CHAPITRE VII
L'objectif do la science, en toute chose, est d'arriver à la notion définie, par conséquent précise. Au sujet de celle de l'espèce, les nombreuses tentatives faites en vue d'un tel résultat n'ont guère abouti, on en conviendra sans doute. Elles n'ont du moins pas été heureuses, en tant qu'il s'agissait de l'espèce organique, de l'espèce vivante, dont la notion est cependant fondamentale en histoire naturelle. Il ne faut pas négliger de rappeler, toutefois, que ce caractère de notion fondamentale lui est actuellement contesté par un bon nombre d<* naturalistes. Ceux-ci ne lui accordent qu'une valeur tout à fait relative, ne la considérant que comme simplement utile pour mettre de l'ordre dans les éludes sur les êtres vivants. Les espèces n'étant pour eux que des formes transitoires, et non la manifestation d'un fait essentiel, l'expression d'une loi naturelle, inéluctable comme toutes les lois du môme ordre, ils n'accordent à leur classification qu'une importance à peu près ana logut» à celle de l 'arrangement des volumes dans une bibliothèque.
Si, au lieu de rester dans le domaine de la science
302 l'esPKCK ET LA RACE EN BIOLOGIE GÉNÉRALE
pure, de la science spéculative et désintéressée, ils avaient à s'occuper des conséquences pratiques de leurs conceptions, ils s'apercevraient vraisemblablement qu'il n'en est point de la notion d'espèce ainsi qu'ils le pensent, à moins qu'ils fussent incapables de saisir la portée de ces conséquences. Cela s'est vu et se voit encore pour quelques-uns, à l'égard desquels l'occasion s'est présentée de relever de graves erreurs. On fait ici allusion à certains zooteehnistes contemporains, dont les affirmations au sujet de la possibilité de créer des types spécifiques nouveaux, des espèces nouvelles, ont été inspirées par les conceptions dont il s'agit. Les nombreux faits de réversion, de retour à l'espèce naturelle, que nous avons exposés, et qui délient toute contestation fondée, sont une de ces conséquences ; et ce n'est point la seule. Les lois de l'hérédité, dont la connaissance importe tant à la bonne conduite des opérations zootecliniques, lesquelles, en raison de leur qualité expérimentale, apportent un contingent si précieux à la zoologie générale, ces lois de l'hérédité ne peuvent être mises en pleine évidence qu'à la condition do bien connaître la loi de l'espèce. C'est ce que je crois avoir montré dans un autre ouvrage 1 .
La raison de l'échec de la plupart des tentatives de définition de la notion d'espèce, dues aux botanistes et aux zoologistes, est facile à trouver. Les auteurs de ces tentatives n'ont pas pris garde que cette notion ne se
i . A. Sansun, L'Hvrc<lité normale et pathologique, vol. in-8°, 1893.
rapporte pas seulement aux êtres organisés. Elle est, en réalité, universelle. Elle s'applique à tous les objets de la connaissance, aussi bien aux corps bruts qu'aux corps vivants, et môme aux idées pures. 11 y a des espèces abstraites, comme il y en a des concrètes. On peut dire que cette notion est inhérente à l'esprit humain, qui éprouve le besoin invincible de distinguer et de nommer tous les objets qui parviennent à sa connaissance. Il ne peut arriver à la satisfaction de ce besoin que par la perception de caractères différentiels. A ce sujet, je veux citer des remarques on ne peut plus judicieuses, faites, en 1806, à la Société d'Anthropologie de Paris, par un de nos regrettés collègues 1 .
« Si Ton me demandait inopinément, dit-il, de définir certaines choses dont l'usage m'est cependant très familier, même celles dont j'ai dû apprendre les définitions sur les bancs du collège, par exemple le verbe, le substantif ou n'importe quelle autre partie du discours, j'aurais, je l'avoue, quoique peine à donner surle-champ une réponse satisfaisante, et peut-être que plusieurs d'entre vous seraient dans le même cas que moi. Cependant, sans avoir besoin de me rappeler aucune définition, je crois savoir reconnaître quand j'ai alTaire à un substantif, à un verbe, à un adverbe et même à une locution adverbiale. Cela prouve que ce n'est point par la définition que nous acquérons la plupart de nos idées.
1. Gaussin, Sur la notion d'espèce. Bulletin de la Société tï Anthropologie de Paris, t. I er (2 e série}, p. 411.
« Il faut donc faire une distinction entre la définition et la notion. Celle-ci est le résultat de notre commerce constant avec les choses de la vie, tandis que la définition, lorsqu'elle s'applique à un objet dont nous avons déjà acquis la notion, n'est que l'énoncé d'une ou plusieurs propriétés particulières à cet objet, une espèce de théorème d'une évidence le plus souvent immédiate. Il faut d'ailleurs remarquer que plus une notion est simple, plus il est difficile d'en donner la définition.
« Lorsqu'au contraire il s'agit d'une des créations de notre intelligence comme il s'en produit beaucoup dans les déductions scientifiques, la définition précède la notion.
« Demandons-nous à l'égard de l'espèce et de la race quel est le genre de définition qui convient : c'est évidemment le premier. Nous nous sommes trouvés en présence d'un grand nombre d'espèces animales avant qu'on se soit occupé de définir chaque espèce en particulier, et surtout bien avant qu'on ait songé à déterminer ce qu'il faut entendre par le mot espèce luimême. En cette circonstance, l'observation du vulgaire a précédé la systématisation du savant. C'est uniquement en voyant des espèces différentes qu'il a acquis la notion de l'espèce. Il a d'abord reconnu que celte multitude innombrable d'êtres qu'il rencontre à la surface de la terre peut se partager en groupes d'individus semblables par l'apparence. Cette division des êtres organiques d'après la forme est tellement naturelle que les langues de tous les peuples possèdent, à cet égard,
la nomenclature la plus complète. Adam, selon la Genèse, donna des noms à toute bôte des champs.
« Jusqu'à présent, du moins, le savant n'a pas procédé autrement; c'est sur la forme exclusivement qu'il a établi toutes les classifications.
«< L'étymologie du mot lui-même, dans les langues dérivées du latin, confirme cette manière de voir. Les individus de môme espèce ne sont, d'après le sens étymologique, que des individus de môme aspect. Je sais que, pour avoir le vrai sens des mots, il ne faut pas toujours recourir a l'étymologie ; car les mots n'ont, en réalité, d'autre signification que celle qu'on leur donne habituellement et non celle qu'ils ont eue autrefois. Mais il n'est pas sans intérêt de constater lorsque le sens étymologique est conforme au sens actuel. Dans le cas qui nous occupe, cet accord prouve que l'espèce a toujours été entendue de la môme manière.
« Par cela môme que l'on réunit dans un môme groupe les individus semblables entre eux, on reconnaît qu'ils diffèrent des individus des autres groupes. Il est hors de doute, en effet, que, si les ôtres organisés avaient formé une suite d'individus variant d'une manière continue, nous n'aurions pas la notion de l'espèce, ou du moins elle serait différente. Les espèces sont donc nettement séparées. J'ignore s'il en a toujours été ainsi, ou si elles ne se sont pas transformées dans le cours des âges. Je cherche seulement^ me représenter quelles sont les idées que le mol rappelle généralement; pour cela il ne faut pas prendre certains cas mal
définis ou mal étudiés ; il faut considérer l'espèce là où elle existe pleinement. »
A proprement parler, l'auteur cité n'était ni anthropologiste ni zoologiste. C'était un ingénieur hydrographe d'un grade élevé qui, ayant séjourné en Polynésie, s'intéressait aux études anthropologiques. 11 avait cru devoir prendre part, dans la circonstance, à la discussion que j'avais moi-même soulevée dans la société sur le sujet d'ordre général eu question. Il ne pouvait donc qu'envisager ce sujet en homme exempt de tout parti pris doctrinal et le traiter d'après les lumières que fournil une culture intellectuelle complète, ne considérant que le sens le plus étendu du mot.
11 est hors de doute, en effet, que dans son application aux objets concrets, aux corps naturels ou artiliciels, le sens du mot espèce n'est pas autre que celui qu'il a indiqué. C'est uniquement par leur forme, par leur aspect, que nous distinguons ces corps et que leurs espèces se caractérisent. Lorsque ces formes paraissent très différentes au premier aspect, la distinction en est universelle. Personne ne confondra un chêne avec un noyer ou un peuplier, un àne avec un cheval. Tout le monde reconnaîtra qu'ils ne sont point de la même espèce. 11 n'en est plus de même, assurément, lorsqu'un examen minutieux, une analyse attentive, sont nécessaires pour faire saisir les formes différentielles. La notion ne change point pour cela de caractère. Elle n'en reste pas moins une notion de type ou de modèle, auquel se rapportent tous les objets préa-
lablement reconnus comme étant de même genre. Et c'est ce que Linné avait parfaitement exprimé lorsqu'il a dit, avec les idées de son temps, que nous comptons autant d'espèces qu'il y a eu de formes créées dans le principe, c'est-à-dire au commencement des choses. Créées ou non, peu importe, le fait de leur existence suffit à la science.
La faute des naturalistes qui lui ont succédé a été d'adjoindre à cette notion, en l'appliquant aux êtres vivants, celle de la ressemblance dans la suite des générations. Cette ressemblance, exprimée d'ailleurs d une façon trop vague, est en fait nécessaire de par les lois de l'hérédité, les semblables engendrant nécessairement leur semblable, ainsi que Linné l'a dit encore ; mais sa notion n'a rien de commun avec celle de l'espèce. Les véritables hybrides, radicalement inféconds, en fournissent la preuve. Il y a des espèces d'hybrides, au sens vrai du mot, comme il y a aussi des espèces tératologiques mort-nées, incapables dès lors de se reproduire. Leur classification et leur nomenclature, telles qu elles ont été établies par Geoffroy Saint-Hilaire et telles qu'elles subsistent encore l'indiquent suffisamment.
L'espèce organique n'est donc point en réalité ni une suite ni une collection d'individus, bien qu'en fait elle soit représentée dans le temps et dans l'espace par une collection d'individus. Ces objets-là se réièrent à une notion autre que la sienne et dont il sera question plus loin. Elle est proprement et exclusivement un
type ou un modèle, dont ces individus sont des copies. Ce modèle pourrait rester sans copies, il n'en serait pas moins une espèce. Il serait seulement unique de son espèce.
Mais cette notion générale de l'espèce, par cela même qu'elle est générale, reste nécessairement dans le vague à lVgard des êtres vivants, dont les attributs sont complexes. Pour qu'elle se précise, son type a besoin d'être défini. Il ne peut l'être que par la détermination de ses caractères, détermination qui, de son côté, ne peut être réalisée qu'expérimentalement.
Les attributs variables, ainsi que l'a judicieusement reconnu l'auteur cité plus haut, et ainsi que nous l'avions fait remarquer avant lui, ne sauraient être typiques ou spécifiques. Si tous les attributs des êtres vivants étaient susceptibles de subir la variation, cela équivaudrait forcément chez eux à la négation de l'espèce. On n'y compterait plus que des individus, comme Lamarck avait tendance à l'admettre. Espèce et variation sont deux termes si évidemment contradictoires qu'il y a lieu d'être étonné de les avoir vus si souvent accouplés dans les œuvres des plus grands esprits. Ou il n'y a point d'espèces vivantes, ou leurs caractères distinctifs sont fixes. Il n'y a pas à sortir de là, sauf à détourner les mots de leur sens universellement admis. Or quels sont ceux de ces attributs qui, d'après l'expérience, ont jusqu'à présent résisté à toutes les causes de variation ?
Nous ne sommes pas en mesure de les indiquer avec
précision pour les végétaux, les botanistes, môme ceux qui, comme Godron, se sont spécialement occupés du sujet, n'ayant pas été suffisamment explicites à cet égard. Non plus pour les animaux dits inférieurs. Mais il est trop connu que tous les êtres vivants obéissent aux mêmes lois naturelles pour que les faits acquis à l'expérience relativement aux vertébrés ne soient pas applicables à toute la série de ces êtres. Il est commode de nier qu'ils le soient, mais la négation pure et simple ne suffit pas. Il faudrait, pour la rendre valable, qu'elle fût appuyée par des preuves. Jusqu'ici personne n'en a pu fournir. Nous avons montré que chez ces vertébrés les organes fondamentaux du squelette, rachis et crâne, crâne surtout, conservent leurs formes à l'encontre de toutes les contingences. C'est donc ces formes-là qui sont caractéristiques du type spécifique, du type naturel. Elles le sont tellement que, quand une circonstance quelconque les a troublées, les efïets du trouble ne sont jamais durables dans la suite des générations. La réversion les ramène infailliblement à leur intégrité. 11 ne peut point ne pas y avoir, chez les autres êtres, végétaux ou animaux, des parties correspondantes dont les formes se montrent de môme permanentes, du moment qu'on y a toujours reconnu des espèces distinctes. Linné l'a constaté pour les végétaux. Il a certainement vu juste.
Tous les autres attributs, ceux-là exceptés, sont sujets à varier, et ce sont leurs variations observées qui ont donné lieu à la notion de variété, admise par
tous les naturalistes. Ils ont eu seulement le tort de l'associer à celle d'espèce, avec laquelle elle n'a en fait aucune relation. Dans les variétés de bien des sortes qui se produisent, ainsi qu'on l'a vu, l'espèce à laquelle chacune se rattache se reconnaît aisément, pour la raison précisément que cette espèce n'a elle-même point varié. Ce sont les caractères individuels qui seuls deviennent des caractères de variété en se montrant communs à un certain nombre d'individus de même espèce.
Ce qui montre bien le trouble qui, jusqu'à présent, a régné dans l'esprit des naturalistes au sujet de la caractéristique des espèces, ce n'est pas seulement leur défaut d'accord relativement au nombre qu'ils en ont reconnu dans chaque genre, c'est surtout l'arbitraire qui éclate dans les classifications. Ils admettent comme étant de même espèce des individus qui, assurément, diffèrent plus entre eux que ne diffèrent d'autres universellement reconnus comme appartenant à des espèces distinctes. 11 y a certainement, par exemple, bien moins «l'écart entre un hémione et un âne africain qu'entre le cheval asiatique, dit arabe, et »e cheval germanique ou le frison. L'àne et l'hémione sont notamment l'un et l'autre dolichocéphales, tandis que le cheval asiatique étant brachycéphalc les deux autres sont dolichocéphales. Pourtant les deux premiers sont reconnus d'espèces différentes, et tous les chevaux sont classés, par les zoologistes classiques, dans une seule espèce. Parmi les bovidés taurins, rangés de
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môme dans une espèce unique, il y a aussi des brachycéphales et des dolichocéphales. Le mouton du Soudan diffère moins de la chèvre de Nubie que ce même mouton de tous les autres sans exception. Le cochon ibérique diffère moins du sanglier que du cochon celtique. Le chien appelé arabe est, par ses formes, plus près du chacal que le lévrier ou le braque ne le sont du dogue. N'y a-t-il pas aussi une bien plus grande distance morphologique entre le nègre du Dahomey ou celui de l'Oubanghi et un blanc quelconque de nos races européennes, qu'entre bon nombre d'animaux spécifiquement distingués par les zoologistes?
En vérité l'on comprend mal la persistance d'erreurs si manifestes, dues à l'absence d'un critérium bien défini, mais aussi à une certaine indifférence, qui s'oppose a l'abandon de la tradition. Rien n'est cependant plus évident que les faits dont nous venons de parler.
On appelle races ces véritables espèces méconnues, en admettant que ce sont des variétés fixées, devenues constantes, c'est-à-dire transmettant par hérédité leurs caractères dans la suite des générations. Qu'elles les transmettent en effet, ce n'est pas douteux. Mais qu'elles aient été, à un moment quelconque, des variétés réelles, c'est ce que personne ne serait en mesure de démontrer. Nous avons fait voir qu'elles ont existé avec leurs caractères typiques, dès les temps les plus reculés jusqu'auxquels il a été possible de remonter. Il a été établi aussi que les variétés qui nous sont connues,
résultant de variations, comme leur nom l'indique, restent ce qu'elles sont; qu'elles demeurent des groupes d'individus toujours sujets à varier ; qu'elles ne se maintiennent qu'à la condition de la continuité des circonstances sous l'influence desquelles elles se sont produites, ou ont rte produites; que, par conséquent, leur existence est on ne peut plus précaire. Pour celles qui existent chez nos animaux domestiques et qui peuvent le mieux être étudiées, le but principal de la zootechnie est non pas seulement d'en créer de nonvelles, mais encore de provoquer chez elles des variations, en vue de les rendre de plus en plus adaptées à nos besoins.
Loin que ce soient des candidats à l'espèce nouvelle, comme il a été dit par des auteurs qui n'avaient la juste notion ni de l'espèce, ni de sa caractéristique, ce sont simplement des groupes d'individus appartenant à un type naturel quelconque, qui se distinguent par un trait ou un certain nombre de traits d'importance secondaire au point de vue zoologique. Ces traits, quelques nouvelles variations qu'ils puissent subir, n'atteindront jamais à la dignité de caractères spécifiques.
C'est donc par erreur que les variétés ont été considérées comme des déviations du type ou des dégénérations. Si les savants auteurs qui se sont servis de ces expressions pour caractériser les variétés avaient eu la connaissance exacte et précise de ce type, ils auraient bien vu qu'il ne dévie ni ne dégénère lorsqu'il se produit une variété, Le sens du mot dégénération est du
reste singulièrement impropre dans le cas ; car il ne manque pas de variétés qui se font remarquer par une constitution plus solide que celle de leurs premiers parents. On ne voit point comment, par exemple, un accroissement de taille et d'ampleur du corps, caractérisant certaines variétés, pourrait être considéré comme un phénomène de dégénération. Celle-ci s'entend généralement dans le sens inverse, comme une diminution de la vitalité. Les plantes cultivées, qui doivent leur qualité de variété à une nutrition plus active que celle des plantes sauvages de leur espèce, ne sont évidemment point des plantes dégénérées. On dit au contraire, avec raison, qu'elles dégénèrent lorsque, perdant de leur vigueur, elles vont de plus en plus se rapprochant de leur prototype sauvage. De môme pour les animaux des variétés améliorées dans la descendance desquels les caractères d'amélioration vont s'amoindrissent, pour finir par disparaître tout à fait.
Il est clair, d'après cela, que la notion de variété ne peut point, à un moment quelconque, faire place à celle de race, ainsi qu'on l'admet généralement, encore hien qu'au mépris des faits on admettrait aussi que les objets auxquels cette notion se rapporte sont dans le cas d'acquérir des caractères permanents, constants. En fût-il ainsi, ce seraient des variétés permanentes, constantes, mais toujours des variétés. La notion de race, dans son sens véritable, ne se rapporte à rien de concret. Comme elle était justement comprise jadis, elle ne correspond qu'au fait de la filiation, qu'à la
succession des générations. C'est pourquoi son application se limite aux êtres vivants, jouissant seuls de la faculté de se reproduire, de se multiplier dans le temps et de s'étendre dans l'espace. Elle est, en vérité, facile à définir, n'ayant qu'un seul et unique caractère, qui est de l'ordre purement abstrait. Sa définition, comme celle de l'espèce, tient en une seule phrase on ne peut plus simple et plus courte, ce qui est la nécessité principale pour une lionne définition. « La race », avonsnous dit ailleurs, « est la descendance d'un couple primitif ». Là où il n'y a pas de couple, c'est-à-dire de reproduction sexuelle, il ne peut point y avoir de race.
Il va de soi qu'on veut parler seulement du couple naturel, composé nécessairement de deux individus de même type ou de même espèce. Parla force des choses, chaque race, ou pour mieux dire l'ensemble des individus issus de ce couple, est ainsi d'un type particulier. Elle est, cette race, celle de ce type naturel, ou la suite de ses générations dans le temps. Envisagée par rapport à l'espace et au moment actuel, c'est une collection d'individus issus les uns des autres, ou autrement dit une collection de familles, abstraction faite des caractères physiques que les individus composant ces familles peuvent présenter. Qu'on y constate un nombre quelconque de variétés, ce qui est le cas le plus ordinaire, peu importe, cela n'influe aucunement sur la caractéristique de la race.
La notion simple et claire ainsi définie n'est pourtant
RÉSUMÉ ET C0NCLU8Î0N 315
pas celle qui est en faveur, ('.elle par laquelle on Ta remplacée, étant manifestement en opposition avec les faits, ne devrait-elle pas être abandonnée? D'après cette nouvelle notion, la race serait, on la vu, une variété constante de l'espèce, une variété devenue héréditaire. Or nous avons péremptoirement prouvé qu'il n'y a point de variété constante, danslesens universellement admis pour le mot de constance appliqué au cas dont il s'agit. Ce qui caractérise la notion exprimée par ce mot n'appartient qu'à l'espèce, au type naturel. Aux termes mêmes de la définition admise, il faudrait donc dès lors renoncer à la nouvelle notion, pour revenir à l'ancienne, plus conforme a cette délinition. S'il peut être légitime de changer le sens usuel des mots, c'est a la condition que la connaissance de faits nouveaux soit venue en démontrer la nécessité. On ne serait point embarrassé s'il fallait citer des exemples de tels changements amenés par les progrès de la science. VA l'on reconnaît ici sans difficulté qu'il y a souvent quelque avantage à ce que ces mots anciens soient conservés dans le langage, bien que leur signification ailélécomplètement changée.
Mais est-ce le cas pour le mot race? Evidemment non ! Les progrès de la science ont au contraire mis en complète évidence l'erreur des bases qu'on a voulu donner à sa nouvelle signification. Ils ont établi d'une manière incontestable qu'aucune des variétés présentées comme étant des races n'a montré la permanence exigée de ses caractères distinctifs. Il est avéré que les carac-
tères de variété sont essentiellement variables, et qu'ils ne se maintiennent durant un certain temps, sur un certain nombre d'individus, qu'en raison de l'attention soutenue avec laquelle ils sont surveillés. Il n'est pas moins avéré que leur transmission par l'hérédité est précaire, aléatoire, et que toujours, dans un groupe d'individus, il en naît plusieurs qui n'en ont point hérité et qu'il faut éliminer pour y maintenir l'homogénéité. II n'en est pas ainsi dans la race véritable pour les caractères spécifiques. Ceux-ci résistent à toutes les influences. Ils se transmettent infailliblement, et ils sont les seuls qui jouissent de la propriété de se maintenir intacts dans la suite des générations.
Si évident que tout cela soit, d'après les faits exposés, on ne peut cependant pas se flatter de voir de sitôt changer à cet égard les habitudes de langage. On n'en continuera pas moins, sans doute, de prendre pour des races véritables ce qui n'est que des simples variétés, tout au moins en ce qui touche les animaux domestiques. Nonobstant, ce qui est ne peut point ne pas être. Et en somme, ce qui est, le voici, pour conclure sur ce que nous avons voulu établir :
Il y a, en histoire naturelle, des individus et des espèces d'individus. Ces individus, en se reproduisant, forment des familles et des races de même espèce. Dans chacune de ces races il se produit, sous l'influence de conditions extrinsèques, de ce qu'on nomme aussi les milieux ambiants, des variétés diverses d'une existence précaire, en raison de ce qu'elles sont subor-
données aux variations de ces milieux, qui déterminent leurs propres variations.
11 s'en suit que les races ne sont point, comme on l'a dit et comme cela se répète sans examen suflisant, des divisions de l'espèce. Pas davantage les variétés. Chaque espèce est manifestée, dans le temps et dans l'espace, par sa race, autrement dit par la suite et la collection des individus de cette môme espèce. D'où Ton conclura nécessairement que dans l'ensemble des êtres vivants il n'y a ni plus ni moins de races que d'espèces, chacune des espèces étant le type naturel de la race qui la représente au moment actuel. C'est dans la race ou la collection d'individus de même espèce que se forment les groupes secondaires d'individus appelés variétés. Dans ces groupes secondaires que quelques-uns appellent abusivement sous-races, les caractères spécifiques n'ont subi aucune atteinte, ils n'ont à aucun degré varié, ils sont restés absolument intacts. Il n'est point permis de les prendre pour des variétés de l'espèce. Ce sont simplement des éléments composants de la race, qui seule étant un collectif, peut se diviser sans cesser d'exister.
Sur l'origine des espèces, malgré les nombreux efforts qui ont été faits pour nous éclairer, nous sommes quant à présent dans une complète ignorance. Bien de positif ne nous a encore été révélé. 11 n'y a que des hypothèses plus ou moins vraisemblables, qui attendent leur démonstration. Toutefois, s'il n'est pas possible, pour ce motif, de leur accorder le caractère de vérités
scientifiques, il n'en faut pas moins reconnaître, en constatant le mouvement d'idées qu'elles ont provoqué dans le monde entier, le service qu'elles ont rendu à la pensée libre, en sapant les bases du dogme de la création biblique, vraiment trop enfantin. Sans doute les partisans de ces hypothèses ne les ont pas tous examinées avec le sang-froid suffisant, et beaucoup ne les ont même pas examinées du tout, les acceptant par pur entraînement, par cela seul qu'elles étaient opposées à ce dogme. Elles ont ainsi eugendré des fanatiques et des sectaires qui ont causé, parait-il, de grands chagrins à leur principal auteur et qui se font remarquer par leur intolérance. Il en va toujours ainsi lors de ces grandes marées intellectuelles, qui secouent profondément l'humanité. Il faut sen consoler, car l'histoire nous montre que ce qui en reste est toujours bon. Et puis, la pensée ainsi mise en éveil, au lieu de s'endormir sur le dogme immuable, est incitée à la recherche qui fait découvrir des vérités nouvelles.
Mais que les hypothèses philosophiques sur l'origine des espèces doivent être ou non vérifiées, ce que je suis, pour mon compte, disposé à accepter dans un sens comme dans l'autre, ne visant qu'à connaître la vérité, on voudra bien remarquer, j'espère, que cela ne touche en rien à ce que je me suis proposé d'établir. Les moins modérés des partisans de la doctrine de leur évolution admettent que cette évolution exige, pour s'accomplir, un temps très long, de nombreux siècles, pour mieux dire un temps indéterminé, tel que
celui qu'il a fallu pour la succession des périodes géologiques. Or nous n avons raisonné que d'après ce que l'observation directe et l'expérience nous permettent de constater, et il a été prouvé que d'après cela, dans la mesure du temps écoulé depuis qu'il a été possible d'examiner des restes des anciennes espèces, temps reconnu très long, les caractères de ces restes se retrouvent encore aujourd'hui dans les populations vivantes de môme genre. Gela suffit, je pense, pour fournir une base solide à la caractéristique nécessaire aux besoins de la classification actuelle des espèces. Et cette base, abstraction faite de toute conception philosophique sur l'origine des êtres, peut être justement qualifiée de naturelle, puisqu'on est hors d'état de démontrer qu'elle a varié.
Si l'étude des êtres vivants n'avait pour objet que de les classer dans un ordre quelconque, commode pour s'y reconnaître, on pourrait sans inconvénient se contenter d'une caractéristique spécifique artificielle et arbitraire. Mais, s'il paraît bien en avoir été ainsi jusqu'à présent pour les naturalistes purement classilicateurs, la visée des biologistes est tout autre. Ils cherchent en outre à découvrir, par l'expérience, les lois de leur développement et de leur fonctionnement. C'est pourquoi les notions d'espèces et de race, telles que nous avons taché de les tixer, doivent être pour eux fondamentales.