CHAPITRE IV
It Clergé.
En général les populations du littoral étaient moins bien disposées pour la cause de Ferdinand que celles des provinces de l'intérieur : mais un fait certain, c'est que le peuple est pour le gouvernement monarchique et rtligieux; c'est que les populations entières nous accueillaient aux cris de : Viva el rey absoluto ! Si les masses nous avaient été contraires , cent mille hommes n'eussent point suffi pour occuper l'Espagne.
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L'influence du clergé est immense sur le peuple , et la cause de Ferdinand étant celle de la religion , c'était la cause populaire que défendait l'armée française.
Gomment parler du clergé dans le siècle où nous vivons , et comment prendre la défense du clergé espagnol sans passer pour un fanatique , pour un homme ennemi du progrès des lumières ?
Il y a tant de gens qui ajoutent foi à la calomnie ; il est si commode de ne rien approfondir, d'avoir d'avance une opinion toute faite; on est si sûr du succès quand on fait de lourdes plaisanteries sur l'hypocrisie et l'inutilité des prêtres et sur l'embonpoint des moines ! Malgré les préventions existantes , il est facile de prouver peut-être, que les prêtres seuls ont et doi-
( vent avoir de l'influence en Espagne , et que
' cette influence ils la méritent.
Le peuple de tous les pays est ingrat et mobile dans ses affections. On peut pendant quelque temps capter son suffrage, être porté par
lui en triomphe, être son idole, c'est tîhose possible ; mais si le succès populaire est durable, s'il subsiste pendant des siècles, si le peuple, s'identifie à un corps , à une institution , au point qu'il se regarde comme blessé dans ses affections , dans ses droits , dans ses intérêts , si ce corps, si cette institution est attaquée, s'il fait cause commune avec elle au point de tout sacrifier pour la ^conserver , on peut jurer alors, sans crainte d'être démenti, qu'il y a quelque chose de puissant dans ce dévouement du peuple, de cet être si changeant, et que ce dévouement est mérité.
Je considérerais l'Espagne sous deux points de vue : l'Espagne poétique, ^'Espagne d'artiste, belle par ses sites pittoresques, ses torrens , son beau ciel , ses chaînes de montanges , ses costumes piquans , la belle physionomie de ses habitans. Poètes et artistes, prenez votre lyre et vos pinceaux , chantez Grenade et l'Ai— hambra , dtssinez ici une mer qui se brise écumante contre des rochers dominés par l'arc des
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Scipions ; là un Grenadin enveloppé dans son ma liteau, soupirant les airs de la molle Andalousie sous tifr les fenêtres d'une monja, d'une monja belle et victime de la barbarie d'un tuteur jaloux. Oh! chantez et peignez cette Espagne, et vos strophes et vos tableaux seront recherchés et admirés. Mais pénétrons dans d'autres prov inces, et voyons l'Espagne positive, dépouillée de cette poétique dont je vous parlais tout à l'heure , et qui m'enthousiasmait tant, moi jeune homme, amoureux de la patrie de Cortez et de Gonzalve.
Vous trouverez dans les deux Castilles et la Navarre , dans les Asturies et la principauté de Léon , dans la Galice et la Manche , des plaines entrecoupées de chaînes de montagnes pelées et sans végétation, des torrens dévastateurs dans la saison des pluies ou après un orag*, sans eau pendant dix mois de l'année, point de bois pour se chauffer et se garantir d'un froid aussi piquant et aussi rigoureux que les chaleurs d'été sont terribles et dévorantes, des vents desséchans et froids qui vous surprennent au milieu d'une
journée embrasée. Où sont donc les douceurs de la vie dans la Péninsule? Elles se trouvent seulement dans les provinces baignées par la Méditerranée et l'Océan. Aussi vous ne voyez aucun château, aucune maison de campagne dans ces plaines stériles ^ dans ces montagnes incultes.
Quel homme riche voudrait aller troquer le bien-être des villes contre les privations de ces tristes campagnes ?
Les prêtres seuls ont affronté les ennuis d'un séjour constant dans ces lieux ingrats. Ils y ont vécu ; ils s'y sont succédé ; ils ont eu soin du peuple, qui a vu en eux ses protecteurs naturels. Les prêtres ont répandu chez lui l'instruction ; car c'est encore en France une erreur de croire que rien n^st plus ignorant que le peuple
gnol.
11 n'est pas un hameau où le curé ne se charge de l'éducation de quelques enfans , et ne leur donne une instruction solide et utile. Aussi , il n'est point d'alcade qui ne sache lire et écrire ,
et , sous ce rapport , l'instruction est plus étendue parmi cette classe de magistrats qu'elle ne Test en général parmi les maires de campagne en France.
Loin d'être intolérant, le clergé espagnol se mêle aux plaisirs et aux divertissemens du peuple. Dans les provinces du nord, on voit le dimanche descendre des montagnes, des jeunes gens des deux sexes chantant leurs chansons nationales, en agitant les sonnettes de leurs tambours de basque. Us viennent danser sur la place de l'église dans l'intervalle de la messe aux vêpres. Les prêtres se promènent au milieu de cette foule dansante , et leur présence ne gêne çn ri^i les plaisirs de ce peuple , qui , habitué * vivre avec les ministres de la religion, voit 1 eux des amis et non des juges sévères.
Comment, après une telle conduite, le clergé n'aurai t-il pas un immense ascendant sur le peuple espagnol ?
11 n'y a point d'aristocratie en Espagne. Il y a des grands d'Espagne , mais qui , vivant à la
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cour ou dans les grandes villes , ne peuvent et ne doivent avoir aucune influence sur les classes inférieures. Philippe II fit des grands d'Espagne ce que Louis XIV fit de la noblesse française : il les attira et les parqua à sa cour pour diminuer leur puissance et se mettre à l'abri de leurs entreprises. Le seul moyen de constituer une aristocratie prépondérante est de la contraindre à Vivre avec les classes inférieures des campagnes ! Il faut exister au milieu du peuple , connaître ses besoins , le soulager, le secourir; voilà ce que fait depuis des siècles le clergé espagnol.
Que , si on l'accuse de quelques abus , nous répondrons qu'à coté des meilleures institutions, l'homme paie son tribut à l'humanité en se laissant aller à trop de force ou à trop de fai« blesse ; mais aussi ne s'est-il point absous , ce clergé espagnol si calomnié, dans toutes les circonstances graves où il s'est agi de l'indépendance de la patrie. La guerre de Napoléon était injuste. Le sentiment d'indépendance nationale exalta tous les cœurs espagnols. Qui a com-
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mencé la légitime insurrection? qui a réchauffé et entretenu le patriotisme dans tous les esprits? qui plus qu'aucune classe de l'état a payé de ses trésors , de ses lumières , de son sang? Le clergé ! Partout on a vu les archevêques et le haut clergé parler au nom de la patrie , de la liberté ; car la religion est ennemie de l'esclavage, et la religion c'est la liberté.
Si Ton admet les immenses services rendus par le clergé espagnol , niera-t-oi que son influence ne soit justement acquise?
Il faut aux nations des institutions fortes. Les peuples ne font de grandes choses que lorsqu'ils se sentent animés de cette fièvre, ardente qui transforme les hommes en héros , et rend les peuples invincibles. Le clergé espagnol a excité au dernier degré l'élan de la nation, qui a déployé, inspirée par lui , une constance héroïque en combattant pour l'indépendance du pays. Le clergé s'est fait peuple ; il est national, et son influence sur les masses il la conservera longtemps.