‹ L'Espagne. Souvenirs de 1823 et de 1833. Par M. Adolphe de BourgoingChapitre 20 sur 58 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

fa Jtttta. ■

Par Notre-Dame d'Atocha , c'est une magnifique rue qué la rue d'Alcala ! C'est une des plus belles rues d'Europe. Comme elle s'élargit depuis la Plaza del Sol jusqu'au Prado! comme elle est spacieuse , jusqu'à la porte en marbre blanc qui donne entrée à la porte d'Alcala , ville d'université" et d'étudians ! Mais aujourd'hui , la Plaza del Sol est déserte : plus de groupes stationna ires qui causent , discutent , et passent une partie de

la journée à l'angle de la calle Montera, ou sur les trottoirs de la casa de Correos ; plus de causeurs enveloppés dans leurs longs manteaux, savourant avec délices cette vaporeuse fumée de cigares de la Havane, qu'ils laissent échapper par bouffées , entre une conclusion politique et un long silence.

Aujourd'hui, les groupes ont disparu; mais la foule se précipite comme si elle était poursuivie. Une idée seule la domine : elle se hâte encore. Comme les voitures se croisent dans tous les sens ! D'abord les lourds carrosses du temps de Charles III, massifs, rouges et dorés , conduits par quatre mules; puis les coupés plus modernes, beaux dans la jeunesse des vieux rois ; et ces voitures qui étaient si jolies, si neuves, si recherchées du temps de Manuel Godôï j et les calésines qui passent comme l'éclair, chargées de trois , quatre, jolies filles riant aux éclats, pensant au plaisir qu' elles vont avoir ; et le calesero avec le sombrero andaloux sur l'oreille et sa résille , perché derrière sa voiture /animant du fouet sa

mule chargée de sonnettes , et cachée par des harnais couverts de clous de cuivre brillans ; et les élégantes voitures des ambassadeurs, que Ton reconnaît à leurs beaux chevaux , à leurs riches livrées, au vernis brillant de leurs armoiries. La, se cabrent en hennissant de magnifique»

chevaux de Cordoue, avec la crinière èt la queue tressées en galons rouges. Ici , c'est un contrebandier passant au galop, portant en croupe sa belle maîtresse, qui, hardiment cramponnée sur la selle de son amoureux , défie toutes ses compagnes; Gomme ce peuple, si grave naturellement, est animé aujourd'hui ! Comme toutes les physionomies portent l'aspect du bonheur !

C'est qu'aujourd'hui , il y a une fête magnifique : on a annoncé le plus beau combat de taureaux qui ait eu lieu depuis deux ans. Il est arrivé à Madrid cent vingt taureaux indomptables, médians , furieux , tous nés dans la Sierra-Morena. Ces féroces animaux se sont jetés sur les taureaux apprivoisés qui les conduisaient, et en ont éventré cinq.

Et puis , c'est Pépé Tudelo , le plus célèbre matador de toutes les Espagnes , qui va combattre aujourd'hui. Tudelo de Trasiera, près de Cordoue , élève de Romero, qui jamais n'a manqué son coup , qui enfonce sou glaive jusqu'à la garde , le retire rouge et fumant, et salue, avec une grâce que lui seul possède , leurs majestés lorsqu'elles assistent au spectacle.

Enfin , 3l ce combat annoncé depuis si longtemps , à cette fête tant désirée , tout Madrid y sera. Tout Madrid, même Blanca, qui ne dissimulait point son goût pour ce genre de spectacle, s'était enveloppée dans Sa mantille, et s'y était rendue , accompagnée de madame de Salzedo et de Maurice. Qu'elle était belle, Blanca, avec son costume simple et un peu sévère d'Andalouse ! Sa robe noire, bordée et garnie de jais bleu-deciel , dessine sa belle taille ; et cette mantille , drapée sur ce peigne si élevé, lui donne, aux yeux de Maurice, un air d'étrangeté qui ajoute encore a ses charmes. Pâle sous ses beaux cheveux noirs, céta it le type de la beauté des femmes de Grenade .

Voilà, à gauche de la porte d'Alcala, la Plaza de los Toros; voilà ce Cirque où Ton arrive ha-r letant , où Ton craint de ne pouvoir trouver de place : comme la foule monte rapidement les escaliers qui mènent à l'amphithéâtre! Que de monde! que la fête sera belle! La musique des régimens français exécute des symphonies brillantes. Tous les officiers et soldats de l'armée sont déjà en pleine connaissance avec les habitans de Madrid. Il en est bien peu qui n'aient point donné le bras à leurs hôtesses pour venir au combat. C'est une belle chose que l'uniforme français en pays étranger.

Mais les fanfares recommencent : on assure que celle-ci sera la dernière ; qu'aussitôt après le gouverneur va donner le signal , et que la fête va commencer.

C'était vrai.

Les picadores à cheval , emboîtés dans des selles mauresques , bardés jusqu'à la moitié des cuisses de guêtres de buffle rembourrées, revêtus de vestes de soie ornées de broderies nuancées ,

les picadores , avec leur large chapeau gris , la résille noire , s'avancent dans l'arène : ils tiennent de longues lances qu'ils appuient sur le bout de leur pied. .

Puis les chulôs , avec la culotte et le bas de soie brodés, portant, d'une main, de longues draperies rouges qui flottent autour d'eux, et, de l'autre , des banderillas armées de fers piqua m , couverts de papiers de couleur et dorés.

Puis le matador : Pépé Tudelo seul.

Le cortège, sur lequel s'arrêtent complaisantment tous les regards , est précédé de l'alguazilmayor en manteau de velours noir, chaîne dorée au cou, large chapeau orné de plumes noires.

Les picadores lèvent leurs lances de la hauteur de leur bras , et les inclinent devant la loge de monseigneur le gouverneur et de l'alun tamiento de Madrid.

Après avoir fait le tour de l'arène, le matador se retira ; les picadores et les chulos restèrent seuls sur le champ de combat. Le taureau s'élança, brun, trapu, l'œil sauvage : en deux

bonds il atteint un picador, qui l'attendit de pied ferme et qui le détourna du fer court, mais acéré de sa lance. Oh ! c'était un bon taureau ! Il s'était précipité sur le picador sans s'arrêter , sans hésitation ; il promettait un beau combat : tout le monde s'intéressa à lui.

11 attaqua l'autre picador; mais, au moment où celui-ci lui faisait sentir la pointe de sa lance, l'animal se retourna brusquement, et d'un coup de corne il éventra le cheval. Tout le monde cria : Bravo ! bravo , toro ! Le sang*

coule du flanc du coursier, le picador est renversé , le taureau s'élance sur le cavalier embarrassé sous sa selle : dès lors l'enthousiasme fut à son comble ; les femmes criaient : Bravo ! bravo ! et battaient des mains ; plusieurs officiers dc é l'armée étaient violemment émus ; Maurice pâlit, et regarda Blanca , qui , partageant l'élan général, agitait son mouchoir. Deux chulos présentaient vainement leurs drapeaux rouges : le tau-» reau , acharné sur le picador , cherchait a le percer de ses cornes; il le*saisit par sa ceinture

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et le souleva en l'air. Deux autres picadores s'élancèrent sur le taureau et l'attaquèrent. Harcelé de toutes parts , le courageux animal lâcha sa proie , et combattit ses deux nouveaux adversaires. Il tua trois chevaux : l'un était blanc ; il reçut dans le poitrail un coup de corne qui fit jaillir le sang , dont furent empourprées les jambes du généreux andaloux ; il fit quelques pas foulant ses entrailles , flageola , et tomba roide mort.

# C'était un bon taureau que ce taureau né dans la Sîerra-Morena !

L'air retentissait de nouveaux cris de bravo !

Les picadores se retirèrent , et laissèrent la place aux chulos.

« Ceux-ci courent au-devant du taureau , lui lancent sur le cou des banderillas , qui s'enfoncent dans sa chair et n'en peuvent plus sortir : remplies d'artifice, elles^éclatent et déchirent son cou nerveux et plissé ; il secoue la tête , et s'élance sur ces banderilleros : ceux-ci , lestes , se dérobent à sa fureur par la fuite , ou bon-

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dissent de côté avec une incroyable légèreté. L'un d'eux fait face au taureau , enfonce le trait aigu qui irrite l'animal , et au moment où l'on croit qu'il va être percé de ses cornes redoutables , il pose le pied sur sa tète , et échappe à son ennemi en sautant légèrement par-dessus lui : tout est émotion dans ce spectacle, inconnu ailleurs que dans le royaume d'Espagne.

Mais voici le drame qui se précipite ; voici le dénouement. Les chulos s'élancent par-dessus •les barrières qui séparent les spectateurs du lieu du combat. Le taureau resta seul un insgint.

Voici venir le matador, Pépé Tudelo de Trasiera , élève de Romero , plus célèbre que Costillarès, plus adroit que Vitoriano , plus beau, plus gracieux qu'Antonio de l'Estramadure.

Tudelo est vêtu magnifiquement : il porte une veste de soie écarlate brodée en or, étincelante de paillettes ; sa culotte blanche et or,

étroitement serrée , dessine des formes herculéennes : c'est le plus arrogante mozo des quatre provinces qui forment le royaume d'Andalousie;

nul mieux que lui ne manie le chuchillo ; il le lance à trente pas} et l'instrument arrive , en

sifflant, droit à son but, comme un coup de poignard donné à bout portant.

Lorsqu'il parait dans l'enceinte, parmi les nombreux spectateurs circule ce murmure si encourageant pour les acteurs chéris du public. Le peuple de Madrid est si sûr qu'il va applaudir Pépé ! Le héros de la fête sourit avec grâce, et s'avance au-devant du taureau, qui bondissait, étonné de n'être plus harcelé, tour-» ment^, cherchant un ennemi à combattre : il l'aperçoit, et va droit à lui; il s'arrête à quatre pas, et médite son attaque ; quel tableau! Tudelo immobile , tenant de la main gauche une draperie, de la droite un glaive large et tranchant; le taureau grattant de son pied la terre, qui fuit en poussière, la tête baissée, son regard oblique fixé sur Pépé.

Les spectateurs restent immobiles , muets , retenant leur haleine , saisis par l'intérêt puissant du drame.

Le taureau à la fin s'élance sur le matador j celui-ci l'évite avec une hardie'sse et une aisance qui surprennent. Plusieurs fois Tudelo laisse les témoins de son adresse et de son sang-froid incertains entre le taureau et lui ; il se joue de leurs émotions. Enfin, Tudelo applaudi, salue en promenant complaisamment ses regards sur les loges remplies de femmes qui agitent leurs mouchoirs et battent des mains. Tout à coup il se trouble , il est moins adroit, moins liardi dans les voltes ; il regarde encore le public et pâlit lui Tudelo ! . . . #

Un moment le taureau reprend son avantage :

si Tudelo ne le frappe pas, il est mort.

Mais Tudelo hésite ; il porte un 'coup mal assuré au moment où le taureau baissant la tète s'élance sur lui ; le glaive reste engagé vers

Tépaule Tudelo est désarmé, et le taureau

emporte le fer meurtrier, qui s'enfonce à chaque bond.

Tudelo n'est plus qu'un boucher maladroit !

adieu sa gloire ! il est poursuivi par les huées , #

les imprécations de tout Madrid , les cris de : « A polos , picaro, infâme, ladrcne.... et choit colate a este tignor , à totos los diabolos « Pépé! » dominent toutes les malédictions.... L'autorité a peine a le soustraire à la fureur du peuple, qui veut l'égorger.... Le matador tant vanté, manquer un si brave taureau, qui va mourir comme dans l'étal d'un boucher; car le malheureux animal chancelle, se relève encore, s'appuie contre l'enceinte, se roule et expire en vomissant des torrens de sang ! C'était donc le courage qui avait manqué à Tudelo?on pouvait donc dire de lui : il fut brave un tel jour ? Non ! ce serait une affreuse injure ; mais au moment où Tudelo promenait si complaisamment ses regards sur les loges , il aperçoit Juanita! "

Juanita de Grenade, son amoureuse, qu'il avait amenée a Madrid avec lui ; Juanita , qui causait avec un Français avec un plaisir tel , qu'elle ne s'aperçut point que Tudelo allait frapper Je coup qui allait décider de sa gloire devant

l'armée étrangère. Ce Français était assis sur un gradin supérieur à celui de Juanita, qui tournait la tête pour mieux entendre.... quoi?... peut-être Téloge de la belle mine du matador.

Tudelo avait été si violemment troublé , cet . Àndaloux à passions vives avait éprouvé dans ce moment un tel accès de jalousie , qu'il oublia que vingt mille spectateurs le regardaient. Vous savez ce qui lui arriva.

Lorsque la colère du public fut un peu calmée, le gouverneur fit appeler Tudelo, et le réprimanda sévèrement : celui-ci s'excusa , et jura par sainte Monique , patronne de Valence, qu'il ne manquerait plus un seul taureau. Il en parut douze dans cette fête. Tudelo tint parole: jamais on ne vit matador plus hardi, plus adroit, plus gracieux ; le peuple l'applaudit avec râge.

C'est qu'après le premier moment, Tudelo avait pris son parti.

Pendant l'incident qui interrompit le spectacle, deux* soldats de police vinrent se placer à la porte d'une des loges occupées par le peu-

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pie : une femme tressaillit et pâlit à leur aspect. Lorsque Tudelo rentra dans l'arène, cette femme, dont on avait pu remarquer les transports bruyans jusqu'à l'arrivée des deux soldats , garda le silence comme fascinée par les regards de l'un d'eux. Enfin quand, par un coup brillarçt, le matador eut excité les applaudissemens des spectateurs, elle oublia le sujet de sa préoccupation, et exprima une joie extraordinaire qui tenait du délire. La foule commençait à s'écouler ; elle seule s'obstinait à rester dans cette loge, affectant un air d'indifférence; mais les deux soldats s'approchèrent d'elle , la saisirent et la menèrent en prison. Cette malheureuse était une servante qui , n'ayant point d'argent pour payer sa place, avait commis chez son maître un vol , afin de se procurer un billet d'entrée au combat de taureaux, tant est grande chez les Espagnols la passion de ces fêtes !

.Les fêtes durèrent six jours ; on immola quatre-vingts taureaux.

Juanita ne reparut plus aux combats. Tudelo

LA FIISTA.

quitta Madrid dans la nuit qui suivit la dernière fête, emmenant avec lui Juanita.

Le lendemain des combats, Thierry, le plus beau sous-officier de la garde royale française, fut trouvé mort , percé d'un seul coup de chuchillo — c'était lui qui causait avec Juanita.

La soirée se passa à parler du spectacle qui avait si vivement ému le peuple de ^Madrid.

Maurice était d'un étonnement extrême de l'ivresse que causaient aux spectateurs ces scènes d'émotion ; il comparait cette crainte des dangers auxquels s'exposaient les acteurs de ce drame, ce sang qui inondait l'arène, cet intérêt puissant qui attachait a ce courageux animal qui , pour tout prix d'une belle défense , recevait la mort aux cris de joie de tout un peuple , à ces spectacles où les Romains s'enivraient à voir couler le sang. « Les « émotions que j'ai éprouvées en assistant a ce :ombat de taureaux, Blanca, je les ai « consignées sur les lieux mêmes , sur un carnet « qui me servait à prendre des notes ; il est chaud

IOO LA FIESTA.

« de souvenirs. — Donnez, dit Blanca. — Je a n'oserai jamais. Eh bien ! au moment où le « généreux animal attaquait le picador renversé « sous son cheval; lorsque vous, vous, si douce, tt agitiez votre mouchoir en subissant cette im- « pression commune, j'ai écrit.... mais, d'hon- « neur, je ne puis achever.... J'ai écrit, ajouta- « t-il en riant, Férocité de la comtesse l

— « Et si vous remportiez en France ce pré- « cieux souvenir, voila toutes les dames espace gnoles comprises dans ce rigoureux anathéme, « à moins que vous n'ayez fait pour moi une flat- « teuse exception .... Ecoute^ notre justification .

« La nation espagnole aime tout qui est court rage et témérité. Cet amour des choses har- « dies s'est conservé dans les descendans de Péw lage et du Cid. Plus répandues autrefois , ces (( luttes avaient pour but de former au mépris « des dangers, de donner la grâce, l'adresse et w l'audace : c'est une passion chez les Espagnols, « que leur ont transmie leurs pères. Que vous « dirai-je encore? née en Andalousie, accoutu-

LA F1ESTA. • IOI

« mée des mon jeune âge à voir des combats , « ce spectacle me plaît singulièrement, L'habi- « tude est un puissant maître ; et je crois que si « les dames françaises assistaient plusieurs jours « de suite à ces fêtes, comme nous, elles en « prendraient le goût , et bientôt ce plaisir au- « rait pour elles un vif attrait. »

Blanca avait raison ; nous avons vu de ces jolies Parisiennes, ambrées, fluettes, nerveuses, ornemens des salons de la capitale , assister d'abord avec répugnance à ce spectacle, puis y prendre un goût aussi décidé que les Espagnoles elles-mêmes.

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