ALBERT SAVINE, ÉD.ITEUR
l8, RUE DROUOT, l8
Tous droits réservés.
UJ)
THE KBW YOEK
PDBIIC LIBRARY
AETdR, IMSOX AND 1 194a L
Sous le titre même de ce livre, nous avons publié, il y a quelques mois, une série d'articles dans la Revue du Monde latirij de Paris.
Ces articles, non sans doute en raison de leur mérite , mais certainement par suite de la nouveauté du sujet qu'ils traitaient, et peut-être aussi à cause de la façon dont ils le présentaient, ont, en France, éveillé un peu l'attention, et, en Espagne, ont obtenu un grand «et réel succès.
Le tirage à part qu'en fit la Revue s'est écoulé en quelques heures, et la publication en langue castillane qui en fut faite à Barcelone fut épuisée en quelques jours. ^
En outre, ce tratail a été reproduit par bon nombre de journaux espagnols.
C'est ce succès, inespéré par Tauteur, qui Ta conduit à accepter des propositions pour une édition nouvelle de son ouvrage, refondu, et présenté en volume d'une manière plus complète.
Nous disons « d'une manière plus complète », car, quoiqu'on réalité tout le texte du travail primitif soit soigneusement conservé, nous y avons ajouté plusieurs cbapitres inédits, et nous en avons renforcé quelques autres par nombre de données et de renseignements curieux.
Voilà, en peu de mots, toute l'histoire de ce livre.
:«» • iM Bi^iippipi I I ypg. "
IKTRODTJCTION
Si, malgré notre condition d'étranger, nous osons nous présenter ainsi, sans l'aide d'aucun introducteur, devant le grand public français, et partant, devant le public international, ce n'est ni par vanité, ni par orgueiL En étalant aux yeux de tous un tableau Adèle de notre nation — tableau dont les couleurs ne seront ni atténuées, ni chargées — nous croyons remplir un devoir, que la position que nous occupons dans la politique espagnole nous impose.
Le mouvement régional, en effet, prend de jour en jour des formes plus définies , en Catalogne et dans presque toutes les autres contrées non castillanes de l'Espagne. Nous avons consacré toutes nos forces à ce mouvement, qui ne saurait être bien compris à l'étranger sans la connaissance exacte de l'état actuel de notre pays. Les politi-
cîeES de Madrid, adversaires naturels et acharnés du régionalisme, ont un intérêt tout spécial à présenter notre Espagne comme régénérée par leurs efforts; et rien n'est plus éloigné de la vérité. Mais notre intérêt, bien au contraire, et notre cause, exigent que nous relevions, que nous déchirions l'épais rideau de simili-or qui recouvre les misères réelles dans lesquelles on nous a plongés.
Comme preuve que nous sommes bien en état de remplir la tâche que nous nous imposons, avec toute impartialité et en toute connaissance de cause, nous pouvons déclarer que, depuis bientôt vingt ans, nous prenons une part active aux affaires publiques espagnoles; mais que libre de toute attache avec les nombreux partis ou bandes politiques qui désolent notre pays, nous possédons toute rindépendance nécessaire pour mener à
bonne fin l'œuvre que nous nous proposons.
Nous jugerons, avec la même impartialité, les monarchistes et les républicains, les conservateurs et les radicaux, en attribuant à chacune de ces coteries, la part qui lui appartient dans le malheur général.
La Aâche que nous nous imposons, quand bien même nous ne lui donnerions pas toute l'extension qu'elle comporte, est très utile dans les circonstances actuelles.
L'Espagne est, sans aucun doute, le pays le moins connu de l'Europe, quoiqu'elle soit peut-être un de ceux sur lesquels on a le plus écrit; cardes écrivains de tous les pays se sont fait un devoir de lui consacrer quelque livre, et ceux qui ne pouvaient faire le voyage en Espagne, à la mode pendant si longtemps.
10 INTRODTJCTION
copiaient les autres et présentaient au public leurs impressions réflexes,
La majeure partie de ceux qui ont écrit sur l'Espagne nous l'ont dépeinte de telle sorte que nous ne saurions nous reconnaître nous-mêmes parmi les légions de moines et de toréadors, de manolas et de chulos^ de muletiers et de mendiants, dont ils ont peuplé nos villes et nos campagnes.
Il est vrai que ces écrivains ne doivent pas supporter toute la responsabilité de leur manière de voir erronée; ils ne font en cela que suivre les idées préconçues qui subsistent encore en Europe à l'égard de notre pays.
L'écrivain superficiel qui entreprend un voyage en Espagne ne voit partout, même avant d'avoir franchi la frontière, que couvents et amourettes, yeux langoureux sous les mantilles, à travers les
fenêtres grillées, duègnes, castagnettes et combats de taureaux, et, durant son séjour parmi nous, il ne cherche que la confirmation de ce qu'il a rêvé, afin de frapper Timagination de ses compatriotes par des contes romanesques et des descriptions fantastiques de costumes et de mœurs qui ne sont rien moins que véridiques.
Pour de semblables écrivains, notre état social et politique présent n'offre aucun intérêt , et ils ne daignent pas même lui accorder un regard.
Tout absorbés par leur rêve, ils ne voient pas l'Espagne réelle , quoique celle-ci soit aussi intéressante à observer que l'Espagne fantastique qu'ils ont forgée pour ramusemeût de leurs lecteurs.
Quant à l'étranger qui vient chez nous avec des idées plus sérieuses et un désir réel de s'instruire, il rencontre des diffl-
cultes d'un autre ordre, et quiTempêchent généralement de voir les choses telles (ju'elles sont.
Le plus souvent, si c'est un homme de quelque importance, il arrive à Madrid muni de bonnes recommandations, et il est immédiatement ajccaparé par des personnages qui jouent un rôle actif dans notre politique.
Étonné de la facilité avec laquelle toutes les portes s'ouvrent devant lui, il s'éprend bientôt de ceux qui savent remplir si galamment les devoirs de l'hospitalité, et il est gagné à leur cause.
La facilité d'élocution de ses nouveaux amis et la variété de leur conversation, qui effleure tous les sujets, achèvent de le captiver.
Dès lors, quoiqu'il parcoure ensuite d'autres villes de l'Espagne, il reste sous l'influence des idées que lui ont inculquées
ses amis de la capitale, idées aussi erronées que celles qu'avait imaginées Tobservateur superficiel. Il ne voit les choses que sous le point de vue des intérêts des politiciens madrilènes et de leurs créatures de la province, et, en rentrant dans son pays, il connaît aussi peu le nôtre que les voyageurs qui n'y ont vu que femmes avec poignard à la jarretière et grands d'Espagne se présentant dans l'arène pour combattre les taureaux.
Madrid, en efiet, est une ville douée d'une physionomie toute particulière et qui lui donne beaucoup d'attraits pour les étrangers de passage.
Elle est habitée par une foule immense de désœuvrés, d'un commerce facile, très accessibles, légers, frondeurs et amis du plaisir.
Les sommités de toute sorte qui marchent à la tête de cette multitude, aris-
tocratie» de la politique, de l'argent ou des parchemins, ne sont pas moins faciles et accessibles que le menu fretin.
Avec de bonnes manières, un habit à la mode et la bourse bien garnie, oo entre partout et on parle à tout le monde, au bout de vingt-quatre heures. Or tous ces désœuvrés, ne vivant en général, directement ou indirectement, que de l'argent qui de toutes les parties de l'Espagne afflue à Madrid, en sont arrivés à considérer le pays comme un fief, et les travailleurs des provinces comme des vilains taillables et corvéables à merci. Cette opinion, ils s'efforcent de l'inculquer à leurs visiteurs, et, comme ils ont à leur service une verbosité qui arrive parfois jusqu'à l'éloquence, jointe à beaucoup d'esprit, quelque peu superficiel, il ne leur est pas difficile de convaincre des auditeurs prédisposés déjà en leur faveur.
et manquant d'ailleurs des moyens de contrôler leurs assertions.
Pour toutes ces raisons et pour beau»coup d'autres, l'Europe ignore encore l'Espagne.
Une croyance très répandue est qu'un voyage dans notre pays offre les plus sérieuses difficultés, voire des dangers; et cependant des trains plus ou moins express, munis de wagons-litsplus ou moins confortables, sillonnent la Péninsule, et on arrive de la frontière à Barcelone en cinq ou six heures, et en seize ou dixhuit heures à Madrid.
On croit aussi généralement à l'étranger que l'Espagne est encore le royaume de Charles II, et qu'elle pullule de moines comme au temps de ce roi; et pourtant rien n'est moins exact.
Les communautés religieuses furent supprimées à la suite de la destruction violente
des couvents, il y a cinquante ans déjà, et depuis cette époque les rares moines qui, en dépit de la loi, se sont de nouveau glissés parmi nous, cherchent à passer inaperçus et se tiennent dans l'ombre, silencieux et craintifs, comme si le sol tremblait sous leurs pieds.
Aujourd'hui l'Espagne est le pays où Ton en voit le moins.
Les voyageurs cherchent dans nos villes des femmes en mantille et avec la basquine de satin ne descendant qu'aux genoux, et ils ne rencontrent que des chapeaux et des robes à la mode plus ou moins récente de Paris.
*0e n'est que pour assister aux courses de taureaux que les dames de l'aristocratie madrilène revêtent l'ancien costume national ; et ce n'est là qu'un travestissement.
Quant aux hommes, ils ont encore
plus que les femmes adopté les modes françaises ; le costume pimpant et caractéristique de Figaro ne se retrouve plus qu'au, cirque ou sur les tentures de Goya.
Au premier coup d'qeil, et en laissant de côté les costumes particuliers à quelques contrées, que les paysans conservent encore, comme dans le reste de l'Europe, l'Espagne présente le même aspect que n'importe quel autre pays.
Il ne nous reste donc plus rien de ce que les voyageurs fantaisistes ont décrit ; mais, par contre, d'autres choses ont surgi, tout aussi curieuses que celles qui ont disparu ou n'ont jamais existé.
L'Espagne réelle est aussi intéressante à observer que l'Espagne de convention inventée par les touristes.
L'immoralité et l'anarchie subsistent encore et sont peut-être même aggravées, et c'est à elles que nous sommes rede-
vables des particularités qui nous distinguent. Notre nation se trouve aujourd'hui dans la décrépitude, et elle est parvenue à cet état sans passer par l'âge viril, à cause de son développement historique particulier après le moyen âge ; elle vit donc comme vivent les , êtres décrépits.
Nous justifierons cette affirmation par l'ensemble de ce travail.
Avant d'entrer au fond de la question, nous désirons fixer notre attitude, afin de prévenir le blâme et peut-être les reproches des désœuvrés dont nous parlons plus haut.
Pour le seul fait de dévoiler aux yeux des étrangers notre situation réelle, on nous accusera de manquer de patriotisme, et lorsqu'on verra que nous attendons notre régénération de la renaissance régionale, on nous qualifiera de
séparatiste et de destructeur de Tunité nationale.
Disons donc quelques mots sur Tidée que nous avons du patriotisme et sur nos aspirations régionales.
Nous sommes né en Catalogne, et nous y avons toutes nos affections : nous sommes donc Catalan.
La Catalogne fait partie de la Péninsule, car elle est séparée de la France par la barrière des Pyrénées, et, pour cette raison, géographiquement parlant, la Catalogne doit être espagnole. En outre, les relations soutenues durant des siècles avec toutes les autres régions de TEspagne ont créé de» liens d'intérêt et d'affection réciproques tels, qu'il serait presque impossible de les rompre. L'industrie manufacturière catalane est presque la seule qui existe dans la nation ; elle a son marché naturel dans les
contrées agricoles espagnoles, qui fournissent à leur tour la Catalogne de ce qu'elle ne produit pas, et utilisent son commerce pour écouler le trop-plein de leurs produits.
L'affection qui unit les diverses régions espagnoles est si solide, la réciprocité des intérêts si forte, que ces sentiments n'ont jamais pu être diminués ou ébranlés, ni par les mesures émanées du pouvoir central dont les Catalans ont été les victimes, de même que quelques autres contrées espagnoles; ni par les rivalités passagères que la manie d'unifier au bénéfice du centre a réussi quelquefois à susciter entre ces régions.
Les Catalans sont donc, en général, aussi Espagnols que les habitants des autres régions de l'Espagne, et ils le sont non seulement par sentiment, mais encore par réflexion. Etant donnés et notre
INTRODUCTION îl
situation géographique et nos antécédents historiques, nous ne pouvons être qu'Espagnols : telle est l'opinion de celui qui écrit ces lignes •
Quant à notre patriotisme catalan, personne n'a le droit d'en douter, car nous en avons donné des preuves dans toutes les occasions.
Déjà, lors de la reconstitution de la patrie par l'expulsion des Maures, la Confédération catalano-aragonaise prit à cette œuvre une part aussi active que n'importe quel autre État de la Péninsule,
Notre Jacques P"" est une figure historique aussi grande que la plus grande de la Castille.
D'autre part, si, lorsque Tunion s'établit par le mariage d'Isabelle la Catholique et de Ferdinand d'Aragon, nous apportâmes les îles Baléares, Valence
et d'autres terres et d'autres royaumes subjugués ou reconquis par nos armes, — lorsque les Maures reçurent le coup mortel à Grenade, les Aragonais-Catalans marchèrent à côté des Castillans, sous les drapeaux unis d'Aragon et de Castille-
Mais, quoique nous soyons aussi Espagnols que le rest^ de nos compatriotes, notre patriotisme ne nous aveugle pas, et il ne nous conseille pas de cacher que notre décadence fut aussi grande que Tavait été notre gloire.
Nous croyons, au contraire, que notre devoir nous ordonne de dévoiler cette décadence dans toute son étendue, afin quoj le mal étant bien connu, il soit possible d'y remédier.
Nous sommes de ceux qui ne veulent pas céder au fatalisme, et, si une conduite funeste nous a réduits au misérable
''Tï^^r'^Err??.
mTRODVCTION 23
état dans lequel nous sommes plongés, nous croyons qu^un changement dans .notre ligne de conduite peut encore nous relever.
Notre espoir se fonde sur ce que, en examinant attentivement les divers éléments qui composent notre pays, nous en trouvons encore beaucoup qui se sont conservés sains, quoique les malades et les gâtés aient réussi à s'imposer et à dominer.
Ces derniers ont tout intérêt à dissimuler et à cacher notre état, tandis que, de notre côté, il nous convient de le mettre à jour, sinon pour le guérir, du moins pour justifier les mesures que nous proposons afin de tenter la guérison.
Et plus les auteurs de notre mal s'efforcent de le celer, plus nous devons chercher à le rendre public.
Tous les éléments officiels, toutes les
coteries politiques qui se partagent comme un butin les restes du pays, ont un intérêt spécial à se présenter travestis, aux yeux de l'Europe : ils veulent apparaître comme nos régénérateurs. Tous désirent être regardés comme les représentants d'une Espagne rajeunie et aspirent à prendre part au grand concert européen.
Il est de notre intérêt de prouver qu'ils ne sont ni les représentants de l'Espagne, ni ses régénérateurs.
Si notre pauvre pays ne peut pas se relever de l'abattement dans lequel il a été plongé parles mille causes combinées qui amenèrent notre décadence, la faute principale en est à ces exploiteurs.
Et ici nous devons constater que, s'il est une nation qui ait le droit de ne pas rougir de sa décadence, cette nation est bien la nôtre.
En effet, la chute de TEspagne fut sa grande épopée, épopée que n*ont point encore chantée ses poètes, quoique l'un d'eux, né en Catalogne et écrivant en catalan, l'ait aperçue et laissé entrevoir dans quelques pages de V Atlantide (1).
Notre orgueil national ne doit se fonder ni sur l'expulsion des Maures, ni sur notre prépondérance éphémère dans la politique européenne ; car toutes les nations comptent des pages aussi glorieuses dans leurs annales.
Notre orgueil national doit se fonder précisément sur le fait qui détermina notre chute : sur la découverte, la conquête et l'assimilation de l'Amérique.
Toutes les causes de notre décadence jiécoulent de ce fait culminant dans l'histoire de la Civilisation.
(1) Poème traduit en français par M. Albert Savine.
En patronnant Tidée prophétique de Christophe Colomb, l'Espagne se disposait à se sacrifier pour l'Humanité.
Grâce à notre énergie, de nouveaux continents furent découverts, et l'étendue des terres habitées fut doublée en nn instant.
Notre virilité et notre constance, jamais ébranlées, les conquirent pour la civilisation, et il existe aujourd'hui dans le nouveau monde une vingtaine de nations qui parlent la langue que l'Espagne leur enseigna, qui ont les mœurs et les coutumes que nous leur donnâmes, qui sont, en un mot, la chair de notre chair.
L'Espagne se dépouilla de sa vie pour l'Humanité et la Civilisation, et elle demeura énervée et sans forces, comme une mère dont le sein se déchire pour donner le jour à un enfant trop robuste.
Nous pouvons donc nous présenter devant le monde le front haut, quoique déchus.
A ceux qui ne comprendraient pas que notre chute contient notre grande épopée j nous montrerons les nationalités qui rem^ plissent TAmérique du Sud et s'étendent jusqu'à celle du Nord; nous leur ferons remarquer les efforts d'énergie que ces peuples ont su faire pour consolider dans le nouveau monde, à travers des convulsions de près d'un siècle, l'organisation politique propre aux peuples jeunes et aux pays nouveaux et pour se mettre en mesure de réaliser dans l'avenir la synthèse entre l'individualisme saxon et l'autoritarisme latin ; et nous exigerons le respect dû à une décadence qui reconnaît une telle origine et qui a été la cause do pareils effets.
Nous pouvons donc nous présenter
devant le monde ^ans honte, et même avec un légitime orgueil, malgré notre misérable état actuel; d'autant plus qu'à côté du mal, nous présenterons le çemède qui nous convient.
L'Espagne, en eflfet, ije peut être guérie de ses maux par aucun des traitements usités; jusqu'ici ceux qui ont été employés n'ont fait qu'aggraver notre situation.
Dans le courant de ce siècle, nous avons tout essayé, depuis l'absolutisme despotique jusqu'à la république licencieuse, et nous sommes toujours allés de mal en pire.
C'est qu'aucun de ces traitements n'attaquait le mal dans ses racines ; au contraire, ils lui servaient plutôt d'aliment.
Seul le système régional, représenté par notre Renaissance catalane, peut être un principe d'amélioration.
C'est pourquoi nous le préconisons
avec foi, quoique sans grand espoir; mais nous croyons indispensable de mettre la plaie à jour, car ce ne sera que lorsque nous serons convaincus de sa gravité que nous saurons nous décider à lui appliquer le seul remède héroïque qui puisse la cicatriser.
COUP d'œil général
Nous allons donc entrer en Espapiio, et comme, pour ce que nous aurons à voji- dun^ notre voyage, il nous est utile d'c irriver promptement à Madrid, nous prendrons la voie la plus courte, qui est le chemin de (cr du Nord. Mais, avant de quitter à Itun li?
train français pour prendre le train espa,L;ntïl, il est bon que nous possédions quelques driimécs générales sur le pays que nous allons parcourir.
L'Espagne péninsulaire, avec les. îles Ba^ léares et les Canaries, occupe une supcrtioie de 507,000 kilomètres carrés, de sorte qiK%
au point de vue de l'étendue territoriale, elle est à peu près la cinquième entre les nations européennes.
Elle est à peu près de la même étendue que la France, qui ne la surpasse que de 21,000 kilomètres carrés.
Des six grandes puissances, deux sont plus petites que l'Espagne: T Angleterre n'atteint pas, en Europe, les deux tiers de notre étendue, et l'Italie en a un peu plus de la moitié.
Ce territoire, d'après le dernier recensement général fait en 1877, est occupé par 16,625,000 habitants, soit 32 habitants par kilomètre carré.
Par le chiffre absolu de ses habitants, l'Espagne occupe le septième rang parmi les nations de l'Europe; elle est devancée par la Grande-Bretagne et l'Italie.
Enfin, par le nombre de ses habitants proportionnellement à l'étendue de son territoire, elle recule encore et n'occupe plus que le treizième rang.
Le mouvement postérieur au recensement officiel ne peut pas être apprécié avec exacti-
tude, mais il me semble que la population augmente d'une manière importante.
On peut évaluer la population actuelle de l'Espagne de 16,500,000 à 17,500,000 habitants.
Cette population est très inégalement distribuée dans la Péninsule ; car, tandis que la province de Barcelone a une densité de 108 habitants par kilomètre carré (comme l'Ang^Ie- 1?erre), les provinces centrales, comme Albacete, Câceres, Cuenca, Guadalajara et Soria, n'atteignent pas le chiffre de 15 habitants par kilomètre carré, de sorte que la densité de ces provinces est pareille à celle de la Russie,
Et qu'on n'aille pas croire que la densité do •la province de Barcelone soit due à la nombreuse population que renferme la capitale de la Catalogne, car la province de Madrid, qui a la même superficie et renferme la capitale de la nation, presque deux fois aussi peuplée que Barcelone ; la province de Madrid, disons-nous, ne possède que 76 habitants par kilomètre carré I
Cette inégalité dans la distribution des ha-
bitants de FEspagne entre ses diverses régions est une des causes qui ont le plus contribué k faire naître le malaise que toutes ces rég-ions éprouvent actuellement.
L .\s provinces centrales n'ont pas assez de bras pcïur cultiver leurs terres, même d'une manière rudimentaire, et elles se trouvent Ibrcémeiit réduites à n'être qu'agricoles.
Par e-mtre, dans les provinces de Barcelone, de Guipùzcoa, dans la région basque, et dans rjuelques autres, la terre ne suffit pas âla sul>sistance des habitants, et les bras qui ne peuvent pas être employés à l'agriculture &6 tournent vers l'industrie.
Madrid se trouvant enclavé au milieu de la partie la plus pauvre et la moins peuplée delà Péninsule, ses habitants, après s'être emparés de la politique pour la détourner à leur seul aviintage, se sont faits les champions de la misère et de l'ignorance qui les environnent, si bien que les provinces relativement riches et industrielles n'exercent aucune influence dans le gouvernement de l'État.
L'industrie, la navigation, le haut com-
l'espagîîe telle qu'elle est 35
m«*ce, sont choses de peu d'importance pour nos gouvernants ; comme ils sont influencés par les préjugés et les passions que les pauvres ressentent toujours contre ceux qui le sont moins qu'eux, au lieu d'employer les forces de l'Etat à la protection de ces sources de production et de richesse, ils les dédaignent et, loin de chercher àétendre ces biens à toute la nation, ils regardent avec envie ceux qui les possèdent.
Toutes ces données générales sont bien tristes pour le pays; mais celles qui vont suivre sont véritablement désolantes.
Il n'y a que deux choses pour lesquelles l'Espagne marche à la tête des nations européennes, et ces deux choses sont : sa dette publique et le nombre de ses officiers généraux.
Le budget de 1883 à 1884 contenait l'énorme somme de 274 millions de pesetas pour le payement des intérêts de la dette.
Le capital ne peut pas être fixé, à cause des variations continuelles qu'il éprouve.
La dernière de ces variations fut la conversion, qui eut lieu en 1881, par suite de laquelle
le capital diminua en raison de l'augmentation du taux de l'intérêt de 3 à 4 1/2 p. 100, mesure qui fut prise au détriment des contribuables ; car, depuis lors, ceux-ci sont obligés de payer une somme plus considérable aux porteurs de papier pour leurs intérêts.
Mais, si le chiffre du capital ne peut être fixé, on peut du moins assurer que, de 1865 à 1879, il s^est élevé de moins de 5 milliards de pesetas à plus de 10 milliards, et qu'aujourd'hui la dette publique de notre nation, pauvre et mal gouvernée, est supérieure à celle de grandes puissances telles que les Etats-Unis, l'Allemagne, l' Autriche-Hongrie et l'Italie, et qu'elle représente un peu moins des deux tiers de la dette publique de la Grande-Bretagne, qui est cinquante fois plus riche que nous.
Un résumé de l'augmentation de notre dette sera la preuve la plus éclatante de notre mauvaise administration. La voici évaluée en chiffres ronds:
Les intérêts de la dette s'élevaient dans les budgets :
En 1845, à pesetas 27 milliùiis.
1853 » 61 fi
Tel est le chiffre énorme et écrasant qui, en augmentant encore tous les jours, nous tlonnc le privilège peu enviable de marcher à la lôte des nations les plus endettées.
Il en est de même avec les officiers généraux qu'on nous oblige à entretenir, uniquement pour ne pas perdre Thabiluilu des pronunciamentos, cette chose éminemment espagnole, dont le nom ne peut être Iraduil dans aucune autre langue.
Voici le tableau des officiers généraux, pour Farmée de terre seulement :
Capitaines généraux (maréchaux) effectif. . , , . 7 Lieutenants généraux (généraux de division). 7(3
Généraux de brigade, j «^'•échaux de camp . 11!
"^ ( Brigadiers '2y i
Ofûciers généraux de la suite du roi. G
Ces chiffres, comme ceux de la dette publique, augmentent encore tous les a 113^ et
chaque nouvelle organisation militaire est une perte pour le pays.
L'armée de la Péninsule ne dépasse jamais le chiftre réel de 70,000 hommes en service actif ^ et cependant nous avons plus de généraux que la France et que l'Angleterre, deux fois plus que l'Italie, presque le double de l'Allemagne .
L'Autric] 10- Hongrie, qui est après nous la nation possédant le plus de généraux, n'en a pas la moitié autant, relativement.
Nous avons en Espagne 36 généraux par million d'habitants, tandis que F Autriche n'en compte que 17.
Par contre, du premier rang que nous occupons au point de vue de la dette et des officiers généraux, nous descendons presque au dernier rang sous le rapport des chemins de fer.
Il n'y a présentement en exploitation que 8,200 kilomètres environ, dont la majeure partie ne rend que des services assez rudiment aires, comme nous le verrons plus loin.
Terminons ces données générales par une
l'eSPAGNE telle qu'elle IST 39
observation importante au point de vue où nous nous plaçons dans le présent travail.
Les exploiteurs de la politique espagnole cherchent à faire croire que notre nation est peuplée par une race uniforme, et rien n'est plus éloigné de la vérité que cette assertion, comme le démontre le tableau suivant.
Parmi les 16 millions et demi d'habitants, on compte :
Basques-Navarrais, environ 800,000
/ Catalogne, » 1,750.000 \
Catalans. ) Iles Baléares » 290,000 J3,U0,000
( Valence et Alicaute , » 1,370,000 )
Galiciens et Asturiens, » 2,100,000
Soit environ 6 millions et demi d'Espagnols qui appartiennent à des races, variétés ou groupes, complètement distincts de celui qui prédomine, qui ont des mœurs différentes et ne parlent pas même, en général, la même langue.
Remarquons aussi, afin d'accentuer cette observation, — sur laquelle nous reviendrons dans un autre chapitre, — que la langue cataane, — qui n'a avec la castillane ^ autres
40 i/espagne telle qu'elle est
points de contact que ceux qui résultent de la communauté de leur origine latine, comme il arrive pour le français, l'italien et les autres langues sœurs, — est parlée sur le littoral méditerranéen sur une étendue de plus de 600 kilomètres, à partir de la frontière française jusqu'au cap de Palos, et cela sans compter les îles Baléares.
De même, les langues galicienne et asturienne ou babîe, qui ont plus d'analogie avec le portugais qu'avec le castillan, dominent l'étendue des côtes que nous possédons sur l'Atlantique, du côté du nord ; domination que ces langues partagent avec l'idiome primitif des Basques, qui règne sur les côtes de cette partie de l'Océan que nous appelons mer Cantabrique : de sorte que la langue castillane occupe une bien moindre étendue de littoral que les langues des autres régions de l'Espagne.
Ce que nous venons d'exposer suffira, à notre avis, pour donner une idée générale du pays que nous allons parcourir.
Examinons tout d'abord les particularités
caractéristiques de notre pays. A peine entrés dans le train espagnol, nous en constatons quelques-unes qui attireront certainement l'attention de nos lecteurs-
d'iRUN a MADRID PAR LE PAYS BASQUE ET LA VIEILLE-GASTILLE
C'est à Irun que nous quittons le train français pour prendre le train espagnol, opération indispensable, même pour les trains express ou rapides, attendu que la voie espagnole n'a pas la même largeur que la voie française, qui, elle, est égale à la voie normale adoptée par toutes les nations continentales de l'Europe, la Russie exceptée (1).
Nos gouvernants ont cru sans doute que les
(1) La largeur des voies ferrées espagnoles est de 1 mètre 80, et la largeur normale adoptée par les autres nations, de 1 mètre 445.
voies ordinaires étaient trop étroites pour leur grandeur, et, plus forts que ceux des autres pays, ils ont élargi les nôtres de 35 centimètres, d'accord en cela avec nos braves militaires de salon, qui, par ce moyen, s'imaginèrent préserver notre pays de toute invasion étrangère.
Depuis la construction de la première voie ferrée, nous n'avons été ni envahis ni à vrai dire menacés de l'être ; mais, par contre, la différence de largeur n'a produit que des difficultés pour le trafic et des incommodités pour les voyageurs ; et l'on ne peut jamais espérer apporter un remède à ce mal , car tout le réseau construit et tout le matériel roulant s'accordent avec la largeur donnée.
Nous voici donc, filant vers la capitale, sur le meilleur chemin de fer de l'Espagne, qui appartient à la compagnie la plus riche et la plus puissante de notre pays.
Nous avons choisi le train le plus rapide, qui nous conduira o^vec une vitesse de 35 kilomètres à l'heure, soit la moitié de celle des trains rapides de l'Europe centrale, et en s'ar-
rêtant dans plus de cinquante stations sur un parcours de 631 kilomètres, ce qui fait un arrêt chaque 12 kilomètres.
Si la meilleure ligne de l'Espagne, appartenant h une compagnie qui possède un réseau de '2,000 kilomètres à peu près et dont la direction réside de fait à Paris, fait son service d'une manière aussi rudimentaire, on peut juger des services que rendent les autres lignes plus pauvres.
Pour en donner une idée, il nous suffira de constater qu'entre Barcelone, Lérida, Saragosse et Madrid, il ne circule qu'un train de voyageurs par jour, avec une rapidité de 30 kilomètres à l'heure, et deux trains par semaine, que Ton nomme expfess, à 35 kilomètres à Theure-
Nous avons dit que la direction de la Compagnie du chemin de fer du Nord réside de fait à I*aris, et il en est de même poiu* beaucoup (F autres sociétés commerciales, industrielles ot de chemins de. fer; et cela se compiend, car une grande partie de nos voies ferrées a été construite avec des capitaux étran-
L'ESPAGNE TELLE QU'eILE EST 45
gers, ou, du moins, les capitalistes étrangers s'en sont emparés à la suite d'opérations de Bourse.
Nos meilleures mines, telles que celles de Rio-Tinto, d'AImaden, et la plupart de celles de Bilbao, Huelva, etc., se trouvent entre des mains étrangères. La navigation elle-même ne fait pas exception à cette triste règle :
beaucoup de bateaux à vapeur inscrits sur les registres de notre marine appartiennent à des sociétés étrangères, qui en retirent tout le profit.
Dans^ ces conditions, on peut juger quelle doit être la situation du commerce et de l'industrie du pays vis-à-vis de semblables compagnies.
Lorsqu'on expédie de petits colis par chemins de fer, on est presque sûr que, s'ils parviennent à leurs destinataires, ce n'est pas sans avoir été détériorés ou entamés, surtout s'ils contiennent des objets de nature à exciter la convoitise.
Les tarifs de transport sont en général excessifs.
Telle marchandise arrive d'Amérique à un port espagnol quelconque à moins de frais que ceux, qu'occasionne le transport de cette même marchandise sur un parcours de 50 kilomètres à Tintérieur.
Cet état de choses, nous le savons, étonnera considérablement les lecteurs qui ont la fortune d'être habitués à tout autre traitement dans leur pays.
En Espagne, toutes les compagnies de chemin de fer ont eu soin d'introduire dans leurs conseils d'admfnistration, en leur attribuant de très gros émoluments, les principaux hommes politiques de tous les partis ; de sorte que, quelle que soit la forme de gouvernement et quel que soit le parti politique qui exerce le pouvoir, ces compagnies sont toujours sûres d'avoir un ou plusieurs de leurs salariés au ministère. Aussi, dans leurs contestations avec les particuliers, elles ont toujours raison, et chaque chef de gare ou conducteur de train peut se dire, comme le capitaine marin sur son navire, maître absolu après Dieu dans son pachalik, mobile ou fixe.
Après ce que nous venons de dire, ou œmprendra fort bien que les capacités ou connaissances spéciales ne sont nullement nécessaires à nos politiciens pour être directeurs ou ronseillers de compagnies de chemins de lor ou autres; il suffit qu'ils aient des probabilitr^s de devenir ministres, et on ne leur demain 1l^ jamais le moindre travail.
Ainsi M. Canovas del Castillo, président passé et futur du Conseil des ministres, osl directeur de cinq grandes compagnies , et touche, à ce titre, de magnifiques gralitications annuelles, quoique, au fond, il coiniiiisse les chemins de fer et leur administi-^Mlinii comme il connaît les volcans de la l'une situés du côté opposé à la terre.
Une anecdote amusante et parfaitemejit authentique, d'ailleurs, donnera une idée do la manière dont se font ces choses dans iiutre bienheureux pays :
Lorsque M. Romero Robledo, minîslrr dl'intérieur sous Alphonse XII, n'était pas encore devenu millionnaire, il se trouva un jour vivement sollicité en pleine salle des Pas-
Perdus, pour qu'il mit en jeu son influence en faveur d'une affaire de tramways.
Pour se débarrasser de son solliciteur, le ministre déclara qu'il n'entendait rien à ces affaires et qu'il ne pouvait s'en occuper.
— Comment ! — lui répliqua son interlocuteur, qui était encore un peu plus effronté que lui, — vous êtes employé d'une compagnie de tramways, et vous dites n'entendre rien à ces affaires!
— Moi, employé d'une compagnie de tramways ! répondit le ministre au comble de la surprise.
■-- Certainement, monsieur; la somme que la maison X. vous fait parvenir si exactement tous les mois est portée sur le compte du tramway exploité par cette maison.
Le ministre ignorait que le cadeau' qu'il recevait tous les mois avec tant de nonchalance et d'abandon l'avait converti, à son insu, en employé inpartibus et protecteur latent d'une compagnie de tramways.
Et cependant ces hommes politiques qui, sans fortune et sans exercer de profession,
mènent un grand train dans une capitale où la vie est des plus chères ; ces hommes, disons-nous, repoussent fièrement et avec dédain toute idée d'émarger au budget en qualité de sénateurs ou de députés.
Ces deux charges sont absolument gratuites en Espagne, et nos législateurs des deux Chambres n'ont pas même des billets de libre circulation sur les chemins de fer.
Ce don-quichottisme suffit pour expliquer bien des anomalies de notre état politique.
Laissons maintenant cette digression trop longue, mais que nous ne croyons pas inutile, puisqu'elle a fait connaître à nos lecteurs quelques traits caractéristiques de notre pays, qui nous serviront plus tard, et reprenons notre voyage.
Toutes réserves faites au sujet du service des chemins de fer et de quelques manifestations de la vie officielle, l'étranger qui entre en Espagne est agréablement surpris à la vue du pays qu'il traverse, et son impression est qu'il n'a rien perdu en quittant le territoire français.
S'il s'est arrêté à Irun, il a pu contempler une petite ville en possession de tous les éléments de civilisation et de progrès, quoique sa population ne dépasse pas sept mille habitants.
Depuis plusieurs années déjà, elle a été entièrement éclairée à l'électricité; elle a été sans doute une des premières villes d'Europe à adopter ce système d'éclairage.
Ses établissements municipaux de bienfaisance, d'instruction et même de plaisir, sont dignes d'une ville bien plus considérable.
Lorsque le train a quitté Irun, on ajuste le temps de jeter en passant un coup d'œil sur quelques petites stations de bains de mer, que l'on est arrivé à Saint-Sébastien, la ville la plus coquette de l'Espagne, et dont la baie superbe est en été le rendez-vous des baigneurs du monde élégant espagnol.
Ses larges rues, de récente construction, et ses belles promenades, sont aussi éclairées à la lumière électrique; et, quoique sa population ne dépasse guère vingt-deux mille habitants, elle possède^ des édifices publics dignes
d'une grande ville, tels que théâtres, cirque de taureaux, — très fréquenté par les amateurs étrangers durant la saison, — un monumental jeu de paume, le jeu favori du pays, et d'autres encore. Ses hôtels et ses restaurants sont propres et bien tenus ; on y trouve un grand nombre de pensions bourgeoises aussi élégantes que confortables.
La propreté est, d'ailleurs, une qualité commune atout le pays basque.
En quittant la capitale du Guipuzcoa, le train, traversant toujours une contrée dont les plaines sont soigneusement cultivées et les montagnes boisées jusqu'à leur sommet, nous promène entre de nombreux petits villages, de grandes maisons de campagne et des fermes parsemées çà et là.
Tolosa, où l'on arrive bientôt, est remarquable par son industrie, moins importante en production que l'industrie de quelques villes catalanes, mais cependant prospère et florissante. Elle produit en papeterie, par exemple, de quoi suffire presque aux besoins de la ♦capitale d^]a nation.
Cette contrée est sillonnée de nombreuses routes bien entretenues; et, dans presque toutes les gares, on trouve un grand nombre de voitures confortables, — ne ressemblant en rien au type légendaire de la voiture espagnole, — qui attendent les voyageurs pour les conduire aux nombreux établissements de bains de l'intérieur du pays.
Ce spectacle se prolonge jusqu'à Vitoria, ville presque aussi coquette, aussi bien tenue que Saint-Sébastien, et qui est la capitale de TAlava, une des trois provinces.basques.
Mais, peu après avoir quitté Vitoria, le décor change subitement.
Les arbres disparaissent presque entièrement et les montagnes se présentent sèches et dénudées. La terre est jaune ; les villages aussi jaunes que la terre. On ne trouve plus de voitures confortables dans les gares; les routes carrossables deviennent rares et mal entretenues.
C'est que l'on est sorti des provinces basques pour entrer dans la Vieille-Castille.
On est en pleine Espagne.
Et, chose digne de remarque, le territoire basque, véritable oasis en sortant des steppes de la Castille, est une des portions du sol espagnol les moins favorisées de la nature.
Le terrain est partout accidenté et inégal; ses produits ne sont pas riches comme dans beaucoup d'autres provinces, exception faite des produits du sous-sol (les mines).
Le bien-être relatif. Pair de civilisation et de progrès qu'on y respire, ne sont pas dus à des avantages naturels, mais à l'esprit d'ordre et à l'ardeur au travail de ses habitants.
Et cependant, — chose plus curieuse encore, — pour les politiciens de Madrid et pour ceux des pays qui leur servent d'écho, le pays basque est une tache dans l'Espagne; ses habitants sont dépeints comme'les plus arriérés de toute la nation et les plus réfractaires aux idées modernes.
C'est que le pays basque n'est pas encore uniformisé avec le reste de l'Espagne; il est, pour ce motif, le plus réfractaire aux idées et aux désirs uniformistes de Madrid.
Les Basques possédaient leurs fueros et une
administration presque autonome; ils les ont défendus avec une énergie dont Thistoire offre peu d'exemples.
Durant les deux guerres civiles contemporaines, ils ont mis sur pied de guerre presque le dixième de leur population totale, et, pendant des années entières, ils ont tenu tête aux forces réunies de la nation.
Nous ne cherchons pas à justifier cette conduite, et nous regrettons que ces belles contrées soient devenues le boulevard de l'absolutisme durant ces deux guerres; mais il ne faut pas oublier la situation dans laquelle elle? se sont trouvées.
Le caractère dominateur et absorbant des Castillans, épris dans les derniers temps des idées et des principes d'uniformisation de la France, mais incapables de leur donner quelque application pratique, ne pouvait tolérer la plus petite manifestation de la vie locale.
Dans le système parlementaire, il ne voyait qu'un moyen de s'imposer, puisque, ne pouvant arriver à l'uniformisation en s'élevant au niveau de certaines contrées mieux ré-
gies, il les obligerait à descendre jusqu'à lui.
Les Basques comprirent bientôt que la situation qu'on leur faisait était insoutenable, et leur esprit viril ne voulut pas céder sans combattre.
Comme tous les partis constitutionnels étaient centralisateurs à outrance, ils crurent que la menace leur venait du constitutionnalisme, et, oubliant que le caractère castillan s'était toujours montré dominateur et absorbant, même au temps de l'absolutisme, ils se déclarèrent les champions de ce dernier système, en opposition au système constitutionneL
Ce serait, cependant, une erreur de supposer que les Basques sont plus fanatiques en religion et moins éclairés que les autres races qui peuplent l'Espagne.
Les Andalous, les Aragonais, les Valenciens, la plupart des Castillans et les montagnards de la Catalogne, sont au moins aussi fanatiques que les Basques, et, par contre, ceux-ci sont bien plus éclairés que les autres habitants de l'Espagne, en général.
L'instruction publique élémentaire est beaucoup plus répandue dans leurs provinces que dans les autres, et la proportion de ceux qui savent lire et écrire y est plus élevée.
A Bilbao, à Saint-Sébastien, à Vitoria, les écoles primaires possèdent des bâtiments construits exprès, et sont installées avec un confort qu'on chercherait vainement ailleurs.
Les lycées, l'école des arts et métiers de Bilbao, la prison cellulaire de Vitoria, — qui fut pendant longtemps Tunique de l'Espagne, — et une foule d'autres institutions d'utilité publique, prouvent la supériorité du pays basque sur la plupart des autres régions de la Péninsule, supériorité qui se révèle au premier abord par la tenue et par l'attitude des habitants.
Cette opinion sur le pays basque n'est point particulière à l'auteur de ces lignes; elle est commune à toutes les personnes éclairées qui ont visité ce pays. Humboldt, qui y séjourna pour étudier la langue basque, en sortit enchanté; Victor Hugo l'appelle « une terre bénie ». Déjà Rousseau avait dit de l'arbre
de Guernica, qui symbolise les libertés basques, que c'était « le premier, le plus ancien, le père des arbres de la liberté ».
Nous insistons sur ces particularités de la région basque, parce que la part qu'elle a prise à nos deux dernières guerres civiles a exercé une grande influence sur le développement fatal de la politique madrilène contemporaine.
Aucun de ceux qui connaissent notre histoire ne sera étonné si nous lui disons qu'il existe en Espagne une passion vraiment populaire et nationale : la haine de l'absolutisme.
L'alliance de ce système de gouvernement avec l'intolérance religieuse, dont il se fit le champion contre toute expansion de liberté, nous mit en guerre avec toute l'Europe et nous laissa dans un tel état de faiblesse et d'exténuation, que le pays en arriva à être presque dépeuplé.
A l'époque la plus funeste de l'absolutisme, il n'y avait peut-être pas six millions d'habitants dans toute l'Espagne. *
Le dernier monarque absolu, Ferdinand VII,
en plein dix-neuvième siècle, porta la réaction à un degré de férocité sans exemple.
Dans quelques nations de l'Europe, le pouvoir absolu des rois, malgré ses graves inconvénients, a été souvent d'une grande utilité pour Tavancement des peuples.
En Espagne, absolutisme est synonyme de pauvreté, de misère, de férocité, de fanatisme, d'ignorance et de dégradation. '
Comme ce régime avait des racines profondes dans le pays, la lutte a été acharnée et de longue durée.
Après sa chute, il a pu allumer encore deux grandes guerres civiles, sans compter les diverses tentatives et les soulèvements moins importants, et Ton prévoit qu'il peut encore en produire à l'avenir.
Le représentant actuel de l'absolutisme, don Carlos, est encore à la tête d'un parti puissant, qui guette patiemment l'occasion et conspire pour nous porter de nouveaux coups.
Les politiciens centralistes ont su très bien exploiter -à leur profit ce sentiment populaire de haine pour l'absolutisme.
Toute idée, tout principe qui les gêne ou embarrasse leurs plans, sont qualijfiés de machinations carlistes.
Dans leurs discours, ils font l'éloge de leur parlementarisme, qui, selon eux, doit faire notre bonheur et nous délivrer pour toujours de l'absolutisme; au nom de la liberté et quelquefois — selon la mode — de la démocratie, ils nous ont dépouillés de toutes les libertés, de tous les droits réellement démocratiques, dont quelques régions avaient pu conserver des restes.
Tout esprit de régionalisme, toute tendance au développement ou à la conservation de la vie locale, sont pour les politiques madrilènes des menées absolutistes qui doivent être énergiquement réprimées.
On a supprimé les fueros de la région basque avec le peu qu'il en restait à la région navarraise, qui les gardait soigneusement.
Au nom des idées modernes, on nous oblige à parler, à agir en toute question à la mode castillane ; et tout ce qui rompait la monotonie des provinces les plus pauvres, les plus arrié-
60 l'bspagne tellb qu'elle est
rées de TEspagne, est détruit et anéanti.
La suppression des fueros a été imposée aux Basques et aux Navarrais, comme châtiment pour la part qu'ils ont prise à la guerre civile; on arrache aux Cat2irlans leur législation civile et on menace leur industrie, parce que leur esprit inquiet et réfractaire à la su jétion entrave la marche du parlementarisme.
Les politiciens de Madrid trouvent toujours des attaches carlistes à tous ceux qui, en Catalogne et dans les autres régions réfractaires à la centrahsation, n'obéissent pas aveuglément aux chefs des partis de la capitale.
Qu'ils soient libéraux, républicains même, pour eux ce sont toujours des amis de l'absolutisme, et ils les traitent comme tels.
Et cependant ces mêmes politiciens, qui ont si bien su détourner à leur profit la haine populaire et nationale contre le carlisme, et s'en sont servis pour la destruction et pour la mort de toutes les institutions libérales et démocratiques incarnées dans la conscience publique de la plupart des régions de l'Espagne; ces politiciens, disons-nous, sont peut-être les
seuls Espagnols qui ne ressentent aucune haine contre Tabsolutisme ou, du moins, contre ses défenseurs.
Les grands délits, les grands crimes de droit commun commis pendant la guerre civile par les forces irrégulières insurgées, n'ont jamais été punis ; on n'en a pas même poursuivi les auteurs.
Au contraire, les chefs, les officiers les plus sanguinaires ont été largement récompensés de leurs méfaits par la concession de beaux grades dans l'armée régulière ou de hautes positions dans l'administration.
Ainsi il n'est pas rare de voir en Espagne des colonels et même des généraux qui sont sortis du milieu des civils, et ont été admis dans l'armée régulière après s'être affublés eux-mêmes de ces hauts grades en commandant des bandes de maraudeurs, qui, sous le drapeau carliste, exploitaient le pays durant la guerre.
On peut juger par ces exemples du degré de démoralisation et d'abjection auquel est arrivée notre politique.
Mais reprenons notre voyage, que nous avons suspendu au moment de quitter les provinces basques et d'entrer en pleine Espagne.
Le chemin, comme nou's l'avons dit, devient monotone, et nous voilà traversant un désert de terre jaunâtre, sans arbres, limité par des collines et par des montagnes de la même couleur, aussi déboisées que la plaine ; désert interrompu seulement de temps en temps par les rives fertiles. des fleuves ou à Tapprochç de quelques rares grandes villes.
Enfin nous arrivons à Madrid, placé juste au centre de ces steppes et dans la partie la plus jaune et la plus misérable.
Si nous avions eu le temps, nous aurions pu nous arrêter, par exemple, à Burgos, ville dont toute la vie actuelle se concentre dans sa cathédrale gothique et dans quelques autres monuments du moyen âge aussi remarquables que mal entretenus.
Burgos peut passer pour le type des villes provinciales, telles que les désirent les directeurs de la politique madrilène.
Nous pourrions aussi nous arrêter à Valla-
dolid, capitale de la Vieille-Castille, et qui, malgré sa bonne situation commerciale, prouve avec éloquence que la race dominatrice a été la victime de son système fatal d'absorption, non moins et bien plus encore que les régions auxquelles elle a voulu l'imposer.
Nous pourrions aussi consacrer quelques heures à Médina et à Avila, deux villes mortes^ qui, de leur ancienne grandeur, ne conservent que le souvenir avec leur dédain pour la vie active.
Un arrêt à FEscurial nous serait peut-être de quelque utilité; car nous pourrions lire les causes de notre chute et do la décadence qui dure encore, dans la masse sombre et écrasanté du monastère de Philippe IL Mais cette visite nous mènerait à de trop profondes mêditations, et nous n'avons pas pris la plume pour philosopher.
Entrons donc à Madrid et piaçoas-nous d'un bond en pleine Puerta del SoL