‹ L'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon (volume 4)Chapitre 13 sur 22 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

lyoS.

Mémoire adressé par Tessé à la Cour de France, sar l'état de la Cour 9 du goayernement et da peuple d'Espagne. — Arrivée d'Anielot et d'Orri. — Le noayel ambassadeur embarrassé. — Opposition à recevoir des garnisons françaises dans les places frontières, ainsi que la France le proposait. •— Monteliano combat la proposition avec force dans. le conseil. — Conspirations supposées contre le Boi et la Reine. — Arrestation et exil de Leganes. — Mécontentement des grands.

Lb mémoire suivant ^ adressé par Tessé à Ghamillart, ministi^e de la guerre^ pour Finstruction de Louis XIV ^ ofire un tableau curieux et l'empli d'intérêt , quoique un peu chargé, à la vérité y du gouvernement et du royaume, à la fin de cette lutte politique , terminée par le retour de la princesse des Ursins.

Aa camp devant Gibraltar, le ii avril 1706.

(c Le marquis de Maulevritr devra entretenir M. de Ghamillart de la totale indolence, indécision et incertitude du roi , entièrement gouverné par la reine qui , jeune encore , et avec beaucoup

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d'esprit 9 n'a ni teinture des afiaires^ ni ne la prendra que par l'agrément de la personne qui sera auprès d'elle ^ et à qui , soit bomme ^ soit femme 9 elle est très capable de donner sa confiance entière. L'esprit de la reine y et peut-être son cœur 9 seraient natui^Uement portés au plaisir, et à faire vivre sa cour avec la communication que les femmes ont en France avec le monde, et comme cette princesse l'a yu en Piémont ; les Espagnols sont totalement contraii*es à cet usage , qu'elle établirait malgré eux si le roi , de son côté, n'était plus particulier et moins communiquable encore que les Espagnols; car, excepté la chasse que le roi aime, encore faut-il qu'il soit quasi seul , son tempérament le porte à vouloir se renfermer ; et si l'étiquette n'était pas établie en Espagne, il l'établirait.

K L'enchantement du roi pour la reine est si grand , qu'il n'y a rien de qudque nature que ce soit qu'elle ne fàt capaUe de lui faire faire.

ce Cette princesse , élevée par son père, dans lequel elle a vu une haine et une aversion indicibles pour la nation française, voudrait qu'il f&t possible de se passer des Français. Ce n est que par nécessité qu'elle les voit ; cependant elle les satisfait de pai*oles et de manières flatteuses. Elle craint, respecte infiniment le roi, et souhaite son estime : elle hait naturellement la peine et l'api^ication de suite, mais elle veut être in-

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formée, et trouverait fort mauvais qu'aucune affaire se fit sans sa participation.

m L'objet général des Espagnols , c'est de voir plutôt un bouleversement total que de se voir gouvernés par la France : ils s'y seraient soumis au commencement, mais l'on n'y reviendra plus. ^ L'aversion implacable que la reine a prise pour le duc de Grammont vient de ce qu'elle a su par le roi, qu'il lui avait dit plusieurs choses qui tendaient à l'éloigner de la connaissance des affaires, n lui a parlé au commencement de la princesse des Ursins, comme d'une personne qu'il n'était pas de son service ni de celui de la France qu'elle repassât en Espagne. La reine sait par le roi lui-même, que monsieur l'ambassadeur et le père confesseur étaient unis pour empêcher le retour de cette favorite, qui se croit nécessaire. Il faudrait être dans l'intérieur du palais pour connaître si c'est par quelque mouvement de plaisir, d'amusement ou d'affidres , que cette princesse a si passionnément souhaité son retour ; mais il est certain qu'elle eût été capable de bouleverser plutôt tput le royaume, et d'ai venir aux extrémité , si le roi n'avait pas oon* senti qu'elle repassât en Espagne.

(c Le présidait de Castille , Montellano, qui tient une part principale dans les affaires, parait avoir de bonnes intentions, pourvu que tout passe par le conseil de CastUle , qui se regarde

comme le tuteur non seulement du royaume, mais du roi : j'ai vu des ordres et des lettres de lui, particulières à des corrégidors et juges, totalement contraires à ce qui avait été réglé dans le despacho, de sorte que par là il combat quasi toujours ce que le despachoy dont il est, a réglé; et l'effet de ce qui est accordé trouve toujours des obstacles dans son exécution. Le roi d'Espagne ne sera jamais véritablement roi que l'autorité de ce conseil ne soit diminuée : rien n'est plus aisé quand le roi d'Espagne voudra parler, parce que les charges sont amovibles d'un moment à l'autre, sans que personne , pas même le déposé, en paraisse murmurer. Mais le roi , naturellement timide et paresseux à parler , ne parle ni ne parlera. Il pense juste, mais il vaudrait mieux qu'il pensât moins et qu'il parlât davantage.

(f M. de Mancera, qui est du cabinet^ est fort vieux, et ne connaît qu'une routine ancienne; il ne tient lieu que de nom dans le conseil. M. de Montalto peut avoir de bonnes intentions , encore je n'en voudrais pas répondre. Il n'a jamais 6it la guerre, il la hait, il ne l'entend point, et est incapable d'application. Le comte de Monterey a vu quelque chose en Flandre, et il a réussi : il a dans l'esprit plus de manège que les autres ; et pour la guerre , il n'en sait non plus le détail 9 que si jamais il n'avait été gouverneur de Flandre. Le marquis de Mejorada est honnête I. 36

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homme, riche, bien intentiomié, n'a jamais servi, ne vent être responsable de rien , ni se charger de rien. Ce serait un bon et fidèle commis sous ceux qui lui tailleraient et décideraient sa be* sogne; mais jamais de lui-même il ne se portera qu'à plaire à ces messieurs. Voilà donc, avec l'ambassadeur de France , ce qui compose le cabinet tant envié des autres : d'un jeune roi qui ne songe uniquement qu'à sa femme, qui s'en occupe, et qui vit d'enchantement d'une possesûon ^i ne lui est accordée que comme une hyewt qu'il doit désirer et qu'on lui fidt souhaiter ; de quatre mi* nistres qui, désunis entre eux, sont toujours d'accord de s'opposer à tout ce qui peut établir l'autorité du roi; du secrétaire d'état, qui ne fait qu'obéir et n'a point de voix délibérative , et qui serait bien fâché de l'avoir, pares qu'il serait responsable et qu'il ne veut point Têtie. Ribas était plus capable de servir que tout ce qu'ils sont; mais le malheur qu'il avait eu de se brouiller avec madame des Ursins, le rendit suspect à la reine , et insupportable c enfin ce conseil, dis-je, du despacho^ est, ayez les gens ci-dessus nommés, composé de rambassadeor de France, qui fait la principale figure dans le cabinet, mais dont l'avis est toujours traversé par les quatre autres ; il va au fait et au bien du service; il fait entendre au roi ce qu'il conviendrait de faire ; le roi n'en a point la force. Le

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despacho' se passe en contrariétés y la paadule sonne y le roi ne l'avance jamais pour commencer l'assemblée, il est ravi quand elle sonne pour la finir 9 et rien ne s'achève.

u Quant à ce qui concerne le conseil de guerre, il est composé de gens qui n'y ont jamais été, qui ont lu de vieux livres qui en parlent , et qui ont une aversion et un itiépris indicibles pour tout ce qui s'appelle guerre; ils voudraient des succès ^ et ne voudraient rien ùire pour les arranger. Jamais le roi n'aura de troupes , d'armées , de munitions, de frontières, de marine, d'armes, de magasins , de tout ce qui fait l'établissement et la grandeur des monarchies , tandis qu'il ne travaillera pas à tout ce qui la soutient ^ ou que ne voulant point y travailler, il n'aura point de premier ministrequi, écrasant tous les autres, fasse en Espagne ce que le cardinal de Richelieu faisait du temps du dernier roi , et ce que le cardinal M azarin faisait despotiquement pendant la minorité du roi.

« Le général des armées d'Espagne est en Espagne ce que le doge est k Venise : il n'a que la représentation extérieure; et, excepté le jour de l'action , il passe le reste de l'année à être traversé par le conseil, qui a toujours raison. Le conseil se souvient que le duc d'Albe, après avoir conquis le Portugal , n'eut pas la permission de venir

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baiser la main au roi son maître , et qu'il fut trop heureux de se retirer chez lui.

(( Le duc de Medinaceli^ qui n'a part à aucune affaire^ est un glorieux^ vain de sa naissance : il serait peut-être capable d'être premier ministre , et flatté d^ régner assez haut pour entreprendre de donner une nouvelle forme au gouvernement; mais en même temps, après s'en être servi, il faudrait être certain qu'au bout de deux ans l'on serait en état de le faire pendre.

i< Dans le délabrement total de l'infanterie , le conseil a pris le parti de Êdre faire des recrues; c'est de l'argent et du temps perdu que la sorte dont ils s'y prennent. Ce sont les curés et les gens de justice qui font cette levée, dont les hommes emportent les habits et les armes; et tant qu'un officier ne sera pas responsable de sa compagnie, jamais l'on n'aura de troupes.

(c C'est le président de Castille qui nomme quasi tous les corrégidors ; de sorte que , mis de sa main , ils lui rendent compte de tout , et rien ne se fait dans les villes que par eux. C'est donc l'esprit du conseil de Castille qui règne en Espagne ; et ce conseil , tuteur du roi et du royaume , tient l'un et l'autre en tuteUe.

(( Philippe n a commencé d'anéantir le métier de la guerre, et de le mettre entièrement audessous de celui de la robe. Cela est au point que ceux qui ont le plus servi à la guerre ou dans les

vice-royautés, n envisagent de récompenses ni d'établissemens que de revenir dans ce conseil , où Ton ne la fait plus, et où Ton passe sa vie à traverser ceux qui la font. Si les affaires ne prennent une autre forme , le soutien de l'Espagne entrepris abîmera la France. H n'importe à Madrid si c'est Philippe ou Charles qui soit roi, pourvu qu'ils en aient un , qui ne ùsse que ce qu'ils voudront; et excepté une demi-douzaine de personnes tout au plus qui suivraient le roi par honneur, s'il arrivait un bouleversement général, je ne connais personne à Madrid qui n'allât baiser la main de l'archiduc. (^)

« Quelque attaché que le roi d'Espagne soit au roi son grand-père, ce prince ne laisse pas d'avoir ses opiniâtretés. Contrariez-le dans ce qu'il souhaite, il ne répond point; mais il ordonne le contraire de ce que l'on a bien conseillé : la reine seule peut le faire changer du blanc au noir.

« La seule chose qui rendit le duc de Berwick insupportable au roi , c'est que ce monarque voulait revenir trouver la reine ('), et le duc de BerwicL s'y opposa fortement; et, pour conci-

(*) L'événement ne justifia point cette assertion du maréchal de Tessé. On yerra que l'archiduc y à son entrée à Madrid 9 fut très contrarié dû froid accueil qu'^n lui fit.

(') U était à l'armée.

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lier le service avec l'impatience du roi, la princesse des Ursins avait résola de mener la reine à Badajoz ou à Alcantara, quand elle reçut l'ordre de sortir d'Espagne.

« Quant à ce qui regarde la campagne prochaine, tout le mieux qui puisse arriver, c'est de n'être point obligé de la feire. Ce seront les forces des ennemis qui dédderont, et leur situation, du lieu où on la fera, et de la manière dont on la conduira; car ne pouvant^ par supériorité, leur donner la loi ^ il &udra bien la recevoir d'eux

(( Le général croit avoir arrangé ses vivres, et avoir un objet, point du tout; un caprice de Madrid envoie des ordres positif, et tout est renversé.

a J'ai promis au roi de Étire cette campagne; je la ferai avec toutes sortes de peines, de désagrémens et de variations. Après quoi je le supplie d'avance de mander au roi son petit-fils, de jeter les yeux sur un général espagnol; car, aux conditions où je me trouve , le roi mon maître peut me Ëdre servir sur ses galères, et je ramerai comme un forçat pour ses services; mais un honoime de bien et un honnête homme ne petit servir dans ce pays-ci, dans le désordre où sont toutes choses, et dans lequel on veut à Madrid les maintenir.

« Le loi se soucie d'avoir une maison, des gardes à cheval , des gardes à pied, que sa maison

soit vêtue , d'avoir un catrosse de toile peinte ou de velours 9 d'avoir une cour ou de n'en avoir point 9 comme je me soucie d!avoir un laquais de plus ou de moins.

« Le cardinal Portocarrero semblerait^ par la part qu'il a eue au testament du feu roi^ devoir être employé et consulté ; mais il n'est plus question de lui : c'est un. homme rempli de bonnes intentions , qui ne peut être employé > parce qu'il ne peut l'être qu'en premier; il ne peut souffrit aucun compagnon^ et il n'est pas capable d'être en premier. ..

(c L'archevêque de Séville en serait capable; et si jamais le roi prenait un premier mimstre^ j'estime qu'il en serait plus capable qu'aucun autre ; excepté qu'un prêtre cardinal en Espagne aura toujours des dépendances de Rome et du clergé» qui sont souvent contraires au bien de l'État.

c< Le comte d'Aguilar (Frigiliana) est uq de ceux qui a le plus d'esprit; il est fort uni avec Medinaceli. Tous ces gens-là n'ont d'objet principal que d'abaisser l'autorité du roi ^ de fiure qu'il n'ait point d'armée^ et que n'en ayant point, il ne soit jamais le maître.

« Le reste des grands n'a nulle part aux a&ires d'État. Os ont leurs intrigues et leurs cabales particulières. Mais l'esprit universel est réuni à vouloir plutôt souffrir un soulèvement général que de changer leurs usages.

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« Mettez-moi en Espagne un roi qui yeuille être le maître, parler, travailler et décider, ou qui, choisissant un premier ministre, lui donne toute son autorité, et qui ne &sse que signer ce que ce premier ministre aura réglé, dans un an le roi sera le maître , ou son premier ministre empoisonné ou lapidé. Il vaudrait encore mieux s'exposer à ce dernier parti que de traîner, comme l'on fait actuellement, une corde qui étranglera, à moins que la paix ne soit prête à se Êdre ; car, dans les principes que l'on suit en Espagne actuellement, de laisser tout en suspens, de faire et de déÊdre, de changer de ministre tous les six mois, de n'avoir jamais aucun fonds fixe pour la guerre , de laisser toujours les détails qui la regardent au conseil ile guerre, dont aucun n'entend qu'à barbouiller du papier; c'est, comine l'on dit , battre l'eau , que de croire que la guerre puisse se soutenir, ni se Êdre à ces conditions-la.

(t Le peuple est fidèle et aime le roi. L'aimée payée sera fidèle; mais elle ne l'est point, et le conseil ne veut pas qu'elle le ^it.

ic II suffit qu'un homme soit véritablement attaché au roi et au soutien de sa couronne, tout se réunit dans le moment pour l'accabler.

ff Un seul avait commencé de saper par les fondémens l'autorité des conseils, et en eût été capable, parce qu'il faisait signer au roi tout ce qu'il voulait. Je ne sais si tout ce qu'il proposait

était faisable , et il faut se garder de la séduction de ses projets , qu'il établit quasi toujours sur des principes dont Texécution est impossible ; mais s'il avait réussi^ le roi d'Espagne aurait pu devenir un puissant monarque^ et facilitait tout au roi. n était tout un pour la reine j à laquelle il était agréable^ et cet homme-là eût été pendu ou grand homme.

H Tout ce que dessus estun raisonnement vague^ qui n'aboutit qu'a faire connaître quq jamais les affaires d'un royaume n'ont été au point de confusion où se trouve l'Espagne , et qu'il en faut peutrétre faire conmie les joueurs au brelan font de leur argent : ils en font un va tout^ qui les ruine ou remet leurs affaires. » (')

Tel était l'état du cabinet et de la cour k l'époque où la princesse des Ursins reprit le pouvoir. Amelot et Orri furent envoyés pour occuper leurs places respectives et tout préparer pour sa réception.

Louis XIV se vit dans la nécessité de reconnaître que ses intérêts , aussi-bien que ceux du roi^ son petit-fils^ avaient souffert de l'intervention illimitée et absolue qu'il avait voulu exercer dans les affaires intérieures de la cour d'Espagne. « Quand je connaîtrais par&itement, écrivait-il à Granmiont, quand je serais instruit à fond des

(') Mémoires de Tessé, tome II, page i54.

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détails du gouvernement de cette monarchie, autant que de ceux de mon royaume, que les Espagnols me seraient aussi connus que mes propres sujets, je ne pourrais encore assurer qu'il faUùt suivre mes avis de point en point en tonte occasion. Il y en aurait plusieurs où les affaires auraient entièrement changé de face lorsque mes lettres arriveraient; et la même dédsion qui aurait été bonne quelques jours auparavant nuirait peut-être aux affidres, si elle était suivie lorsqu'on la recevrait à Madrid. » Ainsi il se réservait uniquementde conseiller son petit-fils dans lesaffiûres générales sur lesquelles le temps permettrait de délibérer. Quant à sa conduite persomielle, Phi^ lippe devait tirer de Texpérience acquise pendant quatre ans les lumières nécessaires pour la régler. (»)

Amelot était aussi fiditement imbu de principes tout à fait contraires à ceux des ambassar deurs qui l'avaient précédé. Il quitta Paris dans la conviction intime que pour réussir dans sa mission il devait se proposer d'Harcourt pour modèle, en s'accommodant au caractère de la nation espagnole , en demandant la coopération des minislres, sans vouloir se donner l'air de les gouverner, et en employant la douceur et la persuasion pour les convaincre que les mesures qu'il était

( ' ) NoAiLLBs , tome III , page 271.

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chargé de leur proposer avaient seulement pour but la gloire du monarque et la prospérité de la monarchie espagnole.

Mais peu de jours de résidence à Madrid suffirent pour lui faire voir que ni l'état de FEs^ pagne 9 ni les caractères des personnes k qui il avait afbire n'étaient tels qu'il Les avait imaginés à Versailles; car^ quoique la reine ftkt en ce moment disposée à seconder de tout son pouvoir les vues de Louis XIV, la cour elle-même commençait à éprouver les ficheux résultats de cette même opposition qu'elle avait récemment encouragée. Déjà ce n'était plus le seul parti des mécontens qui cherchait à traverser les mesures dn gouvernement, c'étaient les ministres euxm^ès. Toutes les branches de TadmittistMlion se ressentaient de l'opposition qu'ils montraient, et de mille tracasseries qui n'étaient que trop firéquentes de leur part.

Montellano lui-même, dont l'assistance avait été si utile k la reine , et qu'elle avait récompensé si magnifiquement, se trouvait très bien du pouvoir, et n'était pas disposé à céder sa place aux agens delà France. D quitta tout à coup là docilité k laquelle il avait dû sctti élévation; èt> Sdlis s'opposer otiveHement au retour de la prinoesœ des Ursins, il s'était r^ni k l'ambassadeur de France, pour persuader au roi qu'il ferait bien de nommer la duchesse de Bejar camarera majror.

L'air de franchise et d'indépendance de ce ministre lui avait gagné l'affection du roi et de la reine; et il était également chéri par ce parti d'Espagnols qui s'était ouvertement prononcé contre toute intervention étrangère.

Fatigué de cet esprit d'opposition qu'il trouvai! dans tous les rangs , le ministre français écrivait : (( C'est la tactique invariable des grands de tenir toujours le roi en tutelle, et la couronne dans un état d'impuissance , sans fermeté et sans résolution. Le roi de France éprouvera des oppositions interminables. Il seca impossible de rien entreprendre qui soit de quelque utilité , et tous ses efforts pour rétablir les affaires seront vains. » n établit donc en principe qu'il Mlait témoigner aux grands de la. considération et du respect pour leurs privilèges, mais que pour gouverner, on devait se passer d'eux le plus qu'on pourrait, sans s'embarrasser en aucune manière de leurs opinions ni de leurs plaintes.

Après avoir annoncé à Louis XIV la prise d'Albuquerque et les premières étincelles d'une rébellion en Catalogne : « Chaque jour augmente le mal, ajoutait-il; le peu de soldats qui restent sont forcés de déserter, faute.de pain. Les officiers qui ont quelque commandement, demandent à quitter, voyant que tout manque. Avec cela, les ministres du despacho sont tranquilles, voyant -et entendant tous les jours les preuves redouUées

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de toutes ces misères avec indifierence , ce qui ferait croire qu'il s'agit des affaires de leurs voisins. On répète à tout moment que c'est fauté d'argent^ et personne ne se met en peine d'en trouver^ ni ne s'imagine que cela soit possible. Orri proposa^ comme un remède immédiat, de reprendre ses premiers projets; mais dans la crainte de produire, dès le commencement dé son ambassade y une impression fâcheuse , il ajourna sa proposition.

Amelot ne fut pas long-temps sans présenter de*nouvelles preuves de la vérité de ces observations. L'irruption de l'armée portugaise dans l'Andalousie, et la crainte d'un soulèvement en Catalogne et en Aragon, déterminèrent Louis XIV à prendre des mesures de prévoyance contre des événemens possibles, et à s'assurer de quelques points militaires en Espagne. Il proposa dono que des garnisons françaises fussent reçues à Santander, San Sébastien et San Lucar, ainsi que dans les forts sur les côtes de Guipuzcoa et Alava. La reine se chargea d'obtenir le consentement dé Philippe , et son ministre reçut l'ordre d'en faire la proposition au conseil.

On profita de la présence du roi pour présenter la demande. Les membres du conseil furent d'abord' étonnés et gardèrent le silence; mais bientôt Montellano se leva pour combattre vive*m^nt la proposition. Il s'étendit sur le déshonneur

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qai rejaillirait sur la natiœi espagnole^ si l'on adoptait une mesure aussi peu conyenaUe h la dignité du monarque qu'offensante pour ses sujets. Il prétendit que la propositicm ne pouvait qu'augmenter la jalousie qui déjà régnait entre les deux nations , et il laissa entendre que l'on se méBait déjà beaucoup de l'armée finançaise qui défendait la frontière du Portugal. Les autres membres du conseil , sans avoir assez d'énex^ pour suivre l'exemple de Montellanô, ne oechèrent pourtant pas leur répugnance à adopter la proposition. Amelot sortit alors de sa circonspection ordinaire^ et s'^^levant ooBtre l'apathie et les préventions des Espagnols , il insista avec ardeur sur la nécessité où ils étaiaoït de dépendre de la France pour conserver la mo* narchie.

Au milieu de ces contestations, Philippe fit éclater son mécontentement avec une animosité extraordinaire. Il déclara qu'on ne ferait aucune distinction entre les troupes françaises et espagnoles tant que les deux souverains resteraient aussi intimement unis qu'ils l'étaient. Il ap^^ouva la proposition d' Amelot , et insista pour qu'on donnât sur-le-champ et sans réplique les ordres nécessaires à sa prompte exécution. (^)

(*) Ce fàt le marquis de Mancera qui s'exprima avec ie plas de viyacité dans le conseil contre les reprodies tV Amelot. Le roi , pour calmer le cabinet de YersaiUes ,

Malgré cette décision de Philippe ^ des difficultés pareilles se présentaient à l'égard du plan financier d'Orri, dont le but était de se procurer des fonds pour la continuation de la guerre. Des contestations non moins vives s'élevèrent sur les moyens d'augmenter l'armée^ et de rétablir la discipline militaire.

Un nouvel incident vint ajouter à ces embarras : on découvrit un complot, réel ou imaginaire, d'enlever le roi et la reine , le jour de la Fête-Dieu , quand la cour se rendrait au Retira avec la pompe accoutumée. Le comte de Leganès, un des grands d'Espagne , d'une grande influence et plein de capacité , était à la tête du complot ; il était commandant général de l'artillerie , et en même temps gouverneur du palais. On le soup-

Ini ordonna de ne plus assister aux séances. Le comte de Monterey et le duc de Montalto donnèrent également leur démission : on ôta à celui-ci la présidence du conseil d'Aragon pour la donner au comte de Frîgiliana ; le duc de Yeragnas , et don Francisco Ronquillo ^ furent nommés membres du conseil du cabinet. Amelot roulait que Ton congédiât aussi Montellano , mais le roi s'y opposa. La reine le protégeait toujours , quoicjne moins ouTcrtement , à la vérité, paiy:e que la princesse des Ursins, ennemie jurée du duc depuis sa disgrâce , cherchait à servir les intérêts de la France , en éloignant du conseil les Espagnols qui n'obéissaient pas aveuglément à ses volontés. Saiht- Philippv , Commentarios de la guerra d'Espana , tome I , page i85.

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çonnait depuis long-temps de pencher pour la maison d'Autriche. Le projet de conspiration devait s'exécuter par l'entremise de déserteurs et de prisonniers de guerre anglais , allemands et hollandais qu'on avait rassemblés à Madrid , et que Leganès visitait et secourait dans leur ex* trême misère. On exagéra , comme cela se pratique toujours y les circonstances et les ramifications du complot. On s'attendait à voir éclater à la fois des insurrections à Madrid , à Grenade et à Cadix, oti Ton conservait des intelligences secrètes avec l'ennemi. Les Français et tous leurs partisans devaient être massacrés le même jour. On devait amener le roi et la reine à Lisbonne; et si l'on ne pouvait les conduire jusque-là ^ on les tuerait. L'explosion du complot serait le signal pour proclamer l'archiduc ; des mouvemens de l'armée portugaise, soutenue par l'apparition des escadres ennemies devant les côtes, en faciliteraient l'exécution.

Ce fut Amelot qui éventa la mèche; il découvrit le complot; Leganès fut arrêté par ses ordres, sans attendre Tapprobation du cabinet français. Cependant on ne put jamais présenter à cet officier aucune preuve de sa culpabilité, ni de la conspiration elle-même ; mais il fut d'abord envoyé à la forteresse de Pampelune , et conduit plus tard en France , où il mourut en 17 1 1 .

Les grands se trouvèrent grièvement offensés

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de l'arrestation et de l'emprisonnement de Leganès , contre les droits et privilèges de sa classe , sans formalités légales , sur des soupçons vagues , sans preuves suffisantes et sans instruction préalable. Une telle violation de toutes les formes à son égard , augmenta l'intérêt qu'on avait pour lui ; on disait hautement qu'il n'était pas coupable, et ce fâcheux incident jeta un si grand blâme sur les premières opérations de l'ambassadeur, que ni la discrétion qui le caractérisait, ni la £aveur dont les deux cours T honoraient, ne purent jamais l'effacer. (') (*)

(') NoAiLLBs, lome II, pag. 291 à 3oo. Saint-PhiiiIppe , tome I, page 36 1. Tessé» tome II, page 196.

{*) Le marquis de Leganès avait été en butte à des sonp-^ çons très graves dès 1702. Il avait même été envoyé en France par mesure de précaution. Lorsqu'il y arriva , on ne lui dissimula ni les griefs accumulés contre lui , ni les preuves qu'on croyait avoir de ses intelligences avec les ennemis de Philippe Y : on lui rappela qu'il avait refusé de prêter serment de fidélité au nouTcau souverain ^ et qu'il avait témoigné de rindifférence quand on lui fit sentir les fâcheuses impressions que produirait son refus. 1 C'est une terrible chose y dit-il à cette occasion , que de vouloir m'exposer à tirer l'épée contre la maison d'Autriche , à laquelle la mienne doit tant de bienfaits. « Il ^ut pourtant si bien se justifier de ces reproches , et répondit à tout avec tant de force , qu'on resta en suspens sur son compte, qu'on fut même tenté de le garder comme ambassadeur , mesure cpie la réflexion démontra dangereuse. On lui permit à la fin I. 37

4i8 PHiupps y.

de retourner à Madrid , parce qne son eiiX réyoltaû les Espagnols.

Quant à la conspiration dont il fut accusé par la suite d'avoir été un des principaux chefs , les mémoires du temps conviennent qu'il n'existait pas de preuves de sa culpabilité. Il faut cependant qu'il y ait eu des indices assez graves approchant de l'évidence; car, outre que Louis XIV, dans ses Lettres à Phiiq^pe, approuve sou arrestation, la princesse des Ursins , initiée à tous les secrets de la cour de Madrid, écrivait de Burgos le 12 août 1706 à madame de Main tenon : « M. de Torcy me mande que le marquis de Leganès a obtenu la permission d'aller demeurer à Vincennes. Au nom de Dieu ! qu*on ne< regarde pas cet homme comme un innocent , je U ti^na très eriminol : ai Ton n'en a pas trouvé de preuves dans ses papiers , c'est qu'ils ont été inventoriés par des hommes entièrement dévoués aux ennemis. »

Coupable ou non , le marquis de Leganès resta en France, où il mourut en 1711. Yoyes les Mémoires de Tesséy vol. il , page aoo.

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I^Tée da Siège de Gibraltpr. ^ lettrée d« raaréohiil de Tessé. — Événemens de la campagne de Portugal. ^* Les alliés débarquent en Catalogne. — Prise de Barcelonne. -r L'Est de TEspagne se dédare pour Charles.

Des événemens funestes qui mirent le trône de Philippe dans le plus , grai^d danger, et qqi menacèrent de détruire les forces que la France avait en Espagne , signalèrent Tadministration d'Amelot.

La prise de Gihraltar fit une impression profonde sur Tesprit de Philippe. Laissant là tout autre projet militaire , il ne songea qu'aux moyens de reprendre cette place importante dont la perte blessait son orgueil et compromettait sa sûreté. Il envoya en octobre le marquis de Villadarias, avec un corps de troupes tiré de l'armée d'Estrajnadure, mettre le siège devant Gibraltar du côté de la terre , tandis qu'une escadre française sortie de Cadix sous les ordres du baron de Pontis f bloquerait la place du côté de la mer.

4ao PHILIPPE y.

Mais les assiëgeans n'avançaient pas beaucoup dans leur attaque , soit par l'inexpérience du général^ soit par le manque de tout ce qui était nécessaire à -une entreprise aussi difficile.

On fut donc forcé de suspendre toutes les opérations sur la frontière de Portugal, pour s'occuper exclusivement de ce projet favori. Tessé, qui venait de remplacer Berwick dans le commandement, fiit chargé de presser le siège. On lui promit de prompts secours et les approvisionnemens nécessaires; mais l'intrépide gouverneur et la brave garnison repoussèrent toutes les attaques du côté de la terre, pendant que l'escadre anglaise faisait entrer sans cesse dans la place des renforts de troupes, des munitions et des vivres. D'ailleurs une imprévoyance à peine concevable de la part de l'administration, sans compter les obstacles incalculables que présente la nature du pays, était plus que suffisante pour faire échouer ou traîner en longueur les opérations de l'armée espagnole.

(( Me voilà, monseigneur, écrivait Tessé au prince de Condé, au pied d'une des colonnes d'Hercule; et ce siège, entrepris avec plus de fermeté , d'industrie et de valeur que de moyens , serait fini il y a long-temps , si ces mêmes moyens avaient été bien combinés ; mais en Espagne encore plus qu'ailleurs, on vit au jour le jour, et l'on ne met d'emplâtre aux maux qu'après qu'ils

sont arrives, sans avoir voulu les prévoir. Tai trouvé le siège plus avancé que je ne croyais, malgré deux secours arrivés et un troisième que j'ai eu le désagréable spectacle d y voir entrer, le tout par mer. Les Anglais nous montrent au moins qu'en tout temps on peut la tenir; car ils s'y promènent comme vos cygnes à Chantilly dans votre rivière. Mais quand les brèches ont été praticables , et qu'il ne £sJlait plus que sept ou huit jours pour battre avec vivacité^ et écraser ce qui restait , la poudre a manqué : les canons éventés ou blessés n'ont pu être rechargés ; la flotte du baron de Pontis qui devait arriver, et sans laquelle la prise de cette place importante ne peut pas s'achever, tout d'un coup cela a manqué; les vents n'ont pas voulu que les convois préparés par moi arrivassent ; le canon n'a pu venir ; PontLs n'a pu , ou voulu arriver : un troisième secours est entré , l'on n'a pas pu battre en brèche , et, par honneur seulcm^it pour la tranchée , l'on a tiré quelques coups par heure. Ainsi les omemis.ont eu le loisir de raccommoder et d'épaissir ce qu'on, leur avait déchartié, l'armée s'est anéantie. Voilà, monseigneur, ce qui fetit, comme dit la comédie, que votre Jitte est muette. L'on m'a ordonné de me rendre icijr où je devais trouver vingt canons nouveaux , et trois cents milliers de poudres; les premiers sont à Cadix sans en pouvoir sortir ; la pQudre vient de

4^4 PflILIPPB V.

pagne qui porte dans ses ordres un meuTenMirf de décision ! Il y a plus de trois mois que rien , de quelque nature que ce soit , n'a été expédié dans la secrétairerie d'état de la guerre. Le doc de Grammont y a perdu ses poumons et j'y perds ma patience.

« Nous avons manqué Gibraltar fknte d'ordre et de précautions , de moyens arrangés , et de tout ce que Votre Majesté sait mieux que moi et que personne être nécessaire. Le malheur de vos vaisseaux n'est arrivé que parce qu'ils ne savent y à Madrid , ni^ conséquence ni la possibilité de ce qu'ils ordonnent; l'on défidt un jour ce que l'on &it l'autre.

H L'esprit généra d^ Espagnols les plus zélés, c'est de ne rien prévoir^ et de croire que l'on est difKTulpé des malheurs pour avoir cédé à la force. Le roi d'Espagne même semble vouloir quelquefois que le hasard rende ce que la précaution la plus réglée donne lieu d'espérer; et ses ordres précis ont parfois un air d'opiniâtreté qui peut infiniment nuire à son service. Je rends compte de tout cela dans mes lettres^ plus au long, k M. de Chamillard. Je ne réponds pas de détei^ miner Madrid à la levée des milices, ni à bien d'autres choses que je vois et connais utiles. J'avais cru que la reinç voudrait entrer dans les aûaires et les connaître , elle me l'avait promis ^ et peut en devenir très capable ; mais Votre Ma-

CHAP. XU. 1705. 4^5

jesté connaît ce que c'est qu'une jeune princesse , quelque parfaite qu'elle puisse être.

(c Quant aux £buds que Votre Majesté me recommande de régler pour la subsistance des troupes , l'on n'a jamais voulu m'y laisser rien voir que de ' l'impossibilité, et les troupes ne sont ni payées^ ni recrutées ; en un mot ^ Sire , tout ceci fait pitié. Je rendrai compte à Votre Majesté de ce que j'aurai pu faire à Madrid , et je suivrai , auprès du roi catholique, ce que Votre Majesté m'a souvent ordonné , c'est-à-dire y de lui parler et de lui écrire franchement ; car il m'est impossible de passer ma vie à dire des choses agréables quand je ne les pense pas. »

En reprenant son commandement sur la frontière du Portugal^ Tessé ne se trouva guère moins embarrassé : l'armée n'étant pas assez nom* breuse et manquant d'ailleurs de munitions y il fut forcé de diviser ses troupes et de se tenir sur la défensive. Il eut la mortification d'être témoin de la prise de Salvatierra, Albuquerque et Valencia d' Alcantara ; il se regarda même comme fort heureux de pouvoir conserver Alcantara et Badajoz^ pouvant ainsi mettre le territoire espagnol à couvert des incursions de l'ennemi.

Dans une de ses lettres au prince de G)ndé (17 juin ) y il trace le tableau de sa situation avec de vives couleurs. Après avoir r^iconté leç circonstances malheureuses de la campagne, il ajoute :

« Voilà, monseigneur y le petit détail aoquei les bontés de votre altesse sérénissinie pour moi m'engagent ; car j'écrirais , autant qn'a fidt saint Augustin y que je ne dirais pas encore assez par combien de contre-temps faits et formes exprès, on a dégoûté les plus fidèles et découragé les plus ^lés. Tai été obligé de laisser à Cadix , c'csl-àdire à plus de cent lieties d'où je suis y deux bataillons français et un régiment de dragons, parce qu'il Ikut enfin aller au plus pressé, et q[ue b léthargique Espagne n'a rien fait. Nous verfoiB ce que le nouveau règne ou gouvernement produira. La maladie et le retardement de madame des Ursins me désole. Il y a des choses importantes qui ne peuvent aller &i avant tant qu^eDe ne sera pas k Madrid. »

n mandait, le 4 novembre, à Amelot : k Que, quelques heures plus tard, Badajoz était pris, et que la garnison en eût été bien aise , parce que les troupes espagnoles n'étaient point payées, et que les officiers étaient mécontetais jusqu'à la rage; que les ordres étaient mal donnés et encore (dos mal exécutés ; qu'un esprit de plainte se répandait partout. » Le maréchal insistait ensuite snr la nécessité d'employer des officiers finançais pour le commandement des places, parce qu'il ne voudrait pa^ confier à un Espagnol, quelque brtve qu'il fiit, la défense d'un clocher, w attendu, ajoutâit-t-il/ qu'ils veulent tous se battre en doel

OU en particulier ; mais en ccMrps ponr la patrie , ils n'ont point cela dans la tête, et ils ne l'auront jamais. >» (**)

Par snite des rerers de Fannée et des embàr-* ras de la cour^ Finquiétude ne fit qu'augmenter dans l'intérieur. Les méconteas s'agitèrent et de«vinrent plus entreprenans. L'esprit public fut remu^ par dès bruits de complots , réels ou ima^ ginaires , contre le gouvernement. Le comte de CiftienteSy que sa haute naissance et son habileté connue pour l'intrigue et sa popularité rendaient propre à devenir chef de partie avait formée dès l'année précédente , une faction autrichienne en Andalousie^ où il avait beaucoup dé relations. Ses machinations ayant été découvertes, on l'arrêta à son retour de Madrid ; mais il trouva moyen de s'échapper, et traversa secrètement r Aragon , Valence et l'Andalousie, en^e créant toujoui^ de nouveaux partisans, et préparant tout pour un soulèvement général. (')

A peine avait -on découvert les menées de Cifuentes, que la conspiration attribuée à Leganès vint ajouter h l'inquiétude générale, et répandre

' (*) Lof stjtie M. de Tei%é écrivait ceci, il avait évidéthment de rbmttelir ; oàr tonte lliivtôire Âe la guerpe fait toir que les Espa^oifl 'CombattiTein: avec honneur,. et qu^ilt montrèrent toujour» uii patriotisme noble et généreux, (') SAurT-PHU.ippB9 tome l, page BaS*

4a8 PHIUPPB Y.

les soupçons et la méfiance^ tant à la cour cpi*à la ville.

Au milieu de ces agitations de l'Espagne, la défection du duc de Savoie vint porter un coup mortel à la cause des Bourbons en Italie. Ce prince^ dont la politique avait pour but de tenir la balance entre deux grandes puissance rivales, n'eut pas plus tôt garanti ses intérêts personnels par le mariage de ses filles avec des princes de la famille des Bourbons , qu'il songea à diminuer la prépondérance de cette maison en Italie, afin de mieux assurer sa propre indépegadance. H s'entendit en conséquence avec les alliés , et lorsque Vendôme faisait marcher un corps considérable du côté de Trente , pour favoriser les opérations de l'armée de Bavière , il se dédara tout à coup pour r Autriche , et annonça son adhésion à la grande alliance. Mais ses intrigues, quoique con* duites avec beaucoup d'art, n'échappèrent pointa la vigilance du monarque français. Vendôme se retira en toute hâte de Trente, arrêta ses officiers, et incorpora plusieurs de ses soldats dans les rangs français; tandis qu'une armée sous les ordres de Tessé s'avança à travers la Savoie, et que Louis XFV, par une lettre fort laconique, parla avec le ton d'un souvaE^in offense. Les principales places du Piémont furent forcéesde se soumettre. Leduc lui-même n'aurait pu échapper aux désastres qu'il méritait par sa perfidie, si le

général impérial , Staremberg , n'eut levé précipitamment ses cantonnemeus au milieu de l'hiver^ en lui donnant par là la facilité de soutenir la lutte contre des forces supérieures^ jusqu'à ce que les secours des puissances alliées pussent arriver. ( ' ) Ces événemens funestes pour la cour de Madrid encouragèrent les partisans de l'Autriche ^ et contribuèrent à hâter les mesures prises en Portugal pour l'invasion projetée . D'autres incidens vinrent encore ajouter à l'union et à la force de ce parti. Le duc de Cadaval, premier ministre de Portugal, fut disgracié par suite de sa correspondance secrète avec la France; une nouvelle at* taque d^apoplexie ayant réduit le roi à un état d'imbécillité^ la reine douairière fut appelée à la régence* Le gouvernement fut confié à ceux qui étaient portés pour l'Angleterre et l'Autriche. Les querelles et la rivalité du prince de Darmstadt et de l'A mirante de Castille^ qui auraient pu devenir fimestes aux alliés ^ furent aussi terminées, d'abord par la défaveur de l' Amirauté, et plus tard par sa mort, qui eut lieu par l'effet du chagrin et d'une ambition trompée dans ses espérances. (*)

(') Maison dt Autriche » tome I, chap. lxix.

{^) L*Amirante fut envoyé à £xtremoz , sur la frontière de Portugal , ponr y prendre quelques dispositions \ mais , bientôt après son arrivée , il eut une attaque d'apoplexie à laquelle il succomba. Il avait institué pour son héritier Tar-

4So PHILIPPE y.

Encouragés par la tournure favorable <pfte les choses paraissaient prendre , les alliés envoyèrent un renfort de quinze mille hommes en Pe^rtugal j sous les ordres du général Peterborough ^ et fixent des préparatife pour une vigoureuse campagne* Tandis que les forces alliées attaquaient FËspagne du côté de Beira et de l'Alentejo^ une escadre anglaise devait conduire l'ardiiduc avec six mille hommes qui débarqueraient sur les côtes d'Italie , pour porter secours au doc de Savoie ^ engagé dans une lutte inégale avec l'armée firançaise. Cette division, en eifet, mit à la voUe du port de Lisbonne, sous le commandement de Peterborough ; comme elle arrivait à Giluradtar, le prince de Darmstadt la joignit en qualité de volontaire. Là y il parla de la grande influence qu'il avait en Catalogne , et insista sur l'avantage de débarqaer en Espagne plutôt qu'en Italie. Peterboitm^ , qui appréciait bien mieux que le prince la Ëdblesse de leurs forces, fut d'avis de ne pas changer de projet; mais Charles adopta la proposition du prince, et la Catalogne fot destinée à être le théâtre de cette guerre civile , qui ébranla le trôiie de Philippe, et qui ne fut terminée qu'à la paix

chidnc Charles : le roi de Portugal fit déposer son corps avec magnificence k Téglise de Bethlem, près le Panthéon , en attendant qu'on bâtit le tombeau qu'il araît ordonné par son tes^piment. Saint-Phiupps , Commentanos tie ia ^uerra de Espaha,

CHAP, XII. — lyoS. 4^1

signée entre les deux prétendans à la couronne d'Espagne.

Aussitôt que l'escadre eut jeté l'ancre dans la jbaie d'Altéa^ près de Valence , Peterborough publia un manifeste , déclarant qu'il yaiait soutea3uur les droits de la maison d'Autriche au trône d'Espagne 9 et délivrer le pajs du joug honteux de la domination étrangère. Cette proclamation fut bientôt distribuée et répandue par le sèle des partisans autrichiens » particulièrement par les soins d'un officier espagnol , nommé Basset, fort intelligent » et qui accompagnait l'expédition. Les habitans d'Altea et des districts enyironnans se leyèrent en masse, et se présentèrent en foule pour saluer l'archiduc comme leur libérateur. Sur ces entrefaites, un mouvement populaire avait lieu à Dénia, et la garnison s'étant rendue sans résistance , on la remplaça par quatre cents hommes de l'expédition, sous les ordres du génwal Bomero, un des Espagnols partisans de l'archiduc. Ce fut cette petite ville qui, la premii^e-, proclama Charles roi d'Espagne avec les solennités d'usage.

Enorgueilli de ce succès, le nouveau souverain De fit plus aucun cas de l'opposition de Peterborough; après quelques jours de repos, l'e»^ cadre mit à la voile pour Barcelonne, et (le a5 août) elle débarqua un corps de troupes à l'est de la ville. Telles furent cependant les difficultés

43a PHILIPPE V.

qui en tx>u raient ce petit corps d'armée, que » pendant trois semaines, il lui fut impossible d'entreprendre la moindre chose. La garnison était d'une force à peu près égale à ceUe des assiégeans; et la forte citadelle de Montjuy, qui, par sa position avantageuse, doit être regardée comme inexpugnable, dominait toutes les fortifications. Le brave vice -roi Velasco, qui avait naguère sauvé la ville, en conservait encore le. commandement; et il se trouvait cette fois secondé par le duc de Popoli , qui s'était illustré aussi dans la défense de Naples. La fermeté de ces officiers, et le cour'age qu'ils inspiraient à la garnison, maintinrent les habitans sous l'obéissance de Philippe. Les mécontens n'osèrent se montrer; et les magnifiques promesses du prince de Darmstadt, relativement au soulèvement général de tous les habitans de la Catalogne , se trouvèrent sans effet encore cette fois. On ne vit accourir sous le drapeau autrichien que quinze cents miquelets environ , contrebandiers ou voleurs pour la plupart, et ennemis déclarés de toute subordination et discipline.

Par suite de ce désappointement, le camp des alliés devint un foyer de divisions, de tumulte et de méfiance. Les généraux, au lieu de s'occuper des moyens de nuire à l'ennemi, ne songeaient qu'à s'accabler mutuellement de reproches et à des récriminations réciproques. liCs divers con-

seiis de guerre n'eurent d'autre résultat que de multiplier et prolonger les quereUes. La continuation du siège fut publiquement taxée de folie; et le général hollandais témoigna sa résolution de d^béir aux ordres du commandant en chef ^ plutôt que de sacrifier ses soldats dans une entreprise si désespérée.

Au milieu de ces dissensions , les représenta-tions réitérées du prince de Darmstadt déterminèrent Charles à ne pas rembarquer ses troupes. La garnison s'étant laissé enfermer inconsidérément dans les murs de la place , les Miquelets ^ qui avaient joint les Autrichiens , accrurent le nombre des mécontens dans la ville^ en interceptant l'entrée des provisions , tandis que les émissaires autrichiens, parcourant l'intérieur de la province, gagnaient sans cesse, quoique secrètement, de nouveaux partisans à leur cause.

Le rusé Peterborough lui-même, piqué des reproches de Charles et du prince, mit en œuvre tous les moyens pour le succès d'une entreprise qu'il avait regardée jusque-là comme impraticable. Le fort de Montjuy, ainsi que nous l'avons dit , commandait les fortifications du côté le plus faible de la place ; et la garnison , se reposant avec confiance sur la force des ouvrages, comme sur l'avantage de la position, paraissait négliger de prendre les précautions propres à repousser une attaque. Il conçut le projet hardi de suiprendre ce poste im- I. 28

434 PHILIPPE y.

portant. Pour mieux donner le change sur fies intentions , il convoqua un conseil de guerre composé d'officiers de terre et de mer, et se conforma parÊdtement à la décision qu'ils prirent , que si , à unjourdonné, lesiégeétaitencore regardé comme impraticable , les troupes seraient rembarquées, et qu'on tenterait alors un coup de main sur la côte de Naples. Rien ne pouvait faire espérer que le siège put être continué. Au jour convenu , Peterborougfa donne l'ordre d'envoyer à bord l'artil* lerie de siège, ûiit très tranquillement toutes les dispositions pour l'embarquement des troupes, sans tenir aucun compte des vives remontrances de Charles ou des murmures de ceux qui voyaient leurs espérances trompées. Convaincu que le succès d'une telle entreprise dépend surtout du secret, il ne laisse échapper aucun indice, ne dit pas un mot à ses amis intimes, Stanhope et Meh-tuen , dispose tout en secret pour son dessein, prépare l'artillerie nécessaire, et place mille hommes dans un couvent à moitié chemin entre la citadelle et la ville.

Vers le soir, au moment même où les habitans de Barcelonne se livraient à la joie pour se fisliciter de leur délivrance apparente, il se met à la tête d'un détachement de douze cents hommes et de deux cents chevaux ; puià s'arrêtant au quartier du prince de Hesse-Darmstadt, lui déclare quel est son projet, et réclame son assistance

CHAP. XU, 1705. 455

pour ramener à bien. Depuis plusieurs semaines il n'existait aucune communication entre ces deux rivaux; mais à l'instant il s'établit entre eux un combat de générosité; les deux généraux, si opposés d'opinion^ oublient simultanément leur première animosité, et jurent d'employer ensemble leurs talens et leur courage contre l'ennemi commun.

Après avoir fait un assez long détour au pied des hauteurs environnantes'^ ils arrivent de grand matin devant celle on la forteresse est située, à nn quart de mille à peu près des ouvrages exté^ rieurs. Le comte ^ avant la pointe du jour, di- Tise une portion de son détachement en deux parties , chacune de trente hommes , suivis de soixante autres appuyés eux-mêmes par deux cents. Un corps de réserve de cinq cents hommes était en arrière.

Les deux che& se mettent alors à la tête du détachement destiné k une des actions les plus périlleuses, l'assaut d'un bastion du côté de la ville. Le signal convenu est donné , les troupes s'avancent sur le glacis, essuient, avec le plus grand sang-firoid, tout le feu de l'ennemi, entrent dans le chemin couvert , dispersent les soldats qui le défendent, escaladent le bastion, fortifient son approche par des monceaux de pierres qui se trouvent là par hasard. Cette prompte attaque ayant fixé principalement l'attention de la gar-

456 PHIUPPE T.

nison, l'autre détachement s'avance avec moins de danger, gagne un demi-bastion à Touest des fortifications, se retranche en toute hâte, et tourne Tartillerie contre les ouvrages intérieurs. On fait alors approcher l'artillerie préparée d'avlance, ainsi que les mille hommes de réserve restés dans le couvent.

A la première nouvelle de l'assaut, le gouverneur envoie un détachement de dragons ; deux cents mettent pied à terre et gagnent la citadelle. A la vue de ce secours , la garnison jette un cri de joie , que le prince de Darmstadt prend pour une demande de capitulation; il s'avance inconsidérément vers les ouvrages intérieurs avec à peu près trois cents hommes; la garnison leur laisse passer le fossé, et tombant sur eux comme la foudre , fait deux cents prisonniers, et tire à mitraille sur ceux qui cherchent leur salut dans la fuite. Au milieu de cette bagarre le prince est atteint d'une balle dont le coup n'est pas mortel.

Les assaillans commençaient à perdre courage à la vue d'un corps considérable de troupes qui , venant de la ville , marchaient dans la direction de la citadelle. Peterborough s'avance pour les reconnaître; une terreur panique s'empare des officiers et des soldats, qui abandonnent leur poste et se mettent en retraite : mais heureusement il aperçoit ce mouvement avant que la garnison ait eu le temps de le voir; il revient sur

GHAP. XII. 1706. 4^7

ses pas f rallie les troupes qui reprennent leur poste. Pour comble de bonheur les deux cents hommes prisonniers qu'on dirigeait sur la yille , rencontrent les troupes qui s'avançaient au secours de Montjuy. Les Espagnols apprennent par eux que Peterborough et le prince de Darmstadt se trouvaient en personne à Tassant. Le commandant de ce renfort ^ supposant que le général en chef n avait pas l'intention d'engager une affaire aussi désespérée y songe à sa propre sûreté et se retire en toute hâte dans la ville y craignant d'être coupé.

Le corps de mille hommes arrive du couvent ; on met en état de défense tous les postes qu'on avait occupés ; la communication se rétablit entre le camp et l'est de la ville ^ et on débarque la grosse artillerie. Deux mortiers sont placés de manière à battre les fortifications intérieures. Il semble que la fortune se plaise à seconder cette téméraire entreprise ; des bombes tombent par hasard dans un magasin à poudre^ sur le front d'un bastion ; le gouverneur et quelques officiers sont tués sur la place; les Miquelets, si prompts et si actifs , profitent de ce moment de confusion et de terreur, pénètrent dans la citadelle , et soutenus par les troupes régulières ils s'en emparent; la garnison, menacée d'être passée au fil de répée, se rend prisonnière.

Aussitôt que Montjuy eut capitulé , quatorze

mille Catalans passèrent tout d'un coup sous les enseigiies autrichiennes. Mais, malgré cet accroissement de forces , malgré la perte de la citadelle et les dommages occasionnés dans les fortifications par les batteries formidables des assiégeans ^ Velasco tenait toujours ; il déclara qu'il était résolu à s'ensevelir sous les ruines de la place. Il est certailu que si les habitails araient été animés de son ardeur, ib auraient pu encore se défendre jusqu'à l'arriTée des secours, liais le parti autrichien grossissait à Yve d'oeil; la garnison perdit courage , le peuple demanda à capi* tuler, et une partie considérable des troupes déserta a l'ennemi ou se réunit aux mécontens. L'intrépide gouvemeur fut en&i forcé de se rendre (9 octobre); on lui accorda, ainsi qu'à la garnison, tous les honneurs de la guerre; on sti^ pula qu'ils seraient escortés jusqu'à la forteresse de Roses. En sortant de la place le gouverneur courut le plus grand danger, ainsi que les adhérens de Philippe Y; mais grâce à la généreuse protection du vainqueur, ik échappèrent à la fureur de la populace. (^)

C*) La meilleure relation et la plus détaillée da sîégit de Barcelonne y et des matifs qui déterminèrent le comte de Peterborough , se trouvent dans les Mémoires du capitaine Carietton, qui accompagna le générât et prit part à l'expédition. 11 prouve jusqu'à Téridence que te fat le comte seul qui conçat l'idée de l'attaque , et que le priace de Dams-

CHAP. XIl. 1705. ' 4^9

Le â3 octobre^ Charles fît sou entrée dans la capitale delà Catalogue, au milieu des trausports d'allégresse de ses habitaus ; il fut proclamé avec solennité souverain de la monarchie espagnole. Les Catalans à cpi Philippe avait accordé tout récemment de nouveaux privilèges , brûlèrent la charte où ils étaient contenus, pour recevoir d'autres concessions qu'ils croyaient plus durables , étant dcœnées par le souverain de leur choix.

Quant à la garnison, qui se mit en route pour Roses, tous les soldats, excepté mille hommes seulement, rejoignirent les drapeaux de Farchidùc. On ne voyait que désertions; le mécontentement étant général, le feu de la révolte s'étendit avec une grande rapidité sur les payd situés à Test de l'Espagne. En Catalogne, les insurgés, sous la direction de Qfuentes, s'emparèrent presque coup sur coup des places importantes de Tarragone, Tortose, Lerida, Gironne, et des principales villes de la province, excepté Roses, et pénétrèrent jusque dans l' Aragon. (^)

tadt ne se réunit à loi qn'an moment même de marcher. Une autorité aussi irrécusable nous dispense d'entrer en discussion sur la conduite de Peterborougb , question qui a été autrefois très yiyement débattue en Angleterre , et au sujet de laquelle on peut asseoir son jugement en lisant Rapin^ (*) Ce fut ayant la reddition de Barcelonne, que Flguières^ où se trouTaient soixante-dix soldats de garnison, ouvrit ses

44o PHILIPPE V.

Un régiment de sept cents chevaux, qui bloquait Dénia, passa du côté de Tarchiduc, et, sous le

portes devant cinq cents thevaux et mille soldats d'in£uiterie anglaise. Lerida se rendit à trois cents hommes mal armés dn pays ; Tëvéque , qui resta fidèle à Philippe V , et montra la ferme résolution de défendre la ville , fut forcé de se sauver à pied à travers les champs. Tortose suivit Texempre de Lerida ; toute la Catalogne était en feu. Le comte de Ciluentes s'était avancé dans l'intérieur du pays , et soulevait les populations par des proclamations incendiaires. Taxragone ne se rendit qu'après Barcelonne.

Le marquis de Saint- Philippe, auquel nous empruntons ces détails , présente la ville de Barcelonne comme ayant été assez vivement attaquée et bombardée , même avant la surprise de Mon^'uy.

Cet historien n'entre pas dans le» détails qu'on vient de lire sur l'attaque de la citadelle. D'après lui , un boulet de canon emporta la cuisse au prince de Darmstadt ; et tandis que le chirurgien s'occupait d'arrêter le sang qui coalait en abondance , un biscayen blessa le prince à l'épaule et le tua.

Le marquis de Saint-Philippe rapporte aussi que le gouverneur Velasco ne dut son salut qu'à la générosité dn comte de Peterborough, qui le fit sortir de la citadelle jpar lu porte qui donne sur la mer , où il s'embarqua à bord d'une fr^ate anglaise. Le général anglais sauva également dans sa tente plusieurs des partisans du roi catholique, entre aativs le duc de Popoli avec sa famille , le marquis d'Aytona , celui deRisbourgh, le comte de La Rosa, don Manuel de Toledo , et la compagnie entière des. gardes , qui était venue de Ndples , composée d'individus appartenant aux farailles les. plus illustres de ce royaume, et qui restèrent tous fidèles à Philippe V.

comiDandement de Romëro^ protégea le soulèvement général du royaume de Valence. Basset, à la tète d'un parti considérable d'insurgés cata-* lans et valenciens, s'avança vers la capitale , où l'arcbidnc avait un gra^d nombre de partisans; assuré de leur appui, un des chefe s'approcha des portes de la ville l'épée dans une main, et le portrait de l'archiduc dans l'autre. Le peuple ne put retenir son enthousiasme ; les soldats fraternisèrent avec les paysans , et les partisans de l'archiduc entrèrent dans la ville sans la moindre opposition. On accorda au vice-roi, marquis de Villagarcia, la permission de se retirer; mais l'archevêque faisant semblant de ne céder qu'à la force, et de se rendre prisonnier, embrassa la c^use de Charles, et devint par la suite un de ses ministres favoris , jouissant de toute sa confiance. Enfin les principales places furent forcées de se rendre, et il ne resta à Philippe, dans les royaumes de Valence et de Murcie, que les forteresses d'Alicante et de Peniscola.

La saison étant déjà très avancée , l'escadre se retira ; une division , sous les ordres de sir Qoudesly Shovel, revint en Angleterre; vingt-deux vaisseaux, sous le commandement de sir John Lake , mirent à la voile pour Lisbonne. Il ne resta qu'une escadre légère de six frégates pour protéger Barcelonne. La ville fut mise en état de défense ; on enrégimenta les habitans , et on les

44^ FHIUPPB V.

instruisit dans le maniement des armes. Six régimens de Catalans farent lèves pour renforcer la petite armée de Charles ; Peterborough et Gfuentes^ à la tête de corps de yoltigeurs, mirait garnisons dans les place^fixmtières , et coupèrent toutes les communications avec l'intérieur de l'Espagne. La commotion se commmiiqua avec une telle rapidité dans l' Aragon > que l'arche^ véque de Saragosse pouvait à peine maintenir la tranquillité de cette capitale ^ dont les kabibms se soulevèrent contre le» troupe» firançaiaes envoyées pour la défendre. Le mécontent^aent croissant toujours de plus en plu&y <m ne crut pas prudent d'engager la 'moindre afiake. Pour eonmencer les opérations et arrêter la révolte, en attendit l'arrivée des forces françaises. (')

(>) Saiht-Phiuppe « tome I^ pag^ 267 et 34^. Omiiz, livre XXII , chap. iy et v. Tahob , tome FV, pag. 109 et goiT. DisoufBAux, Défense du comte de Peterborough, Mémoire de Carletton , History qf Europe , for i7o5. Tnmix.

ClTHiriHOHAM.

Arrivé* de 1» priaoewe dct UnuM : sa r^caption. — L« calnaet toujours de plus en plus agité. — Mécontentement des grands et dispute sur un point d'étiquette. — Correspondance de la princesse arec Torcy. — Nonyeaux diangemens dans le cabinet. — MontcUano séparé de la présidence de CàstiUe. — Le m^ contentement des grands va toujours en augmentant. — Ceu«lageuse résolution de Philippe, de se mettre à la tête de l'armée de Catalogne. — Établissement de la régence pendant son absence. — Lettre intéressante de la reine à Looia XIV.

Ap&ès d'assez longs délais^ laprincessedesTJrsins quitta enfin la cour de Versailles où elle avait paru comme une divinité. Elle se mit en route pour l'Espace, et fit à Madrid une entrée aussi ma^ gnifique qu'une souveraine peut la faire dans ses propres États (5 août). Le roi et la reine vinrent au-devant d'elle k deux lieues de la capitale. Après l'avoir embrassée très afiectueusement ^i ils l'engagèrent à se placer dans le carrosse royal (^) ;

{^) «Le roi et la reine la reçurent avec des démonstrations de joie dont on n'a point d'exempte de sonyerain à snjet. » SAiHT-Fnnjm , tome 1 y p»ge 3«i.

mais elle était devenue trop discrète pour laisser violer à son égard les règles sévères de Tétiquette . espagnole^ ce qui serait arrivé si elle eut accepté des honneurs réservés à la majesté souveraine. Lia duchesse de Bejar ayant donné sa démissioo de la place de camarera major, madame des Ursins reprit son poste. La reine n'avait pas d'expressions assez vives pour lui témoigner son ardente affection y et ce qu'elle devait au roi de France 9 qui lui avait permis de revenir auprès d'elle. Les deux cours se plaisaient à regarder son retour comme le remède aux maux que son rappel avait causés. Louis XIV lui-même^ avec une humilité à laquelle depuis long-temps il n'était pas accoutumé ^ reconnut qu'il avait eu tort de la rappeler de Madrid ; et dans ses lettre^ à la reine ^ il disait : « Je suis persuadé que son bon esprit ( de la princesse des Ursins) et la confiance que vous avez en elle peuvent beaucoup contribuer au bon état des affaires. Croyez-la, je vous prie, quand elle vous dira qu'on ne peut pas vous aimer plus tendrement que je vous aime. »

Cependant la présence de la princesse des Ursins ne fîit pas suffisante pour étouffer toutes les divisions auxquelles les dernières crises avaient donné lieu. Les grands, fiers du rôle qu'ils avaient joué, et comptant sur les égards de la cour pour eux, cherchèrent à conserver leur influence, et voulurent profiter de la détresse où Fon se trou-

vait pour reprendre leur ascendant sur la couronne. Ceux même qu'on avait nommés ministres, dans l'espoir qu'ils se laisseraient conduire par la main qui les avait élevés, trompèrent l'attente de leurs protecteurs, et on les renvoya disgraciés, ou ils se retirèrent volontairement. Leur exemple et leurs plaintes ne firent qu'accroître le mécontentement public. A peine restait-il, dans l'administration supérieure, un seul de ceux qui avaient travaillé avec tant de zèle pour l'avènement d'un prince français.

Dans cette disposition des esprits, toute proposition qui avait pour but de se procurer des ressources proportionnées aux besoins du moment était nécessairement ou éludée ou combattue ouvertement. La tentative que l'on fît pour établir un nouvel impôt personnel, à l'instar de la France, faillit produire presque une rébellion, et jamais on ne put venir k bout de le réaliser. Pour subvenir aux dépenses courantes de l'administration , le roi se trouva réduit à la nécessité d'accepter un don de deux millions de livres fait par la France. Les troupes, sans solde ni appointement, désertaient par compagnies. Le mécontentement gagna tous les rangs , et les officiers même chargés de la défense des places ne cherchaient qu'un prétexte honorable pour capituler.

Le premier sujet d'opposition que trouva la princesse des Ursins naquit de l'objet constant de

446 PHIUPPE ▼.

jalousie^ j« veux dire la garde royale. G>iisidér«ii la possession de la couronne d'Espagne comme précaire, l'état peu relevé de l'autorité royale, et les mécontentemens qui éclataient partout, la cabinet français avait songé depuis long-temps a réformer les anciens gardes pour les remplacer par un corps plus nombreux et dévoué^ dans le but de rendre par ce moyen à la couronne plis d'éclat, et à la personne du roi plus de sùrelé.

Cette innovation, chez un peujde accoutumé k voir son souverain presque sans aucune suite, comme un père au milieu de sa &mille, domit lieu aux plus vives craintes : on s'éleva*de tontes parts contre elle, en la regardant comme une mesure dont le but était d'anéantir le peu qui restait encore de liberté et d'indépendance^ Bien ne pouvait calmer cette opposition jusqu'à ce que k nouveau gouvernement f&t par£aitement affermî, et que tous les dangers, au dedans comme an dehors, eussent disparu. Le génie fécond d'Oni avait découvert des moyens de subvenir aux dépenses : la princesse des Ursins, de son côte, se servait de toute son adresse pour satisfidre anx objections des plus forts opposans. Pour gagner les classes élevées, on forma quatre compagnies de cavalerie , deux d'Espagnols , une d'ItsJiens et une de Vallons, composées de deux eenls fib de famille chacune. Les capitaines, qui «raient le rang de colonel, furent le comte de Lemos, les

ducs de Seesa et de Popoli^ et le prince de Tzerclaes. Outre ces compagnies de parade^ on créa un corps d'infanterie y de deux régimens de trois mUle hommes chacun^ un de Vallons et l'autre d'Espagnols.

Mais le préjugé criait tout haut que l'intérêt des Espagnols était de repousser une teUe inno* vation. Une vive opposition éclata donc sur-lechamp^ non seulement de la part des grands^ qui ne mettaient plus de bornes à leurs murmures, mais de la part de ceux-là même qui étaient dévoués à la cour. Plus d'une fois le conseil se prononça aussi contre cette mesure.

L'arrivée de madame des Ursins donna lieu à un incident qui prouva clairement la haine que les grands portaient à ce corps. Le prince de Tzerclaes, auquel on avait donné , comm« ré«* compense de ses talens et de ses services y le com* nandement de la compagnie vallonné y fut créé ^rand d'Espagne, avec le privilège de s'asseoir mtre le roi et les grands pendant la célébration ie la messe. On fit de ce privilège , commun Tailleurs aux autres capitaines , un prétexte de >lainte. Les grands adressèrent une représen- ;ation à la princesse des Ursins contre cette vioation de l'étiquette et des privilèges de leur rlasse , qui devait toujours suivre immédiatement tprès le roi et la Êimille royale. Ils annonçaient eur résolution de ne plus assister à la messe tant

que le privilège ne serait pas révoqué. Une consultation eut lieu avec Amelot^ par suite de laquelle la princesse des Ursins fut chargée de répondre que le roi écouterait leurs représentations^ mais qu'en attendant^ la résolution serait maintenue. Qs s'en allèrent très ulcérés, et il n'y en eut que trois qui assistèrent à la dernière messe. Pour les calmer, le roi déclara qu'il n entendait pas violer leurs privilèges; mais le plus grand nombre persista dans son opiniâtreté. Le roi assista sans pompe au Te Dewn pour la victoire de Cassano, afin d'éviter qu'on manquât publiquement de respect pour sa personne. Huit seulement se soumirent , encore fidlut-il séparer les deux capitaines espagnols, le comte de Lemos et le duc de Sessa, et conférer leurs commandemens aux ducs d'Osuna et au comte d'Aguilar, qui avaient montré plus de docilité et tachement à leur souverain.

Cet esprit, aussi tracassier qu'opiniâtre, finit par lasser la patience de la princesse des Ursins, qui, jusque-là^ avait toujours plaidé la cause des grands. Elle faisait cette observation dans une de ses lettres à Torcy (14 octobre) : « L'essentiel aujourd'hui n'est pas de contenter les grands : on ne le peut faire qu'en, leur laissant l'autorité qu'ils ont usurpée; mais c'est perdre le royaume et risquer la personne du roi. Il faut donc travailler, comme l'on fait, à avoir des troupes.

GHAP. Mil- 1705* 449

trouver les moyens de les payef ^ et se môqùet du reste. » (")

Vers le même temps ^ elle essaya de dissiper Fillusion du cabinet finançais par une descriptioii Traie de l'état réel de la nation espagnole^ et des vues que se proposaient les différens partis.

Lettre de madame des Ûrsins à M. le marquis de Torcy.

Du 6 novembre 1705,

« C'est une vérité incontestable que cette nation ne s^est donnée a un prince français que par la ci'ainte qu'elle avait de n'être pas suffisamment secourue par l'empereur. La ligue était désunie dans ce temps-là; la France avait de puissantes armées sur les frontières d'Espagne ^ et la maison d'Autriche paraissait abandonnée de ses alliés^ qui demandaient que cette monarchie se divisât. Ce furent là les raisons que donnèrent à Charles II ceux qui lui conseillèrent de faire un testament eti faveur du duc d'Anjou . On n'en saurait douter. Philippe V fut donc reçu avec des applaudissemens infinis , et qui que ce soit ne parut mécontent, tant que cette situation dura. Dès que la plus grande partie de l'Éutope se fut déclarée pour l'archiduc, les Français ne se trouvèrent |>lus en sûreté à Madrid : M. de Blécourt le peut

(*) Saiitt*Sim OH , tome III, page 228.

45o PHILIPPE V.

dire ; U y était pour k>rs y et j'ai plusieurs lettres , que le cardinal Portocarrero m'écrivit à Barœlonne, qui prouyeni ce que j'avance. La défection de M. le duc de Savoie et la guerre contre le Portugal, ébranlèrent encore les esprits.; mais ce qui les a aliénés entièrement^ est la malheureuse journée d'Hochstet^ qui a été regardée en ce pays-ci comme le coup fatal qui devait faire périr la France. Pour lors les grands , oubliant les bienfaits et la générosité du roi notre maître j ont cru qu'ils ne pouvaient plus empêcher la division de leur monarchie^ qu'en se rangeant du côté des alliés , qui leur parait le plus fort. Les peuples^ d'un autre côté^ las d'être sans commerce, accoutumés à haïr notre nation^ et séduits par une 'infinité d'émissaires, qui ont couru impunément toutes les provinces, se sont imajginés que s'ils étaient sous la domination de l'archiduc, ils vendraient leurs laines, qui font toute la richesse de l'Espagne , aux Anglais et aux Hollandais , et que leurs galions feraient ensuite le voyage des Indes, dont ils se figurent que les Français tirent aujourd'hui tout le profit. n Ce sont ces réflexions, monsieur, et l'opinion où l'on est ici que la France est aux abois , qui ont jeté les uns et les autres dans la léthaiigie où vous voyez que sont ceux qui témoignent le plus de fidélité ; tous les autres prétextes ne sont inventés que pour couvrir ce que je vous déclare ;

et c'est pour parvenir plud aisément à changei" de maître sans pouvoir être accusés d'infidélité , que les conaeik ont détruit l'année passée toutes les troupes par des traitemens si barbares ^ qu'on ne trouve presque plus personne qui veuille servit^ dans l'infanterie. S'il faut reprocher quelque chose au duc de Grammont, c'est de n'avoir pas découvert le mystère d'iniquité , et d'avoir travaillé comme les an très h réduire les affaires du roi d'Espagne dans l'éttft ah M. Amelot les a trouvées.

« Je passe , monteur ^ aux changemens arrivés sous le nouvel ambassadeur : ils se sont faits presque tous pendant que j'étais en voyage ; ainsi vous devez croire que mon intérêt ne me porte pas à les approuver. Cependant je dois vous dire^ sans entrer dans un détail que je n'ai pas le temps de faire chiffrer^ qu'il n'y en a quasi aucun qui n'ait éloigné la perte de cette monarchie. Les uns ont rétabli en quelque manière l'autorité du roi, qui était entièrement perdue ; les autres ont donné les moyens de ramasser quelques troupes ; et îl n'y en a point qui ait la moindre relation avec la révolte des Catalans ^ où avec la mauvaise volonté des peuples de Valence et d'Aragon. Ces |yrovinces sont les mieux traitées de l'Espagne j elles ne paient presque rien au roi, et je né sâche pas qu'on ait donné la moindre atteinte k \euT^ privilégeS4 » (*)

(•) Saikt-Simon , tome III , page 23?>.

45a PHILIPPE V.

n était inutile de proposer des pbns^ quelque avérée que leur utilité put paraître , tant qu'on n'aurait pas la direction entière des affaires du cabinet. En conséquence , Montellano qui s'était acquis une grande popularité par sa résistance opiniâtre aux dernières innovations , reçut sa démission de la place de gouverneur du conseil de Castille ^ à laquelle fut nommé Ronquillo, jadis corrégidor de Madrid^ et qui était devenu^ ainsi que le duc de Veraguas , membre du conseil de cabinet. On choisit ces deux ministres à cause de leur attachement à la France; et la princesse des Ursins ne pouvant pas, à raison de son sexe, entrer dans le conseil, toute la haine des Espagnols fut concentrée sur Tambdasadeur, qui était l'organe ostensible des deux cours«

Les grands, de leur côté, ne perdirent pas courage; ils réunirent toutes leurs forces pour <^ tenir l'établissement d'une administration espagnole. On éluda d'abord leur proposition ; mais la perte de Barcelonne, la défection de toute la Catalogne e?:cepté Roses , et les soulèvemens qui commençaient dans les provinces de Valence et d'Aragon , déterminèrent madame des Ursins et Amelot, à réparer les maux que la lenteur et les contradictions des conseils espagnols avaient occasionnés. Une nouvelle entrevue eut lieu avec le duc de Medinaceli et le comte de Frigiliana,. chefe de l'opposition : on y entendit leurs repré-

CHAP. XUI. 1706. 455

senfations sur les griefe de la* nation ; on leur fit la promesse de former un nouveau conseil ; et de rétablir Fancien usage de travailler avec le secrétaire d'état espagnol. Mais ils crurent entrevoir de la faiblesse dans cette concession , et mirent en ^ avant de nouvelles demandes ; ils insistèrent pour que l'ambassadeur français n'assistât pas ,au conseil tant que l'ambassadeur espagnol ne serait pas admis dans celui de Versailles. Les deux chefe paraissaient les seuls capables, avec le duc de Veraguas y de diriger le gouvernail de l'Etat ; mais Medinaceli refiisa Toffre du titre de membre du cabinet, à cause de ses infirmités. Les autres grands rejetèrent toutes les avances, ou ne se crurent peut-être pas capables de seconder l'administration, faute d'expérience et de considération.

La négociation fut donc encore une fois rompue , et les agens français déterminèrent Philippe à suivre le seul parti qui lui restait en se confiant entièrement à la protection de son grand-père. Après lui avoir exposé le déplorable état de son royaume, le mécontentement de ses sujets, la lenteur et l'indolence de ceux qui étaient les plus attachés à sa cause, et le besoin qu'il éprouvait en argent et en troupes, il réclamait instamment son assistance. « C'est à vous, disait-il, après Dieu, que je dois ma couronne; vous ne consentirez pas, j'en suis assuré, que l'on enlève le sceptre aux mains ' où vous l'avez remis; vous ne per«

mettrez pas que je retourne en France comme souverain détrôné , pour déshonorer ma fiunille, et être à charge à mon pays, d II finissait en dé^ clarant quHl était décidé à se mettre à la tête de son armée en Catalogne , et à écraser le parti de son compétiteur, ayant qu'il eût reçu des ren« forts. Le comte d'Aguilar fut envoyé pour porter à Paris cette dépêche.

Louis XIV, toujours porté à des sentimens af* fectueux pour sa famille, n'avait pourtant pas besoin, dans cette occasion, de l'appelde son petitfils à sa tendresse paternelle; car son propre in* térêt l'eiigageait asseï^ à lui donner des secours. Quoique pressé de tous côtés par de nombreux ennemis, quoique sa frontière se trouvât exposée aux invasions, il fit les plus grands efforts pour soutenir le trône de Philippe , et lui promit d'envoyer un renfort considérable de troupes pour se réunir à celles qui combattaient sous les murs de Barcelonne.

Le départ de Philippe pour Tarmée une fois arrêté, il ne s'agissait plus que d'organiser un gouvernement pendant son absence. Selon l'usage suivi dans les occasions précédentes, le roi devait être accompagné d'une partie des membres du conseil et df l'ambassadeur de France , tandis que }a reine resterait à la tête du gouvernement avec le titre de régente. Mais l'expérience du passé avait appris à la reine à regarder cet arrangement avec

CHAP. Mil. 1705. 4^

une répugnance réelle ou apparente. I^a princesse des Ursins proposa donc que le roi ftit accompagné du comte de Frigiliana , en qualité de majordome m^or, pour contenter les Espagnols; mais qu'il suivrait en tout Tavis de Tessé^ tandis quAmelot resterait à Madrid, et l'aiderait dans la direction des affaires de la régence. La reine témoigna à Louis XIV son embarras par une lettre , dans laquelle elle disait : (f Je n'ai jamais aimé le gouvernement , je n'en ai que trop connu les peines y et rien ne m'y a paru agréable. Le temps malheureux où nous sommes me rendra cet emploi encore bien plus fâcheux; et je vous assure que je l'aurais trouvé insupportable , si votre ministre^ dans lequel je mets une confiance entière^ ne m'aidait, et ne m'était témoin auprès de vous de ma conduite. Il vous dira, sans doute, que j'ai été bien mal connue, quand on me représentait comme une princesse qui aimait à se mêler des affaires. Plût à Dieu n'avoir que celles dont la plupart des femmes sont chargées, c'est-àdire n'avoir à penser qu'à des bagatelles qui m'amuseraient, et qui me feraient passer une vie moins agitée que celle que je passe !>»(')

(') NoAiLLES, tome III, page 326.

456 PBIUPPE V.

Expédition contre Baroelonne. — Aniyéù de Philippe è t'arma commandée par le maréchal de Tessé. — Siège de Barodonne. — La place est aecounie. — L'armée franco-espagnole se retire précipitamment vers les Pyrénées. — Insurrection d'Aragon et de Valence. — Gharies proclamé à Saragosse. — Retour de Philippe à Madrid. — La Cour est transférée à Biuqgot. — Coodfiite courageuse de Philippe et de la reine. — Énergie et loymaté des Castillans. — Les alliés occupent Madrid. — Tolède se déclare pour l'archiduc par les instigations de Portocarrero et de la reine douairière. -<* Belle campagne du marédial de Bendcà. — ^1 force les alliés de se retirer à Valence. -> Philippe rentre à Madrid et reprend les rênes du gouTemement. — Opéiatioiis militaires dans les Pays-Bas et en Italie. — Siège et bataille de Turin. — Perte des Étau espagnob en Lombatdie.

Il n'y eut aucune sorte d'efforts et de sacrifices que Ton ne fit pour l'expédition contre la Catarlogne^ à laquelle paraissait tenir la destinée de l'Espagne.Toutes les troupes françaises^ à l'excep tion de quatre escadrons^ furent retirées de Tarmée de l'ouest; la défense de cette firontière resta confiée aux milices et aux troupes nouvellement leyées, Pour suppléer autai^t que possible

CHÀP. XIV. — 1706. 4^7

au manque de forces réelles, dans cette partie de l'Espagne, par les talens du général, on confia ce commandement difficile au duc de Berwick qui était très aimé des Espagnols, et qui passait pour être très habile dans la guerre défensive.

L'expédition que Philippe projetait contre la Catalogne, éprouva les mêmes obstacles qui avaient déjà traversé plusieurs antres de ses desseins. Tessé n'était pas l'homme qu'il ÊJlait pour cette entreprise délicate ; avec de la capacité et une bravoure éprouvée, il était craintif, irrésolu, avait toujours en vue dans ses plans de campagne, plutôt la sûreté de Tannée que le succès , ne connaissait rien au-dessus de la régularité et des ressorts d'un gouvernement despotique. Habitué comme il l'était à la prompte obéissance d'une armée parfaitement disciplinée, il se trouvait alors embarrassé, et ne savait quel parti prendre au milieu d'intrigues de cour, de tracasseries de la part des grands, du mécontentement du peuple et de l'insubordination des troupes. Ses lettres à Versailles ne contenaient que des alarmes, de funestes présages , des plaintes et des défiances. H représentait les plans formés à Madrid, comme des rêves, les EspagneJs comme désireux de changer de souverain ; il déclarait qu'à peine une armée par province , suffirait pour maintenir l'autorité royale; il insistait sur la difficulté de traverser soixante lieues d'un

458 PHILIPPK V.

pays rempli de défilés, hérissé de montagnes, coupé par des rivières , et qui ne pouvait fournir les approvisionnemens nécessaires; il £ûsait sentir que les communications par mer étaient très incertaines en présence d'une escadre puissante; et s'appesantissait sur les conséquences dont la non réussite devait être suivie avec une armée qu'il ne croyait pas assez forte pour l'attaque, ayant sur ses derrières des places ennemies telles que liérida et Tortose; il n hésitait pas non plus à prédire que la frontière de Portugal se trouvant dégarnie de troupes, il y aurait inévitablement une invasion en Espagne de ce c6té-là , et que les alliés entreraient dans Madrid.

Ces représentations n'ayant pas été écoutées, le maréchal fit ses préparatifs pour soumettre Lérida, Tortose, Valence etGironne, dont la possession lèverait bien des obstacles et faciliterait la prise de Barcelonne ; d'autant que cette conquête assurait la retraite de Tarmée, dans le cas de non réussite ('). Mais Philippe V qui ne songeait qu'à éteindre, de quelque manière que ce f&t, le foyer d'insurrection, et qui cherchait surtout à chasser d'Espagne son compétiteur, ne tint aucun compte des inconvéniens ou des obstacles signalés par le prudent maréchal; et pousse par les généraux espagnols , il donna Tordre de marcher sur Barcelonne.

( ' ) Mémoires fie Tessé, tome II , page ai i .

Pendant c^te marche un fatal accident eut lieu, et quoiqu'il fut malheureusement assez naturel dans les circonstances où Ton se trouvait , il ue laissa pas que d'augmenter les embarras et la perplexité du maréchal. Un lieutenant fut trouvé assassiné dans son lit à Guerra, petit village à neuf lieues de Saragosse. Quand 'on apprit cet attentat 9 les troupes de la division à laquelle l'ofiîcier appartenait revinrent sur leurs pas, démo^ lirent la maison où le criui^ s'était commis , et pillèrent toutes celles du village; le tumulte, les cris attirèrent les paysans des districts environnans, qui accoururent en foule au secours de leurs compatriotes; le désordre ne fut apaisé qu'après le massacre de plusieurs personnes. Cet événement fît voir clairement quelles étaient les dispositions hostiles du pays, et l'aversion universelle des habitans pour le gouvernement des Bourbons.

Enfin l'armée se mit en mouvement. Tessé à la tête de vingt mille hommes descendit le long de la rive de l'Èbre depuis Saragosse ; Philippe le joignit à Alcaoiz. De là il dirigea sa marche (:93 mars) sur Lérida, qu'il paraissait d'abord avoir l'intention de soumettre; mais un ordre qu'il reçut de Versailles le détermina à continuer sa marche sur Barcelonne» Dans le même temps, JVoailles avec le secours promis avait passé les Pyrénées orientales, et laissant une division pour

46o PHILIPPE V.

bkM{uer Gèronney il suivit le long de la côte pour rejoindre le corps principal de l'armée sous le& murs de Barcelonne (8 avril). Pour intercepter les secours et les provisions que la ville pouvait recevoir par mer^ une escadre de vingt vaisseaux sous les ordres du comte de Toulouse jetait l'ancre dans la rade de Barcelonne. La masse de la population fuyait de tous côtes à l'approche de l'armée royale , en dévastant le pays , jetant du poison dans les puits , et s'opposant par tous les moyens possibles à sa marche.

L'état où se trouvait Barcelonne^ faisait espérer un succès complet de ces mouvemens combinés. Les forces qui avaient donné le premier signal de l'insurrection occupaient les places qui s'étaient déclarées pour le prince autrichien. A peine avaitil laissé à Barcelonne trois mille hommes de troupes régulières pour la défendre , tandis que cette défense exigeait au moins une garnison de quinze mille hommes. Les habitans, éblouis du premier succès des alliés , et se croyant à Fabri de toute attaque, se livraient à une confiance aveagle, et négligeaient les préparatife nécessaires pour repousser l'ennemi. La cour de Charles s'occupait de querelles entre les Espagnols et les Allemands. Peterboroughquiy avec un camp volant, gardait les défilés du pays, envoyait à ce prince des avis répétés sur le danger qui menaçait de tous côtés, et l'engageait à battre en retraite : ces conseils

CfiAP. XIT, 1706. 4^1

trouvaient des apologistes pai^mi plusieurs personnes qui entouraient le prince.

Mais, soit par la fermeté naturelle de son caractère^ soit par la crainte de perdre sa cause eu Espagne , s'il abandonnait ses partisans dans cette crise, Charles se décida à courir la chance des événemens, plutôt que de se retirer. Il ayait eu l'adresse de rallumer en sa faveur cet enthousiasme religieux si inhérent au caractère espagnol, n était entré dans une des églises principales , s'était prosterné devant l'image de la sainte Vierge , et, après avoir fait sa prière , s'était présenté devant le public avec un air extraordinaire de contentement et d'allégresse , dé* clarant que la Vierge, accompagnée de deux anges, lui était apparue. U ajouta, ((d'après l'assistance de sa protection céleste, je ne quitterai pas Barcelonne; j'y resterai, et ne séparerai pas ma destinée de celle des braves Catalans ("). » Cette révélation fut déclarée miraculeuse; les prêtres s'en emparèrent, leurs exhortations exaltèrent les tètes ardentes des fenmies; on propagea par tous les moyens possibles l'enthousiasme du peuple en faveur de l'Autriche.

C'était un singulier contraste que l'activité et les efforts prodigieux de toutes les classes avec

(^) Tessk , tome 11^ page s 19. Noaili^e», tome II « page 348.

leur première apathie. On enrôla et on dîscîpKna tous ceux qui étaient en état de porter les armes. L'exemple de Charles et de sa suite trayaillant à réparer les brèches ^ ajoutant de nouveaux ouvrages aux fortifications, électrisa la ville entière. Les prêtres et les moines prirent les armes ; les capucins se présentèrent à la parade, portant attachés à leur barbe des rubans de la couleur du parti autrichien (*). Les femmes et les jeunes garçons, organisés en compagnies, gardaient les postes les

[*) Les jésuites de la Catalogne ne partagèrent point Fenthousiasme que les autres ordres religieux de Barcelonne montrèrent pour la maison d'Autriche. Le marquis de Saint-Philippe , qui en fait la remarque , prétend trouver it preuve de leur froideur et du peu de confiance que le gouvernement du roi Chaark» avait înspiré à la société de Jésas dans le zèle ardent de ces pères pour la religiosi : ils s'indignèrent» dit cet historien, de voir que le monarque était soutenu par des hérétiques , et de ce qu'on avait établi à Barcelonne une chaire publique pour enseigner la doctrine de Luther et de Calvin. Saint-Philippe répète dans drrers chapitres de ses Commentarios , que dans toute l'Espagne les jésuites montrèrent un zèle ardent pour les intérêts de la maison de Boorbou.

Sans contester l'attachement ({e celte société pour hi religion romaine, on ne saurait pourtant attribuer à cette seule cause son dévoûment à Philippe V ; d'autres motifs^ tels que la considération et l'influence qu'elle espérait sous ce monarque , peuvent l'expliquer assez. Madame de Main tenon à Versaînes , et le père Daubenteir à Madrid , protégeaient ses intérêts avec zèle ; il n'y a pas , ou du

CHAP* xiy. — 1706. 4^5

moins exposés^ ou bien travaillaient aux fortifications.

Pour protéger les efforts des assièges , Peterborough , ayec son corps volant de trois mille

moin» rhbtoire ne dit pas qu'il y eût auprès de Tarchidnc des personnes aussi dévouées à Tordre.

Quant à la chaire publique créée à Barcelonne pour enseigner les doctrines des réformateurs , il est permis de mettre en doute son existence : certes , il eût été bien im-^ politique de la part de Tarchiducy de blesser ainsi les sentinMns religieux d'une nation à laquelle il était de son intérêt de plaire « puisqu'il voulait régner sur elle. Il est plus naturel de croire que les Anglais et les Hollandais avaient quelquefois des conférences sur des matières religieuses, et qu'on les ait dénaturées au point de transformer leur instruction religieuse privée en chaire d'enseignement public. Ce n'était point le prosélytisme religieux qui pouvait entrer d»ns les vues politiques de Tarchiduc , ni dans celles de ses alliés.

On Ut dans lui des manuscrits de la Bibliothèque du roi à Paris y l'extrait du mandement que l'archevêque de Sûragosse fit publier dans ce temps-là , sous le titre de : Bémonstration légale et politique , pour détromper le peuple et pour la direction des conférences de ce diocèse. Le prélat y expose tontes sortes de considérations^ soit politiques, soit religieuses , pour persuader à ses ouailles l'obéissance et la fidélité à Philippe Y. Il y parle , à la vérité , du danger que le commerce avec les hérétiques pourrait occasionner à la religion des Espagnols : il leur rappelle qu'à Barcelonne on avait chassé les inquisiteurs , qu'on avait pris la maison même du Saint-Oflfîce pour y loger des hérétiques , les couveus , les lieux sacrés pour en faire des écu-

hommes, aidé par Qfuentes , rôdait autour de la ville, et, par des attaques réitérées, tenait toujours en haleine l'armée assiégeante. De plus, la garnison recevait des renforts continuels, convoyés par des petits bàtimens de la côte voisine qui profitaient des bas-fonds, ou qui trouvaient moyen de tromper la vigilance de l'escadre du blocus.

Malgi*é tous ces efforts une ville d'une aussi grande étendue, et qui n avait qu'une faible garnison , n'aurait pu tenir contre les attaques bien dirigées de l'armée assiégeante. Ce qui en retarda la reddition, fut la résistance opiniâtre de la citadelle de Montjuj, pendant un siège de vingtdeux jours, que dirigeait Philippe en personne pour encourager ses soldats par sa présence. Le général Donnegal, qui y commandait, ayant été tué, la garnison se retira dans la ville, et les asôégeans, maîtres des fortifications qui couronnent cette hauteur, dirigèrent toutes leurs forces contre le corps de la place. L'artillerie de siège joua de plus près; bientôt les brèches furent praticables; tout était prêt pour l'assaut, malgré les inexpli-

ries y avec d'autres profanations semblables mais ; il ne fait aucune mention de la chaire pour enseigner la religion réformée. Cet enseignement public de la religion réformée en présence d'un peuple si délicat , ou , pour mieux dire , si intolérant en matières de croyance , était pourtant un argument bien autrement puissant contre la politique anti-religieuse des alliés.

cables lenteurs causées par la circonspection intempestive de Tessé. Philippe s'attendait à voir dans quelques heures son rival à ses pieds, et s'éteindre la dernière étincelle d'une révolte qui avait ébranlé son trône. (')

Au moment terrible qui allait décider du sort de la ville , parut à la vue du port une escadre anglaise et hollandaise portant à bord un renfort de troupes considérable. La scène change en un instant : l'escadre française quitte la rade et se réfugie à Toulon : les escadres combinées approchent de la terre, débarquent des troupes qui restent pendant la nuit sous les armes pour repousser toute attaque de la part des assiégeans. L'arrivée subite de ce secours décourage Tessé , qui voit interrompre toutes ses communications : sans tenir compte à Philippe de sa courageuse résolution de continuer le siège, il se retire précipitamment au milieu de la nuit , abandonnant l'artillerie de siège et les munitions, et recommandant les malades et les blessés à l'humanité de l'ennemi • Le lendemain il y eut une éclipse totale de soleil. Les gens superstitieux en conclurent que le soleil (') de la maison de Bourbon pâlissait pour toujours. (^)

(') History cf Europe, 1706, page 64. Mémoires de Tessé, tome II » chap. x. No ailles, tome III, livre VIL Saint-Philippe, tome II, page i. Taeob.

(•) Le Soleil était la devise de Loais XIV, C^) Quelques jours avant rarrivée de l'escadre anglo- 1. 5o

D'autres contre-temps^ bien autrement formidables que le sinistre aspect d'un soleil p&lissant, attendaient l'armée qui battait en retraite. Constamment harcelée dans sa marche à travers un

hollandaise ^ on tint un conseil de guerre an camp de Pliilippe. L'aTÎs de Tessé fut que le roi devait se retirer à Perpignan , attendu que si la reddition de la place n'avait pas lien. Tannée, qui n'était qne de quinze mille hommes, perdrait ses communications , tous les défilés étant occupés par les partisans de Tarchîduc; et que n'ayant ni places fortes oà se réfugier, ni endroit quelconque où se mettre en sûreté. Sa Majesté courrait les plus grands dangers ; que rannée assiégeante était trop faible pour soumettre une province telle que la Catalogne , et qu'elle se trouverait assiégée à son tour; que quand même la vUle serait prise , il ne voulait pas y enfermer le roi , car bientôt elle serait bloquée par l'immense population de la province; qu'on y manquerait de vivres , l'escadre du comte de Toulouse étant disposée à entrer dans un port de France aussitôt que l'Anglais parai* trait , ce qui devait arriver d'un moment à l'autre , d'après les avis venus des villes maritimes de la c6te ; et qu'ainsi le roi devait se retirer en France, l'assaut devant avoir lieu incontinent après.

Philippe, et les génénmx espagnols, étaient d'un avis tout^fait opposé. «Il faut vaincre, disaient-ils, lorsque l'occasion se présente ; on verra après oe qne l'on anm à faire. Si nous prenons la ville , le prétendu roi Charles sera notre prisonnier , s'il n'est pas tué pendant l'assaut. Dans chacune de ces deux hypothèses la paix doit s'ensuivre, ou tout au moins un grand découragement chet les alliés. Les insurgés de la province ne pourront point secourir la ville , n'étant point formés en troupes régulières , et manquant de

pays montagneux , appauvri par les attaques réitérées de Peterborough et de Gifuentes^ elle se trouvait séparée des provinces centrales de l'Espagne, et dans la nécessité de s'ouvrir un passage, aussi pénible que dangereux , à travers les provinces orientales, pour gagner le Roussillon. Enfin Philippe arriva à Perpignan le 19 mai.

Une retraite précipitée dans d'aussi fâcheuses circonstances, le danger imminent d'une agres-

toQS les objets qu'il fàadrait pour un siège* au surplus, ajoutaient-ils , il eût fitillu préyoir ces incouTéniens avant que d*entreprendre le siège \ aujourd'hui il n'est plus temps de reculer. »

Le marquis de Saint-Philippe , à qui nous empruntons ces détails , prétend que le maréchal de Tessé se conduisit devant Barcelonne avec une certaine froideur , parce qu'il était dans les intérêts du duc de Bourgogne , qui était d'avis de hire la paix à quelque prix que ce fàt , et qui pensait que pour cela il fallait laisser subsister la rébellion de la Catalogne ; car alors Philippe, pour régner sur l'Espagne , serait prêt à faire tous les sacrifices qu'on lui demanderait. n va plus loin encore , il dit que le roi catholique avait connaissance de ce système perfide de son frère ; mais qu'il dissimulait pour ne pas animer davantage les dissensions existantes déjà. Ces assertions de Saint-Philippe paraissent un peu problématiques.

Le marquis de Santa-CruZy dans le huitième volume de ses Réflexions militaires, page 25 , édition française , parait adhérer à Topinion des généraux qui croyaient que Philippe se serait trouvé bien embarrassé s'il s'était rendu maitre de la place.

sion sur la frontière de l'ouest^ le mauvais effet que ferait le retour de Philippe à Madrid > batto, malheureux y sans armée ^ sans compter les désastres éprouvés dans la campagne de Flandre ; toutes ces considérations réunies déterminèrent Tessé à proposer au roi de se retirer à Paris. Louis XIV, qui n'approuvait pas non plus le retour à Madrid^ donna ordre à son petit-^ de se rendre à Pampelune avec quelques régimens , et dy rester jusqu'à l'arrivée de nouveaux renforts, pour qu'il pût se présenter avec honneur dans sa capitale.

Mais Philippe, dont le courage grandissait avec l'adversité , n'écouta point les avis de ses timides conseillers. Il déclara que son parti était bien pris de soutenir ses droits au trône d'Espagne sur le territoire espagnol. Sans attendre la réponse de son grand-père , il prit en toute hâte le chemin de Pampelune sans escorte, et il étonna en même temps qu'il charma ses sujets en se présentant devant Madrid un mois après sa malheureuse retraite.

En arrivant dans sa capitale (6 juin) , il eut à essuyer de nouvelles mortifications. Malgré sa noble conduite, malgré ses instances auprès des grands , la reine était à peine parvenue à se procurer une contribution qui avait plutôt Tair d'une aumône que d'un secours. Les grands se tenaient à l'écart; ils paraissaient indifférens pour la cause

CHAP. XJV. 1706. 4^

de Philippe ^ ou plutôt disposés à saluer son heureux compétiteur. Dans une assemblée qui ^ fîit convoquée par ordre de Louis XIV, dans laquelle le ministre français déclara^ seulement pour sonder les dispositions des grahds, que son maître ne maintiendrait pas Philippe sur le trône d'Espagne contre le yœu de la nation ^ le duc de Medinaceli fit une sortie amère contre les conseils de la France et contre les malversations de la princesse des Ursins^ qu'il accusa de trafiquer des gouvememens et des places ('). Tout se borna du reste à de froides protestations d'attachement et à quelques cris de vwe Philippe V.

Sur la fi*ontière de l'ouest , ]e duc de Berwick^ à la tète d'une armée trop faible même pour soutenir une guerre purement défensive , s'était retiré devant quarante mille hommes qui débouchaient du Portugal. La perte d'Alcantara, de Ciudad- Rodrigo et de Salamanque (les 1 2 mai et 7 juin) ^ laissa ouvert à l'ennemi le chemin de la capitale. 11 n'attendait, pour poursuivre ses succès , que l'avis des progrès de Charles en Catalogne. Le danger était toujours le même à l'est de la péninsule, où le premier coup avaitété porté. Don Louis de Cordova , comte de Santa-Cruz, avait passé du côté de l'archiduc avec une somme de soixante

(*) NoAiLLBs, tome III , page 359. Larrkt » Histoire de Louis. XI V, tome IX , page ftS.

mille piastres y qu'il était chaîné de conduire à Oran^ et contribue, par son influence etses talens, à la prise de Carthagène, où se tironyait tout ce q[ui restait encore de forces maritimes espagnoles. L'insurrection s'étendait jusqu'à FAragon y tandis que l'armée qui avait défendu Barcelonne, augmentée par un nombre considérable de partisans des provinces environnantes, se disposait à avancer vers le centre de la péninsule pour rejoindre à Madrid l'armée de Poriogal.

Dans ces funestes circonstances , la cour se vit forcée d'abandonner le séjour de la capitale ; Pfaâlippe prit la route de Guadalajara pour se réunir à l'armée de Berwick , qui ^ composée seulement de huit mille hommes environ, était pourtant la seule force qui restait pour protéger sa persome et le soutenir sur le trône. La cour était firappée de terreur; quelques grands conseillaient au roi d'augmenter l'armée avec les garnisons de Fontarabia, San Sébastien et Pampelune. D'autres étaient d'avis de transférer la cour à Pampelune, comme le seul moyen d'assurer sa retraite en France. Mais cette proposition imprudente, fiùte par des esprits timides, fut rejetée par Berwick et Amelot, qui firent voir qu'une retraite en Navarre ne pouvait que donner plus de force au soupçon déjà répandu du dessein d'abandonner le pays. Us persuadèrent donc Philippe de transférer la cour et les tribunaux à Burgos, ancienne capitale

de la Castille ('). £q conséquence^ un décret fut publié le ^7 juin^ annonçant cette translation , et permettant à toutes les personnes qui n'étaient pas attachées au service de la cour, de rester à Madrid.

Aussitôt après la publication de ce décret , le roi partit 9 suivi d'un nombre considérable de grands. Les ducs de Medinasidonia et de Montellano f le comte de Frigiliana, et Rooquillo , gouverneur du conseil de CastiUe, l'accompagnèrent en leur qualité de membres du conseil ; les ducs de Popoli et d'Osuna, le comte d'Aguilar avec le prince de Tzerdaes, capitaine des gardes à cbevâl, et le marquis d'Aytona, commandant la garde d'infanterie , suivirent aussi leur souverain ; les gentilshommes de la chambre , le comte de Benavente , grandr-écuyer» le marquis de Quin-*tana et de la Jamaïque, les comtes de San Estevan de Gormazy et de Banos, don Alonso Manriquei comiétable de Castille et majordome major, ainsi que tous les gentilshommes du service , suivirent également l'armée et le cortège royal.

Pas une seule personne de la maison de la reine n'abandonna cette princesse. Elle était accompa* gnée de son majordome major, le comte de San Estevan del Puerto, et du marquis d'Almonacid,

(') Mémoires de Bermck, tome I, page 35 1. Oatu, tome yn, page 89.

47 3 PHlLIP^k V.

son premier écujer. Les présidens des conseikeC les grands, que l'âge avancé et les infirmités ne permettaient pas de suivre l'armée, se présentèrent à BurgoSy notamment les marquis del Fresno et de IVlancera, les ducs de Montalto, de Jovenazzo , et de Veraguas , et presque tous les membres des conseils de Castille, d'Aragon , des Indes et d'Italie , dont la liste serait trop longue à fiaôre. On remarqua que, dans cette situation critique, au milieu de ce conflit d'embarras renaissans qui en étaient la suite, la jeune reine se démentit m peu , et ne montra pas ce courage qu'on lui avait vu déployer jusque-là.

« Après dbc-huit jours de voyage, écrivait'^Ue à madame de Maintenon , je suis arrivée hier au soir, très fatiguée de m'étre toujours levée avant le jour, d'avoir une chaleur et une poussière horribles , et de trouver des gites on ne peut pas plus mauvais, au point qu'une muraille tomba dans ma maison , en un endroit où tout le monde passait. Vous pouvez juger par là du reste. Nous espérions, en arrivant ici, d'être un. peu pins commodément et proprement^ mais nous n'avons trouvé ni l'un ni l'autre; malgré cela, si le roi peut vaincre ses ennemis , nous ne laisserons pas que d'être gaiment. Le pis de tout est que nous ne passons presque point de jours sans avoir quelque mauv^e nouvelle. Saragosse s'est révoltée sans avoir vu de troupes ennemies; Carthagène

CHAP. XIT. 1706. 475"

est perdue 9 et les Portugais s'établissent autant qu'ils peuvent à Madrid. » ( ')

Avant que Philippe eût quitte sa capitale, les ëdaireurs de l'ennemi avaient déjà paru sur les hauteurs environnantes. Aussitôt après, une colonne de cavalerie, formant l'avant-garde de l'armée portugaise, sous les ordres du marquis de Villaverde, prit possession de Madrid et proclama Charles III ( ag juin ) . Deux jours plus tard le comte de Gallo^ay et le marquis de las Minas firent leur entrée triomphale à la tète de l'armée, composée de trente mille Portugais, Anglais et Hollandais.

A la grande surprise des alliés, des acclamations ne signalèrent pas cette arrivée. Les grands qui leur avaient écrit pour les engager de presser leur marche, au lieu d'aller au-devant d'eux, ne se présentaient même pas depuis qu'ils étaient arrivés. C'étaient des hommes d'un caractère versatile, qui, dans les orages politiques, ne songent qu'à leur propre sûreté, ou des mécontens qui avaient encouru les disgrâces de la cour. Parmi ces derniers nous nommerons le comte de Lemos, le patriarche des Indes, et don Balthasar Mendoza, évéque de Ségovie (*). Le comte d'Oropesa,

( ' ) N0AILLI8 , tome m , page 36i .

{*) Grand-inquisiteur sous Charies II et sons Philippe V. Il poursuivit ayec acharnement le confesseur de Charles, le père Frojlan Diaz , comme suspect dans la foi , k cause des consultations qu'il avait faites au sujet de la maladie du mo-

474 PHIUPPE T.

sans embrasser ouTertement la cause de Tarchiduc, se fit prendre par les troupes alliées à Gua-

narque anx possédées de Cangas et de Madrid. Le confessenr étant parreon à se réfngierà Rome, Tinquisitear obtint son extradition, et le fit conduire dans les prisons de Tinipiisî* tion de Murcie. Dans cela on pouTait déjà remarquer un zèle très exalté , ou peut-être un sentiment très passionné de haine personnelle contre Diaz.

Mab ce qui doit paraître surprenant, et ce qui serait i peme croyable, si les faits ne se trouTaient constatés d'une manière authentique , c'est que le tribunal de rinquisition ayant dé» daré le père Froylan Dias innocent, le grandwnqwiairewr le condamna > en vertu des pouvoirs suprêmes qu'il croyait tenir du chef de l'Église par sa place. Ce fut en yain qa'on lui fit sentir que le Saint-Office avait été établi en Espagne, dans l'intention d'empêcher que ces sortes de causes fussent jugées hors du royaume ; que la juridiction de ce tribunal émanait du roi ; que le grand-inquisiteur n'était pas un juge suprême ayant la faculté de révoquer les sentenoea leadues par le tribunal , et que ce serait dénaturer entièrement cette institution, que d'en ûiire un corps purement consultatif, etc. : Mendoza , soutenu par le nonce du pape , ne tint aucun compte de ces observations fondées sur des notions assez simples en matière de législation. A la fin le conseil de Castille, par ordre du roi, évoqua l'aflfoire devant hn, en 1704 , et déclara que l'arrestation de Diaz avait été ordonnée contre le 4roit et la coutume , contre la constitolioB et les droits du Saint-Office, par l'abus despotique d'un pouvoir dont le conseil jugeait convenable que Sa Mi^'esté réprimât la wolence , etc. ; le conseil ajoutait « qu'on devait requérir sous des peines très sévères l'inquisiteur gèoérai de remettre toutes les pièces du procès. » Le roi svivit l'avis de son conseil , et le père Froylan Diaa ftit aiis en Klietté.

dAlajan^ avec le comte de Haro, son gendre. Ainsi les idliés avaient à peine des personnes de marque à qui confier les divers départemens de leur gouvernement éphémèfre. On obéissait à leurs ordres à Madrid; mais il n'en était pas de même aux lieux où leur force militaire ne s'étendait pas. n est asses remarquable que le marquis de Bibas Ubilla fot un de ceux qui restèrent et qui prêtèrent semoent de fidélité à Charles ; cependant, malgré bien des démarobes et des im^porftunités, on ne put obtenir de hii Faveu que le testament de Charies II avait été subreptioe.

Tolède fut la seule ville de quelque importance qui se prononça ouvertement pour le priaœ autrichien; œ qu'il âiut attribuer à une eflfervescence passagère, occasionnée par les intrigues et l'exemple de la reine douairière et de Portocar-rero. Cette princesse montra une joie qui allait jusqu'au délire en apprenant le succès de son neveu; elle quitta les zibelines de deuil que portent oon«* stamment les reines d'Espagne pendant leur veu-* vage. Elle fit prendre à toute sa maison le costume de gala, et adressa à Charles, pour le compila menter, une lettre à laquelle elle joignit qudques présens. Portocarrero avait depuis long *• tempe montré de Féloignement pour le souverain qu'il avait contribué à placer sur le trône. Il détestait les Français, qui, selon lui, étaient des tyrans. Il reprochait à Philippe la plus basse ingratitude;

et il donna enfin un libre conrs à ses sentîmens lors de l'entrée des troupes alliées à Tolède , en bénissant leurs étendards, chantant un Te Deum solennel dans la cathédrale, et terminant cette journée par un banquet splendide et l'illumination du palais archiépiscopal. ( ' )

Cependant la cour n'épargnait aucun effort pour mettre à profit les tâtonnemens de l'ennemi et le courage du peuple. Philippe parut sortir de son apathie naturelle. 11 déploya tant d'actiyité et une si grande énergie , qu'on a de la peine à le reconnaître dans le portrait que Tessé nous a tracé de lui : « Son caractère firoid et taciturne l'empêche de gagner les cœurs ou d'exciter l'enthousiasme de ceux qui l'entourent. D ne parle jamais ; faites bien, fiâtes mal, c'est la même chose : il pense, mais c'est comme s'il ne pensait pas; et passé cette campagne, fiez -vous à moi, qu'à la tête de ses armées sa présence est plus préjudiciable à son service que s'il restait à Madrid. (*)

Les obstacles sans cesse renaissans allumèrent ce feu qu'il cachait au fond de son âme. Dans le double but de démentir les bruits que l'on avait répandus sur son intention d'abandonner l'Espagne , et d'empêcher la désertion dans son

(') Saint-Phiuppe , tome II, page 66.

{*) Tessé parlait ainsi de Philippe lors du siège de Barcelonne.

armée 9 qui élait son unique ressource, il parcourut tous les rangs , parlant aux soldats de la manière la plus tendre et la plus gracieuse. Il les engagea à faire leur devoir pour la défense de leur souverain , qui , plutôt que d'abandonner la Castille, était résolu d'arroser de son sang cette terre chérie. Il leur déclara qu'il n'attendait que l'arrivée des renforts, qui étaient sur le point de joindre l'armée à chaque instant, pour les conduire à la gloire ou trouver un glorieux trépas. Un discours qui montrait tant de courage et tant d'affection à la fois, ne pouvait que produire une grande impression sur un peuple passionné pour tout ce qui est grand et noble. Les troupes montrèrent , pour la cause d'un prince qui leur confiait sa vie, sa couronne et ses espérances, toute l'ardeur qui caractérise les Espagnols. Orri , plus en butte à la haine publique en sa qualité de ministre des finances , dans le but de plaire au peuple, fut retenu en France, où il avait été envoyé pour demander des subsides.

L'enthousiasme inspiré par le discours et le courage de Philippe se communiqua bientôt aux provinces. L'idée de soutenir un souverain de son propre choix, qui s'engageait k conserver l'intégrité de la monarchie , et la répugnance à reconnaître un prince que l'on considérait comme imposé par des rebelles , des ennemis ou des hérétiques, gagnèrent tous les esprits. Les habitans

offirirent au roi tous leurs biens pour son service. Us approvisionnèrent rarmëe^ et se pr^ntèrent en foule pour combattre sous ses drapeaux. Presque tous les habitans devinrent soldats dans la Castille. L'Estramadure, province assez âxAgoée, leva et entretint une armée de douze mille hommes ; Salamanque se souleva contre les alliés aussitôt qu'ils l'eurent quittée. Cette ville proclama Philippe^ et leva un corps de troupes qui coupèrent aux alliés toutes les communications avec le Portugal. (*)

Deux lettres écrites par la princesse des Ursins pendant cette crise périlleuse 1 donnent une haute idée du caractère espagnol, et font voir que la fortune commençait déjà à sourire aux partisans des Bourbons.

Madame des Ursins à madame de Malntenon. A Bargos , le 1 5 juillet 1 706.

« Les troupes espagnoles marquent tant de bonne volonté , que nous commençons à craindre

(*) Le roi ordonna aux chevaliers de Saint-Jacqoes de tonte l'Espagne de se rendre à Tarmëe « ou d'y envoyer des remplaçans , et aux gentilshommes de la vieille Castille de céder leurs aimes et leurs chevaux. De la partie de gentilshommes et de remplaçans qui restèrent a l'armée y Sa Majesté catholique forma le régiment de cavalerie des Ordres, pour lequel on prit les armes et les chevaux de ceux des remplaçans qui ne pouvaient pas être d'un grand secours « et qu'on renvoya. SANTA-Canzy Réflexions militaires, tome 0 , page 934.

GHAP. XIV. 1706. 479

que les ennemis abandonnent Madrid avant que nous soyons en état de les attaquer. S^ils étaient assez hardis pour risquer une bataille , le règne de l'archiduc finirait bientôt en Castille ; peu de Portugais retourneraient chez eux, et Saragosse ne pourrait pas long-temps rester dans la révolte. L'Andalousie et les autres provinces voisines font des efforts si considérables , qu'il ne parait pas que nous ayons à craindre de ce côté-là , ni pour Cadix. Valladolid, qui semblait vaciller (peut-être par l'infidélité de quelques ministres), donna le 7 de ce mois une marque très authentique de sa fidélité ; car chacun sortit de sa maison , hommes , femmes et enfans , les armes à la main , en criant avec une telle fureur vwe Philippe Vy et meurent les traîtres j qu'on remarque comme un bonheur que cette dénomination n'ait pas été suivie de la mort de tous ceux qu'on soupçonnait être affectionnés à la maison d'Autriche. Ces provinces-ci (toutes pauvres qu'elles sont) s'efforcent d'amasser de l'argent pour donner au roi ; nous sommes déjà sûrs de huit mille pistoles, et quoique nous ne les ayons pas encore , j'en envoyai une bonne partie il y a trois jours à monsieur l'ambassadeur, ayant trouvé le moyen de me la Êdre avancer ici sur ma parole. Nous négocions une autre affaire qui pourra en produire quinze miUe; ce serait un secours considérable dans ce temps de désordre, et dans lequel le commerce est in-

48o PHILIPPE T.

terrompu. On nous mande d'Aragon que plusieurs grosses villes se sont associées pour se défendre mutuellement y et attaquer même Saragosse. Le mal est que nous n'avons point d'avance à leur fournir pour l'argent, et que ces peuples en demandent. »

La seconde lettre fut écrite après la retraite de l'ennemi , et lorsque l'exemple de la capitale avait donné une nouvelle impulsion à Tenthousiasine national.

De Burgos, le 12 août.

« Dès que le peuple de Madrid a cru pouvoir donner des preuves de sa fidélité à son véritable roi, jamais il n'y a eu une joie pareille, m peutêtre un exemple si marqué d'amour et de zèle pour la personne de son prince.

(( Les provinces continuent à lever des troupes pour leur défense; les lieux les plus pauvres contribuent ce qu'ils peuvent, et même au-delà de leurs forces. Avant-hier un curé apporta six vingts pistoles à la reine pour le roi : son village n'a que six vingts familles très pauvres. Il dit à sa majesté que ses paroissiens étaient honteux d'envoyer si peu ; mais qu'ils la suppliaient de considérer que dans le même bourg, il y avait six vingts coeurs qui lui seraient fidèles jusqu'à la mort : le bon homme pleurait en haranguant la reine, et nous fit pleurer aussi. Un autre petit lieu , qui n'a que

vingt maisons^ envoya hier cinquante pistoles avec de semblables protestations. ( ' )

Pendant cette lutte difficile , Berwick avait conduit avec beaucoup d'habileté l'armée , qui était ioutelaressourceet Fespoir de la monarchie espagnole. Sa prudence était proportionnée à l'importance de la cause qu'il s'agissait de décider. Eh arrivant à Badajoz^ vers la fin de mars, il prit le commandement; mais les agens de la cour avaient tellement négligé les dispositions et les arrangemens nécessaires, que l'ennemi le prévint et ouvrit la campagne avant lui. H fut donc forcé d'être témoin de la reddition d'Alcahtarâ où il avait pu introduire la meilleure partie de son infanterie. Réduit à une armée qui ne se com* posait presque plus que de cavalerie, il ne lui fut possible que de se retirer devant l'ennemi dans la direction de Plasencia, à mesure que les alliés avançaient sur Madrid.

Heureusement pour ce petit corps d'armée et pour la cause qu'il défendait, ceux-ci n'eurent aucune connaissance des événemens qui se passaient à l'est de l'Espagne, et n'osèrent s'avancer sur la capitale, dans la crainte que la reddition de Barcelonne ne permit à Philippe de revenir sur eux, et de les écraser avec toutes ses forces. Après beaucoup d'incertitudes et d'hési-

(*) Saiht-Simoh y tome III, pag. 287 à aS^. r. 3i

48d PHIUPPE T.

tatioDS, ils quittèrent la grande route dé Madrid^ prirent Ciudad-Rodrigo ^ et dirigèrent leur mardbe sur Sàlamanque, ou ils se proposèrent d'attendre le résultat de l'attaque de Barœlonne.

Lorsqu'ils apprirent la délivrance de cette Tille et la retraite de l'anenëe française à trayers les P^nees^ ils se mirent en mouTement vers la capitale. Mais Berwick, évitant tout engagement, laissa quelques détacliemens sous les ordres du marquis de Bay, pour conserver le pays au sud du Tage ; observa la marche des alliés , continua de se retirer tout le long de la ligne qui sépare la firontière de la vieille CastiUe ; et quand 1^ alliés arrivant à Madrid, il occupait déjà la position entre Sopetran et Jadraque près de THenarès. Far oe moyen il s'assura du passage des montagnes environnantes, couvrit la vieille Castille, conserva ses communications avec la France ^ et se trouva en état de retarder la jonction de Tarmée qui venait da Barcelonne , avec l'arcliidnc.

Sa petite armée n'allait pas au-delà de neuf mille hommes; et si les alliés avaient poursuivi vigoureusement leurs premiers succès, il eût été forcé d'abandonner la GastiDe, et peut-être l'Es* pagBÇ, avant que les renforts attendus fussent arriva.

Par un grand bonheur pour lui les nouvelles fautes des alliés Êivorisèrent son plan de défense. Les généraux qui occupaient la capitale se con-

tentèrent de détacher un corps sur Tolède, et permirent que leurs troupes, dans des tnomèns aussi décisifs , se livrassent à l'intempérance et à la débauche. Bientôt il y eut dans les hôpitaux six mille malades environ. Une partie des forces de Peterborough fut envoyée par mer à Valence, afin de pénétrer, par ce beau pays, dans Tinté* rieur de l'Espagne; et par suite de l'insurreCtion d'Aragon, Charles, après avoir passé quelques semaines en Gitalogne, se décida à se présenter à Saragosse, pour prendre possession de ce royaume.

Le général français profita, en homme habile, de ces lenteurs. Les troupes qui s'étaient retirées de Barcelonne, et qui, après une marche rapide dans les provinces du midi de la France, étaient rentrées en Espagne par Pampelune, le rejoignirent sur l'Henarès. Dans cette position, et avec cet accroissement de forces, il empêcha les alliés de faire aucun mouvement pour rétablir leur communication avec le Portugal, interceptée k la fois par les détachemens laissés au sud du Tage, et par les partisans des provinces du nord; et il attira toute leur attention du côté de Saragosse , en menaçant d'arrêter la marche de Charles.

En même temps de nouvelles troupes arrivaient chaque jour à son quartier-général; et, lorsque l'archiduc fit sa jonction avec les alliés à Guadalajara , ils furent tout étonnés de se trouver

484 PHILIPPE y.

devant une armée égale ^ sinon supérieure à la leur. La position où ils se trouvaient n'était pas très rassurante; ils prirent Falarme en voyant leurs communications coupées^ tant du o6té de l'est que de celui de l'ouest, par le peuple qm^ partout, courait aux armes. Leurs soldats souffiraient beaucoup de la chaleur du climat et des suites du libertinage. La guerre active que les .paysans leur faisaient sans cesse, ajoutait enoMne aux ravages des maladies, des souffrances et de la fiitigue. Ce fut alors que Berwick reprit l'offensive. H fit avancer un détachement pour délivrer Madrid, tandis que les postes occupés par les alliés dans l'Ëstramadure leur étaient enlevés.

Lorsqu'il leur eut ainsi fermé l'entrée en Portugal, il les força de se retirer du o6té de Valence, la seule retraite qui leur restait; et par une poursuite active et vigoureuse, il leur fit essuyer autant de pertes que s'ils eussent éprouvé la dé£adte la plus complète. Il parvint enfin a les jeter de l'autre côté des montagnes qui séparent r Aragon et Valence, et termina la campagne par la reprise d'Orihuela , Guença et Qirthagène. (*)

« Tel fut, dit le maréchal de Berwick dans

{*) Le marqaîs de Santa-Cnu dit que Tavis de Philippe et du maréchal de Berwick fut d'enyoyer toute leur caTaierie à la ponnuite du marquis de las minas , oe qui annût nécessairement entraîné sa défaite ; mais qae malkemeose»

ses Mémoires , le résultat de cette campagne , une des plus singulières par la variété des événemens. An commencement^ nous étions menacés d'une déconfiture générale; mais le milieu et la fin furent non moins profitables que glorieux pour les armes des deux couronnes. Les ennemis maîtres de Madrid; point d'armée pour les contenir; le roi forcé de lever le siège de Barcelonne et de se retirer en France ; tout semblait conspirer contre nous et décider le sort de l'Es-^ pagne. A coup sur si l'ennemi eût su profiter de ses premiers avantages, et pousser en avant, l'archiduc aurait été roi, sans aucun espoir que Sa Majesté catholique eût pu retourner à Madrid. Mais les fiiutes de ses généraux, ainsi que l'incomparable fidélité du peuple castillan, nous donnèrent le temps et les moyens de prendre notre revanche, et de les chasser de la Gastille.

« Les deux armées ont £aât, si nous pouvons nous exprimer ainsi , le tour de l'Espagne. La campagne commença près de Badajoz, et après avoir traversé les deux CastiUes, elle finit dans les royaumes de Valence et de Murcie , à plus de cent cinquante lieues de distance du point de départ. Elles firent quatre-vingt-cinq campemens ; et quoiqu'il n'y ait eu aucun engagement

ment eet avis ne fnt pas suivi. Réflexions mUiUùres, édidon françaiie , tome II, page 3S6.

486 PHJUPPB y.

général^ nous ayons obtenu autant d'ayanlages que si nous eussions remporté une yictohre^ car^ de compte fait, le nombre des prisomûers (îa de dix rtiille. )» C)

Philippe quitta l'armée à la frontière de M or^ iàe, pour retourner dan»sacsq[tttale (le 4 octobre). Le courage qu'il ayait montré dans Fadtersils le rendit encore plus cher à ses sujets; il fiit reçu aytc les transports d'une iy resse umyersdUe Inen anirem«al toudiante que les acdamatioDB dont il ayait été salué à son presaier ayénemeoÉ* Le conseil deCastiUe procéda alors à punir cea qnîayaieiit épousé ouyertement, ou ^yoriséla causede Favchiduc. Les employés qui ayaâent ve&sé de soiyre la cour furent destitu»; quelqiies uns des plus signalés furent arrêta ou exilés, oa leurs confisqués; un nombve considérable d'e ployés subalternes chercha u* refuge en Car talogne» On a yanté plus qu'o» ne le devait la modération de Philippe dans cette occfRoci, car sa générosité ne fut ni générale ni complet». La reine doutairîère fiot intitee à quitter un pays aateore agité ^ on il pouyait y ayoir du danger pour eUe. On la conduisit à Bayomie. Malgré sa défection, Portocarrero nr fut point inquiété,, à cause de son grand âge et de sesi anciens seryiccs ; Ribas eut sa terre pour exil, mais on lui accorda

(*) Mémoires de Bertvick*

cHàP. XIV. — 1706. 4®7

la permission de revenir à la cour lors de la naissance du prince des Astunes. Le ocMnte de L&mos {'}, le patriarche des Indes, Mendoza et quelques autres dont les troupes du roi s'étaient emparés dans diverses occasions^ furent mis en liberté. (^)

Louis XIV se plut à rttdre alors aux CaBtillans toute la justicequi leur était due, pour le courage et la fidélité qu'ils avaient montrés dans la cause de leur souverain.

('} Saivt-Pbilippb, tome II , pag. 6a à 66. Oetiz , tome TU y page 198.

(*) On lit dans les Mémoires secrets du matqtds de Louville , qu'à la rentrée de^ ttfonpes recales , le peuple pflla les maisons des partisans de rarcfaiduc , et brAla les effets pillés pour montrer que Tappât du gain n'entrait pour rien dans des excès commis au nom de Tamour du roi. C'est un trait , ajoute-t-on-, de délicatesse inouï dans Thistoire : l'auteur des Mémoires secrets est dans l'erreur; ces traits sont fréquens dans lliutoire d'Espagne.

Quant à la reine douairière , rien n'est certainement plus excusable que sa conduite , en voyant la fortune favoriser la cause de sa famille. Il parait d'ailleurs que le comte de l'Atalaya^ commandant de la cavalerie portugaise , lui avait fait concevoir l'espoir d'être nommée régente du royaume , tant que le roi Charles serait forcé de donner ses soins aux affaires de la guerre. Au retour de Philippe , le duc d'Osnna fut envoyé avec deux cents gardes à cheval pour escorter la reine jusqu'à Bayonne. Le comte d'Alva de Liste , majordome major de sa maison, instruisit Philippe de tout ce qui s'était passé chez cette princesse , dans l'intention ,

488 PfllUPPE T.

te Vos ennemis (ce sont ses propres expressions dans nne lettre à Philippe V, du 5 août) ne doivent plus espérer de réussir^ puisque leurs progrèsn ont servi qu'à £ùre paraître le courage et la fidébté d'une nation toujours également brave et constamment attachée à ses maîtres. Vos peuples ne se distinguent pas des troupes réglées; et je comprends aisément que tant de preuves de leur amour pour vous, augmentent la tendresse particulière que vous avez toujours eue pour eux. Elle leur est due , et je vous exhorterais à leur en donner de fréquens témoignages , si je ne savais que vos sentimens sur ce sujet sont entièrement conformes aux miens. » (')

dit Saint-Philippe , de prouyer par là qu'il ne partageaîc pas ses opinions. Le comte aurait mieux témoigné son attachement pour Philippe en quittant le service de la reine, et cela aurait été plus honorable pour sa mémoire; car c'est bien en yain qu'on cherche à pallier des Tues d'un int^t prtTé| par des protestations de fidélité enyers ceux que la fortune protège. Philippe ordonna que toute la maison de la reine lî&t conservée. Celte princesse ne parut pas être satis£ute de la nEianière peu poHe, pour ne pas dire brusque, dont le duc d*0suna s'acquitta de sa commission dans le voyage à Bayonne.

Le cardinal Portocarrero t qui s'était déclaré si ouyerteinent pour l'archiduc à Tolède , chercha k effacer la maayaise impression que. sa conduite avait fkite, en offrant une somme asse^ forte pour réparer les dégâts que les ennemis avaient occasionnés dans la ville : ils étaient très considérables.

('} NoAiixas y tome III, page 36]6.

Les ennemis eux-mêmes admirèrent cette loyauté des Castillans. Peterborough , qui était très braye et estimait la bravoure partout où elle se trouvait,. déclara que ce n'était pas assez de toutes les forces de l'Europe pour conquérir la Gastille.

Mais tandis que Philippe soutenait bravement la luttedanslaPéninsule, ses possessions éloignées lui étaient arrachées , et on les séparait de son empire.

Dans les Pays-Bas , les Français , sous les ordres de Villeroi ('), furent battus par Marlborongh à Bamillies, avec perte de treize mille hommes tant tués que faits prisonniers, cinquante pièces de canon , et cent vingt drapeaux. L'armée vaincue put se refaire è l'abri des places qui couvraient la frontière; mais la conséquence immédiate de cette défeiite fut la perte totale de presque tous les Pays-Bas espagnols. Le jour même de la bataille , l'armée victorieuse entra à Louvain. Bruxelles ouvrit ses portes; Mechliz, Amberès, Bruges, Gand et Oudenarde se rendirent à discrétion; Qstende capitula après un siège de dix jours; Menin même, la def de la Flandre et le chefd'œuvre de Vauban, n'arrêta l'armée que vingt jours , malgré qu'une garnison de six mille hom*

(') Ce présomptueux et malheureux général était resté quelque temps prisonnier, et venait de rentrer en France. Louis XIV I par une inexcusable partialité, lui donna le commandement de l'irmée dans les Pa)rt-Bas.

490 PHiupn^T.

mes la définodlt, etkcanqngnefullarmmeeparla sonmifisk>ndeDeiidenBondee€d'A£th. Aiiisi^ n^ seulement les pioyinoes les plus lickes de FEar<q[>e étaient perdues pour rEspagne^ mab les FraBcde veDaîent d'être chassés de cette figne de fortificatioiis, que leur profonde et active poKtique ayait formée sor les Ikoite» de fenr vaste monarclûe; les alliés prenaient possession d'm pajTS par lequel la sûreté de la HoUande s'était stttis cesse trouvée compromise^ et qui dannait à la France une supérîoirité incontestedde dans toutes led entreprises militaires centre FAUe*-

Pour balancer ks malheurs éprouvés en Elai^ dre^ Louis XIY redoubla d'eflbrts afin de rél»blir sa supériorité en Italie. Gomme Tarin était à peu près le seul point impcntant qui restât an duc de Savoie y de tous ses états^ les Franças tenaient fortement à réduire cette place^ qui était le seul obstacle à l'affermissement de leinr do*' mination au-delà des Alpes. On chercha donc à s'assurer des places qui commandaient les prâh* cipales avenues de la Lombatdie* Nke et Villafranca furent soumises; la prise de Montmâîau, après un blocus de dix-huit mois, ourvrit un passage à travers la Savoie, dans l'intérieur du Piémont« Du côté de Mantoue, Vendôme réunit des troupes en toute hâte , surprit les Impériaux dans leurs cantonnemens, les battit atec une perte

conaîdéraUe f en k» jatant au-delà de FAdige , et prit des mesures pour fiermer le» défilé» qui «boutissentà T Allemagne* L'ennemi étant ainsi chassé^ et les communicatton» ayant été snccessiyement établies^ on envoya des renforts par les Alpes ^ <m fit des ]mparati& proportionnés à l'importance du siège qu'on méditait, et cinquante mitte hom-mes inyestirentla place, sous les ordres du duc de LaFeuillade.

Ayant que k direonvallaition ne f&t finie^ k doc de Sayoie, laissant k oomte Dann avec une garnison de dix milk hommes de troupes vég»»^ lières et un corps de milices, pour défendre k yilky se mit à k tète de k cavalerie, et cliercha à ae senyer dans k yallée de Lucema et dans les endroits retirés des montagnes. Les Finançais s'emparèrent de Mondoivi et de Geya. Asti fut assiégé par k maJice du Milanais ; et k duehtsse de Savoie, avec ses enûugis, fut forcée de chercher un refoge dan» k térritoîte de Gènes.

Ce fat dans les premiets )ours de juin que commença k siège maémorabk de Turin. On ouvrit k tranchée contre k citaddUie et conire quelques fortifications qui se prolongeaient vers la Doria^ On fît les approches dans la fomae m^ djnaure : le& ouvrages extérieurs fiirent enkt es Toni après Fautref k corps de k {Jbu:e kû-mèDM fut attaqué^ et k brave garnison, après avoir épiMflé tous I» moyens de défense, se trouvait

49^ PfiOJPPB T.

sur le point de c^er au nombre et aux combinaisons saTantes des ennemis.

Mais au moment même où le snccès allait conronnèr les eflforts des Français , la proie leur échappa des mains , et ils épronvèr^t un revers presque aussi décisif que celui qui avait ruiné leurs affaires dans les Pays-Bas et dans FAllemagne*

Eugène arrivait sur les fix)ntière8 d'Italie au moment où les Impériaux étaient battus et dispersés par Vendôme ; il protégea la retraite de dix miUe hommes^ formant à peu près tout ce qui restait de l'armée. Aussitôt que les secours furent arriva de l'Allemagne^ il pénétra par les sources de la Brenta dans le pays de Vérone^ laissa un corps à San-Martino pour conserver ses communications, et s'établit au sud du Pô. An mojen de l'arrivée successive des renforts^ il se trouva en état de déconcerter les mesures défisnsives des Français , qui voulaient le concentrer sur l' Adige et le Parmegiana. Après une marcbe forcée, étonnante par la distance et la rapidité^ ainsi que par les obstacles qu'elle présentait^ il parvint a gagner le territoire du Piémont, et à &ire sa jonction avec le duc de Savoie, à Villastellone.

Sur ces entrefaites, Vendôme , appelé à réparer les désastres des Pays-Bas, était remplacé par Marsin, qui, laissant un corps d'observation dans le Milanais, se hâta de rejoindre l'armée qui près-

sait la redd^on de Turin ^ alors à la dernière extrémité. N'ayant en vue que cet objet, les généraux français permirent aux forces alliées de venir les attaquer dans leurs retranchemens, où ils éprouvèrent une défaite complète. Six mille hommes furent tués, deux mille fûts prisonniers; l'artillerie et les munitions restèrent au pouvoir du vainqueur. Non seulement la place fut délivrée, mais les Français repassèrent les Alpes dans le plus grand désordre. On avait occupé les défilés par où ils devaient passer. Le corps qu'ils avaient laissé dans le Milanais fut battu et forcé de chercher son refuge dans les places fortes. On proclama Charles souverain du Milanais, comme étant une dépendance de la couronne d'Espagne. Eugène fut déclaré gouver^ neur en son nom. On récompensa le duc de Savoie de son attachement , par la cession de Valenza, Alexandrie , la Lumellina et la vallée de laSesia. (*)

(*) MuEATOEX, Jnnali d'Italia, 1706, pag. 47 à 53. Maison d'Autriche , vol. I , chap. lxxiu.

Oavertnres de paix faîtes par la France. — MésiiiteUigeiice parmi tes alliéft. — Neolralité co&Teiiae pour l'Italk, et conquête de Naples par l'emperemr. — Expéditkw ocmtre Tonloii mamqaét, — Bataille d*Almanza , et autres opérations henreoses en Espagne. — Soamîssîon de Valence et de 1* Aragon, et abolition de leurs privilèges. — Prise de Lerida par le duc d*Oriéans. — Naissance de l'infant don Louis. — Campagne de 1708. — Le duc d'Orléans soumet Tortose. — Ses contestations a^ec la princesse des Ursins et Amelot, et ses yues sur le trône d*Eapagne.

Pendant le cours de cette année la guerre s'était ralentie dans les Pays-Bas et en Allemagne^ tandis que les opérations militaires devinrent très ac* tives dans le midi de la France, en Italie et en Espagne.

G>mme cela arrive presque toujours, le succès mit la division parmi les alliés. Un parti puissant en Angleterre demandait la paix à grands cris , ou du moins qu'on portât quelque coup décisif qui anéantit la marine de la France. LfCS négocians de la Hollande commençaient à regretter la perte de leurs avantages commerciaux. L'empe-

reur, dans la crainte d'être abandonné par les pQissances marittmes , cherchait à s'approprier les provinces éloignées de la monarchie espagnole ^ et le duc de Savoie n'avait autre chose en vue que d'ajouter à ses États la partie qui avait été déjà détachée du Milanais.

Louis XrV ne fut pas long-temps sans s'apercevoir de ce changement^ et chercha à diviser ceux qu'il n'avait pu vaincre ni tromper tant qu'ik avaient été unis. Aussitôt après la bataillede Bamillies^ il fit des ouvertures secrètes aux puissances maritimes , ofiraut à Charles l'Espagne et les Indes , ou les provinces d'Italie , à son ch<Hx ; la reconnaissance de la succession protestante à l'Angleterre ^ une barrière dans les Pays- Bas aux Hollandais^ et de grands avantages de commerce pour ces deux puissances. Cette tentative ayant échoué, il chercha à entamer une négociation semblable avec l'empereur, par l'entremise du pape, et il le leurra avec la cession des provinces italiennes, à condition que Philippe retiendrait l'Espagne et les Indes. (•)

Si réellement la paix fut le but de ses négociations, Louis ne put pas l'atteindre; mais il en retira cependant quelque avantage, car la jalousie s'empara des alliés, et la discorde ne contribua que trop à entraver leurs opérations dans la cam-

{') Haeb's, Lettres to Fox Member. Lambe&ti^ tome V, page a66. Réponse de fValpole à BoHmgbroke, page 178.

496 PHILIPPK V.

pagne sniyante. L^empercur, du consenteptieiit du duc de Savoie, s'empressa de condure un traité pour la neutralité de l'Italie , accorda la rentrée en France de vingt mille hommes qui étaient enfermés dans les places fortes du Milanais, et détacha une partie considérable de ses forces pour conquérir le royaume de Naples.

Cette entreprise ne rencontra aucun obstacle pour son exécution. L'élite des troupes espa- «gnoles en ayant été retirée pour renforcer l'armée d'Espagne, et les troupes françaises ayant été rappelées pour contenter ce peuple, le pays resta à peu près sans défense. En conséquence, le général Daun, le même qui s'était illustré dans la défense de Turin, partit de Lombardie avec neuf mille hommes, traversa les États du pape, pénétra dans l'intérieur du royaume, et fut accueilli partout aux acclamations du peuple. Le duc d'Escalona, vice-roi espagnol, échappa, non sans peine, à la fureur populaire, et, avec quelques nobles restés fidèles, se jeta dans Gaè'te. Les magistrats de la capitale vinrent au-devant du général autrichien, à Aversa, et lui remettant les clefs de la ville, ils promirent leur obéissance à Charles. Bientôt le gouvernement autrichien fut reconnu partout. Gaëte fut prise d'assaut après un long blocus, et avec cette place tombèrent aussi quelques forts moins importans dans la Calabie. (') (') Mu&ATOAi» AnnaU, 1707, Obtu , tome VII, p. ia3.

GHAP. XV. 1707-1708. 497

Cest aa marquis de los Balbases^ vice-roi de Sicile pour le roi d'Espagne^ que Ton dut que cette lie ne suivit pas aussi l'exemple de Naples; car les naturels du pays ne détestaient pas moins que les Napolitains le gouvernement des Bourbons. Par une sévérité inélée de douceur, il apaisa les émeutes. De son côté, le général autrichien fut dans FimpossibUité d'entreprendre , Êiute de transports, une conquête d'ailleurs très aisée. La Sicile se maintint sous l'autorité de Philippe jusqu'à la fin de la guerre. (')

Cependant, sur les instances réitérées du cabinet anglais, l'empereur et le duc de Savoie se réunirent pour faire une expédition contre Toulon. On fit de grands préparatife pour cette opération importante; mais la divergence des intérêts des deux parties , les jalousies de leurs généraux, et la diminution des forces alliées, par suite de l'expédition contre Naples, aussi-bien que les mesures promptes et énergiques de la France firent échouer cette tentative. A la vérité, les alliés traversèrent la Provence et attaquèrent Toulon; mais l'occupation de quelques ouvrages extérieurs fut le seul fruit de leur malheureuse entreprise. Ce ne fîit pas sans beaucoup de peine que, sur la fin de la campagne, ils purent opérer

Saiitt-Pbilippb 9 tome II , page 1 3o. — Maison d'Autriche,

TOl. I , Chap. LXXIT.

(') MuBAToai. Saiht-Philippb.

leur retraite en Italie après avoir sacrifié quatorze mille hommes, moissonnés par les maladies et par la £itigue. La prise de Suza et d*Oi*faitello, deux forteresses qui ferment le passage des Alpes, était un bien mince avantage qui ne pouvait aucunement balancer les effets de cet échec.

Xja neutralité de Fltalie permit à Louis XIV d'envoyer des forces considérables en Espagne. Le duc d'Orléans fut nommé pour y comaiander l'armée principale. Du côté des alliés, une ex|iédidon de douze mille hommes foraé^ d'abord dans l'intention de £aare un débarquement à l'embouchure de la Garonne, et qui n'eut pas lien à cause des vents contraires, Jàxt divisée en deux parties, dont Tune renforcerait l'armée de Portugal, et l'autre celle qui avait pris ses quartiers d'hiver sur les frontières de Valence et de Murcie . On se préparait.^ comme on voit, de part et d'autre à soutenir une lutte vigoureuse. Ce fiât l'heureux résultat d'une seule bataille, qui non seulement décida du sort de la campagne, mais rétabUt l'autorité chancelante de Philippe.

Divers plans de campagne avaien^t été mis en avant, et discutés tant à Madrid qu'à Versailles; l'avis de Berwick prévalut. Le duc dç NoaiUes, avec quelques forces, devait qpérer ane diversion k l'est des Pyrénées, comme on avait fidt précédemment; mais les renforts qui arrivaient de France auraient à se réunir dans la Navarre. On

GHAP XV. 17.07-1708. 499

devait en détacher une partie pour recooqaërir r Aragon ^ Jandis que le reste devait rejoindre l'armée de Berwick^ qui s'opposerait aux alliés partout où ils voudraient pénétrer encore dans la CastUle, ou tenter un effort pour tomber sur le royaume de Murcie^ et reprendre la supério<rité dans le midi. Pour prévenir toute invasipi^ du coté du Portugal 9 une force suffisante fut des^ tinée, sous les ordres du marquis de B»y, k dé-¥ fendre la frontière de l'ouest.

Lesarrangemens étaientà peine terminés, qu'on avait déjà commencé la campagne. Les généraux alliés Galloway et Las Minas brûlaient d'imp»* tience de prévenir l'arrivée des renforts de France* Dans l'espoir de battre en détail les divers corps4? l'armée^ ils réunirent en toute hâte leurs troupes^ montant à trente mille hommes^ et chfivctièr^nt' k les attaquer dans leurs csmlpnnea^ens (^ ^i^fifi^ 1707); niais le général français iei^ arrêta, en jetant des giimisons dans Villena et Chinchilla, jusqu'à ce qu'il eût rassemblé son armée^i et pii^ position dans la plaine d' Almanza , où les renforts qu'il attendait le rejoignent tr^ès àpi;^pos. I^es alliés, qui ignoraient cette circonstance, afcepr terent la bataille, quoique très inférieurs en c^ Valérie, et occupant surtout; un terrain très ikvDfrable à celle de l'ennemi*

Berwick mit son armée en bataille dans l'onirQ accoutumé (le 2S avril), tandis <|ue du côté d^

500 PHILIPPE y.

alli& la caydierie et rin&nterie se trouvaient entremêlées pour balancer la supériorité de la cavalerie ennemie. L'engagement commença par une attaque que fît l'armée alliée sur la gauche; elle passa un ravin qu'elle avait devant elle^ s'empara de la hauteur, quoique le général français l'eût &it fortifier avec une batterie formidable, et se disposait déjà à tourner sa droite lorsque la cavalerie espagnole fit une attaque d»espérée pour reprendre la hauteur; elle contraignit les alliés d'en descendre ; mais elle fat arrêtée à son tour par le feu de l'infanterie. Une seconde charge qn'eUe essaya eut le même résultat qne la première. La bataille était engagée en même temps au centre et à la gauche : la première ligne des Espagnols fut mise en désordre; deux batafllons anglais pénétrèrent à travers la seconde jusqu'aux murs mêmes d'Almanza.

Cependant l'habileté et le courage de Berwid réparèrent ce désordre et rétablirent la fortune de cette journée. L'infanterie, qui avait été dispersée, se rallia et chargea à son tour l'ennemi. Une brigade, sous les ordres de l'entreprenant et habile d'Asfeld , fut détachée pour soutenir une nouydk charge à la droite. Le mouvement se fît à propos; Finfanterie et la cavalerie réunies culbutèrent lœ alliés, et tournèrent leur flanc, tandis que le centre et la gauche tentèrent un effort sur leur front ; en ce moment, Gallo\?ay et Las* Minas furent

CHAP. XV, 1 707-1 708. 5oi

dangereusement blessés y et forcés de quitter les rangs (^). La confusion devint extrême; privés de leurs chefr, les alliés combattaient sans ordre et sans but déterminé : aussi de tous côtés ils forent attaqués et défaits; ily eut un carnage horri- - Ue ^ et la déroute fut des plus complètes. Le comte Dobna^ avec treize bataillons hollandais , aurais et portugais, parvint à s'ouvrir un passage à travers les rangs ennemis, et prît position dans les bois environnant Gaudete; mais la Mm força ces Inraves de se rendre à discrétion le lende*main. (*♦)

Les bagages et l'artUlerie des alliés tombèrent au pouvoir du vainqueur. Parmi les trophées de cette victoire, on envoya à Madrid cent vingt étendards aux armes de presque toutes les puissances coalisées contre Philippe, outre celles des

(*) A la bataiUe d'Almanza , dit le marquis de Sant%- Cms, les ennemis commencèrent par mettre en désordre une des ailes de notre première ligne : les troupes de la seconde ligne de cette même aile voulaient alors mal à propos s'avancer ; mais M« d'Asfeld, qui les commandait, leur dit que ce mouTement des troupes de la première ligne ne se faisait qae par un ordre eiprès , «t il arrêta ainsi les siennes pour; les mener ensuite à la diarge dans une meilleure occasion* Les officiers les plus instruits de l'armée furent d'avis que cette sage conduite de M. d'Asfeld contribua beaucoup à la victoire.

Ç**) Cette division, formant six mille hommes dln&nterie , se retira sur une montagne. La cavalerie espagnole ,

5o3 PHILIPPE V.

royaumes révoltés àt Catalogne , Aragon et Valence. La Tictoire fat décisive t les Espagnols perdirent à peine deux mille hommes , tandis que du oAté des alliés cinq mille restèrent sur le champ de bataille^ etdouze mille forent &its prisonniers. (')

La soufl&ance occasionnée par la gravité de sa blessure ne diminua pas l'ardeur de Gallo^fay^ qui avait déjà perdu un bras dans la campagne précédmte. Il rallia les restes de Famiée, jeta des garnisons dans Xativa> Alcira^ Dénia et Alicante; et^ de concert avec son collègue Las Minas, gagna, par une retraite rapide , les rives de l'abbé où ils espéraient pouvoir tenir jusqu'à l'arrivée des renforts. A Tortose, ils passèrent la revue de leurs troupes y qui ne s'âevèrent qu'à cinq mille hommes^ dont huit cents seulement d'infanterie.

Pour récompenser BerVrick de cette victoire , qui fut, on peut le dire avec raison, le salut de l'Espagne, Philippe lui conféra le titre et le rang

qui la ponrmitait, en occupa les pasMgès, pour attendi^e le maréclial de Berwick , qui anÎTa arec an beaneonp plus grand nombre de troupe, et c^tte infanterie se rendit dés- Ion Sans combattre. On évita ainsi la perte que la cava* leHe espagnole anrtdt inmanquablettient sonfiferte, si elle* avait voulu attaqtt«r cette inftateirte dans m temdn «usi désavantageox. Le marqms de Sanla-Cms , Réfiexioêêf mlÙainiSy édition française, vol. VI, page loo.

(*) Beewxck. , tome I , page 388. Saiht-Philipps , tome J, page iio. ffiééory of Europe f»r \^o^i pag. 1^5 à 184. MaUoH d'Autriche, ehap. lxxiv. QaTiz , Itb., XXII , page 7.

CHAP. XY. — 1707-1708- ' 5o3

de grand d'Espagne , ayec le nom de duc de Liria et de Xerica. La ville d' Almanza fat gratifiée aussi de privilèges particuliers. Plus tard^ on érigea sur le champ de bataiUe une colonne avec une inscription pour perpétuer le souvenir d'un si glorieux événement. (')

Peu de victmres furent suivies d'avantages plus rapides ; le lendemain ( !^ avril) le duc d'Orléans rejoignit l'armée au lieu même du triomphe^ avec le vif regret d'être arrivé trop tard pour partager les honneurs de cette glorieuse journée, n rendit un hommage solennel à la bravoure des troupes, et à l'habile général qui les commandait; puis jnrenant le commandement^ il ne voulut pas perdre un moment pour profiter de la victoire, n détacha d' Asfeld avec huit mille hommes pour soumettre le pays de l'autre c6té du Xucar, et avec l'armée principale il s'avança sur Valence. La ville n'ayant &it aucun préparatif de défense y le. comte de la Corzana, gouverneur au nom de Œarles, se retira par la route de Mor-* viedro (8 mai). Des députés furent envoyés audevant de l'armée royale, pour apporter les clefs de la ville et implorer la générosité du vainqueur en faveur des habitans^revenusde leurségaremens.

Le duc, sans perdre un teul moment, laissa Berwiek pour achever la réduction de la pro-»

(') Beewigk. , tome I , page 417* Saiht-Philippb , tome I, page 117. Oanz.

5o4 PHILIPPE X.

vince^ et avec une forte escorte prit la route de Madrid. Au lieu de s'y arrêter pour prendre part à Fallégresse générale, et recevoir les compli* mens de la cour « il en partit sur-le-champ pour se rendre en Navarre. Il rejoignit à Tudèle les troupes arrivées de France; et^ avec la vitesse d'un courrier, il se prÀenta devant Saragosse, aussi peu préparée qae Valence, et incapable de résister. A son sqpproche la garnison autrichienne se replia sur Lérida, et laissa la ville abandonnée à son sort.

i< Je me suis avancé sur Saragosse, écrivaît*il à Louis XIV, le ^5 mai avec la cavalerie , tant pour reconnaître la place que pour essayer d'y répandre la terreur. Cette tentative eut un jdein succès; un corps de troupes ennemies se retira; Saragosse envoya proposer une capitulation. Au lieu d'entendre les députés, je fis avancer mon: infanterie, qui n'avait ni poudre ni balles; alors les magistrats vinrent se soun[iettre au nom de la ville et de F Aragon. » (')

Berwick, au sujet de cet incident, raconte une astecdote qui, par sa singularité, a besoin de toute l'autorité de son témoignage pour qu'on puisse y ajouter foi. u Le comte de la PueUa, dit-il , pour tâcher de contenir le peuple le plus long<^temps qu'il pourrait , et , par là, retarder la marche du duc d'Orléans, fit accroire aux haht-

(*) NoAiLLXft, tome III, page 387.

CHAP. XV. — 1707- 1708. 5o5

tans de Saragosse que les bruits que l'on faisait courir d'une nouvelle armée venant de Navarre , étaient supposés , et même que le camp qui paraissait^ n'avait rien de réel, que ce n'était qu'un fantôme formé par art magique; sur quoi le clergé alla en procession sur le rempart, et de là , après beaucoup de peine, exorcisa les prétendus spectres que l'on voyait. Il est étonnant que le peuple ftkt assez crédule pour donner dans une pareille fescination , dont il ne fut détrompé que le lendemain, lorsque les hussards de l'armée du duc d'Orléans ayant poussé vivement une avantgarde de cayalerie jusqu'aux portes de la ville , firent jouer leurs sabres et coupèrent plusieurs têtes. Alors la peur les saisit, et les magistrats partirentau plus tôt pour se soumettre à son altesse royale. Je n'aurais pas cm ce que je viens de raconter, si je n'en avais été assuré à Saragosse même , par tous les principaux de la viDe. » (') (*) La conquête de l' Aragon étant à peu près certaine , le cabinet de Madrid s'empressa de préparer un décret pour changer la constitution, l'objet, depuis des siècles, de la jalousie de la couronne.

(*) Mémoires de JSermcA, tome I, page 399.

(^) Si ce fait est vrai , il faut avouer qu'il 8*est opéré pendant le dernier siècle un grand changement dans les esprits des habitans de Saragosse : car c'est par des actions héroïques , et non par des exorcismes , qu'ils ont bravé de nos jours la plus grande puissance militaire qui ait existé en Europe.

5o6 PHItIPPfi T.

Après de longs déiMs dans lesquels il y eut des ministres qui plaidèrent avec chaleur lacause de leurs compatriotes égarés ^ on rendit une ordonnance qui abolissait lesfueros y ou les droits et privilèges de r Aragon et de Valence ; i "* . en vertu de la plénitude du pouvoir que donnait la couronne; 3®. par droit de conquête dérivée de la dernière rébellion. Par ces motife^ aussi bien que par la nécessité d'opérer des changemens que réclamaient et les temps et les circonstances^ el pour établir aussi un système uniforme de gouvernement dam toute la monarchie , Aragon et Valence aéraient régis désormais par les mêmes lois et coutumes quel'étaitla Castille ; les naturels deces royaumes étaient déclarés jouir^ sans aucune distinction^ du droit d'être élus à tous les emplois* Les audiences ( cours royales ) et les tribunaux seraient gon^ vemés d'après les mêmes fisrmes et principes que la chancellerie de Valladolid et de Grenade, excepté en matière ecclésiastique^ car à cet égard on se réservait de statuer par des concordats qu'on passerait avec le Saintr*Siége« (^)

{^) « On arrêta qu'il n'y aurait qu'une seule loi pour toute la monarchie : ceci paraissait aux naturels de Valence et d'Aragon plus insupportable que la mort même; ou mil en délibération dans le conseil du roi catholique , la question de savoir s'il serait convenable d'abolir ces privil^^s par un décret , ou s'il serait plus sage de les laisser tomber <'n désuétude , pour ne pas soulever les esprits des Catalans ,

CHAP. XV. — 1707- 1708. 5o7

Un autre décret fat promulgue ensuite (le ag

juillet), par lequel on confirmait les privilèges

particuliers des personnes ou des communautés

qui périraient plutôt mille fois que de perdre l&mfiterM. Le due de Medina-Sidonia , le duc de Montellailo et le comte de Frigiliana étaient de ce dernier ayis ; mais l'opinion contraire fut suivie par Amelot , don Francisco Ron quillo , le duc de Veraguas et le duc de San Juan. On rédigea en conséquence , et oii publia le décret daiis des termes qui étaient tout espoir de pardon. Plusieurs politiques regardèrent cette mesure comme intempestive et pr^udiciable au roi Philippe ; car elle fournissait un motif de plus pour la résistance. » Cqmmentanos de la guerra de Espana , tome 1 1 page *^^S.

Philippe déclara cependant, plus tard, qu'il voulait conserver la législation civile d'Aragon, par un nouveau décret royal signé à Saragosse le 3 avril 1711. Il fut établi que la Cour royale de Saragosse jugerait les causes civiles d'après les lois municipales du royaume d'Aragon ; « car je veux, dit le roi , que Ton conserve et que , pour toutes les causes entre particuliers, l'on exécute lesdites lois municipales en les infirmant seulement pour les contrats , et autres incidens qui pourront avoir lieu entre mes sujets et moi : dans ces seuls cas la Cour royale jugera selon les lois de Castille. »

Si l'on excepte donc, le code civil 9 tout le reste fut réglé d'après les lois de Castille : la législation criminelle t, la perception des impôts, l'administration municipale, la levée des troupea dans le royaume, tout devait se faire selon le& cod^. castillans,

Qn détermiiia aus^ la forme et les attributions de la Coui^ royale de l'Aragon , à l'histar de celle de Séville.

A Valence, les tribunaux conservèrent l'oiganisation qu'ils

5o8 PHILIPPE V.

qui s'étaient maintenues fidèles a la couronne. (') Pendant que ces éyénemens se passaient en

Aragon , Valence rentra dans l'obéissance, grâce

aux opérations sagement combinées de Benrick

et d'Asfeld.

Ce dernier ayant été détaché da corps principal

de l'armée, commença par soumettre Alcira (^);

jeta un pont sur le Xucar, et investit Xativa oà

il y avait une garnison de six cents Anglais, sod-

reçarent à cette époqne (1707) jnsqa'en 1716. Ce fitt alon que la. Cour royale de cette ville cessa d*étre chanceUerie, comme celle de YalladoUd et Goenade , et qu'elle dcsœDdit aa rang à'audiencia, nom qnt marque un certain degré dliH férioritëy commun, au reste , à tontes les autres Cours royales de la monarchie.

(') OaTxz , tome YII, page isq. SAiHT-PaoupvBy tonieO, page 171.

(^) Le marquis de Santa-Cmz , dans le i« volume de ses Réflexions militaires, chap. xli de l'édition française , établit en principe , qu'il est permis , dans quelques occasioas, d'user de retardemens ou de détours dana rezëcation dNio traité 9 et il cite à l'appui de cette maxime la condnile des généraux espagnols , après la reddition du château d'Aldia. Il fut convenu que huit cents Anglais , formant la gamisoB., seraient escortés jusqu'à Lérida , mais sans exprimer qulls feraient le vojage par le chemin le plus court; clause q« n'est jamais omise , dit le tacticien espagnol , par celui qsi sait capituler. On les escorta en effet jusqu'à Lérida ; mab on leur fit faire tant de détours , qu'un voyage qui n'aarait dû durer que quinze jours , dura trois mois. En attendost , l'armée espagnole eut ainsi le temps d'inTeatir Lérida ^ qm manquait d'infanterie.

cHAP. XV. — 1707- 1708. 5o9

tenus par les habitans et d'autres paysans qui avaient épousé la cause de Charles (a6 mai). La destinée de cette petite ville fournit un exemple mémorable de ce courage héroïque , que le peuple espagnol a déployé en mainte occasion.

«Les habitans, remarque Berwick, soutenus de six cents Anglais , se défendirent avec une opiniâtreté incroyable. On ne put jamais les engager à se rendre; de manière que la brèche faite, et nos troupes s'y étant logées, il fallut y mener du canon pour ruiner les retranchemens qu'ils avaient faits en arrière. Il fallut même attaquer rue par rue, et maison par maison; ces enragés se défendaient partout avec une bravoure et une fermeté dont il y a peu d'exemples. Enfin , après quinze jours de siège, et huit jours de maintien de nos troupes dans la ville, on s'en rendit totalement maître, l'épée à la main. Nombre d'habitans furent tués , et surtout des moines ; ce qui se put sauver se retira derrière une première enceinte du château. M. d'Asfeld fit mettre du canon en batterie pour y faire brèche; sur quoi le commandant anglais demanda à capituler pour les habitans. Mais comme on ne voulut point donner d'autres conditions que celle de se soumettre à la discrétion de Sa Majesté catholique , l'Anglais se retira avec sa garnison dans l'enceinte intérieure du château , et les habitans mirent bas les armes.

5lO PHILIPPE V,

(c Pour imprimer une terreur salutaire , et prévenir par un exemple sévère une pareille obstination, je fis totalement détruire la ville, n'en laissant uniquement que la principale église , et je renvoyai en Castille tous les habitans, avec défense de jamais revenir dans leur pays. » (')

Le château de Xativa, qui dans le moyen âge avait été renommé pour sa force , n'ouvrit sfô portes qu'après un blocus d'une longue dorée.

Pendant que d'Asfeld était occupé au sud de Valence et de Murcie , Berwick reçut des secours pour donner suite à ses succès. Après avoir laissé une garnison à Valence, il se porta vers le nord, occupa le reste de ce royaume (^3 mai), jeta les alliés de l'autre côté de l'Ebre, et pénétrant dans les faubourgs de Tortose, il les força à fiùre sauter le pont qui servait à la communication.

Après qu'il eut ainsi balayé la partie septentrionale de Valence , Berwick laissa d' AsCeld avec douze mille hommes pour maintenir le pays conquis, remonta la rive de l'Ébre (26 mai), força le passage de Cherta, soumit toutes les places firontières d'Aragon, et passant TÉbre à Caspe, opéra sa jonction avec le duc d'Orléans à Candasnos (11 juin).

(') BKftwiGi., tomel, p. 4oi- Siaar*PntupFa, Mac II , p^ge 3ft4* La ville a été rétablie 4lepuU , et porte wwBlrnf>rt le nom de San Felipe de Xativa.

CHAP. XV. 1707-1708. 5ll

Ainsi y un mois ne s'était pas encore écoulé après la victoire d' Almanza , que l'année royale avait reconquis T Aragon avec Valence etMurcîe, excepté deux places fortes , Dénia et Alicante. Encouragé par des succès aussi rapides ^ et fort de la faiblesse des alliés , le duc d'Orléans brûlait du désir de soumettre la Catalogne avant que des renforts pussent arriver pour soutenir le parti chancelant de la maison d'Autriche. Dans ce but, il méditait de £adre les sièges de Lérida et de Tortofie, qui défendaient la Catalogne du côté de l'Aragon et de Valence. L^attaque {projetée contre^ Lérida fut cependant retardée par les nombreux obstacles qui, dans un pays monta-» gneux et stérile, fant échouer souvent les meilleure plans et les opérations les mieux conçues. De fréquentes inondations avaient grossi le Cinca et la Segne; l'armée souffîrait de la disette; une batterie d'artillerie que les deux cours avaient promise, n'était pas arrivée. Pendant que le duc luttait contre des obstacles qui auraient dé* courage un esprit ipoins fort que le sien , Berwick Alt appdéen Provence avecdou^e raille hommes, pour contribuer à la délivrance de Toulon , et il ne rentra en Espagne que lorsque la saison était d^ très avancée, et que la détresse toujours croissante de l'armée semblait rendre inapossible la continuation des c^rations. U est vrai que la cour de Madrid, pour ne pcûnt laisser écouler

s 12 PHIUFPB V.

Tannée dans un siège d'automne , ou pour mieux dire d'hiver, envoya des ordres réitérés pour qu'on se désistât de l'entreprise , et fit à cet égard les plus vives remontrances à la cour de Versailles. La circonspection naturelle de Berwick désapprouvaitaussi une entreprise qui, lors même qu'elle eût dû létre couronnée par le succès, ne pouvait pas moins être funeste à la fin d'une campagne aussi pénible. Mais rien ne put Eure changer la r^lution qu'avait prise le duc d'Orléans, il fut inébranlable; les préparatife pour le siège avaient été faits, quoiqu'avec lenteur; il passa le Gnca et la Sègre, au-dessus de Balaguer et au-dessous de Lérida, et , malgré les efforts de Fennemi, s'établit dans la fertile plaine d'Urgel. Il n'y avait plus à balancer; on ouvrit la tranchée, et le siège fîit conduit avec une vigueur sans exemple. En vain les alliés voulurent Vinterrompre ; cette place, devant laquelle les armes de la France avaient échoué autrefois, se rendit le jour même où Ton reçut de Versailles l'ordre d'ajourner l'entreprise.

< Le duc d'Orléans aurait bien voulu £ûre encore le siège de Tortose, afin de pouvoir ouvrir la campagne prochaine en attaquant la Catalogne au sud et à l'ouest à la fois ; mais les pertes considérables que l'armée avait essuyées dans la campagne et le siège qui venait de finir, ainsi que la perspective d'autres difficultés bien plus graves

cH^p. XV. — 1707-1708. 5i5

encore au milieu d'une saison si avancée , déterminèrent la Gour à adopter le sage conseil de Berwick. Le duc fut obligé de suspendre ses préparatifs. Il distribua ses troupes dans des cantonnemens convenables, de manière à couvrir les conquêtes qu'il venait de faire en Aragon et à Valence.

Du côté du Portugal , les Espagnols reprirent Ciudad-Rodrigo (4 octobre). L'expédition du Boussillon 1 sous le commandement de NoaiUes , n'eut d'autre résultat que d'occuper quatre mille alliés dans le nord de la Catalogne ; on prit aussi quelques forts peu considérables.

Les succès de cette année furent couronnés par la naissance d'un prince (^5 août), à qui on donna le nom de Louis-Ferdinand , parce qu'il ét^it né le jour de la fête de Saint-Louis , roi de France. Les alliés et leurs partisans ayant répandu à dessein le bruit que la grossesse de la reine était supposée, les principaux fonctionnaires de l'Église et de l'Etat, les ambassadeurs et ministres étrangers assistèrent comme témoins au moment de la délivrance de la reine. La naissance de ce prince, l'espoir de la monarchie, redoubla le zèle €tla loyauté de toutes les personnes dévouées à Philippe, et calma le mécontentement de celles qui ne rêvaient que l'indépendance et l'intégrité de la nation. Cet heureux événement fut célébré par des réjouissances publiques et par une distri- I. 33

5l4 PHILIPPE V.

bution abondante de grâces et de feiveurs. Les prisonniers d'État furent rendus à la liberté; on rappela les exiles : parmi les premiers, se trouvaient le duc de l'Infantado et le comte de Lemos. (*) (*)

OSairt-Phiuppb , tome II, page i65. O&TUy tome VU, page 1S7.

C^} Parmi les exilés étaient les comtes de Palma , de Pnnonrostro et de Monterey. Palma et Punomx>stro étaient accusés d'avoir traité avec les ennemis quand ils étaient à Madrid , et le comte de Monterey l'était d'avoir demandé un sauf-conduit pour lui et pour la ville d'Alcobendas, an marquis de Las fliinas. Plusieurs autres personnes titrées eurent la permission de quitter les lieux de leur exil^ mais sans pouvoir venir à Madrid ; on maintint la même interdiction à l'égard du duc de l'Infantado.

Yoici ce que dit Saint-Philippe sur ce personnage. Le roi Charles était arrivé à Pastrana, et il s'y arrêta pendant quatre heures , s'attendant à voir arriver le duc de llnfantado pour lui prêter le serment de fidélité. Le duc ne parut point ; c'était le comte de la Corzana qui avait fait croire à Charles que le duc viendrait au-devant de luL II s'était fondé sur ce que le comte de Galvez , père du duc , avait embrassé la cause autrichienne , ce qui était vrai ; mais le motif en avait été le^ dépit de n'avoir point obtenu un emploi qu'il demanda au roi Philippe. Le roi Charles lut , dit-on y très contrarié d'avoir attendu si long-temps et si inutilement le duc de l'Infantado.

Cela n'empêcha pas le duc d'être enfermé plus tard dans la forteresse de Ségovie par ordre de Philippe ; on en donna plusieurs motifs. Le principal fut d'avoir écrit une lettre an président Ronquillo pour se défendre, dans laqueUe il s*ex-

CHAP. XV. — 1707-1708. 5l5

Après avoir si essentiellement contribué à sauver l'Espagne 9 Berwick éprouva l'inconstance de la faveur des cours^ et^ pour contenter la princesse des Ursins et le duc d'Orléans , fut appelé à déployer ailleurs les ressources de son habileté. Ce fut le maréchal de Bezons qui le remplaça..

La funeste journée d'Almanza et la série des désastres qui en furent la suite y firent une impression profonde sur l'esprit des alliés; mais loin de se décourager^ ils redoublèrent d'activité et d'énergie pour continuer la guerre.

Jusque-là 9 la cause de Charles avait été sou-

primait en des termes peu convenables ; cette lettre fnt lue dans le conseil du roi. Le président Ronquillo, chargé des causes dLtnfidence , lui fit nn procès , en Taccusant d^avoir en un entretien a Madrid , dans le couTcnt de Copacavana , aTcc le marquis de Las Minas et le comte de La Corzana , et qu'il 7 ayait présenté des moyens pour fomenter la guerre. On Taccusaît aussi d'aToir eu des conférences secrètes ayec Peterborough ; rien de tout cela ne fut prouTé , au contraire ces charges même montraient l'innocence du duc. Saint- Philippe, Commentarios j etc., tome I, page ai 5.

Lorsque Philippe fut forcé de quitter sa capitale une seconde fois en 1710 , et de transférer la couyà Valladolid, il laissa aux grands la liberté de le suivre ou de rester chez eux a leur choix; le duc de Tlnfantado lui adressa une lettre pour lui demander la permission de le suivre : le monarque , touché de cette marque de fidélité , lui accorda la permission demandée dans des termes qui exprimaient une extrême bienveillance. Le duc suivit en effet le roi à Yalladolid. Idem y tome II, page 3i.

5l6 PHILIPPE V.

tenue principalement par les puissances maritimes et par les Portugais^ aidés des Catalans; mais les instances réitérées des gouvememens anglais et hollandais déterminèrent Joseph à envoyer en Espagne un corps d'armée sous les ordres du comte de Staremberg, le plus habile des généraux après Eugène. L'Angleterre y envoya aussi quelques renforts^ et un corps d'Hessois à sa solde reçut l'ordre de quitter l'Italie et de rejoindre l'armée de Catalogne. On était également fondé à espérer que la cour de Portugal déploierait une grande énergie après la mort de Pierre et l'avènement du jeune souverain Jean y qui venait de s'allier à la maison d'Autriche par son mariage avec la sœur de Charles.

Les deux généraux ^ Galloway et Las Minas, à qui on attribuait le désastre d'Almanza, et à qui l'on reprochait , peut-être injustement , de l'ignorance ou de l'opiniâtreté, reçurent l'ordre de retourner à Lisbonne avec les troupes portugaises, qui furent retirées de Catalogne pour prévenir une invasion en Portugal. Las Minas, âgé de soixante-dix-sept ans, fut privé du commandement^ et on envoya Galloway commander les troupes anglaises en Estramadure, où il montra la même intrépidité, tout en y éprouvant également des revers. Le commandement des troupes anglaises en Catalogne fut confié au général Stanhope, qui eut en même temps le titre r

CKAP. XV. 1 707-1 708. 617

et les pouvoirs d'envoyé auprès de Charles ^ prétendu roi d'Espagne.

On espérait que , moyennant ces changeniens , et avec cette augmentation de forces^ Charles se trouverait bientôt en état de réparer ses derniers désastres; mais soit à cause des embarras qui accompagnent toute opération maritime^ soit par l'affaiblissement des puissances engagées dans la querelle^ la réunion de ces forces , qui arrivaient de pays éloignés^ n'eut lieu que fort lentement^ sans compter qu'une grande partie de ces troupes paraissaient sur le théâtre de la guerre dans un état peu propre à entrer de suite en cam* pagne. Il en r&ulta qu'au moment de commencer les hostilités, les renforts étaient à peine suffisans pour remplir les cadres que les pertes ordinaires avaient laissés vides dans l'armée. Après avoir renforcé les garnisons de Tortose, Dénia et Alicante, et détaché un corps de troupes vers la frontière du nord, les généraux alliés ne purent réunir au-delà de dix mille hommes , non com* pris les Catalans ni les troupes irrégultères des Miquelets; c'était là tout ce qu'on pouvait opposer à l'armée victorieuse de Philippe, dont les heureux succès avaient doublé l'énergie et le courage.

Les cours de Versailles et de Madrid ne perdirent aucun moment pour mettre à profit leur supériorité. Le duc d'Orléans, toujours vif et en-

5l8 PHILIPPE V.

treprenant^ conçut les plans les plus vastes pour l'expulsion totale des Autrichiens du territoire espagnol^ L'armée principale , forte de vingtK^inq mille hommes, devait se rassembler sur l'Ebre, pour s'emparer de Tortose, qui est la clef de la Catalogne du côté du sud : les troupes qui se trouvaient à Valence sous les ordres d'Asfeld, devaient coopérer à cette entreprise; sept mille hommes que Noailles commandait dans le Roussillon, après avoir attiré l'attention d'une partie des forces alliées vers le nord, devaient, par une marche rapide, traverser la Gerdagne, afin de rejoindre l'armée dans la vallée d'Urgel après la prise de Tortose. Toutes ces forces, ainsi réunies^ devaient se porter ensuite contre Barcelonne.

Cependant la détresse de la nation était un grand obstacle à l'exécution de ces beaux projets. Malgré les améliorations tant vantées d'Orri, on ne pouvait guère compter sur la rentrée régulière des impôts dans un pays que la guerre avait ruiaé. Le revenu de l'État sur lequel on pouvait s'appuyer, excédait à peine soixante millions de réaux (quinze millions de francs) (*):; et la dernière

C^) Cette estimation du revenu public ne parait point exacte ; car, d'après des manuscrits que nous avons vus à la Bibliothèque du Roi , à Paris , Orri pensait qu*avec les reformes financières qu'il avait proposées, il devait montera trois cent soixante-cinq millions de réaux ^ en accordait même aux contribuables des soulagemens auxquels on pa.-

Digrtized

campagne avait coûté, à elle seule, une somme double de celle-ci. Pour combler une partie dû déficit, on avait eu recours au clergé, k qui on demanda un subside de vingt millions de réaux. Mais cet expédient ayant doimé Heu à une vive opposition de sa part, et surtout de celle du fiape , on imagina de demander, cette année, un nouveau subside, sous le nom de don volontaire, auquel les ecclésiastiques se conformè^nt de bon gré, considérant que les laïques y épient forcés aussi : on ne leur imposa pas toutefois Tobliga-tion de payer une quotité déterminée , on laissa à chacun la liberté de venir au secours de l'État, selim son inclination ou conformément à ses moyens pécuniaires. (')

Ce projet, quoique modifié, fut considéré par le pape comme une violation des droits de l'ÉgUse, et il fit, par le nonce, défense au clergé de donner au roi aucun secours pécuniaire , sans une permission expresse émanée de Rome; promettant toutefois d'accorder une imposition sur les biens du clergé, s'il y avait lieu. Philippe ne vit, dans ce procédé de la ^our de Rome, qu^un abus de pouvoir; et, après une vive discuission, il pré-

raiflsait tenir beaucoup. Tontefob, on ne saurait .disconvenir que Fétat de guerre avait dû' occasionner des désordres dans la perception des impôts, et que, par conséquent, la diminution du revenu public devait être très considérable. (') NoAiLLBS y tome III, page 400.

5aO PHiLIPPE Y.

fera de se priver de cette ressource plutôt que d'accéder à la proposition qu'on lui faisait.

Le trésor de la France n'était pas moins obéré par les dépenses d'une luUe aussi prolongée; à peine étaittil en état de Yemr au seeours de celui de l'Efpagne. Le seul espoir, dan$ cette situation » reposait sur les trésors de l'Amérique, qu'on a^^ tendait d'un jour à l'aube. Mais, m moment même où l'on sentait plus que jamais la nécessité de cette re^»iurce, châ apprit que la flotte, ccmdh sistant en dixH»ept galions ayant à bord des trésors considérables^ avait été attaquée près de Carthagène par sir Charles Wager, et que trois des plus gros bàtimens chargés de pia^TCfi ayant été pris ou détruits, le reste s'étaj[t dispersé* (^)

Malgré tant de contrariétés, le duc d'Orléans ne perdit pas courage. Il cherdba à supfiléer aux besoins de l'Etat par sa propre activité ^ il fit tous les efforts possibles pour pr^iarer un éqni^ page de siège, et mettre l'armée en étal d'entrer en campagne : « Voua diree, éeriyait«^il à M. de Chamillart, le 8 mai, que je fais iqile métier d'in*tendant d'armée f maia en ce pay&rcîy Ui âtut que le général isoit tout. Il faut qu'il soit munitionnaire , artilleur, et fort souvent trésorier, tous métiers auxquels je n'entends pas grand'chose. Cependant je m'y mel^ jusqu'au c6u, pour profiter

( ' ) Cami'bell , Li'vci of ihe Admirais , voJ, UI» page ao6.

de la conjoncture préseplie^ qui doit assurer la couronne sur la tête du roi d'Espagne. » (')

Il est de toute justice de dire qu'il n'exista ja^ mais un général plus capable que le duc d'Orléans^ de se tirer d'une position aussi Ûcheuse par son activité extraordinaire ^ sa bravoure^ sa générosité^ sa franchise, ses manières engageantes, son amabilité, mais surtout par l'étonnante opiniâtreté qu'il mettait k poursuivre les desseins qu'il avait formés. Il part en toute bâte de Paris, arrive k Madrid, inspecte les garnisons et les cantonnemens d'Aragon et de Valence, retourne à Samgosse, qui était le rendez-vous des troupes, publie unQ amnistie générale pour les Miquelets de F Aragon qui déposeraient leurs armes. Le i5 avril 1708, il met son armée en mouvement, laisse trois mille hommes a Balaguer pour maintenir les communications, et passe la Sègre et la Noguera à Fraga et à Lérida. Après une marche longue et pénible, il descend le long de la rive de FÊbre; et^ s'emparant des hauteurs de Miraval, il investit enfin Tortosedu côtédu nord. Au même moment, d' Asfeld s'emparait par surprisedc» défilés qui conduisent de Valence en Catalogne; et par ttne marche bien combinée sur la rive droite, la place se trouva également investie du côtédu sud.

En dépit des délais causés tant par la saison

(') NoAiLLEs , tome III, page 385.

5^3 PfllLlPPB Y.

peu avancée que par la perte d'un ccmvoi inlerceptë par l'escadre anglaise; malgré la lenteur et la difficulté des communications avec les magasins^ on ouvrit la tranchée le 22 juin; le aj, la garnison fit une sortie vigoureuse, mais elle fat repoussée» Le chemin couvert fut occupé , dans la nuit du 10 juillet, par don Antonio Villaroel('), avec un détachement de soldats espagnols. Starremberg s'approcha avec toutes les forces qu'il lui fut possible de réunir; mais il était trop £adUe pour £dre lever le siège. La garnison capitula le lendemain : on lui accorda les honneurs de la guerre. Il ne restait plus aux assiégeans que pour deux jours de vivres. De trois^miUe honmie&qui capitulèrent à Tortose, dix-huit cents entrent au service de Philippe.

La prise de Tortose fut le seul avantage que produisit cette campagne. Le duc d'Orléans y laissa une garnison, retourna à Lérida pour opérer sa jonction, comme il en était convenu avec Noailles ; mais le plan fut manqué, parce qu* une irruption du duc de Savoie dans le Dauphiné fit changer la marche des forces de Noailles, tandis que d'un autre côté Staremberg, renforcé par de nouvelles troupes, occupa la forte position de

C^) Cet officier passa plus tard du c6té de l'archidiic, contribua beaucoup à sauver Tarmée alliée à YiUaTiciosa , et défendit Barcelonne jusqu'à la dernière extrémité.

Cervera , et mit Tarmée des Bourbons dans l'impossibilité d'agir. Le duc d'Orléans^ après avoir tenu la campagne aussi long-temps que le lui permit la saison, mit à l'entrée de l'hiver ses troupes en cantonnement et partit pour la France.

Après la réduction de Tortosed'Asfeld retourna à Valence pour reprendre Dénia et Alicante, qui étaient encore entre les mains des alliés. Ce fut le 17 novembre qu'il investit Dénia. Cinq jours après , la brèche était déjà praticable ; la ville fiit prise d'assaut ; la garnison, qui était de neuf cents hommes, se retira dans la citadelle. Une tentative pour introduire des secours par la mer échoua , et les assiégés furapt enfin forcés de se rendre prisonniers de guerre.

Le général finançais investit aussitôt après Alicante. Il s'empara des fortifications extérieures avec la même facilité qu'à Dénia, et enferma la garnison dans la citadelle , qui était bâtie sur un rocher et qu'on regardait comme imprenable. Tous les moyens ordinaires étant insu£Ssans pour s'en rendre maître, on pratiqua sous le rocher même une mine d'une longueur et d'une largeur considérable. Quand tout Ait prêt pour y mettre le feu , d'Asfeld invita le gouverneur, le général Richard, à envoyer deux ingénieurs reconnaître les travaux. Il les accompagna même dans la reconnaissance qu'ils firent de la mine , et ofirit à la garnison un passage libre pour Barcelonne;

car il ne pouvait , disait-il, que déplorer le sacrifice des braves, qui devait être U malheureuse suite d'une plus longue et inutile défense. Il leur accorda généreusement vingt-quatre heures pour délibérer; mais l'intrépide gouverneur, persuadé que le rocher résisterait à l'explosion, persista à se défendre ; et pour montrer combien il était au-dessus de toute crainte à cet égard, il se mit à table avec ses officiers dans la chambre même qui était au-dessus de la mine. Le signal donné, U se présenta avec son monde à Tendroit qu'on regardait comme le plus exposé. La mine fiût son explosion; le gouverneur, son second, le colonel Sybourg , avec sa compagnie et plusieurs soldats sont ensevelis dans les décombres ou sautent en l'air, pulvérisés et divisés en atomes.

Cette terrible catastrophe n'imprima aucune terreur au colonel d'Albon, qui succéda dans le commandement. On essaya de sauver par mer ce qui restait de l'intrépide garnison; mais les mesures que prirent les assiégeans rendirent vaine cette tentative . Les troupes assiégées obtinrent tme capitulation ; elles sortirait avec les honneurs de b guerre, après une brillante défense de cinquantesept jours (7 avril 1709), et furent conduites en triomphe jusqu'à Barcelonne (')« L'occupation de

( ' ) Saiht-PhuiIppe , tome II » pages 24B à a5 1 . Hùtory of the Europe for , 1708. Campbell Lives 0/ the Admirais , vol. III y page aaa.

GHAP. XV. 1707-1708. 525

Dénia compléta la soumission entière du royaume de Valence.

Vers, le Portugal cette campagne fut marquée de chaque côté par des cruautés et des pillages sans nombre. Les succès obtenus dans la péninsule furentbalancés pardes revers dansd'autres parties de l'Europe. Par l'influence des nobles catalans il se forma un parti autrichien dans les lies Baléares ^ dont les moeurs et les affections établissaient une union intime avec la Catalogne. Le général Stanhope s'empara de Minorque après avoir assiégé la citadelle. Majorque suivit bientôt le même eicemple , et se soumit aux armes alliées pendant quelques jours. Vers la même époque la Sardaigne se rendit à une petite division ^ sous les ordres du marquis d'Alconchel^ plus connu sous le nom de comte de Qfuentes (juillet). ( ' )

Pendant la durée de cette campagne , et surtout yers sa fin , l'armée, la cour et la capitale furent également agitées par les querelles survenues entre le duc d'Orléans et la princesse des Ursins. On sait que , malgré son libertinage ^.ce prince avait conservé toute l'ardeur et l'élévation des grandes âmes. Trop vif et trop indépendant pour

(') Une médaille fut frappée à cette occasion avec cette légende : Sardinia et Salearia minor captœ , mdggyiii. CuifHivoHAM y vol. 11 , page ao5. Rapiv, vol. 17. Ortiz , Jiv. XXII , chap. x.

5a6 PHILIPPE V.

se faire au despotisme et à la monotonie de la cour de Versailles , trop fier surtout pour se courber devant madame de Maintenon y 'A s'était éloigné de la cour, et partageait sa vie entre les plaisirs et Tétude des arts et des sciences, il sentait cependant que ces occupations ne suffisaient point à son esprit remuant et audacieux. A la fin, ses importunités et l'envie d'éloigner de la cour un caractère aussi peu flexible, déterminèrent Louis XIV à lui conférer le commandement de l'armée d'Italie , sons la direction de Marsin. L'activité du duc fut satisfaite. Il se distingua dans c^te nouvelle campagne par son bouillant courage; et sans doute il aurait déployé des talens militaires non moins extraordinaires que par le passé, s'il n'eût été entravé par les généraux qu'on lui avait donnés pour compagnons. Au retour de cette malbeu* reuse campagne d'Italie, les talens qu'il y avait montrés et le même désir que le roi avait de l'éloigner, amenèrent sa nomination au commandement d^ l'armée d'Espagne. On avait lieu d'espérer que ses manières aimables et la franchise de son caractère conviendraient à la princesse des Ursins, pendant que d'un autre côté sa haute naissance et ses talens commanderaient de la part des Espagnols le respect et la considération que méritait sa personne.

Ce commandement le rendit aussi peu libre <fu'il l'avait été en Italie. On lui avait recommandé de vivre en bonne intelligence avec la princesse des Ursins ; surtout de ne se pas mêler des afiaires d'État^ à moins qu'elles n'eussent un rapport direct avec son commandement militaire. A son arrivée, sa figure et ses manières aimables lui attirèrent d'abord la faveur de la cour. La princesse des Ursins en fut enchantée ; mais un prince aussi pétulant qu'orgueilleux ne pouvait pas pousser la complaisance plus loin que l'avaient £dt un cardinal et un abbé. Aussi à peine eut-il pris le commandement qu'une lutte se trouva tout de suite engagée au sujet du pouvoir. La princesse des Ursins demandait une communication officielle de ses plans et de ses opérations; mais il refusa ouvertement de se soumettre au contrôle d'une femme. Il lui attribua la détresse et les privations de l'armée, même les retards dans l'arrivée des approvisionnemens , qui n'étaient peut-être que l'effet du hasard ou de la nécessité. De leur côté, Philippe et madame des Ursins se montraient jaloux de la considération dont il jouissait auprès des soldats, et voyaient d'un mauvais œil son habileté pour gagner la volonté de plusieurs mécontens. Cette opposition finit / bientôt par une animosité si vive, qu'après des éclats suivis de railleries piquantes et publiques.

la réconciliation devint impossible (' ). I^a princesse des Ursins crut en conséquence n'avoir rien de mieux à faire que de se servir de sa faveur auprès de madame de Maintenon, que le duc avait aussi offensée , pour obtenir son rappel , et il reçut bientôt Tordre de rentrer en France.

Lorsque la campagne fut terminée^ il s'empressa de reparaître à Madrid, où il passa encore deux mois à faire les préparatifs pour la campagne suivante. Alors il n'épargna pas les sarcasmes contre la lenteur du gouvernement dans la campagne précédente; et dans sa correspondance avec le gouvernement de VersaiUes, il reprochait à la princesse des Ursins et à Amelot d'avoir contrarié ses opérations; il alla même jusqu'à demander leur rappel.

Les désastres éprouvés par les armées françaises dans les Pays-Bas, et les représentations d'un parti espagnol qui aspirait à un changement dans le gouvernement, enhardirent le duc d'Orléans à porter ses vues ambitieuses sur la couronne d'Espagne , dans le cas où Philippe serait , comme on le craignait , contraint de se retirer. A son départ pour Paris , il laissa donc Regnault, son secrétaire, chargé de suivre attentivement le cours des événements, et de maintenir une

(') SAUfT-SiMOV , tome IV, page 6.

CHàP. XV. 1 707-1 708. 529

correspondance active avec ses partisans, parmi lesquels nous trouvons les noms respectables de Montalto, Montellano, Mancera, Monterejet ViUaroeL (*)

( * ) Saint-Philippe , tome II ^ page ao8. Saint-Simoit ^ tome IV, page 37. Ortik.

53o PHILIPPE T.

Pertes éprouvées par l'Espagne. — Détresse de la France. — Mémoires d'ionelot SUT la cour et le royaume d'Espagne. — Conférences à La Haye. — Oflirefs et demandes réciproques. — Efftts de cette négociation en Espagne. -^ État de la Cour et da pays.

— Séparation prétendue des Cours de Versailles et de Madrid.

— Philippe se confie à la loyauté de ses sujets. — Rappel d* Amelot, et formation d'un ministère espagnol à l'instigation de la princesse des Ursins. — Énergie et loyauté des Castillans. — Louis rejette les préliminaires 9 et fait un appel à ses sujets. — Philippe suit son exemple. — Division dans le cabinet , et inaction de l'armée. — Voyage inutile de Philippe à l'armée. — Indolence et imprévoyance de l'administration espagnole.

Malgré les avantages remporte's par Philippe dans la campagne précédente, le malheur qui poursuivait la maison de Bourbon se faisait toujours sentir en Espagne ; de sinistres présages semblaient annoncer de nouveaux désastres. Les Maures s'étaient emparés de la place d'Oran, dont l'Espagne rappelait avec orgueil la conquête faite par l'empereur Charles-Quint. La Sardaigne et les iles Baléares s'étaient rendues. Les possessions espagnoles d'Italie , a l'exception de

CHAP. XVI. -V ï.yog. 55 1

la Sicile 9 se trouyaient au pouvoir des alUés. U ne restait que quatre places dans les Pays-Bas. Le corps entier de la monarchie paraissait tom}>er en lambeaux ; les royaumes d'Aragon , Valence etMurcie^ quoique soumis^ favorisaient secrètement Tarchiduc ; toutes les forces espagnoles n'avaient pu suffire k le chasser de la Catalogne ; et ni la fidélité ni l'héroïsme même des Castillans n'auraient pu maintenir Philippe sur le trône d'Efipagne sans l'assistance de la f^rance.

Mais cette puissante monarchie, qui avait menacé l'indépendance des États de l'Europe, avait épuisé presque toutes ses forces dans une lutte non moins longue qu'acharnée. Louis XIV n'avait éprouvé que des revers après la funeste cam* pagne de 1706, qui détruisit le pouvoir de la France dans les Pays-Bas. En 1 707 , il avait tenté quelques efforts pour quitter l'attitude delà guerre défensive ; mais ce fut l'année suivante que, bornant toutes ses opérations militaires dans les pays éloignés, il rassembla sur cette frontière importante une armée de cent mille hommes , dont il confia le commandement au duc de Bourgogne, héritier présomptif de la couronne, sous la direction du courageux et habile duc de Vendôme, Cependant le malheur vint porter un nouveau coup a sa gloire passée. Cette puissante année éprouva Une défaite à Oudenarde, et elle aurait été totalement anéantie sans la prompte arrivée de Ber**-

552 PHIUPPE V.

Ynck, qui accourut du Bhin en toute hâte avec une nouvelle armée.

Cette défaite fut suivie de près par la prise de Lille ^ la preqiière comme la plus importante de ses conquêtes dans la Flandre , et la clef des pays arrosés par la Lys et TEscaut. La perte de cette ville laissa la frontière entièrement à découvert. Louis s'aperçut alors ^ avec regret, que les opérations ultérieures sur ce pays, où îl avait remporté jadis des avantages signalés, devaient désormais n'avoir pour but que de garantir ses propres provinces du fléau de la guerre; car, quoique ses vieilles troupes eussent été sacrifiées dans plusieurs batailles malheureuses , et que ses forteresses fussent hors d'état d'arrêter la marche des vainqueurs, ni la détresse de la France au dedans, ni ses malheurs au dehors n'auraient peut-être pas produit un grand effet sur l'àme d'un monarque , dont on ne peut voir sans admiration le noble courage dans l'adversité; mais des intrigues, des cabales puissantes se formèrent au sein même de sa cour, et attirèrent toute son attention. Le dauphin, père de Philippe, sans égard pour l'intérêt d'une couronne dont il était l'h^ritier^ affermit Louis XIV dans sa détermination de soutenir son fils en Espagne. Cette opinion du monarque et de son successeur ne manquait pas de partisans ; mais le duc de Bourgogne ^ bien moins intéressé personnellement à l'agran^

cHAP. XVI. — lyoQ* 553

dissement de son frère, était touché des malheurs de la France , sur laquelle il était appelé à régner un jour. Il trouva des défenseurs zélés de son avis dans les ministres et dans le$ personnages les plus marquanSy surtout dans le duc de Beauvilliersy président du conseil des finances, et le chancelier de Pontchartrain. Louis XIV se vit forcé par leurs instances, appuyées par l'opinion publique, de faire des ouvertures pour le rétablissement de la paix, avant que les armées se missent en campagne.

Après quelques démarches indirectes, il se servit enfin du comte de Bergueik , ministre plénipotentiaire de Philippe dans les Pays-Bas, et de Rouillé, président du parlement de Paris, envoyé de France près l'électeur de Bavière , pour ouvrir une négociation secrète avec quelques hommes influens de la Hollande. On laissa entendre* à ceux-ci que la séparation de la république serait récompensée par le monopole du commerce d'Espagne , et par une ligne de frontières convenable du côté de la France : si Philippe conservait la possession du royaume d'Espagne, quelques provinces extérieures seraient cédées à l'archiduc. On fit part à Philippe de cette négociation secrète , et il signa de sa propre main les pleins pouvoirs, par lesquels il autorisait son plénipotentiaire à donner toutes sortes de preuves d'amitié et de confiance aux HoUan-

dais. Ces oflres flatteuses n'eurent point le résultat qu'on en attendait; car, quoiqu'un parti assez fort dans les Provinces- Unies souhaitât ardemment la paix, le gouvernement répondit qu'on n'écouterait aucune ouverture, à moins que Bergueik ne reç&t l'autorisation nécessaire pour céder l'Es^ pagne et les Indes , comme base préliminaire da traitât

Ce refus ne rebuta pas le roi de France; il voulut continuer la négociation, ne fût-ce que pour fournir un beau thème sur sa bonne foi aux partisans de la paix en Angleterre et en Hollande. Il consentit donc à traiter sur la base proposée , et demanda des passe-ports pour les plénipotentiaires français et espagnols. On les expédia de suite pour Bouille, comme pléni* potentiaire français ; ceux pour Bergueik furent refusés, parce qu'ils renfermaient implicitement la reconnaissance du droit de Philippe à l'Espagne , ce qui était le sujet principal de la dispute.

Pour se tracer un plan définitif de conduite, il importait à Louis XIV de bien connaître les sen* timens de Philippe, ainsi que la situation réelle de l'Espagne. Il chargea donc Amelot d'ap* prendt*e à ce monarque, qu'il craignait que Fem* barras de ses propres afi^ires ne le forçat d ac^ cepter les préliminaires proposés par les alliés. Cette simple insinuation excita le courage du

jeune roi à un degré qui paraissait peu compatible avec la douceur de son caractère ; il déclara sa résolution 4e périr plutôt que d'abandonner son trône. Voici la lettre qu'il écnTit à son grand-père.

Philippe V à Louis XÏF, le 1 1 nos^mhre.

« J'étais pénétré de ce que vou^ écriviez à M* Axneloty des prétentions chimériques et indolentes des Anglais 0 des Hcjlandais y pour Les préliminaires de la paix. Jaœais on n'en avait vu de pareilles^ et yt ne veux|ias seulement croire que vous puiasiez les écouter, vous qui par vos actions vous êtes rendu le plus glorieux roi du iaonde;^mai$je suis outré qu'on puisse seulement s'imaginer qu'on m'obligera à sortir d'Espagne. Tant que j'aurai une goutte de sang dans les veines > cela n'arrivera certainemei^t pas : le sang qui y cpule n'est point capable de soutenir une pareille honte; je ferai tous mes efforts pour me maintenir sur un trône où Dieu m'a placé , et où vous m'avez mis après lui ; et rien ne pourra m'en arracher, ni me le faire céder que la mort. . Je ne doute pas que vous n'approuviez ces senti*mens, et que vous ne soyez entièrement porté, et par votre gloire et par l'amitié que vous voulez bien avoir pour moi, à les soutenir. IVfais souffrez que je vous prie instamment d'écouter votre

cœur, l'amour que vous avez pour la glcMxe^ et même celui que vous avez pour la France , qui vous parlent en ma £aiveur, et de penser que ceux qui conseillent le contraire , ne connaissent pas ses véritables intérêts , puisqu'il ne peut j avoir de plus grand malheur pour elle que de perdre l'union de l'Espagne. »

Lorsque le monarque français se fîit ainsi assuré de la fermeté de son petit-fils , il ne lui resta plus qu'à approfondir la vérité des bruits répandas par les partisans de la maison d'Autriche, lesquels prétendaient que les peuples même de la Castille et de l'Andalousie, jusqu'al<Hrs les prin^ cipaux appuis de Philippe, souhaitaient un changement de gouvernement; il lui importait aussi de connaître au juste les ressources que l'Espagne pourrait fournir pour la continuation de la lutte. La réponse d'Amelot renferme un tableau intéressant de l'état où se trouvait l'Espagne et des dispositions du peuple.

Selon lui , il ne paraissait pas qu'on eût rien a craindre des provinces de l'Espagne, ni aucune raison de soupçonner la fidélité des peuples en . général. La guerre , les contributions, la disette faisaient beaucoup souffirir des cantons pauvres par eux-mêmes, et par la £aiinéantîsç des halntans; mais on n'entendait aucunes plaintes trop aigres; on n'apercevait aucun signe de désobéissance. D'aiUeurs que pouvaitron craindre? le roi

avait une armée considérable , tant de ses troupes que de celles de France.

La source de ces bruits iS^cheux était le mécontentement de quelques seigneurs, indignés de n'être pas les maîtres y accoutumés à se plaindre sans cesse durement, criant qu'on ne ménageait ni les grands ni la noblesse y qu'on renversait les usages et les lois, que l'autorité des tribunaux était anéantie, que tout allait périr si l'on ne prenait pas d'autres mesures. A tous les voyages du duc d'Orléans on lui avait fait entendre ces plaintes ; il les avait répétées à l'ambassadeur, et avait paru n'en être nullement affecté.

Quoiqu'il pût y avoir des choses à reprendre dans le gouvernement^ les plaintes de ceux qui le censuraient étaient fiaciles à réfuter. Le roi, équitable jusqu'au scrupule, décidait toujours contre lui-même dans les cas douteux; il soulageait les peuples autant que le permettaient les circonstances; il déchargeait d'impôts tous les lieux qui avaient souffert par l'invasion des ennemis ; il assistait et récompensait tous ses sujets d'Aragon , de Valence et de Catalogne , dont la fidélité s'était maintenue au milieu de la révolte; il répandait tous les jours des grâces, et n'avait point de favoris qui s'enrichissent aux dépens de l'État , ou qui arrachassent pour eux et pour leurs proches les récompenses que d'autres avaient mieux méritées.

558 PBiuppE V.

La reine, gracieuse et bienfaisante, nayait jamais voulu recevoir aucun présent, même du roi , n'avait jamais acheté un bijou ; l'un et i'antre ne dépensaient pas cinq cents piastres au-ddà du pur nécessaire. La princesse des Ursins était si éloignée de tout ce qu'on appelle intérèt, que souvent elle n'était pas pajée de ses appmntemens ni de ses pensions , parce qu'elle ne son* geait point à les demander : elle £ûsait du Inen à ceux même qu'elle connaissait pour ses enqemis.

« Si les grands, dit Amelot, ontpeu d'autorité, si le roi ne se confie presque à personne , si les tribunaux ne disposent plus de beaucoup de choses dont ils étaient les dispensateurs, c'estquelMiilippe ne peut autrement se maintenir, et la cour de France en est persuadée depuis long* temps. Ce prince, il y a quatre ans, n'avait ni troupes , ni armes, ni artillerie ; ses domestiques n'étaient pas payés ; ses gardes-du-corps , mourans de faim , allaient manger la soupe qu'on distribue aux portes descouvens ; les ministres du cabinet gouvernaient alors, les conseils réglaient tout. Qui pourrait conseiller de reprendre les anciennes coutumes , de se mettre à la discrétion de gens qui , en temps de paix, ne laissaient pas au roi Charles II de qm» s'aller promener à Aranjuez ou à l'Escurial?

<f 11 n'y a sorte de discours, de tentatives et d'artifices qu'on n'ait employés pour obliger à

changer de mesures^ et pour intimider Tambassadenr de Votre Majesté; mais quand on agit avec des intentions pures, qu'on n'a d'autre intérêt, et d'autre règle que son devoir, qu'on peut se flatter d'avoir acquis quelque connais sance par un long usage, et que l'on suit les or-^dres d'un maître à qui l'on est pleinement dé* ▼oué , on ne se laisse point ébranler par la crainte, ni par le faux espoir de contenter tout le monde ; et l'on suit son objet avec courage , malgré les obstacles qui se présentent. Je crois , sire , que c'est ainsi que Votre Majesté veut être servie. » Les chefe de la cabale contre le gouvernement étaient les ducs de Montalto et de Montellano , le comte d'Aguilar père, Frigiliana et le comte de Monterey. Ils attaquaient surtout la suppression des lois et des privilèges du royaume d'Aragon, et se plaignaient du peu de ménagement qu'on avait pour les peuples. Amelot, dans un entretien avec Montellano, qui se disait de ses amis, lui témoignant sa surprise de ce qu'après avoir été comblé de grâces et d'honneurs , il blâmait le gouvernement d'un roi dont il était ministre, le duc répondit qu'il n'avait eu pour motif qu'un excès de zèle ; qu'il avait souhaité que ses discours revinssent aux oreilles du roi , et l'engageassent à suivre d'autres maximes; qu'il garderait dorénavant le silence , puisqu'on le jugeait convenable au bien du service. Etrange discours , à la vérité, dans

54o PHIUPPE Y.

la bouche d'un ministre qui assistait chaque jour au despacho; mais du moins on n'y voyait pas la dissimulation d'un traître.

Enfin Amelot entrait dans toutes les aflËa^ires; ii en supportait le poids, parce qu'il se croyait oUigé, par les circonstances, d'être toujours prêt à entendre les remontrances et les plaintes; il ne s'était jamais arrêté dans Texécution de ses jJans, à moins qu'on ne lui eut fait connaître un meilkiir parti. Mais les seigneurs pouvaient-ils soufiGrir qu'un Français gouvernât , et que les EspagniJs ne fussent pas les maîtres ? On avait cabale auprès du duc d'Orléans^ pour obtenir le rappel deTainbassadeur^ et celui de la princesse des Ursins, avec laquelle il était par£adtement d'accord. De pareilles cabales devaient se perpétuer tant qu'il y aurait des mécontens et des jaloux.

Amelot avouait que ces mauvais discours avaient redoublé depuis la malheureuse campagne de Flandre ; que les raisonnemens mâancoliques auxquels on s'était livré produisaient d& effets dangereux : il était persuadé , néanmoins; que les dispositions du peuple et de la mojrenne noblesse étaient favorables , qu'il n'y avait aucun soulèvement à craindre , surtout tant que le roi d'Espagne aurait une forte armée. Seulement il jugeait que si Louis XI J^ retirait ses troupes j les Espagnols les plus fidèles croiraient quon abandonne leur roij et pourraient se détacher de sa

fortune y en le vojrant hors à^état de se maintenir.

Les richesses du Mexique et du Pérou y cette ressource inépuisable en apparence ^ étaient comme perdues pour TEspagne ; rien ne lui fai-> sait plus de tort. Non seulement les plaintes contre les négocians français, à qui Ton attribuait la ruine du commerce de Cadix et de Séville , se renouTclaient continuellement, malgré les or^ dres de la cour de France contre les infiracteurs des règles établies; mais les abus énormes de l'administration des vice-rois subsistant toujours, et l'avarice exerçant des brigandages impunis, les places, les garnisons étant négligées, tout semblait menacer d'une funeste révolution. On résolut de rappeler les deux vice-rois, et d'accorder à leurs successeurs de forts appointemens , de manière qu'ils eussent l'assurance de s'enrichir , sans manquer à leur devoir. Amelot reconnaissait que ce n'était pas la un moyen sûr pour contenir la cupidité dans de justes bornes; il ne voyait cependant rien dé mieux à faire , surtout si on choisissait les sujets qu'on croyait les plus vertueux, tant il lui paraissait impossible de trouver parmi les grands une âme assez forte pour être à l'épreuve de la séduction de l'exemple et de l'intérêt. (*)

Ces détails, quoique écrits avec précaution, et présentés sous des couleurs £sLVorables, don-

(') Mémoires de NoaUles , tom lY, page 28 à 36.

naient une idée assez claire de Vétat précaire du pouvoir des Bourbons ejot Espagne y du peu que Ton pouvait attendre des efforts de Philippe » et de la nécessité de gagner l'affection des grands^ au moyen d'un arrangement , ou de les soumettre par la force.

Louis XIV prit donc le parti d'ouvrir la négociation proposée avec les alliés, sans accepter ni refuser définitivement leurs conditions, afin de profiter du temps et des circonstances pour mettre la division parmi ses ennemis, cherchant à réveiller la loyauté endormie des Espagne^ et l'énergie de son peuple, et voulant tout au mmns faire la paix aux dépens de Philippe , et prolonger la lutte indéfiniment en caressant les vues du duc d'Orléans sur le trône espagnol. L'ensemble de ce plan parait n'avoir été communiqué à aucune des personnes intéressées; mais on transmit séparément des instructions à Philippe, à la reine, k la princesse des Ursins et à Amelot, pour les seconder chacun dans la partie qui leur était respectivement confiée.

Après quelques vaines démarches pour amener les Hollandais & une négociation séparée , il ne resta à Rouillé d'autre alternative que de sou* mettre ses propositions aux alliés. Des confë* rences eurent lieu à La Haye , d'abord par Tentremise de deux plénipotentiaires hollandais, Buys et Vanderdussen, deux hommes difficiles à

irompeir par aucun artifice diplomatique^ et par^ iailenoent instruits des principes de la grande al* liance; ensuite ces conférences continuèrent ayec tous les autres plénipotentiaires des alliés.

La question de la paix ou de la guerre fut réduite à une simple proposition. G>mme c'était Louis XIV qui y en contravention aux traités et aux renonciations précédentes , avait placé son petit^fils sur le trône d'Espagne , et donné par là occasion à la guerre, on lui demanda de persua* der ou d'obliger Philippe à quitter ce même trône dans un terme indiqué, et d'ofirir des ga* ranties de la fidèle exécution de cette clause.

Louis XrV eut recours à plusieurs expédions pour éluder ou pour adoucir la rigueur de cette demande. D'abord il offrit au nom de Philippe de céder le Milanais, Naples et la Sicile; ensuite il ajouta les Pays**Bas ou tout an moins une barrière dans les Pajs-*Bas : plus tard il consentit à abandonner l'Espagne et les provinces qui en dépendaient , à l'exception de Naples et de la Sicile. Les alliés insistèrent sur la restitution entière de la monarchie espagnole à la maison d'Autriche, à l'exception des districts promis au roi de Por* tugal et au duc de Savoie. Louis déclara que , pour sa part, il acceptait cette condition ; mais il avoua en même temps qu'il lui était impossible d'obtenir ni même d'arracher le consentement de Phitippe, quoiqu'il offirlt, comme un témoî-

544 PHIUPPE Y.

gnage de sa bonne foi, de retirer ses troupes de la Péninsule^ et de la laisser exposée à l'invasion des alliés.

Ceux-ci sentirent que cette office n'était qu'un piège pour écarter la guerre des Pays-Bas, où ils avaient eu consbunment le dessus > et pour les engager dans une lutte éloignée et dispendieuse , jusqu'à ce que la France put se relever de ses désastres ; d'ailleurs les alliés fsdsaient plus de cas des garanties réelle^ que des engagemens les plus sacrés. La guerre continuait en Espagne , et était pousséeavec vigueur; Philippe, au momentméme de cette discussion, cherchait parles G>rtès à obtenir la reconnaissance du prince des Astoiies. Ils exigèrent en conséquence que Louis fut luimême responsable de son engagement, et ils demandèrent pour garantie les places que ses troupes occupaient en Espagne, ainsi que la remise tem-^ poraire de certaines villes des Pays-Bas^ jusqu'à l'évacuation de l'Espagne. Un armistice de deux mois lui fut offert pour lui donner le temps de remplir cette condition.

« Ou Philippe, disaient-ils, suivra (nous aimons à le croire) l'avis de son grand-père, ou bien il voudra se soutenir par lui-même sur son trône. Dans le premier cas, le roi ne peut rien risquer en remettant les places qu'on demande à titre de cautionnement, puisqu'elles lui seront rendues immédiatement après l'exécution du

CHàP. XVI. ^709. 545

traité. Dans le second cas, ri ser£^ notoire > tnéme pour les Espagnols, que le roi' agit de bonne foi, et qu'il n'aidera en aucune manière son pelit-fils , puisqu'il remet' ses places, comme une garantie de l'eifétution de jsa promesse/ (') *

Après quelques discussions qfli n'eurent aucun . effet, Louis XJ[V rejeta ces conditions, attendu, disait-il,' que ses* troupes ne tenaient' pas garnis(»ii«dans les places fortes de l'Espagne.; que d'ailleurs la demande de garSntâes blessait son honneur, et renfermait un soupçon injurieux qu'il était de mauvaise foi, tandis que les alliés exigeaient eux-mêmes qije l'on s'en rapportât entièrement à leur loyauté.

Une négociation de cette nature était faite pour alarmer Philippe et ses'adhérens. Ils obsédèrent Louis XIV pour qu'il dissipât les inquié'tudes qu'ils avaient sûr le projet d'abandonner l'Espagme. Mais sa'réponse (i 5. avril) , loin de calmer ces craintes , ne servit qu'à les augmenter. Au milieu des expressions de tendresse et d'amour qu'il prodiguait à son petit-fils, il insinuait que la France n'était plus en état de supporter les charges de la guerre, à raison des calamités dont elle était afiligée par la disette intérieure. L'ambassadeur français reçut même l'ordre de préparer Philippe à la cession de l'Espagne. « Il faut

(*) Mémoires de Torcj^ tome II, page i65.

terminer la conclusion de la paix à quelque prix' que ce soit, ^riwit Louis XIV ^ pluspn différera à la conclure, plus la conditibji de Philippe deviendra précaire. Pour sfiititenir , sa dignité, ce prince se verrait obligé de £ûre des sacrifices considérables. »^ ^

« Il y |i des conjonctures, ajoutaitril (jg avril), où le courage doit céder àla prudence; et comme les peuples, zélés {Présentement, pourraient bien ne pas penser toujours de^mème, ni être de son avis , il vaut mieux songer à régner en quelque endroit que de perdi;è k la fois tous ses états. D sait très bien que je suis prêt à lui donner des preuves de mon amitié^ en soutenant sa dignité, et en faisant pour lui des sacrifices considérables, s'il le faut. (') » ^ .

Ces avis ne pouvaient que faire une impression profonde sur les Espagnols. Ils virent clairement, dans les offres de Louis XIV, unef preuve de l'impossibilité' où se trouvait la France de continuer la lutte , et qu'elle se ménageait des moyens pour obtenir une paix avantageuse en sacrifiant l'Espagne. Les plus fidèles commençaient à faiblir; ils ne savaient plus quel parti serait le meilleur à prendre pour sauver la monarchie. Quelques uns tournaient leurs regards vers la maison d'Autriche; d'autres conçurent l'id^,

( ' ) Mémoires de Noaîlies , tome IV, page 48.

CHAP. XVÏ. 1709. 547

sauf l'apj^batibcL du monarque français, d'élever au trône le 'duc d'Orléans, dans le cas cm^hi- Kppe, soit faute de talens et m^que de courage) soit par suite ^s nialheurs de la France , serait foi^cé ^'abdiqi^er sa couit>niie.

Ce plan ne faisait qu'ajouter aux difficultés qui assiégeaient la cour d^Espagne dans ce moment d'incestitiyle et d'anxiété-, La princesse des Ursins^ dont la perspicacité en politique recevait ime nouvelle impulsion de sa jalousie personnelle contre le duc d'Orléans , ne voyait pas les intrigues du parlî de ce princ<e sans concevoir beaucoup dHnquiétudç. -Elle fit croire au roi que Regnault n'avait pas été seulement chargé par le duc de maintenir des relations suivies avec ses partisans, mai» que le but de ses menées était le renversement total de; son gouvernement. Par> suite de ces révélations, Philippe se crut obligé de dénoncer le duc à- la cour de Versailles (i3 'avril), et de demander avec instance qu'on le délivrât de la présence d'un ri* val aussi dangereux.

Louis XIV répondit le ag avril : « J'ai parlé à mon neveu ; il m'a protesté que pendant son séjour en Espagne, il ne s'est mêlé en rien de ce qui regardait le gouvernement; il m'a pris même à témoin de son silence au sujet de mon ambassadeur, qu'it n'a pas songé à faire rappeler. A l'égard du nommé Regnault, il m'a dit qu'il

Tavait employé uniquement à eâuse <lq la connaissance qu'il avait de la langue espagnole , et que sa conduite yous ayant déplu , il allait h écrire de revenir incessamment. Jp crois que c'est tout ce q\fe vous pou^iez^demander de sajpart Pe la mienne, j'ai priis des prétextes pour né pas envoyer cette année mon neveu en Espagne, et vous devez être assuré , qu'en quelquip occasion que ce soit , vous recevra toujours des margues de mon attention àvous' faire plaisir. » (*')

Les représentations de Philippe déterminèrent le monarque à entrer dans de nouvellesbexplications avec le duc d'Orléans, qui ^voua franehement qu'il aspiisait à la couronne d'Espagne^ ilans lé cas seulement où Philippe serait forcé d'abdiquer. Louis, qui connaissait la faiblesse de son petitfils, et qui xrraignait, avec raisonr, les funestes résultats que pourrait avoir une autre campagne dans laquelle* il succomberait, fut bien loin de désapprouver la conduite de son neveu ; au contraire, il saisit avec empressement ce moyen de prolonger la lutte d'une manière indirecte , si le sort des armes le forçait d'abandonner son petitfils ; et, tout en persistant à refuser au duc de reprendre son commandement, il l'engagea à -envoyer un autre agent, sous prétexte de faire rentrer en France son équipage de campagne : c'était un

(') NoAiLLBSy tome IV, page 7a.

CHIP, XVI. 1709' 549

moyen de maintenir et d'étendre sesVelations en Espagne. LTagent en qnestion était La Rotte , dont l'habileté, le caractère et les ttlens le rendaient propre à bien remplir cette ftiîssipn.

Saint-Simon, s qui était l'ami et le confident du duc d'Orléans, a re^eilli, de sa propre bouche, la substanci^le ses conversations ai(ec Louis XIV. ep il. a oonserté quelques particularités qu'on ne trouve pas dans la torre^<^ndance royale. Dans un de ces entretiens , le roi demaiida à son neyeu , . sur quel pied 11 se trouvait avec la prkicesse des UBsins. Surla réponse du ^nc qu'il croyait étriç bie^ avec elle, attend,» qu'il n'avait jagiais rien fait qui put lui déplaft^e, le. roi répliqua : (( Cependant elle a peur de votre retour en'Espague, çt djsisire qije je ne vous y envoie pas..' E)lle se plaint d0 ce qu'ayant tout £siit pour vous plaire, YOifs vous êtes réuni à ses ennem^^ et de ce que YOtte secrétaire Regnault ^entretient une correspondance secrète^'avec eux ^ elle ajoute qu'elle a été forcée de demander ^bn rappel, pour éviter qu'il ne l'offensàf en votre nom. »

Le duc dit» au monarque tjvte la princesse des Ursins avait des tprtSj^et que cependant il s'était conduit avec beaucoup de ménagement avec elle. Louis réf^chit un moment, et ajouta: ((Dans l'état des choses, il n'est pas convenable que vous rçtouniiez en Espagpe. Au*point où nous en som- . mes^ OA ne ^âdt à qui écherra la couronne. Si

'iSo PHILIPPE V.

mon petit-fils est forcé de se retirer^ ce ne serait pas le cas d'examiner la conduite de madame des Ursins : s'il conserve son trône ^ nous aurons le temps de noiis occtiper de vos charges contre elle» et je. me trouverai heureux d^ vaus consulter. » De son côté, la princesse 4es Ursins n'avait pas cessip de surveiller \â conduite du dooid'Orléans , ainsi que les démarches de ses agens. Elle fit acréter RegBault avec un sî profbnd secret, que personne ne se douta ni de la cause ni du moment de sa <lisparition. Elle découvrir K|ue le second agent La Rotte^ parji pour l'armée, avait des entrevues secrètes à minuit avec diverses personnes, et même qu'il s'était présenté à Lenda , où se trouvaient les çantonnemens du générai Stanhope (*). Sur les mêmes motifs de défiance » elle oi)tint aussi un ordre pour l'arrêter, au 'moment où il retournait en France sou^ la protection d'une escorte français^ On trouva sur lui diveis papiers et documens d'une é<Ariture inconnue,

. ^) Le général Stanhope ay^uit été U^ camarade de l'abbé Dubois et du due d'Orléans dans levhr^ parties de débauche, il parait qu'on échangea plusieurs lettres et compliment entre le duc et lui. SÂiVT-SiMof , tome VU , page 107. Fojrez aussi Tivdab , roi. XVI , page 412.

Cette accusation était justifiée par quelques motifs y du moins eu ce qui reg;arde la correspondance avec le générai Stanhope , au sujet du partage de la monarchie espagnole. Ce général fit part au gôuycrnement anglais de quelques ouvertures qui lui avaient éré faites à cet ^ard , et nous

CHAP. XVI. ; — I709'* 55i

ainsi qu'une partie de la correspondance entre le duc d'C^léans et Stanhope. ' « ;

En conséquence de cette découverte , ^e ac*^ o^ le duc d'entretenir unç^coiTespou^^ance secrète et (;çimmelle avec l'ennemi; d'avoir prcnni^ de compçpfiettm rarmëe, pdur avoir occasion d'abàndoi^er4'Ëspagne aux alHés, à condition qu'on ^lui céderait* lés royaumes de Miircia> d^ Valearte et de Navarre^ soiiS k réserve q^'il renoncerait à sq^ propres<prétjBntions en &veur de l'afcbiduc. Pour ajouter une plus ^ande force à cette imputation, on répandit le l|ruit ifu'il se proposait âh répudier sa |emme, et d'épouser, avec la dispense du pape , ^a reû^e douairière d'Espagne, dans lé but de maintenir json pouvoir par l'appuf des rélations^allemandes.

Ces accasations, quoique absurdes, firent une

grande impression sur Philippe. .11 renouvela ,

avec instance y «e% représentations a Louis XIT,

pour qu'il\ie permit jamais^qi^ le duc retournât

trouvons dyift les papiers deMarlborpogh des insUnctions .^ciales , , envoyées par le lord Sunderland , secrétaire d'état y dtns^ une letUre du lo décembre 1708 , pat laquelle il autorisa le général à entrer <Ui' négociation et à cédék* au duc4a Navarre et le Lan^edoc , si Charles y consentait. Mal^é 2ett^ correspondance mystérieuse, nous serions assaz disposé à crMre que les ouvÀtures du duc d'Orléans furent faites avec la^cônnaissaiice de Louis XI V^ et qu'elles ne furent probablement qu'un piège.

en Espagne reprendreson commandement, parce ■ qu'il croyait que cfc serait le moment 4e l'explosion debJa cpnsi^ation, etpeu(-étre de sa pfopra ruine. * . • . , . ,

Louis s'apei](ut alors des dangers-tle sa c#ndes^ œndapice au^ projets du duc. n^craigoi^^le retour des mêmes ^^mbarrasîy ^eisiomiiés'^Jadjfr par Topposition de la princesse des'Ursins. 11 prit donc lé seuLparti qui lui restait ponréau¥er son liomneur, celui de si tendre j^ jivédiafteur entre son petit-fils et son neveu ^ etKie prome(A:e à Philippe qu'il agirait confofrmément à sa jolonté. Il .lui communiqua la partie de ses conyef^tions SLYpc , le duc ^iii convenais, à son pUn, et finissait par lui recommander l'oubli de toijte cette altercation. (•) , . , . - u " , ' Dans cette situation critîquf Philippe était soutenu par la Veine et par la princesse d^ «Ursins , ' non moins jalpuseâ l'une qp» Fautif: de ^uvemer et de vivre dans la splendeur^ de la cour. U était . aussi, èncoyragé;rpar son père, lé dauphin^ ^i l'assurait que la France n% l'abûidonner^it jamjiis .

(^) NoAULLBs', tome IV, page 76. Saint-]A^ilifp&9 tome tj pag. 2^9 à 3o3. SAiNT*Siiiq[ir , tome Y, et*particultèremeiit V Histoire desprojett du ^uc é^OHéans sur V Espagne j^ en cas d'abanclflip de cette couronne de la part da roi Plii* lippe, tome V y page 11.' • <

DigiffeedbyCiOOglC

Letére de Philippe Vh Loids XIV y du 1 7 as^riU

« Mon parti est pris il'y a long-temps ^ et rien au monde n'est capable de m'en faire changer. Dieu 91'a mis la couronne d'Espagne sur la tête ; je la sciMtiendrai t^itrt que j'aurai une goutte de sang dans les veinés;, je le dois à ma conscience, à mon honneùi: et à l'amour de mes sujets : je suis sûf'qii'ils ne m'abandonneront pas ^ quelque chose qui 'm'arrive , et que, si j'expose ma vie à •leur tête ^ comme j'y suis résolu jus^'à la dernière extrémité, pouf ne pas les quitter, ils ré- • pandrpnt* aussi volontiers leur saiig'pour ne pas me perdre» Si j'étais capable d'une lâcheté pareille à celle de céder mon royaume , je suis ceftain qufe vous me désavpueriez pour votre petitfils;' Je brille d'envie de le |iaraltre par mes actions y comme j'ai l'honneur de l'être par mon sang; ainsi je ne rî^uerâi jamais de traité indigne de tnoi. »... Je* ne quitterai jamais l'Espagne qu'avec la vie, et j'aime, sans comparaison, mieux périt, eh y disputant le terrain pied à pied, à la tête de mes troupes, que de prendre aucun parti qui ternirait, si j'ose Iç dire, la gloire de notre maison, que je ne déshonorerai certainement pas si je puis , avec la consolation qu'en travaillant pour mes intérêts je travaillerai aussi pour les vôtres et popr ceux de la France', à qui la con-

554 PHILIPPE 9r. *

servation de l'Espagne est al>soluinènt nécessaire. » ( ' ) ' '

Pour donner un témoignage évident de sa cêaplution de ne quitter jamais son trône , Philippe convoqua les Gortès de Castille et d'Aragi^ii. U y fit reconnaître çon Gis don Louifi conune prince des Asturies et héritier de la- monarchie e^gnole* Cet acte solennel eut lieH, le 7 avril, dans Féglise de San-Geronimo del Prado, en présence du roi et de la reiA, et d'uMCODCOuis nombreux de peuple.

Une lettre de la reine k sa sœur la duchesse de' Bourgogne ^ contient une relation bien détaillée de cette cérémonie^ mêlée d& quelques traits touchans de tendresse maternelle. .

8 avril.

« Mon fils fut hier reconnu héritier pçësomptil de la monarchie 'd'Espagne ^par les État^ du royaume , et en cette qualité , le clergé ; tous les grands y les officiers de la couronne , la'-oolie^ et les députés des villes qui ont droit d'assister aux États, lui jurèrent fidélité, lui rendirent hommage et lui baisèrent la main. Le patriarcbe des Indes, grand- aumônier, donna la confirmation à mon fils , parce que c'est la coutume de confirmer ce jour -là les princes qui n'ont j^^

(") NoAiixEs ^ tome IV, page 45.

cHAP. XVI. — 1709- 555

encore reçu ce sacrement. Le cardinal Portocarrero luisenrit de parrain ^t et le duc de Medinacek reçut' ThoiniBage. Cette fonction dura^rès de ti^is heures é (j'assemblëe était très nombreuse. Tout se passa néanmoins, a^ec* tant d'ordre et un si profond respect, que je ne fus pas moins surprime que contente des expressions vives et tendres avec lesquelles chaque particulier témoignait sa joie et celle de tout le royirume en nous baisant les mahis.

«•Sur les dix heures nous descendîmes, le roi, mon fils, et moi , dans Téglise de Saint- Jérôme , .que bous trouvâmes magnifiquement parée et renplie de tous ceux qui ont droit d'y entrer par leurs charges ou comme membres des États. Le roi était accompagne des grands officiers de la couronne ; j'étais suivie de quatorze dames, toutes grandes ou mariées à des fils aines des grands^ que j'avais choisies dans les premières maisons d'Espagne, et mpn fils était porté par la princesse des Ur^ns. Cétait à elle, comme camarera majrory à tenir ma robe ; mais faisant la charge de gouvernante du prince, le contte d'Aguilar, capitaine des gardes, prit sa place, parce que si j'avais n^mmé une dame, toutes les autres auraient été afu désespoir de cette préférence. Dès qim nou§ fûmes sous notre dais, la cérémonie commença par le veni Creator. Pendant toute b messe mon fils fut d'une sagesse et d'une galté

556 ^ pfiiuppE V.

qui attirait Tattention de tout le monde « Il baisa rëyangile et la paix CQihme une personne raisondable ; mais lorsqu'on le pofta à Fautel après la messe pour le confirmer ^ 3 commença ir être âché de s'éloigner de moi^ et le bandeau qu'on lui mit acbeva dç le mettre de mauvaise hbmeur : cela dura peu ; car dès qu'il fut revën* auprès de moi^ ses pleurs cessèi:^n|. Chacun vint ensuite , selon son rang , prêter âe^ment et rendre hommage. Plus de deux cents personnes baisèrent la main à mon fîls^ qu'il donnait lui-mêmft très gracieusement^ avec beaucoup plus de -patience qu'on n'en devrait attendre d'un enfant qui n'a que vingt mois. Sur la fin cependant on fut obligé d'appeler sa nourrice ; mais en tétant il donnait sa main à baiser^ comme auparavant^ d'une manière néanmoins qui semblait demander si cela ne finirait pas bientôt. Après le Te DÈom nous passâmes à notre appartement dans le même ordre et avec la même suite.* ties peuples tiQnt pas pu donner plus de m^trques de l^r zèle et de leur amour pour nous qu'ils ont fait en cette occasion. La cour était magnifique , et je crois qu^il ne s'est jamais vu de fête ni mieux réglée ^ ni qui ait fini avec une satisfaction si générale.* (') (^)

(') Lambekti, tome V, page 32 1.

C^) C'était la preiâière fois que les royaumes de. f^<^>i7^* et d'Aragon se trouvaient réunis en Cortès. On éleva des doutes sur le cérémonial qu'on devait observer^ On disait.

La conduite du Saint-6iége fournit à Philippe une nouvelle ^occasion do faine voir qu'il était décidé à ne jamais abandonner sa couronne. Clément Xl^ quoique dévoué à la maison de Bour* bon y avait suivi une ligne de conduite propre à ne pas compromettre son autorité à l'égard d'aucune des parties contendantes^ jusqu'à «ce que ToccÉpation ' de Naples et du Milanais par les

en faveur de la préséance d'Aragon , que ce pays avait été cvleé en royaume lorsque Don Garcia Ximenès possédait ces états , et qu'à cette époque y la Castille n'était pas même un comté ; mais l'étendue et la Hchesse de celle-ci , à laquelle tant de royaumes ont été réunis depuis , ainsi que sa fidélité immuable , décidèrent la dispute en faveur de la Castille. Les députés de Saragosse se placèrent immédiatement après ceux de Burgos , parce que l'ancienne contestation entre Burgos et Tolède n'étant pas encore décidée , les députés de Tolède se placèrent en face du trône : après les députés de Saragosse venaient ceux de Valence. Les députés des autres villes tirèrent au sort pour les places qu'ils devaient occuper.

Le procureur du roi demanda ensuite qu'on donnât au .prince des Asturies la possession absolue de ses états , avec pleine souyeraineté et indépendance , ainsi que cela avait eu lieu à l'égard du prince don Henri , fils* de Jean premier, lorsqu'il épousa, en i388 , Catherine , fille du roi d'Angleterre, qui , étant roi à son tour , ordonna aussi à son fils , Jean II , de le faire ainsi à l'égard de son fils aîné Henri IV •

Il demanda également qu'on rendit au prince des Asturies des possessions qui avaient été usurpées sur lui par Pierre

Autrichiens le força enfio d'abandonner sa neutralité, n refusa, il est vrai, de Reconnaître Tarchiduc comme roi d'Espagne ; mais il imagina pouvoir assurer sa propre tranquillité, sans faire cette concession, en le saluaiU sous le titre équivoque de roi catholique.

Les 4^utrichiens n'eurent pas lieu d'être satisfaits de cette reconnaissance partielle, .qui tnhissait assez la répugnance du pape k se déclarer contre la maison de Bourbon. Philippe , de son côté, ne vit en cela qu'une insulte à sa persoiine

et Suero de Quiiiones , et que Henri IV promit à Arila , sur Hcnnent , de faire rentrer dans la principauté.

Le conseil de Castille fut chargé de donner son ayis sur CCS demandes , et avec une louable franchise il dit au roi : n Qu'on ne devait accorder à l'héritier de la couronne que le seul titre de Prince des Asturies ; car il était dangereux de reconnaître un amre souverain dans les états de la monarchie , et que l'insurrection de Henri IV lui-même contre son père était un exemple assez frappant des inconvéntens qui étaient à craindre : que pour ce qui était des usurpations , il était juste de réclamer les biens aliénés , et qu'en les réunissant à la couronne , on devait former un apanage convenable pour le prince , selon son âge et sa dignité. »

Le roi se conforma à cet avis , et suivit l'exemple de Ferdinand le Catholique et de quatre rob autrichiens , depuis Charles V jusqu'à Philippe IV.

11 y avait des courtisans , dit Saint-Philippe , qui demandaient a avoir deux souverains dans le palais ; mais on Ht sagement d'éviter les discordes.

CHAP. XVI. — '709. 55g

et à sa dignité; il soumit à la discussion de ses il^inisttes, et d'une junte de théologiens présidée par son- confesseur Robinet^ cette question : Dois-je renwjrer le nonce ? On la résolut affirmativement; mais il n'osa la mettre à exécution^ jusqu'à ce 'qu'elle eût reçu la sanction de son grand-père. Le monarque français donna 'une approbation tacite , quoic(u'il refusât de rompre pour sa part avec le chef de l'Eglise. Cette irrésolution apparente ébranla les membres les plus timides du conseil, qui furent d'avis de suspendre ou de modifier le décret, tandis que Philippe , plus ferme ou mieux instruit qu'eux des véritables sentimens du monarque français, persista dans sa résolution. On défendit de payer à la cour de Rome les rétributions ordinaires, on renvoya le nonce, son tribunal fut fermé, et on rappela égalemei^t le duc d'Uceda, ambassadeur d'Espagne à la cour du pape. Le nonce ayant érigé son tribunal à Avignon , Philippe s'en offensa, et fit défendre de recevoir aucun bref de Rome. En même temps, pour conserver les dehors de respect et de considération envers le Saint-Siège, ainsi que pour calmer les craintes des âmes timorées, on regarda la conduite du pape comme le résultat d'une force majeure , et des prières publiques furent ordonnées pour obtenir du ciel qu'il fat délivré de l'oppression de

56o PHILIPPE V.

ses ennemis (*) (*). Maisquelquç convenables que fussent ces expédiens pour inspirer de la cot^anCe à la nation , le cabinet ne continuait pas* moins à être toujours un théâtre de querelles i5t de con-

(') Mémoires de Smnt-Philippe y tome II , pages aSa à 296. NoAiLLEs^ tome IV, pages 33. Tt^si , tome II , p. a88. History of Europe for 1709, pages 78 9 96a, 3i2. Oknz, tome VU , page 16a.

(*} Le nonce avait fait part à Philippe , par ordre du pape , de la nécessité où il se trouvait de consentir aox demandes u)es Autrichiens. « Le roi connabsait bien ceUe oppression , dit Saint-Philippe ; mais il devait à sa propre dignité de prendre les mesures cpii paraissaient justes aux théologiens. »

Clément XI ne donna d'abord en effet à Tarchiduc que le titre de roi catholique : mais pressé par le marquis de Prie, conseiller privé de l'empereur, et son ministI^e plénipotentiaire , il fut forcé de faire une reconnaissance explicite des droits de Charles^ Le marquis déclara que l'empereur ne voulait pas être joué ; que dans le cas où le pape ne ferait pas une reconnaissance positive, le comte de Daun avait l'ordre d'entrer dans les états de l'Église avec seiie mille hommes. Le pape réfléchit sur cette déclaration si précise et si sérieuse \ une convention s'ensuivit. Elle portait que Charles serait reconnu roi catholique tT Espagne avec tous les droits , prérogatives , et prééminences qui en dépendent; que cette reconnaissance aurait lieu le lendemain dans un consistoire public; qu'on expédierait incontinent après un courrier extraordinaire pour Barcelonne , lequel serait porteul* et de l'acte de la reconnaissance , et d'un bref du pontife rédigé d'après le principe ci-dessus ,

CHAP. XVI. — 1709. 56l

fusion. Rien ne pouvait décider les ministres espagnols à se soumettre à Tintervention des ministres français; d'un autre côtë^ Amelot^ irrité de leur opposition continuelle, qui était en g&-

et adressé à Charles; que dès que Sa Majesté catholique l'aurait reGji« elle ferait lever le séquestre sur tous les retenus ecclésiastiques, tant dans le Milanais que dans le royaume de Naples.

Le pape tint , lé 1 4 octobre , le consistoire arrêté par ceUe convention. Les cardinaux du parti de la France , quoique a^ant été invités , n'jr assistèrent point : ils se retirèrent à la campagne. Après quelques déclarations, on préconisa I^évéquc de Solsonne en Catalogne , en ajoutant que c'était ad presentationeiti CoroU III régis cathoUci HUpaniarum , sine pr^udicio lamen alterius possidentis Phi- Uppi V paritér régis tathoUci Hispaniarurn.

Clément XI écrivit an roi Charles :

(c Notre cher fils en Jésus-Christ, salut et hénëdiction apostolique. Votre Majesté marche sur les traces de ses ancêtres, en voulant témoigner son affection pour le Saint- Siège , et son obéissance fidèle envers l'Église, ce qui nous oblige à lui donner des marques particulières de notr^ re» connaissance, en vertu de notre ministère dont nous sommes indignes. Cette démarche lui attirera, ainsi qn*à sa très auguste maison ^ les bénédictions du ciel : nous ne tesserons de les demander à Dieu , auteur^ de tout bien.

« Donné à Rome , à Sainte-Marie-Majeure , sous l'anneau du pécheur, le 10 octobre 1709, et de notre pontificat le neuvième. »

Après cette démarche , que le pape ne fit sans doute qu'à

nëral peu fondée chez la plupart, perdit cette retenue , œt esprit conciliant qui Taraient hit désigner pour cette mission. Il devint hargneux , emporté; il traita les grands dissidens avec déson très grand regret^ il envoya son neveu , l'ahbé Aibani , à la cour de Vienne.

Dans les mesures que Philippe V se vit dans le cas de prendre par suite de cette reconnaissance de l'archiduc par le pape, comme roi d'Espagne , sa fermeté n'exclut point ses égards ni sa considération pour le pontife. £u donnant l'ordre à l'archevêque de Damas, Zondadari, nonce du pape , de sortir du royaume , il chargea son chambellan , don Gaspar Giron , de l'escorter jusqu'à la frontière avec cinquante chevaux , en recommandant qu'il fût logé partout aux dépens du trésor royal.

Les théologiens consultés par Philippe (parmi lesquels le marquis de Saint-Philippe nomme le père Blanco , dominicain , et le père Ramirez , jésuite , comme distingués par leur savoir ) furent d'avis que le tribunal Je la Nunciatura ayant été créé d'après les instances des rois ses prédécesseurs., on pouvait, ainsi qu'on l'avait fait par le passé y laisser l'entière administration des diocèses aux évéqties ', sans que l'on portât par là aucune atteinte à l'obéissance due an Saint-Siège. Don Francisco Solis, qui fut é véque de Cordoue et vîee-roi d'Aragon, fit toir, dans un écrit qui a été inséré dans le Semanario erudiio , tome 9 , la fermeté avec laquelle lea rois d'Espagne avaient toujours soutenu les droits de la couronne dans les disputes engagées avec Rome relmtivement A des matières de juridiction et de pouvoir ; et il concluait à la nécessité de i^ablîr les évéques espagnols dans leurs droits de régler les affaires de la discipline ecclésiastique nationale , et de songer à la réforme de plv^

CHAP. xvï. — «709. 565

dain^ et insista sur la nécessite de prendre des mesuras sévères pour soumettre leur caractère indocile. 11 fît en conséquence^ coup sur coup, de fréquens diangemens dans le personnel du

sieors abus nuisibles a la prospérité publique , qui occasionnaient Tappau-rnssement des peuples , et faisaient sortir d'Espagne un fleuve d'or qui allait féconder et enridiir une terre«ëtrangère. Par suite dé ces atis 4 le tribunal de la Nundatura fut supprimé, et les auditeurs reçurent l'oMre de quitter le royaume. Selon M. de Villlinueva , Vie litté^ raire^ vol. I, page 262, impi'Ltnée à Londres en i8a5., il fut aussi question de réunir un concile national ^ siir les instances du cardinal Belluga, évéque de Carthâgèné, qui fit sentir à Philippe la nécessité de cette conyoïjadon ; mais f quoique lès lettres dexonvocatidn fussent expédiées « le concile n'eut pas lieu.

Le pape, de son côté, refusa de proclamer ^rchevéqu^ de Tolède don Antonio Ibanez, qui, étant archevêque dé Saragosse, avait été nommé à la première dignité de l'Église esJ>agnole, |>ar la mort du cardinal Portocarrero ( Saiht-Phiuppe ).

Aussitôt que le roi Charles fut reconnu à Rome, il envoya comme ambassadeur le prince d'AvcfUino , napoliuin, qui débuta par vouloir occuper fhàtel des ambassadeurs d'Espagne dans cette capiule. Don Joseph Molinés , qui t était resté en sa qualité d'auditeur au tribunal de la Rqta homme d'une fidélité inébranlable , et entièrement dévoué à Philippe, se mit en devoir de le défiydre parla force; à cet effet, on lui envoya deux cent» officiers espagnols dé Porto-Longone. San-Phulippx, Commenuuiosde iaguerra de sUceesion , tome I , page 339.

cabinet , et éloigna des divers conseils MontellanOy le duc de San Juan et autres, qui s'étaient ouvertenient proi^oncés contre ses projets; et il ne conserva que ceux qui étaient dévoués k la France, ou qui, par leur nullité, ne pouvaient entraver *la marche de Tadministration. Ces mesures vigoureuses n'étaient pas propres k calmer les dissensions qui agitaient la cour; car Texclasion de Montellano surtout lui donna une popu* larité nouvelle, en le faisant regarder comme un homme estimable par l'indépendance de son caractère, et comme le seul obstacle que Ton pouvait opposer aux envahissemens et à l'ambition du cabinet de France.

On n'entendait, de tous côtés , que des plaintes et des expressions très vives de mécontentement, tant à la cour qu'à la ville. Les grands les plus dévoués- à la cause des Bourbons se plaignaient avec amertume de la France et de ses agens , en désignant Amelot et la princesse des Ursins comme les auteurs des calamités qui aflligeaient la nation. La maison du duc de Montellano. dont le goût pour la littérature Tavait porté à avoir chez lui des réunions littéraires, à l'instar de ceUes des pays étrangers, devint le rendez-vous de tous les mécontens. Irrité par la disgrâce qu'il venait d'éprouver, et encouragé par la popularité dont il jouissait, son opposition prit un caractère plus vif d'animosité et de véhémence.

cHAP. XVI. — 1709. 5Ô6

Quelquefois^ dans sa pétulance , il allait jusqu'à oublier le respect qu'il devait- au monarque ; il répondit un jour à Amelot^ qui était chargé de la part du roi de lui témoigner son déplaisic : « C'est une marque de zèle et d'affection que de blâmer ce qui est préjudiciable au bonheur de la monai^chie; nous avons bien le droit de parler librement, nous qui nous trouvons embarqués* avec le roi sur le même bâtiment, lorsque celui-ci se trouve au* moment d'être submergé, surtout lorsque ceux qui tiennent le gouvernail ne travaillent que pour le couler bas (')• » L'exemple de Montellano ne manquait pas d'imitateurs parmi les autres grands. Le duc de Medinaceli n'hésita pas à proposer de s'unir avec les alliés contre les Français qui avaient offensé leur loyauté et leur honneur, en cherchant à leur enlever le roi, objet de leur amour et de leur vénération, et qui, d'ailleurs, partageait tous leurs sentimens. Ces di^ussions politiques passè-^ rent de la cour et de la capitale dans l'armée; les troupes espagnoles paraissaient plus disposées à se battre^contre les Français que contre les ennemis communs : on craignit un moment que lés Français qui habitaient Madrid ne fussent immolés par la fureur populaire. (')

(') Sàiht-Philippe ^ tome I , page %i&. (•) Saint-Philippe.

566 PHILtPPB V.

n était aisé de joger k quels encès ce mécon^ tentemeut aurait pu donner lieu ; mais dans le cours de là négociation^ les conditioiis auxquelles l'archiduc avait acheté la protection des alliés s'ébruitèrent ; te» Espagnols sélés s'aperçurent que )ors même qu'on accepterait un roi ailtrichien , ils ne pourraient éviter le démetnbre* pient de leur monarchie; car, outre la cession probable qu'il pourrait fiiire k Philippe des possessions d'Italie, il avait promis une partie de la Galice et de l'Estramadure au roi de Portugal, et une barrière aux Hollandais dans les Pays-Bas. Pour ce qui était des projets que Ton prêtait au duc d'Orléans, ils produisirent le même effet sur ceux qui avaient cru voir en lui le défenseur et l'appui de leur indépendance. Toutes les espérances de la nation se reportèrent donc sur Phi* lippe, comme la dernière et la seule ancre de salut; la £stveur populaire lui revint encore une fois.

La princesse des Ursins se prépara k jouer son rôle dans ce drame politique ('). Quoiqu'elle eàt appuyé jusqu'à ce moment toutes lesr mesures d'Amelot; et qu'elle l'eût tout récemment en-

(') Il est démontré y par la correspondance conservée dans les Mémoires deNoailles, qne la princesse des Ursins éudt l'agent principal de cette révolution politique, et qifelle faisait mouvoir Philippe par réniremise de son augnstle protectrice.

core aidé à vaincre la résistance du roi et de la reine à consentir au renyoi de Montellano ^ elle rimmola alors aux intérêts des deux cours et aux vœux de la nation ; elle rejeta donc sur lui tout le blâme des mesures fâcheuses^ et demanda son rappel. Elle eut l'air de s'indigner des propositions humiliantes que les alliés avaient faites à Louis XI Vy et ayec une apparente générosité elle offrait elle-même de quitter son poste. Elle se servit également de toute l'influence qu'elle avait sur la reine, pour persuader à Philippe de se dévouer entièrement pour la défense de ses sujets.

Par ses conseils , le roi convoqua les ministres et les principaux grands^ afin de leur demander leur assistance et leur avis. Il exposa devant cette assemblée les alarmes et l'anxiété que lui avaient causées les bruits qui couraient sur l'abandon de la France ; il déclara l'incertitude dans laquelle il était lui-même sur les intentions réelles du cabinet français. Il y annonça sa ferme résolution de mourir plutôt que de céder sa couronne ; et, faisant un appel au zèle et à l'amour de ses sujets, il termina son discours par la détermination où il était de se laisser guider par leurs conseils.

Toute l'assemblée fut profondément émue du discours du roi; mais ce fut Portocarrero qui donna l'élan. Malgré son grand âge de soixantequatorze ans et ses infirmités , il avait quitté sa

retraite pour yeiiir prendre part aux déUberattons importantes de cette assemblée. H parla le langage de l'honneur et du patriotisme. L'exemple et les exhortations d'un homme qui efiaçait ainsi ht honte de sa récente défection , produisirent l'explosion unanime cUi plus grand enthousiasme ('). L'assemblée déclara que tout engageait les Espagnols à soutenir leur souyemn sur le trône, l'amour, le devoir, la fidélité. Quelle honte pour la dignité nationale, disaitron, que de souffiir que l'Angleterre et la Hollande morcelassent la monarchie ! Si le roi> de France ne peut désormais donner ii l'Espagne les secours nécessaires, toute la population, sans distinction de rang, de profession ni de classe, courra aux armes , et tous les Espagnols se sacrifieront pour leur roi et pour leur pays , ainsi que leur dignité le réclame. L'assemblée proposa au roi de renyoyer immédiatement les Français employés dans l'administration, et de créer un gouvernement purem^it espagnol. Philippe n'eut pas de peine à consentir à* une proposition qu'il était disposé d'avance à accepter. Ce fut la princesse des Ursins elle-même qui an:nonça la première à Amelot la nouvelle de sa démission i et tout en se déclarant pour ces mesures

{*) Cet acte termina la carrière politique du cardinal. Il mourut à Tolède, le 14 septembre. Saiht-Phiuppe , tome II, page 3o6.

cHAP. XVI. — Ï709. 56g

populaires , elle songea à obtenir pour elle , par Fentremise de la reine , une exception à ce décret général. Le duc de Medinaceli fut placé à la tête de l'administration comme ministre des affaires étrangères ; le département de la guerre fut confié au marquis de Bedmar; les autres membres du ministère^ qui étaient Espagnols, furent cependant maintenus dans leurs places ;' les deux secrétaires du cabinet, Mejorada et Grimaldo, continuèrent l'exercice de leurs fonctions importantes , et conservèrent la faveur du monarque. Amelot fut remplacé dans son ambassade par Blécourt, qui avait été autrefois ministre en Espagne, et qui, à ce titre, devait d'autant mieux jouir, ainsi que ses prédécesseurs , du privilège de prendre part aux délibérations du conseil.

Pour donner encore d'autres preuves de ^ résolution de ne pas abandonner son trône, Philippe nomma le duc d'Albe et le comte de Bergueik plénipotentiaires dans les conférences de La Haye : ces deux grands craignaient de n'y être pas admis, parce qu'ils s'étaient déjà fait connaître par leur opposition au démembrement de l'Espagne. Leurs instructions forent rendues publiques. On va voir dans quelles vues elles avaient été rédigées. 11 y était dit ; « Que le temple de la Paix doit être orné des meubles de l'une et l'autre monarchie; que l'habit ne doit pas être coupé d'une seule pièce de brocart; qu'il

SyO PHILIPPE T.

est contraire à Téquite qae FEepagne seule soit démembrée par la paix; et qu'enfin , quoi qu'il en coûte à la France , et n'importe quel sacrifice elle fiisse, elle ne yiendra jamais à se dépouiller de ce qui formait l'ancienne Gaule. »

Après cet exorde aUégorique, on ajoutait ; « Le roi est décidé à ne céder jamais aucune partie de l'Espagne y des Indes ni du duché de Milan; et y en conséquence de cette résolution, il proteste contre Factuel démembrement du Milanais^ fiât par l'empereur en fiiYeur du duc de Saroie : on pourra indemniser le duc avec l'île de Sardaigne. A la dernière extrémité , et pour obtenir la paix. Sa Majesté consentirait à céder Naples à l'archiduc, et la Jamaïque aux Anglais, à condition que ceux-<d rendissent Majorque et Minorque. H réyoque l'offre des avantages commermaux aux Hollandais , et seulement il ouvrira le commerce d' A mérique k toutes les nations, parle moyen d'un entrepôt établi à Cadix. On prévient les plénipotentiaires de communiquer leurs instructions an roi de France» et de se tenir scrupuleusementà ces termes. Mais si, malgré ces concessions, la paix ne peut pas encore être obtenue , il &ut qu'ils cherchent à déterminer le roi de France à céder quelques unes de ses propres conquêtes, et qu'ils essayent de faire effectuer le rétablissement des électeurs de Bavière et de Cologne, et de laisser à l'électeur de Bavière l'administration des Pays^

Bas, jusqu'à ce qu'ils rentrent sous la domination du souverain espagnol. » (')

Les grands et la nation n'oublièrent pas la promesse solennelle qu'ils avaient fiEiite à leur souverain. On fît des levées d'hommes ; on s'empressa d'ofirir des dons, soit en argent monnajé, soit en argenterie; l'enthousiasme de la noblesse fut partagé par le clergé ; les évéques et les églises cathédrales, non seulement offirirent leurs trésors, mais ils employèrent leur influence contre un prince soutenu par des rebelles et des héré* tiques, tandis que le peuple, mù par les exhor^ tattons de ses cfae& et de ses pasteurs, courait en foule se ranger sous l'étendard royal. Pour la première fois, depuis le commencement de la guerre, le commandement fut conféré à un Espagnol, le comte d' Aguilar, qui s'était distingué par ses talens militaires parmi ses compatriotes, et qui était très dévoué à Philippe.

Lorsque Louis XIV vit que la loyauté des Espagnols reprenait son ancienne énergie, et qu'il eut reconnu l'impossibilité d'amener les alliés à des conditions qu'il f&t aisé d'éluder, il se décida à rompre une négociation dont il ne pouvait plus e^rer de tirer aucun avantage. Pour mieux faire agréer ses propositions et laisser croire aux

{*) LiMBBftTiy tome y, page Sas. Noailles» tome IV , l>age 55.

SjH PHILIPPE V.

alliés qu'il désirait la paix , il nomma pour cette mission importante le marquis de Torcy, ministre d'Etat f qui jouissait de toute sa confiance , et qui ne tarda pas à se présenter dans le lieu où se tenaient les conférences (6 mai). Le nouveau pléniporentiaire avait les mêmes propositions à faire que son prédécesseur; elles ne diffisraient seulement que par la forme. Après une longue discussion , dans laquelle il eut occasion de déployer son habileté et ses talens en diplomatie, pour présenter les propositions de son souverain comme des preuves de sa modération et de sa bonne foi, il termina son discours par demander aux alliés une déclaration distincte et positive de leurs conditions.

En conséquence, on établit les préliminaires qui devaient servir de base à la paix proposée. Tons les plénipotentiaires, du côté des alliés, les approuvèrent et apposèrent au bas leurs signatures; les quatrième et trente-septième artidies, qui avaient rapport à la succession espagnole, renfermaient la reconnaissance de Tarchiduc, comme souverain de toute la monarchie espagnole. On convint de la suspension des hostilités pendant deux mois , afin de le mettre en possession de son trône. Si, à l'expiration de ce terme^ la condition n'était pas réalisée par des moyens dont on laissait le choix au roi de France, les hostilités devaient recommencer; dans le cas ou

Philippe refuserait de consentir, le roi de France devait non seulement retirer ses troupes et ne ^ plus lui donner aucun secours , mais il senten^ droit as^ec les alliés sur les mesures à prendre pour obtenir son consentement. Enfin y la monarchie esgnole resterait tout entière à la maison d'Autriche, et aucun prince de la Emilie des Bourbons ne pourrait jamais devenir souverain d'aucune partie de ce royaume. I^ couronne de France ne pourrait non plus acquérir aucune portion des Indes occidentales, ni ses sujets ne pourraient participer au commerce du Nouveau-Monde (^). D'autres conditions furent aussi stipulées à l'égard de l'empereur et de l'Empire , ainsi que de l'Angleterre et de la Hollande ; et on se réserva de présenter de nouvelles demandes, pour les membres inférieurs de la grande alliance. Torcjr donna son assentiment personnel à ces préliminaires, en s'en rapportant toutefois à la volonté de son souverain. Quand il se mit en route pour Paris , on eut un moment l'espoir que la lutte allait être enfin terminée, et que la ratification du roi de France arriverait au retour du courrier. MaLs

(*) 11 n'entre pas dans la nature de cet ouTragedc donner plus que des aperçus sur cette partie de la négociation de La Haye , qui se rattache à l'Espagne ; pour ce qui regarde l'empereur, l'Empire et les autres puissances, on peut lire les détails circonstanciés rapportés dans VHistoire de la maison d* Autriche^ vol. I, ckap. Lxxvi (édit. anglaise).

574 PHILIPPB Y.

Louk XIV n'était pas encore assez abattu pour accepter des propositions qai auraient rendu illusoires cinquante années de travaux ; non seulement il refusa son approbation , mais quand il lut la dause de l'article ignominieux qui lui imposait l'obligation de s'unir aux alliés pour fidre la guerre à son petit-fils, il déclara hautement que dans une aussi crudOb alternative ilpr^éraU de /aire la guerre à ses ennemis , qiCà ses enfans. Il profita de la circonstance de cette demande injuste et cruelle , pour £Edre cesser les importunités du duc de Bourgogne , et relever le courage de son peuple. Il publia une déclaration solennelle de ses vues padfiques y dans laquelle , après avoir insisté sur la baii>arie et Tinsolence de ses ennemis , il comptait que la loyauté et rhonnenr de ses sujets lui épargneraient cette humiliation^ (c Je ne parlerai pas , disait-il , de la propc^tion qu'ils m'ont faite d'unir mes troupes à celles des alliés y et de chasser le roi mon petit^-^ de son trône, s'il ne consent pas de son plein gré à rentrer dans la condition privée; il répugne à l'humanité de supposer qu'ils aient eu l'espoir de m'entrainer dans une telle alliance. Quoique ma tendresse pour mes peuples ne soit pas moins vive que celle que j'ai pour mes propres en&ns, quoique je partage tous les maux que la guerre £aiit souffrir à des sujets aussi fidèles, et que j*aie fait voir à toute l'Europe que je désirais sino»e'

ment de les faire jouir de la paix , je suis persuadé qu'ils s'opposeraient eux-mêmes à la recevoir à des conditions également contraires à la justice et à l'honneur du nom français. »

Cet appel fut électrique , et produisit un effet prompt et universel; le duc de Bourgogne et ses adhérens se réunirent avec leurs adversaires pour que la guerre fut continuée^ et la nation, que le malheur avait fait tomber dans le découragement ^^ se releva à la voix de son roi vénérable , et se rallia autour du ^rône pour le préserver de l'humiliation et du déshonneur.

Phili[^ imita l'exemple de Louis; il fit aussi un appel à la loyauté et à l'honneur de son peuple; après avoir récapitulé les circonstances de la négociation , il disait : (c Non contens ( les alliés) de leurs prétentions excessives , ils osèrent proposer, comme un article fondamental , que le roi mon aïeul devait joindre ses forces aux leurs afin que si , dans le terme de deux mois , je n'avais pas évacué l'Espagne volontairement, je fusse contraint à le faire par la force; proposition téméraire et scandaleuse, mais pourtant la seule où ils aient montré quelque reste de connaissance et d'estime de ma constance , comme de la fidélité et de la valeur de mes courageux Espagnols , puisqu'ils reconnaissent que même un si grand pouvoir réuni laissait incertain le succès qu'ib prétendaient obtenir. »

5y6 PHILIPPE V.

Il s'appesantissait ensuite sur le danger dont TEglise catholique se trouvait menacée par la confédération des hérétiques^ et par la propagation de leurs funestes doctrines ; il ajoutait : « Si mes péchés sont tels qu'ils doivent nous priver de la protection divine, du moins je combattrai avec mes Espagnols jusqu'à la dernière goutte de mon sang, dont je veux que cette terre espagnole, qui m'est si chère , demeure teinte à leurs yeux. Heureux si la colère du ciel étant apaisée par ma punition, les princes mes enfans, qui sont nés entre les bras de mes fidèles sujets, peuvent occuper un jour le trône au milieu de la paix et du bonheur public , et si , en cessant de vivre , je puis me flatter d'avoir émoussé les traits de la fortune ennemie ; en sorte que mes enfans, par lesquels Dieu a voulu établir et consolider ma monarchie, puissent enfin cueillir les doux fruits de la paix.

« Pour cet effet, il est nécessaire que mes sujets concourent à ce dessein, et par leur fidélité naturelle dont j'ai eu déjà tant de preuves, et par leurs généreux efforts ; qu'ils s'unissent entre eux par une charité chrétienne , sincère et réciproque, et qu'ayant recours à Dieu et à la très sainte vierge Marie , ma protectrice particulière et celle de mes royaumes, par des vœux fervens et continuels, nous nous appliquions à déraciner de nos âmes tous les vices qui arrêtent l'effet de ses divines

miséricordes. Et ainsi tous bien unis, nous combattrons pour notre honneur et pour notre patrie ^ sous les décrets éternels de la Providence divine y contre l'orgueil impie de ceux qui s'attribuent dans leur témérité le pouvoir de diviser les empires^ d'en disposer et de les transférer d'une nation à une autre. »

Cette courageuse et touchante déclaration de Philippe ne fit pas moins d'impression sur l'esprit des Espagnols que celle de Louis sur les Français; mais l'Espagne était trop épuisée alors pour qu'elle pût ^ avec ses seules ressources ^ soutenir le chpc qui la menaçait. Aussi , lorsque Louis XrV fit savoir la triste nécessité où il se trouvait de retirer ses troupes d'Espagne ^ pour veiller k la défense de son propre royaume , Philippe^ soit directement, soit par ses agens, fit les demandes les plus vives pour qu'on lui continuât ce secours auquel il devait sa couronne. Ces instances n'ayant pas eu le résultat qu'on en atten-* dait, la reine implora, d'une manière très pathétique, l'humanité et la tendresse paternelle de Louis. Elle lui marquait que, selon toute apparence, les ennemis viendraient bientôt jusqu'à Madrid , s'il refusait un secours de vingt bataillons pour le reste de la campagne. Elle était grosse et près d'accoucher; elle intéressait le roi de France par ce motif : « Que deviendrai-je , moi et mes enfans ? cela ne serait-il pas capable de me faire j. 57

^j8 PH1L1PP9 V.

mourir ? et pourrîazrvous me mettre dans un tel ri«que^ quaiKi il dépend de ¥Ousi de ne pas m y hasarder ? Je ne saurais croire que votre humanité et la tendresse que vous m aves fait toujours Vhonueur de me témoigner^ voua puissent permettre de m'abandonner dans une telle occasion. » (*) ■

La tendrei^ de Louis XIY remporta sur toutes les considérations poUtiques* Il consentit à laisser en Espagne trente-cinq bataillons; mais il borna cette concession à l'espace de quelques seaiaines, jusqu'à ce que Phili{^ eût eu le temps de réunir et d'organiser une armée national^, et de pourvoir à sa propre sûreté* G>uvaincu aussi dc^s efforts extraordinaires que leci alliés faisaient pour occuper toutes ses forces pendant cette campagne, U stimula le courage de Philippe et le aèle de ses sujets^ en leur faisant entendre de nouveau (fue, si l'Espagne ne se défendait pas par elle«^mèBQey il fallait abandonner tout-À*fait l'espoir de maîiitenir sa Emilie Siur le trôine^

Heureusement pour Philippe, les alliés lai&* sèrent languir la guerre en Eapagne, pour concentrer toutes leurs forces dans les Pay^Bas. Les Espagnols» sous les ordres du marquis de Bay, avaient battu les Anglais et les Portugais sur le Cay a I dans Iqs environs de Campo-Major^ et par

ce succès^ ils mirent leur frontière occidentale à l'abri de toute invasion. En Catalogne , les armées française et espagnole étaient , numériquement parlant^ supérieures à celles des alliés; mais cet ayantage était à peu près nul par leur haiûe mu* tuelle, et surtout par les disputes entre les deux généraux en chef Bezons et Aguilar. Comme les Français avaient reçu l'ordre de se tenir sur la défensive , l'actif Staremberg n'hésita pas à passer la Sègre en présence de l'armée enneniie , et d'investir Balaguer. Les Espagnols voulaient risquer la bataille; mais Bezons > arrêté par les ordres qu'il avait ^ et craignant aussi'^que^ dans la con-^ fusion de la mêlée, les Espagnols ne tournassent leurs armes contre ses troupes , plutôt que contre l'ennemi , se retira au moment même de l'action, et l'armée eut la mortification d'être témoin de la reddition de cette forteresse , et de la perte de trois bataillons qui se rendirent prisonniers de guerre*

Philippe, en apprenant cet échec, entra dans une vive colère. Il quitte Madrid à la hâte, et se rend à l'armée où il espère que sa présence mettra un terme aux dispotes entre les généraux, et qu'elle contiendra aussi les querelles entre les soldats des deux nations. D annonça sa résolution par une lettre où l'on remarque des expressions assez vives de mécontentement; elle était adressée au maréchal de Bezons :

58o PHILIPPE V.

(c Mon cousin , j'avoue que j'ai été surpris de votre manière d'agir, et de la conduite que vous avez tenue à la vue des ennepîis, le ^27 du mois passé. J'ai trouvé cela tout-4i-fait contraire à l'honneur des deux nations et à mes intérêts. C'est sur cette nouvelle que je suis parti ce matin de Madrid, afin de me mettre à la'tête de mon armée, près de laquelle je vais me rendre avec toute la diligence possible. Je vousrecotnmande, avant tout, de me tenir prêts, pour mon arrivée, quarante bataillons et soixante escadrons. Je sais que vous les pouvez assembler. Il s'agit de soutenir l'honneur de la France et de l'Espagne ; et vous pouvez bien juger que je ne me rends à l'armée que pour faire quelque chose qui soit digne de ma personne. Je suis persuadé que vous ne voudrez pas perdre mon estime, mais qu'au con* traire vous chercherez les occasions de Étire tout ce qui peut être capable de vous l'assurer.

(c Sur ce, je prie Dieu qu'il .vous ait, mon cousin, dans sa sainte garde. »

A Gaadalajarai le a septembre 1 709.

En arrivant à l'armée, Philippe la trouva, non seulement divisée par les animosités nationales ^ mais dans l'état le plus déplorable , faute de vivre;; et de subsistances, et l'ennemi occupant une position trop forte pour qu'elle pût lui être enlevée. Après avoir patienté pendant trois semaines, sans

cHiP. XVI. — 1709. 58 1

autre résultat que d'avoir été témoin de la misère du soldat et des divisions toujours croissantes parmi les officiers^ il donna le commandement des Espagnols au prince de Tzerclaes^ et^ accom- 4>agné d'Aguilar, il quitta ce fatigant théâtre bù il n avait éprouvé que des peines et des désagrémens.

Au milieu de cette fâcheuse inaction^ Noailles conserva la gloire des armes françaises par ses opérations du côté dès Pyrénées orientales. 11 soumit Figuières^ et dans la surprise inattendue qu'il fit du camp autrichien sous les murs de Gironne, le général qui le commandait devint son prisonnier. L'artillerie et les équipages tombèrent en son pouvoir; il tua, dispersa , ou fit prisonnières toutes les troupes ennemies. Mais ce brillant exploit fut court et ne produisit pas de grands avantages pour la suite de la guerre; la saison le fit retourner sur la frontière du Roussillon f où il prit ses quartiers d'hiver.

Ni la promesse de suivre un autre système , ni la formation d'un ministère espagnol ^ ne purent rétablir la tranquillité dans le palais et dans le conseil. Les apparences extérieures pouvaient fasciner pour un temps les yeux du peuple et de ceux qui vivaient loin de la cour; mais il était aisé de s'apercevoir que la séparation d'avec la France n'avait été tout bonnement qu'un expédient simulé et momentané pour ranimer le zèle

de la nation , et donner de la vraisemblance aux protestations de Lonis XIV sur Timpossibilite où il se trouvait de forcer son petit-fils à abdiquer sa couronne. Les soupçons furent justifiés non seulement par l'influence toujours croissante du cabinev français en Espagne, précisément au moment où on la disait évanouie ^ mais encore par la docilité et la déférence de Philippe aux ordres secretsémanés de Versailles. En effet, quoiqu'il avouât Tin* tention de se jeter dans les bras de ses sujets , il n'accorda jamais sa confiance au duc de Medinaceli^ ni aux personnes chargées nominalement de la direction des affaires , mais seulement au secrétaire Grimaldo, doué d'un caractère assea souple et assez conciliant pour rît pas opposer les préjugés nationaux à la volonté du monarque. Il retint aussi auprès de lui Amelot sous des prétextes plausibles jusqu'au moment de son départ pour l'armée; il l'admit dans le conseil, et eut pour ses avis les mêmes égards qu'il avait eus pendant le temps de sa mission passée. (')

Dans ces circonstances difficiles, Medinaceli se regarda comme n'ayant été placé à la tète de r.administration que pour être l'instrument de la ruine de son pays. Ronquillo et Bedmar, de leur côté, ne déguisaient plus leur aversion pour un système de gouvernement dans lequel ils étaient

(') No AILLES, tome l\ , page 8a.

chargés d'une grande responsabilité sans avoir pourtant la faculté d'agir; et ils firent des re^ montrances sur la violation des promesses soient nelles, fiiites par le roi à la nation , de confier le gouvernement aux Espagnols seulement.

Pour apaiser ces clameurs , la princesse des Ursins jugea convenable de donner de nouveaux témoignages de sa résignation : elle demanda son rappel y sous prétexte que sa présence en Espagne devenait nuisible à la couronne. Mais sa déUca^ tesse, réelle qfi apparente , fut obligée de plier devant les instances de la reine* Tous ceux qui avaient exprimé des plaintes modérées sut l'in*^ fluence française , se contentèrent d'une déclara** tion solennelle y par laquelle on promettait que la princesse des Ursins ne s'immiscerait plus dam les affaires du gouvernement. Elle crut nécessaire de hâter le départ d' Amelot et le renvoi de tous ses compatriote^. Le ministre français quitta la capitale au moment où Philippe se rendait à Tar^ mée. n courut de grands dangers , et n'échappa qu'avec peine à la fureur populaire. (')

Philippe, rentré dans Madrid, se trouva assailli de plus grands embarras encore que ceux qu'il avait rencontrés à l'armée. Le système d'adminis^tration qui avait été tracé par Orry, système

( ' ) Saint-Philippe , tome 3 , page 280. Noaillks , tome 4 > pages 68-70.

mûri par Amelot^ et dont on avait senti les avantages grâce à leurs soins et à leurs mesures énergiques, fut sans aucune utilité, ou , pour mieux dire, devint funeste entre les mains de ministres sans activité, ennemis d'une création qui n'était pas la leur, et ignorant les premiers principes de réconomie politique. Le même esprit d'indolence et d'inaction paralysait toutes les branches administratives , et l'Espagne , sous un gouvernement léthargique et inepte, retomba bientôt dans sa faiblesse primitive et dans, son ancienne détresse. Philippe, dénué de pouvoir, incapable de le reprendre, privé des^ges conseillers qui auraient pu lui servir de guides, retomba dans sa première langueur. Il ne songea plus qu'à chercher à dissiper son ennui et son chagrin , en se livrant au plaisir de la chasse et à la monotonie de ceux du palais. Enfin , sans l'intervention secrète de la reine et de la princesse des Ursins, que Grimaldo employait adroitement, les rouages de la machine politique se seraient arrêtés, et le gouvernement tombait dans une dissolution complète. (0

(') NoAiLLBs, tome 4 y page 12.

Outre les autorités que nous avons citées dans les différentes parties de ce chapitre , nous ayons consulté sur ce qu'il renferme les histoires de Désormeaui et d'Orttz , ainsi que les historien» anglais et français.

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