DIVERSITES CHEZ LES HABITANTS
Mais n'allons pas si vite.
Pour nous conduire de la gare au centre de la capitale, nous avons le choix entre une voiture particulière et Tomnibus, ou même le tramway, car les moyens de locomotion abondent à Madrid, et ils ne sont pas mal organisés du tout.
Nous choisissons Tomnibus, qui se chargera également de nos . bagages et qui nous offrira l'occasion, par l'examen attentif des voyageurs qui nous accompagnent, de faire quelques observations importantes.
Quelle variété de costumes, de physîono-
mies, de types et de langages, dans les vingt ou vingt-quatre voyageurs qui nous entourent!
Négligeant deux commis voyageurs français qui promènent leurs collections d'échantillons, et de deux autres, allemands, qui semblent leurs ombres et qui sont résolus à leur disputer le marché espagnol avec leurs produits imités, falsifiés (au dire des premiers), nous avons auprès de nous deux Basques qui ont pris le train à Saint Sébastien et qui causent dans leur langue, complètement incompréhensible pour tous les autres Espagnols, et sont coifiés du classique béret bleu ou rouge,
A leur côté, deux pauvres Galiciens, qui portent toute leur fortune en un paquet de vieux effets qu'ils ont modestement posé sôus la banquette, et qui se hasardent à peine à hausser la voix, quoique parlant le dialecte si doux de leur pays, mélange des langues castillane et portugaise, mais avec la tournure qu'avait la première quand l'écrivaient les classiques du théâtre et du roman, et dans le regard enfin desquels on lit qu'ils sont disposés
à prêter un petit service au premier qui le leur demandera. Vivante exhibition de la misérable condition à laquelle leurs provinces ont été réduites, ils fuient leur sol et arrivent pour servir de domestiques à MM. les Madrilènes.
Si nous prêtons Toreille à la conversation qui a lieu un peu plus loin, nous observerons que les interlocuteurs ne parlent pas non plus castillan, et par l'isolement dans lequel leurs voisins les laissent, nous devons déduire que ceux-ci ne les comprennent point, ce qui paraît leur importer fort peu, à eux, qui ne se préoccupent que de leurs affaires, et, s'ils regardent d'aucuns d'un mauvais œil, ce sont les commis voyageurs français et allemands^ qui vont leur faire la concurrence pour la vente des produits catalans qu'ils représentent.
Heureusement, tout n'est pas aussi prosaïque dans la voiture.
A la place voisine de la nôtre s'assied une charmante personne qui, en entrant, nous a laissé entrevoir un pied minuscule admirablement chaussé, et qui, plus elle s'enveloppe dans son châle de Manille, plus elle fait valoir
Félégance de son corsage, au haut duquel surgit une gracieuse petite tête couronnée d'un grand peigne de jais, moins noir que ses grands yeux ou que les mèches frisées de cheveux qui lui couvrent le front et les tempes. Elle s'entend parfaitement avec les Castillans qui occupent les autres places de l'omnibus, et même avec quelques Valenciens qui sont près d'elle ; mais l'inflexion de sa voix, le tour de ses phrases et l'accent de sa prononciation démontrent clairement qu'elle est fille du midi de l'Espagne, et que, si elle vient du nord, c'est qu'elle aura été engagée, comme cantaora, dans quelque petit théâtre de station balnéaire.
Et, cependant, les types que nous venons de passer rapidement en revue sont parfaitement espagnols.
L'omnibus qui nous a conduit de la gare à la Puerta del Sol est une miniature exacte et parfaite de l'Espagne réelle et véritable.
En effet, entre les habitants de ses diverses provinces, il y a une bien plus grande différence de tempérament, de caractère et d'aptitudes
que celle qui existe entre les naturels de certaines nations distinctes de l'Europe centrale.
Le type que les étrangers connaissent le plus, celui qui se présente à leur esprit quand, sur les ailes de l'imagination, ils se transport tent en Espagne, ou quand ils y vont réellement, c'est le castillan andalousé.
C'est Don Quichotte avec un peu ou beaucoup de Don Juan ; c'est Figaro avec sa légèreté recouverte de gaieté et d'esprit infécond. Mais, quoique les étrangers ne connaissent généralement pas d'autre type espagnol, — en quoi ils ne sauraient être fautifs, car si ce type n'est pas l'unique, il est du moins celui qui a réussi à s'imposer à tous les autres, — la vérité est que toutes les variétés que nous venons d'indiquer existent.
Dans notre voyage de-la frontière à Madrid, nous avons déjà fait remarquer aux lecteurs lesparticularités les plus saillantes qu'offrent les provinces basques, et, pour rapide qu'ait été notre examen, ils auront pu se convaincre qu'en elles ne réside ni Don Quichotte, ni Don Juan, ni Figaro.
Si, au lieu d'entrer de suite en Castille; si, au lieu de les conduire au sud, nous les avions guidés vers Test en longeant les Pyrénées, nous serions arrivés à l'extrémité orientale de l'Espagne, sans rencontrer non plus le type qu'on a l'habitude de regarder comme espagnol.
Dans le haut Aragon ainsi qu'en Catalogne, le lecteur aurait pu observer une race grave et sérieuse chez laquelle les facultés réfléchies prédominent les facultés Imaginatives, peu soucieuse du raffinement de la forme, et aussi distincte, en un mot, du Castillan andalousé que peut l'être un Français d'un Allemand.
Nous avons fait observer, dans un précédent chapitre, au point de vue du langage, que, sur 16 millions et demi d'Espagnols péninsulaires, il y en a 6 millions et demi qui n'ont pas comme langue native la langue castillane.
Ici, nous devons ajouter que, même parmi les 10 millions d'êtres qui parlent en naissant la langue qui nous a été imposée comme officielle, il y a des difi'érences très remarquables comme caractère.
7& l'erpagne telle qu'elle est
Les Aragonais, par exemple, qui parlent le castillan le plus viril de l'Espagne, n'ont rien de commun avec les habitants de la Nouvelle- Castille, et moins encore avec ceux du sud de la nation. Les côtés les plus saillants du caractère aragonais sont la franchise, Tentêtemerit et la rudesse. Eux-mêmes, donnant comme une preuve de cette franchise, disent avet! le plus grand naturel du monde : Vaya que somos muy brutos (1). Les anecdotes populaires, basées sur des faits réels, confirment Ce i\ue nous venons d'exprimer. En voici un exemple :
l il homme doué d'une très grande force plijsique et qui maniait le couteau à la perfection, provoqua un rival, homme frêle et
— La partie n'est pas égale, fit observer ce donner à son provocateur. Pour que je m'alii^ne avec toi, tu dois me concéder un avantage qui égalise nos chances de victoire.
— Mais quel avantage demandes-tu? interrogea l'autre.
(ij C'est vrai, nous sommes très brûles.
— Celui de te frapper d'abord d'un coup, pour diminuer ta force.
— C'est juste ! Frappe, dit le provocateur en présentant sa poitrine nue.
Le coup « d'avantage » l'étendit raide mort aux pieds de son adversaire.
Les Castillans qui habitent sur le littoral de la mer Cantabrique et sur le plateau de la Vieille-Castille ne présentent pas non plus ïv type de Don Quichotte. Ils sont peut-être, dv toute l'Espagne, les gens chez lesquels la réflexion et l'imagination sont le plus équilibrées. Leur tempérament est sérieux ; leur langage est le plus pur et le plus vraiment élégant de toutes les petites variétés de la langue castillane.
Ces contrées — à l'exception seulement de quelques endroits du littoral — sont aujourd'hui des plus pauvres et des moins remuantes de l'Espagne.
C'est un peuple vieilli, mais qui, dans cai état de vieillesse prématurée, a cependant conservé des restes de ses qualités et de ses bonnes conditions de caractère.
Mais quel contraste on peut observer quand on compare un montagnard de Santander, ou bien un paysan de Burgos ou de Valladolid avec un andalous de Triana (1) ou de Malaga !
Le fond du langage, la manière de s'exprimer et la construction grammaticale sont presque identiques, — caria langue castillane est, sans aucun doute, la plus unifiée de celles qu'on parle en Europe et en Amérique — et, malgré cette identité de forme, combien les idées exprimées dans cette même langue sont différentes !
La différence la plus marquante entre le langage de l'un et de l'autre des habitants des contrées susdites se trouve dans la prononciation même des mots et dans l'accentuation, dans l'inflexion donnée à la phrase, et, nonobstant, celui qui ne possède pas à fond la langue castillane est porté à s'imaginer que ces deux langages diffèrent plus essentiellement.
L' Andalous est toujours le « Don Juan »,
{{) C'est le faubourg le plus populaire de Séville.
plus OU moins marqué, tandis que le vieux Castillan a plutôt quelque chose du « Commandeur », de la célèbre légende.
Par malheur, pour toute la nation, le pauvre Commandeur, trop vieux, ne possède plus ses forces de jadis, forces qu'il perdit dans les aventures, dans les coups de tête auxquels il fut entraîné, et il ne se trouve plus en état d'exercer la moindre autorité sur l'effréné Don Juan, qui, après avoir porté la perturbation dans toute l'Europe pendant sa jeunesse, conserve encore assez d'influence pour malmener notre politique.
Et, pour plus de malheur encore, cette influence andalouse n'est pas directement exercée, mais par l'intermédiaire de la Nouvelle^ Castille, soit de Madrid, dont le caractère n'est que la caricature du caractère andalous. Ce dernier n'est-il pas vraiment délicieux?
L'imagination prédomine sur la réflexion; mais l'imagination est vive, éclatante, et elle porte ceux qu'elle hante à un sentimentalisme charmeur qui a toujours une teinte mélancolique.
Le type purement andalous est, peut-être, le plus poétique de l'Europe.
La femme est, là-bas, la véritable femelle de rhomme, vis-à-vis duquel elle s'est imposé comme mission : l'idée unique de lui plaire.
L'andalouse la plus pauvre ne néglige, pour sa personne, aucun soin de propreté. Ses cheveux, tressés, sont toujours ornés de fleurs naturelles aux couleurs éclatantes. Les chants populaires de l'Andalousie: les playeras^ les maiaguenas, les soledadeSy etc., etc., sont, pour la plupart, de véritables poèmes. Le sujet unique en est l'amour, mais avec une expression langoureuse, mélancolique, un peu à la manière arabe. Pour donner une idée de ces chants populaires, nous en transcrivons deux, qui nous ont paru les modèles du genre :
Dos besos tengo en el aima Que no me dejan vivir :
El ultimo de mi madré Y el primero que te dû
Ay! tu amor es como el toro, Donde le llaman se va :
El mio es como la piedra^ Donde le ponen se esta.
J*ai dans Tâme deux baisers Qui ne me laissent pas vivre :
Le dernier que je reçus de ma mère Et le premier que je te donnai.
Hélas I ton amour est comme le taureau :
Où on l'appelle, il va :
Le mien est comme la pierre,
Où on le met, il reste. .
Comme nous l'avons dit déjà, il n'y a ri ou de commun entre le véritable andalous et sa caricature madrilène.
A Madrid, la maja (jolie iîlle) se transforme en chula {horme fille), mélange .hybride de la canfaora (cantadora) andalouse et de la chanteuse française de café-concert, mélange qui se découvre même dans le costume.
Chez rhomme, l'imagination perd toute sa vivacité originale et son éclat, et se réduit à une légèreté conventionnelle indigne du moindre succès.
Jusque dans leur façon de parler, les habitants de Madrid n'ont ni la grâce andalouse, ni encore moins la gravité élégante du vieux Castillan.
La légèreté madrilène est une légèreté fastidieuse, qui finit par « embêter » TindifFérent qui Tobserve, et qui attriste ceux qui, comme nous malheureusement, doivent la supporter.
Jusqu'ici nous nous sommes borné à mettre en évidence les différences énormes qui existent entre les habitants de l'Espagne qui parlent naturellement la langue castillane.
Quelle diversité nous trouverions en comparant entre eux tous ceux qui parlent des langages différents !
Quant à nous, Catalans, je ne connais pas de caractère plu^ opposé au nôtre que celui du Castillan.
Don Juan, Don Quichotte et Figaro sont, pour nous, des types bien plus exotiques que M. Prudhomme ou John Bull.
Notre langue est rude comme notre tempérament.
Le Castillan, passionné pour la forme, peut généraliser mal, mais il généralise toujours ; le Catalan, tombé aujourd'hui dans la plus matérialiste grossièreté, est toujours analytique et peu soucieux des formes.
L'ESPAaNE TELLE QU'ELLB EST 77
Au temps de son éclat, le type castillan était l'hidalgo ; le Catalan, à l'époque la plus brillante de son histoire, inspirait déjà au Dante l'imprécation contenue dans ce vers do sa [Divine Comédie :
L'avara poverta de Catalogna.
L'avare pauvreté de Catalogne.
Pour démontrer complètement ces différences de caractère, il n'y a qu'à examiner l'histoire des deux grandes portions de l'Espagne, pendant leur séparation.
La portion castillane, depuis le commencement de la conquête des .Maures, tend toujours à la concentration, à l'unification, à la prépondérance de sa race ; la portion aragonaise, dirigée par les Catalans, et influencée par les habitants des régions pyrénéennes, tend toujours à la décentralisation, à la variété, à la confédération.
L'idéal politique social castillan est l'autoritarisme du pouvoir social; l'idéal politique
aragonais-catalan est la liberté individuelle et régionale.
Ces renseignements sommaires suffisent à prouver qu'il était impossible de convertir l'Espagne en une seule nation, unifiée, et cependant cette unification a toujours été le but, l'objectif unique et la direction pseudo-andalouse qui s'est emparée de la chose publique pendant ces derniers siècles.
L'œuvre commencée par Tabsolutisme des rois a été continuée par le parlementarisme des libéraux constitutionnels, et nous avons toujours mal marché. Aujourd'hui, toutes les variétés d'habitants qui peuplent l'Espagne, sont également déchues et dénaturalisées.
La démoralisation, l'ignorance, le fanatisme superstitieux et l'indifférence musulmane régnent dans toutes ses régions avec une égalité parfaite.
Catalans et Basques, Aragonais et Galiciens sont également assujettis et, sur tant de ruines» il n'y a que la vanité négative de la capitale» de Madrid, que nous allons essayer de faire connaître dans le chapitre suivant.