CARACTÈRES PATHOLOGIQUES — IMMUNITÉS RELATIVES
tout à l'heure, les Blancs et les Nègres créoles furent sensiblement plus frappés que les Blancs et les Nègres récemment immigrés et par suite non encore acclimatés. Ainsi, le milieu de la Guadeloupe, et probablement celui des autres îles mexicaines, apparaît comme exerçant une double action. D'une part il diminue dans une proportion considérable Taptitude à contracter la fièvre jaune; d'autre part il rend l'organisme humain sensiblement plus accessible à l'influence cholérique.
VI. — Des faits aussi significatifs se passent de commentaires. On voit ce que sont ces immunités relatives dont quelques polygénistes ont voulu faire des caractères spécifiques. Sans avoir à ce point de vue une importance à beaucoup près aussi grande que les phénomènes physiologiques, les phénomènes pathologiques attestent comme eux la nature fondamentalement identique de tous les groupes humains. Relevant essentiellement de la nature acquise dans ce qu'ils ont de spécial, ils accusent un peu mieux que les phénomènes physiologiques la diff'érence des races. Mais les uns et les autres sont également fonctionnels ; et, les fonctions, s'accomplissant nécessairement sous l'influence immédiate du milieu, ils accusent presque au même degré l'action prépondérante de ce' dernier.
VII. — On ne saurait toucher aux questions de pathologie ethnique sans dire quelques mots de l'étrange et funeste influence que la race blanche semble exercer sûr certaines races inférieures dont elle vient envahir l'habitat.
Nulle part ce douloureux phénomène n'est aussi frappant qu'en Polynésie. Ici les chiffres ont une éloquence navrante.
Aux Sandwich, Cook évaluait le chift>e de la population à 300 000 âmes. En 1861 on n'en comptait que 67084, soit environ les 0,22 de la population primitive.
A la Nouvelle-Zélande Cook trouva 400000 Maoris. En 1858 il en restait 56049 soit les 0,14. Depuis cette époque la dépopulation a continué. De 1855 à 1864 la perte a été de 0,22 pour la province de Rotorua, les Lacs et Maketou; elle a été de 0,19 en deux ans de 1859 à 1861 aux lies Ghatam.
Aux Marquises, en 1813, Porter comptait 19 000 guerriers, ce qui suppose une population de 70 à 80 000 âmes. En 1858 M. Jouan trouvait 2500 à 3000 guerriers et envkon 11000 habitants, soit moins des 0,14.
Des estimations comparées de Cook et de Forster il résulte qu'à Taïti la population était au moins de 240 000 âmes. En 1857 le recensement officiel n'en comptait plus que 7212, c'està-dire un peu plus des 0,03.
Ces faits , fussent - ils purement locaux , n'en seraient pas moins étranges. Mais ils se reproduisent partout, jusque dans les îlots les plus isolés, jusqu'aux îles de Bass, qui forment la limite extrême de la Polynésie au sud-est. Au commencement de ce siècle, Dévies y comptait 2000 habitants; en 1874, Mœrenhoui n'en trouvait que 300, soit les 0,15.
Tous les chiffres précédents sont empruntés à la Polynésieorientale, qui, comme on sait, a la première attiré les Européens. Mais les archipels occidentaux commencent depuis quelques années à être envahis à leur tour et la population décroît déjà d'une manière sensible aux îles Tonga, à Vavau, à Tongatabou, etc. Le même fait paraît se produire aux Fijis.
Ce n'est pas seulement la mortalité qui grandit chez cettemalheureuse race polynésienne ; c'est aussi la natalité qui diminue. Le fait a été signalé depuis longtemps d'une manière générale. Les chiffres suivants le précisent d'une manière étrange. Dans l'archipel des Marquises, à Taïo-Hae, M. Jouan a vu en trois ans la population tomber du chiffre de 400 à celui de 250 sans qu'on eût à enregistrer plus de trois ou quatre naissances. Aux Sandwich, sur 80 femmes légitimement mariées, M. Delapelin n'en trouvait que 39 qui fussent mères. On ne comptait que 19 enfants dans les vingt principales familles de chefs. Enfin en 1849 la statistique officielle citée par M. Remy, accuse 4,520 décès, et 1,422 naissances seulement. Il en est de même à l'autre extrémité de la Polynésie. A la Nouvelle-Zélande, dit M. Golenso, les mariages sont rarement féconds. Les sept chefs principaux de Ahuriri sont sans enfants, à l'exception de Té-Hapuku ; mais de quatre fils mariés que possède ce dernier, trois n'ont pas encore de famille. Ici sur 11 mariages 9 étaient restés inféconds.
On a voulu rattacher ces phénomènes douloureux à bien de& causes. On a invoqué tour à tour les guerres, les famines, les épidémies, etc.; mais ces fléaux n'ont sévi que localement. On a parlé de la syphilis ; mais on oubliait que la mère d'OEdidée était morte de cette maladie avant le voyage de Wallis luimême. On a accusé l'ivrognerie introduite, dit-on, par les Européens ; mais avant l'importion de nos spiritueux , les Polynésiens savaient fort bien s'enivrer avec leur kava^ plus redoutable que l'eau-de-vie. Quant à la débauche, on sait jusqu'où les indigènes l'avaient portée. Sur ce point les Aréoïs n'avaient rien laissé à faire aux Européens.
Une civilisation trop élevée porte-t-elle en elle-même quelque chose d'incompatible avec l'existence des races inférieures? L'empire exercé par l'étranger, l'envahissement du sol, la violence faite à la religion, aux mœurs, inspirent-ils à ces hommes jadis libres et fiers, un découragement tel qu'ils se refusent à avoir des héritiers ? On pourrait admettre que ces causes morales sont pour quelque chose dans ce qui se passe à Taïti, aux Sandwich, à la Nouvelle-Zélande. Mais comment appliquer cette explication aux archipels où la race locale est restée dominatrice et a conservé avec son ancien genre de vie toutes les traditions de ses ancêtres? Or tel était le cas pour les Marquises, à l'époque du séjour de M. Jouan et du P. Mathias; les Samoa, les Tonga n'ont encore que de rares habitants européens.
Deux chirurgiens de marine, MM. Bourgarel et Brulfert ont
DÉCADENCE DES RACES POLYNÉSIENiNES 317
seuls jeté quelque jour sur ce douloureux problème. Le premier a trouvé toujoia^s des tubercules dans le poumon des morts soumis à Tautopsie. Le second nous dit que presque tous les Polynésiens sourirent de toux opiniâtres, et que sous ces catarrhes bronchiques on trouve la tuberculose presque huit fois sur dix. Or la phthisie ne figure pas sur les listes de maladies dressées par les anciens voyageurs. L'avons-nous donc importée dans ces îles? En se développant sous un ciel nouveau, chez une race qui ne la connaissait pas encore, cette affection a-t-elle pris une forme plus terrible, comme nous en avons vu des exemples ? Déjà héréditaire chez nous, est-elle devenue en Polynésie endémique ou épidémique? S'il en est ainsi, on peut dire que c'en est fait de la race polynésienne. Encore un demi-siècle, un siècle au plus et elle aura disparu, au moins comme race pure ; elle aura été remplacée par les métis, qui déjà aux Marquises comm^encent à relever le chiffre de la population.