‹ L'Espagne. Souvenirs de 1823 et de 1833. Par M. Adolphe de BourgoingChapitre 25 sur 58 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Ce J)ra&a.

Qui n'a entendu parler du Prado , de ses vieux sycomores et de ses ormes antiques? Qui ne connaît cette promenade , délices de Madrid , si célèbre dans les romans espagnols , théâtre de scènes d'amour et de galanterie ? Ses longues et vastes allées ornées de fontaines, d'où jaillit une eau limpide qui rafraîchit l'atmosphère souvent embrasée, ou obscurcie par une poussière épaisse , sont , pendant l'hiver , remplies de monde a l'heure où le soleil vient réchauffer de

l48 LE PRADO.

ses rayons cette partie de la ville abritée des vents par le palais du Retiro , demeure royale dont les jardins arrivent en pente jusqu'au Prado. Pendant l'été, c'est au moment où le soleil disparaît et semble s'éteindre dans les cimes dentelées des sierras, qu'il dessine enflammées sur un ciel pur et bleu , que les habitans de Madrid s'y rassemblent en foule pour y respirer l'air frais du soir jusque fort avant dans la nuit.

Graves et sérieuses en apparence , mais avec des passions vives qu'elles sont forcées de dissimuler , c'est souvent au Prado que les femmes castillanes perdent cet air de sévérité capable d'effrayer l'étranger qui ne connaîtrait point les moeurs du pays. Leurs oreilles ne s'effarouchent plus de doux propos , et cette promenade est encore, comme au temps de Cervantes, le lieu où le soir on se rencontre par hasard, et où l'on se trouve avec plaisir.

Quelques voyageurs reprochent aux femmes espagnoles l'uniformité de leurs costumes. Le Prado , disent-ils , semble être le théâtre de la

LE PRADO. l/|9

gravité castillane. Les longs voiles y dérobent à demi leurs figures ; les mantilles , les robes noires, y dominent, et l'on ne voit pas comme .aux Tuileries cette variété qui plaît et réjouit. Ces observations ne sont point dépourvues de justesse. Mais aussi quel cachet national ne porte point cette mise espagnole? N'y distingue-t-on pas également et les Castillanes à leur air grave, à leur maintien compassé , et les Valençafies à leur tournure souple et cambrée , et les Andalouses à leurs pieds effilés et mignons. Chaque™ province revêt la mode uniforme de la capitale* mais y conserve l'empreinte qui la fait reconnaître aux yeux même les moins exercés ; elle y est représentée vivante , colorée de son teint , animée de sa démarche, gracieuse de ses airs de tête et de ses mouvemens ondulés que les Espagnols désignent sous le nom de Meneo. Du reste, les modes françaises commencent a s'introduire dans cette promenade. Les élégans chapeaux, les robes et les étoffes nouvelles , sortis des ateliers d'Herbaut , de Delisle , portés avec goût par les

l5o LE PRADO.

finiront par être désirés par les Espagnoles , et envahir le Prado. Tant pis ! que chaque pays se conserve avec sa nationalité. Il serait aussi regrettable de voir les dames de Madrid se dépouiller de la mantille , de leurs peignes élevés et

s'habillera la française, que de voir les Turcs

quitter le costume oriental , jeter le large pantalcm et le turban pour revêtir l'habit roide et étroit des Russes.

En face du Prado plusieurs allées conduisent $ux jardins du palais du Buen-Retiro , vaste réunion de bâtimens et de cours sans goût , longtemps demeure des rois de la maison de Bourbon.

Philippe V, Charles III, Charles IV, y fixèrent à peu près leur séjour. Ses promenades sont immenses, mais tristes, et se lient au Jardin botanique , remarquable par la variété et le nombre des arbres et des plantes exotiques qu'il renferme. Quelle nation mieux que les Espagnols , maîtres des Amériques , pouvait créer avec plus de succès un établissement de ce genre . Aussi

LE PRADO. f5l

ce jardin et le cabinA d'histoire naturelle sontils les plus complets et tes plus riches que possède aucune capitale de l'Europe. Dans l'immense enclos du Retiro paissent des chameaux et des dromadaires qui y semblent naturalisés. L'horizon au loin est désert, quelques oliviers y croissent sans vigueur. Une plaine uniforme , sans aucun arbre , s'étend à perte de vue ; l'aspect de Madrid de ce côté est d'une affreuse tristesse. Quelques voyageurs prétendent que cette partie de la capitale offre beaucoup de ressemblance avec les environs de Jérusalem. . * Par une belle journée , madame de Salzedo , Blanca et Maurice se promenaient au Prado :

Maurice plus épris que jamais de sa belle hôtesse; Blanca triste : elle était depuis long-temps sans nouvelles de son père. L'exaspération contre les constitutionnels augmentait en raison de leurs défaites et des succès de l'armée française, accueillie avec enthousiasme par les populations des campagnes, victorieuse partout où elle rencontrait l'ennemi, battant les troupes qui dé-

l52 LE PRADO.

fendaient encore les bases dégradées d'une constitution mort-née, imposée par la force.

Un orage avait rafraîchi l'atmosphère , l'air était pur et frais ; aussi les promeneurs étaientils nombreux. Chacun ne paraissait occupé que d'objets frivoles , lorsque par. un mouvement de curiosité soudain , sans en connaître encore la raison, mais pour essayer de voir , chacun suit l'impulsion de ceux qui l'entourent, monte sur les chaises, se dresse sur ses pieds, cherche à se grandir et a dominer ceux qui déjà se précipitent vers les allées qui arrivent à la promenade des Délices , cTu côté de la porte de Valence. De loin, on aperçoit briller quelques armes : on distingue une troupe irrégulière et peu nombreuse; quelques hommes portent des mouchoirs noués négligemment autour de la tête, les autres des coiffures militaires ornées de cocardes rouges d'une grandeur démesurée; ceux-ci de longs fusils, ceux-là de courtes carabines.

De la foule des curieux serrés autour de cette

Digifized by Googje

troupe, s'échappe un long' murmure qui grossit à mesure qu'elle approche ; les cris de muera ! sortent de quelques bouches , répétés comme un écho par ceux qui sont les plus éloignés : des rires se font entendre , des sarcasmes amers , des paroles offensantes, des inju /es grossières, enfin d'affreuses menaces. La foule arrivait agitée et tumultueuse près du groupe formé par Blanca , madame de- Salzedo et Maurice. Les physionomies prennent un air sinistre. De tous les points du Prado, des rues qui aboutissent à cette promenade, se précipite une population irritée qui s'arme de bâtons , de pierres , de couteaux ; car elle sait déjà que ce sont des prisonniers constitutionnels que ramène à Madrid une guérilla royaliste; elle sait aussi, on lui a dit, elle ne peut en douter, que l'un d'eux a tué des moines , craché sur la croix , frappé Ferdinand dans sa prison : elle veut se venger elle-même des blasphémateurs , mettre à mort ceux qui ont porté une main impie sur leurs prêtres, sur leur monarque bien aimé.

Blanca, montée sut une chaise, n'aperçoit rien encore : la bande armée et les prisonniers s'approchent ; elle va voir ! mais déjà on jette sur eux de la poussière, quelques pierres lancées en l'air doivent les blesser en retombant. Les guerrillas se serrent autour des captifs, qu'ils essaient de défendre ; ils disent qu'il faut qu'ils remettent ces deux hommes entre les mains des autorités, qu'ils ont droit à une récompense ; que c'est leur faire tort à eux, royalistes, de les massacrer ici ; qu'ils les conduisent au gouverneur ; que, dans son palais, on les tuera sil'on veut, mais que l'on doit encore attendre* Le peuple, avide d'émotions, vindicatif, ne saurait se rendre a de pareilles raisons; c'est du sang qu'il lui faut, du sang sur l'heure : il crië muera ! et se précipite furieux, égaré. Un homme s'écrie : C'est . un cortès î Blanca reconnaît son père. C'est le • marquis de Casamayor! s'écrie- t-on de toutes parts : muera ! muera !

. Blanca serre le bras de Maurice , l'entraîne , lui crie : Maurice , c'est mon père ! De Trans

voit le danger imminent, il s'élance; une Française des Tuileries se fût évanouie : l'Andalouse marche, bondit, écarte la foule, l'œil ardent, pâle, sublime de colère, d'amour filial, de courage. Une pierre atteint au front Casamayor et F inonde de sang; un homme le saisit au cou, brandit un couteau ; il va frapper , lorsque Maurice lui arrache l'arme meurtrière , prend sous le bras Casamayor, l'adosse a un arbre , se place devant lui , lui fait un rempart de son corps, et du fourreau de son sabre frappe et contient les plus ardens. «A moi, la Garde! » crie-t-il

à quelques soldats français qui passaient : «A nous, la ligne ! » s'écrient à leur tour ces braves à d'autres promeneurs. En un clin d'oeil, Maurice est entouré des siens. Casamayor croit rêver, il est sauvé de la mort : Blanca étanche le sang qui coule dans ses yeux ; Maurice le prend sous un bras, un cuirassier sous l'autre, Pédro se serre autour d'eux ; la petite escorte met le sabre à la main, passe victorieuse et fière à travers la foule qui murmure , menace et exhale son mé-

1 56 LE PRAJX).

contentement en propos injurieux. A quelques pas, se trouve un corps-de-garde, dans lequel Maurice pousse plutôt qu'il n'y fait entrer Casamayor : la garde sort, de nombreuses patrouilles arrivent , dissipent le tumultueux rassemblement, et mènent chez le gouverneur français le malheureux marquis de Casamayor. Maurice l'y accompagne, explique que l'ancien député aux cortès doit être porteur d'une sauve-garde du prince ; il n'a plus rien à craindre , il est entre les mains et sous la protection des Français.

Le marquis de Casamayor raconta que la bande d'Antonio se grossit considérablement en raison des succès de notre armée : elle se divisa en deux troupes, pour faire un coup de main sur une petite ville qui avait gardé la pierre de la constitution. Thomas, à qui avaient été confiés les deux prisonniers , s'était séparé de son chef; Thomas leur avait fait faire des marches pénibles dans les montagnes, en évitant soigneusement de rencontrer des détachemens français, voulant arriver le premier a Madrid pour

avoir sa grâce , en remettant aux mains du gouverneur espagnol l'ancien membre des cortès. L'ordonnance rendue à Andujar par le prince n'était point .connue de ces chefs de bande.

L'armée entière, secondant de généreuses intentions , s'opposa a des réactions sanglantes ; les passions se calmèrent un peu, les Français arrêtèrent les représailles; car, dans leurs guerres civiles, l'esprit de vengeance est terrible chez * les Espagnols, et le souvenir du mal qu'ils ont souffert reste gravé profondément dans leur esprit.

Echappé a une mort certaine par le courage de ' Maurice , le marquis de Casamayor apprit que c'était à lui qu'il devait le sauf-conduit obtenu du prince. Il ne savait comment lui en témoigner sa reconnaissance.

Après quelques jours de repos à Madrid , il résolut de quitter encore une fois l'Espagne , d'emmener avec lui sa soeur et Blanca à Paris , et de chercher en France un asile, pour oublier les chagrins amers et les cruelles déceptions de

la politique. Avant son départ, Maurice supplia madame de Salzedo de faire au marquis la demande de la main de sa fille.

Les relations qu'avait eues a Florence avec l'oncle de Maurice le marquis de Casamayor , sa famille, qui lui était connue, le rang qu'elle occupait dans le monde, sa fortune, son éducation, les immenses services qu'il lui avait reiv •dus, tout concourait à rendre facile une pareille négociation. Maurice, ivre de joie, Blanca, au comble du bonheur , apprirent du marquis de Casamayor que rien ne s'opposait à leur union.

Une action d'éclat qui amena la délivrance de Ferdinand termina la guerre : la garde royale reçut l'ordre de rentrer en France : et avant le départ de Maurice, les deux amans furent unis dans cette église de San-Luis , où Blanca allait si souvent déposer au pied des autels le secret de son coeur, et les vœux qu'elle formait pour le bonheur de Maurice.

Page 1