‹ L'Espagne Sous les Rois de la Maison de BourbonChapitre 105 sur 113 · T TT · texte numérisé non relu

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, 3 administration

occasionner aux sujets? une triste expérience ne nous l’a-t-elle pas assez démontré dans les temps

passés?

TjC troisième avantage est que dans les séances de la junte tous les ministres prennent part a la décision des affaires importantes, quoiqu elles ne soient pas du ressort de leurs départemens respectifs. De là tous éprouvent une sorte d’intérêt personnel dans leur exécution. S’il arrivait par hasard que le ministre qui a propo.sé un projet fût séparé du ministère, les autres restent jpour continuer de le soutenir .sous son succe.sseur, puisqu’ils connaissent les motifs de son adoption. La junte devient par là un dépositaire utile des me- ' sures générales à prendre , et surveillera 1 exécution de celles qui seront adoptées , en empêchant qu’elles ne soient facilement changées sous un nouveau gouvernement , ce qui pourrait entraîner de grands malheurs pour la monarchie.

Un autre avantage, c’est l’examen plus réfléchi que les ministres font de ces affaires qui doivent • être portées devant la junte, et le plus grand soin de leurs commis dans la rédaction des extraits , puisqu’ils savent que trois ou quatre de leurs collègues sont là pour examiner la matière, et qu i est possible qu’ils y découvrent des omissions ou des erreurs importantes. Tous les hommes se ressemblent. Quelqu’actife et diKgens que no^ soyons^ nous ne pouvons faire autrement que de

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■ DF. FFOBIDA-BLANCA. ^|y

, nous confier à d’autres, surtout lorsque l’on considère le nombre et la gravité des affaires dont nous sommes chargés. Notre confiance diminue dès que nous nous apercevons qu’on peut nous induire en erreur, remarquer nos méprises et nous en rendre responsables : alors nous redoublons d’attention, et cela contribue beaucoup à ce que Votre Majesté puisse prendre ses résolutions avec plusgrande sûreté. Illuiserait impossible, en effet,* de tout examiner, même la plus grande partie des matières que l’on doit décider. Il en résulte que mieux elles auront été examinées a‘u préalable dans une junte de ministres, plus Votre Majesté se trouvera assurée relativement aux faits sur lesquels ses résolutions doivent être fondées.

Le cinquième avantage, c’est la plus grande facilité d’atteindre le but que l’on s’est proposé par les avis et les opinions de plusieurs, au lieu de ceux d’un seul, surtout dans les matières graves et importantes. La conduite de tous les cabinets de l’Europe , qui réunissent les différens ministres en conseil , et même l’usage ancien de l’Espagne, démontrent l’utilité de cette mesure. De plus, il importe aussi de remarquer que lorsque les commissions ou les juntes ont lieu dans des maisons particulières, et pour des affaires graves qui surviennent à chaque instant, on éveille la curiosité des oisifs, ou l’attention de ceux qui sont intéressés à découvrir les secrets de l’État; tandis que si les

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juntes sont habituelles , les affaires les plus grandes . elles plus secrètes peuvent y être examinées sans offrir aucune occasion de les pénétrer, ni exciter les soupçons et la curiosité de personne.

De la décision des disputes sur des matières pressantes, même de peu d importance, qui sont transmises par les tribunaux supérieurs, à la junte, résulte le sixième avantage , savoir : de faciliter l’expédition de plusieurs affaires, qui, par suite du conflit ou de l’étiquette des tribunaux ou des ' coupables maneges de ceux qui y sont interesses, restent ëh suspens pendant un temps considérable. Les lenteurs et les retards sont d’une évidence trop reconnue, et ils arrivent trop souvent pour que j’aie besoin de m’attacher à prouver une vérité si palpable.

Enfin, en examinant dans la junte les propositions relatives au choix des personnes pour les employer dans les diverses branches des différens départemens, il y ace dernier avantage que Votre Majesté connaît les qualités des candidats proposés, et qu’après avoir entendu les personnes les mieux instruites dans chaque partie de l’admi- , nistration. Votre Majesté choisit les plus capables. Un individu que je voudrais nommer intendant d’armée , peut être très habile et avoir beaucoup d’expérience dans les affaires de finance, et être en même temps très ignorant dans tout ce qui concerne la guerre : un autre que je vou-

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tirais nommer intendant et corrégidor tout à la fois , peut avoir connaissance de la politique et du gouvernement, et manquer de celle des finances et des impôts. Un gouverneur militaire peut être un grand soldat, et un très mauvais politique faute d’instruction , de sagesse et d’expérience.

11 avait été àutrefois décidé que les propositions relatives à deux départemens d’état seraient préparées par les deux ministres qui en étaient -chargés. Ceci n’a plus lieu maintenant. Cette résolution doit être prise dans la junte d’étal, où tous les ministres se trouvent réunis. Quel inconvénient y a-t-il à redouter pour un ministre qui se prépare à présenter une proposition à Votre Majesté, d’entendre l’opinion de ses collègues, de celui surtout qui est chargé de l’autre département auquel l’aflaire appartient également? Encore une fois , pourvu que , par la décision de la junte, pe ministre ne soit point privé du droit de proposer, et que Votre Majesté ait toujours la liberté de choisir ce qui lui paraîtra convenable , quel danger peut-il exister à ce que ledit ministre se soit bien assuré de la fidélité, des qualités et de la capacité de ceux qu’il peut recommander? Malgré l’évidence de ces considérations, lâ''’méchanceté a dirigé ses attaques contre des mesures aussi raisonnables. A entendre quelques censeurs chagrins ou méchans, la création de la junte n’est qu^une invention pour contrôler le libre choix du

ADMINJSTKATJON

souveraiu , et une tentative du ministre d’état pour s’approprier l’autorité de tous les départemens, et maîtriser ses autres collègues.

Votre Majesté n’aurait-elle plus de personnes de mérite parmi lesquelles elle pourra choisir, si la junte lui recommande quelques autres candidats qui ne se sont pas présentés au ministre du département? Votre Majesté ne sera-t-elle pas informée avec plus de sécurité, en entendant l’avis de différens ministres, soit qu’il y ait des excep-, tions à opposer à quelques candidats , soit qu’on remarque plus d’instruction et de capacité dans les uns que dans les autres?

Sire, permettez-moi de vous parler franchement à ce sujet. Ceux qui perdent du pouvoir au moyen de ces investigations, c’est nous autres ministres, ainsi que nos commis et nos subordonnés, r/autorité de Votre Majesté gagne tout ce que nous perdons. Voilà l’exacte vérité. Cette mesure ne peut déplaire qu’aux hommes ambitieux qui se servent de prétextes pour faciliter leurs vues intéressées, en ne voulant avoir affaire qu’à une seule personne, ou aux subalternes qu’ils peuvent tromper ou corrompre. Le ministre d’état, aussi-bien que des affaires comprises dans ses attributions, ne peut pas, plus que les autres ministres et leurs opérations, .se soustraire aux dispositions de l’ordonnance. Ainsi, loin d’accroître son pouvoir^ comme le prétendent d’injustes censeurs, il ne peut que perdre. ’

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DE fEORlDA-BEANCA. 4^^

Toute la haine de ces ennemis du bien public provient de ce qu’ils ont prétendu , dans le but de rendre odieuse la junte d’état, qu’elle a été formée pour attirer vers elle toutes les affaires ; tandis qu’elle ne doit connaître que des mesures {générales, ou bien de celles qui demandent des réglemens généraux, des contestations sur des matières urgentes de peu d’intérêt, et de 1 examen de» propositions relatives aux emplois qui ont du rapport avec deux départemens, afin que chacun des deux ministres puisse faire les représentations convenables par le canal du même ministre que la proposition concerne directement. Si V otre Majesté envoie d’atitres matières à la décision de lajunte, c’est parceque Votre Majesté le veutbien, mais non pas parce qu’elles sont dans les attributions originaires de la junte.

Je n’ai pu m’empêcher, Sire, de me livrer à cette digression , parce que l’institution solennelle de la junte d’état ayant été une des plus grandes comme des plus utiles mesures de votre règne glorieux, il est juste de la présenter sous son véritable point de vue , et de la soutenir avec fermeté contre ceux qui s’opposent au bonheur de la monarchie et à la gloire de votre diademe.

3i). Âccord domestique parmi les membres de la famille rojale y et établissement pour les infans.

Je supprimerai ici bien des choses qui ont été faites, pendant le laps des douze dernières années.

4^4 AüAHNJSTHàTlON

à la grande satisfaction de Votre Majesté; la paix domestique de sa famille, la subordination exemplaire de l’héritier de la couronne, et de ses freres , a son auguste père, ont été enviées et admirées de toutes les' cours de l’Europe. Votre Majesté sait, ainsi que le prince des Asturies , si j ai travaillé de tout mon pouvoir à seconder cette grande opération de votre politique et de votre amour envers votre fiîs , le plus digne rejetoh et le sujet le plus fidèle. J’ai employé en effet une diligence assidue, et tout le zèle dont je suis capable, pour dissiper les propos et les insinuations perfides dont on se servait jadis pour indisposer les cœurs d’un père tendre et d’un fils obéissant.

La création d un fonds formé du produit de certaines commanderies |pour faire un revenu au second et au troisième fils du roi par l’autorité du pape, sans charger la couronne, et la sécularisation du prieuré de Saint-Jean, qui est pour toujours dévolu à l’auguste famille de Votre Majesté, sont l’œuvre de son auguste prévoyance, et de ses soins paternels pour sa famille bien-aimée. Enfin , a peine y aura-t-il un objet de quelque importance qui n ait occupé votre auguste attention pendant votre heureux règne. Je me suis ' borné à raconter vos actes principaux, et les mesures les plus essentielles qui ont eu lieu pendant mon ministère ; je pourrais cependant rappeler aussi a juste titre d’autres mesures an-

DE FLORIUA-BLANCA.

térieures auxquelles j’ai pris part par ordre de Votre Majesté, et qui, par des améliorations successives, ont produit par la suite beaucoup d’avantages.

La bulle du pape qui étendit au royaume d’Aragon le privilège accordé à la Castille de faire gras les samedis, abolit tout d’un coup cinquantecinq jours maigres, dont les nations étrangères profitaient pour nous enlever des sommes considérables par la vente de leur morue sèche et de leurs poissôns salés. On obtint également une bulle pour diminuer les jours de fêtes d’une moitié dans tous les Etats de la monarchie. Les aumônes dérivées de cette abolition furent destinées au secours des pauvres, des hospices et des hôpitaux. La bulle pour réduire les asiles à une seule église dans chaque ville, et à deux au plus dans les chefe-lieux, avait été sollicitée par Philippe V sous le pontificat de Clément XllI. roi Ferdinand VI voyant la résistance opposée par la cour de Rome à cette demande , consentit à ce qu’elle se bornât aux villes de Madrid et de Barcelonne, mais sans succès. Votre Majesté me chargea de

cette afl’aire , et la bulle a été obtenue pour tous ' les Étals de Votre Majesté; tel est l’ordre de choses qui règne maintenant.

426 AUMINISTRiTIO.N ,

40. Conduite de Florida-Blanca pendant son ambassade à Rome ; U contribue à t élection de Pie VI; diverses grdces obtenues par lui du Saint-Siège ; abolition des Jésuites.

Votre Majesté n’ignore pas combien j’ai travaillé par son ordre pour arranger les différends de la cour de Rome avec celles d’Espagne, de France, Naples et Parme, ce qui présentait des difficultés regardées jusqu’alors comme insurmontables; ainsi que pour obtenir le bref de suppression de la formidable société des Jésuites faite avec le consentement des principales puissances catholiques. Ces afïaires, et beaucoup d’autres non moins délicates et importantes, que Voire Majesté daigna confier à ma discrétion , soit dans l’intérét de vos propres royaumes, soit à l’égard des cours étrangères, n’auraient pu être bien conduites sans la confiance que Votre Majesté daigna placer en moi , et s^ns la bonté que le pape Clément XIV daigna me témoigner, ainsi que le pape Pie VI , actuellement sur lé trône de saint Pierre. Les mesures concernant ceux qui se trouvèrent impliqués dans l’affaire de Malte; l’extinction des discordes à Venise relatives au patriarchat, la sécularisation des revenus de l’archevêché de Montréal en Sicile , furent au nombre des négociations de la nature la plus difficile, que je parvins cependant à terminer heureusement.

I ,a plupart des succès que nous avons obtenus à

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DE FLORIDA-BLAMCA. 4^7

la cour de Rome sur nos demandes ont été dus à l’influence que Votre Majesté eut dans le conclave pour l’élection du pape régnant , et au crédit que Votre Majesté acquit dans la cour papale. En finissant ce compte rendu. Votre Majesté daignera me permettre de récapituler les principales circonstances de ce conclave , dont elle a voulu être informée, et de l’appeler ma conduite avec les cardinaux des couronnes et autres.

La mort de Clément XIV laissa le sacré collège divisé en plusieurs partis non moins acharnés les uns contre les autres que violens de leur nature. l.e plus puissant était connu sous le nom de celantes, ou opposés à la couronne, qui, étant enflammés par les ex-jésuites et leurs nombreux protecteurs, prétendaient que la chaire de saint Pierre avait besoin d’un pape ferme et vigoureux pour rétablir les droits du saint-siège, qu’ils supposaient entièrement méconnus, ou tout au moins souvent violés , ainsi que pour réparer les injus--, tices qu’ils attribuaient à son prédécesseur. Par ces insinuations le parti des celantes faisait entendre que s’il pouvait venir à bout de choisir un pape selon ses vœux, il travaillerait à renverser les actes de Clément XIV , ^ que pour cela il était disposé à troubler la paix de l’Église et celle des puissances catholiques. Le seul renouvellement de la bulle in ccenâ domini , àonX, le pape Clément avait ajourné la publication, pou-

428 AUMIKISTnATION

vait produire les conséquences les plus funestes. Si l’on eût ajouté à cela le rétablissement des Jésuites, et le renouvellement des troubles occasionnés par le pape Rezeonico à Parme, en Espagne, en France, à Naples et en Portugal], de grandes dissensions s’en fussent suivies.

Ces circonstances rendirent nécessaire la formation d’un parti dans le sacré collège, qui montât à un peu plus que le tiers du nombre des cardinaux. Votre Majesté sait que l’élection d’un pape ne saurait avoir lieu que lorsque les suffrages de deux tiers d’électeurs , réunis en conclave, se trouvent d’accord pour la nomination d’une personne. Par le tiers et un ou deux votes de plus que le ministre de France et moi, ministre d’Espagne, parvînmes à réunir en faveur des couronnes , nous avions le moyen d’exclure constamment la personne qui ne nous conviendrait point, et de prévenir le choix d’un pape qui pourrait nous être contraire. La grande difficulté consistait à maintenir l’union de seize ou dix -sept voix qui formaient ce tiers parti, et à procurer son accroissement, chose qui était remplie de difficultés, attendu le caractère, l’âge , les intérêts et les concessions de cliacun de ces cardinaux. Je puis assurer à Votre Majesté qu’à cet égard-là j’employai une vigilance continuelle, et que je ne pourrai jamais exagérer mes peines, ni les difficultés qui se présentaient. lies

J ‘ ■ UE FLORIUA-BLANCA. 4^9

cardinaux de Bernis et de Luynes , le premier surtout qui était chargé du vote de la France, Conti qui l’était de celui du Portugal, et Orsini'^ • de celui de Naples, m’aidèrent de tout leur pouvoir. Mais enfermés dans le conclave, et assujettis à ses formalités, ils ne pouvaient se mêler des arrangemens extérieurs , qui, dans cette cour, ont une aussi grande influence. Le cardinal de Solis arriva le dernier au conclave , et quoiqu’il s y conduisit très bien , le manque de connaissances locales et de renseigneniens sur les caractères des ' personnes, ainsi que du langage, l’exposa à de tufs grandes difficultés.

Je réfléchis que si nous venions à perdre ce. pouvoir d’exclusion, que l’on appelle le vote des couronnes , nous ne perdrions pas grand’ chose , étant bornés à un des candidats seulement, et . cela avant que l’élection n’eût été réalisée. Nous ^ nous trouvions par conséquent placés dans cette • alternative, ou d’être surpris tout à coup par la nomination d’un pape auquel on ne songeait nullement , ainsi que cela arriva au cardinal Porto- Carrero età don Alonso-Clément lors de l’élection de Clément XIII, ou bien de voir les celantes, après avoir donné l’exclusion à un, à deux ou à trois, élire un membre violent dans leur propre parti. Ces inconvéniens, et quelques autres dont je ne parlerai pas, me déterminèrent à avoir recours à un autre expédient, aussi sûr qu’il était .

45o ADMINISTRATION

hardi, selon les idees de ce temps-là. Je voyais dans les anciens canons et dans les bulles primitives qui traitent de l’élection des prélats, et surtout de celle des papes, que, quoique le choix en appartienne au clergé, le consentement du peuple y doit intervenir aussi. Je déclarai donc ' que les souverains étant les chefe et les représentans du peuple chrétien, leur consentement devait accompagner ou précéder l’élection d'un pape, et que sans un acquiescement réel l’élection serait nulle, l’Église se trouverait exposée à un schisme, et Rome à mille désastres par suite de l’agitation des partis. «

La force de mes raisonnemens , soutenue par les cardinaux qui nous étaient attachés, surtout par le cardinal de Demis, qui désirait la paix de l’Eglise et la fin du conclave, produisirent l’effet désiré, et déterminèrent le sacré collège tout entier à tomber d’accord sur le principe de concerter l’élection avec les deux couronnes. Cependant , après un conclave de trois mois environ , on en était à trouver une personne qui fut agréable à tous. Les celantes s’étaient prononcés en faveur des deux frères les cardinaux Colonna , prélats de rang et de considération par leur naissance et par leur conduite ; mais l’austérité même de leurs mœurs , et leurs principes connus à üégard des immunités et de la prééminence romaine, les rendaient peu disposés en faveur du

DE FLOniDA-HLANGA. 4^*

système de tranquillité et d’harmonie adopté alors par les cours et par le sacré collège lui-’ même. •

J’avais la conviction qu’avec un tiers de voix, que nous ne consei*vions qu’avec la plus grande difficulté, il était impossible de choisir un pape parmi nos amis. Je proposai donc à Votre Majesté #le tourner nos regards vers un cardinal du parti contraire , qui , par son savoir, son caractère , ses principes, et par la persuasion de devoir son élection à l’Espagne, pourrait être disposé à nous favoriser dans tout ce qui serait compatible avec la justice. J’avais jadis eu des rapports officiels et confidentiels avec le cardinal Braschi , en sa qualité de trésorier du saint-siège, et je lui avais trouvé un naturel franc et loyal, quoiqu’un peu violent, un savoir peu commun, un caractère généreux, surtout d’un commerce sûr, une fidélité inviolable dans sa parole et une passion prononcée pour la gloire (*). Ce cardinal avait com-

(*). Ce pen d’expresfion» offrent un portrait fidèle de Pie VI, qui, sans contredit , fit de grandes choses pendant ^, son pontificat, mais dont le défaut principal fut un amour excessif de gloire. A l’égard de ce défaut , une pasquinade parut à Rome, faisant allusion à ses armes supportées par des aigles , dont l'écusson renfermait des étoiles, des fleurs de lys et une raffale de vent :

Htdde aquUam imptrioy Ca/iorum Hlin Rc§i , Srdera feddt Poh , catera Brasche tibi.

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ÉliiaiafiniyÉÉfliâi£aîiiÉÉÉttiÉiiiMÉÉMAdtoaiBtfatifÉiiiiÉi^^

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43a ADMTîiJSTRATIOS •

mencé sa carrière sous Benoît XIV,. et, quoi-.» qu’attaché aux celantes par reconnaissance pour ' les Rezzonico , il était évident que son érudition et ses principes différaient beaucoup de ceux de ce parti.

J’étais confirmé dans ces observations par un autre cardinal, décédé depuis, et qui était dévoué aux couronnes. Après m’être assuré par lui des véritables principes de son ami le cardinal Braschi, je représentai à Votre Majesté que c’était -le seul expédient qui nous restât pour fermer avec honneur un conclave si long et si divisé. Mon avis fut approuvé : je fus assez heureux pour obtenir l’assentiment de tous les ambassadeurs et ministres des couronnes, en y comprenant quelques uns qui étaient personnellement dis- ’ posés contre Braschi. Ils me laissèrent le maître • d’agir selon ma volonté : le sacré collège suivit sans peine leur exemple. En conséquence, le 14 février 1775, au matin, j’écrivis des billets aux cardinaux de Solis , de Bernis , Orsini , Conti et Miggazzi, qui avaient les votes d’Espagne, de France, de Portugal et de Vienne, en leur an- \ nonçant qu’il était convenu de procéder à l’élection unanime de celui qui depuis s’appela Pie \’l.

.V /' Une singulière circonstance eut lieu dans le scrutin de la matinée : elle prouve l’influence du roi d’Espagne dans le conclave. Presque tous les cardinaux se trouvant réunis pour l’élection

dans la chapelle Sixtine , et informés par mes billets de la disposition des couronnes en faveur de Braschi, ils commencèrent à déposer leurs votes ouverts dans l’urne. Lorsqu’ils se furent ainsi prononcés, le "cardinal de Solis, qui avait été retenu par hasard, entra dans la chapelle, et n’ajant point reçu mon billet, il refusa de donner son cqpsentement au nom de Votre Majesté pour continuer l’élection. I^es autres cardinaux des couronnes avaient beau lui montrer mes billets , ils ne purent le convaincre ; il protesta même contre leur choix. Cette protestation étonna et embarrassa le sacré collège , sans donner lieu à d’autres discussions les cardinaux retirèrent leurs votes de l’urne et firent un autre scrutin. Cependant, à la fin de l’acte, loi*sque les cardinaux sortirent de la chapelle, Solis reçut mon billet, et, sans délai, tous concoururent unanimement pour reconnaître Braschi comme successeur de Saint-Pierre, et lui faire hommage le soir même. Ils proclamèrent l’élection le lendemain.

Il est inutile, je crois, de rappeler ici la gloire et ‘les suites heureuses de cet événement, sans exemple pour l’Espagne et même pour toutes les nations catholiques, ainsi que Votre Majesté l’a reconnu, avec tous les hommes éclairés. Le nouveau pape n’a point trompé nos espérances, puisque non seulement il a été toujours favorablement disposé pour les justes désirs de Votre

454 ADMIMISTRATION

Majesté, pour ramélioràlion de l’Egiise d’Espagne et pour le bien-être de tou^yos sujets, mais il a donné aussi des preuves d’une doüceur évangélique, inconnue dans les'^mp^ passés, dans des matières les plus délicates et les plus dangereuses * relatives au gouvernement ecclésiastique, qui ont ainigé et qui affligent encore une grande partie de l’Europe, : ■ r ;ri ^ • r^«v

Parvenu où j’en suis , je ne dois plus fatiguer l’attention de Votre Majesté. 11 est temps de terminer ce mémoire déjà trop long. Je prie sèulement Votre Majesté de se rappeler la bonté avec laquelle elle daigna me' promettre la faculté de jouir de quelque repos. Elle sait combien j’ai travaillé pour son service, et elle n’ignore pas que ma santé a beaucoup souffert. Daignez dpnc. Sire, agréer ma demande, et me permettre de prendre une honorable retraite. Si Votre Majesté veut m’employer aux occupations analogues à mà profession et à mon expérience, je pourrai m’y livrer avec plus de tranquillité et de loisir , surtout avec mbins de danger de tomber dans l’erreur. Du moins. Sire, délivrez-moi , je vous en conjure, de l’inquiétude continuelle qui suit les affaires ; du so% d’examiner le mérite des personnes pour les emplois, les dignités, les honneurs et les grâces; des périls fréquens de se tromper dans ces matières délicates et dans beaucoup d’autres; du danger de miner ma santé, d’exposer ma vie

au milieu des embarras sans nombi’e dont je suis environne'. Accordez -moi cette faveur, Sirej c’est à mon roi que je la demande avec instance, s’il daigne considérer les services que je lui ai rendus ; je la demande au nom de ce.t amour ardent et de ce dévoûment sans bornes que j’aurai toujours pour son auguste personne , èt qui n’auront de terme que celui de ma vie. J’implore aussi celle faveur de Votre Majesté, au nom de l’amour de Dieu notre Seigneur, que je prie bien sincèrement de conserver votre précieuse existence pendant une longue suite d’heui’cuses années.

El coude de Florida-Blanca.

San-LorenzO| octobre 1788

Mémoire adressé nu roi Charles 1 V.

Sire, le glorieux père de Votre Majesté eut la bonté d’écouter la plus grande partie du mémoire ci joint, en votre présence. G3 monarque, juste, équitable, digne des plus respectueux hommages, daigna ccrtiBer les faits dont on lui faisait la lecture, ajoutant, avec les protestations les plus fortes et les plus énergiques, que ce que ce mémoire contenait était aussi vrai que l’Evangile. Votre Majesté elle-même' entendit cette approbation, relativement^ cas faits, qui n’étaient rien moins que les plus importantes mesures politiques, militaires et civiles, prises sous le règne de votre auguste père pen-

436 , ADMINISTRATION

dant les douze années que j’ai eu l’honneur de

le servir en qualité de son ministre.^

Votre Majesté a voulu que Je lui donnasse aussi lecture du mémoire tout entier, dans l’intention, hautement avouée par elle, de suivre l’exemple d’un aussi grand monarque dans l’art de régner, Ijes commencemens du règne de Votre Majesté nous donnent le droit d’espérer que l’Espagne et ses habitans recueilleront, par la suite, des fruits abondans de bonheur et de prospérité d’une résolution aussi louable. Dès le jour même que nous eûmes la douleur de perdre feu notre souverain bicn-aimé. Votre Majesté me témoigna son ardent désir de venir au secours de ses sujets, et d’améliorer leur sort par^tous les moyens qui sont en son pouvoir, en commençant par quelque témoignage d’amour et de magnificence en faveur de sa bonne ville de Madrid.

En me conformant i»ces vœux, qui furent appuyés par les tendres insinuations de la reine, digne épouse de Votre Majesté, j’eus l’honneur de lui présenter un rapport sur la remise des taxes arriérées , sur le paiement des dettes contractées par son auguste père ; déclarant en même temps que la couronne reconnaissait l’obligation de payer aussi celles contractées par ses prédécesseurs , si la chose était compatible avec les intérêts de l’État ; sur la suspension de Valcahala pour le bled, et sur la diminution, quoique mo-

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DE FLOKIDA-^LANCA. 4^7

clique, du prix du pain dans Madrid, autant que le permettraient les mauvaises récoltes de quatre années successives, la cherté générale, les inondations, les malheurs et les maladies épidémiques . qui avaient alTligé la plupart de nos provinces, et haussé le prix de toutes les denrées.

^ Votre Majesté adopta avec un plaisir inexprimable ces idées soumises à sa sagesse , et elle leur donna la perfection nécessaire par l’opinion de la jiînte d’état, dont les membres s’empressèrent de foufnir tous les renseignemens requis par leurs lumières et leur expérience. Les ordonnances royales furent en conséquence publiées. La satisfaction et la reconnaissance de vos bons et lidèles sujets, Sire, égalèrent les hautes espérances qu’ils avaient conçues d’aussi heureux commencemens.

A ces mesures on en ajouta d’autres bien importantes et pour l’Espagne et pour les Indes. Votre Majesté a fait voir par la convocation des Cortès , et par les mesures adoptées avec leur coopéra- ’ tion , l’union intime qui existe dans le corps politique entre la tête et les membres, la subordination, l’amour, la fidélité de ceux-ci, et le zèle de tous pour le bien public. Quant aux affaires étrangères, dès les premiers, jours de son élévation au trône. Votre Majesté fit part aux puissances de l’Europe des moyens de parvenir à une pacification générale; en conséquencedece qu’elles avaient concerté avec le feu roi , l’empire d’Allemagne , celui de Russie , les royaumes d’Angle-

ADMJMSTRATIOS

terre , de Suède de Danemarck , et jusqu'à la Porte-Ottomane, tous avaient placé leur- conrfiauce dans le monarque espagnol décédé, précisément dans le moment funeste où il était à la veille de sa mort, ou^qu’il avait déjà rendu le dernier soupir. ' > i ^ '

Votre Majesté se Conformant aux préceptes qu’elle a entendus de la bouche de son père bienaimé, a facilité les communications que. désiraient les monarques de ces grandes et puissantes nations. Puisse le ciel bénir ces travaux, linsi que la pureté et la droiture des intentions de Votre Majesté, pour la gloire immortelle de sa personne,, de son règne, ainsi que pour celle de l’Espagne !• •

Maintenant, Sine» puisque l’auguste père de Votre Maifôté commença pâr attester la vérité des fait|JHùtenus dans mon exposé, daignez achever Çœù^re, et dire au monde s’ils sont vrais ou faù.x dans tout ce que Votre Majesté a su ellemême, ou dont elle a été téhaoin. C’est la seule réconrpense que je désire de mes services, pour défendre ma réputation et celle de ma famille con'tre les absurdes et cruelles calomnies dont mes ennemis. Votre Majesté le sait, m’accablent sans cesse. On trouvera juste , je pense , que Votre Majesté, comme le premier juge et le protecteur le plus élevé , soutienne un ministre qui a l’honneur dé la servir. Si j’obtiens cette faveur, si Votrc Majesté daigne -m’accorder ce témoi-

DE FLaBlDi-BLlNCA. ' 4^9

^nage éclatant de ses bonnes intentions à mon éjrard , je ne -désire et ne demande plus rien autre 'chose, sinon que Votre Majesté daigne consentir à la demande qui termine la' représentation ci-jointe que j’avais adressée à son auguste père. C’est ce que j’ose espérer de la clémence royale de Votre Majesté.

El conde de Florida-Blahca.

San-Lorenzo, 6 iinvambre >789.

l\3. Décret du Roi.

Sachant que les faits dont on fît lecture au roi mon père et à moi, contenus dans ce mémoire et dans d’autres qui l’accompagnent, sont vrais aussi-bien que ceux renfermés dans les documens et observations jointes à la procédure instruite contre don Vicente Salucci, le marquis de Manca et autres, dont le surintendant de police a fait le dénombrement dans le conseil en pleine séance, ledit conseil examinera et prendra le tout en considération, et il me fera un rapport tant sur le châtiment qui devra être imposé à ceux qui seront coupables, que sur la satisfaction due à ceux qui peuve^J; avoir > été calomniés , sans oublier les précautions à prendre pour empêcher leur diffamation. Ceci doit être traité avec le plus grand secret et à huis clos. Les pièces me seront renvoyées, en prenant toutefois les copies que l’on croira nécessaires. — Au comte rZe CiUPOMANEs.

44o ADMINISTRATION

Quoique Florida - Blanca fût soutenu par la faveur du roi, un parti très fort travaillait contre lui, appuyé secrètement par la reine. Deux individus de ce parti, le banquier italien Salucèi, et le marquis de Manca, espagnol, qui avaient été employés dans diverses missions diplomatiques, écrivirent deux satires amères contre son administration : la première sous le titre de Conversu'cion que tuvicron los condes,de Florida-Blanca y de Campomanes en jullo de l’ySS (Conversation entre Florida-Blanca et Campomanes, etc. ); et la seconde sous^celui de Cktnfesion del sefior conde de Florida-Blanca-, papel que se cajô de la manga al padre comisario general de San- Francisco lySq (Confession du comte de Florida-Blanca ; papier tombé de la manche du père commissairé général de Saint- François). Ces écrits paraissent avoir donné occasion au mémoire précédent , et plus tard à une réponse à la secondé satire , avec ce titre ; Observation sur le papier intitulé Confession, etc., par Florida- Blanca lui-méme. On répondit à ces deux écrits par un autre portant ce titre : JVote sur le Memmirc. En même temps, au commencement du règne de Charles IV, un procès fut. commencé dans le Conseil de Castille contre les auteurs de la satire ; et ces écrits furent soumis à l’examen du conseil , ainsi que la chose est prouvée par le décret que nous venons de rapporter. I^es deux satiriques furent arrêtés; Salucci parvint à s’é-

DiS" -- ''y Googli

DE FLORIQA-BLANCA . 44^

vader, et gagna l’Italie ; ^anca resta en prison. \

Cependant l’oppoeitioiv de Florida-Blanca à l’élévation du nouveau favori Godoy, ensuite prince de la Paix, lui attira lé ressentiment de là . reine. On se servit avec avantage de la circonstance de ce procès pour le perdis dans l’esprit du roi. Pour obtenir la disgrâce de Florida-Blanca , le comte d’Aranda fut rappelé en 1794» et placé à la têt^de l’administrartion ; mais lorsque l’élévation^e Godoy fut assurée, on écarta les divers agens qui avUfent figuré dans cette scène politique. Quelque temps après, Florida-Blanca, qui avait été arrêté pendant quelques mois, à Pampelune , eut la permission de se retirer chez lui ; Aranda fut envoyé en exil à Grenade, ^d’où il passa en Aragon, et U y mourut en 1802 (’*'); Manca se jetira, soit en vertu d’un ordre, soit par prudence , à Burgos, son pays natal.

En 1808, peu après jle commenceiiient de la révolution de cette époque, Florida-Blanca rentra dans le monde politique et fut nommé membre de la junte centrale; mais malheureusement, soit à cause de son grand âge, soit par les difficultés de sa position, il ne donna point des preuves de son anciennne force de caractère et de l’activité qu’on lui avait connue : il mourut l’année d’après.,

(*) On a imprimé , par erreur typograpliique , dans le^ cinquième volume, page 129, qu’il était mort en 1794.

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