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CONCLUSION

Mais, nous demandera-t-on, y a-t-il quelque partie du pays qui soit le vrai pays et qui pense quelque chose au milieu de cet imbroglio?

Y a-t-il dans la nation quelque groupe qui espère ou désire en sortir?

Y a-t-il enfin quelque moyen d'enrayer la décadence de cette pauvre nation espagnole?

Nous avons répondu d'avance, dans les chapitres antérieurs, à la plupart de ces questions.

L'immoralité et l'ignorance, qui sont les traits saillants de la vie politique, sont le re-

flet même de Tétat du pays. Nous sommes enfermés dans un cercle vicieux. Les gouvernements, les partis et les coteries, dirigeant la politique, sont tout ce que peut produire la nation dans sa situation présente, qui s'aggrave de jour en jour; et TEspagne ne peut devenir meilleure tant que ceux qui la dirigent persisteront dans la voie funeste qu'ils suivent opiniâtrement.

Une violente secousse seule pourrait donc nous sauver.

Mais il faut un ébranlement général, une transformation complète — non seulement du gouvernement, mais encore de Porganisation de l'État.

Qui donc est capable d'une telle tâche?

Au commencement de cette étude, nous avons avancé que la nation espagnole se trouve aujourd'hui en plein état de caducité, et qu'elle est parvenue à sa décadence sans passer par l'âge viril, par l'âge de la force plénière. Nous croyons avoir suffisamment démontré la justesse de cette affirmation dans l'ensemble de notre travail. Le fait est constaté;, il ne

reste qu'à ajouter quelques mots sur ses causes.

L'Espagne n'est pas une nation une, composée d'un peuple uniforme.

Elle est tout le contraire.

Depuis les temps historiques les plus reculés, une grande variété de races diverses ont pris racine dans jiotre péninsule sans jamais se confondre. A une époque plus rapprochée, deux grands groupes se sont constitués : le groupe castillan et le groupe basque-aragonais ou pyrénéen.

Or, le caractère et les traits de ces deux groupes sont diamétralement opposés.

Le groupe central méridional, sous l'influence du sang sémitique qu'il doit à l'invasion arabe, se distingue par son esprit rêveur, par sa prédisposition à la généralisation, par son amour pour le faste, la magnificence et l'ampleur des formes. Le groupe pyrénéen, issu des races primitives, se montre beaucoup plus positif. Son génie est analytique, et, rude comme son pays, il va au fond des choses sans considérer la forme.

Le développement historique porta au premier rang le groupe rêveur et généralisateur.

Le système aragonais, au contraire, basé sur la liberté, reposant sur la confédération libre, dut céder le pas au régime castillan autoritaire, centralisateur, absorbant à outrance.

Le sort ou la fatalité nous porta à la découverte de l'Amérique.

Cette conquête et cettç assimilation ne firent qu'affirmer la prépondérance du groupe central-méridional. »

Tout notre sang, toute notre vie furent transportés au Nouveau Monde ; et, pendant que nous dépensions là-bas toute notre force jusqu'à la défaillance, toute notre sève jusqu'à l'épuisement et que l'anémie nous gagnait, l'Europe se rajeunissait dans la Renaissance et se retrempait dans la Réforme.

A la fin, nous nous rendîmes compte de cet état de choses ; mais, fiers de notre extension coloniale et de nos richesses nouvellement ac- . quises, ignorants de notre faiblesse intérieure, nous nous abandonnâmes à la remorque du groupe castillan, plus prépondérant que jamais.

et qui se jugea capable de lutter contré l'Europe entière.

Les tercios de Castille remportèrent des victoires éclatantes en Italie, en Flandre, en Allemagne; mais, bientôt après, la chute fut profonde et les revers dépassèrent les succès. Notre décadence suivit immédiatement notre élévation.

Les derniers rois de la maison d'Autriche laissèrent une Espagne dépeuplée et démora Usée.

La dynastie des Bourbons acheva l'œuvre, en réduisant toute la nation à un absolutisme aveugle et en la soumettant à la centralisation absorbante de l'esprit castillan.

L'Espagne ne sortit de sa torpeur qu'au bruit de la Révolution française et des canons de Bonaparte.

A notre réveil, encore assoupis d'ailleurs, nous ne sortîmes de l'absolutisme que pour tomber dans le faux parlementarisme.

Nous avions laissé passer, sans rien faire, la féconde époque de la virilité.

De toutes ses éclatantes qualités, le groupe

central-méridional n'a gardé que l'esprit d'absorption, de réglementation, de domination. 11 ne songe qu'à dominer sur les provinces, mais il le fait avec la légèreté et la nonchalance qui le caractérisent. Le Madrid que nous avons décrit, avec ses intrigues de politiciens, ses tripotages d'hommes d'affaires, le commerce facile et aimable de ses habitants, est le représentant le plus complet du genre.

D'autres grandes villes castillanes et andalouses peuvent lutter sur ce point avec la capitale, et ont encore un attrait spécial. L'étranger s^y trouve à son aise, et parfois il en sort enchanté.

Séville en est un bel exemple.

La légèreté, l'amour passionné pour les formes, la belle humeur entremêlée toujours d'une morbide mélancolie, l'excès d'imagination, qui tient lieu de toute méditation solide et se traduit dans un langage vif, animé et rempli d'images et d'expressions purement pittoresques, s'y trouvent à leur comble. Dans ses maisons à cour moresque, où tous les soirs on entend des chants et des sons de piano ou

de guitare, la vie s'écoule heureusement, au moins en apparence, et l'on y exerce l'hospitalité avec toute la grâce andalouse.

Mais qu'on ne sorte pas de la ville et qu'on ne pénètre pas dans les intérieurs de ses quartiers pauvres I

Le manque d'instruction, d'industrie, de travail productif, et surtout de prévoyance et d'esprit vraiment sérieux, changent la pauvreté en misère. On la supporte bien souvent en chantant, puisque, comme dit le proverbe castillan :

Quien canta sus maies espanta; Celui qui chante effraie le malheur.

mais ces apparences sont bien tristes pour celui qui considère sérieusement les questions et sait que, dans ce que nous venons de décrire, est toute la synthèse de l'Espagne centrale-méridionale, dominatrice delà Péninsule. La race pyrénéenne n'est pas moins déchue ; mais sa décadence est d'une autre nature.

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Ici régnent la rudesse, les appétits terrestres, Tégoïsme jaloux.

Les Catalans et les Basques sont les travailleurs de l'Espagne.

Le groupe pyrénéen a perdu toute influence sur la marche des afEstires depuis qu'il a cédé à l'esprit dominateur du groupe central.

Celui-ci ordonne, il ne reste à l'autre qpi'à obéir.

La résistance sérieuse qu'il a opposée aux accapareurs du pouvoir ne date pas d'hier.

Malheureusement pour tous, le drapeau de l'absolutisme, que les combattants arborèrent dans les dernières luttes, ne pouvait être un trait d'union entre tous les patriotes de ces contrées. Il ne servit qu'à diviser l'opinion dans les régions mêmes qui soutinrent la guerre, et à affermir la domination castillane sur tout le reste de la Péninsule.

Telle est la situation présente de l'Espagne.

On peut dire que cette nation vit en pleine négation ; c'est une véritable orgie d'idées négatives.

Demandez à la plupart des Espagnols s'ils

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sont monarchistes : ils vous répondront qu^ils ne le sont pas. Demandez-leur s'ils sont républicains, ils TOUS répondront qu'ils ne le sont pas davantage.

Que sont-ils donc?

Ils ne veulent pas le savoir : la négation leur suffit.

Ils sont fatigués de tout.

L'antique fatalisme musulman nous envahit de nouveau. Le paysan végète misérablement, sans faire le moindre eflFort pour sortir de l'ignorance, de la routine, de la pauvreté. Le citadin vit du paysan, lequel vit à peine de sa terre.

Le Progrès n'a pas encore pénétré ici.

Le mouvement intellectuel y est presque nul.

La presse politique seule sert de pâture aux esprits, et quelle pitance f

La librairie de fonds est dans un état rudimentaire.

On ne publie guère que des éditions de luxe, imprimées avec des clichés usés, qu'on relie fastueusement pour Tomement des bibliothè-

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ques, et que Ton se garde bien de feuilleter.

La lecture se borne à des romans frivoles ou à des insanités pornographiques.

Au milieu de ce néant, une seule idée positive subsiste.

Elle se résume dans Tabsorptlon de toutes les Espagnes par le groupe central, dont la grande préoccupation du moment est d^imposer la législation castillane à toutes les régions pyrénéennes.

C'est la fin de la fin.

Mais nous nous trompons en disant que celle-ci est une idée positive.

En réalité, elle est aussi négative que toutes les autres, car l'esprit de domination et d'absorption s'y manifeste sous sa forme destructive. Il a anéanti tout ce que nous conservions de caractéristique, tout ce qui constituait notre force; et en échange il nous a donné, quoi? le faux parlementarisme, dont nous avons dépeint les révoltantes monstruosités.

Le groupe prédominant, dominé à son tour par les coteries qui se sont fait un fief du gouvernement de FEspagne, se trouve satisfait

de régner, ne serait-ce que sur des ruines.

Il veut commander, et il commande.

Séparé de là vie réelle et du concert européen; vivant dans Tillusion qu'il constitue une race supérieure et se nourrissant du souvenir de son passé; entretenant le petit peuple dans un état misérable par l'obligation où il est de soutenir le luxe de ses meneurs, ce groupe, toujours imprévoyant et léger, s'est persuadé que cet état de choses durera éternellement.

Son désir de domination est satisfait, et il ne se préoccupe pas d'autre chose.

S'il a besoin de vaisseaux de guerre, les arsenaux anglais les fournissent.

Faut-il des articles de fantaisie, des vêtements, des outils : les fabricants français, allemands, belges, n'attendent que nos ordres.

Si des ouvrages scientifiques, des lois, des codes, des Constitutions même lui sont nécessaires, il ne se donne pas la peine de méditer : il a tout simplement recours à des traductions plus ou moins libres de ce qui se fait dans d'autres pays unifiés et assujettis comme nous à des pouvoirs absorbants et autoritaire;.

S94 l'bspagnb tbllb qu'elle sst

Le système français a été jusqa^ici notre modèle, et c^est lui que nous avons tenté de copier.

Madrid cherche par tous les moyens à paraître un petit Paris, et, s^il ne parvient à lui ressembler ni par ses lumières, ni par son activité dans les sciences, Tindustrie et les arts, par contre il imite parfaitement son modèle dans tout ce qui a trait à Tabsorption et à la domination des provinces par la capitale.

Par malheur pour Madrid, les nations étrangères ne sont pas sous sa dépendance, et il ne peut pas les exploiter comme les provinces ; il faut donc qu'il se rabatte sur la richesse nationale pour nourrir son oisiveté.

Nous voici arrivé au terme de ce travail, qui, réduit aux dimensions que permet ime simple étude, n'est pas aussi complet qu'on pourrait le souhaiter.

Nous n'avons pas la prétention d'avoir montré le triste état de notre pauvre pays dans toute sa désolante nudité; nous avons seulement désiré attirer l'attention des lecteurs étrangers sur quelques détails de notre état

social et politique, détails que la plupart d^entre eux ignoraient assurément.

Notre patriotisme nous imposait l'obligation de dévoiler une partie des misères qui nous conduisent rapidement à une ruine complète.

Le premier pas pour tenter la guérison d'une maladie est d'en étudier les symptômes et les effets. L'art médical est impuissant à guérir le malade qui s'oppose à cette épreuve préalable.

Ce salut, sommes-nous en droit de l'espérer?

Serons-nous aussi fatalistes que la plupart de nos concitoyens ?

Nous ne pouvons jamais perdre toute espérance, et, quoique nous considérions la chose comme presque impossible, une seule probabilité nous suffit pour conserver notre confiance en l'avenir.

Notre maladie est si grave, qu'une forte secousse peut seule nous guérir, ou tout au moins nous soulager.

Et cette secousse, pour être efiScace, doit commencer par ceci :

Détruire jusque dans ses plus profondes racines le faux parlementarisme, en balayant

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tous ces partis, ces coteries, ces bandes, qui se partagent le pouvoir et répandent jusqu'aux derniers confins de la nation Timmoralité, qui est devenue le trait le plus saillant de notre caractère;

Détruire aussi l'uniformité et l'autoritarisme centralisateur qui étouflfe et détruit tout ce qui nous restait des conditions historiques, et les remplacer par une organisation vraiment libre, basée sur un système réellement représentatif,

Et anéantir enfin la prépondérance et la domination exclusive du groupe centralméridional en les partageant avec le groupe pyrénéen.

Seule, l'harmonie entre l'esprit généralisateur castillan et le caractère analytique des régions qui constituaient l'ancienne confédération aragonaise peut produire la synthèse d'une nouvelle organisation de l'État, qui nous conduise à une nouvelle vie politique et sociale et nous relève aux yeux des nations cultivées.

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