‹ L'Espagne. Souvenirs de 1823 et de 1833. Par M. Adolphe de BourgoingChapitre 26 sur 58 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Le quatrième corps d'armée, commandé par le doyen des maréchaux de France, le vieux Moncey, devait agir eu Catalogne. Les régimens qui depuis long-temps formaient le cordon sanitaire établi entre la France et l'Espagne, composaient ce corps d'armée, fort de trois divisions, comptant dix- huit mille hommes. Les soldats étaient depuis quinze mois accoutumés à une vie

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active, et façonnés déjà au rude métier de la guerre , puisqu'ils occupaient une ligne de postes dans les montagnes des Pyrénées , et que plusieurs fois il y avait eu échange de coups de fusil avec les postes avancés dçs constitutionnels espagnols.

, Le quatrième corps comptait un grand nombre d'officiers , la gloire de l'ancienne armée. Le maréchal Moncey avait fait la première guerre de Catalogne : il avait laissé une réputation de loyauté et d'intégrité qui le précédait dans cette province. Dçux divisions étaient commandées par les généraux Donnadieu et de Damas.

La cinquième division était commandée par le général Curial, qui fit ses premières campagnes çn Égypte. Blessé de trois coups de feu au siège de SainOJean-d'Acre, il prit tous ses grades sur

le champ de baÇu'Ue, et commandait en Russie les chasseurs à, pied, de la vieille garde , dont le nom $eul prononcé rappelle tous les hauts faits d,'armes de l'einpire. Enlevé tyop tôt à l'armée, et iLse* nombreux, amis , le général Curial a laissé

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de profonds souvenirs dans le cœur de ses anciens compagnons et de ceux qui ont approché cet homme loyal , que tout le monde aimait à cause de ses vertus militaires et de ses rares qualités privées.

Sous ses ordres, les brigades étaient commandées par les généraux : Vasserot, homme de téte, d'exécution, connu dans l'ancienne armée pour son sang-froid et son intrépidité; de Vence, colonel sous l'empire, qui semblait avoir voulu prouver, comme les Coigny, les Mortemart, les

Larochejaquelein, les C ha bannes, que l'ancienne

noblesse devait se trouver partout où elle pouvoit rajeunir sa gloire; Peocadeuc, émigré qui se battit sous l'empire , comme sous l'ancienne dynastie, avec bravoure et loyauté. Avec Ges généraux marchaient les colonels : Tholosé, boni Ilant, actif, chef d'état-major lorsqu'il traçait la marche d'une brigade , soldat d'avant^garde un jour d'affaire; Achard, criblé de dix-huit blessures ; Cadoudal le Breton, qui, toujours en avaut des tirailleurs, criait, comme dans les

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champs de la Vendée, à ses voltigeurs, Bretons comme lui : «Egaillez-vous, mes gars! » Hure!, compagnon d'armes du général Gurial , qui avait doublé l'étape à force d'actions d'éclat et de combats, car il fut colonel de bonne heure. Dans la cavalerie, les colonels : Nicolas, intrépide soldat, qui tous les matins faisait manœuvrer ses pelotons sous les boulets de la place de Barcelonne, pour habituer, disait-il, ses chevaux au feu ; de Beaumont, brave et fidèle, adoré de ses chasseurs et de ses officiers. Lorsque dans nos marches, ou au feu du bivouac, ils nous racontaient, eux, soldats qui avaient blanchi leurs fournimens dans le Nil, et dont les étoiles de leurs épaulettes d'or avaient réflété les feux de Moscou, lorsqu'ils nous racontaient, à nous, trop jeunes pour avoir partagé leurs travaux, l'histoire de leurs vieilles guerres et les récits fabuleux de leurs combats de géans, nous les écoutions avec la même attention que ces jeunes Athéniens auxquels Xénophon racontait les merveilles de l'immortelle retraite des dix mille. Nous aurions voulu des guerres sans fin

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pour les suivre , recommencer leur vie, et vieillir, comme eux, l'exemple des jeunes soldats. Des troupes confiées à de tels hommes étaient commandées par des chefs habiles, et éprouvés dans l'art de la guerre.

On n'a jamais remarqué que ces braves officiers, sillonnés d'honorables cicatrices, aient témoigné la moindre hésitation à marcher sous le drapeau blanc , comme quelques hommes de la révolution ont voulu le faire croire , en proclamant que le drapeau des Bourbons était vu avec répugnance par la plupart de ceux qui avaient servi sous l'empire. Si leurs opinions étaient contraires a la cause qu'ils allaient défendre et favorables a celle qu'ils combattaient , la foi jurée leur avait imposé l'obligation de ne point les laisser soupçonner, car nous les avons tous vu heurter rudement des colonnes ennemies audessus desquelles planait l'aigle et flottait le drapeau aux trois couleurs. ,

La division Curial arriva le 14 avril au matin a la frontière , par la route qui mène de Perpi-

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gnan à Barcelonne. Le temps était superbe; que les Pyrénées étaient belles ! Leurs pics se perdaient dans les nuages pour reparaître encore , se dessinant violets sur un fond d'azur : Fœil plongeait dans des ravins profonds, où Ton avait peine a apercevoir un torrent qui roulait écumeux dans un lit embarrassé de quartiers de rochers , et qui se trahissait plutôt par le bruit de

ses cascades que par la couleur de ses eaux , car la brume était épaisse dans la vallée. L'air était embaumé de ces fleurs et de ces arbustes odorans qui croissent en abondance dans ces montagnes.

La longue colonne de cette division , formée des sixième léger, septième , dix-huitième, vingtsixième, trente-deuxième de ligne , dix-huitième et vingt-troisième régimens de chasseurs à cheval , d'une batterie d'artillerie a pied , d'une batterie à cheval , d'une compagnie de génie , se déployait comme un long ruban de mille couleurs sur cette route poudreuse qui rampe comme un serpent sur le flanc de ces montagnes.

A gauche se dessinait la mer, bleue comme le ciel , avec lequel elle se confondait ; à droite le CanigoU, dominant de sa masse glacée les'monts qui s'entassent a ses pieds ; le Canigou, muet témoin du passage de tant de troUpes , dont les échos avaient répété les cris de guerre des soldats d'Annibal , qui marchaient à la (conquête de Rome par l'ibérie et les Gaules* ceux des Maures . et des Sarrasins, ceux des soldats de Philippe V, plus tard ceux de la république et de Napolé#l, et ceux enfin du roi Louis XVI1L Les hommes passent, et avec eux leUrs projets, qui laissent à peine quelques traces dans là mémoire des hommes ; mais les ouvrages de la nature restent immenses , indestructibles , comme en sortant des mains du Créateur.

Une barrière composée de trois chevrons marquait la séparation des deux royaumes. Quelques Espagnols s'avancèrent. Les renseignemens apprirent que les troupes constitutionnelles s'é- ' taient retirées sous Figuères. Sur Tordre du lieutenant-général , deux sapeurs abattirent a coups

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de hache ce faible obstacle. Deux compagnies de voltigeurs furent lancées dans les montagnes, pour les fouiller et éclairer la route : la musique se fit entendre , les tambours résonnèrent , les

cris de Vive le Roi ! les gais propos retentirent. Nous étions en Espagne.... La campagne commençait pour nous.

La division du baron de Damas procéda à Y investissement de Figuères; elle occupa la ville sa^e résistance : cette division resta a peu près oisive jusqu'au moment où le général Mina, voulant jeter des troupes fraîches dans Figuères , envoya de Barcelonne le général Fernandez avec les bataillons étrangers.

Nous séjournâmes quelques jours dans les plaines du Lampourdan , pays riche , parfaitement cultivé , semé de jolis villages , et qui res-

semble beaucoup à la plaine de Tarbes , adossée au versant ouest des Pyrénées.

La division espagnole commandée par le baron d'Érolès fut mise sous les ordres du général Curial : elle comptait à peu près dix mille hommes

en entrant en camnagne. Le baron cTÉrolès avait une immense influence en Catalogne, frétait un homme petit , louche , basané , s exprimant avec difficulté ; mais uné volonté ferme, une bravoure à toute épreuve , une grande foi dans la bonté de sa cause , dominaient ces désavantages physiques. 11 était l'idole de ces soldats volontaires , partageait leurs privations , leurs fatigues , couchait constamment au milieu d'eux au bivouac , mangeait leur pain noir, et, quoique sévère, avait avec eux une grande familiarité. Cette petite armée était a peine vêtue , mal équipée, peu instruite , cependant assez disciplinée. Quelques compagnies d'élite étaient commandées par des officiers français a demi-solde. Les Espagnols , guidés par ces officiers, se battirent vaillamment, quand l'occasion s'en présenta ; lc^autres abordaient difficilement l'ennemi. A mesure que l'on avança en Catalogne, cette armée se fondit, chacun retrouvant ses foyers : a la fin de la campagne, elle comptait à peine deux mille hommes. L'armée de la rWi était vue avec défaveur par

l'armée française , qui combattait pour elle et avec elle. •îille avait toujours les plus mauvais cantonuemens , et était traitée avec peu de considération. Les méfiances et les dédains qui accueillaient les services des étrangers et des Français combattant avec les constitutionnels espagnols , furent également le partage de Tannée du baron d'Erolès : exemple sévère pour ceux qui mêlent leurs faisceaux aux armes étrangères pour rentrer dans leur patrie ! Il fallut à cet officier -général une grande constance et une grande fermeté de caractère pour conserver dignement son rang, se trouvant continuellement

en contact avec les officiers-généraux du quatrième corps.

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