‹ L'Espagne. Souvenirs de 1823 et de 1833. Par M. Adolphe de BourgoingChapitre 1 sur 58 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

C'est un beau , c'est un riche pays que l'Espagne î c'est un pays favorisé de la nature ! A voir ses rivages bordés par l'Océan et la Méditerranée, ses ports nombreux, si vastes, si sûrs, on doit penser que ses vaisseaux devraient dominer sur les mers comme ses soldats ont dominé

sur la terre. Le savant, l'artiste, l'observateur, qui voudront considérer l'intérieur de ses provinces séparées par des chaînes de montagnes si brusquement tranchées et si rudes à gravir, ses plaines si fertiles ou si nues, ses fleuves si rapides

qui bondissent dans leur lit sur des éclats de

rocher lisses et polis par les eaux, puiseront des impressions profondes , se prépareront des souvenirs utiles a leurs travaux.

L'Espagn^, avec ses forêts de sapins si sombres ; ses bois d'oliviers d'un vert glauque si mélancolique; ses palmiers qui se dressent, si pittoresques, dans les plaines de Valence et de Grenade ; ses routes blanches et poudreuses qui se perdent dans les plaines unies , sans arbres , sans verdure , de la Gastille ou de la Manche , ou qui serpentent dans le fond d'une vallée sombre et fraîche, le long d'un torrent, comme dans la Navarre et l'Alava ; l'Espagne, avec toutes ses villes et leurs rues si étroites qu'elles ne laissent point pénétrer le soleil; avec leurs murailles dorées , crénelées, comme du temps des Maures ;

ses antiques mosquées si hardies, si sveltes; ses cathédrales si belles et si imposantes ; ses ruines qui marquent encore le passage d'Annibal ; oh ! l'Espagne! c'est un beau, c'est un curieux payf !

Mais lorsqu'on sent un soleil ardent qui brûle et qui calcine , et un froid piquant qui saisit , rigoureux et inattendu, on devine que la nature n'a dû placer en Espagne qu'un peuple robuste et courageux , dur a la fatigue , d'une âme fortement trempée.

Et c'est vrai !

Le peuple espagnol est un beau, un vaillant, un noble peuple. Prenez-le dans tous les âges de sa vie, vous le trouverez toujours le même, animé de patriotisme, et dominé par des idées grandes et sublimes. La religion et la liberté, voilà les puissans mobiles qui l'ont toujours guidé , conduit. Suivez-le avec Pélage ou le Cid chassant les Maures, avec Gonzalve le grand capitaine en Italie, ou bien encore avec Cortez et Pizarre en Amérique, avec Mina et Palafox , et tant d'autres héros combattant les phalanges

de Napoléon ; c'est toujours le même peuple , fier et ferme, sérieux et vaillant, sobre et patient. De nos jours, Saragosse répond à Sagonte. # Et ce beau royaume a des provinces dont les mœurs, les usages, les coutumes, sont tranchés comme s'ils faisaient partie d'une nation éloignée et sans rapports. Les Biscayens et les peuples d'Alava sont toujours les belliqueux et indomptables Cantabres ; les Catalans sont mobiles dans leurs affections , vifs et enjoués, autant que les Castillans sont graves, froids et positifs : et les Andaloux, gais et chantans, alertes et braves, qui conservçnt le souvenir du mal comme celui du bien , haineux et vindicatifs comme ils sont reconnaissans ; et les Asturiens, dont rien ne change la résolution lorsqu'une fois elle est arrêtée ; tous ont des mœurs variées comme leurs costumes , des costumes variés comme la température de leurs provinces.

J'ignore si, d'après les désirs de quelques novateurs, il serait avantageux de voir tous les royaumes gouvernés par une même charte, régis

par une même loi ; mais, comme voyageur, je regretterais , je l'avoue , qu'après avoir porté déjà une atteinte si grave aux constitutions antiques des nations, cette uniformité s'étendit encore sur les usages et les costumes des peuples qui composent la grande famille européenne. Où serait le charme d'un voyage ? où serait le stimulant de la curiosité , si, à trois cents lieues de ses foyers, on retrouvait une nature uniforme, s'il existait partout la même teinte dans le ciel , la même végétation , la même forme de maisons , si le même langage et les mêmes mœurs se retrouvaient encore? Mais l'Espagne , à chaque limite de province , offre des contrastes variés comme les pages d'un album élégant.

Vous quittez les routes larges de France , les longues avenues qui aboutissent a ces routes; la Bidassoa passée , vous trouvez des chemins étroits, un costume étranger, des maisons à arcades; plus de châteaux ni de maisons de campagne , des églises richement ornées, des convois de mulets marchant à pas égaux et cadencés au

son monotone d'une énorme cloche portée par le dernier animal du convoi ; des voitures à deux boeufs, petites, avec des roues pleines , criardes ; vous respirez un air balsamique saturé de parfums bienfaisans ; vous voyez une nature toute différente , un peuple tout autre. Voilà l'intérêt qui commence pour le voyageur qui veut voir, observer, raconter; tout diffère de la France. L'Espagne a des beautés inconnues à notre pays, comme elle a aussi un genre de tristesse plus mélancolique que tout ce que nous pouvons voir en France.

Je n'ai point la prétention de raconter l'histoire du peuple espagnol, ni de sa révolution ,* ce n'est point non plus une étude approfondie de ses mœurs , ni l'histoire de la campagne de 1823 ; c'est une esquisse consciencieusement tracée de quelques souvenirs de l'armée qui franchit les Pyrénées, et de quelques tableaux pris sur les lieux.

Le baron de Bourgoing, dernier ministre du roi Louis XVI à la cour de Madrid , a écrit en

1788 un ouvrage remarquable, le premier qui ait fait connaître l'Espagne ; à Madrid, le Tableau de V Espagne moderne se nomme le guide des Espagnols , tant l'ouvrage de cet homme de biert, qui a laissé un nom vénéré dans la diplomatie , est écrit avec conscience.

M. de Laborde est également l'auteur d'un ouvrage estimé sur l'Espagne.

Le général Foy a écrit l'histoire de la guerre de la Péninsule sous Napoléon ; la mort est venue interrompre cet ouvrage inachevé; le second volume, qui contient la situation de l'Espagne jusqu'à la révolution de France, est remarquable par la vérité des tableaux et la profondeur des vues du célèbre orateur.

Il y a un langage , un argot populaire , au moyen duquel on soulève les masses contre ci qu'il y a de plus saint et de plus sacré au monde ; rien n'était plus injuste que la guerre de Napoléon contre les Espagnols ; rien de plus légitime que la défense du pays contre l'invasion étrangère. Eh bien ! ces hommes courageux ,

qui abandonnaient les professions les plus tranquilles de cultivateurs , d'étudians , pour faire le rude métier de soldats , ces hommes que l'histoire appelle héros, ils furent nommés d'abord insurgés, puis flétris ensuite du nom de brigands !

Mais l'auteur de la guerre de la Péninsule , avec une âme élevée comme la sienne, ne parle point le langage des masses ignorantes , ne pense point comme un peuple aveuglé par la passion ; il estime un ennemi courageux , et sait ce que vaut un vrai patriotisme.

Si le général Foy eût vécu au moment de la

révolution de juillet, peut-être eût-il contenu

dans de justes bornes le mouvement populaire ;

peut-être aussi son beau talent parlementaire

se fût-il usé sur la meule révolutionnaire. Mieux

vaut pour sa mémoire une mort prématurée.

Un poète a dit :

Ceux que favorise le ciel Terminent jeunes leur carrière.

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