‹ L'espèce et la race en biologie généraleChapitre 2 sur 66 · EIS BIOLOGIE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

EIS BIOLOGIE GÉNÉRALE

Pour la plupart des naturalistes actuels, botanistes, zoologistes, anthropologistes, le tenue d'espèce n'a qu'une valeur conventionnelle. Ils considèrent cependant la notion à laquelle ce terme se rapporte comme indispensable pour la classification méthodique des objets de leurs études. C'est pour eux simplement une question d'ordre provisoire à établir dans l'ensemble des objets naturels. La race, qu'ils font dériver de l'espèce, appartiendrait au môme ordre et ne serait qu'une sorte de candidat à l'espèce nouvelle tels qu'ils la comprennent.

De (Juatrefagcs, qui, dans ces derniers temps, s'est le plus occupé des deux notions d'espèce et de race, en vue de faire admettre l'unité d'espèce humaine, a pour sa part beaucoup contribué à entretenir, sur les sujets dont il s'agit, la confusion. Dans l'ouvrage qu'il a publié peu de temps avant sa mort 1 , ayant divisé les

!. A. de Qi'atrefages, Histoire générale des races humaines. Introduction à l'histoire des races humaines, Paris, A. Henuuyer, 1887.

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anthropologistes on monogetiisles et polygènisles, il dit que le vague des expressions des polygénistes et la confusion continuelle qu'ils font entre la race et V espèce rendent fort difficile de reconnaître quelle est, au juste sur ce point, leur manière de voir. Il applique son appréciation surtout à Gliddon et à Agassiz.

On verra ultérieurement ce qu'il en pensait luimême, et le singulier rôle qu'il faisait jouer à cet égard aux doctrines monogéniste et polygénisle, qui, est-ce bien la peine de le faire remarquer? n'ont rien à voir dans la question. En science, les faits seuls valent. Il n'y a pas de conception doctrinale ou dogmatique qui puisse autoriser à les envisager d'une certaine façon plutôt que d'une autre. Le fait, c'est ce qui est. Nous ne le connaissons que par l'intermédiaire de nos sens, par l'observation mise autant que possible à l'abri des causes d'erreur. La seule bonne méthode à suivre pour arriver à sa connaissance certaine est celle que Chevreul a si excellemment nommée méthode a posteriori expérimentale.

Cette méthode, contrairement à ce que certains auteurs en pensent, ne se caractérise point exclusivement par l'emploi de l'expérimentation; ce qui fait qu'elle n'est point applicable aux seules sciences naturelles. On ne voit pas, dès lors, comment une doctrine ou une croyance, une opinion générale préconçue quelconque, pourrait intervenir justement pour influencer la constatation des faits. Encore une fois ils sont où ils ne sont pas. La physique, apparemment, ne change

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point selon les latitudes, ou les nations, non plus que selon les croyances philosophiques ou religieuses de ceux qui la cultivent. Partout et pour tous l'attraction est reconnue proportionnelle aux masses et en raison inverse du carré des distances. Qu'on soit donc philosophiquement monogéniste ou polygéniste, les notions d'espèce et de race ne peuvent varier qu'à la condition de ne les point prendre pour ce qu elles sont en réalité.

Ce qu'elles sont, on se propose ici de l'établir d'une façon nette et précise, en donnant, à l'appui des démonstrations, des raisons expérimentales. On montrera que, loin d'être de simples termes conventionnels, elles expriment des lois naturelles fondamentales, en dehors desquelles il n'y a, dans la science des êtres vivants, rien de positif. On montrera aussi que ces termes et leurs équivalents, usités de temps immémorial dans toutes les langues, correspondent à «les notions que l'on peut, en quelque sorte, considérer comme inhérentes à l'esprit humain. 11 sera par là devenu évident que ces notions ont été indu ment détournées de leur sens réel, dans le courant du xix e siècle, principalement par les naturalistes français, et surtout à partir de Lamarck.

A ce propos il convient de faire remarquer qu'il ne s'agit en aucune façon de se mêler aux controverses relatives à la question de l'origine des espèces. Nous laissons à chacun le soin de se faire sur ce point délicat, s'il en éprouve le besoin, une opinion selon la ten-

dance de son esprit et ses croyances philosophiques. On remarquera seulement que ce sont ceux-là mômes qui les font dériver d'êtres moins avancés en évolution qui les considèrent comme des objets purement conventionnels. En cela ils se montrent, jusqu'à un certain point, logiques, mais toutefois quelque peu inconséquents ; car il semble contradictoire d'associer à la notion d'espèce celle de la mutabilité indéfinie ; il est vrai que les partisans les plus éclairés et les plus sérieux de la doctrine de l'évolution ne la présentent que comme une hypothèse plausible, non pas comme une chose démontrée. Us accumulent en sa faveur une foule d'arguments dont bon nombre, accessibles à l'expérience, sont péremptoirement démentis par les faits constants, lies arguments sont tirés de l'étude insuffisante des plantes cultivées et des animaux domestiques. Ils ressortissent à l'horticulture ou phytotechnie et à la zootechnie. Les autres, d'observation pure, se prêtent au moins à deux interprétai ions également possibles, sinon davantage, ce qui commande pour le moins le doute sur la valeur de celle qui leur est attribuée.

Ce qu'il faut reconnaître, pour rester dans les limites de la prudence scientifique, c'est que, sur l'origine des être vivants, nous sommes dans une ignorance complète, aussi bien d'ailleurs que sur celle de toute chose naturelle. On ne peut avoir, sur de tels sujets, que des croyances, respectables assurément, à la condition qu'elles ne visent point à s'imposer. Malheureusement elles conduisent trop souvent à l'intolérance, qui est le

propre de l'esprit sectaire. Les esprits libres, indépendants de toute doctrine scientifique conçue a priori, en sont seuls tout à fait préservés. On ne les voit point se ranger sous la bannière d'un révélateur quelconque, si éminente et même illustre que puisse être sa personnalité. Ceux-là ne se croient nullement obligés d opter entre les solutions également hypothétiques qui leur sont proposées, n'ayant aucun goût pour les hypothèses non vériliables dans l'état actuel de la science.

Au cas où l'obligation d'agir s'impose, dans le domaine des choses pratiques, en l'absence de solution positive, il faut bien se décider en faveur de l'hypothèse qui parait la plus plausible, sinon la plus probable. Ce cas n'est assurément point celui qui se présente ici. On peut attendre sans impatience les éclaircissements précis sur l'origine des espèces. Leur absence ne trouble en rien la marche normale des choses. FM us urgente scientifiquement est la recherche de leur notion définie, dont nous voulons nous occuper. On peut dire que la connaissance de cette notion a, pour les sciences que nous cultivons, des conséquences de tout premier ordre, et non pas seulement dans le sens abstrait. Cela, pensons-nous, sera mis ici en pleine évidence.

Parmi les opposants les plus décidés à la doctrine «lu transformisme des espèces, il en est qui se sont montrés parfaitement inconséquents. Ils admettent, avec Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire, que l'espèce organique varie, mais en posant, comme lui, à ses variations des limites infranchissables. Elle varie, disent-ils, sous

l'influence des milieux, mais seulement dans une certaine mesure. Ils opposent ainsi leur doctrine de la variation limitée à celle de la variation indéfinie, inaugurée par Lamarck et développée ensuite par Darwin avec plus de précision. C'est ce dernier qui, avec le puissant génie qui caractérise son u*uvre, lui a valu le retentissement dont elle jouit.

De Quatrefages, dans le cours de sa longue carrière scientifique, a incontestablement accumulé, en vue des études anthropologiques, les arguments les plus nombreux en faveur de celte doctrine de la variation limitée de l'espèce. D'après lui, c'est par suite de cette variation que se seraient formées les diverses races humaines qu'on observe maintenant sur notre globe, dérivant toutes d'une unique espèce primitive. Ainsi se caractérise le monogénisme, dont il était le plus habile et le plus disert défenseur. À sa défense il a consacré de nombreuses publications et de nombreuses leçons, toutes séduisantes par le charme du style et par le parfum de bonne foi loyale qui s'en exhale.

Ce n'est pas le moment de discuter ses arguments. Il suffira, pour l'instant, de constater qu'ils pèchent par la notion fautive qu'il attribuait à la race. Dans les fréquentes discussions orales que nous avons soutenues ensemble sur le sujet, à la Société d'Anthropologie de Paris, il ne manquait jamais de faire remarquer que nos dissidences tenaient ii nos façons différentes de concevoir cette notion. Ces façons, en effet, ne se ressemblent guère, ainsi qu'on le verra par la suite. 11

attribuait à l'influence des milieux une puissance telle qu'elle lui paraissaitcapable d'avoir transformé l'homme blanc, môme de teint blond, en nègre, ainsi que sa doctrine monogéniste lui en faisait une obligation. En vérité, les transformations admises par les partisans de la doctrine de l'évolution ne seraient pas plus difficiles a comprendre que celle-là. Elles sont seulement d'ordre inverse, car ils prétendent, eux, que le blanc est un perfectionnement du nègre, moins avancé en évolution, comme celui-ci en est un des singes anthropoïdes, par l'intermédiaire du Pithecanthropus erectus, récemment découvert à Java, sous les formcsd'unecalotte crânienne et d'un fémur.

II y a donc flagrante inconséquence à se séparer des transformistes quand on admet, avec de Quatrefages, que l'espèce peut varier seulement jusqu'au point de donner ce qu'il appelle des races, mais non pas des espèces nouvelles. En ce sens il n'est au pouvoir de personne de fixer une limite à la variation. Lorsqu'auront été définies les véritables notions d'espèce et de race, non point par des conceptions purement dogmatiques, mais bien au moyen de leur caractéristique expérimentale, on verra en quoi consiste l'erreur que l'éminent professeur du Muséum a tant contribué à répandre et qui se trouve maintenant usuelle dans le langage courant. On verra que les variations incontestables qui donnent naissance à ce qu'on appelle communément des races ne touchent en rien à la réelle caractéristique de l'espèce à laquelle appartiennent ces

prétendues races. On verra aussi que bon nombre de celles-ci ne sont pas autre chose que de véritables espèces, dont il importe au premier chef, dans certains cas de la pratique, de bien connaître les attributs. La connaissance de tes attributs, en effet, peut seule mettre en garde contre de vaines tentatives dont le grave inconvénient est de faire consommeren pure perte à la fois du temps et des capitaux. À d'autres points de yue, d'un ordre plus élevé, qui sont d'ailleurs ceux auxquels se plaçait l'auteur visé, elle donne la satisfaction d'être fixé sur l'état réel des choses, satisfaction qui n'est pas peu grande pour les esprits chercheurs.

S'il ne s'agissait en cela que d'une question de terminologie, au vrai ce ne serait guère la peine de s'y arrêter. Bien des termes, dans le cours du temps, ont changé de signification, à mesure qu'on a mieux connu les objets auxquels ils se rapportent. Il eût mieux valu, peut-être, les remplacer par des nouveaux plus exactement appropriés à la nouvelle notion de ces objets. Mais, dans le cas qui nous occupe, c'est le sens du mot lui-même qui a été arbitrairement détourné, et ce mot a été substitué à un autre qui subsiste encore (Unis la langue de l'histoire naturelle. Celui-ci est pourtant incontestablement plus approprié, car il exprime le fait d'une façon plus exacte. Les botanistes et les horticulteurs n'ont point commis la même faute. Dans chaque espèce ils admettent des variétés, soit accidentelles, soit résultant de la culture. Ils ne sont pas allés , comme les zoologistes et certains anthropologistes,

jusqu'à en faire des races, sous prétexte qu'elles seraient constantes et se perpétueraient par hérédité. On ne peut que les en féliciter.

Le plus grand abus qui ait été fait du ternie de race, sans contredit, a consisté à l'appliquer à ces êtres monocellulaires qu'on appelle des microbes, à ces êtres microscopiques qui se multiplient ou par spores ou par scissiparité, sortes de boutures à la manière des végétaux, auxquels du reste on les rattache. C'est surtout, ou même uniquement, parleurs effets pathologiquesque paraissent se différencier les prétendues races de même espèce dont on parle en microbiologie. L'histoire naturelle de ces êtres, malgré les nombreux travaux dont elle a été l'objet, est encore bien loin de donner satisfaction aux esprits rigoureux. Si, au point de vue pratique, la connaissance de leur rôle a réalisé un immense progrès, les difficultés de leur classification ne sont pas encore levées. En tout cas, ce qui esi bien certain, c'est que la notion de race, même comprise à la fa<;on fautive dont il vient d'être parlé, ne leur est point applicable. Les microbiologistes devraient, à cet égard, suivre l'exemple qui leur a été donné par les botanistes et les horticulteurs, d'autant mieux que, comme on l'a déjà dit, tout tend à montrer que les microbes appartiennent plutôt à la catégorie des êtres végétaux, dont ils occupent les plus bas degrés de l'échelle.

Les deux notions d'espèce et de race sont, répétons-le, d'importance capitale. Au sujet de l'étude spéciale des groupes humains, de Quatrefages en a donné la preuve

par les passages suivants de son dernier ouvrage 1 : « Pour reconnaître, dit-il, si les groupes humains sont des mers ou des espères, il faut, avant tout, savoir ce que I on entend par ces mois et à quels signes on distingue ces deux sortes de choses. C'est ce que peuvent seules enseigner les sciences naturelles éclairées par la physiologie. Cette connaissance une fois acquise, on étudiera les populations dispersées à la surface du globe, et l'on pourra conclure. Faisons donc rapidement cette espèce d'enquête préalable et rappelons d'abord quelques principes que l'on oublie trop souvent.

«< L'homme a beau avoir des caractères propres et exceptionnels au point qu'il a fallu en faire un règne à part, il n'en est pas moins soumis à la règle générale signalée plus haut. Par cela môme qu'il est l'être le plus élevé, il résume, pour ainsi dire, la création tout entière. Toutes les forces qui agissent dans les règnes inférieurs se retrouvent chez lui, sans avoir pour cela changé de nature et de mode d'action. De cette considération bien simple découlent des conséquences sur lesquelles je dois appeler toute l'attention du lecteur. »

Auparavant, dans la même page, l'auteur avait écrit: « Si l'on néglige les définitions données par un très petit nombre de physiologistes purs ou de morphologistes exclusifs, on reconnaît, à travers les différences de rédaction, quetousles naturalistes, — « deCuvicràLamarck», a dit Isidore Geoffroy, — ont compris Y espèce et la race

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