aves vu y par mes lettres, avec quelle bonne foi j'ai donné dans tout cela.

« La résolution que j'avais prise sur le père Daubenlon fit connaître au cardinal qu'il s'était trompé; il connut que son neveu y avait part. Pour s'en venger et ne pas le laisser en état de vivre ici plus tranquiUeroent que lui, il ne voulut pas lui donner le temps d'affermir la bonne intd* ligemce qui pwaissait entre lui et la princesse des Urnns, et il fit tant, que 1» princesse fut avertie que Yaîkhé écrivait joumdlemeitt contre elle. Elle noats en informa la reine et mm ; et comme oela 86 passa le jour même que la reine et moi vo«$ avioDS écrit pour fiiire entrer l'alibé d'ilstréea dana k dispaeho^ j'ai voulu sup*le<hamp être édoîici de la vérité, le changeai l'ordre pour le dépait du courrier} et m'étanrt fait apporter doutas les lettres, j'ouvris celles qoe l'aJÂé d'Estrées écrivâtt au marquis de Torcy^ et j'y trouvai qa'i) y représente 1» conduite de ta princesse des Ursina

pleine de perfidie et de trahison ^ et que bien loin qu'ilfiiit dans les sentimens de reconnaissance qu'il me témoignait tous les jours pour elle, connaissant que c'était à sa sollicitation que je tous Tayais demandé pour ambassadeur, et qu'actudUement c'était sur ses représentations que je vous priais de le aire entrer dans le despachoj il avait toujours une haine implacable contre elle , et tout le mépris imaginable.

(c Mais ce qui m'offensa davantage fut l'artifice avec lequel il demandait au marquis de Torcj* que vous nous écrivissiez, à la reine et à moi, des menaces contre ceux qui ne vivraient pas ici en bonne intelligence avec lui; car par la il se ren-* dait, en quelque façon, le maître de vous en mander ce qu'Û voudrait, et de vous faire prendre des résolutions extrêmes contre eux sur toutes les suppositions qu'il pourrait vous Sûre. Je vous parle ainsi par l'aversion naturelle que j'ai pour le mensonge et pour les menteurs.

(c Je ne vous demanderai pas de le rappeler, parce que outre que j'ai une véritable confusion de m'étre trcmipé, dans les conjonctures présentes le moindre changement aurait ses conséquences : mais je vous prie de lui faire savoir qu'il ait à se gouverner de manière que je n'aie point sujet de me plaindre de ses artifices. Je tous l'ai demandé pour ambassadeur ; qu'il le soit : je vous ai prié qu'il entre dans mon despadèo^ qn'il

y reste ; mais que ce ne soit dans toute autre vue que celle de votre service et du mien ; et qu'il renonce aux intelligences et aux vues avec lesquelles son oncle est parti pour déshonorer la princesse des Ursins, qui nous est si nécessaire à la reine et à moi , et pour perdre Orri , qui travaille si utilement et avec une si heureuse approbation, etc. »

Ni cette franche exposition, ni la découverte des intrigues contre la princesse des Ursins, n'eurent assez de poids pour faire excuser la conduite de celle-ci , ni pour lui rendre la faveur et la confiance de la cour de Versailles. Les représentations du cardinal d'Estrées, qui y avait été reçu avec les marques d'une haute distinction, lui avaient fait grand tort. Sa hauteur pendant sa disgrâce momentanée, le ton de supériorité qu'elle prenait lorsqu'il s'agissait des affaires de divers départemens, et enfin son indiscrétion d'avoir intercepté , copié et commenté une dépèche confidentielle d'un ambassadeur à sa cour; tout cela ofFrait des motife de graves reproches contre elle. Les nouvelles tracasseries des agens français n'excitaient pas moins d'indignation. Louville fiit rappelé et disgracié. On décida aussi de rappeler la princesse des Ursins et ses adhérens à la première occasion favorable; et, pour satis&ire le roi et la reine d'Espagne , l'abbé devait perdre son ambassade.

348 PHIUPPB V.

Les machinations indécentes de Daubenton loi auraient infsdlliblement attire une pareille destinée f s'il n'eut fiiit un ayeu sérieux à Philippe ^ et s'il n'eût reproché à l'abbé et à Louville de l'aroir trompé, en disant qu'ils étaient soutenus par le roi de France. Cette contrition réelle ou apparente d'un yieux serviteur l'emporta dans l'esprit naturellement bon de Philippe sur toute autre considération, et le rusé confesseur obtint le pardon de Louis par l'intercession puissante de son confirère jésuite le père La Chaise. ( * )

(■) Mémoires de NcaUies, tome IIL — Saiitt-Simoh , dont les relations doivent être lues avec précaution, LiTTc VI , cliap. xYiUy xxx, xl. ^ Saikt-Phiufpb. — OAtik, tome Vn.

CRAP. IX. ^704» 349

I/EcfMfpae enyahie par l'Est et par l'Oaest. — Campagne en Estramadure et en Catalogne. — Prise de Gibraltar. — Combat naTal deyant Malaga. — Défaite des Français à filenheim.

Jusque là l'Espagne avait vu les souverains de l'Europe se disputer sa monarchie loin de son territoire ; maintenant elle «^ devenir le théâtre d'une guerre longue et acharnée, d'autant plus redoutable , qu'elle paraissait peu en état de résister au danger dont elle était menacée , et que le royaume se trouvait affaibli^ épuisé.

Une escadre anglaise^ sous le commandement de sir George Rooî^ conduisit l'archiduc Qiarles à Lisbonne, accompagné de huit mille Anglais et de six mille Hollandais. Le compétiteur de Philippe , en débarquant à Lisbonne, le 4 niû > fut reçu par le roi de Portugal en personne, qui se rendit à bord du vaisseau amiral pour le fëlicnter sur son i^vée. Les deux monarques, se tenant par les bras, passèrent sous des arcs de triomphe, et, à travers une foule immense de la

35o PHILIPPE y.

capitale, ils se rendirent an château. La mort récente de Tinfante, qui ayait été fiancée k Charles^ n'occasionna aucun changement dans les décisions du roi ; le deuil de la cour fut suspendu pendant trois jours pour fêter TarriTee de Tillustre étranger par des illuminations et par toute sorte de réjouissances.

Quelques jours après, le roi de Portugal et l'archiduc, se disant roi légitime d'Espagne, pablièrent une déclaration de guerre. Charles ayant exposé ses droits à la couronne d'Espagne dans un long manifeste , témoignait sa relation de les soutenir et de tenter le sort de la guerre , afio de délivrer ses sujets du joug de l'injuste tyrannie et de l'usurpation du duc d'Anjou. 0 finissait par accorder une amnistie générale à tous ceux qui rentreraient dans le devoir trente jours après qu'il serait arrivé sur le territoire espagnol , menaçant de sévir contre ceux qui persisteraient dans leur attachement à la cause des Bourbons.

Le manifeste du roi de Portugal avait été évidemment écrit sous la dictée de l' Amirauté de CastiUe, et dans l'intention explicite de scolever les Espagnols mécontens, en leur dépeignant avec de vives couleurs les grie& et l'oppression du gon* vemement français. Après avoir justifié le Portugal de s'être réuni à 1^ grande^sJliance, pour rétablir la liberté de la nation espagnole et soutenir les droits de Charles III, on y faisait une

sortie véhémente contre les agressions et l'ambition démesurée de la France. (*)

(^) Il est assez curieax de voir avec quelle vëhémeDce on y attaque le pouvoir absolu de Louis XIY , et quelles inductions on prétend tirer en faveur des princes de la maison d'Autriche.

« L'intérêt , y disait-on , aussi-bien que l'inclination d'un roi Bourbon , et des Français 9 sera de se rendre absolu pour pouvoir exefcer un gouvernement despotique : l'on sait que cette forme de gouvernement est établie en France, et qu'elle y est exaltée par les flatteurs , et qu'un petit«fils du roi de France ne saurait manquer d'être imbu de ces maximes. On y a réduit les libertés des grands et des peuples ; le bon plaisir du roi tient lieu de tout. Les princes du sang royal même y sont sans aucune autorité : les grands ne sont que titulaires. »

On ne se pique pas de justice ni d'impartialité dans un manifeste» sorte de documens rédigés presque toujours avec passion ; mais certes, il seyait mal aux partisans de la maison d'Autriche de parler du despotisme des Bourbons , car les monarques espagnols de la dynastie autrichienne , depuis Charles - Quint y avaient constamment suivi des maximes de politique entièrement opposées à la liberté civile : ils avaient détfuit pièce à pièce toutes les institutions salutaires dont la CastOle avait joui sous ses rois. L'asservissement du peuple était déjà consommé ; c'était leur ouvrage.

Tout ce que les successeurs de ces princes avaient à faire, s'ils voulaient gouverner l'Espagne sans aucun contrôle, c'était de marcher sur leurs traces. A cet égard , les mojkarques autrichiens pouvaient se vanter d'avoir épuisé toutes les combinaisons : malheureusement pour l'Espagne , elles avaient été couronnées du succès le plus complet.

Charles, en débarquant, avait le projet d'entrer sur-le-champ en campagne, et de pàiétrer dans les provinces de FEspagne, où rien n'était préparé pour la défense, avant que Fennemi eût le temps de prendre des mesures pour lui résister. L'armée de Portugal montait à vingt-huit mille hommes, ce qui, avec les Anglais et les Hollandais, portait le nombre total à quarante-huit mille combattans; et on était dans l'intention d'ouvrir la campagne, dans les premiers jours de mai, par l'invasion de l'Estramadnre, où Y (m se flattait qu'un nombre considérable de mécontens vienrdrait se réunir sous l'étendard de l'Autriche. Mais ce plan rencontra beaucoup d'obstacles dans son exécution. Les Portugais se trouvaient énervés par suite d'une longue paix; leurs forteresses étaient dans un état complet d'abandon; leur armée manquait d'expérience et de discipline ; leurs officiers n'avaient pas d'instruction ; à peine se trouvait-il un général à qui l'on pût confier la direction des opérations militaires, même d'ordre inférieur.

A ces causes de fEÛblesse il fsiut ajouter ansâ l'état moral du roi de Portugal, qui, dans un des accès de l'affection hypocondriaque à laqndle il était sujet, avait perdu jadis la vigueur d'esprit et l'activité de corps et d'âme, qui avaient £ùt admirer son administration constamment heureuse jusqu'alors. Le défaut d'énergie du gou-

CHAP* IX. — ï7o4' 555

vernement entravait toutes les opérations ; les winistres les plus influens penchaient en Êiyeur de la France y et l'indisposition du monarque leur fournissait des prétextes nombreux de négligence et de délais. Les chevaux que le roi avait loués pour remonter la cavalerie furent tous achetés par l'ambassadeur de France avant son départ ; et ne pouvant plus s'en procurer qui eussent assez de force pour supporter la fatigue du service y il n'y eut qu'un tiers de troupes montées pendant toute la durée de la campagne. L'armée ne pouvait pas être rassemblée £aiute de magasins , tandis que la partie la plus nombreuse du clergé se servait de son influence pour rendre odieuse une cause qui était défendue par des hérétiques. Pour comble de malheur^ les chefs étaient divisés d'opinions. Le général anglais Schomberg était mécontent de n'avoir pas le commandement en chef de toute l'armée. L'égalité de grade donna lieu à de continuelles disputes entre lui et le général hollandais Fagel. Les Portugais , de leur côté , murmuraient en voyant des étrangers avoir l'autorité qu'ils croyaient devoir leur appartenir exelu^vemait.

Pendant que les alliés laissaient écouler le temps dans ces disputes et dans une inaction nuisible ^ le gouvernement espagnol avait retrouvé tout à coup une activité et une énergie qu'on n'avait pas vues depuis long -temps dans les conseils,

G>mme on ne s'attendait pas à la guerre avec le Portugal au commencement de l'année , il y ' avait peu de jLroupes réunies ^ encore étaient-elles af£aiblies par la désertion fréquente ^ conséquence naturelle de n'être ni vêtues ni payées : point de magasins : aucunes ressources pécuniaires. Dans cette position f&cheuse l'habileté et l'intervention illimitée des agens français ^ pouvaient seules surmonter Tapathiè et l'indolence des naturels» On retira des troupes des Pays-Bas. Le peu de régiment de ligne qui existaient furent complétés et organisés : on fît partout de nouvelles levées; les places frontières furent fortifiées. Par ces moyens on put réunir une force de quarante mille hommes y dont on conféra le commandement au duc de Berwick, qui entrait en Espagne à la tête de douze mille Français. Les généraux sous ses ordres étaient des Espagnols ^ le marquis de VilladariaSy le comte d' Aguilar et le prince de Tzerclaes-Tilly • Tandis qu'il organisait son armée et formait ses plans de campagne ^ l'activité et les talens d'Orry étaient employés à lui procurer tous les moyens d'exécution , en établissant des magasins, et en mettant à sa disposition l'argent dont il avait besoin. ( ' )

(*) Saint-Simon a consacré au chapitre tout entier à ce qu'il appelle les Friponneries d'Orry , dan» lequel, sur Tautoritë du général Puységur, il l'accuse de rapacité et de corruption ; mais le témoignage de Btrmck rend justice au mé-

Ckk rassembla au nord de la frontière du Portugal un corp$ de huit mille hommes destiné à tomber sur la province de Beira. Le marquis de Las Minas le commandait. On concentra le corps le plus considérable 9 qui était de quinze mille hommes y près d'Alcantara^ et un autre de cinq mille hommes fut envoyé du côté du sud pour manœuvrer sous les ordres de Tzerclaes, tandis que la division du nord faisait une diversion dans la province de Beira. Il s'agissait de franchir la frontière avec le centre et la gauche de Tarmée^ de s'emparer des principales places sur le Tage^ de se réunir à Villavelha, et de se porter ensuite sur la capitale par la rive du Tage.

Tout étant ainsi disposé^ Philippe , après avoir publié sa déclaration de guerre ^ joignit Berwick, qui commandait l'armée principale près d'Alcantara. L'armée se mit en mouvement dans les. premiers jours de mai. Berw^ick s'empara^ presque sans coup-férir^ de Salvatierra^ Penha*- Garcia, Segura,' Bosmarinhos, Montesanto et Castelr-Branco. Dans cette dernière place il y eut •entre les Espagnols et les Français une rixe pour se partager le butin, dans laquelle plusieurs soldats furent tués; la personne même de Philippe y courut les plus grands dangers.

rite et au service d'Orry. Ceci prouve , ainsi que plusieurs autre» exemples de la même nature , qu'il faut lire avec méfiance les assertions du caustique Saint-^mon.

556 PHiuppE V.

Quand ce soulèyement fut apaisé^ l'arinée du centre poursuivit ses succès ; mais le prince de Tzerclaes n'ayant pas exécute la partie du plan dont il était chargé , Berwick laissa sous les ordres de Ronquillo un corps de trois mille hommes^ du côté de Castel-Branco , et, passant le Tage, il opéra la réunion projetée près d'Abrantès. Cette place, qui était la clef du Tage, quoique plus eu état de résister que celles que Ton avait déjà prises, se rendit aussitôt.

Le délai occasionné par le défaut d'ensemble fit avorter le projet tout entier. Tandis que les Hollandais prenaient une forte position près d'Abrantès , et que les Anglais tenaient bon du côté d'Elvas, les Portugais, non seulement repoussèrent le corps du nord, mais s'avançant inopinément sur le Tage, reprirent Montesanto, chassèrent le corps qui occupait Castel-Branco, et interceptèrent les communications avec l'armée franco-espagnole. Ce mouvement força Berwick d'accourir au nord, et ne pouvant pas déada* l'ennemi à une bataille , il se contenta de soumettre Castel-Vida. Les grandes chaleurs de Tété ayant mis les deux armées dans le cas de prendre leurs quartiers, Philippe retourna à Madrid.

Après un repos de quelques semaines, on recommença de part et d'autre les opérations. Un renfort de quatre miUe hommes arriva d' Angleterre. Schomberg fut remplacé par le comte de

Galloway. Charles, et le roi de Portugal déjà un peu remis de son indisposition , rejoignirent Farmée, dans Fintention de porter la guerre du cdté d'Âlméida, et de péne'trer dans un pays fertile, qui offrait plus de ressources jusqu'à Madrid. Os culbutèrent le corps d'observation du nord, prirent Valencia d'Alcantara, et dirigèrent leur marche par Guarda sur Qudad-Rodrigo. L'habileté et la promptitude du maréchal de Berwick firent échouer leurs projets. Il laissa un corps d'observation sur le Tage , prévint l'ennenii à Ciudad- Rodrigo, et, quoique inférieur en forces, il parvint à défendre les rives de l'Agueda. Après une faible tentative , qui mériterait à peine le nom d'attaque, le manque d'approvisionnemens et les pluies de l'automne forcèrent les alliés à se retirer; et Berwick, qui venait de mettre la frontière espagnole à couvert de toute agression, suivit leur exemple. (')

Tandis que ces événemens se passaient à l'ouest de l'Espagne, l'est et le sud se trouvaient exposés à des dangers semblables, et les escadres de France et d'Angleterre se rencontraient près de ces parages dans la Méditerranée. Encouragé par les représentations du prince de Darmstadt, qui prétendait que la Catalogne était mûre pour Fin-

(*) Mémoires de Berwick , tomel, pag. 227 à 270. Saimt- Smoir , tome I , pag. 2a5 à 9go.

surrection^ et que Barcelone surtout n'attendait, pour se déclarer en faveur de Charles, que Fappui dé quelques forces maritinies et militaires, sir Georges Rook mit à la voile du port de Lisbonne , ayant à bord le prince avec quatre mille hommes, et se présenta devant Barcelone. Le prince n'ayant débarqué que trois mille hommes seulement, lorsque les partisans de l'Autriche s^attendaient à être soutenus par une armée de vingt mille hommes, commandée par Charles en personne, les habitans restèrent tranquilles à la vue d'une force aussi peu considérable. Le vice-roi, don Francisco Velasco, prit aussitôt des mesures énergiques qui arrêtèrent les premiers symptôme^d'insurrection ; et employant tour à tour les promesses et les menaces , il détermina plusieurs des conjurés à abandonner leur parti, et à s'engager pour la cause du gouvernement. Les espérances qui avaient donné lieu à cette expédition s'étant évanouies, l'amiral anglais quitta le mouillage, où il n'avait aucun espoir de succès , et où il craignait aussi d'être attaqué d'un moment à l'autre par l'escadre française.

La joie occasionnée par cette heureuse résistance , ne tarda pas à être troublée par la prise de Gibraltar. Cette place importante, qui aurait pu braver toute attaque, se trouvait presque^ entièrement dépourvue d'artiUerie et de munitions. Elle n'était défendue seulement que par

une ÊiiUe garnison d'à peu près cent hommes, commande's par don Diego de Salmas. Ce fut dans cet état qu'elle vit les Anglais se présenter devant le port à leur retour de Barcelone. Les troupes furent débarquées, et on les posta de manière à empêcher toute communication ayec la place du c6te de la terre. Tandis que Ton dressait des batteries contre la yille, une partie des marins anglais, avec leur célérité ordinaire, es* caladèrent la partie de la muraille qui était regardée comme inaccessible; leur présence inattendue jeta une terreur panique parmi les troupes de la garnison. Toute résistance ayant été jugée inutile, le gouverneur capitula après une défense de deux jours seulement. On prit possession de la place au nom de la reine d'Angleterre; le prince de Darmstadt resta avec deux mille hommes pour garder la nouvelle conquête. Ce fut ainsi que l'Espagne perdit cette place importante , le boulevard de l'Andalousie et la clef de la Méditer^ ranëe. On fit ensuite une tentative sur Ceuta; mais le gouverneur, le marquis de Gironnella, qui avait résisté courageusement aux attaques des Maures , défendit cette place avec non moins de succès contre les Anglais. (')

Pour protéger les côtes d'Espagne et assurer

(•) OftTiz , lome VU, p. 5o. Histoire de V Europe , 1 704 , page ^4. SAiHT-PHium, tome I, page 371.

56o PHILIPPE V.

la navigation de la Méditerranée , Louis XIV avait armé une escadre cx)nsidérable à Toulon , sous les ordres de son f3s naturel le comte de Toulouse y grand-amiral de France ; et il en avait fait sortir une autre de Brest , qui, évitant Tescadre anglaise, entra à Toulon aussitôt après la prise de Gibraltar. Le comte de Toulouse prit la mer, après cette réunion, avec cinquante-deux vaisseaux de ligne, espérant détruire Fescadre ennemie, ou du moins reconquérir Gibraltar. Les deux escadres se rencontrèrent près de Malaga, le ^l\ août, ayant à peu près des forces égales. L'engagement auquel ons'àttendait depuis si longtemps eut enfin lieu , mais de part ni d'autre on ne montra un grand désir d'en venir à une action décisive ; après avoir échangé des coups de canon à de grandes distances, et sans résultat décisif, la nuit sépara les combattans. On s'était cependant approché d'assez près pour qu'on eût à soufirir des pertes des deux côtés. Les Français eurent quinze cents hommes tués; aucun de leurs vaisseaux ne fut pris ni détruit.

Le lendemain les deux escadres étaient encore en présence, mais elles ne témoignèrent pas la résolution de recommencer le combat. Les Français se retirèrent les premiers, et laissèrent les Anglais maîtres de la mer. Des deux côtés on publia de pompeuses relations de l'affiiire : chacun s'attribuait la victoire; mais quoique l'engage-

CHAP. IX. — 1704» 56l

ment ne fût pas décisif^ il eut pour les Français des résultats équiyalens à une défaite. Leurs vaisseaux furent forcés de rentrer au port, et toutes leurs ressources étant nécessaires pour soutenir la lutte sur terre , il ne leur fut plus possible de faire sortir une escadre assez forte pour disputer l'empire de la mer pendant la durée de la guerre. (')

Les deux partis firent des rapports également inexacts et contradictoires sur cette affaire , ce qui n'est honorable ni pour l'un ni pour l'autre. Du côté des Anglais ^ sir Clondosley se distingua; le comte de Toulouse montra tout l'éclat de la bravoure française. Il fut légèrement blessé à la tête. Cinq de ses pages furent tués à côté de lui.

Les désastres de l^spagne devinrent bien plus alarmans encore par les malheurs que la maison de Bourbon éprouva successivement en Europe. Dans les Pays-Bas on se tint sur la défensive. En Italie^ les Français bornèrent leurs efforts, pendant la durée de la campagne, à prendre trois places, Vercelli, Ivrea et Susa, qui pouvaient être considérées conune les œuvres extérieures de Turin.

Mais ce Ait en Allemagne que l'on porta un coup sensible à ce colos^ de puissance qui avait

(*) Voir les diverses relations de cet engagement dans V Histoire de l'Europe, de 1704 » pages 456, 47^ > 4^®*

ger la fortune de la campagne ; mais nne habileté égale et le bonheur des alliés leur conserva Tavantage. Eugène y avec quinze mille hommes, suivit les Français depuis le Rhin ; et, malgré Tinfériorite du nombre et la position concentrée de l'ennemi^ il panrint à se réunir avec Marlborough, près d'Hochstedt y au moment où la force de Tennemi devenait imposante par Farrivée de Tallard. Convaincus que chaque heure de délai augmenterait les avantages de l'ennemi, les généraux aUiés s'avancèrent contre l'armée qu'ils trouvèrent dans une forte position près de Blenheim, sur la rire du Danube. Ils surmontèrent toutes les difficultés que leur offirait un terrain marécageux , et après avoir rendu vaine une résistance obstinée ^ ils remportèrent une victoire décisive ( 1 5 août). Les Français furent entièrement dé&its, et perdirent quarante mille^ommes, y compris treize mille prisonniers', avec Tallard lui-même, qui fiit pris au moment où il cherchait à rallier les fuyards. Ce ne fut pas sans peine que Marsin et l'électeur réunirent leurs troupes dispersées, et qu'ik purent se retirer sur le Rhin avec les débiis de cette armée, qui avait naguère menacé de soumettre l'Allemagne et de détruire la maison d'Autriche- (")

(*) Histoire de l'Europe, 1704» pag* 3i4 ^ 407. Timbajl, vol. XVI, page 37. Maison d'Autriche, toI. I^ duq». i»n.

cHÀP. IX. — 1704. 565

Les conséquences de cette affaire se firent sentir bientôt dans tous les États de l'Empire ; mais ce fut principalement en Espagne que Tesprit public en éprouva une forte atteinte , et telle qu'il n'en fut jamais pendant toute la durée de la guerre. Les mécontens regardèrent cette défaite comme le prélude du renversement total du pouvoir de la France ; et même les partisans du gouvernement^ ne comptant plus sur la protection de cette puissance, commencèrent à montrer plus que de la tiédeur pour le prince qu'ils avaient choisi euxmêmes.

PHIUPPB T.

Arrangement pour le rappel de la princesse des Ursîns. — Cotrespondsnce entre Lonis XIV, son ambassadeur, et Philippe à ce snjet. — Départ de la princesse de Madrid. — Indignation df U

' reine. — Arrivée dn nouvel ambassadear duc de GrammonL — Saccès desintrignes dont le bnt était le retour demadanMc deaUiÔM. — Sa réconciliation avec la coor de France. — Rappel de Grammont. — Disgrâce de Danbenton. — Amelot est nommé anbassadenr. — Préparatifs pour le retonr de la princesse des Ursini.

Le tumulte des opérations militaires ne ralentit point les querelles intérieures des cabinets. Louis XIV n'eut pas plus tôt décidé le rappel de U princesse des Ursins^ qu'il s'occupa sur-le-champ des moyens de l'effectuer avec autant de précauticm et de mystère que s'il se fût agi de la destinée de sod empire. Pour lui inspirer de la confiance, il commença par louer son Jugement et sa capacilé. La princesse lui ayant demandé son avis sur une affîiire , il lui fît répondre par son ministre : Éclairée et bien intentionnée comme vous Têtes y tout ce que vous ferez sera toujours pour le mieux.

A raison de l'extrême attachement que la reine

avait pour madame des Ursins , on songea surtout à placer Philippe le plus loin possible de la sphère de son influence. On^ Tinvita en conséquence à joindre l'armée qui se disposait à attaquer le Portugal. Toutes les demandes que fit la reine pour accompagner son époux furent rejetées.

Lorsque Philippe fut arrivé k Placencia , Louis XIV lui-même communiqua à Fabbé d'Estrées le plan cC opérations, ainsi qu'on le nomma dans le temps. En yoici les points capitaux : u Les plaintes contre la princesse des Ursins sont montées à un tel point qu'il e&t enfin nécessaire de prendre un dernier parti. Je vois le mal que produit son séjour en Espagne ^ et le temps est venu de l'en retirer. «Taurais moins difleré si j'avais seulement consulté le bien des affaires ; mais il fatllut attendre que le roi d'Espagne fût parti de Madrid : j'avais lieu de prévoir qu'il serait trop sensible aux larmes de la reine , qu'elles pourraient l'empêcher de déférer assez promptement à mes conseils; il était par conséquent à propos de différer jusqu'à ce qu'il fût éloigné d'elle^ et que la raison seule put agir sur son esprit, n

U chargeait ensuite d'Estrées de concerter avec Berwick et le marquis de Ribas les moyens de persuader Philippe et d'assurer la prompte exécution du projet : w Si le roi consent, poursuivait* il y ce qui ne parait nullement douteux , il convient de charger le cardinal Portocarrero, ou le

368 PHILIPPE y.

marquis de Mancera, ou quelque autre, de prendre à Madrid les mesures nécessaires , mais secrète* ment et avant que la reine soit avertie. H sera chargé pour elle d'une lettre de Philippe sur la nécessité de déférer sans le moindre retardement aux conseils du roi de France, s'ils veulent mériter de plus en plus son amitié. En cas qu'on ne puisse empêcher la princesse des Ursins de voir la reine, il faut faire en sorte que les entretiens soient courts et qu'elle parte le lendemain : elle pourra demeurer huit jours à Alcala pour les préparatifs de son voyage.

« Si le roi résiste , laissez-lui voir combien la guerre que je soutiens pour ses intérêts est pesante : ne lui dites pas que je l'abandonnerai , il ne le croira pas ; mais faites qu'il s'aperçoive que, quelle que soit ma tendresse pour lui, je pourrais, s'il n'y répondait pas, Êiire la paix aux dépens de l'Espagne, et me lasser enfin de soutenir une monarchie où je ne verrais que désordres et contradictions dans les choses les plus raisonnables que je pourrais demander pour ses propres intérêts. Il £siudra que le duc de Berwick s'explique dans le même sens après vous et sans que vous y soyez. Enfin, après un pareil éclat, il âiut réussir : mon honneur, l'intérêt du roi mon petitfils et celui de la monarchie y sont engagés. »

Cependant l'abbé n'avait pas trop lieu de triompher dans cette circonstance, car, dans cette

CHIP, X. — 1704-1705. 56g

lettre, le roi lui annonçait aussi qu'il serait bientôt rappelé, afin d'apaiser le roi et la reine, quoique, pour adoucir cette Ûcheuse déclaration , il lui témoignât son contentement et lui }Ht>mlt de le récompenser plus tard.

Dans sa lettre à Philippe (19 mars ), Louis XIV « disait : « Je vous ai donné plusieurs marques de mon amitié, mais je crois qu'il n'y en a pas de plus forte que de surmonter la peine que j'ai eue à vous demander de renvoyer incessamment la princesse des Ursins. Ne balancez pas à prendre cette résolution : il y va de tout pour vous. Contribuez au moins à calmer l'intérieur de votre rograume ; tandis que j'emploie toutes mes forces et mes soins à soutenir pour vos intérêts une guerre aussi pénible , on vous cache ce que j'apprends d'une infinité d'endroits non suspects. J'instruis l'abbé d'Estrées de ce que vous devez £dre, je me rapporte à ce qu'il vous dira^ et je suis persuadé que vous me croirez dans une conjoncture où votre perte serait le fruit de la résistance que vous apporteriez à mes conseils. Communiquez , je vous prie , ma lettre à la reine, je vous adresse celle que je lui écris. Il faut que Votre Majesté nomme incessamment une camarera majror; l'abbé d'Estrées vous en proposera quatre pour en choisir une dans le nombre. Je songe d vous, envoyer un autre ambassadeur , je souhaite qu'il soit de votre goût. Je vous assure que I. ^

Syo PHIUPPK V.

je n'oublie rien pour votre intérêt et votre satisfaction. »

Philippe, quoique af&igé, n'opposa ancune résistance à cet ordre , seulement il voyait avec peine l'effet qu'il allait produire sur la reine* Le imarquis de Chàteauneuf ^ qui revaoïait de son ambassade de Lisbonne , fut chargé de lui remettre la lettre de Louis, qui contenait un ordre net et précis. La princesse des Ursins était invitée à prendre la route du midi de la France pour se diriger ensuite sur Rome.

Dans cette occasion critique la reine montra un calme et une discrétion qui semblaient être peu compatibles avec la vivacité naturelle de son caractère. EUe reçut avec soumission , quoique non sans peine , le décret qui éloignait d'dAe son amie et sa confidente , dont elle avait éprouvé l'utile assistance dans les affaires graves et diffi- , ciles du gouvernement , et dont l'esprit et les agrémens lui avaient fait supporter les ennuis de sa vie monotone.

La princesse des Ursins reçut avec dignité et une noble fierté l'ordre inattendu de son rappel et de son eidl en Italie ; elle ne proféra aucune plainte inconvenante, et n'hésita nullement à exécuter ce qu'on exigeait d'elle. Dès le lendemain elle quitta Madrid sans voir la reine , après qu'elle lui eut écrit pour lui conseiller de se soumettre avec résignation à la volonté de Louis XIV, et de nom-

GHAP. X. 1704-1705. 371

mer iiicefisamment une camcu^era major parmi les personnes présentées par l'abbé, comme le seul moyen convenable de prouvar sa soumission. Mais quoique madame des Ursins ne fit aucune difficulté de quitter la capitale , elle ne se montra pas cependant disposée à sortir du royaume danf le délai de huit jours qui lui avait été fixé. Malgré les ordres répétés de la cour de Versailles de hâter son départ , elle séjourna pendant quelque temps à Alcala ^ et se servit ensuite de tous les prétextes imaginables pour s'arrêter dans chaque* ville sur la route de Bayonne. A Vitoria elle rencontra le nouvel ambassadeur , le duc de Grammont, et le railla sur le secret qu'il affectait d'ignorer sa destination ultérieure.

Mais, au milieu de ce calme apparent et de cette parfaite soumission , elle conservait l'espoir que la mauvaise impression qu'on était parvenu à inspirer à Louis XIV sur sa conduite, s'effacerait peu à peu , et que ses nombreux amis de Versailles ne resteraient point oisifs en cette occasion. Elle ne cachait pas pourtant son indignation contre l'abbé et le cardinal , qui , à force d'intrigues et de dusses suggestions , avaient préparé sa disgrâce. Persuadée que le roi de France allait reconnaître son innocence , elle disait qu'il y avait de l'injustice à prêter l'oreille aux accusations de ses ennemis ; et avec l'assurance d'une personne gui se sentait plutôt blessée qu'humiliée, elle de-

5j2 PHILIPPE V.

manda la permission de reparaître à Versailles pour justifier sa conduite.

11 y a lieu de s'étonner en voyant Louis XIV, <|ui devait si bien connaître les intrigues et les menées secrètes dont le pouvoir est sans cesse entouré, se méprendre au point de croire que la princesse des Ursins était Tunique cause du mécontentement qui existait en Espagne, et se flatter que le rappel de cette femme rétablirait tout à coup, comme par enchantement. Tordre et la tranquillité dans une cour et chez une nation divisées. Telle parait pourtant avoir été Topinio qu'il s'était formée de Tétat de TEspagne et de la disposition des grands; car en donnant ses instructions au duc de Grammont, il lui dit qu il trousfercUt une cour sans factions et un pays bien disposé. La règle de conduite recommandée à ce ministre était d'avoir des égards pour les grands et de les traiter avec considération , sans cependant leur accorder un pouvoir réel. On lui recommandait aussi de consulter le moins possiUe les conseils et les autres branches de Tadministration nationale, sans manquer toutefois aux usages ni aux formalités reçues.

Une preuve frappante de la vérité du proverbe qui dit que ce sont les circonstances qui font les hommes , se trouve dans la conduite de ceux qui remplirent successivement les fonctions d'ambassadeur à Madrid. A pfeine avaient-Us franchi les Py-

rënëesqu*ils n'étaieiitplus les mêmes hommes. Habiles et discrets jusqu'alors , aussitôt qu'ils paraissaient danstine cour où ils se croyaient autorisés à gpuyemer le faible monarque, et dans laquelle, au Ueu du respect et de la déférence qu'ils attendaient, ils n'éprouvaient que difficultés et oppositions, ils devenaient des modèles de présomption et d'inconséquence. Grammont, à l'instar de ses prédécesseurs, entra en Espagne dans reqK>ir da jouer le rôle de roi sous les dehors d'ambassadeur . En passant la frontière, il écrivait (26 mars) : €€ Je vois à merveille qu'il faut pour le salut de l'Espagne que le roi la gouverne despotiquementi mais il ne faut pas que l'Espagne s'en aperçoive ,t et cela peut très aisément se concilier. »

Arrivé à Madrid, Grammont se trouva déçu de son attente. Il croyait que le chagrin de la jeune reine serait bientôt passé, qu'elle oublierait sa Êivorite, et qu'il lui serait aisé de se servir lui-* même de son influence pour gouverner le roi. Mais ni l'ambassadeur, ni celui qui l'avait choisi, n'avaient pas assez réfléchi sur la susceptibilité d'un espritblessé profondément* Ils jugeaient mal le caractère d'une femme jeune, il est vrai, mais qui avait le sentiment de sa puissance, et se rappelait sans cesse l'offense qu'on lui avait faite en lui ôtant son amie et son conseil. Lioin^de montrer de la docilité et de la Soumission, elle témoi-

gna hautement son chagrin et son indignation avec une énergie au-dessus de son &ge.

Dans Faudience privée qu'elle donna à Tain— bàssadeur, après la cérémonie de la présentation d'apparat : <( Dites-moi donc, lui demanda-t-elley quels sont les griefi du roi contre madame des Ursins? Qu'a &it cette pauvre femme'pour avoir éfé traitée aussi indignement? Car enfin il n'y & pas d'exemple qu'une personne de sa qualité, que nous honorions, le roi et moi, de notre amitié^ puisse avoir reçu un traitement semblable sans en savoir la raison, n Le duc qui, la veille, avait parlé en public des grie6 imputés à la princesse des Ursins, du mécontentement général des Espagnols, de la mésintelligence avec les ambassadeurs, et de la Nécessité d'un rappel que le roi avait diffiîré tant qu'il avait pu, répondit que la teine n'avait pas oublié sans doute tout ce qu'il avait eu Thonneùr de lui dire à ce sujet de la part du toi : u Mais, répliqua<-t^lle , toutes les accu-^ sàtions qu'on a portées contire elle àu roi, mon grand'^père, sont dusses : et n'est«*il pas triste que lui, qui est le plus sage et le plus prudent de tons les hommes, ajoute plus de foi au^ discours faai« neux de gens pleins de gangrène qu'k ceux de son petit-fils, qu'il sait lui ressembler pour être la vérité même, et qui a connu la rectitude de madame des Ursins? Est-il possible que le roi ait

si peu d'égard pour nous^ pour ajouter une foi entière aux discours d'autrui et si peu aux nôtres? Non, duc de Grammont^ je ne vous oients pas : je ne puis me consoler. » Comme elle finissait cette réplique, et au moment qu'elle cherchait à témoigner sa reconnaissance pour le roi de France, les sanglots et les larmes la suffoquaient; elle se tut (^) , ne pouvant continuer.

Aussitôt après cette scène touchante l'ambassadeur partit pour joindre Philippe sur la frontière du Portugal. La reine, bien assurée de l'empire qu'elle avait sur son mari, se résigna à garder le silence jusqu'à son retour à Madrid, à l'époque où les chaleurs de l'été suspendraient les opérations militaires. Elle se prépara donc à redoubler d'énergie et d'efforts pour obtenir le retour de sa £ivorite.

Ses démarches pourtant n'eurent aucun efSît. Inflexible dans sa résolution , Louis donna ordre à Ghàteauneuf d'annoncer son refus. « Faites bien comprendre à la reine, lui marquait*il, que lors* que j'ai pris la résolution de rappeler la princesse des Ursins, et ensuite de la faire repasser à Rome, je ne l'ai âdt qu'après de longues délibérations, . et pressé par des raisons si fortes, qu'il m'a été impossible de changer de sentimi^ait. Faites-lui connaître que les intrigues, ni les cabales des en*

(') MoAiLLKs, tome III , page 209.

576 PHIUPPB V#

nemis de la princesse des Ursins, ne m'ont point déterminé par de fausses supportions contre elle : enfin expliquess-lui que je décide de touies choses par mairmême^ et que personne n'oseraii me supposer des faits contraires à la vénié, Tapprenant toujours de plusieurs endroits dj^^ferens aidant de prendre un dernier parti sur de tdks matières. » En même temps il écarta touties les demandes des amis de madame des Ursins, et donna une preuve de son contentement et de sa £3iveur à ses ennemis les plus acharnés, en nommant le cardinal d'Estrées à la riche abbaye de Saint-Germain-des-Pr&y et en conférant à Vàkhé Tordre du Saint-Esprit.

La détermination de Louis XIV, loin de décourager la reine, ne servit qu'à l'affermir davantage dans ses sentimens ; et pendant qu'elle travSdllait à communiquer ce même esprit an roi, les mesures ultérieures de la cour de Versailles se trouvèrent favoriser ses efforts. Non ooaitent du renvoi de la princesse des Ursins , Louis XIV s'occupa sur-le-champ ^de renverser le gouvernement formé sous ses auspices, en demandant la disgrâce de ceux qu'elle avait élevés et soutenus, sans en excepter ce même Orri, si prôné autrefois par le cabinet français, et si justement prcH tégé par Philippe. *

Dans les instructions comn^uniquées à Grammont, il avait été daigné comme une des vie-

times. Il y était dépeint sous des couleurs visible^

ment puisées dans les représentations dus deux

dendfers ambassadeurs; on y disait qu'il avait

£dt décider le renvoi de Ribas et la nomination

de Canales, sa créature, pour successeur, afin de

pouvoir exercer ainsi plus facilement son autorité.

On lui reprochait de se donner les airs de premier

ministre, au mépris des formes onUnaires du

gouvetnement et de F ancienne coutume de con^

suUer les tribunaux. On y supposait enfin que

s'il restait dans l'administration, il emploierait

les fonds destinés pour le paiement des troupes à

d'autres objets , afin de se maintenir. Le roi et

la reine parlèrent en vain en sa faveur, il reçut

sa démission dans les règles, accompagnée de

l'ordre de se présenter à Faris pour rendre compte

de sa conduite et se justifier.

Cet ordre arbitraire fut bientôt suivi de l'injonction de renvoyer Canales, créature d'Orri, et de réintégrer Ri W dans la plénitude de son pouvoir, coname secrétaire d'État.

Grammont ne pouvant vaincre la répugnance de Philippe, se vit dans la nécessité d'avoir recours h la reine, et de solliciter son appui pour remplir les intentions de sa cour. ËUe afiecta d'abord de ne point vouloir se mêler d'aiSaires; elle rétorqua même avec avantage l'argument dont on s'était sev¥i autrefois contre son intervention : Une en-- JcuU de quinze ans, disaitrelle avec ironie, seuis

576 FHIUPPB y.

expérience, powrait^ellê présumer de pammr diriger-les affaires £Étaî ?

Me cabalait en même temps avec les ministres du cabinet , toujours disposés à contrarier lactionL d'une influence étrangère ; elle agissait de même avec les grands qui se trouvaient Uessés d'avoir été privés du pouvoir. Par ses secrètes instigations , Montellano donnait dans son dépaitement des ordres privés tout-è*&it contraires aux décisions du cabinet; et de son consentement, si oe ne fut par suggestion, tous les membres du gouvernement demandèrent, d'un commun accord, k rétablissement des anciennes formes, et rédamèrent contre l'augmentation des forces mari-* times.

Pendant cette lutte > toutes les affaires restaient suspendues, précisément au moment oà de prompts et vigoureux efforts étaient nécessaires pour résister aux forces toujours croissantes des alliés , ainsi que pour déjouer les intri^es des partisans de la maison d'Autriche. Tout se trouvait paraljsé; tontes les affaires, importantes ou non, étaient négligées ou ne se faisaient pas; il s'ensuivit un mécontentement ettme confusion dont l'histoire d'Espagne offre rarement un par^ exemple.

Dans cet état de choses, Grammont ent cours à la ferme volonté de Louis XIY, et IV gagea à employer sa puissante intervention. D la

croyait indispensable pour vaincre Topiniàtre opposition de la reine. Il s'agissait de détenniner cette princesse à employer son influence pour rétablir les rouages de l'administration , dont le mouvement s'arrêtait de plus en plus. La reine y. trop adroite pour avouer son opposition^ fit sem* blant de se prêter à ces vues ; mais elle exigea des conditions qui, sous une apparence de soumission, ne pouvaient que consolider son pouvoir, u Ce que je vous demande , écrivait-elle à Louis XIV, le 25 juillet , c'est que je ne me mêle des affaires qu'en particulier avec le roi, et que cela ne paraisse pas au dehors, pour que le roi en ait pour lui tout le mérite. Je crains beaucoup que Votre Majesté ne se repente de ce qu^elle fait présente* ment; car, quoiqu'assurément je ne veuille faire que ce qui est meilleur pour le service du roi , je vous avoue qu'à mon âge , et avec mon peu d'expérience, je dois craindre de faire bien des choses mal k propos. »

Louis XIV, de son côté, jugea convenable d*affecter qu'il était très satisfait. Après lui avoir donné des éloges pour sa discrétion et sa délicatesse , il voulut bien solliciter de sa faveur la réinstallatîon de Ribas, et la création d'un nouveau ministère. Mais malgré ses belles protestations et son air d'humilité, tout en feignant de coopét^r à la démission de Canales , la reine persista a sTopposer à la rentrée de Ribas dans le

58o PHILIPPE V.

ministère, traversant continuellement toutes les démarches de l'ambassadeur par ses intelligences secrètes avec les grands qui murmuraient, et surtout par l'empire qu'elle exerçait sur son mari.

Si la fortune eût favorisé les armes de l'Espagne, cette lutte singulière eût peutrétre fini par la délivrance de la cour de la tutelle de la France; son émancipation eût été complète; mais la prise inattendue de la place de Gibraltar, qui était sans défense , en dépit des continuelles remontrances de Grammont, jeta une alarme qui fut très favorable aux vues de Louis XIY. L'ambassadeur saisit cette occasion de décrier la nouvelle administration, u Voilà, disait-il, l'effet de la belle administration de M. de Canales et du sieur Orri, qui mériteraient tous deux, en bonne justice, qu'on leur fit couper le cou. Dieu veuille que le peuple ne s'émeuve pas, et ne s'en prenne à la reine et à son mauvais gouvernement! » La reine n'osa résister plus long-temps: Canales fut renvoyé , Ribas rappelé , et une jnnte de gouvernement établie par la recommandation et sous les auspices de l'ambassadeur français.

Cependant la reine , qui n'avait consenti qu'à regret, ne pouvait dissimuler sa répugnance* Elle rappela à Ribas sa conduite passée, déclara que les désirs du monarque français avaient pu seuls la lui faire oublier, le Êiire rentrer en grâce, ce qui devait servir de garantie «pour sa conduite

cHAp. X, — i7o4*i7o5, 58i

à venir. Elle écrivit ensuite et fit écrire des lettres par Philippe, tendantes à demander le retour d'Orriy dont la présence, disait-elle, importait au rétablissement des finances , et elle fit la protestation la plus énergique contre la nomination de Portocarrero et del Fresno comme membres de la nouvelle administration. >

Louis XIV, que les interminables remontrances et l'obstination de Philippe avaient irrité, témoigna son ressentiment dans des termes si durs et avec tant d'amertume, qu'à peine un pédagogue pourrait se les permettre envers ses écoliers. « Vous me demandez mes conseils, écrivait-il à Philippe le 30 mars, jç vous écris ce que je pense ; mais les meilleurs deviennent inutiles lorsqu'on attend, pour les demander et les suivre, que le mal soit arrivé ; il est souvent plus facile de le prévenir que d'y remédier. Je prévois avec douleur d'étranges embarras si vous n'établissez un ordre dans l'administration de vos affaires. Vous avez donné jusqu'à présent votre confiance à des gens incapables ou intéressés. Je vous demande de vous défaire de Canales. Je rappeUe Orri; j'y trouve de la résistance et de l'opposition de votre part. Vous voyez la fin de leur travail par le sort de vos armées et celui de vos places. Il semble cependant que l'intérêt de ces particuliers vous occupe tout entier; et dans le temps que vous j\e le devriez être que de grandes vues, vous le

3âa PHILIPPE V.

rabaisses aux cabales de la princesse des Ursins^ dont on ne Cesse de me fatiguer. Je suis persuadé de votre sincérité ; et si malheureusement vous perdiez cette vertu qui vous est si naturelle, je crois que vous aimez assez votre Etat pour ne point me tromper à son préjudice. Je crois donc, puisque vous m'en assurez, que vous voulez effectivement suivre mes avi$. Profitez , je vous prie, de ceux que je vais vous donner encore avec la même amitié et la même- tendresse pour vous, dont je ne me lasserai point de vous &ire sentir les effets.

« U est impossible que vous puissiez réussir tant que le désordre régnera dans vos affaires au point où il est présentement. Etablissez un conseil stage et éclairé : le duc de Grammont vous nommera ceux que je crois capables de le composer. Ne différez point à les assen^bler. Gmsultez sur toutes les matières de guerre, de finanoa^ et de politique. Servez-vous de leurs lumières et de leur expérience, et ne donnez point d'ordre dont ils ne soient instruits. Quand je verrai celte forme de conseil établie , je vous enverrai plus hardiment des secours dont vous avez besoin. Avant qu'elle le soit, je n'ai que trop sujet de regarder comme perdues les troupes que je fais passer en Espagne. Faites voir qu^il y a un roi et un conseil en Espagne , que vous y commandez, et que des particuliers qui ont abusé de

votre confiance ne sont pas les maîtres de la monarchie. Jq n'ai jamais recommandé à Votre Majesté que sa yëritable gloire et l'intérêt de ses États. Travaillez pour l'un et pour l'antre. C'est le seul prix que je vous demande de tout ce que je &is et de toute la tendresse que j'ai pour vous. »

Des reproches aussi amers intimidèrent Philippe ; il consentit à tout d'après le conseil de Grammont. On forma un nouveau conseil. Portocarrero et del Fresno n'en firent point partie , pour apaiser la reine qui les rejetait. Arias fut invité à quitter son diocèse pour venir siéger au conseil , et les deux seuls membres qu'on y ajouta furent Monterey et Montalto.

Au moment de cette condescendance forcée les souverains y ou pour mieux dire la reine trahit ses véritables sentimens par les faveurs qu'elle se plut à répandre sur les amis de la princesse des Ursinsi comme si elle se fàt proposé d'établir un parallèle avec les honneurs accordés au cardinal et à l'abbé d'Estrées ; Canales fut élevé au rang de conseiller d'État et à la place de gentilhomme de la chambre du roi , avec une pension de douze mille ducats : une autre pension de deux mille ducats fut aussi accordée à d' Aubigny , le secrétaire et le (confident de la favorite exilée. Le nouveau cabinet fut bientôt réduit à la plus complète nullité par les intrigues de la reine et par

les ordres secrets cofmmuniqués par le ministère de Montellano.

Une si constante persévérance donnaàLouisXIV la conviction que la reine était secrètement conseillée par madame des Ursins pour embarrasser le gouvernement. Ce soupçon, ou plutôt cette persuasion , fournit le sujet d'une lettre adressée à la reine, conçue en des termes non ipoins amers que celle adressée à Philippe, quoiqu'elle soit tempérée par des expressions d'amitié et de satisfaction.

A la reine d Espagne.

ao septembre 1704*

« Les suites que je prévois deviennent trop sérieuses pour ne pas m'expliquer avec Votre Majesté , avec la sincérité qui m'est naturdle , et avec la liberté d'un grand-père qui parle à sa petite-fille. Je vous donnai la princesse des Ursins par l'estime que j'avais pour elle, qui me fit croire qu'elle serait capable de former l'esprit d'une jeune princesse , et de lui inspirer tous les sentimens propres à remplir un aussi grand personnage que le vôtre. Je jetai les yeux par la suite sur un ambassadeur qui avait toujours paru de ses amis, afin qu'ils concertassent avec plus de facilité sur tous les moyens de nous servir.

Vous savez combien j'ai désiré que vous don-

cHàP. X, — 1704-1705. 385

liassiez votre confiance à la princesse des Ursins^ et que je n'oubliai rien pour vous y porter. Cependant y oubliant nos intérêts communs y elle s'est livrée tout entière à une inimitié que j'iguorais y et n'a songé qu'à contredire ceux qui ont été chargés de nos-a£Paires. Si elle avait eu un fidèle attachement pour vous^ elle aurait sacrifié tous ses ressentimens bien ou mal fondés contre le cardinal d'Estrées, au lieu de vous y îsàve entrer.' Les gens comme nous doivent s'élever au-dessus des démêlés particuliers y et se conduire par rapport à leurs propres intérêts^ et à ceux de leurs sujets qui sont toujours les mêmes ; il fallait donc rappeler mon ambassadeur y vous abandonner à la princesse des Ursins , et la laisser seule gouverner vos royaumes^ ou la rappeler elle-même. CTest ce que j'ai cru devoir faire , dans l'espérance que vous déféreriez à mes sentimens y et que la princesse des Ursins s'éloignant, vous perdriez une partie des impressions qu'elle vous a données.

c< n n'est pas vrai qu'on l'ait jamais soupçonnée d'aucune intelligence avec nos ennemis communs; elle veut y par ces suppositions^ se faire un mérite auprès de vous. On l'accuse d'avoir voulu gouverner l'Espagne y et de ne pas Vous avoir inspiré tous les sentimens qu'il semble que vous devez avoir pour moi y d'avoir eu des amis et des ennemis dans une place où elle ne devait

avoir d'intérêts que les vôtres. On Taccase même avec plus d'aigreur , et moins de mënagemens, de ce qu'elle disait auprès de vous.

« Je juge des conseils qu'elle vous donne par révénement. Vous vous êtes souvent opposée a ce que j'ai proposé ; vous n'avez pris nulle confiance dans mes ambassadeurs; vous aimez, et vous haïssez ce que la princesse des Ursins vous inspire; vous voulez à quinze ans gouverner une grande monarchie peu affermie; sans conseils , pouvez- %'ous en prendre de meilleurs et de plus désintéressés que les miens? et si la princesse des Ursins agissait droitement, pourrait-elle vous en donner d'autres? Si elle se conduisait ainsi, «vous verriez si j'ai des ressentimens contre elle, si je suis capable de me laisser prévenir, et si j'agis par d'autres vues que celle de nos avantages qui ne peuvent être différens.

« Je sais que votre esprit est fort au-dessus de votre âge ; je suis ravi que vous entriez dans les affaires; j'approuve que le roi , votre mari, vous confie tout : mais vous aurez encore long-temps besoin l'un et l'autre d'être aidés , puisque vous ne pouvez avoir ce que l'expérience seule peut donner. Je ne saurais vous servir autant que je le voudrais , si nous n'agissons de concert , et si vous ne vous confiez à mes ambassadeurs qui n'ont nul intérêt en Espagne.

(( Quand vous aurez des raisons ou des inclina-

CHÀP. X, 1 704-1705. 387

lions particulières, marquez-les moi directement. ^ Je m'y rendrai certainement, si elles ne sont point dangereuses; car je ne désire rien, tant que de vous faire plaisir, et de vous marquer ma tendresse dans les plus petites choses comme je crois le Êdre dans les grandes. »

Ces reproches ne pouvaient que produire une opposition plus prononcée de la paît de la reine, qui, ainsi que Tessé le remarque avec raison, n'était déjà que trop disposée à bouleverser le royaume, et à risquer, s'il l'eût fallu, sa couronne plutôt que de sacrifier son amour de commander, prête d'ailleurs à tout faire pour en venir à ses fins. Grammont lui-même, quoiqu'il lui en coûtât d'avouer sa dé£sdte, apprit enfin, par une assez ûcheuse expérience pour lui, que la princesse des Ursins était encore toute-puissante, et qu'il n'y avait pas moyen de se passer de son intervention.

Louis Xiy, connaissant la magie de son pouvoir, changea son plan d'attaque, et essaya d'obtenir parla douceur ce qu'il n'avait pu gagner par les. menaces et la vidience. H prêtait une oreille complaisante aux sollicitations des nombreux amis de la princesse des Ursins à Versailles. H fit donc semblant de changer d'avis, promit de demander le chapeau de cardinal pour son frère l'abbé de la Trémouille et de le nommer ambassadeui^ à RcMne. Il tint même ces deux promesses,

et accorda à madame des Ursins la permission de fixer sa résidence à Toulouse au lieu de Rome^ où elle devait aller d'après ses premiers ordres.

Cette indulgence eut le succès le plus complet. Un mot que la princesse des Ursins fit parvenir secrètement de Toulouse à la reine suffit pour l'adoucir. Elle parut écouter les conseils de Gramraont ; elle promit même son appui ; et de froide et réservée^ elle devint tout à coup affable et communicative. Montellano^ par ses instigations, témoigna le désir d'agir de concert aVec l'ambassadeur de France et de favoriser les vues de la cour de Versailles. Grammont tomba dans le piège : il se vanta d'avoir coupé les têtes de l'hydre. Il annonça le retour de la confiance et de la paix. Dans ses dépêches il ne tarissait pas sur les qualités de la reine , et ne trouvait pas d'expressions assez vives pour peindre et reconnaître les services de la favorite exilée.

La reine profita de ce changement du cabinet français pour obtenir le rappel de Berwick Q), trop indépendant pour se mêler à ces intrigues^ et la nomination d'un général qui pût contribuer au succès de ses projets ultérieurs. Elle flatta Grammont, qui était jaloux de Berwick, de Êdre tomber

(') Lorsque Tessé demanda à la reine pourquoi elle désirait le rappel de Berwick y elle répondit : « C'est un grand diable d'Anglais sec qui va toujours droit devant Iqj. »

CHàP. X. 1 704-1705. 389

le choix sur un de ses amis ; mais elle travaillait en même temps ^ par l'entremise de sa sœur la duchesse de Bourgogne et de madame de Maintenon, à faire nommer Tessé, qu'elle savait bien dispose pour la princesse des Ursins.

Impatiente d'arriver à son but , la reine ne tarda pas à demander la réintégration de madame des Ursins auprès d'elle , se bornant d'abord à solliciter, comme un acte de justice f qu'on lui permit de venir se justifier. Cette demande était adroite ; elle réussit. Le roi accorda à cette favorite de la reine d'Espagne la permission de paraître à Versailles. C'était le signal de son triomphe. L'arrivée de Tessé à Madrid hâta le dénoûment de l'intrigue ; car sa correspondance représenta la conduite de la princesse des Ursins et l'état de l'Espagne sous des couleurs tout-à-fait contraires à celles du tableau qu'en avaient fait les ambassadeurs précédens.

Le contentement et le triomphe de la reine furent complets. Pour récompenser Montellano des services qu'il avait rendus, on le nomma duc et grand d'Espagne de seconde classe. Il gagna de plus en plus la faveur de la reine. Ribas fut une seconde fois congédié, et on partagea les afiaires de son ministère entre don Pèdre del Campo, marquis de Mejorada^ secrétaire des affaires étrangères, et don Joseph, marquis de Grimaldo, secrétaire des finances et de la guerre,

3gO PHILIPPE V.

que le roi et la reine aimaient beaucoup , et qui comtnençait alors sa longue carrière politique.

Grammont s'aperçut enfin qu'il était joué, n fut indigné en apprenant la nomination de Tessé au commandement qu'il croyait destine k un de ses amis ; et se doutant bien qu'il ne lui restait plus qu'un rôle à peu près nul devant la princesse des Ursins^ qui redeviendrait plos puissante que jamais^ il montra beaucoup d'humeur. Ses dépêches ne contenaient que des invectives contre elle y contre l'odieux gouvernement de la reine^ et contre l'empire qu'elle exerçait sur son débonnaire mari , ou plutôt contre son despotisme, ainsi qu'il le qualifiait. Il fit plus , il chercha à affaiblir cette influence en se servant du confesseur pour gouverner Philippe, ainsi que le cardinal d'Estrées l'avait fait précédemment. Il échoua, à la vérité, dans cette tentative ; mais du moins il lui fut facile de persuader à un prince , qui n'avait pas une volonté à lui , de témoigner au roi de France son improbation relativement à la conduite de la reine, ainsi que sa honte en se voyant mené par un enfant de quinze ans,. D > ajoutait qu'il ne demandait le retour de la prin* cesse des Ursins que pour être délivré de ses importunités. Grammont, fier de cet avantage remporté dans un moment aussi critique, représentait déjà Philippe , dans l'ivresse du succès , comme un tout autre homme parfeiitemenl dis-

pose à obéir aux volontés de la cour de Versailles. Le confesseur, en employant le langage de son ministère, considérait ce changement comme l'œuvre du ciel, comme un bienfait de la Providence, dont les desseins étaient de retirer Philippe de l'abîme où son aveuglement l'avait fait tomber.

Cette imprudence hâta le changement que Grammont se flatudt d'éloigner. Louis XIV, que l'expérience avait éclairé sur l'état des choses à Madrid, appréciait avec justesse le caractère de Philippe et le pouvoir iUimité de sa femme sur son esprit. Dans sa réponse à l'ambassadeur, il lui fît sentir le danger et l'injustice de chercher à éloigner le roi de la reine. « Vous connaissez sa faiblesse, dit le roi; s'il changeait de sentim'ent, il ne serait pas impossible qu'il dit à la reine que vous n'avez rien oublié pour l'engager à décider en maitre et à régner indépendamment d'elle; que vous l'avez fait par mes ordres, et que je regarde comme une honte pour lui, comme Tin, opprobre pour son règne, qu'elle se mêle des affaires du gouvernement. Elle regarderait comme l'injure la plus sanglante celle que vous lui auriez voulu faire en diminuant son pouvoir, dont elle n'est peutrétre pas moins touchée que de l'amitié de son mari.

u Vous ignorez peut-être qu'alors même qu'il parait désapprouver la conduite de la reine , il lui donne une nouvelle marque de sa

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déférence entière à ses volontés : qu'il écrit à mon fils pour le prier d'insister auprès de moi sur le -retour de la princesse des Ursins à Madrid^ qu'il se représente comme absolument nécessaire pour le bien des affaires. Ces contradictions ne font que trop voir qu'il ne serait pas sûr de se laisser conduire par les premières apparences d'une fermeté dont on n'a pas encore vu d'effets. La reine sera toujours maltresse de son esprit. U &ut plutôt songer à se servir du pouvoir qu'elle conservera que tacher inutilement de le détruire. »

(( Il ne convient pas que le roi d'Espagne soit informé de ce que je pense sur son sujet. Bien loin d'en profiter^ la connaissance qu'il en aurait contribuerait encore à le décourager ; et les reproches trop fréquens d une timidité qu'on ne peut vaincre abattent le cœur au lieu de l'élever. Vous lui direz donc que j'ai appris avec plaisir la disposition où il était de se conformer en toutes choses à mes conseils : vous lui assurerez de ma part que je lui donnerai toujours ceux que je croirai plus convenables à sa gloire et au bien de ses affaires ; que je suis persuadé qu'il les recevra, et qu'il les suivra comme venant d'un père; que je l'aime tendrement , et suis plus touché de ses intérêts que des miens propres. »

(( Vous ajouterez que je suis très aise de voir la continuation de son amitié pour la reine ; que je ne doute pas qu'elle ne soit a mon égard dans

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les mêmes dispositions que lui; que si elle était capable de s'en éloigner^ je compte qu'elle aura assez de force pour faire céder la tendresse qu'it^ a pour elle aux intérêts solides de sa couronne ; mais que j'espère que l'un et l'autre n'auront jamais sur ce sujet des sentimens opposés.

« Au reste, il est à propos de continuer, comme vous ayez commencé, à gagner, s'il est possible, la confiance de la reine, et de ne pas lui laisser lieu de croire que vous songiez à l'éloigner du gouvernement. Il y a trop peu de fondement à faire sur la fermeté du roi d'Espagne pour se livrer entièrement à lui. » (')

La reine qui, pendant le cours de cette intrigue, pénétra les desseins de l'ambassadeur, aussitôt qu'elle eut obtenu les avantages de sa coopération , donna un libre essor à sa colère , et sollicita son rappel avec autant d'empressement qu'elle en avait témoigné pour le renvoi de ses prédécesseurs, le cardinal et l'abbé. Elle obtint même de son mari qu'il désavouât le double rôle qu'il avait joué , et qu'il se réunit à elle pour le succès de sa demande. Philippe avouait qu'il conservait toujours un grand attachement pour la princesse des Ursins ; il reconnaissait que sou amour pour la reine lui avait fedt regretter qu'elle partageât sa société et ses égards ; et que Gram-

(') NoAiLLEs, tome III, page làSG.

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mont^ profitant de ce déplaisir momentané^ lui avait arraché des déclarations contraires à ses sentimens véritables. « Je me reproche maintenant ^ ajoutait-il^ d'avoir été assez préoccupé pour avoir écrit contre la princesse et Orri : je vous prie d'excuser ma Êiiblesse. » H se plaignait avec amertume de Daubenton^ qui avait voulu l'éloigner de la reine , et demandait un autre confesseur qui se renfermât dans les bornes de son ministère*

Un aveu aussi humiliant sur sa &iblesse e&t dissipé tous les doutes de Louis XIV, s'il avait pu en avoir encore sur l'incapacité de son petit* fils pour gouverner par lui-même. Il eut par là la preuve que les efibrts qu'on pourrait faire désormais pour s'opposer à la reine, n'aunôent d'antre résultat que de Êdre grand tort à ceux qui les tenteraient. Il abandonna donc sa chimère de gouverner l'Espagne sans agent intermédiaire. Il revint à son premier plan, de gouverner la reine par la princesse des Ursins, dont enfin il avait appris à connaître tout le mérite. Il rendit aussi justice à Orri , dont la séparation avait ro* plongé les finances d'Espagne dans l^ir ancien chaos, et annonça à Philippe sa résolution de réintégrer la princesse des Ursins et Orri dans leurs fonctions , ainsi que de rappeler le doc de Grammont et le confesseur.

La réception que l'on fit à la princesse des

Ursin» à la cour de Versailles, surpassa son at* ^nte. Des personnages du plus haut rang,' entre autres le duc d'Albe, ambassadeur d'Espagne, vinrent au-<levant d'elle, et l'accompagnèrent jusqu'à Paris; elle eut l'honneur de recevoir la visite des princes et des princesses de la famille royale. On voyait autant de monde chez elle qu'au lever du roij et, par ordre exprès de Louis XIV, Torcy, qui s'était vivement opposé k son retour, vint lui témoigner son respect. Sa présentation à Versailles fut encore marquée par des honneurs et des distinctions. Elle fîit accueillie comme une personne qu'on avait offensée, et qu'on faisait venir pour donner plus de publicité à la disgrâce et au désappointement de ses calomniateurs. Enfin elle fut honorée de fré* quentes entrevues avec le roi et madame de Maintenon, et Louis XIV n'épargna aucune marque de faveur et de déférence pour effacer dans son e^rit le souvenir de son ressentiment

n est juste de dire, à la louange de cette femme extraordinaire, que, dans ce retour éclatant de la faveur et de la fortune , elle conserva le cahne et la fermeté qu'elle dvait fait voir aux jours de sa disgrâce. Elle paraissait cependant tellement flat^ tée du beau rôle qu'elle jouait, qu'elle ne mon«^ trait pas beaucoup d'empressement d'abandonner ce brillant thé&tre de son triomphe. Quelle était

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sa pensée? Se flattait-elle d'exercer à Versailles le même empire qu'à Madrid? ou bien les difficultés et les embarras de sa première position s'ofiraient-ils k son souvenir pour lui inspirer une certaine répugnance à aller affronter de nouveaux dangers? Quoi qu'il en fut, plusieurs mois s'écoulèrent sans que ni les pressantes sollicitations de sa royale protectrice ni les insinuations du cabinet français fussent suffisantes pour la décider à partir pour l'Espagne.

L'ascendant visible que ses agrémens et ses manières commençaient à lui donner sur Louis XIV^ éveillèrent enfin la jalousie de madame de Maintenon , qui mit tout en œuvre pour éloigner une rivale aussi dangereuse. Dès-lors il ne lui fut plus possible de rester; on lui donna carte blanche pour composer le ministère et le gouvernement d'Espagne à son gré. Orri fut réintégré dans son emploi à sa recommandation. On nomma un nouvel ambassadeur à la place du duc de Grammont. Le choix que l'on fît fut le plus convenable à la situation de l'Espagne, qui eût été Ëdt depuis le ministère du duc d'Harcourt; car Amelot, qu'elle fit nommer à cet emploi, n'était pas homme k embarrasser la cour de Madrid par l'orgueil des prétentions que donnent une haute naissance et un rang hors du commun. Il était prudent du parlement de Paris; son instruction et ses talens avaient été remarqués, ainsi que son halnleté

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diplomatique dans ses ambassades de Venise ^ de Suisse et de Portugal. Mais les qualités principales qui avaient déterminé sa nomination à Tarnbassade importante de Madrid, éts^ent sa prudence consommée dont on avait eu déjà tant de preuves ^ sa circonspection^ la flexibilité dQ son caractère^ et surtout son entier dévoûment à sa protectrice. (*)

(') Mémoires de Sain^Philîppe. Noaillbs^ tome III. Be&wick., tome I. T%Mi , tome I et II. OaTiz » D^soembaux et Taege.

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