L ENTRÉE EN CAMPAGNE. IO
branler la fidélité. Des injures grossières furent proférées contre les Bourbons , et un coup de vanon à mitraille, qui mit hors de combat treize d'entre eux , dispersa cette troupe ; elle ne reparut plus devant le corps d'armée qui marcha sur Madrid.
Nous eûmes plusieurs fois a combattre des bataillons composés de réfugiés de toutes les nations, Français , Piémontais , Napolitains, revêtus de l'uniforme de la garde impériale, ayant sur leurs sc^kos l'aigle surmonté de la cocarde tricolore ; les débris de ces bataillons tentèrent de se faire tuer en héros désespérés au com-
bat de Llers en Catalogne , mais nous les combattions en les plaignant : on ne vit point nos
soldats insulter au malheur de leurs compatriotes. Tous, nous éprouvâmes un serrement de cœur inexprimable, en entendant les gémissemcns occasionnés par de cruelles blessures, s'exhaler de ces poitrines françaises ; et ce fut un grand soulagement , lorsque l'on apprit que le plus grand nombre de ceux qui portaient
iO l'entrée en campagne.
les armes contre nous n'étaient point nés en France.
Un régiment espagnol , l'Impérial Alexandre , avait paru sur les hauteurs qui dominent la Bidassoa ; il fit un mouvement rétrograde à l'approche de quelques voltigeurs.
Dans la nuit du 6 au 7, qui fut froide et pluvieuse , on jeta un pont de bateaux sur cette petite rivière qui sépare les deux royaumes. Les feux du bivouac , parfois éteints par la pluie , d'autres fois rallumés par un vent valent, laissaient dans une obscurité profonde ou dessinaient subitement la position des régimens échelonnés à droite et à gauche de la route qui descend large et droite vers le village de Béhobie , dont les dernières maisons touchent à la Bidassoa.
A trois heures du matin, la diane bat de toutes parts, Tinfanterie prend ses armes humides de la pluie de la nuit ; le réveil sonne , et avec lui de joyeuses fanfares retentissent au loin , éclatantes, répétées par les échos des montagnes.
LENTRÉE EJV CAMPAGNE. 21
La cavalerie est a cheval , les voltigeurs s'élancent sur le pont ; quelques compagnies passent dans des barques ; un régiment de hussards traverse le fleuve à la nage ; les régimens de la Garde descendent et se massent sur la colline à gauche qui domine la Bidassoa. Le soleil commençait à paraître , et réfléchissait ses premiers rayons rougeâ très dans les plaques de cuivre des bonnets d'ours de ces vieux soldats , dont plusieurs abordaient pour la troisième fois la terre d'Espagne. Avec nos divisions, marchaient ces généraux dont les noms redits dans les bulletins de l'empire annonçaient des succès à nos armes ; la confiance sans bornés que leur témoignait le Prince généralissime était un bel éloge pour la loyauté de tous.
Placés sur une pile détruite de l'ancien pont, pour voir passer les premiers régimens, entourés et demi-voilés par les vapeurs humides de la rivière et de l'aube naissante, ces chefs ressemblaient aux guerriers d'Ossian. Le passé, rempli de souvenirs pour eux, présageait que l'avenir
a a l'entrée en campagne.
ne serait point sans gloire : et puis une armée de cent mille hommes , commandée par un Bourbon , le drapeau blanc flottant en Espagne pour secourir le captif royal, petit -fils de Louis XIV; une guerre désintéressée, loyale; c'était noble, c'était grand !
Au bout de quelques jours, les différais corps d'armée étaient entrés par plusieurs points en Espagne, et s'étendaient sur la Péninsule comme un lac qui se divise en mille ruisseaux.
11 n'entre point dans le cadre de cet ouvrage de faire l'histoire de la campagne de i8a5.
Des plumes plus habiles pourront parler des opérations militaires, de l'utilité de cette guerre, des avantages que l'on a pu en retirer. Ici , c'est une promenade dont on a essayé de tracer le souvenir, en s'arrêtant aux étapes qui ont semblé présenter le plus d'intérêt. Un séjour de trois années dans la Péninsule a mis à même de faire quelques observations sur ce pays, que
peu de monde connaît et contre lequel existent des préjuges, enracinés à tel point que les dé-
l'entrée en campagne. a3
tracteurs du peuple espagnol , de ses usages , de ses mœurs, ne se donnent même pas la peine d'approfondir la fausseté de leurs opinions. On peut attribuer ce système de dénigrement pour tout ce qui a rapport à l'Espagne , aux principes de ce peuple essentiellement monarchique. Sa foi politique et religieuse a irrité la philosophie moderne , qui en a fait le but de ses traits les plus envenimés.