LA VIE INTELLECTUELLE ET MORALE
Quand on arrive à Madrid, on n'entend parler que de la vie intellectuelle et morale du « cerveau de la nation ».
On la vante sur tous les tons et en toutes circonstances.
Nos orateurs sont les meilleurs du monde ; nos poètes sont sans pareils ; nos littérateurs sont supérieurs à tous leurs confrères des deux hémisphères.
« L'Athénée » de Madrid croit sérieusement qu'il constitue la société la plus savante de l'Europe, et tout Madrilène de pur sang jure et par-jure que ses grandes figures sont
uniques et n'ont pas leurs semblables dans n'importe quelle autre ville ou nation du inonde.
Nous n'avons ni le temps ni l'espace pour nous livrer à une étude approfondie de notre vie intellectuelle; nous devrons nous borner à en indiquer les traits les plus saillants.
Pour ce qui est des orateurs, nous avoue- .rons, de fort bonne grâce, qu'ils sont peut-être du monde entier ceux qui ont le plus de verbosité et de facilité d'élocution.
Le prototype du genre, Castelar, quoique déjà un peu déchu, conserve encore une forme d'expression très séduisante. Quand on connaît bien la langue dans laquelle il s'exprime, et qu'on l'entend commencer ces longues périodes pleines de vie et de mouvement, dont les phases incidentes s'accumulent et arrivent à un tel point d'acuité confuse qu'il semble impossible d'arriver à les dénouer, et qu'ensuite on voit l'orateur tout à coup les condenser toutes dans un trait final éclatant et débordant de lumière, les bravos sortent spontanément des lèvres, et les mains se joignent
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instinctivement pour applaudir avec enthousiasme.
Tous les éléments brillants concourent à cet effet magique, puisqu'il les emprunte à toutes les branches de la science et de Fart.
Tout est mêlé dans ces périodes : Phistoire, la philosophie, la physique, la chimie, et rien ne se confond, et tout sert pour produire des contrastes frappants, exprimés toujours magnifiquement.
Mais aussitôt que l'écho même de cette musique s'est tu, que reste-t-il de ces brillants discours? .
Quand, assistant à une séance de la Chambre ou du Sénat, on a entendu quelqu'une de ces harangues prononcées par un de nos meilleurs orateurs, et que le lendemain matin, on en lit le texte dans les journaux, l'effet diminue de la moitié au moins.
Mal inspiré sera celui qui voudra relire la chose quelques mois ou seulement quelques semaines après !
Il n'y trouvera plus alors que la verbosité, le bavardage fastidieux, et la facilité d'élocu-
tîon outrée par le conventionalisme. Toute qualité de fond, entrevue parfois à l'audition, disparaît à la lecture, et à l'enthousiasme succède une espèce de découragement.
On n'y voit plus rien que quelques citations historiques, souvent inexactes, et quelques lieux communs scientifiques, démodés pour quiconque est au courant du mouvement intellectuel du monde cultivé.
La parole d'or n'est plus que... platine.
Le mouvement scientifique n'est aujourd'hui même, en grande partie, que le reflet de celui de la France et de l'Italie, par la simple raison que les langues de ces nations étant sœurs des langues espagnoles, le travail de traduction est plus facile, et se trouve — bien ou mal — plus à la portée de la majorité de ceux qui veulent se donner des airs de science à outrance.
Les idées allemandes, en dépit des efibrts de quelques individualités isolées, dont un bon nombre peut-iâtre ne possèdent même pas la langue de Schiller, ne sont pas populaires parmi nos savants.
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Aussi voyons-nous que, dans tous nos établissements d'éducation, depuis les écoles primaires jusqu'à rUniversité centrale de Madrid — puisque Madrid seule jouit du privilège de posséder une université supérieure aux autres, Punique, d'ailleurs, qui délivre des diplômes de docteur, — dans tous nos établissements scolaires, disons-nous, tous les éléments d'étude proviennent de l'étranger, soit en texte original, soit en traduction.
Dans la plupart de nos écoles élémentaires, les tableaux d'histoire sacrée, d'histoire profane, d'histoire naturelle, sont les mêmes que ceux qui étaient en usage, il y a vingt ans, dans les écoles françaises, et les livres d'étude ne sont que des adaptations de ceux des Lycées et des Universités français.
Et quelles adaptations, quelles traductions parfois !
Comme les professeurs-auteurs n'avouent pas qu'ils ont traduit l'ouvrage qu 'ils présentent et qu'ils enseignent, et qu'ils le donnent généralement comme étant de leur cru, ils sont obligées, pour masquer la supercherie, de
faire quelques modifications de l'original; et, dans ces petits changements, on trouve souvent des absurdités stupéfiantes, des bêtises frisant le cocasse.
En dehors de ces traductions, confessées ou non confessées par les auteurs, notre mouvement scientifique est presque nul. Mais, dans cette branche aussi, nous prêtons matière à la .ressource des « deux faces ».
Pour la « face apparente », nous possédons un grand nombre d'établissements : académies et sociétés savantes-, à Madrid et dans les autres villes de quelque importance, établissements qui chaque année donnent de pompeuses séances inaugurales.
Pour la « face réelle », si Ton tire la quintessence de ces séances et des discours qui les ont remplies, on retrouve tout ce que l'on a pu lire dans les revues de Paris, de Bruxelles ou de Rome, orné de cette parure de conventionalisme vaniteux qui ne peut manquer dans aucune des manifestations de notre vie nationale.
Il y a en Espagne, cela est indiscutable,
un certain nombre de véritables savants, qui sont au courant du mouvement scientifiqpie actuel et qui correspondent brillamment avec les savants — leurs collègues — des nations les plus éclairées ; mais — et cela est aussi indéniable — ces savants ne forment pas un ensemble, et ils ne produisent une école nationale dans n'importe quelle branche de la science. Ils vivent ordinairement isolés, et . bien souvent même ignorés, surtout de Madrid. Car, règle générale, ils végètent, relégués dans ,1e coin d'une province, et, si les savants étrangers les tiennent en considération très grande, leurs compatriotes n'en font point le moindre cas.
Les quelques ouvrages qui ont pu mériter rhonneur de la traduction en des langues étrangères ne sont pas œuvres de savants officiels.
L'existence de ce petit nombre de savants est une exception qui confirme la règle.
Nous avons dit et nous croyons avoir prouvé que notre nation est, malheureusement, une nation en décrépitude. Or, les êtres décrépits
ne se distinguent point, d'ordinaire, par la vigueur de leurs élucubrations. Il est donc presque naturel que notre vie scientifique soit non seulement pauvre, mais même misérable.
Une sorte de faiblesse chronique pèse sur nos intelligences, et c'est ce qui les rend incapables de grandes conceptions.
Nous en avons une preuve évidente dans ce fait que, bien que l'Espagne soit le pays classique des avocats et des théologiens, elle n'a produit, de nos jours, un seul ouvrage marquant de droit, ni de théologie.
Nos facultés et nos séminaires, même pour l'enseignement, ont recours à des traductions. Si nous voulions pénétrer dans le domaine des beaux-arts et des lettres, nous trouverions, il est vrai, quelques exceptions à la règle générale de notre pays, et nous pourrions lui décerner quelques éloges. En effet, chez les êtres en état de dégénérescence, les facultés qui se conservent le mieux sont les facultés d'imagination. Nous avons donc pu produire quelques peintres et quelques sculpteurs de premier ordre, et peut-être sommes-nous en
train de fonder, sous ce double rapport, une école vraiment nationale.
En fait de musique, nous présentons le phénomène inexplicable de n'avoir rien produit, en dépit d'un goût populaire inné, et quoique possédant, comme nous les possédons, des trésors merveilleux de musique sacrée ancienne et dans la plupart de nos régions des chants populaires d'un caractère sans égal (1).
Pour ce qui est de la littérature, nous avons toujours eu, surtout en poésie, un bon nombre d'écrivains ayant su mériter, non seulement dans la Péninsule, mais dans toutes les contrées de l'Amérique où^e parle la langue cas ■ tillane, la faveur du public.
En réalité, de l'ancien empire espagnol sur lequel « le soleil ne se couchait jamais », l'unique chose qui nous soit restée est l'autorité littéraire.
(1) Un musicien catalan très érudit, don Felipe Pedrell, a soigneusement recherché et réuni, en les annotant à la moderne, nombre de ces chants populaires et de ces exquises compositions de musique sacrée, qui forment un recueil des plus curieux.
L'Académie Espagnole, malgré ses défauts et ses légèretés, est Tunique de nos institutions qui étende sa juridiction sur les deux hémisphères.
Mais une étude, même légère, de la littérature et des heaux-arts espagnols n'entre pas dans le cadre de ce livre, dont l'objet n'est que de dépeindre l'Espagne que l'on ne connaît pas, et non TEspagne connue.
Les compositions littéraires et les œuvres d'art se présentant toujours telles qu'elles sont, toute l'habileté de nos meneurs n'a pu les dénaturer et les faire apparaître devant l'étranger sous une face superficielle et contraire' à la vérité.
Nous ferons, cependant, observer que, pour juger sainement de notre vie artistique et littéraire, il ne faut pas s'en tenir aux spécimens émanant des coteries de Madrid et préconisés par leurs journaux comme l'expression de toute l'Espagne; car, à côté même de la littérature et des arts surnommés nationaux parce qu'ils se produisent en Castille, il y a les littératures^ et les arts régionaux, dont partie a déjà acquis
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une importance au moins égale aux arts et aux littératures « nationaux ».
La renaissance régionale, le réveil de certaines contrées du pays s'est manifesté précisément par les arts et les lettres.
En Catalogne, par exemple, notre renaissance actuelle, déjà puissante, compte plus d'un quart de siècle de vie prospère, et elle a produit, dans toutes les branches de la littérature, sous la forme poétique ainsi qu^en prose, des œuvres dignes d'être universellement connues.
En ce moment même, on prépare à Barcelone une grande fête commémorative de la fondation du théâtre catalan contemporain et en l'honneur du poète Frédérich Soler, dont l'œuvre se compose déjà de plus de cent pièces théâtrales, drames et comédies.
Signe caractéristique, les meneurs de Madrid, ne pouvant empêcher ces manifestations de la vie régionale, se sont imposé la consigne de faire le vide autour d'elles, consigne à laquelle toutes les coteries obéissent scrupuleusement.
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On n'en parle jamais dans leurs journaux, et si quelqu'un ose en dire un mot en public, quand même ce serait pour les combattre avec acharnement — comme ce fut le cas pour le discours d'inauguration du président de l' Ateneo de Madrid, le poète Nunez de Arce — cet audacieux est voué à l'exécration de tout Madrid bien pensant.
Heureusement les renaissances régionales sont plus connues et mieux appréciées à l'étranger qu'au sein de la capitale, et les noms de leurs promoteurs, littérateurs ou hommes de science ou d'action, reçoivent au delà des frontières les marques d'estime et de considération qui leur sont refusées dans leur patrie.
Si tel est l'état intellectuel des classes dirigeantes, on se peut faire une idée de ce que doit être celui de la masse du pays.
Nous l'avons dit déjà dans un chapitre précédent : il est assoupi et victime d'une décrépitude prématurée.
Il faut cependant avouer que le nombre des écoles primaires et supérieures a bien aug-
mente, et que, sous ce fapport, nous n'occupons pas, en Europe, le dernier rang; mais ce progrès n'est pas suffisant pour porter remède à notre faiblesse intellectuelle.
Pour nous guérir, ou tout au moins pour améliorer sérieusement notre état, il faudrait remploi de moyens que nos meneurs ont la volonté bien arrêtée de ne pas essayer, peutêtre bien parce qu'au fond ils s'en sentent incapables. Tant .que, aussi bien dans les grands centres que dans les villages les plus modestes, on enverra avec le maître d'école tout cet entourage malsain d'immoralité, de vexation et de farce que nous avons précédemment dépeint, notre vie intellectuelle, loin de se régénérer, empirera, et notre faiblesse chronique arrivera à présenter des symptômes de hialadie aiguë.
Dans le chapitre suivant, qui sera le dernier de cet ouvrage, nous indiquerons le remède unique que l'on puisse, à notre avis, tenter avec quelque chance de succès.