‹ L'Espagne. Souvenirs de 1823 et de 1833. Par M. Adolphe de BourgoingChapitre 31 sur 58 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Ce Combat te Mataxo.

Depuis huit jours nous occupions Mataro. Le service continuait à se faire avec un peu de négligence , lorsque le 24 ma * > au moment où tout sommeille, à deux heures dans la nuit , des coup* de fusil retentissent dans les faubourgs de la ville. On s'éveille en sursaut ; chacun saisit ses armes pour gagner le lieu indiqué comme rendez-vous en cas d'alerte sur une des places de la ville ; mais les portes des logemens se trouvent

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fermées et barricadées , et les soldats, appelés par la générale qui bat dans tous les quartiers , sont obligés de sauter par les fenêtres. Les grandgardes de cavalerie rentrent en désordre ; une seule compagnie de voltigeurs , placée sur la route de Barcelonne, s'embusque dans une maison , et commence un feu soutenu.... Les aidesde-camp montent a cheval et s'élancent du coté où se font entendre les coups de fusil. Le général réunit a la hâte quelques compagnies, et débouche sur la grand' route. C'était une attaque ordonnée par le général Mina , et exécutée par ses lieutenans Milans et Llobera.

Un officier d'état - major s'avance au galop , franchit l'espace d'un quart de lieue , et se trouve arrêté dans sa course par une cavalerie en désordre qu'il prend pour des chasseurs français.

Il remet son cheval au pas , traverse la route, et s'arrête vers un groupe qui entourait un officier supérieur : telles furent du moins ses premières idées. Il allait parler et demander des nouvelles sur cette attaque , lorsque , ses yeux

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se faisant à l'obscurité de la nuit , il crut découvrir des schakos d'une forme basse et écrasée, tandis que les chasseurs français portaient des coiffures élevées. Des soupçons s'élèvent dans son esprit; il s'approche, se penche vers l'officier supérieur, et lui crie à voix basse à l'oreille : Qui vive? Surpris de ces paroles françaises , l'Espagnol porte le corps en arrière en faisant entendre le juron habituel, Carrajo! et lance un coup de sabre à celui qui se trouvait engagé au milieu de l'ennemi ; mais le Français l'avait prévenu , et l'Espagnol fut blessé et jeté à bas de son cheval. Son arme tombe mollement sur la main de l'officier , qui fit demi-tour, et revint annoncer la position des Espagnols. Poursuivi par plusieurs lanciers , il retrouve promptement la colonne qui débouchait de Mataro. Elle avait a sa tête le lieutenant-général, qui donna l'ordre à une compagnie [de voltigeurs d'approcher en silence de l'ennemi. Les voltigeurs suivirent parallèlement la route~ en se glissant derrière Une haie d'aloès qui bordait la mer. Cachés , embus-

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qués derrière ce rempart , ils arrivent à demiportée de fusil. En se baissant on voyait se dessiner sur l'horizon un escadron qui avait pris position dans un champ à droite de la route. Un feu vif et bien dirigé porte dans leurs rangs un désordre tel , qu'ils se replient en fuyant sur la tète de leurs colonnes d'infanterie, qui, poursuivie par un escadron de chasseurs, se jeta dans la montagne en se débarrassant des fusils et des gibernes, que l'on trouva en grand nombre sur la route.

Le jour commençait à paraître. Le lieutenantgénéral , jugeant que c'était une attaque combinée , porta rapidement un bataillon au nord-est de la ville pour occuper le couvent des Capucins. Ses prévisions étaient justes. Une longue colonne descendait des montagnes, et prit une position supérieure à celle d'un bataillon du 7 e de ligne et de quatre compagnies du 26 e . C'était le général Milans, qui avait en tête de sa colonne un bataillon d'émigrés revêtus de l'uniforme de la garde impériale. Ils firent entendre les cris de

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Fim Napoléon IL Avant de leur donner le temps de se former, le brave commandant Darnaud, officier de guerre et de vieille expérience, courut sur eux au pas de course, les enleva de leur position, et les poursuivit dans ies montagnes, d'où ils continuèrent un feu assez vif. Cette action valut à M. Darnaud le grade de lieutenant-colonel. .

L'attaque commença à trois heures dumatin.

Jusqu'à cinq heures du soir on poursuivit les troupes constitutionnelles , qui cherchèrent un •refuge dans les montagnes , et regagnèrent Barcelonne. A gauche, deux bâtimens de guerre secondèrent les troupes de terre. Ils s'approchèrent de la côte, et lâchèrent plusieurs bordées sur la colonne commandée par Milans,. qui suivait le bord de la mer.

Sixcentsfusils, trois cents hommes, tombèrent en notre pouvoir. Nous rentrâmes à Mataro, les soldats fiers de leur première victoire, la musique jouant des airs chers aux Français , joyeuses, proscrites depuis et condamnées

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Les habitons, montés sur les terrasses des maisons, suivaient avec anxiété les mouvemens des combattans. Un bataillon de miliciens volontaires , dans lequel ils comptaient leurs amis, leurs compatriotes, leurs frères, avait com-. mencé l'attaque. Aussi , quand les voitures de blessés rentrèrent avec nous dans la ville , plusieurs scènes lamentables eurent lieu lorsque les habitans reconnurent quelques uns des leurs.

On vit avec un douloureux intérêt une jeune fille promise à un de ces jeunes soldats se jeter sur son amant pâle et sanglant, le suivre à l'hôpital , et demander comme faveur de ne point le quit>ter, et de lui donner ses soins. Par ordre du général , le Catalan fut soigné au domicile de sa maîtresse, lorsqu'il eut donné sa parole de se constituer prisonnier de guerre quand il serait rétabiï. H est à croire qu'il prolongea un peu sa convalescence ; mais il tint ses engagèmens en loyal Espagnol.

Pendant ce temps une scène avait lieu, d'abord passablement ridicule, et qui finit par jeter

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le tf ouble et l'inquiétude dans l'esprit du maréchal Moncey, qui occupait Girone , et parmi les troupes qu'il avait avec lui sur ce point.

Aux premiers coups de fusil, un jeune homme, adjoint au payeur de la division , quitta épouvanté la ville de Mataro , et s'enfuit à Girone. Déguisé en Catalan , il arriva auprès du maréchal en lui annonçant que la division Curial était jetée à la mer, et qu'il n'existait plus que lui, qui devait à mille stratagèmes, d'avoir pu éviter le sort de ses infortunés camarades. Au commencement de l'action un aide-de-camp du maréchal arrivait a î^taro. Cet officier voulut rester au combat*) et ne put repartir que vingt - quatre heures après son arrivée. Ce retard inusité augmenta les inquiétudes du maréchal , et donnait une espèce de vraisemblance aux rapports du trésorier. Tourmenté, inquiet, le maréchal se met à la tête de quelques régimens , et marche en toute hâte sur Mataro. La distance qui sépare ces deux points e^ de dix-huit lieues. A mesure que l'on approchait, les tristes pressentimens du

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maréchal prenaient de la consistance , car il ne

rencontrait ni fuyards, ni personne qui eût pu lui donner de nos nouvelles. Il était ddhc évident que pas un homme n'avait échappé au massacre. Aussi Fétonnement fut grand, lorsque ceux qui venaient à notre secours trouvèrent la division parfaitement tranquille , et qu'au lieu des détails d'une défaite, c'étaient ceux d'une victoire que l'on avait à raconter.

Cette attaque imprévue rendit plus prudent.

On se crut en campagne à dater de ce moment , et l'on prit plus de précautions qu'avant. Mataro pouvant, dans toutes les circonstances être cbnsidéré comme point de communication important sur le bord de la mer pour se lier à Girone et aux garnisons du nord , on fit quelques ouvrages au couvent des Capucins, qui fut crénelé, et l'on entoura le cimetière de palissades. Les sapeurs du génie, ces hommes d'élite si remàrquables par leur tenue, leur discipline et leur instruction , furent chargés de ces travaux.

L'usage des Espagnols n'est point de confier

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les morts à des fosses creusées dans la terre : autour des murs des champs consacrés à la sé-* pulture, régnent des caveaux extérieurs remplis de cases, dans lesquelles on place des cercueils que Ton scelle avec de la maçonnerie. Les sapeurs avaient à démolir un cimetière, et chaque coup de pioche mettait à jour des cercueils richement ornés, le luxe des Espagnols étant de recouvrir de velours noir et de riches étoffes le dernier vêtement des morts. Une fosse large et profonde avait été creusée pour y déposer ces restes ; un prêtre était là pour les bénir, car le prêtre, qui reçoit le chrétien a l'entrée de la vie, a la mission d'accompagner l'homme aux portes de la mort et d'assister au déplacement de sa cendre, lorsqu'elle est remuée dans son dernier asile. Aucun habitant* de la ville n'était présent à cette lugubre cérémonie : la mémoire du

cœur de l'homme est si fragile, les morts soïit si tôt oubliés ! Un vieillard seul et une jeune femme étaient assis tristes et silencieux sjir un tronc de sapin façonné déjà en palissade. Lors-*

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que les soldats du génie approchèrent d'un endroit connu sans doute des deux Espagnols , le vieillard supplia les sapeurs de démolir doucement une case funéraire qu'il leur indiqua :

chaque coup de hache faisait battre ce cœur , dont les glaces de l'âge n'avaient point encore éteint le sentiment ; enfin il découvre l'objet de ses recherches! c'était le cercueil d'un enfant. Le vieillard le mit sous son manteau , serra la main de la jeune femme , et sortit emportant son précieux fardeau.

11 est au bas de Mataro un vallon frais et délicieux ; une source d'eau vive et pure arrose un bosquet d'orangers et de citronniers constamment en fleurs, préservés des brises de mer.

qui soufflent parfois avec violence, par une colline plantée de caroubia^s. Au fond du vallon s'élève une maison blanche , située au -milieu d'un enclos entouré de haies de grenadiers dont les fleurs de -pourpre 'pâlissent' le lilas tendre des fleurs d'agnus-castus , avec lesquelles elles se marient et s'entrelacent. Le soir du jour où

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Ton avait commencé à fortifier le couvent des Capucins, on vit au bord du ruisseau du vallon, au pied de deux palmiers qui s'élèvent droits et immobiles dans les airs, une pierre tumulaire , de la terre fraîchement remuée : on vit s'acheminer le vieillard, la jeune femme et le prêtre du cimetière. Ils avaient confié à la terre , là, près d'eux, sous leurs yeux, le cercueil de leur pauvre enfant. Le prêtre consacrait par des prières, et bénissait avec un rameau de buis, cet asile du choix du vieux père ! Puisse la guerre ne plus troubler les cendres de cet enfant!

puisses ces pieux Espagnols veiller sur lui lpngtemps , et prier en paix sur son tombeau !

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