‹ L'Espagne. Souvenirs de 1823 et de 1833. Par M. Adolphe de BourgoingChapitre 21 sur 58 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Ces IbuhiUas.

Kiva! vwa nuestro rey Fernando!

Honor de la patria , viva su valor ! !

Que las banderas a 9 un pueblo libro

Sin vencidas es impossible !

Tragala, tragala, tragala, tragala/f

La Sierra Morena , dont la longue chaîne s'appuie aux frontières de Portugal / traverse l'Estramadure et le pays de Cordoue , sert de limite

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à la Manche, et se perd dans les plaines de la Nouvelle Castille et du royaume de Murcie , a de tout temps servi d'asile à de nombreux et hardis contrebandiers. Quelque active qu'ait été la surveillance du gouvernement espagnol, il n'a jamais pu empêcher que ces montagnes inaccessibles ne servissent de repaire à des bandes armées, l'effroi des voyageurs. Leurs nombreux défilés favorisent singulièrement les audacieuses entreprises des chefs de partisans , qui rarement se laissent surprendre , et échappent presque toujours à la police du gouvernement.

Si , dans les temps de paix et de tranquillité , ces sierras recèlent des hôtes si dangereux , on peut juger si , au moment où la guerre civile était déclarée, et lorsque les diverses opinions avaient les armes à la main , ces lieux si favorables à une guerre de partisans étaient vides de ces hommes déterminés.

Au mois de janvier 1823 , plusieurs bandes de guérillas combattant, les unes pour Ferdinand, les autres pour la constitution , y avaient établi

leur quartier-général , d'où elles se répandaient dans tous les environs. La route de Madrid à Séville par Cordoue offrait peu de sûreté, et il eût été imprudent de s'y risquer en faibles détachemens. La nature du pays favorise ces coups de mains hardis, dans lesquels excellent les guérillas, et qui furent si souvent funestes aux soldats français dans la guerre de V indépendance.

Il est dans la riche Andalousie un nom que les Français ne prononcent qu'avec douleur, car il rappelle des souvenirs pénibles. Ceux d'entre notre jeune armée qui ont traversé la Caroline et Baylen peuvent dire de quelle impression ils furent affectés, en se rappelant que ces défilés avaient été les fourches caudines des armées françaises jusque - là victorieuses. Baylen! nom plus funeste que celui qui rappellerait une défaite sanglante, car le sang versé efface la honte d'une bataille perdue ; mais capituler, mais déposer les armes aux pieds d'un ennemi insolent, c'était pis qu'un désastre , c'était une tache a l'étoile qui jusque-là brillait si constamment vive et

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éblouissante. Baylen retentit dans l'Europe entière, et de même que les Mexicains, qui , jusqu a ce qu'ils eussent vu morts un soldat et un cheval espagnols , croyaient avoir affaire à des dieux immortels, la capitulation de Baylen détruisit le prestige des armes de Napoléon , et de ce jour les rois ses ennemis purent concevoir l'espérance de lutter corps à corps avec le géant et de le terrasser. Quinze années n'avaient point effacé ces tristes souvenirs , et nous cherchions à les combattre en nous rappelant Somo-Sierra, Talavera, Medina de Rio-Secco et tant de glorieux champs de bataille dans la Péninsule.

Sur un plateau dominé par ces rochers qui perdent dans les nues leurs pics élevés, une troupe de guérillas établissait son bivouac. Des armes étaient jetées négligemment sur la bruyère, des mulets déchargés de leurs fardeaux paissaient entre des chènes-verts : quelques hommes jetaient par terre des outres remplies des vins généreux de Val-de-Penas. Cette troupe , composée d'environ cent cinquante hommes, était ir-

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régulièrement armée de longues carabines , de pistolets , de sabres , mais tous portaient ces redoutables cuchillos de campana qui se fabriquent à Albacete. Deux hommes, qu'aucune décoration particulière ne distinguait , paraissaient les chefs de ces soldats de temps de trouble , qu'il devait être impossible de plier à une discipline exacte , car il était facile de juger que leurs yeux hardis n'avaient jamais dû s'abaisser devant le regard d'un supérieur ; et si la physionomie réflète les secrets sentimens de l'âme,

leurs traits durs , leur expression insolente et décidée, annonçaient des caractères d'hommes sauvages et indomptables. Il fallait donc pour acquérir et conserver de l'ascendant sur une telle troupe plus que le prestige d'une broderie et d'une épaulette; il fallait cette force d'âme devant laquelle tout plie , et cette audace qui fait, selon les circonstances ou les préjugés, des héros ou des brigands.

Sur l'ordre de l'un des deux chefs un guérilla s'avança , et plaça des vedettes sur la pointe des

rochers avec une intelligence admirable de l'art de la guerre. Un geste , un signe imperceptible , étaient compris de ces hommes , et valaient toutes les explications qu'aurait pu donner un vétéran habile des meilleures troupes d'avantgarde de France. Pendant ce temps les autres guérillas avaient ensemble des conversations animées. Plus d'une fois on vit la lame d'un poignard sortir à demi de son fourreau, luire un moment et rentrer ensuite.

Lorsque les troupes françaises entrèrent en Espagne , l'espoir de voir leur cause réussir fit reprendre les armes à beaucoup de royalistes : plusieurs d'entre eux se mirent sous les ordres de chefs connus , et formèrent des troupes régulières sous le nom d'armée de la Foi. Quelques bandes se réunirent, combattant, il est vrai, avec les couleurs royales , mais faisant la guerre pour leur propre compte , et désirant dans le fond voir cette lutte se prolonger, ce temps de désordre servant merveilleusement leurs intérêts; car, sous le prétexte de punir des rebelles,

ils commettaient mille vexations , levaient des impôts pour leur compte, et rendaient odieux le nom du roi dans certaines provinces où les Français n'avaient pas encore pénétré et établi une justice impartiale et sévère pour toutes les opinions. D'un autre coté, beaucoup de constitutionnels avaient encore les armes a la main ; plusieurs bandes indépendantes s'étaient levées , et se composaient de déserteurs des corps réguliers qui ne pouvaient s'astreindre a aucune discipline. Ces petits corps détachés étaient le fléau des provinces où ils s'étaient établis : ils étaient autant redoutés de leurs amis que de leurs ennemis : des premiers , à cause de leur insolente familiarité ; des autres, par les terribles représailles qu'ils exerçaient. Dans le nord de l'Andalousie , deux bandes , commandées par deux chefs redoutables , se faisaient une guerre continuelle , et qui n'était point sans danger pour toutes les deux. Thomas commandait les constitutionnels, Antonio les royalistes. Long-temps Antonio eut le dessous ; mais lorsque la nouvelle de l'arrivée

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des Français à Madrid fut officielle, lorsqu'un corps d'armée marcha sur l'Andalousie, Thomas vit ses espérances diminuer autant que la confiance d'Antonio augmenta , et après avoir guerroyé quelque temps, Thomas proposa sa soumission a Antonio, en lui faisant entrevoir qu'unis ensemble pendant tout le temps que durerait la guerre, leurs intérêts communs y gagneraient, puisque dans le fond ils n'avaient qu'un but , le pillage.

Dès lors, les guérillas de Thomas furent plus chauds partisans de Ferdinand que ceux d'Antonio ; et ceux qui n'avaient point quitté la cocarde rouge pendant tout le temps des succès des constitutionnels , passèrent, aux yeux des nouveaux convertis , pour des communeros.

C'était le soir même de la réunion de ces deux troupes sous les ordres d'Antonio, que cette scène avait lieu. Plusieurs constitutionnels, qui voulurent faire les récalcitrans , furent menacés du poignard ; on leur montra ce qu'ils avaient a gagner à cette nouvelle conversion : on con-

vint que le lendemain on marcherait dans la direction de Madrid , dans quelques provinces qui nétaient point occupées par les Français, espérant que la il y aurait quelques leçons à donner à de riches constitutionnels : de copieuses libations de vin de Val-de-Penas calmèrent quelques scrupules de conscience ; on mit à bas les couleurs de la révolution ; les chants royalistes furent entonnés en choeur , et une partie de la troupe commença à s'endormir, en balbutiant le refrain de l'air connu :

Vwa ! vwa nuestro rey Fernando !

Honor de la patria, vwa su valorf Viva , vwa f nuestro rey Fernando!

Honor de la patria , y la religion !

Pendant ce temps-lji , deux hommes , évitant les chemins frayés , s'étaient enfoncés dans les gorges de la Sierra-Morena. L'un d'eux , jeune ,

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marchant avec peine dans ces montagnes escarpes et raboteuses. La troupe d'Antonio, cachée dans une foret de chênes-verts et de lièges, n'é-

tait aperçue de personne; les vedettes, accroupies dans de hautes bruyères , voyaient sans être vues ; et les deux voyageurs avaient déjà dépassé la ligne des guérillas embusqués pour veiller à la sûreté de leurs compagnons , qu'ils ne se doutaient point être entrés dans un camp aussi redoutable. A peine avaient*ils fait quelques pas, qu'ils furent saisis par deux soldats, qui les menèrent à Antonio , sans écouter la moindre réclamation. Le jeune homme seulement , qui fit quelques difficultés pour marcher, reçut dans les reins de violens coups de crosse, qui eurent bientôt vaincu sa détermination.

Amenés à Antonio , ce chef les interrogea :

« Qui êtes-vous? '

— Des voyageurs égarés.

— Où allez-vous ?

— A Madrid. '

— Nous ferons route ensemble. Êtes-vous royalistes ou constitutionnels ?

— Etrangers à la politique , une affaire de commerce nous mène à la capitale.

— « Étrangers à la politique ! vous ne seriez « point Espagnols. Aujourd'hui , il faut être m pour le roi et notre sainte religion , ou pour « la constitution. Vos papiers? Vous me parais- « sez suspects. »

A un signe d'Antonio on fouilla les deux voyageurs, et l'on trouva sur eux ûne sauve-garde donnée par le chef de l'armée française. En lisant ce papier, Antonio s'écria : « Vous êtes donc royalistes? » Puis continuant, il lut le nom de marquis de Casamayor , ancien député aux Cortès.

« Casamayor ! s'écria avec fureur Antonio f « Casamayor, député aux Cortès d'Alcala-la- « Real, un négro qui a emmené Ferdinand de « Madrid , qui a juré la constitution , qui a voulu « que les bandes royalistes fussent désarmées , « mises hors la loi ! Santa Virgen ! nous avons «un compte à régler ensemble! Et toi, Tho- « mas, arrive \ viens juger aussi Casamayor.

— te Qui ? Casamayor î le traître qui vient « de quitter Cadix! Carrajo! ! sans son exemple , « peut-être que la pierre de la constitution serait

(t encore debout à Cordoue, à Grenade, à Sé- « ville.... C'est toi qui as quitté les constituer tionnels le premier, qui as déserté la cause po- « pulaire , qui as abandonné Quiroga ! Je savais « bien qu'un soldat pouvait déserter ! il est sous « le drapeau souven* malgré lui ; mais un dé- « puté du peuple quitter son poste ! infamie !... w N'as-tu pas juré fidélité à la constitution ? ri Muera !

— « N'as-tu pas juré fidélité à ton seigneur « et maître Ferdinand-, notre roi , que Dieu « conserve mille années? s'écrie Antonio.

« — « Il a trahi la cause du peuple ! !

, — « Il a trahi le roi ! Sans lui Ferdinand se- « rait a Madrid tout puissant ; et aujourd'hui , « jour de Saint-Jacques , il entendrait la messe u de l'archevêque de Tolède!

— « Sans lui, quarante membres des Cortès (( seraient encore à Cadix , et la constitution «triompherait! Carrajo!! Casamayor, député <( d' Alcala-la-Real , nous nous chargeons de ton « affaire ! Tragala ! Marquesito !

— «C devrait être pendu sur la place de la « Cevada à Madrid !

— « .11 devrait être fusillé sur l'Alaméda de u Valence, comme Ellio !»

Pendant ces vives interpellations, les guérillas s'étaient approchés autoV.du marquis de Casamayor, qui se vit , en une minute, cerné par des ennemis acharnés : il ne comprenait pas comment il excitait l'animosité de ces hommes* qui lui paraissaient les uns d'ardens royalistes , les autres de chauds constitutionnels. Les cris de muera! muera! se f aisaien t entendre ; les cuchillos sortaient de leurs ceintures. Deux robustes soldats de la Foi le saisirent par le bras , et appuyèrent le bout de leurs pistolets sur sa poitrine. Le malheureux Casamay or, pâle, défait, demi-mort, crut toucher au dernier instant de sa vie. Poussé par un instinct naturel, il tenta un dernier effort, repoussa violemment ces deux hommes qui le tenaient , et voulut adresser quelques paroles à Antonio.

« Antonio, chef de royalistes, lui dit-il, tu

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« encours une grande responsabilité en versant « le sang d'un homme porteur d'une sauve-garde* « signée du prince qui commande l'armée des « Français : tu manques plus à Ferdinand , en « méconnaissant la signature de son royal coûte sin , que moi , que tu traites de matador de « roi ; car si je suis tombé aujourd'hui entre tes « mains, Antonio, c'est pour avoir quitté Cadix, « où je n'ai point voulu joindre ma voix a toutes c< celles qui demandaient la déchéance du fils de « Charles IV, ton seigneur et maître. J'ai voulu « sauver le roi des mains de Ses ennemis, et ma « voix a eu du retentissement dans l'assemblée wdés Cortès, car j'affirme sur l'honneur que w c'est à moi que Ferdinand devra de ne pas être « jugé.

— « En voulant sauver le roi , tu as donc « trahi la constitution? lui dit Thomas; tu as « donc abandonné la cause du peuple , que tu (( avais juré de défendre? Traître à Ferdinand! « traître au peuple espagnol !... à genoux î De- (( mande pardon à Dieu , car tu vas recevoir la

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« récompense de ta double lâcheté ! » En même .temps, Thomas saisit le pistolet qu'il portait à sa ceinture, et ajusta Casamayor. Mais Antonio lui donna sous le bras un violent coup, qui fît partir en l'air l'arme chargée à double balle.

— « Antonio de demonio ! ce prisonnier m'ap- « partient comme à toi ! et si tu as détourné la « balle de mon pistolet, attends, je vais lui por- « ter un coup plus sûr, car je serai plus près de (( lui. » Il tira en même temps la lame de son poignard ; mais Antonio lui dit : « Si tu touches « à celui qui porte sur son passeport les trois « fleurs de lis de France, tu es mort, Thomas!... « Allons, silence!... Tu m'as juré obéissance, «t «songe que tu n'es pas le plus fort ici. C'est « moi qui me charge du marquis de Casamayor, « et malheur à celui qui se mêlera de mes af- « faires! Je suis un bon royaliste, et je sais ce « que je dois faire pour Ferdinand ( il ôta son « chapeau) et notre sainte religion. Défense de « toucher aux deux prisonniers! »

Les guérillas s'éloignèrent; mais les royalistes

fredonnèrent encore aux oreilles de Casamayor le chant du midi :

De los bigotes de Riego , De la cabesa de Quiroga ,

Haremos cepillo

Per limpiar cavallo

Del cura Merino.

Vwa Fernando y la religion !' Mueran los negros y la constitution! 1

Thomas lui-même s'éloigna en grondant comme un chien menacé qui voudrait mordre , mais qui n'ose.

« Avec les moustaches de Riego et le crâne de Quiroga nous ferons une brosse pour panser le cheval du curé Vive Ferdinand et la religion !

Mort aux négros et à la constitution !

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