CARACTÈRES RELIGIEUX — ATHÉISME
devant lesquels ils donnaient en passant des signes de respect. Ces détails, donnés par le vieux voyageur prussien, concordent avec ceux que Campbell a recueillis de la bouche d'un chef Houzouana.
Burchell, affirme-t-on, n'a vu aucune religion chez les Cafres Bachapins. Cependant , et Lubbock le constate lui-même ailleurs, on trouve dans les écrits de ce voyageur que les Bachapins croient à un être malfaisant nommé Mouhïmo, auquel ils attribuent tout ce qui leur arrive de fâcheux. Pour se défendre contre lui, ils se couvrent d'amulettes et ont bien d'autres superstitions. Il est bien évident que Burchell n'a pas su tout ce que croient les Bachapins, soit qu'il n'attachât pas grande importance à cette recherche, soit qu'il ait été arrêté par la difficulté sur laquelle a insisté Kolben et que je signalais plus haut.
Ainsi les Bachapins croient à un être supérieur, mais méchant, à une so7'te de Diable. 11 serait bien singulier qu'ils ne crussent pas à une espèce de Dieu. Schweinfurth pense avoir reconnu quelque chose d'analogue chpz les Bongos ; mais lui-même insiste à diverses reprises sur la difficulté de savoir au juste à quoi s'en tenir sur les questions de cette nature. Admettons toutefois que le fait soit vrai pour ces Nègres aussi bien que pour les Bachapins. On ne pourrait y voir qu'un phénomène accidentel et local, nullement un caractère de race. Je reviendrai plus loin sur les Nègres ; je n'ajoute que quelques mots au sujet des Bachapins.
Cette population n'est qu'une portion de la race Cafre Béchuana. Or grâce à Livingstone, à M. Cazalis, etc., nous avons au sujet des croyances religieuses de ces tribus en général des détails fort précis et d'une authenticité incontestable. Les Bassoutos ont leurs légendes, leur cosmogonie, leur mythologie rudimentaire. Ils admettent l'existence d'un être qui tue par la foudre; ils lui donnent le nom de 3Ioréna, littéralement être ïntelligent qui est en haut; ils ont en outre des Moh'mos, espèces de Dieux lares que l'on prie, à qui l'on offre des sacrifices, en l'honneur desquels on se purifie; ils croient à une autre vie, à un autre monde placé au centre de la terre, et qu'ils appellent l'ahyme qui ne se remplit jamais. Les Béchuanas croient si bien aux revenants, que le féroce Dingan n'osait pas sortir le soir, de peur de rencontrer le spectre de Chaka, assassiné par lui.
IV. — Le résultat de mes investigations est exactement l'opposé de celui auquel sont arrivés M. Saint-Hilaire et sir John Lubbock. Obligé, par mon enseignement même, de passer en revue toutes les races humaines, j'ai cherché l'athéisme chez les plus inférieures comme chez les plus élevées. Je ne l'ai rencontré nulle part, si ce n'est à l'état individuel ou à celui d'écoles plus ou moins restreintes, comme on l'a vu en Europe au siècle dernier, comme on l'y voit encore aujourd'hui.
Est-il vrai que des faits analogues se soient produits ailleurs, et que quelques tribus Américaines, quelques populations polynésiennes ou mélanésiennes, quelques hordes de Bédouins aient totalement perdu les notions de la divinité et d'une autre vie?
La chose est certainement possible. Mais à côté d'elles vivaient d'autres tribus, d'autres populations, d'autres hordes, exactement de même race^ et où s'était conservée la foi religieuse. C'est ce qui résulte des exemples mêmes cités par Lubbock.
Là est le grand fait. L'athéisme n'est nulle part qu'à Vétat erratique. Partout et toujours, la masse des populations lui a échappé ; nulle part, ni une des grandes races humaines ni même une division quelque peu importante de ces races n'est athée.
Tel est le résultat d'une enquête qu'il m'est permis d'appeler consciencieuse et qui avait commencé bien avant mon entrée dans la chaire d'anthropologie. Il est vrai que dans ces recherches j'ai procédé, j'ai conclu, non pas en penseur, en croyant ou en philosophe, tous plus ou moins préoccupés d'un idéal qu'ils acceptent ou qu'ils combattent; mais exclusivement ew naturaliste qui, avant tout, cherche et constate des faits.
Dans l'étude scientifique des religions, il faut se garder d'agir à la manière du physiologiste qui, n'ayant soumis à ses expériences que des vertébrés, refuserait de reconnaître chez les animaux inférieurs les fonctions caractéristiques de l'animalité, parce qu'elles y sont plus simples et plus obscures. Ici, plus qu'ailleurs peut-être, il faut imiter les naturalistes modernes, qui ont su retrouver les fonctions fondamentales jusque chez les derniers Mollusques et les derniers Zoophytes, là même où manque parfois tout appareil spécial.
Le physiologiste ne méconnaît pas l'existence d'un phénomène parce qu'il s'accomplit en un lieu et par des procédés autres que ceux qu'il est habitué à rencontrer. Chez la presque totalité des animaux, jusque chez les plus simples, la chimifîcation se fait à l'intérieur du corps. Chez les Physalies, le même acte physiologique s'opère au dehors, entre les nombreux appendices qui servent à la fois de bras et de bouches à ces singuliers Zoophytes. Malgré l'étrangeté du procédé, la fonction n'a ni disparu, ni changé de nature aux yeux de l'homme de science.
Le naturaliste qui fait l'histoire de l'homme, l'anthropologiste, ne doit ni agir ni juger autrement. Quelque simple, quelque incomplète, quelque naïve et enfantine qu'elle soit , quelque absurde qu'elle paraisse, une croyance ne saurait perdre à ses yeux son caractère, dès qu'elle se rattache à ce que les religions développées ont de commun et d'essentiel.
Or, quels que soient chez ces dernières les dogmes et les doctrines, on trouve comme formule générale, et qui les ^mbrasse toutes, les deux points suivants : croire à des êtres supérieurs à l'homme, pouvant influer en bien ou en mal sur sa destinée ; admettre que pour l'homii.'e l'existence ne se borne pas à la vie actuelle, mais qu'il lui reste un avenir au delà de la tombe.
Tout peuple, tout homme croyant à ces deux choses est religieux^ et l'observation démontre chaque jour de plus en plus l'universalité de ce caractère.
Gomme l'intelligence , comme la moralité , la religiosité a