‹ L'espèce humaineChapitre 116 sur 160 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

I. — Je réunis dans ce livre et sous un titre commun l'examen sommaire des caractères relevant de Vmtelh'gence , de la moralité et de la religiosité. On me reprochera peut-être de rapprocher ainsi, outre mesure, des phénomènes que j'ai attribués ailleurs à des causes différentes, et par suite de tomber dans une contradiction au moins apparente. Mais d'une part, après ce que j'ai dit à ce sujet dans le premier chapitre, il ne peut exister de doute sur la manière dont j'envisage cette question; d'autre part les phénomènes intellectuels prennent chez l'homme un développement tel, que parfois ils s'élèvent presque au rang d'attributs, et méritent à ce titre d'être placés non loin des phénomènes purement humains.

IL — Dans les chapitres précédents, nous avons passé en revue l'homme physique. Mais nous ne sommes pas seulement, comme le végétal, une certaine portion de matière organisée et vivante. Il y a de plus en nous un quelque chose qui sent^ qui juge^ qui raisonne et qui veut. Ce quelque chose, dont le naturaliste n'a à rechercher ni l'origine ni la nature, se manifeste par des actes, par des faits. Ces faits diffèrent d'une race humaine à une autre. Us peuvent, ils doivent être considérés comme des caractères, au même titre que les actes de nos races animales, telles que les chiens d'arrêt ou les chiens courants, les ratiers ou les chiens de berger.

On le voit, tout en abordant un terrain généralement regardé comme appartenant en propre à la philosophie, l'anthropologie n'en respecte pas moins le domaine de cette dernière. A celle-ci de s'inquiéter de la distinction à établir entre l'esprit et la ma-

tière, de rechercher le Hen mystérieux qui unit l'être physique ^t l'être intellectuel ; à celle-là de connaître les manifestations diverses qui résultent de cette alliance, à y trouver les signes distinctifs, caractéristiques, pour les groupes qu'elle étudie. La première remonte aux causes; la seconde s'en tient aux effets, -et, par conséquent, ne franchit pas les limites des sciences naturelles.

Par cela même, nous rencontrons ici tout d'abord, lorsqu'il s'agit de l'homme, une difficulté que nous avons déjà signalée. En abordant l'examen des faits psychologiques, la science ne trouve guère que des détails à relever, comme lorsqu'elle étudie les caractères physiologiques. Ici tout autant qu'ailleurs, le milieu joue un rôle considérable. S'il influe sur les manifestations de la vie organique, il n'influe guère moins sur des actes tradui- :sant ce qu'il y a en nous d'actif et de réagissant. Et, non-seulement notre intelligence se plie à toutes les conditions actuelles, mais en outre, accumulant et combinant par la mémoire tous les faits antérieurs, elle en multiplie à l'intîni l'influence et se crée à elle-même des conditions nouvelles d'où résultent incessamment des phénomènes nouveaux.

L'étude des caractères intellectuels doit donc être reportée, .pour la plus grande partie, à l'examen détaillé des races. Toutefois, on peut aborder ici quelques-uns d'entre eux dans ce qu'ils -ont de plus général, ne fût-ce que pour mieux faire comprendre ce qu'ont de vrai les lignes qui précèdent.

III. Langage. — « Les animaux ont la voix ; l'homme seul -a la parole. » Cette vérité, proclamée par Aristote, est universellement acceptée de nos jours. Tout le monde reconnaît que le langage est un des plus hauts attributs de l'espèce humaine. Les langues, c est-à-dire les formes variées que le langage revêt chez les diverses races humaines et leurs subdivisions, ont, par cela même, comme faits difierentiels et caractéristiques, une importance à part.

Sans être linguiste, l'anthropologiste peut fort bien s'emparer des résultats acquis par la linguistique et les comparer à ceux auxquels conduit l'étude des caractères physiques. Lorsque par deux voies aussi différentes on arrive aux mêmes conclusions, on a évidemment la plus grande chance d'être dans le vrai.

Or dans mes cours au Muséum, en faisant l'histoire détaillée des diverses races, j'ai eu souvent à pousser fort loin la comparaison dont je viens de parler. A peu près toujours j'ai trouvé l'accord le plus frappant entre la linguistique et l'anthropologie -descriptive. Lorsque par exception il se manifeste un désaccord ou mieux un contraste comme celui qui existe entre les caractères physiques et la langue des Basques comparés aux populations voisines, toujours comme chez eux, le problème présente •des difficultés spéciales à quelque point de vue qu'on l'envisage.

C'est surtout chez les races métisses que se manifeste la con-

cordance générale que je signale. Souvent la langue accuse à la fois les nnélanges , leur succession , la nature de l'influence ■exercée par les éléments divers qui ont concouru à leur formation. En voici un exemple frappant.

Tous les polygénistes ont fait des Malais une de leurs espèces humaines; bien des monogénistes ont vu en eux une des principales races. J'ai montré depuis longtemps, qu'ils ne sont en réalité qu'une race mixte dans laquelle se sont associés des éléments blancs, jaunes et noirs et tenant de près aux Polynésiens. Ces faits ressortent chaque jour davantage, à mesure que l'on connaît mieux ces deux familles sorties d'une souche commune. A mesure aussi que l'on a étudié davantage l'histoire de ces contrées, on a reconnu qu'entre la région insulaire et le continent il a existé des rapports plus étroits qu'on ne l'a cru longtemps. Tels sont les résultats auxquels arrive l'anthropologie.

De leur côté les linguistes n'ont trouvé à former qu'une seule famille linguistique avec l'ensemble des langues malaises et polynésiennes considérées au point de vue de la grammaire. Quant au vocabi/laire, voici les résultats qu'il a donnés à Ritter.

Sur 100 mots le malais comprend :

50 mots polynésiens répondant tous à un état social très-inférieur, né

désignant que des arts où des objets nommés dans toutes les langues (ciel, terre, lune , montagne , main, œil, etc.).

2,1 mots malayous annonçant une civilisation plus avancée et l'existence

d'industries déjàperf» et onnées (kriss).

16 mots sanscrits exprimant des idées religieuses et des abstractions

(temps, cause, sagesse, etc.).

5 mots arabes relatifs à la mythologie, à la poésie, etc.

2 mots javanais dr avidiens, persans, portugais, hollandais ou anglais, presque tous relatifs au commerce.

On voit que la langue des Malais traduit pour ainsi dire sous une autre forme exactement les mêmes faits que leurs caractères physiques.

IV. — Quoique naturaliste, et disposé, par cela même, à attribuer aux caractères tirés de l'homme physique une importance habituellement prépondérante, je ne puis leur reconnaître celte supériorité comme absolument constante. Quelques faits parlent trop haut. Sans leur langue si spéciale, personne n'eût hésité à voir dans les Basques les frères des autres Européens méridionaux. Leur dolichocéphalie spéciale eût-elle été découverte, comme elle l'a été par M. Broca, on n'aurait pas eu la pensée d'en faire des Blancs allophyles. Il en est de même des peuples du Caucase, si longtemps regardés, précisément à cause de leurs caractères physiques, comme la souche pure des populations blanches européennes. Il faut donc reconnaître que, dans certains cas, la langue a une importance caractéristique supérieure à celle des traits cxtéKeurs et des faits anatomiques, ou <î'je du moins elle fournit des indications plus faciles à saisir.

Cette alternance de valeur entre certains caractères n'étonnera pas les naturalistes au courant des résultats de la zoologie moderne. Ils savent qu'il en est de même quand il s'agit des espèces animales. Chez les vertébrés, l'appareil respiratoire fournit des caractères de premier ordre et dominateurs; chez les annelés et dans les types secondaires, où cette fonction est moins rigoureusement localisée, des familles, parfaitement semblables à tous autres égards, ont des branchies très-développées ou en manquent totalement. Chez eux, les caractères tirés des organes de la respiration sont évidemment secondaires et subordonnés. S'il en est ainsi d'espèce à espèce et de groupe à groupe, ne soyons pas surpris qu'il en soit de même, à plus forte raison, de race à race.

V. — Dans les applications anthropologiques de la science du langage, tout le monde s'accorde pour reconnaître une importance de beaucoup supérieure à la grammaire comparée a^u vocabulaire ; et il est évident qu'il ne saurait en être autrement. Mais n'a-t-on pas, dans certains cas, dédaigné par trop les renseignements qu'on peut tirer du dernier ? Les résultats auxquels Yung avait été conduit par le calcul des probabilités me semblent bons à rappeler ici. L'illustre savant s'était demandé quel nombre de mots semblables dans deux langues différentes était nécessaire pour qu'on pût être autorisé à considérer ces mots comme ayant appartenu à la même langue. De ses calculs, il résulte que la communauté d'un seul mot n'a aucune signification. Mais la probabilité d'une même origine est déjà de trois contre un, quand il y a deux mots communs; de plus de dix contre un, quand il y en a trois. Quand le nombre des mots communs est de six, la probabilité est de plus de dix-sept cents, et de près de cent mille, quand il est de huit.

Il est donc presque certain que huit mots communs à deux langues diff'érentes ont primitivement appartenu à un même langage, et lorsqu'ils sont isolés au milieu d'une langue à laquelle ils n'appartiennent pas, on doit les regarder comme importés. Ces conclusions du savant anglais ont une importance trèsgrande. Elles tendent à faire envisager autrement que ne le font bien des anthropologistes les relations de peuple à peuple, à faire admettre des communications dont on serait porté à douter.

yi. — Tout en reconnaissant l'importance très-réelle des caractères linguistiques, on ne saurait les prendre seuls pour guides dans l'appréciation des rapports ethnologiques. Une langue peut s'éteindre sur place et être remplacée; alors le linguiste exclusif croira à l'anéantissement d'une race ou d'une population en réalité florissante. C'est ce qui est arrivé pour les Canaries. Les descendants des Guanches ayant tous adopté l'espagnol, on a cru qu'il n'en existait plus jusqu'au moment où M. Berthelot a démontré qu'ils forment en réalité le fond de la population dans tout l'archipel.

Vil. — Le monogénisme et le polygénisme ont lutté et luttent

encore aujourd'hui sur le terrain de la linguistique comme sur celui de l'organographie. Ainsi qu'il est arrivé trop souvent, la question scientifique a été obscurcie par des considérations fort étrangères à la science ; et cela avec d'autant moins de raison que les doctrines opposées sont ici bien moins en cause que l'on ne paraît le croire.

Au point de vue linguistique, le problème peut se poser en ces termes : a-t-il existé dans le passé une langue primitive unique d'où sont sorties toutes les langues mortes ou vivantes ? Ou bien a-t-il existé et existe-t-il encore des langues qu'il soit impossible de ramener à une origine commune ?

On comprend la réponse des linguistes polygénistes. Arguant des différences qui séparent certaines familles de langues, ils les déclarent irréductibles et concluent avec Crawfurd, M. Hovelacque, etc., « à la pluralité originelle des races qui ont été formées avec elles. » D'autre part cette irréductibilité est niée par Max Mûller qui, sans affirmer encore l'existence de la langue primitive, laisse entrevoir que dans sa pensée c'est à la démonstration de ce fait qu'aboutiront les recherches linguistiques.

Complètement étranger aux études de cette nature, je ne saurais avoir une opinion sur les questions spéciales. Je me borne à constater quelques faits généraux et A signaler le sens dans lequel ils me semblent se prononcer.

L'irréductibilité sur laquelle s'appuient les linguistes polygénistes rappelle l'argument fondé sur les caractères physiques et consistant à opposer le Nègre au Blanc. Cet argument a eu longtemps une certaine apparence de force qu'il a perdu à mesure que l'on a connu de plus nombreux intermédiaires entre ces deux extrêmes. Il me semble que la marche générale de la linguistique conduit au même résultat. Tous les linguistes rapprochent aujourd'hui bien des langues que l'on eût cru irréductibles au commencement de ce siècle.

Un certain nombre de langages resteraient isolés que ce fait n'aurait rien de démonstratif contre l'unité spécifique des hommes. Dans toutes les écoles linguistiques, on reconnaît que les langues sont variables et périssables. Or nous ne connaissons pas toutes les langues mortes; et s'il manque un certain nombre d'anneaux à la chaîne, il est tout simple que des rapports ayant jadis existé soient à jamais perdus pour nous.

Que l'on relise d'ailleurs les observations faites par Lubbock sur l'origine des racines et l'on admettra sans peine qu'un certain nombre d'entre elles doivent presque inévitablement ne pas être communes à toutes les langues. Quiconque pense que le langage n'est pas un fait divin, qu'il est d'invention et de création humaine, ne peut qu'adopter sur ce point les conclusions du savant anglais. Or pour peu que ces différences raçjicales soient nombreuses, elles entraînent nécessairement l'irréductibilité, sans que celle-ci puisse être invoquée comme argument contre la doctrine monogéniste. ;

A l'appui de celte conclusion, je suis heureux de pouvoir invoquer le témoignage d'un juge à la fois bien compétent et fort peu suspect. Dans son livre sur La vie du langage, M. Whitney a examiné cette question. Gomme Grawfurd, comme M. Hovelacque, le linguiste américain admet qu'il existe des familles linguistiques que l'on ne saurait rattacher à une origine commune. Mais il ne s'arrête pas au fait brut ; il en montre et en discute les causes. Puis il formule dans les termes suivants la conclusion générale de cette discussion : « L'incompétence de la science linguistique pour décider de l'unité ou de la diversité des races humaines parait être complètement et irrévocablement démontrée. »

Quoi qu'il en soit, les résultats acquis dès à présent mettent en lumière un fait dont l'importance ne saurait, ce me semble, être méconnue. En prenant pour guide l'ouvrage d'un homme dont la compétence est hors de discussion, en dressant le tableau des familles linguistiques admises par M. Maury, en représentant par des lignes les rapports signalés par ce savant, on voit qu'il existe de langues à langues un entrecroisement de caractères fort analogue à celui que j'ai tant de fois montré chez des groupes humains.

Personne n'a soutenu l'hypothèse des origines multiples des langues avec plus de fermeté qu'Agassiz. Dans le mémoire que j'ai combattu au point de vue géographique, il s'était déjà nettement expliqué sur ce point. Il a développé plus tard les mêmes idées. J'ai déjà dit comment selon lui les hommes ont été créés par nations, comment chacune de celles-ci a reçu, en même temps que tous ses traits physiques, son langage particulier éclos ainsi de toutes pièces et aussi caractéristique que la voix d'une espèce animale. Je crois devoir insister ici sur ce point et citer le texte lui-même. « Qu'on suive sur une carte, dit Agassiz, la distribution géographique des ours, des chats, des ruminants, des gallinacés ou de toute autre famille : on prouvera avec tout autant d'évidence que peuvent le faire pour les langages humains n'importe quelles recherches philologiques, que le grondement des ours du Kamtchatka est allié à celui des ours du Thibet, des Indes Orientales, des Iles de la Sonde, du Népaul, de Syrie, d'Europe, de Sibérie, des Etats-Unis, des Montagnes Rocheuses et des Andes. Cependant tous ces ours sont considérés comme des espèces distinctes n'ayant en aucune façon hérité de la voix les uns des autres. Les différentes races humaines ne l'ont pas fait davantage. Tout ce qui précède est encore vrai du caquetage des gallinacés, du cancanage des canards aussi bien que du chant des grives, qui toutes lancent leurs notes harmonieuses et gaies, chacune dans son dialecte, lequel n'est ni l'héritier ni le dérivé d'un autre, bien que toutes chantent en grivien. Que les philologues étudient ces faits et, s'ils ne sont pas absolument aveugles à la signification des analogies dans la nature, ils en arriveront eux-mêmes à douter de la pos-

sibilité d'avoir confiance dans les arguments philologiques employés à prouver la dérivation génétique. »

Agassiz est logique, et il pousse jusqu'au bout les conséquences de sa théorie. Mais il oublie un grand fait que l'on peut opposer à lui et à tous ceux qui, de près ou de loin, se rattachent à cet ordre d'idées.

Jamais une espèce animale n'a échangé sa voix contre celle d'une espèce voisine. L'ânon allaité par une jument et isolé au milieu des chevaux ne désapprend pas à braire pour apprendre à hennir. Au contraire, chacun sait bien que le Blanc le plus pur, placé dès son bas âge au milieu des Chinois ou des Australiens, ne parlera que leur langage et que la réciproque est égament vraie.

C'est que la voix animale est un caractère fondamental, tenant évidemment à la nature de l'être, susceptible de légères modifications, mais ne pouvant disparaître et se transmettant intégralement ; c'est un caractère d'espèce.

La langue humaine n'est rien de pareil. Elle est essentiellement variable et se modifie de génération en génération ; elle se transforme, elle emprunte et elle perd; elle est remplacée par une autre ; elle est manifestement sous la dépendance de l'intelligence et du milieu. On ne peut donc voir en elle qu'un caractère secondaire, un caractère de race.

Au point de vue linguistique, l'attribut spécifique de l'homme n'est pas la langue spéciale qu'il emploie; c'est la faculté d'articulation^ la parole qui lui a permis de créer un premier langage et de le varier à l'infini, grâce à son intelligence et à sa volonté plus ou moins impressionnées par une foule de circonstances.

Ici encore, je suis heureux de pouvoir étayer des opinions que j'ai soutenues depuis bien longtemps en citant les conclusions de M. Whitney sur ce point. « Maintenant, dit ce savant linguiste, prétendre pour expliquer la variété des langues que le pouvoir de s'exprimer a été virtuellement différent dans les différentes races ; qu'une langue a contenu, dès l'origine et dans ses matériaux primitifs, un principe formatif qui ne se trouvait pas dans une autre ; que les éléments employés pour un usage formel, étaient formels par nature, et ainsi de suite, c'est là de la pure mythologie. »

VIII. Rapports généraux des langues et des races humaines. — Tout le monde admet que les langages humains se ramènent à trois groupes fondamentaux, comprenant l'un les langues monosyllabiques ou isolantes, le second les langues agglutinatives ou composantes, le troisième les langues à flexion. Ainsi, il existe trais types linguistiques comme trois types physiques. Il n'est pas sans intérêt de rechercher quels rapports se manifestent entre les caractères empruntés à ces deux ordres de considérations.

Les langues monosyllabiques représentent l'état le plus rudi-

mentaire du langage humain, qui n'est en outre arrivé à la flexion qu'en passant par la période d'agglutination. Considérées à ce point de vue, les langues ont été en se perfectionnant progressivement, et il est naturel de se demander si le degré général d'élévation des races correspond à celui du développement du langage.

En juxtaposant les résultats des études linguistiques et physiques, on reconnaît bien vite qu'il n'en est rien. La langue mono^ syllabique par excellence, le chinois, est parlée par une des populations les plus anciennement civilisées et dont le fond appartient au type jaune. Les tribus les plus bas placées relevant du type nègre, parlent, au contraire, des langues agglutinatives, c'est-à-dire parvenues au second rang. J'ai déjà signalé ce fait et insisté sur les conséquences qui en ressortent, relativement à l'antiquité relative des groupes humains.

Toutefois, on doit remarquer que le plus grand nombre des Blancs parlent des langues qui ont atteint le plus haut degré de développement, des langues à flexion. Les Blancs allophyles seuls en sont encore à l'agglutination.

Si, après avoir lu ce que les linguistes nous ont appris sur la distribution des races, on jette les yeux sur la carte, on constate encore quelques faits généraux assez intéressclnts.

Les langues monosyllabiques s'y montrent comme cantonnées en Asie seulement et occupant un espace fort restreint. Elles ont dû même former autrefois une sorte d'îlot borné par la mer à l'est, et sur tous les autres points par des langues agglutinatives. La conquête aryane les a seule mises en contact avec les langues à flexion.

Celles-ci, aujourd'hui répandues partout, ont longtemps été confinées dans l'ancien continent, dont elles étaient loin d'ailleurs d'occuper la plus grande partie. Leur expansion date des grandes découvertes modernes.

Les langues à développement intermédiaire, les langues agglutinatives, occupaient avant cette époque, comme aujourd'hui encore, la majeure partie du sol. Nous ignorons à quel moment elles ont perdu du terrain en Europe ; mais déjà nous pouvons presque affirmer qu'elles y ont dominé jadis. Probablement elles occupaient en entier cette partie du monde avant l'invasion ou l'infiltration aryane. Peut-être furent-elles parlées par l'homme quaternaire. Quoi qu'il en soit, avant les grandes émigrations toutes récentes des races européennes, les langues agglutinatives avaient conservé la plus grande partie de l'Asie , la presque totalité de l'Afrique, l'Amérique et l'Océanie entières.

En relevant approximativement les aires occupées par les trois groupes fondamentaux de langues, on trouve que les langues agglutinatives occupaient naguère à elles seules environ 1 1 du sol, les langues à flexion /g , les langues monosyllabiques 2V ; soit, à peu près, ^ ^\\ et '

Les langues agglutinatives l'emportent encore sur les autres

par leur nombre. Et enfin le chiffre des nations, peuplades ou tribus parlant ces mêmes langues est aussi bien supérieur à celui des groupes qui parlent des langues monosyllabiques et des langues à flexion.

Mais on sait combien peu la population d'une contrée est en rapport, soit avec Fétendue des terres, soit avec le nombre des groupes humains qui la peuplent. Pour se faire une idée de l'importance du rôle joué à la surface du globe par une langue ou un groupe de langues, il faut compter les individus qui en font usage. Or, en rapprochant les données statistiques et linguistiques dues à MM. d'Omalius et Maury, on trouve que les langues à flexion sont parlées par 536 900 000 êtres humains ; les langues monosyllabiques par 449 000000; les langues agglutinatives par 216 550 000 seulement.

IX. Écriture. — L'écriture est, pour ainsi dire, à la parole ce que celle-ci est à la pensée. Toutefois par sa nature même elle fournit assez peu de données précises à l'anthropologiste. Inventée sur un nombre de points fort restreint, elle s'est communiquée de proche en proche et par initiation. En passant d'une nation à l'autre, les représentations graphiques du langage se sont souvent sensiblement modifiées; et, à ce point de vue, elles peuvent, sans doute, être d'un véritalble secours à l'ethnologie. Mais il n'existe aucun rapport réel entre les diverses formes qu'elles affectent et les groupes humains qui les emploient.

On ne peut guère rattacher à l'écriture les pierres diversement disposées qui servaient aux néophytes mexicains à se rappeler leurs prières ou les procédés purement mnémotechniques signalés par divers voyageurs, tels que les Wampum des Peaux- Rouges. Cependant ces derniers et surtout les Quipos, chinois, thibétains et péruviens, étaient quelque chose de plus. Ici, la •couleur et le mode de juxtaposition des fragments de coquilles ou de bois enfilés, les nœuds et la couleur des cordelettes avaient une valeur conventionnelle permettant d'exprimer des idées, des nombres multiples et élevés, etc. Au Pérou, on écrivait ainsi, paraît-il, de véritables livres. Malheureusement, comme le dit M. Maury, il est aujourd'hui impossible de débrouiller ces singuliers textes.

La pictographie même rudimentaire, telle qu'elle existait et existe encore chez les Peaux-Rouges où Schoolcraft l'a fort bien étudiée, a probablement été partout le point de départ de l'écriture proprement dite. On sait que la pictographie ressemble assez •à nos rébus et qu'elle a ses monuments, découverts par plusieurs voyageurs en Sibérie, dans l'Amérique du Nord, dans le bassin de rOrénoque et jusqu'en Patagonie.

Lorsque le symbolisme s'introduit dans la pictographie, il semble qu'il y ait un pas de fait, bien que de graves erreurs puissent être la suite de cette manière de représenter les événements , lorsque le sens du symbole s'oublie . Les Virginiens avaient figuré un cygne blanc vomissant du feu pour représenter

les Européens, leurs vaisseaux et leurs armes. 11 y avait évidem.ment là le germe de quelque légende. Cette observation à elle seule permet de comprendre et d'interpréter quelques-unes des traditions, fabuleuses dans la forme, très-réelles au fond, qui ont été recueillies sur le passé de certaines tribus américaines. Toutefois le symbolisme a l'avantage d'habituer ï'esprit à se détacher de la reproduction matérielle des objets. Plus tard on passe assez aisément à la réduction graphique du symbole, puis au signe idéographique. Enfin, laiguillon de la nécessité aidant, on arrive au signe phonétique.

Même lorsqu'elle s'en tient à la représentation de la syllabe, l'écriture accomplit un immense progrès. Il semble que, malgré leur contact avec des populations plus avancées et quoique ayant eu sous les yeux des exemples d'écriture alphabétique, certaines races ne peuvent pss aller au-delà. C'est au moins ce qui s'est passé de nos jours chez les Cherokees en Floride et chez les Yeï sur la côte d'Afrique. Séquoyah et Doala Bukara, dans leurs efforts pour imiter les Yankees et les Arabes, n'ont inventé que des syllabaires. Et pourtant, les journaux imprimés par le premier portaient , à côté du texte cherokee , la traduction alphabétique anglaise.

Il est inutile d'insister sur l'immense supériorité de l'écriture alphabétique. Ce moyen, à la fois si simple et si complet de lîxer la parole, s'est toujours présenté comme quelque chose de merveilleux à l'esprit de ceux qui ne le connaissaient pas ; et les anciens, frappés de son utilité, ignorant comment l'homme y était arrivé peu à peu et par degrés, n'avaient pas hésité à le considérer comme d'invention divine. Cicéron lui-même semble prêt à partager cette opinion. On sait aujourd'hui que l'honneur de cette grande découverte appartient en réalité aux Phéniciens.

Mais ce n'est pas d'emblée et par eux seuls, que les Phéniciens arrivèrent à ce résultat. MM. Wuttke et Lenormand ont avec raison fait remonter aux Egyptiens, l'honneur de l'avoir préparé et presque atteint. L'écriture égyptienne avec ses signes figuratifs, idéographiques et phonétiques, nous montre toute la route qu'a parcourue l'esprit humain pour s'élever de la simple pictographie à l'alphabet. Malheureusement, les Egyptiens enchaînés par l'ensemble de leur passé, par la masse même des idées et des faits représentés avec leur écriture compliquée, surtout peut-être par la tradition religieuse, ne purent se débarrasser de ce qu'il y avait d'encombrant dans leur système d'écriture. Un peuple étranger, libre de ces entraves, pouvait seul, comme l'a dit M. Maury, opérer ce triage.

L'alphabet phénicien une fois trouvé, se répandit rapide-^ ment. Mais en même temps il dut se modifier pour répondre tantôt à de véritables besoins, tantôt à de simples convenances ou à des caprices. M. Lenormand admet cinq grandes familles d'écriture, comme représentant cette filiation. Ce sont les fa-

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