‹ L'Espagne. Souvenirs de 1823 et de 1833. Par M. Adolphe de BourgoingChapitre 30 sur 58 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Ce* JHiqur Uts.

Le lendemain, les deux divisions française et espagnole partirent de Perelada pour marcher sur Besalu. Les têtes de colonne de la division française arrivèrent a deux heures après midi sur un plateau d'où Fou découvrait la ligne des feux de? Mina, appuyé sur Besoin et la Fluv.ia, guéable sur tous les points. Des reconnaissances Surent envoyées immédiatement :

pendant ce temps, les régimens arrivaient et se formaient sur la hauteur. Une légère pluie commença, qui finit par tomber par torrens.

La Fluvia augmenta dans la nuit : le passage devint impraticable; les sapeurs tentèrent de jeter un pont de chevalets ; les ouvrages furent emportés par les eaux , qui grossissaient : l'attaque projetée fut remise. Les troupes bivouaquèrent pendant huit jours, au milieu d'un bois de chênes-verte , avec un temps horrible , traversées par des torrens d'eau qui tombaient sans discontinuer; le pain mis sous les sacs d'infanterie pour être conservé, était atteint par la pluie et se délayait en pâte molle : les chevaux , sellés, attachés dans la forêt, s'irritaient, frappaient du pied, courbaient le dos et se blessaient ; les canons et les caissons s'enfonçaient dans la boue ; il fallait les changer souvent de place. Les nuits étaient froides ; nos jeunes soldats supportaient ce temps affreux avec courage et gaîté ; les uns avaient fait des baraques en feuillage, faible abri contre la pluie qui les

inondait ; les autres cherchaient un refuge dans les crevasses des rochers qui étaient semés sur ces hauteurs. Trois grenadiers du 7 e de ligne s'étaient réfugiés sous un quartier de rocher : soit que cette masse eût perdu de sa solidité par l'excavation qu'avaient faite ces trois hommes , soit une autre raison , le rocher roula sur ces trois soldats : deux furent broyés, et le troisième , se trouvant au milieu sous une dépression, vit passer sur son corps, sans en éprouver le moindre mal, l'énorme masse, qui bondit jusqu'au bas du ravin. On peut juger de la frayeur de ce malheureux ; on eut toutes les

peines du monde à lui prouver qu'il n'était point mort.

Au bout de huit jours , qui semblèrent bieu longs , un rayon de soleil parut ; on parla d'attaque , tout fut oublié ; le maréchal Moncey

vint, et se mit en marche avec la division. Ce

maréchal était superbe : avec ses soixante-seize ans , sa belle figure et sa poudre, sa taille droite, son habit de maréchal avec sa forme antique ,

sa grâce et son habileté a manier des chevaux fougueux , ses beaux équipemens , il rappelait par ses services toute la gloire des guerres de l'Empire, et par sa tenue les maréchaux de Louis XIV. Il déploya pendant cette pénible campagne une activité infatigable.

Le général Mina quitta la position de Besalu à. l'arrivée de nos éclaireurs. Après six semaines de marches > de contre - marches , de séjours plus ou moins ennuyeux dans les villages ou petites villes de la Catalogne, tels que Castel- Follit,Vique, Granollers, Olot, Massanas, nous prîmes position au col de Parpès, montagne élevée qui domine le littoral de la Méditerranée.

Partout l'armée française était accueillie avec une véritable joie ; dans quelques endroits cette joie tenait du délire : ceux qui avaient fait la guerre sous Napoléon ne revenaient point de leur étonnement, de voir les populations entières se précipiter au-devant des Français , eux qui , dans la guerre de l'indépendance , étaient assassinés s'ils marchaient isolés ou en corps peu

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nombreux. La pierre de la constitution était partout renversée et insultée ; l'irritation contre les constitutionnels était extrême dans certaines localités. L'armée usa souvent d'une utile intervention entre la fureur du parti vainqueur et la faiblesse des vaincus , qui avaient si peu ménagé les intérêts de ce peuple religieux lorsqu'ils étaient au pouvoir. Nous trouvions des couvens abandonnés et pilles, l'image des saints, protecteurs du pays, renversée et mutilée. Des moines avaient été victimes de la haine des constitutionnels : un chasseur levant la pierre d'un puits dans la cour d'un couvent, vit quel* que chose qui flottait sur une eau fétide ; il enfonça sa lance, et ramena la tête d'un moine dont le corps tombait en putréfaction : c'était un franciscain qui avait été jeté dans la citerne. Tout faisait croire que d'horribles excès avaient été commis dans ces lieux consacrés à la retraite. Tels sont les hommes : insoucians de l'avenir, ils s'étourdissent des vertiges du pouvoir, ils en usent sans modération , sans songer

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au moment du réveil, qui sonnera terrible pour eux s'ils amassent sur leur tète la haine des masses qu'ils méprisent lorsqu'ils les dominent.

A peine entres dans la petite ville d'Olot, une garde fut placée au logement du général. Tout à coup des cris se font entendre ; la rue se remplit de monde : les grenadiers se précipitent, mais trop tard , un crime venait d'être commis , sans qu'il eût été possible de l'empêcher, car il avait été imprévu. Un malheureux fut découvert, qui peut-être avait abusé de sa puissance, qui peut-être était victime d'une haine personnelle ; c'était un constitutionnel, assassiné par un de ses compatriotes. L'assassin foulait aux pieds son cadavre palpitant , en levant en l'air un couteau teint de sang : l'expression de sa figure était atroce ; c'était celle d'une joie satanique répandue sur sa physionomie. Il fut arrêté, et remis entre les mains des autorités espagnoles. Ce fut du reste le seul événement de ce genre dont nous fûmes témoins : horrible exemple de représailles dans les guerres civiles !

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Le caractère du soldat français est bientôt apprécié en pays étranger comme il mérite de l'être. Le lendemain de son séjour chez son hôte, il est de la maison, parce qu'il s'y rend utile ; il est de la famille , parce qu'il amuse les enfans, et qu'il est attentif pour les femmes. Au col de Parpès, où une partie de la division bivouaqua pendant trois semaines, le camp fut établi dans un bois de sapins : de jolies baraques, des cafés, s'élevèrent par enchantement. Il fut annoncé dans les villages avoisinans qu'il y aurait de la musique pour faire danser, et tous les soirs les jolies Catalanes qui venaient approvisionner le camp dansaient avec les soldats la catalane vive et animée, ou les farandoles provençales. La meilleure harmenie régnait entre les habitans et nous.

Une compagnie de miquelets , hommes fidèles et courageux , choisis par le baron d'Érolès , avait été donnée au lieutenant-général comme guides; il n'était pas un sentier en Catalogne qu'ils ne connussent, et ils étaient fort utiles

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pour accompagner les officiers d'état-major dans leurs courses de jour et de nuit. Cette guerre de montagnes obligeait à morceler les brigades et les régimens , et pour établir les rapports entre ces fractions de corps isolés , les aides-decamp étaient obligés de faire des courses fréquentes, fatigantes et parfois périlleuses. Les mignons, c'est ainsi qu'on appelait les guides catalans , marchaient d'une manière extraordinaire. Nerveux, lestes, infatigables, ils suivaient pendant plusieurs lieues le trot d'un cheval. Dans les belles nuits d'été, ces courses solitaires n'étaient point sans charmes , et ne se faisaient point sans émotion. Côtoyant tantôt le bord d'un torrent , respirant cet air balsamique saturé décodeur des genêts, des romarins, des lauriers* tantôt descendant dans des ravins profonds , ou gravissant des montagnes escarpées, n'ayant pour chemin que le lit des eaux, tournant le camp ennemi, dont les feux indiquaient la position , escorté de deux guides inconnus dont la vie avait été fort aventureuse

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(presque tous avaient été de hardis contrebandiers) , lorsque l'absence se prolongeait, il était permis de craindre qu'une aventure tragique n'opposât un retard au retour.

Le chef de ces miquelets, Miguel, était remarquable : c'était un homme d'une taille élevée , d'une physionomie dure et expressive. Lorsqu'on le voyait sur l'escarpement d'un ravin , gravissant à travers les halliers , avec la rapidité d'un chamois, les flancs d'un rocher aride, coiffé d'un bonnet incarnat qui flottait sur ses larges épaules ou qu'il relevait sur son front à la phrygienne , Miguel, avec son cou nerveux, découvert, sa ceinture rouge cachant à demi le manche d'un poignard d'Albacète , ses culottes de velours ouvertes vers le genou , ses guêtres de peau serrées sur une jambe musculeuse, ses pieds préservés du contact des cailloux par une espadrille lacée de cordons bleus; Miguel, portant sur l'épaule la couverture rayée de Catalogne, et de la main droite sa courte carabine , formait à lui seul un épisode pittoresque dans un tableau de

ce pays si riche en beaux paysages. Miguel faisait quelquefois des expéditions hardies : il enleva , avec deux de ses compagnons , un colonel espa- . gnol , dans un village occupé par les constitutionnels. Il avait trouvé, c'était son expression, une bourse remplie de quadruples , et parut revêtu d'un uniforme de hussard riche, mais ridicule. Plus tard, ayant encore trouvé un cheval , il ne marcha plus a pied avec ses guides. De ce jour, il avait perdu ce qui faisait son principal mérite : sa bonne mine et son air martial. A chaque partie du vêtement national qu'il remplaçait par des uniformes à la française , il se dépouillait de ses grâces sauvages ; ce n'était plus l'enfant libre des montagnes , le fier Catalan, le descendant des Céretaniens indomptables; ce n'était plus qu'un soldat maladroit et gêné dans son uniforme comme une recrue.

Le peuple catalan est admirable par sa force et la beauté de ses formes. Les femmes sont en général élancées , grandes et jolies; elles se mettent avec beaucoup de luxe et de goût : elles sont

toujours nu-tète, et se coiffent avec de longues aiguilles d'argent qui retiennent leurs cheveux relevés en nattes ; elles portent d'énormes boucles d'oreille d'améthyste et d'or, du prix souvent de plusieurs onces. Un corsage de velours galonné en argent donne passage à deux manches de chemise d'une toile fine et blanche , retenues

au - dessus du coude par un velours noir et une large boucle d'argent. Un jupon rouge avec un velours noir, ou bleu avec un velours rouge, et des espadrilles , complètent ce costume , qui a quelque analogie avec celui des femmes d'Alsace.

La Catalogne est un pays riche, parfaitement cultivé : on y récoite en abondance des vins excellens , des olives , du lin , des citrons, des oranges et des caroubes , espèces de fèves qui viennent sur le caroubier, et qui servent à la nourriture des chevaux.

Dans ce pays de montagnes, la température de l'atmosphère est Variable. Souvent brûlé par l'ardeur du soleil en gravissant un rocher, un air glacial vous saisit de l'autre coté. Les journées

sont chaudes, et les nuits si froides et si humides, que, malgré les feux de bivouac, les vètemens étaient transpercés comme s'ils eussent été trempés dans l'eau.

Après trois semaines de séjour au col de Parpès, une partie de la division marcha sur Mataro, une des plus jolies villes du littoral de cette province. Nous y entrâmes sans résistance, mais l'accueil fut glacial. Les maisons étaient fermées; les autorités, seules, vinrent au-devant de nous. Cette

réception inusitée ne donna aucun soupçon , et cependant il était facile de s'apercevoir que les Français y étaient mal vus, les villes des bords de la mer étant, en général, mieux disposées que les autres pour la cause de la constitution. Mataro avait fourni un bataillon de miliciens volontaires qui étaient sous les ordres de Mina , retiré à Barcelonne.

On plaça des grand'-gardes comme a l'ordinaire : des reconnaissances furent poussées sur la route de Barcelonne , mais sans redoubler de précautions. Ce qui empêchait aussi que les postes

fussent multipliés, c'é^it la difficulté de faire du feu : à l'exception de quelques forêts de pins et de chênes-verts, qui sont encore assez rares, le bois manque totalement en Espagne. Il eût fallu pour se chauffer employer des arbres précieux , comme l'olivier ,*le caroubier, l'oranger, et c'eût été détruire les richesses de ce pays, où nous entrions comme amis, et dans lequel l'année se comportait en alliée loyale. Ce que le soldat français aime le moins à faire, c'est de veiller à se garder. Les précautions utiles , en temps de guerre , lui paraissent tenir du défaut de courage , et il méprise ce genre de service , sans lequel il n'est point de sûreté pour une armée; d'ailleurs , il ne se considérait point en pays ennemi. Partout les populations l'avaient accueilli comme un libérateur : l'ennemi, dont on le

menaçait, il ne lettrouvait nulle part. Aussi, malgré des ordres sévères et multipliés , on ne pouvait l'astreindre même à garder ses aimes, et le fantassin se promenait dans la campagne,

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loin de son cantonnement , avec la simple baguette blanche , comme dans les garnisons de France.

Tout le monde avait besoin d'une leçon : on la reçut.

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