CAKACTÈRES INTELLECTUELS — ÉTAT SOCIAL
milles sémitiques, gréco-italique, occidentale ou ibérienne, septentrionale et indo-homérite. Celle-ci a peut-être pour point de départ l'alphabet de l'Yemen, qui, porté dans l'Inde vers le me ou IV® siècle de notre ère, a engendré presque tous les alphabets orientaux.
L'Egypte et la Phénicie n ont pas été les seuls centres où ait pris naissance l'art d'écrire. Le même fait s'est produit dans l'ancien monde en Mésopotamie et en Chine, au Mexique, dans le Nouveau continent. Partout l'écriture hiéroglyphique, née elle-même de la pictographie, a été le point de départ; mais dans chacun d'eux, l'écriture s'est arrêtée à des niveaux divers.
Les écritures cunéiformes n'ont pas atteint l'alphabet, et paraissent consister en un mélange de signes idéographiques et syllabiques. En Chine, l'écriture est restée idéographique. Mais sous l'influence des missionnaires boudhiques, qui ont fait connaître dans l'extrême Orient l'alphabet dévânagari, les Japonais et les Coréens, après avoir imité servilement les Chinois, sont arrivés les premiers, au syllabisme, les seconds à un véritable alphabet.
Au Mexique, l'écriture consistait en un mélange encore trèsconfus de signes symboliques, idéographiques et phonétiques, ces derniers représentant tantôt des syllabes, tantôt de simples lettres. La découverte faite par l'abbé Brasseur de Bourbourg semble indiquer qu'au Yucatan, on était allé plus loin, et que les inscriptions de Palanqué sont vraiment alphabétiques. Il est bien vivement à regretter que, jusqu'à ce jour, on n'ait pas utilisé les importantes données dues à l'ancien curé de Rabinal. La lecture des inscriptions de l'Amérique centrale aurait un bien autre intérêt que le déchiff'rement de quelques stèles égyptiennes de plus.
Quoi qu'il en soit, on comprend que la multiplicité, la variété des alphabets, et leur filiation même, fournissent à l'anthropologiste, des caractères d'une haute importance et très-propres à constater d'anciens rapports entre des groupes humains parfois fort éloignés.
X. Etat social. — L'homme est un être essentiellement social. «Si quelqu'un montait au ciel sew/ et entendait se^/l'harmonie des mondes, il ne jouirait pas de ces merveilles, » a dit un sage de la Grèce. Aussi trouvons-nous partout l'espèce humaine réunie en sociétés plus ou moins nombreuses. Toujours, sauf dans quelques cas exceptionnels qui s'expliquent d'ordinaire par une dispersion violente, ces sociétés comptent un nombre plus ou moins considérable de familles et méritent au moins le nom de peuplades.
Quelque restreintes ou nombreuses que soient les peuplades, les tribus, les nations, on a depuis longtemps constaté chez elles trois états sociaux élémentaires, se rattachant tous trois à la satisfaction du premier et du plus impérieux de tous les besoins, celui de se nourrir. Ces trois états présentent d'ailleurs
une certaine gradation. L'homme ne compte d'abord pour sa subsistance que sur une industrie journalière ; il chasse les animaux terrestres ou aquatiques : il est chasseur ou pêcheur. Plus tard il a soumis à son empire des espèces herbivores et trouve dans ses troupeaux des ressources assurées : il est pasteur. Enfin c'est à la terre même qu'il s'adresse; il multiplie, il soigne certains végétaux que l'expérience lui a fait connaître : il est cultivateur. Dans ce dernier* cas, son régime est fondamentalement végétal ; dans les deux premiers, la chair forme la base de sa nourriture.
Il est évident que ces divers genres de vie placent l'homme dans des milieux fort différents, en lui imposant certaines nécessités, en exigeant le développement de facultés physiques et intellectuelles parfois assez peu semblables. Ainsi prendront naissance et se développeront par l'exercice et l'hérédité, certaines particularités physiques et intellectuelles qui finiront par caractériser des races.
Le chasseur et le pêcheur présentent quelques points de contact dans leur genre de vie. L'un et l'autre ont à déployer tour à tour, et parfois en même temps, selon les animaux qu'ils attaquent, beaucoup de patience et de courage ; chez eux l'esprit de ressources doit être sans cesse en éveil. L'un et l'autre, même placés dans des conditions favorables, passent par des alternatives d'activité extrême et de repos presque complet. Mais le cercle d'action du pêcheur est en somme moins étendu que celui du chasseur, et il n'est pas forcé, comme celui-ci, d'exercer toutes ses facultés physiques.il n'aura probablement jamais ni la même finesse de l'ouïe ni la même agilité. Ni l'un ni l'autre d'ailleurs ne se trouvent dans des conditions favorables au développement intellectuel proprement dit.
Le pasteur a déjà bien plus d'indépendance à certains égards, en même temps qu'il est astreint à plus de régularité. Son lendemain est toujours assuré. Les soins journaliers une fois donnés à son bétail, il peut s'abandonner à la réflexion, à la rêverie, et ses instincts intellectuels ont toute facilité pour se développer.
Il en est, à plus forte raison, de même pour le cultivateur. Les semailles et la récolte sont pour lui des moments d'activité physique inévitables. Entre les deux, il peut se reposer à loisir et appliquer à toute autre chose les facultés dont il est doué.
Ces trois modes élémentaires de la société humaine entraînent des conséquences immédiates.
Nulle part le gibier proprement dit n'est suffisamment abondant pour nourrir indéfiniment des populations quelque peu nombreuses, accumulées sur un même point. L'homme chasseur a donc besoin d'un grand espace autour de lui ; il ne peut guère former que des communautés restreintes. Dès que cellesci grandissent, il faut forcément qu'elles se morcellent. Les pêcheurs peuvent former des agglomérations plus considérables, surtout sur les côtes d'une mer poissonneuse. Toutefois, là même,
le chiffre des populations est encore forcément restreint dans d'assez étroites limites.
L'état pastoral permet la formation de hordes plus nomhreuses; mais il nécessite aussi l'existence de vastes espaces exclusivement livrés aux bestiaux. Gomme la chasse, bien qu'à un moindre degré, il commande le morcellem.ent.
La culture du sol seule permet le développement d'une population à la fois dense et continue.
Le chasseur, par suite même de ses habitudes de lutte, sera inévitablement guerrier; la guerre n'est au fond qu'une chasse à l'homme. Chez lui toute discussion pour un terrain de chasse deviendra aisément une guerre, car il s'agit de sa subsistance. Cette guerre sera sans merci, car tout prisonnier est pour lui non-seulement inutile, mais nuisible; c'est une bouche à nourrir. Le chasseur le tuera ; et pour peu que la passion d'une part, l'amour-propre de l'autre entrent en jeu, il le fera périr dans des tourments supportés avec une héroïque fermeté.
Le pasteur aussi sera assez souvent entraîné à la lutte armée; il a à défendre ses pâturages et ses bestiaux. Mais chez lui la guerre s'adoucira; le prisonnier peut lui être utile. On rejettera sur lui les soins à donner au bétail ; et, en retour, on le nourrira sans avoir à faire de sacrifice ; il sera esclave.
N'était le besoin de s'entre-détruire, qui semble inné chez l'homme et que la civilisation n'a pu encore extirper, les peuples cultivateurs n'auraient aucune raison pour se faire la guerre ; ils en auraient beaucoup pour l'éviter. Mais, du moins, chez eux elle devient de moins en moins cruelle. Le prisonnier peut ici encore être utilisé. On le réduira d'abord en esclavage. Puis, on reconnaîtra qu'un certain degré de liberté peut être profitable au maître, et d'esclave il passera serf.
Les trois états que je viens d'indiquer existent sur le globe; dans chacun des trois grands types de l'humanité on peut encore aujourd'hui en signaler des exemples. Les Blancs des tribus de la côte nord-ouest d'Amérique sont pêcheurs ; des populations arabes en sont encore à l'état pastoral par lequel sont passés les Aryans, pères des Indiens actuels si essentiellement agriculteurs. Chez les Jaunes, les Tongouses de la Daourie sont peutêtre le type le plus complet du peuple chasseur, comme les hordes de l'Asie centrale le sont des peuples pasteurs, et les Chinois des peuples cultivateurs. Chez les Nègres enfin, les Tasmaniens étaient exclusivement chasseurs et pêcheurs, les Gafres sont essentiellement pasteurs, les Guinéens cultivateurs.
Ainsi, la nature fondamentale de l'état social n'est pas un caractère de race. Les trois types physiques présentent les trois types sociaux.
De ce fait seul, on pourrait conclure qu'entre les trois grands types humains, envisagés au point de vue de la civilisation, il n'y a pas ces différences radicales qu'ont admises à priori quelques auteurs.
332 CARACTÈRES PSYCHOLOGIOUES
Cette conclusion ne peut ressortir clairement que d'une étude détaillée des races. Je puis ici seulement l'énoncer, en insistant sur ce point que, malgré les assertions contraires de M. de Gobineau, il existe encore aujourd'hui des Blancs à l'état sauvage le mieux caractérisé. Qu'on lise les détails donnés sur certaines populations Koluchespar Gook, La Pérouse, Meares, Marchand, Dixon, le docteur Scouler, etc., et on sera bien forcé de reconnaître que ce^ pêcheurs dont les femmes se barbouillent de graisse, de suie et portent la botoque^ sont à la fois de vrais Blancs et de vrais sauvages^ qui, sous bien des rapports, doivent prendre place fort au-dessous du Nègre d'Ardra ou de Juida.
D'autre part, les noms mêmes que je viens de tracer, ceux surtout de Ghanata, de Sonrhaï, de Melle que Barth nous a fait connaître, suffisent pour prouver que le Nègre le mieux caractérisé, le Nègre type^ peut s'élever par lui-même à un état social assez avancé. On a dit, que sans être sauvage il était resté barbare, comme l'étaient nos ancêtres Germains ou Gaulois. Cette appréciation n'est pas juste ; le Nègre est arrivé bien plus haut. Les annales d'Amed Baba démontrent qu'au moyen âge le bassin du Niger a contenu des empires fort peu inférieurs à certains égards à bien des souverainetés européennes de la même époque.
Quant aux races jaunes, il suffît de rappeler que la race aryane tout entière était encore plongée dans la barbarie à l'époque où la Chine connaissait le calendrier, avait déterminé la forme de la terre et reconnu l'aplatissement des pôles, tissait des étoffes de soie et avait une monnaie.
XI. — Doit-on conclure de ces faits et de tous les faits analogues que je ne puis citer, que les races humaines sont égales entre elles, qu'elles ont toutes les mêmes aptitudes et peuvent s'élever à tous égards au même degré de développement intellectuel? Ce serait s'écarter du vrai et tomber dans une exagération évidente. Ici encore, il faut en revenir à la comparaison de l'homme avec l'animal. De ce que toutes les races de chiens appartiennent à une seule et même espèce, s'ensuit-il qu'elles aient les mêmes aptitudes ? Un chasseur prendra-t-il indifféremment un braque ou un blood-hound pour en faire un chien d'arrêt ou un chien courant ? demandera-t-;il au chien des rues de valoir l'un ou l'autre de ces pur-sang? Évidemment non. Or, nous ne devons jamais oublier que, pour être au-dessus de l'animal et pour être autre chose que lui à certains égards, l'homme n'en est pas moins soumis à toutes les lois générales de l'animalité. La loi de l'hérédité est une de celles auxquelles il ne peut se soustraire ; et c'est elle qui, sous l'influence des milieux, façonne les races et les fait ce qu'elles sont.
Quand des siècles ont passé sur un groupe d'hommes, quand de génération en génération et sous l'influence de certaines conditions physiques, intellectuelles, morales, l'être entier a pris un certain pli, nous ne savons encore au juste ce qu'il faut de
temps et de circonstances nouvelles pour effacer cette empreinte et renouveler la race. En tout cas, elle ne peut s'élever qu'en se modifiant, et de là même résulte une race nouvelle, une race dérivée.
L'ensemble de conditions qui a fait les races, a eu pour résultat d'établir entre elles une inégalité actuelle qu'il est impossible de nier. Telle est pourtant l'exagération dans laquelle sont tombés les 7iégrophiles de profession, lorsqu'ils ont soutenu que le Nègre, dans le passé et tel quil est^ est l'égal du Blanc. Un seul fait suffit pour leur répondre.
Les découvertes de Barth ont mis hors de doute ce dont on pouvait douter jusqu'à lui, l'existence d'une histoire politique «hez les Nègres. Mais cela même ne fait que mettre encore plus en relief l'absence de cette histoire intellectuelle qui se traduit par un mouvement général progressif, par des monuments littéraires, artistiques, architecturaux. Livrée à elle-même, la race nègre n'a rien produit dans ce genre. Les peuples de couleur noire qu'on a voulu lui rattacher, pour déguiser cette infériorité par trop manifeste, ne tiennent à elle tout au plus que par des croisements dans lesquels domine le sang supérieur.
XIL — Faut-il pour cela passer à l'extrême opposé, et admettre qu'il est des races radicalement incapables de s'élever au-dessus de l'état social dans lequel ont vécu leurs ancêtres? Cette question a été bien des fois posée ; elle a été résolue en deux sens différents.
S'appuyant sur un certain nombre de faits empruntés à l'Amérique et à rOcéanie, aussi bien qu'à l'Afrique, on a cherché à démontrer que certaines populations humaines étaient fatalement vouées à l'état sauvage. Les partisans de cette opinion ont surtout cité comme exemple les indigènes de l'Amérique du Nord et les Australiens. Pourtant, quiconque y regardera sans parti pris, verra facilement, parfois dans les faits mêmes invoqués par ceux qui les condamnent, la preuve évidente que, placées dans des conditions favorables , ces races sauraient s'élever bien au-dessus de l'état où nous les avons trouvées et nous atteindre assez vite au moins à certains égards.
En ce qui concerne les Peaux-Rouges et les groupes voisins, le grand ouvrage de Schoolcraft, plusieurs Reports publiés depuis ne peuvent laisser aucun doute.
Ce qui reste des Iroquois forme aujourd'hui, sur les bords du Cattaraugus, une population agricole et laborieuse qui a ses écoles, son imprimerie, ses journaux. Il est inutile d'insister sur ce que sont devenus lesKreecks, les Gherokees, les Ghoctaws. On sait que, d'elles-mêmes, toutes ces nations du sud étaient entrées 6n pleine voie de civilisation sédentaire, cultivaient le coton et en exportaient, publiaient des journaux écrits dans leur langue et imprimés en caractères imaginés par un des leurs. Le gouvernement de Washington les chassa de leurs terres, pour les transporter dans le bassin de l'Arkansas. Là, elles se sont remises
à l'œuvre, et parmi leurs fermes il en est, disent les voyageurs,, qui peuvent rivaliser avec celles des Yankees.
Mais, reprend-on, les Algonquins, les Dacotahs, se sont refusés à toutes les tentatives faites pour les rapprocher des Blancs et de la civilisation. C'est une erreur, ou plutôt ce n'est qu'une moitié de vérité ; et cela même apporte à qui veut le voir un grand enseignement. Les Algonquins (v7''aïs Peaux-Bouges), les Dacotahs [Sioux) se sont partagés. Les uns ont renoncé à leur ancien genre de vie, et ont imité les Gherokeos, les autres y ont persévéré : tant ce caractère, prétendu indélébile, est au contraire variable, tant il est sous l'empire de mille petites circonstances locales I
En fait, il ne s'est rien passé chez les indigènes américains que nous ne puissions constater chez les Blancs. A côté de l'Arabe des villes, vit l'Arabe du désert et des tentes. De même, dans l'Amérique du Nord, les indigènes livrés à eux-mêmes s'étaient scindés sur certains points. Dans le bassin du Rio del Norte et au delà, à côté des habitants des pueblos, citadins et agriculteurs, vivaient des tribus errantes de chasseurs. Les seconds pillaient parfois les premiers ; mais les uns et les autres ne s'en reconnaissaient pas moins pour frères.
Ce qui s'était passé spontanément se passe encore sous la pression des Blancs. Y a^t-il à cela quelque chose d'étrange ? En tout cas, lorsque la moitié d'une même population transforme son état social, on ne peut dire qu'elle est incapable de le faire en totalité, en se fondant sur ce que l'autre moitié est restée en arrière. A raisonner ainsi, on pourrait soutenir avec autant et plus de raison, qu'une bonne partie des Européens est incapable d'apprendre à lire.
Restent les Australiens.
C'est un sujet que je n'aime pas à aborder. Sur aucun point du globe, peut-être, le Blanc ne s'est montré aussi impitoyable envers les races inférieures, qu'en Australie ; nulle part il n a aussi audacieusement calomnié ceux qu'il dépouillait et exterminait. Pour lui, les Australiens n'ont plus été des hommes. Ce sont des êtres qui « réunissent toutes les choses mauvaises que ne devrait jamais présenter l'humanité, et plusieurs dont rougiraient les singes, leurs congénères. » (Butler Earp.) Sans doute, des voix honorables ont protesté contre ces terribles paroles, adressées aux convicts qui allaient chercher fortune en Australie; mais que pouvaient-elles, alors que toutes les mauvaises ■passions étaient surexcitées et s'appuyaient sur de semblables arguments, étayés eux-mêmes d'assertions données comme scientifiques ? On sait quel a été le résultat de ces leçons en Tasmanie, en Australie ; et ceux qui voudraient se renseigner plus au long, peuvent consulter les voyageurs de toute nation, Darwin comme du Petit-Thouars.
Soutenir encore aujourd'hui que les Australiens sont ce qu'ont voulu en faire Bory de Saint-Vincent et les anthropologistes âe
cette école, c'est nier des faits évidents, constatés par une foule de voyageurs de toute sorte. Pas plus que les autres races humaines, celle-ci ne s'est montrée absolument sauvage. Elle avait ses institutions de peuple chasseur. La famille, la tribu, la nation, étaient organisées chez elle et réparties en véritables clans, dont on possède la liste. Les Australiens, plus avancés sur ce point que les Tahitiens, savaient se partager le sol, et les limites fixées étaient rehgieusement respectées, sauf en temps de guerre. Je reviendrai ailleurs sur leurs caractères religieux et moraux. Il ne s'agit ici que de leurs caractères intellectuels, et je me borne à ajouter, que ces sauvages avaient des villages de huit cents à mille habitants, qu'ils savaient creuser des canots, qu'ils tissaient des filets pour la chasse et la pêche, ayant parfois quatre-vingts pieds de long et capables de résister aux efforts d'un kanguroo.
Tout cela, dira-t-on, ne constituait pas un état social bien avancé. Soit : mais les Australiens sont-ils incapables, comme on l'a tant dit, comme on le répète encore, de s'élever au-dessus de cette condition?
Mais qu'on lise les écrits de Dawson, qui avait fait de ces sauvages des espèces de fermiers, ceux de Salvado, qui a trouvé en eux des ouvriers aussi dévoués qu'utiles, ceux de Blosseville déclarant qu'on s'est estimé heureux de pouvoir recourir à eux quand la fièvre *d'or fît manquer les bras européens, et on restera convaincu de tout ce qu'il y a d'inexact dans les assertions émises au sujet de l'incapacité radicale des Australiens. Enfin, si l'on conserve quelque doute, qu'on se reporte à ces tribus fixées et civilisées par William Buckley, le soldat déserteur, et il faudra bien convenir que la faculté de s'élever audessus de leur état passé existe chez les Australiens, comme chez les autres populations humaines.
XIIL — Deux causes tendent à égarer notre jugement quand il s'agit d'apprécier l'état social des races.
La première tient à la manière dont nous jugeons l'ensemble de ia population à laquelle nous appartenons. Enfants des classes instruites et policées, nous oublions cette partie de la nation qui est restée si loin en arrière, qui profite sans doute du travail des classes intelligentes, mais qui ne les suit nullement ou très-peu dans leurs voies progressives. Il n'est pas un pays de l'Europe où l'on ne puisse rencontrer une foule de faits justifiant ce que je me borne à énoncer ici. Si Lubbock avait regardé un peu plus autour de lui, à coup sûr il aurait modifié bien des conclusions de son livre.
L'autre cause dépend de notre orgueil de race, des préjugés de notre éducation, qui nous empêchent d'aler quelque peu au fond des choses et de reconnaître des ressemblances extrêmes, presque des identités, pour peu qu'elles soient voilées par les moindres différences de formes ou de mots. Il a fallu bien du temps pour qu'on s'aperçût combien l'organisation des Maori
ressemble à celle des anciens Ecossais. Et pourtant si l'on fait abstraction de l'anthropophagie chez les uns, chez les autres des emprunts faits aux populations voisines, on sera conduit à admettre qu'à l'époque où Gook visitait les Néo-Zélandais, ceuxci offraient des ressemblances étranges avec les Highlanders de Rob Roy et de Mac Yvor. Quant aux Enfants du brouillardy frères des autres clans d'Ecosse, étaient-ils bien au-dessus des tribus australiennes?
Concluons que la civilisation, avec son cortège de lumières et de connaissances en tout genre, est un fait exceptionnel au milieu même des populations les plus privilégiées, et que cellesci ont eu et ont encore sur leur propre territoire leurs représentants sauvages. Ajoutons que ce fait s'est produit à des degrés divers chez les races noires et jaunes. Enfin en songeant à notre passé, gardons-nous de refuser aux autres races des aptitudes qui sont restées cachées pendant des siècles chez nos ancêtres avant de se développer, qui sont encore à l'état latent tîhez un trop grand nombre de nos compatriotes, de nos contemporains.
XIV. — Dans son remarquable ouvrage sur les Origines de la Civilisation, sir John Lubbock admet que la « condition primitive de l'homme était un état de barbarie absolue. » Mais il ne dit pas ce qu'il entend par ces paroles. Y a-t-il eu vraiment des hommes vivant pendant des siècles dans l'état que dépeignent les traditions chinoises, des hommes ne reconnaissant aucune loi, dépourvus d'industrie, ignorant l'usage du feu, abandonnant leurs morts sans sépulture, vivant sur les arbres ?... Il est grandement permis d'en douter, car tous les faits connus protestent contre cette conclusion.
Partout où l'on a pu pénétrer quelque peu dans la connaissance de la vie des tribus sauvages, on les a trouvées assujetties à des lois qui, pour ne pas être écrites, n'en sont pas moins rigoureusement observées. C'est là un fait que proclame Lubbock lui-même. Sans doute ces lois nous paraissent souvent iniques ou barbares. Mais parfois il y a, jusque dans leurs sévérités envers certaines classes de la population, la trace des sentiments les plus justes, les plus louables. Certes on ne saurait approuver le code australien dans les dispositions qui font de la femme une misérable esclave ; les privilèges qu'il réserve aux chefs sont peut-être excessifs ; mais comment ne pas être frappé de le voir attribuer à l'âge les mêmes avantages qu'au rang? Le respect pour la vieillesse était un trait de mœurs que les Athéniens louaient chez les Spartiates ; nous pouvons bien lui reconnaître sa valeur chez les Australiens.
On a parlé quelquefois de races ou de populations arboricoles y tels que les Orang-Kubus , certains Noirs de la Nouvelle- <îuinée, etc. On les a décrites comme vivant habituellement sur les arbres, à la manière des singes. Earle a réduit ces exagérations à leur juste valeur. Il a montré que sur certaines côtes
bordées par une ceinture de palétuviers, il est plus facile de cheminer sur les branches rapprochées et entrelacées que de se frayer un passage à travers le lacis des racines aériennes plongeant dans une couche épaisse de boue. Il a vu plusieurs fois les marins européens franchir en file et le mousquet en bandoulière, les marais de cette nature, comme le font les Indiens. On voit qu'il n'est nullement nécessaire d'être absolument sauvage et proche parent des singes pour voyager de cette façon.
Les Tasmaniens, une des populations les plus errantes que l'on puisse citer, ne dressaient que des abris temporaires ; mais ils brûlaient leurs morts et leur élevaient des mausolées de branchages et d'écorces que Pérou a décrits et figurés. Je viens de rappeler que les Australiens avaient leurs institutions, leurs industries. La Tasmanie et l'Australie sont incontestablement les points où l'homme se montre à nous dans son moindre degré de développement humain. Et pourtant nous n'y voyons nulle part cette barbarie absolue que semble admettre le savant anglais.
Pour si loin que l'on remonte dans notre passé, nous constatons des faits analogues. Le peu que nous savons de l'homme tertiaire nous le montre en possession du feu et taillant le silex. Il a déjà ses industries, et ce seul fait atteste que son genre de vie était autre que celui de la brute.
Il ne pouvait en être autrement. Quelle que soit la cause qui a déterminé l'apparition de l'homme à la surface du globe, il a été dès l'origine en possession de sa nature spécifique; il a eu d'emblée son intelligence et ses aptitudes, engourdies sans doute et sommeillant encore , mais prêtes à s'éveiller sous l'aiguillon de la nécessité. Pour se nourrir, pour se défendre contre le monde extérieur, il ne pouvait que recourir à elles ; et les moindres manifestations de ces facultés supérieures ont nécessairement tracé, dès le début, entre lui et la brute, une ligne de démarcation.
XV. — L'intelligence et les aptitudes de l'homme ont enfanté mille manifestations auxquelles on peut donner le nom général à' industries. Pacifiques ou guerrières, en rapport avec l'individu ou avec l'ensemble de la population, elles diffèrent bien souvent de race à race, de peuple à peuple, quelquefois presque de tribu à tribu. La plupart peuvent par conséquent être considérées comme autant de caractères propres à distinguer les divers groupes de l'espèce humaine. Mais on comprend que les questions de cette nature ne peuvent être abordées que dans une histoire détaillée, et je dois me borner ici à constater un de ces faits généraux qui à eux seuls séparent l'homme des animaux.
Ces derniers n'ont que des besoins physiques; ils y satisfont le plus complètement possible. Mais, ce but atteint, ils ne vont pas au-delà. L'animal livré à lui-même ne connaît pas de superflu ou le soupçonne à peine. Par suite ses besoins restent toujours les mêmes.
Qu'il s'agisse de l'esprit ou du corps, l'homme, au contraire,
court sans cesse après le superflu, bien souvent aux dépens de l'utile, parfois au détriment du nécessaire. Il résulte de là que ses besoins grandissent de jour en jour. Le luxe de la veille devient pour lui l'indispensable du lendemain.
Ce fait se retrouve chez les sauvages aussi bien que chez les peuples civilisés. Il faut donc voir en lui un de ces caractères qui tiennent à la nature même des êtres. Envisagé systématiquement et à ce point de vue, l'homme pourrait être défini un animal qui a besoin de superflu, à aussi juste titre qu'on l'a appelé un animal raisonnable.
Les moralistes ont de tout temps blâmé sévèrement cette tendance, et condamné ces appétits insatiables qui demandent toujours plus et autre chose qu'ils n'ont. Je ne saurais partager cette manière de voir. Loin de blâmer en principe ce qui n'est au fond que le désir du mieux ^ je ne puis y voir qu'un des plus nobles attributs de l'homme. Cette faculté est, en réalité, la plus sérieuse cause de sa grandeur. Le jour où l'homme serait pleinement satisfait, le jour où il n'aurait plus de besoins, il s'arrêterait et le progrès^ cette grande et sainte loi de l'humanité, s'arrêterait aussi.
En réalité, c'est le besoin du superflu qui a développé toutes nos industries ; c'est lui qui a enfanté les sciences et les beauxarts sans lesquels vivent fort bien tant de races, tant de nations et, au milieu même de nous, des populations entières. Par conséquent, sous toutes réserves quant aux applications mauvaises, il faut l'accepter, d'abord comme un fait, puis comme un bien.